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PERSECUTIONS
Nous qui le connaissons par l'étude que nous venons d'en faire, nous ne serons pas étonnés du tableau qu'il en trace * :
« Il n'y a dans toute cette mission que 1200 chrétiens disséminés à peu près partout, par chrétientés de 40 jusqu'à 200 âmes chacune, ce qui, à mon avis, sera avantageux pour la propagation. On dit que le nombre de chrétiens a été bien plus considérable, et^ en effet, Koueitin à deux journées sud-ouest d'ici, qui avait une chrétienté florissante il y a vingt ans, n'a plus qu^une famille de 13 personnes. Kouyyang-fou oii je me trouve, qui en avait près de 400, n'en^ plus que 200 ; il en est à peu près ainsi de toutes les stations. »
Le missionnaire signale trois causes de cette situation attristante : la première est la persécution qui a arrêté les conversions de païens? a chassé les chrétiens de leurs demeures et les a fait se retirer dans des lieux inconnus, où, privés des secours de la religion, ils ont vu peu à peu leur piété s'éteindre. »
La seconde, la pauvreté des habitants* :
« Je n'ai vu nulle part autant de mendiants qu'ici, à Kouy-yang, les rues de la ville en sont jonchés, mais pour ne parler que des chrétiens, sur 200 que je compte ici, SO sont mendiants avérés et courant les rues, et un aussi grand nombre meurt de faim pour ne pas oser demander l'aumône. Dernièrement, étonné de ne jamais voir à l'église quatre femmes, dont le nom était sur mon catalogue, j^en demandai la raison, et bientôt âmes frais et dépens, j'appris qu'elles n'avaient pas de vêtements pour pouvoir sortir de chez elles. Je suis allé visiter les maisons de tous les chrétiens ; or, trois ou quatre excepté, elles ne sont pas plus grandes que la cellule que j'occupais au Séminaire des Missions à Paris ; il est vrai que les meubles n'y tiennent pas beaucoup de place ; mais enfin pour une famille de quatre ou six et môme quelquefois huit personnes, leurs maisons devant servir de dortoir, de cuisine, (\e réfectoire et même de boutique, n'ont pas dix pas en long et en large ; voilà pour les citadins, jugez par là de ceux des campagnes.
« J'ai envoyé un exprès à plusieurs endroits pour avertir les chrétiens que je voulais aller les prêcher, les confesser et leur dire la messe ; pauvres malheureux, ils ont aussitôt dépêché plusieurs d'entre eux pour me dire qu'ils n'avaient pas la moindre cabane oij je pus loger, et à plus forte raison oij je pus les réunir. Je dis donc que la
'A. M.-E., vol. 544, p. 6. Lettre aux direct, du Sém. M.-E., Kouy-yang, 17 août 1847. Cette lettre a été publiée tout entière dans la Vie de Mp Albrand, p. 253 et dans les Annales de la Prop. de la Foi, vol. 10, p. 276.
2 A. M.-E., vol, 544, p. 9, Lettre aux direct, du Sém. dçs M.-E., Kouy-yang, 17 août 1847.
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PREMIERS TRAVAUX D ALBRAND
pauvreté des habitants est la seconde cause du peu de progrès de la propagation dans cette province; car, pour cette raison, le prêtre qui, tous les ans, a été envoyé duSu-tchuen pour visiter les chrétiens, ne pouvant être reçu que dans les cinq ou six localités principales, appelait là les chrétiens des autres stations; mais le plus grand nombre, surtout les femmes et les enfants, ne pouvaient s'y rendre; peu à peu vivant dans l'ignorance, oubliant leur devoir, beaucoup ont renié la foi, leurs enfants n'ont pas reçu le baptême et ont grandi en païens. C'est ainsi que plusieurs localités qui comptaient 30, 40, et même 100 chrétiens n'en ont plus un seul.
« La troisième cause est l'absence de missionnaires européens résidant dans la province, ayant des catéchistes occupés à évangéliser les païens, et des maîtres d'écoles pour enseigner les enfants. 11 est vrai qu^il y avait un prêtre indigène. Mais que pouvait faire un prêtre du pays, quand môme vous lui supposeriez le zèle d^un missionnaire européen, obligé qu'il était de parcourir en peu de temps des stations si éloignées les unes des autres. »
Malgré les tristesses que présente cette situation, Albrand garde l'espérance d'un avenir meilleur ; il en voit le garant principal dans les traités que la France a conclus avec la Chine et dans les édits obtenus par de Lagrené.
