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PERSECUTIONS
missionnaires passèrent ensemble la fête de la Toussaint et celle des Morts '. Albrand confessa et prêcha^ comme s^il avait été en pleine paix, il donna le baptême à cinq adultes et à dix enfants. « Ainsi, concluait-il au soir du 2 novembre 2, la Toussaint a été pour moi une fête délicieuse. J'avais besoin de cette consolation ; que Dieu soit béni. » Le lendemain trois des nouveaux missionnaires le quittaient et il restait seul avec Lions destiné au Kouy-tcheou.
En même temps il apprenait que le préfet de Hin-y fou avait eu connaissance de sa présence à Ma-gan-clian, et qu'il envoyait des satellites dans le petit village qui lui servait d'asile. Aussitôt il fit ses préparatifs de fuite. Avant qu^il ne se fût éloigné, les satellites étaient arrivés, et ils avaient arrêté deux chrétiens.
« Je m'attendais, écrit Albrand', à recevoir leur visite le lendemain matin, mais craignant qu'elle ne fût impolie, j'ai déguerpi pendant la nuit, avec M. Lions. Nous avons passé sous leurs fenêtres, et nous avons fait, au rebours, le chemin qu'ils avaient parcouru le jour précédent. Nous n'avons laissé à la maison que le maître d'école du lieu, chargé d'avoir soin de trois Mifants qui commencent à apprendre le latin, et dont l'un est gravement malade, et le catéchiste ou maître de latin, malade aussi. Nous avons été accueillis chez un chrétien qui habite une maison isolée. Comme M. Lions ne savait pas un mot de chinois, et qu'il courait, en conséquence, grand risque d'être connu, je le laissai en cet endroit, après avoir chargé un chrétien d'en avoir soin et de le reconduire plus tard à Ma-gan-chan, quand le danger serait passé. Quant à moi, j'ai voulu mettre à profit ma
' Voici comment M. Lions raconte ce fait : « Le courrrer arrive à 9 heures du soir ; M. Pignoux et" moi, nous nous mettions au lit, de suite nous partons pour rejoindre les deux autres confrères, MM. Fage et Goutelle, qui étaient arrivés chez la famille Lin à un kilomètre de la ville...
t< Le lendemain matin, après un déjeuner quelconque, nous sommes partis pour Ma-gan-chan où nous attendait M. Albrand non sans quelque inquiétude. M. Fage et moi, étant meilleure marcheurs, nous prîmes les devants à pied, en attendanl qu'on pût changer les chaises canlonnaises pour des chaises du Kouy-lcheou.
« Après trois jours de marche, nous sommes heureusement arrivés tous les 4 auprès de M. Albrand, l'avaut-veille de la Toussaint.
« Comme l'oratoire de Ma-gau-chan était situé dans un endroit fort retiré dans h^s montagnes, pour le moment nous pouvions être tranquilles ; aussi nous avons passé fort joyeusement les fêtes de la Toussaint. On aurait peut-être chanté la Messe, si nous avions eu des livres.
« La fête passée, les trois confrères du Su-tchuen, partirent en chaise pour leur destination ; ils ont dû croiser en route le persécuteur Tchang-in. » {Journal de Mgt Lions, p. 12).
» Vie de iV/gr Albrand^ p. 283,
^ Vie de M^'' Albrand, p. 284.
