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PERSECUTIONS
païen à qui, toute enfant, elle avait été fiancée par ses parents païens comme lui ; elle n'a pas craint de faire sept journées de chemin pour me demander protection contre ses parents qui, maintenant convertis, se voyaient, à regret, forcés par la loi de livrer leur fille. Par sa fuite, ses parents sont délivres de toute responsabilité et il ne tient qu'à elle d'épouser un chrétien. Mais j'ai perdu mon grec et mon latin à l'y faire consentir. Voici la réponse naïve qu'elle fait à mes plus fortes raisons, celle, par exemple, qu'elle s'expose à mourir de faim : « Je préfère mourir que de me marier. » Et lorsque j'ajoute qu^en restant fille, sa vertu sera bien exposée, et que plus tard peut-être elle scandalisera l'Eglise par sa chute, elle répond : « Non, Père, ne craignez rien ; je demanderai au bon Dieu de mourir avant un pareil malheur. )> Pauvre Agnès ! je ne puis pas insister, et cependant le Vicaire apostolique ne permet pas aux filles de faire vœu de chasteté, à moins qu'elles n'aient en leur possession une somme de quatre-vingts ou cent francs. »
Songeant non seulement à l'avenir ; mais encore au présent, le missionnaire envoya' dans le courant de l'année 18i8^ plusieurs élèves au collège général de Pinang, oii ils devaient recevoir une instruction et une éducation véritablement sacerdotales.
Une année s'était écoulée depuis le séjour d'Albrand au Kouytcheou et déjà les choses avaient changé de face. Tous les chrétiens du nord au sud avaient été visités et confessés, leur nombre que, lors de son arrivée, Albrand, d'après les catalogues des prêtres chinois, ne fixait qu'à 1200, parce que beaucoup d'entre eux étaient inconnus, avait été porté à 2.000^ ; des pharmacies avaient été installées ; un oratoire établi à Hin-y fou ; des catéchistes et des baptiseurs envoyés à travers le pays ; une cinquantaine de baptêmes d'adultes administrés. Enfin, au commencement de l'année 1848, un nouveau missionnaire était arrivé au Kouy-tcheou, Paul-Hubert Perny^ Il était né le 21 avril 1818, àPontarlier (Doubs) ; il était prêtre
' Au lieu de passer par le Su-tchuen et de descendre le Fleuve Bleu, ces jeunes gens se rendirent à Canton par le Kouang-si.
2 Vie de Mgr Albrand, p. 27^. Lettre à M. Lagier-Bertrand, 3 août 1848.
3 Nous lisons dans les Annales de la Prop. de la Foi (vol. 22, p. 366). « Il y a une douzaine d'années environ, M. Perny, qui déjà se destinait à l'état ecclésiastique, était condamné à subir l'amputation d'une jambe dévorée par cinq ulcères affreux. Malgré son extrême faiblesse et l'opposition des médecins, animé d'une sainte confiance en Marie, il se lit conduire à petites journées de Pontarlier à Lyon. Arrivé à Fourvières, il fit vœu de partir pour les Missions, si Notre-Dame lui obtenait sa guérison ; dès ce moment, trois de ses ulcères se fermèrent complètement, et, les deux autres allant toujours en diminuant, il put bientôt entrer au séminaire de Besançon et parvenir enfin au sacerdoce. Il y a trois ans environ, il
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PREMIERS TRAVAUX D ALBRAND
quand il entra au Séminaire des Missions-Etrangères, le 11 novembre 1846 ; il partit de France le 5 juillet 18 i7, on compagnie de M^"" Verrolles, le Vicaire apostolique de Mandchourie, qui retournait dans sa mission.
11 entra au Kouy-tchoou par le sud-ouesl et au mois de février 18i8, il datait ses lettres de Hin-y fou.
Vie et métliode de travail d'Albrand. — Sa hardiesse. — Plans qu'il forme pour révangélisalion du Kouy-tcheou. — Manque de ressources.
Connaître les travaux d'Albrand est intéressant et instructif, savoir comment il les fait Test peut-être plus encore.