« Malheureusement, ajoute-t-il', ici comme presque partout, ces édits n'ont pas été rendus publics ; et à moins qu'on ne revienne à la charge, cet heureux traité ne produira qu\ine partie de l'effet qu'on en attendait. La France ne connaît pas tout ce qu'elle peut en Chine pour la liberté de conscience ! Déjà son intervention porte des fruits. Sans parler des autres provinces, je sais qu'ici des dénonciations ont été faites contre les chrétiens auprès du grand mandarin, et que celui-ci les a repoussées comme illégales. Or l'expérience prouve qu'il n'aurait pas tenu ce langage s'il n'avait pas connu les ordres de l'Empereur. »
D'ailleurs, Albrand comprend bien que les résultats de la politique se feront sentir lentement ; il juge qu'il y a quelque chose à faire de plus pressé que de les attendre, c'est de travailler, et il travaille ; il prêche, confesse, administre la chrétienté de Kouy-yang. Il fait plus encore et il n'est pas dans cette ville depuis deux mois qu'il a établi' : « 1° une espèce de pharmacie oij l'on distribue gratis des médecines aux enfants malades ; elle a parfaitement réussi, on y baptise tous les jours de trois à dix enfants moribonds ; pour cela
* Vie de Mgr Albrand, p. 257.
2A. M.-E., vol. 544, p. 8. Lettre aux direct, du Sém, des M.-E., Kouy-yang, 17 août 1847.
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PERSECUTIONS
il a fallu louer une maison et entretenir un médecin chrétien qui
s'est dévoué à cette bonne œuvre. J'aide plus deux ou trois médecins qui courent le pays dans le même but ; le mois dernier ils ont baptisé 90 enfants ; il y a encore pour la même œuvre plusieurs femmes que j'aide à se nourrir; 2'^ un catéchiste pour les adultes; depuis mon arrivée à peu près cinquante païens se sont convertis et se préparent au baptême ; 3° un maître d'école pour les enfants des chrétiens de cette ville ; 20 enfants viennent tous les jours recevoir la leçon; plusieurs de ces enfants appartenant à des pauvres familles, je suis obligé de les nourrir. »
Après avoir travaillé à Kouy-yang, il partit pour Hin-y fou oii il resta un mois ; il célébra la messe dans la cabane des catéchistes, Tchen et Tchong, accolée à une anfractuosité de rocher à mi-hauteur d'une des montagnes qui dominent la ville. « J'ai eu de grandes consolations dans ce pays, dit-il^ ; j'y ai vu de grands pécheurs et de grandes pécheresses revenir à Dieu. Le chef du district, qui vint m'écouter à travers les fentes des portes, pendant que je faisais pu* bliquement une méditation sur le ciel, est revenu le lendemain me demander de l'admettre au nombre des catéchumènes, et il est en ce moment fervent prédicateur. » Comprenant bien que Hin-y fou deviendrait le centre des stations du sud-ouest, soit à cause de sa posi» tion, soit par suite de son importance politique, il y acheta pour cent taëls « avec un terrain une grande maison qui servira d'église' ».
Il se rendit à Hoang-tsao-pa, à Ta-chan^, oii il confessa les chrétiens et, « écrit-il, * je vous assure, foi d'honnête homme, qu'ils en avaient bien besoin ». Peut-être les chrétiens eux-mêmes étaient-ils de son avis, (( car plusieurs d'entre eux cheminent pendant deux ou trois jours pour venir le trouver », ce qui d'ailleurs prouve leur esprit de foi, et permet de croire à Tappréciation donnée plus tard pgir le missionnaire que Ta-chan est une « station modèle ».
Cette expédition dans le sud-ouest achevée, Albrand revint à la capitale, puis il partit pour le nord visita les stations de Long-pin et des environs et poussa jusqu'à Mao-leao, Mao-tien etc. Nous lie
1 Vie de yV/gr Albrand, p. 262.
' « Ce modeste oratoii^e, dit M. Aloys Schotter, abrita plusieurs vénérables martyrs : Joseph Tchen, originaire d'un village indigène près de Sin-tchen, y étudia pendant deux mois avant de se rendre au séminaire de Tsin-gai ; Agnès Tsao-koqi y a séjourné pendant quelque temps avant d'aller au Kouang-si ; Agathe Lin y demeura en 1854. >>
3 La chrétienté de Ta-chan, composée des Yang, des Lieou, des Ten convertis par Fou Eul-ye fut pendant un certain temps administré par les prêtres de la çiis* sien du Yun-nan ; le prêtre André Lin y a son tombeau.
*A. M.-E., vol. 546, p. 75. Lettre à M. Libois, 7 janyier 1848.
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PREMIERS TRAVAUX d'aLBRAND
connaissons de son voyage que cette simple note ' : « Le bon Dieu a été là^3«ési miséricordieux pour moi qu'il l'a été partout ; j'ose même dire, qu'au milieu de bien des fatigues et des peines, je n'ai éprouvé nulle part autant de consolations. J'ai fait deux coups de hardiesse, oiije m'exposais même un peu à êtrepris,et qui m'ont valu, dans un endroit, la conversion de 7 à 8 familles apostates de longue date, et dans l'autre l'ouverture d'une nouvelle station oii plus de 30 personnes ont adoré ou reçu le catéchuménat. »
En 1848, il repartit pour visiter les stations du nord et de là se rendit à Tchong-kin, afin de revoir Desflèches et se concerter avec lui sur les mesures à prendre pour le bien de la religion au Kouy-tcheou.