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PREMIERS TRAVAUX l>ALBRA\r»
fuite en yisitanl deux petites chre'tientés extrêmement retirées, près des frontières du Kouang-si. »
Sur sa route, le missionnaire rencontra plusieurs familles de Hiny fou qui fuyaient la persécution. Elles lui racontèrent qu'une douzaine de catholiques ayant été pris, tous les autres étaient partis ; que les mandarins avaient autorisé des païens à loger dans l'oratoire, qu^ensuite ayant trouvé sur des chrétiens arrêtés les papiers d'achat, ils s'en étaient emparés et avaient déclaré que toute la propriété serait donnée à la pagode voisine : « Les fugitifs ajoutèrent, continue Albrand* qu'on ne se contentait pas d'arrêter les chrétiens, mais qu'on dévalisait leurs pauvres maisons, et ce qui est encore pire, qu^un très grand nombre de chrétiens, terrifiés par la perspective des tourments, s'étaient empressés, avant d'être pris, d'afficher dans leurs maisons des signes didolâtrie. Ces chrétiens m'engagèrent à me sauver ou au Su-tchuen ou à Canton. Ils ne concevaient pas mon sangfroid. Je parvins cependant à leur persuader de venir faire les exercices dans la maison où je me rendais. J'y suis resté huit jours pour pourvoir aux besoins spirituels de ces braves gens. Ce n'a pas été sans crainte de compromettre le propriétaire. Chaque jour^ il arrivait des nouvelles de Hing-y-fou, annonçant que des ordres avaient été envoyés à Hoang-tsao-pa, dont nous n'étions éloignés que de vingtcinq ly, pour traiter les chrétiens de la dépendance comme ceux de Hing-y et de Kouey-yang. J'établis donc des sentinelles pour n'être pas surpris, et je continuai dentendre les confessions. xMais ce n'était que d'une oreille, car de l'autre j'étais aux aguets, écoutant les bruits qui venaient du dehors. Je pus cependant confesser tout fe monde, baptiser deux adultes, et donner la communion à un grand nombre. Je sentais que déjà j'étais à charge à ces pauvres gens, mais oii aller ? Il me restait bien encore deux petites stations à visiter sur les frontières du Kouang-si ; mais elles dépendent de Hoang-tsao-pa, comme celle oii je me trouvais. S'il était vrai, comme le bruit en courait, que des ordres contre les chrétiens fussent arrivés dans cette ville, je n'y eusse pas été plus en sûreté qu'ici. C'est pourquoi je me suis décidé à m'installer dans une auberge, en attendant que je reçoive des nouvelles de Kouey-yang et que je puisse m^assurer du fait. »
Ayant eu des renseignements qui lui parurent moins mauvais, le missionnaire partit pour Ni-tang où il fit l'administration, et il se disposait à se rendre à Ta-chan, quand un exprès de Hoang-tsao-pa vint l'avertir de l'approche des satellites envoyés à sa
Vie de Mgr Albrand, p. 285.
PERSECUTIONS
recherche. « A celte nouvelle, écrit-il le 15 décembre', un grand nombre de chrétiens se sont sauvés au Kouang-si et au Yun-nan. Ils n'ont eu qu'à traverser une rivière qui sépare le Kouy-tcheou de ces provinces. Ceux qui restaient, disposés à se laisser prendre à ma place, me pressaient de partir. Mais où aller encore ? Une larme furtive s'échappa de mes yeux !.. Je me rappelai que le divin Maître avait dit que les renards avaient leurs tanières et que lui-même n'avait pas oii reposer sa tète !
« J'aurais pu, comme les chrétiens fugitifs, passer au Kouang-si et de là me rendre à Canton. Je l'aurais fait s'il eût dû en résulter un avantage pour ma mission ; mais le résultat du voyage de M. Chauveau'' m'avait convaincu du contraire. Devais-je revenir ici ? je n'étais pas complètement rassuré sur la sécurité du lieu, et même je commençais à craindre pour M. Lions. Cependant, je crus devoir m'en rapprocher pour avoir des nouvelles de ce cher confrère, ainsi que de ce qui se passait à Hing-y et à Kouey-yang ; je revins donc sur mes pas, au hasard de rencontrer les satellites. Un voyageur, que je pris pour l'un deux, me demanda poliment et avec intérêt d'où je venais. « Il y a, répondis-je, plus de quarante-ans que je suis en route. » *
a Je crus devoir user de cette équivoque pour ne pas compromettre mes derniers hôtes. Le voyageur me toisa des pieds à la tète, se prit à sourire, et ne dit plus rien,
« Je voulais éviter Hoang-tsao-pa % où je craignais d'être reconnu, et je recommandai à mon guide de ne pas me mener dans sa direction. Mais, soit inadvertance de sa part, soit plutôt conduite de la Providence, le lendemain, à midi, je me trouvai aux portes de la ville. Harassé de fatigue et couvert de sueur, je la traversai dans toute sa longueur, très calme en apparence, mais non sans quelque inquiétude au fond de l'âme. Mon guide était un catéchumène de cette ville ; pour ne pas me compromettre, il s'était séparé de moi en y entrant. Arrivé à la porte du nord, je m'assis pour me reposer et lui donner le temps de me rejoindre, et même de me dépasser, car je me proposais de le laisser aller devant et de ne le suivre que de loin. Il ne tarda pas à arriver. En passant, il me dit furtivement que des agents de la police qu'il connaissait, l'avaient accosté et s'étaient informés
^ Vie de MS'^ Albr and, ^. 287.
2 Envoyé à Macao pour faire connaître au représentant de la France la situation des missionnaires du Yun-nan.
s Albrand ignorait que le mandarin de Hoang-tsao-pa était bien disposé. « Le préfet de Hin-y lui ayant écrit de prendre les chrétiens de son district^ raconte M. Lions, il lui a répondu que les chrétiens étaient de braves gens et qu'il ne jugeait pas à propos de s'en occuper. » [Journal de M^^ Lions, p. 19).