En qualité de vieux missionnaire^ rompu au travail apostolique, habitué au maniement des chrétiens, les connaissant vite et appréciant avec justesse les besoins de leur âme, x\lbrand ne se perdait ni en considérations ni en études préliminaires. Ils suffit de lire cette lettre pour voir comment il procédait' :
« Le lever à 4 heures; la messe à o avec une allocution à l'Evangile. Après la messe, le catéchisme qui se prolonge pendant le déjeuner. Viennent ensuite les confessions jusqu'à 4 heures du soir ; à 4 heures, le dîner ; à 5 heures, le sermon ; à 7, la méditation. C'est ce dernier exercice qui partout fait le plus de fruit. Vous pensez que je n'avais pas besoin de beaucoup me préparer et que je me répétais presque partout. Cependant c'était trop et je sentais bien que je me ruinais la santé. Mais les besoins de ces pauvres gens étaient si grands que j'aurais cru charger ma conscience en faisant moins. Ils n'avaient jamais été visités par aucun missionnaire européen. Ils iernoraient les mvstères fondamentaux, et suivant une de vos expressions, ils étaient crottés comme des chiens canards. »
Grâce à l'habitude de la liberté qu'il a contractée à Siam, à sa connaissance de la langue et à ses allures chinoises, il ne suit, pas la méthode des misionnaires du Céleste Empire à cette époque. Ceuxci, subissant depuis de longues années la persécution, se conduisent en proscrits ; ils se cachent pour voyager, pour administrer les sacrements^ pour prêcher ; ils n'oseraient jamais ou
était parfaitement guéri, et il accomplissait son vœu en partant pour la Chine. (L'abbé Uemandre, directeur au Séminaire d'Orléans). » M, Perny est mort à Garches (Seine-et-Oise), en 1907.
' Vie de Ms'' Alhrand, p. 269.
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PERSECUTIONS
presque jamais, se promener à visage découvert dans une grande ville ou dans un village ; Albrand est plus hardi. « Tous les huit jours, je sors démon gîte, écrit-il aux directeurs du Séfninaire^, j'ai couru tous les quartiers de la ville de Kouy-yang, tous les faubourgs, j'ai été voir (en dehors) les palais des mandarins, les salles de justice, les prisons, la place d'exécution où le gibet est toujours en permanence. Vous me traiterez peut-être d'imprudent, cependant ma barbe et tout mon extérieur ont une tournure si chinoise que jusqu'ici personne ne s'est avisé de me prendre pour Français, et je ne me suis jamais hasardé, que sur l'avis des chrétiens qui m'ont assuré que je n'avais rien à craindre ; les habitants de ces contrées n'ont jamais vu d'Européen, ils ne sauraient tout au plus me soupçonner que d'être étranger à la province. »
Voyant que cette liberté d'allures lui réussissait, Albrand ne s'en départit pas. « Je cours les marchés et les places publiques, répétait-il le 7 août 1848^, je passe devant les douanes, je visite en amateur les palais de nos mandarins, les pagodes, les prisons ; en route je loge dans les hôtels les plus fréquentés, je converse avec les voyageurs, et jusqu'ici je n'ai pas été reconnu. Je ne crois pas courir l'ombre d'un danger. Vous allez en avoir une preuve dans un fait qui s'est passé tout récemment.
« J'avais remarqué au Su-tchuen que dans certaines villes on enterrait les chrétiens publiquement et proccssionnellement, la croix en tête et chantant les prières chinoises. Ce matin, j'en ai fait enterrer un de la sorte. Comme vous le pensez, je n'étais là ni en chape, ni en surplis, mais en costume du pays. Je voulais savoir quelle impression cela ferait sur le public. Je me suis donc mêlé à la foule des curieux qui suivaient le convoi, j'écoutais leurs propos et j'y mêlais les miens. Je suis ensuite revenu déjeûner, convaincu de deux choses : l'une que « j'avais les pieds blancs » ; l'autre que personne ne trouve à redire à ce que les chrétiens enterrent leurs morts à leur manière. Ce coup de hardiesse a étonné tout le monde. Mais tout le monde était satisfait, et moi plus que personne, car en voyant cette croix, que fixaient en ce moment les yeux de tant de païens, je songeais qu'elle avait été, il y a dix ans, foulée aux pieds, en plein tribunal, par quelques lâches chrétiens. Cette croix de bois toute simple, mais fort grande et recouverte de papier rouge, précédait triomphalement le cortège et était suivie d'un chœur de chantres. Venaient ensuite douze jeunes enfants qui tenaient un cierge d'une main et de l'autre un ruban blanc attaché au cercueil. Ces enfants chantaient aussi, et leur