« A mon retour, dit-il'^, j'ai pasépar une petite chrétienté que j'avais visitée trois mois auparavant. Voyez comme Dieu est bon, le nombre des nouveaux convertis dépassait celui des chrétiens que jV avais laissés. »
Résumant ses travaux en quelques chiffres, Albrand constate, le 23 août 1848, qu'il a entendu 485 confessions et donné 114 communions. « Ah! s'écrie-t-il avec regret, si j'avais quelques catéchistes comme ceux que je possédais à Siam ; mais ici c'est inouï d'avoir des catéchistes pour enseigner les chrétiens et les païens. J'en ai deux, impossible à moi de leur faire faire autre chose que de réciter des prières à m'étourdir, et voilà pourquoi je catéchise moi-môme sans cesse. Voilà qui est parlé peut-être trop longtemps sur le même sujet ; c'est que j'en ai le cœur gros et que j'en verse dos larmes. »
Principaux néophytes en 1847 et en 1848. — La chrétienté Fa-tche-o. — Vierges. — Envoi de séminaristes à Pinang. — Résumé des travaux. — Arrivée de Perny.
Parmi les néophytes de cette période, il faut citer la famille Yang, aubergiste et cultivateur, qui habitait un petit village sur la route de Tchen-lin à Hin-y fou. Elle fut convertie par le catéchiste Grégoire Yang, plus connu sous le nom de Yang Kou-tong originaire du Su-tchuen^
'A. M.-E,, vol. 544, p. 19. M. Albrand à son frère. Kouy-yang, 4 août 1848.
»A. M.-E,, vol, 544, p, 17. M. Albrand à son frère, 23 août 1848.
3 Des convertis de la première partie de l'année 1848, nous connaissons encore les Tchen à Kin-tcheou-pin.
Le premier converti fut Jean Tchen Ta-tsai, qui devint catéchiste et épousa, à l'âge de 38 ans, une veuve Paule ïcheou Ouang-che. 11 eut une sœur, nommée Lucie, qui épousa le baptiseur Paul Ouang. [A. M.-E., vqI, 549'", p. 1906,)
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PERSECUTIONS
Un jour, Grégoire, étant en voyage, arriva chez les Yang'et demanda à déjeuner; pendant son repas il causa avec l'aubergiste, amena la conversation sur le catholicisme que celui-ci ignorait, et donna toutes les explications désirables. Convaincu par ces paroles le maître de la maison voulut abandonner le paganisme, et comme preuve de la sincérité de son désir, il détruisit aussitôt les statuettes superstitieuses qu'il avait dans sa maison, et engagea sa femme et ses deux enfants adoptifs, un jeune homme Yang Ouen-pin et une jeune fille Ouang, à embrasser le catholicisme, ce à quoi ils consentirent.
Le converti le plus célèbre de 1847 ou de 1848 estTchang Ta-han*, cultivateur à Se-lan, et qui^ dégoûté de la charrue, s'était mis au service d'un mandarin ; au prétoire, il s'allia avec des satellites qui faisaient partie d'une bande de voleurs et, comme il était grand et rc^uste, il mérita bientôt par ses exploits le surnom de Grand Brigand. Sur les rcfutes, il assommait les voyageurs qui ne se laissaient pas dépouiller de bonne grâce, mais il exerçait aussi à domicile. Il se présentait chez les riches, vêtu de haillons, portant un singe dans les bras et sa petite fille sur le dos. On Fadmettait volontiers dans les cours intérieures pour voir danser son singe. Il observait alors la disposition des lieux, les habitudes des gens, et revenait, à son heure, piller à loisir la maison.
En 1847, passant par Tin-fan, Tchang Ta-han entendit parler de la religion chrétienne, de la félicité éternelle, des tourments de l'enfer et forma le dessein de se convertir. Il s'en ouvrit à quelques fidèles qui le repoussèrent. Au moment oi^i Albrand visitait les chrétiens de Tin-fan, Tchang Ta-han demanda un entretien avec le missionnaire ; mais les chrétiens le repoussèrent de nouveau. Sans se déconcerter, le Grand Brigand se rendit assidûment, le soir, devant la maison où les fidèles se réunissaient pour la prière, attira à part un enfant en lui offrant des gâteaux, et lui fit réciter toutes ses prières ; au bout de huit jours, Tchang Ta-han savait le signe de la croix, le Pater, YAve^ le Credo... Profitant d'un moment où Albrand se trouve seul, il entre hardiment dans sa chambre, se prosterne, fait le signe de la croix, récite ses prières et demande à se faire chrétien. Des néophytes qui l'avaient vu entrer , survinrent et voulurent le chasser. « Laissez cet homme on paix, leur dit le missionnaire, il sera bon chrétien, meilleur peut-être que plusieurs d'entre vous. )> Et il envoya Tchang à la métropole étudier la doctrine , mais les catéchistes qui n'ignoraient rien de sa mauvaise réputation, le rudoyèrent et il s^en alla.
1 A. M.-E., vol. 549 p, p. 551.
' Journal de la mission, 16 février 1868, Vie de Ms^ Fauiie, p. 108.