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Ï'HEMIERS TRAVAUX D'aL^HANÛ
de la cause de son absence pendant plusieurs jours. En ce moment, des curieux s'approchèrent de mon bagapre pour l'examiner. C'était ma chapelle. Je crus que tout était perdu. Au contraire... tout était sauvé ! Ces hommes s'étant contentés de regarder mes effets, sans y toucher, je me hâtai de reprendre ma chnrge et de partir. A peine avais-je fait quelques pas, tout ému du da,ngor que je venais de courir, qu'un chrétien de la viMe me rejoignit en toute hâte, pour me dire qu'il n'y avait plus rien à craindre et que les mandarins renonçaient à leurs poursuites. Ceux de Hing-y, qui avaient espéré, en spoliant les chrétiens, mettre la main sur des sommes considérables, frustrés dans leur attente, se repentaient de leurs cruautés inutiles, et allaient les rendre à la liberté. Il tenait la nouvelle des mandarins et de leurs satellites. Je commençai à respirer. Le lendemain, j^arrivai à la maison oii j'avais logé en novembre. Je trouvai là deux courriers, l'un de Kouey-yang, l'autre de Ma-tchang, qui allaient partiT pour Nitang, où ils nous croyaient. Je passai en ce lieu le dimanche et le lundi pour consolider mes jambes qui ne voulaient plus me porter, et le jeudi soir j'embrassais de nouveau M. Lions qui ne m'attendait pas encore. »
Pendant ces allées et venues du niissionnaire, la station de Matchang n'avait pas été trop maltraitée. Le maire d'un village voisin, que les mandarins de Hin-y fou avaient chargé de sévir contre les chrétiens, s'était contenté, pour preuve de sa bonne volonté, d'en saisir cinq et de les expédier à la préfecture. Albrand envoya aussitôt un homme sûr prendre de leurs nouvelles et de celles des fidèles de Hin-y emprisonnés les premiers; il leur fît remettre quelque argent, et leur adressa plusieurs lettres afin de soutenir leur courage, qui dès le début n'avait pas paru très vigoureux. « J'ai la douleur d'apprendre, écrivait-il bientôt', que, malgré mes efforts, 14 sur 17 vaincus par les tourments s'en sont délivrés en apostasiant : ce sont ceux de Hing-y. Les trois qui persévèrent ont à souffrir horriblement. Parmi ces trois confesseurs se-.trouvait un médecin nommé Ly. Les satellites les ont dépouillés, et ils endurent toutes les tortures du froid qui, en ces jours, est cuisant sur les montagnes du Kouy-tcheou. De plus, ils ont à subir une flagellation cruelle dont les coups vont jusqu'à cent. Au troisième, dit-on, le sang coule. Cependant, j'ai lieu d'espérer qu'ils subiront plutôt la mort que de se rendre coupables d'apostasie. »
Cette espérance se réalisa. Malgré les bastonnades qui redoublèrent après la chute de leurs compagnons, les trois confesseurs ne faiblirent pas. Voyant qu'ils n'obtenaient rieu par la violence, les man-
' ne de Mv Albrand^ p. 289,
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PERSETCUTlûNS
darins finirent parleur promettre de les rendre à la liberté s'ils consentaient simplement à dire qu'ils se repentaient d'avoir été chrétiens. Les fidèles refusèrent. Alors l'un d'eux fut porté sur la croix par les satellites, afin qu'on pût dire qu'il avait foulé aux pieds le signe vénéré par les catholiques, et les deux autres renvoyés au lieu de leur naissance pour y subir un jugement. « J'appris, dit Albrand\ qu'ils devaient passer près de Ma-tchang, ma résidence actuelle. Immédiatement je résolus de les délivrer. Je fis part de mon projet à quelques hommes résolus ; ils s'entendirent pour attaquer les gendarmes à leur passage, et ils parvinrent à tirer les prisonniers de leurs mains. Ceux-ci se garderont bien de parler de l'aventure. Les confesseurs sont en ce moment près de moi. Malheureux hommes ! mais heureux chrétiens ! Leur corps, des pieds à la tête, n'est plus qu'une plaie. Vous ne sauriez vous faire une idée de la cruauté des mandarins. Celui de Hin-y surpasse tous les autres. Je ne serais pas surpris que la main de Dieu le frappât dès ce monde même. Frénétique, ou plutôt possédé du démon, un jour qu'il pressait nos chétiens d'apostasier, pour les exciter à ce crime : « Dites, s'écriait-il, que Dieu est « ceci; dites que Dieu est cela! » et, sans égard pour sa dignité, il proférait les blasphèmes les plus dégoûtants. Ensuite, dansant luimême sur la croix : « Voilà, disait-il, comme il faut faire, suivezmoi, et je vous élargis à Tinstant ! » Vous concluerez peut-être de là qu'il porte une grande haine à notre sainte religion. Détrompez-vous, il n'avait d'autre but que d'obliger les chétiens à se reconnaître en faute, afin d'avoir une raison légale de garder les biens dont il s'est emparé, et en particulier de la maison de prières que les païens continuent d'habiter.