1 Vie de Mg^ Albrand, p. 258. A. M.-E., vol. 544, p. 8. » Vie de Mg^ Albrand, p. 27'i.
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PREMIERS TRAVAUX D ALBRAND
chant émerveillait tout le monde ; je dois ajouter, pour n'être pas accusé d'imprudence, que pour ce coup d'essai j'ai voulu que cette procession funèbre ne parcourût que deux bouts de rue de cette ville, et qu'elle ne comptât pas plus de soixante à quatre-vingt chrétiens. »
Albrand ne se contente pas de faire la besogne d'un simple missionnaire ; il forme des plans pour l'organisation de l'Eglise du Kouytchéou; il désire un Vicaire apostolique, des catéchistes, un séminaire, de l'argent. « Il faudra, dit-il \ 1° outre l'envoi et l'entretien d'un évoque Vicaire apostolique, au moins celui de quatre missionnaires (moi compté), l'un de ces missionnaires devra être apte à former des élèves pour le sacerdoce ; 2° l'érection et l'entretien d'un collège ou séminaire ; 3<^ l'érection au moins de dix maisons de Dieu, ou lieux de réunion pour les chrétiens ; jai compté que cent piastres pour chaque pouvaient suffire, sans ces maisons il est impossible de faire mission ici ; 4° l'entretien de dix maîtres et dix maîtresses d'écoles ; 5'' enhn l'entretien de dix catéchistes pour prêcher les païens ; 6° les frais pour envoyer les courriers à Macao afin d'introduire les missionnaires ; T** enfin des secours pour faire baptiser les enfants des infidèles. Ms'^ de Sinite ^ qui connaît mieux que moi les dépenses qu'exige une mission, ajoutera peut-être quelques autres chefs de dépense h que j'oublie. Avec ces secours, j'espère, de la grâce de Dieu, que le bien s'opérera dans la position où se trouvent les missionnaires Européens en Chine après le traité qui a eu lieu ; les catéchistes sont absolument nécessaires, surtout dans cette mission qui n'a aucun prêtre indigène, car nous ne pouvons nous montrer en public comme missionnaires, sans nous exposer à nous faire renvoyer à Macao. »
Ce sont là des plans que forme facilement le zèle apostolique, mais pour les réaliser il lui faut des ressources et Albrand n'en avait guère. Durant son voyage dans le sud-ouest, il avait dépensé avec l'achat de la maison à Hin-y fou environ 1 iO taëls. « C'était, dit-il, mon viatique et la rétribution des messes que j'avais. Ms"" Desflèches m'a encore fait passer 100 taëls, mais qu'est-ce que tout cela pour les dépenses faites et à faire jusqu'à l'arrivée du viatique de cette année? »
Les ressources, dont le missionnaire pouvait disposer, lui paraissaient, en effet, d'autant plus minimes qu'il voulait faire, dans toutes les stations chrétiennes de quelque importance, ce qu'il avait fait à Hin-y fou : acheter des terrains pour établir de petits presbytères ou des oratoires, qui serviraient de maisons aux missionnaires ou aux catéchistes et de lieu d'assemblée aux fidèles.
* A. M.-E., vol. 544, p. 8. Lettre aux direct, du Sém. des M.-E., 17 août 1848. "Mg'" Desflèches.
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PERSECUTIONS
Quand il réclamait des secours à Destlèches, celui-ci l'invitait plutôt à Téconomie ; le 10 août 1848, il lui écrivait: « L'allocation du Kouy-tcheou sera cette année de 599 taëls. C'est pourquoi d^ici au mois de juin prochain, ne pas dépenser plus de 250 taëls ou au plus 300, (les 9i taëls dépensés depuis juin non compris), en tout donc 394, avec laquelle somme vous devez fournir absolument à toutes vos dépenses, môme à celles que l'on fait à Tclioung-king pour le Koui-tcheou.» « De plus, di sait Albrand*,M^'' de Sinite retient 37 taëls de perte sur les marchandises de Canton, il retient 35 taëls pour l'envoi de deux explorateurs chez les Miao-tse, sur les confins du Houpé, Su-tcliuen et Kouy-tcheou, et le reste pour se dédommager des dépenses extraordinaires que le Kouy-tcheou a occasionnées Fan passé. » Cette manière de compter désole le missionnaire.