Nous avons essayé de déterminer quels sont et ce Li et les deux autres chrétiens, dont Albrand parle dans sa lettre ; nous avons trouvé dans les Procès apostoliques faits au Kouy-tcheou en 1887. quelques détails qui nous semblent se rapporter à ces trois hommes.
Il s'agit d'abord de Pierre Li-kong, qui a beaucoup de ressemblance avec le confesseur de la foi cité par le missionnaire, puisqu'il porte le même nom et que, comme lui, il exerce la médecine, puis de ses deux compagnon : Liou Hong-pi et Ouang Yao-kong^.
Pierre Li-kong avait été converti au Su-tchuen par un prêtre chinoise II était venu se fixer dans le sud-ouest du Kouytcheou, où il vendait des médecines et baptisait les enfants moribonds, ce qui l'avait fait surnommer Li Man-yo : on le nom-
« Vie^de Ms^ All>rand,p. 291. Lettre du 12 janvier 1849 à M. F. Albrand. •Lieou-houng et Ouang Yao-kong [Journal de Lions, p. 11.) ' Dont le nom de baptême était Simon.
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l'REMTERS TRAVAUX D ALBRANT)
mait encore Li Chouan-fong (girouette) à cause de son mauvais caractère, assure Lions. Il avait été emprisonné une première fois pendant trois mois, nous ne savons trop à quelle époque ; il habitait Kin-kia-tchong où sa femme et ses enfants étaient morts. Le mandarin Tchang-yn, ayant connu sa qualité de prédicateur du catholicisme, le fit emprisonner ; mais, dans son cachot, Li ne cessa de parler de la religion. Le mandarin, ne pouvant réussir à lui imposer silence, le fit frapper de mille coups de bâton ainsi que ses deux compagnons Lieou Hong-pi et Ouang Yao-kong*.
Li-kong prêchait toujours et disait entre autres choses : « Ils veulent m'empêcher de prêcher la religion ; rien ne m'en empêchera : qu'on me tue si Ton veut, je prêcherai tant que je vivrai. Je veux faire comme Lin de Ma-pien-tien, que les païens ont tué pour l'empêcher de prêcher. On ne me fera taire qu'en me tuant et il y en aura d'autres pour prêcher à ma place-. »
Voici maintenant, traduite à peu près littéralement, l'histoire du catéchiste Grégoire Yang, originaire du Su-tchuen, et qui instruisait alors quelques familles dans les environs de Ghen-san-ki ^.
Il fut dénoncé par des païens et, sur l'ordre du sous-préfet de Tchen-lin, des soldats se dirigèrent vers le village qu'il habitait afin de se saisir de lui. Quand ils y arrivèrent, le catéchiste était parti pour Ghen-san-ki ; on leur indiqua le chemin qu'il avait pris et le signe auquel on pourrait le reconnaître : une boîte pleine de remèdes. A Ghen-san-ki, môme déception, Grégoire était en route pour Yaokia-ouan. En passant dans ce village, le catéchiste s'arrêta près d'une fontaine pour se rafraîchir. Quelques minutes plus tard les soldats le rejoignirent et sans plus de façons ils lui demandèrent de l'argent. « Pourquoi me demandez-vous de l'argent ? » fit le catéchiste. — Nous savons que tu vis de la stupide religion*.- » Grégoire ne répondit pas et se rendit dans la maison de la famille Yang. Les soldats le suivirent, l'injurièrent en lui réclamant toujours de l'argent. N'obtenant rien, ils voulurent se saisir de lui. Alors un des jeunes gens de la maison, Yang Ouen-pin, celui qui a fait ce récit, alors simple catéchumène et qui plus tard fut baptisé sous le nom de Paul, saisit un large coutelas et s'écria qu'il allait le défendre.
lA. M.-E., vol. 549r, p. 551.
- Il fut nourri en prison par la chrétienne Yang-lan.
2 A. M.-E., vol. 549'', p. 551 et suivantes.
* Tchen tse pa kiao, terme méprisant, dont se servent les païens ; plus souvent cependant ils disent tche kiao ou Tche Tien tchou kiao, ce qui signifie manger de la religion du Seigneur du Ciel, comme si l'adhésion à la foi véritable procurait un avantage matériel ; le qualificatif tse pa est plus injurieux, il signifie : semblable à du pain de riz visqueux, de nulle valeur, insipide.
PERSECUTIONS
Effrayés, les satellites se retirèrent précipitamment et partirent pour Tchen-lin. C'était le salut pour le catéchiste, et tous l'en félicitaient, lorsqu'il émit Tidée de suivre les fugitifs. La famille Yang s'efforça de le détourner de ce projet; ses observations furent inutiles, et soit pour accuser les satellites d'avoir manqué à leur devoir en lui réclamant de l'argent, soit pour prêcher devant les mandarins le nom de Jésus-Christ, Grégoire partit pour Tchen-lin, entra au prétoire, se nomma, raconta ce qui venait d'arriver et immédiatement fut mis en prison. Le lendemain, les satellites retournèrent dans la maison Yang, qu'ils pillèrent après avoir pris le bagage de Grégoire.
Yang Ouen-pin se rendit à Gan-chouen, afin de demander des conseils au catéchiste Tchen. « Il n'y a lii rien de grave, dit celuici après avoir entendu le récit du catéchumène, ne crains rien, va à Tchen-lin, et essaie de t'aboucher avec Grégoire Yang auquel tu pourras rendre service. »
Yang Ouen-pin, plein de bonne volonté, ne se fit pas répéter Lavis et deux jours plus tard il était à Tchen-lin, voyait Grégoire toujours en prison, qui le priait de se rendre à Chan-ki-tsin chercher la vierge Ouang, afin qu'elle vînt lui préparer sa nourriture. La commission fut fidèlement exécutée ; Ouang vint à Tchen-lin , mais la première fois qu'elle envoya à Grégoire du vin, de la farine de froment et du bouillon, par l'intermédiaire de Yang, le dîner fut pris par un prisonnier sans scrupule. Quelques minutes après, Yang Ouen-pin, qui rôdait dans une des cours du prétoire, fut aperçu par un secrétaire du mandarin, qui lui demanda : « A qui donc avezvous apporté du riz? — Je n'ai pas apporté de riz, mais de la farine de froment pour maître Yang. — Ne sortez pas d'ici. » Yang Ouenpin s'assit tranquillement à Lendroit otj il se trouvait. Le secrétg.ire alla parler au mandarin qui appela le jeune homme : « N'estu pas de Tchou-yn-chao ? — J'en suis certainement. — Tu t'appelles Yang? — Parfaitement. — Ton maître Yang n'a-t-il pas visité ta famille ? De qu'elle eau se sert-il? — Mais il ne boit pas d autre eau que moi-même, celle que je porte à la maison pour cuire le riz. — Cependant, cette eau, il s'en sert en priant, il en asperge certains objets, de quelle nature est-elle ? Pourquoi Femploie-t-on ? — Oh, répliqua Yang Ouen-pin, faisant semblant de ne pas comprendre, maître Yang répand par terre Teau dont il se sert, afin d'éviter la poussière. »
Le mandarin comprit que l'interpellé ne voulait pas répondre
franchement îi ses questions, et il le fit frapper de cinquante
coups de bâton. Puis il appela le catéchiste, lui posa des questions
. analogues à celles qu'il venait de faire au catéchumène : « Quelle
est votre profession ? — Je distribue gratuitement des remèdes aux
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malades pauvres. — Et de quelle eau vous servez-vous ? — Mais d'eau ordinaire. » Plus mécontent encore de cette réponse qui ne satisfaisait pas mieux sa curiosité que la précédente, le mandarin ordonna de frapper Grégoire de cent coups de bâton, puis il le renvoya en prison. Quant à Yang Ouen-pin, il lui ordonna de faire une lettre de repentance, c'est-à-dire d'apostasie, et on le conduisit dans le cabinet des archives publiques où, pressé d'écrire, il demanda : « Quelle lettre voulez-vous que je fasse ? Je ne vous comprends pas ; je n'ai pas volé, je n'ai eu aucune dispute. — Donne-nous de l'argent, fit le secrétaire, et j'écrirai pour toi tout ce qui est nécessaire, tout ce qu'exige le grand homme. — Je n'ai pas d'argent. — Mets tes vêtements en gage et tu auras de l'argent. — Je n'ai pas d'autres vêtements que ceux que je porte, une chemise et un pantalon, je ne puis m'en dépouiller, ou alors je serai tout nu. »
Pendant ce dialogue on avait écrit le billet exigé, et aussitôt qu'il fut terminé, on dit à Yang Ouen-pin, sans même lui demander aucune signature, qu'il pouvait s'en aller. Le catéchumène quitta le prétoire et rentra dans sa famille. Peu après, Grégoire fut conduit à Kouy-yang, oii il subit quelques interrogatoires et finalement fut remis en liberté.