«. A cette nouvelle, s'écrie-t-il 2, j'ai renvoyé mes deux derniers baptiseurs ambulants, et deux femmes que nous employions pour le môme ministère; j'aurais même suspendu ma pharmacie si j'avais osé, mais on y baptise tous les jours 10 à 15 enfants de païens, c'est dommage. Je voulais établir une école de catéchumènes dans la ville, elle aurait produit beaucoup de fruit sans nous exposer, (pendant le mois, les conversions des païens ont été considérables en ville, plusieurs fils de mandarin ont adoré) par tous ces « retients » je suis « retenu » aussi. Car, comprenez, cher confrère, que 394 taëls ne donnent guère que cent taëls de plus que nos viatiques, et qu'ici, au contraire du Su-tchuen où les missionnaires sont nourris pendant toute l'année, et défrayés dans leurs voyages, ici, dis-je, nous sommes obligés de fournir nous-mêmes pour ces deux dépenses qui sont très considérables ; pour revenir du Su-tchuen, cette année, j'ai dépensé 30 taëls. Deux maîtresses d'école que j'attends sous peu de Tchongkin en dépenseront donc 60. Maintenant allez donc à Ni-tang, à 15 journées d'ici, à Ouei-ling, à Ou-tchouan qui ne sont pas plus près, il faudra encore trois fois trente taëls ; après cela où prendre pour se nourrir et s'habiller avec nos domestiques ^. »
1 A. M.-E., vol. 546, p. 104. M. Albrand à M. Thivct. Kouy-yang, 27 août 1848.
' A. M.-E., vol. 546, p. 104. M. Albrand à M. Thivet. Kouy-yang, 27 août 1848.
^ Comme il était parfois difficile de lui envoyer de Tchong-kin l'argent dont il avait besoin, M. Albrand avait recours à des négociants de Kouy-yang, qui se faisaientpayer au Su-tchuenchez leurs correspondants ouchezleurs associés. {^A.M.-E. vol. 450, p. 1476. Mgr Desflèches à M. Libois, 20 décembre 1848.)
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PREMIERS TRAVAUX D ALBRAND
Occasions de la persécution. — Colère d'une mauvaise chrétienne et de son complice. — Un vol. — Perquisitions. — Arrestation de chrétiens, leur apostasie. — Courage de la vierge Agnès et du catéchiste Tchen.
Ceux qui recherchent dans l'histoire des Missions de Chine les causes, ou si l'on veut les occasions des persécutions, doivent s'attacher à étudier les menus faits particuliers; car, généralement, ces faits ont eu sur l'état du catholicisme une répercussion considérable; souvent ils sont caractérisés par un désir de vengeance né d'un orgueil froissé, et, nous le disons avec regret, ils ont parfois des chrétiens pour auteurs. 11 suffit de parcourir la liste des martyrs en certaines provinces pour constater que lear arrestation et leur emprisonnement sont dus trop souvent à des catholiques médiocres ou mauvais, quelquefois même bons, c'est-à-dire pratiquant régulièrement leurs devoirs religieux, mais animés d'une injuste colère.
Il n'en fut pas autrement au Kouy-tcheou en 1848.
Il y avait alors à Kouy-yang' une malheureuse femme à la conversion de laquelle on avait vainement travaillé. Elle avait quitté son mari qui était chrétien, pour suivre un païen avec lequel elle vivait depuis plusieurs années. Dans les premiers jours de 1848, les chrétiens, qu'elle scandalisait et qui craignaient qu'elle ne les vendît aux mandarins, la chassèrent de l'oratoire. Peu de temps après, et pendant l'absence^ .d'Albrand, la mère de cette femme alla trouver Perny et intercéda en faveur de sa fille. Le missionnaire, nouvellement arrivé, se laissa toucher. 11 fut convenu que la coupable quitterait la maison de son complice, et qu'elle irait habiter avec une veuve chrétienne d'un âge avancé. A cette condition, elle pourrait de nouveau fréquenter la maison de prière.
Les chrétiens, dont l'avis n'avait pas été suivi, furent mécontents, et sans respect pour la décision du missionnaire qui paraît, au premier abord du moins, plus conforme à la charité et à la justice, ils firent l'impossible pour empêcher cette femme de venir prier avec eux. Mépris, injures, menaces, rien ne lui fut épargné. A plusieurs reprises môme, les principaux de la paroisse recommencèrent leurs démarches auprès de Perny pour qu'il la chassât de l'assemblée. Ce dernier, qui croyait à la sincérité de son repentir, refusa.
1 Vie de i¥gi Alhrand, p. 282,
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PERSECUTIONS
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Alors les chrétiens ne gardèrent plus aucune mesure et manquèrent assez gravement au prêtre.
Par conviction ou par hypocrisie, afin d'apaiser les colères et peut-être pour essayer d'épouser cette femme, le complice se présenta à un catéchiste et lui demanda d'être instruit des vérités du catholicisme; avertis de cette démarche, les chrétiens chassèrent ignominieusement le nouveau catéchumène. Plus irrités encore de ce traitement, les deux malheureux reprirent leur vie commune et résolurent de se venger.
L'occasion ne tarda pas à se présenter.
Une lettre écrite de Shang-hai à Destlèches, que Ton croyait au Kouy-tcheou, fut envoyée, pour être remise au destinataire, à un riche marchand de Kouy-yang ', avec lequel les ouvriers apostoliques étaient en relations. Celui-ci ne connaissait, portant le nom chinois qu'avait pris Desflèches, que le secrétaire d'un petit mandarin, il alla lui donner la lettre. Or, il se trouva que le chef des satellites de ce mandarin était le complice de la femme dont nous venons de parler. Il profita de Fémoi du secrétaire pour l'exciter contre les. chrétiens, en les lui représentant comme des rebelles.
A son retour à la capitale, Albrand essaya, par des catholiques plus ou moins liés avec le prétoire, de se faire rendre cette lettre; il n'y put réussir. i
Un second incident vint se greffer sur le premier et détermina l'éclat que Ton redoutait. Au mois de septembre 1848, Perny étant parti pour les stations du nord et Albrand pour celles du sud-ouest. « deux maîtres d'école et un autre bon vieux, raconte ce dernier missionnaire^, étaient chargés, tout en vaquant à leur ouvrage, de veiller sur les différents objets que je laissais dans l'oratoire. Cependant, à la mi-octobre, pendant la nuit, cinq voleurs s'introduisent dans un de mes appartements, font main basse sur tout ce qu'ils trouvent, entre autres choses sur trois petites caisses de nos gens (tout ce qui m'appartenait en propre se trouvait chez un chrétien). De bon matin les trois surveillants vont annoncer aux chrétiens le vol de la nuit ; un de ceux-ci, découvrant les voleurs se partageant le butin sur une colline, s'empresse d'en avertir la police : celle-ci fait son devoir, s'empare des voleurs et des choses volées : interrogés sur le lieu du vol, ils avouent que tout a été pris à l'oratoire des chrétiens ; mais le fidèle eut soin d'acheter des gens de la police plusieurs livres écrits en latin, appartenant à un vieux latiniste, notre serviteur. Cependant, voleurs et choses volées sont pré-
Vie de Mgr Albrand, p. 301.
A. M.'E., vol. B^fi.p. t07. \î. AlHratifj h M. Lihois^ 1<='' novembre 1848.
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PREMIERS TRAVAUX d'aLBRAND
sentes au mandarin de Kouy-tchou-hien qui ctiarge un mandarin inférieur, appelé Ouang, de les examiner ; le vieux gardien de Foratoire se présente pour réclamer les objets volés; au lieu de les lui rendre, on lui demande s'il est chrétien ; surFaffirmativejOnle somme, ainsi que plusieurs autres jeunes chrétiens qui l'accompagnaient^ de fouler un crucifix aux pieds; sur leur refus, ils sont souffletés à outrance avec une semelle de cuir ; malheureusement ils n'eurent pas la même constance pour cacher les noms de beaucoup d'autres chrétiens qui furent amenés et traités de la même sorte et ensuite mis les bras en croix au moyen d'une corde. »
L'affaire fut portée aux grands mandarins qui, par cupidité, disent les uns, par haine du catholicisme, affirment les autres, profitèrent de l'occasion pour continuer, en l'augmentant, une persécution à peine commencée.