Il s'était trouvé dans les prisons de la capitale avec plusieurs vaillants catholiques, qui avaient généreusement confessé la foi. On cite de l'un d'eux, dont malheureusement nous ignorons le nom, des traits admirables. 11 avait été arrêté au début de la persécution et sa constance ne s'était pas un seul instant démentie. « Un jour^ qu'un mandarin lui demandait à quoi servait un surplis qui se trouvait parmi les objets confisqués. « On s'en revêt pour prier, répond le confesseur, — Voyons, comment fait-on ? Prends-le et prie comme si tu étais à ton église. » Aussitôt dit, aussitôt fait ; voilà mon homme qui, en plein tribunal, se met à chanter le Pater, le Credo, etc., et les mandarins d'écouter. « C'est bien, dirent-ils ; mais sais-tu comment jusqu'ici on a traité ceux qui ont adoré ton Dieu? — Je le sais. — Si tu le sais, pourquoi es-tu venu du Sutchuen pour prêcher ici cette religion ? — C'est parce que je l'aime, et que je n'ai pas peur de mourir pour elle. — Ah ! tu nas [)as peur; eh bien, voyons, foui© cette croix. — Je ne le puis. — Si tu ne ]^ fais pas, je vais le faire crucifier comme ton Jésus. — Oh ! uun, mandarin, ce serait trop d'honneur, reprit en souriant le généreux athlèlo. Il vaut mieux me faire mourir autrement. » Le mandarin lui fit administrer une, horrible bastonnade.
« Eh bien ! est-ce mieux comme cela? lui demanda t-il. — Ce
Vir de Mgr Albrand, p. 293.
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n'est pas assez ; ni la bastonnade, ni le crucifi ment n'empêcheront la religion de se prêcher à Kouy-yang. — Que faut-il donc pour qu'à l'avenir on ne vienne plus du Su-tchuen faire ici des chrétiens? — Pour cela, il faut me couper la tête et la suspendre aux portes de la ville. Les prédicateurs qui la verront n'oseront peut-être pas y entrer, ni prêcher notre sainte religion. — Impertinent,, tu oses ainsi braver ma colère! » Et la bastonnade recommença de plus belle. Cet homme après de soixante ans ; je crains bien qu'il ne meure en prison. »
Près de ce chrétien dont il racontait avec admiration les courageuses paroles, Albrand place un marchand qu'il ne nomme pas. « Il est admirable de résignation, dit-il, il a perdu une partie considérable de sa fortune et il vient de me faire^savoir qu'il était disposé à faire le sacrifice du reste plutôt que d'offenser Dieu. »
De cette persécution, nous connaissons encore ce fait :
Pendant deux mois François Ouang fut emprisonné à Gan-lan ' : effrayé par les menaces du sous-préfet nommé Yu, François apposa sa signature sur un billet d'apostasie.
A Gan-lan, également, fut emprisonné le bijoutier Joseph Tchou Fou-tsiang. Le mandarin lui demanda combien de personnes il avait converties au christianisme ? « Une seule : mon fils », répondit-il. Le sous-préfet appela le fils à sa barre, mais ayant été favorablement impressionné par la lecture de livres chrétiens qu'on lui présenta, il renvoya les deux accusés.
Au nord de Kouy-yang, quelques chrétientés étaient également troublées. Un chrétien, de Long-pin, fut jeté en prison ; il y resta de longs mois et y mourut en 1851 .
Intervention de Desflèches pour faire cesser la persécution. — Albrand s'adresse à la diplomatie française. — Cessation de la persécution.
Durant cette bourrasque qui ébranla, sans la détruire, la mission du Kouy-tcheou, Albrand- avait prévenu Desllèches des périls que ses chrétiens et lui couraient.