« Par leur ordre, écrit Albrand', une pharmacie établie dans cette ville, pour distribuer gratuitement des remèdes aux enfants malades, et qui, l'an passé, a donné la vie du corps et de l'àme à des milliers de ces innocentes créatures, a été pillée d'abord et ensuite fermée ; on y mit les scellés. Les deux médecins que j'avais chargés de cette bonne œuvre ont été conduits au tribunal et inhumainement torturés pour leur foi. Par ordre de ces mêmes mandarins, la maison du vénérable martyr Joachim Ho a été détruite de fond en comble.
« Les mandarins poussés par la cupidité, et croyant qu'on y avait caché des trésors, ont fait fouiller jusqu'aux fondements. L'emplacement sur lequel elle était bâtie, et les terrains adjacents que j'avais achetés pour la séparer du voisinage des païens, ont été vendus à l'un d'eux ; tous les objets qu'ils y ont trouvés ont été donnés à une pagode. Deux vierges, récemment arrivées du Su-tchuen, pour l'éducation des filles de Kouey-yang, ont été dénoncées et n'ont eu que le temps de s'enfuir pour échapper aux mains brutales des satellites. Mais deux autres femmes, dont Tune est la petite Agnès, ont été saisies à leur place et traitées de la manière la plus inhumaine. On voulait obtenir d'elles l'apostasie de leur foi et des aveux compromettants pour les deux vierges en fuite. Mais elles n^ont point cédé, et les mêmes lettres qui m'apprenaient la défection de plusieurs Chrétiens, me disent en même temps qu'Agnès, qui a été plus tourmentée encore que sa compagne, a étonné tout le monde par son courage et sa fermeté. Deux marchands, riches et honnêtes, ont été obligés de fuir pour sauver leur vie. Ils ne sont pas les seuls ; non seulement, à l'heure qu'il est, personne dans cette ville n'ose se dire chrétien, mais^ à l'exception d'une dizaine de généreux athlètes qui luttent
Vie de Mgr Alhrand, p. 280.
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sous les coups de ces barbares, tout le monde est en fuite. Un mal* heureux maître d'école, que j'avais laissé pour garder la maison qui a été détruite, vaincu par les tourments^ a révélé mon nom chinois et celui de M. Perny ainsi que le nom des lieux où nous étions, Hingy-fou et Ou-tchouan ». Parmi ceux qui résistèrent on cite le catéchiste ïchen, originaire du Su-tchuen.
Au mandarin de Kouy-yang qui voulait le faire apostasier, Tchen répondit : « Coupez-moi en quatre morceaux, suspendez un morceau à chaque porte de la ville, mais je n'apostasierai pas. » Le voyant si ferme^ on le renvoya en lui donnant l'ordre de partir pour le Sutchuen. Au lieu d^obéir, Tchen, sur le conseil d'Albrand, alla remplir à Hin-y fou les fonctions de catéchiste.
Le 25 octobre, Albrand ajoute de mauvaises nouvelles auxquelles il joint Texpression de ses craintes' :
« Nos maux s'aggravent. Une lettre de Kouey-yang que je reçois à l'instant m'annonce qu'on vient d'arrêter encore un grand nombre de chrétiens, et que les mandarins ont résolu de les faire apostasier ou de les laisser mourir de faim. Ils confondent notre sainte religion avec celle desTsin-ling-kiao que l'empereur a prohibée dernièrement. L'épouvante est au comble parmi les chrétiens. »
Au nombre des fidèles, alors arrêtés à Kouy-yang, on cite Thomas Liao et son fils Hia-tse. Le père fut interrogé par l'assesseur Heou ; ayant refusé de dévoiler l'asile du missionnaire, il eut à souffrir une rude bastonnade. Comme le fils était aveugle il fut renvoyé au bout de quelques jours, mais Thomas resta en prison pendant six mois ; grâce à une somme d'argent donnée par plusieurs chrétiens, ses amis, il finit par être libéré^
Craintes d Albrand et de jeunes missionnaires. — Pillage à Hin-y fou. — Fuite
d'Albrand. — Ses travaux, à Kouy-yang, à Gan-lan.