Se croyant fort du traité conclu par de Lagrené et des édits de tolérance qui l'avaient suivi, le coadjuteur du Su-tchuen envoya à Kouy-yang quatre habiles lettrés pour plaider la cause des chré-
* A. M.-E., vol. SiQ'', p. 1114. Ce François Ouang avait épousé une fille de la famille Li, de Ta-pin, entre Ma-gan-chan et Ma-tchang, et s'était établi comme médecin dans ce dernier village.
2 Vie de Mg^ Albrand, p. 29'i.
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PREMIERS TRAVAUX D ALBRAND
tiens. Une première pièce fut adressée au préfet qui refusa d'y répondre et livra les porteurs au sous-préfet, c'est-k-dire à celui-là môme qui était accusé. Le jugement ne fut pas long. Les signataires de la pièce furent arrêtés, frappés de 140 à loO coups de bâton, chargés de la cangue et jetés en prison. Une seconde plainte fut déposée et cette fois entre les mains du gouverneur de la province. La réponse fut moins brutale, mais bien éloignée de la justice. En voici la traduction ^ :
Le plaignant, pour une aussi mince cause qu'un vol-, sans passer d'abord par le tribunal du premier tao, en a appelé au mien ; il ne devait pas ainsi transgresser l'ordre des cours 3. Les habitants de l'intérieur du pays qui, en propageant la religion du Maître du Ciel, avaient séduit, fasciné et troublé l'ordre*, ont été condamnés, les uns à avoir la tête coupée, les autres à être étranglés et d'autres plus tard ont été envoyés en exil^ ; contre ce crime les lois sont sévères. Maintenant ceux qui ne se sont pas corrigés et qui, amenés devant les mandarins, désirent renoncer à cette religion en foulant la croix, sont pardonnes i^. Ces années passées, la province de Canton présenta une pétition au gouvernement, la réponse fut que parce que dans les pays qui avoisinent la mer, il y a des marchands barbares qui y prêchent la religion des barbares, il ne leur en fallait pas faire un crime ^ ;
' A. M.-E., vol. 546, p. 111. Traduit par M. Albrand dans une lettre à M. Libois, 15 janvier 1847.
- Cette trad iction est accompagnée des notes suivantes écrites :
Le mandarin sait bien que ce n'est pas d'un simple vol qu'il s'agit ; car, pourquoi dans la réplique ne parle-t-il que de religion et ne dit-il pas un mot de vol ?
' La première accusation avait été portée au mandarin du fou, il n'a pas voulu ou osé y répondre, il avait livré le porteur d'accusation aux mandarins du bien qui étaient les accusés et nos ennemis.
* Pourrait-il prouver que jamais quelqu'un de ces innocents condamnés s'est rendu coupable du crime de séduction dans la mauvaise acceptation de ces termes? C'est un malheur qu'on ait laissé mettre ces mots dans l'édit, les mandarins s'en serviront toutes les fois qu'ils le voudront.
* Deux de ces exilés arrivent en ce moment à Kouy-yang : ils ont été graciés à cause de leur dévouement pour le gouvernement à Ili ; un autre, qui est dans la province de Canton, reviendra à la quatrième lune, son fîls a obtenu sa grâce : ne vaudrait-il pas mieux que le gouvernement français eût obtenu la grâce de tant d'innocents chrétiens qui gémissent en exil ?
'' Belle grâce ! exigeaient-elles quelque chose de plus, ces lois qu il reconnaît trop sévères et auxquelles la supplique de Canton a fait déroger. Il ne dit pas ce qu'il fera, ni ce qu'il faudra faire contre ceux qui refusent de fouler la croix ! Emploiera-t-on la hache ou la corde, ou bien se contentera-t-on de l'exil ? Les Européens ont tort de laisser ainsi déshonorer l'objet de leur culte. Que diraient les Chinois s'il prenait envie aux Anglais de faire fouler aux pieds toutes les idoles des pagodes de Canton et de Shang-hai ?
^ Est-il bien vrai que cet édit n'ait été accordé que pour les pays qui avoisinent la mer ? dans ce cas, pourquoi s'en sert-il dans sa réplique pour faire condamner les plaignants ?
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Persécutions
mais cet édit proclame aussi clairement que, s'il se faisait des rassemblements d'individus de pays éloignés pour comploter la séduction et la tromperie, il faudrait les, regarder comme.criminels et les juger tous selon la rigueur des lois i ; cet édit est parfaitement clair ; or le plaignant, qui est de la province du Su-tchuen, se dit être de père en fils, depuis ses premiers ancêtres, de la religion des barbares ; de lui-même il se met au nombre des étrangers, il est donc vraiment né étranger, est-il fou pareil au monde ="? Je rejette sa supplique, je ne permets pas qu'on lui donne cours'. Grand juge, nommez des magistrats pour examiner si vraimeiit sous ce prétexte ils n'ont pas séduit, trompé et cherché à attraper de l'argent* ; jugez-les sévèrement, traitez durementle plaignant, je vous l'envoie sous escorte, avec son accusation, il s'appelle Lieou Yuen-hoei.
L'espérance du succès n'était pas grande. Et pourtant ces démarches avaient déjà coûté à la mission 330 taëls^
Desflèches, voyant le peu de résultats obtenus à Kouy-yang, expédia deux lettrés à Pékin, « plutôt pour y sonder le terrain et par là encourager les prisonniers et les autres chrétiens du Kouy-tcheou que pour y porter une accusation. Ils n'étaient autorisés à prendre ce dernier parti que s'ils avaient la certitude de pouvoir réussir ! » Disons tout de suite que les catholiques de Pékin, ayant connu le but de leur voyage, les dissuadèrent de faire aucune démarche.^
Mieux inspiré, Albrand avait envoyé à Libois toutes les pièces du
' Cette clause nous est injurieuse, elle suppose que cela s'est fait ; c est faux, ceux qui ont travaillé à obtenir l'édit auraient dû empêcher qu'elle y fût mise.
2 Quelle contradiction ! S'il est du Su-tchuen il n'est donc pas étranger ; et s'il est étranger, il n'est pas du Su-tchuen ; déclarez-le ou d'ici ou de l'étranger ; dans les deux cas, vous ne pouvez rien contre lui ; s'il est étranger, renvoyez-le au consul français ; s'il est du pays, il n'est pas dans le sens de la clause : à moins qu'il n'ait séduit etc., crimes dont personne ne l'a accusé ni lui, ni ses compagnons ; n'estil pas fou lui-même ce mandarin, pour traiter le chrétien d'étranger, parce qu'il se dit chrétien de père en fils ?
3 II aurait dû ajouter que là nous ne serons pas obligés de réparer les injustices que nous avons commises contre les chrétiens, car c'est là tout ce qu'ils veulent, il leur en coûte d'obliger les mandarins de la sous-préfecture à faire reconstruire la maison de prières qu'ils ont fait démolir et à leur faire rendre les biens dont ils se sont emparés ; les loups ne se mangent pas mutuellement.
* Quelqu'un s'est-il présenté à vous pour les accuser de ces crimes ? Non, mais les mots de séduction, de fourberie sont élastiques,' je m'en sers pour ce qu'ils valent, qu'importe ? pourvu que je puisse les empêcher de traiter du vol de leur maison. C est là, l'essentiel. Mais, mandarin, vous me dites d'examiner s'ils sont coupables. Quand on a détruit leur maison, qu'on les a volés, qu'on les a flagellés, qu'on leur a fait souffrir les torturas les plus intolérables, on ne savait donc pas alors qu'ils étaient coupables ou non? Pourquoi les a-t-on punis, avant de les juger ? {A. M.-E., vol. 546, p. 111).
'A. M-E.. vol. .546, p. 123. M. Albrand à M. Libois. Tchong-kin, 20 mars 1849.
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PREMIERS TBAVALX D ALBRAND
procès, avec prière de les faire parvenir au ministre de France en Chine, Forth-Rouen*, qui résidait alors à Macao.
D'autre part, le 7 janvier 1849, les mandarins de Kouy-yang se réunirent en conseil pour examiner l'affaire des prisonniers chrétiens ; quelques-uns, s'appuyant sur la réponse du gouverneur que nous avons citée plus haut, voulurent les faire condamner à mort, comme coupables de séduction et de tromperie ; le préfet s'y opposa et ses paroles firent ajourner le jugement. Peu après, le souspréfet qui s'était montré le plus hostile fut changé.
Les dispositions favorables des mandarins s'accentuèrent encore lors de la réception de lettres du vice-roi du Yun-nan et du Kony-tcheou -. Ces lettres étaient le résultat des réclamations de- Forth-Rouen, qui, après avoir pris connaissance des lettres et des pièces envoyées par Albrand, s'était adressé au vice-roi de Canton. Celui-ci en avait-il référé à Pékin ou avait-il directement écrit à son collègue du Yun-nan ? Toujours est-il, qu'au mois d'avril ou au commencement de mai 1849, les dix chrétiens qui restaient encore en prison furent relâchés.
' Arrivé en lévrier 1848.
» A. M.-E., vol. 546, p. 127. M. Albrand à M. Libois. Tchong-kin, 3 avril 1849.
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