Confesseurs de la foi à Hin-y fou, à Tchen-liu,
De Kouy-yang la persécution s'étendit dans le sud-ouest de la pro vince jusqu'à Hin-y fou. « Le mandarin de cette ville^ écrit Albrand* a été appelé à Kouey-yang pour y recevoir des instructions ; il re-
1 Vie de M%r Albrand, p. 282.
2 A. M.-E., vol. 549P, pp. 494, 1006. Thomas avait pour femme Anna Liao Euiye (Siu-che). Le fîls aveugle, Liao Hia-tse, mourut à 25 ans.
^ Il se nommait Tchang-yn .
^ Vie de Ms^ Albrand, p. 282.
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PREMIERS TRAVAUX d'aLBRANI»
part pour son district, oii il se dispose à traiter les chrétiens comme ceux de la capitale ; il passera près de Ma-tchang, où je suis en ce moment. Il fera tous ses efforts pour mettre la main sur moi ; mais je ne le crains pas. Si je suis pris, je me propose de lui reprocher ainsi qu'à ses collègues de Kouey-yang, devant lesquels je serai nécessairement conduit, la sordide avarice qui les a poussés à cette persécution, contre les ordres de l'Empereur. Je me serais déjà livré moi-même, si je n'avais craint d'aggraver par là la position des chrétiens. Les mandarins ignorent encore que je suis Européen. Vous savez qu'en cette qualité je ne devrais pas être ici, puisque, d'après le traité, les Européens ne doivent pas pénétrer dans l'intérieur de l'empire. Dès qu^ils sauront mon origine, ils ne manqueront pas d'accuser les chrétiens d'être en rapport avec les étrangers, ce qui, aux yeux de la loi, est ici un grand crime. En conséquence, si je cours ici quelque danger, je me sauverai ailleurs ; la fuite m'est aisée. Mais voici un autre embarras : une lettre de Hing-y-fou m'apprend que quatre nouveaux confrères, MM. Lions, Page, Pignoux et Goutelle', viennent d'y arriver". Ils courent le danger d'être pris à ma place ; je vais me hâter de les appeler ici. »
En effet, à minuit, Albrand, alors à Ma-gan-chan, dépêcha trois exprès pour avertir les jeunes prêtres et les amener dans la solitude oij il se croyait à peu près en sûreté. L'expédition réussit, et les cinq
'' M. Lions, mis. au Kouy-tcheou.
M. Fage, mis. au Thibet, puis au Yun-nan. M. Pignoux, mis. au Su-tchuen.
M. Goutelle, mis. au Su-tçhuen, puis au Thibet.
2 Voici quelques détails sur leur voyage donnés par M. Lions :
« Notre voyage fut heureux et rapide jusqu'à Singapour. A l'époque de l'Assomption, nous arrivâmes à Hong-kong, sur un vaisseau écossais.
« Au bout d'un mois, les grandes chaleurs étant passées, nous nous embarquâmes 6 sur une lorcha Portugaise qui nous conduisit sains et saufs à La-fou, village ou petite ville du Tonkin, sur les limites du Kouang-tong. Là, au bout de quelques jours de préparation, nous nous sommes séparés des deux confrères du Tonkin MM. Colombet et Gassot et nous avons assez heureusement traversé le Kouang-sy jusqu'à Hin-y-fou, la première ville du Kouy-tcheou. Nous étions 4 pour la Chine : Le P. Pignoux et moi, première bande ; les PP. Fage et Goutelle, deuxième bande....
« Après 22 jours de marche nous arrivions à Hin-y-fou. Là il y avait plus de 100 chrétiens, un nouvel oratoire acheté fort à propos par M. Albrand l'année précédente, personne n'y avait encore habité, ni célébré la sainte Messe.
« M. Pignoux et moi, nous venions donc étrenner ce nouvel oratoire, car M. Albrand, en prévision de notre arrivée, avait disposé là une vieille chapelle qui aurait bien dû être mise a remotis depuis des années. Mais alors on était si pauvre ! j'ai
encore été obligé dw m'en servir pendant plusieurs mois » i^Journ. de M*^ Lions,