ISA
y mai 18S1\ Déjà un ouvrage de controverse est en circulation, un autre est à moitié gravé. Puis ce sera le tour de deux catéchismes, un grand et un petit. La composition en est achevée. »
Quels étaient les ouvrages dont parle ici Alhrand sans en donner le titre? D'après Bodinier ', le premier de ces volumes serait le Fong Kiao Yiien Veo?i, qui a été réimprimé par les Jésuites de Shang-hai sous le titre de Y' Mou Leao Jan [motifs de conversion au catholicisme) et marqué dans leur catalogue avec la mention « auteur inconnu ». Le second ouvrage est le Che/i Kiao Li Tchen. Voici ce que dit à ce sujet Bodinier dans une lettre à Ghouzy, préfet apostolique du Kouang-si, qui avait eu la pensée de faire une nouvelle édition de ce dernier volume ■' :
M^"" Albrand avait apporté ce livre avec lui quand il arriva au Kouytcheou en 1847. Il était alors en manuscrit et n'avait jamais été imprimé. M^'' Albrand l'avait-il composé seul ? Il dit lui-même, dans sa préface, qu'il a glané par ci, par là, dans tous les livres publiés avant lui, et sans doute, il s'était fait aider par son catéchiste, Chinois de Siam ou de Singapour, un fort habile homme dont il aimait à rappeler le souvenir*.
La V édition de ce livre parut au Kouy-tcheou, en 1832, et dans la préface signée Kien-mou (évêque) Jen^ (Albrand) Se-te-fan (Stéphane, M^"" Etienne Albrand (Jen), s'en déclare positivement l'auteur. Ceci est clair et irréfragable.
Je mets au défi n'importe qui de trouver une édition de ce livre antérieure à celle du Kouy-tclieou de 1852.
Une seconde édition parut bientôt, imprimée par la procure de Hongkong. C'est cette édition-là, surtout, qui s'est répandue partout et a fait c'onnaître le livre. Elle porte dûment et régulièrement, en tète du livre, la préface de Mfe"' Albrand, signée Jen Se-te-fan (Stéphane).
Malheureusement, pour le commun des lecteurs étrangers au kouytcheou, cela n'indiquait pas nécessairement, ni clairement que Jen Se-tefan voulait dire : M^" Etienne Albrand, Vicaire apostolique du Kouy-tcheou.
De là vient sans doute que dans leur catalogue, au n° de ce livre qu'ils
* Vie de Mg^- Albrand, p. 325,
'^ A.M.-E.,vol.5'i9'',p. 1245. M. Bodinier à MgrGuichard,Hoiig-koiig, 19 mais 1895. 3 A. M.-E., vol. 549>', p. 1200. Hong-kong, 22 décembre 1894.
* Cette sorte de collaboration entre lévèque et son catéchiste est corroborée pai' l'opinion d'un des meilleurs sinologues de la Société des Missions-Etrangères, auteur de plusieurs ouvrages fort admirés, M. Artif, d'abord missionnaire au Sutchuen,et aujourd'hui procureur à Saigon, qui nous donne sur le Chen Kiao Li Ichen l'appréciation suivante : n D'après la tradition, l'auteur ou plutôt l'inspirateur serait Mgi" Albrand. Je dis 1 inspirateur, car le Chen Kiao Li Tchen a été écrit par un Chinois, le style est de facture chinoise, la méthode d'argumentation procède de 1 esprit chinois ; enfin, le livre avait primitivement un gros défaut très cliinois : il manquait de délicatesse et blessait les païens. En'cela, l'auteur n'avait pas péché par ignorance, ainsi qu il eût pu advenir à un Uluropéen, il avait fait la chose à bon escient, employant à dessin des termes agressifs. » Saigon, 25 janvier 1905.
* Msr Albrand, qui porta dabord le nom chinois de Pp. le changea en celui Av Jen après la persécution de 1849.
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QUESTIONS DIVERSES
ont réimprimé, les Jésuites ont marqué « auteur inconnu * ». Il est fort possible que dans notre procure de Shang-hai, on n'ait pas su leur donner ce renseignement, si tant est qu'ils Taient demandé. — Ici, à mon arrivée je n'ai trouvé personne, pas plus qu'à la procure, qui sût que Jen Se-tefan était Mg"" Albrand.
A l'appui de rargumentation de Bodinier, voici quelques lignes écrites de Bangkok, le 29 novembre 1853, par Dupond, missionnaire de Siam, à Libois^ :
L'année dernière, feu M^"^ Albrand m'envoya quelques exemplaires d'un livre qu'il venait de faire imprimer. Les Chinois l'ont eu vite dévoré, et on m'en demande tous, les jours ; les païens l'aiment et les chrétiens en retirent de grands avantages pour prêcher les païens. Cet ouvrage traite des superstitions et discute les raisons qu'un païen a de se convertir; son style est facile, court et clair ; il remplace bien le 7sen foui men lop que l'on ne goûte guère, il peut aussi remplacer fort avantageusement le gros ouvrage que je vous avais envoyé jadis et que vous n'avez pas pu imprimer faute de correcteur.
Je ne doute pas que ce livre se débite avantageusement partout où il sera connu ; il est peu volumineux et vite lu ; donc, je pense que vous feriez une bonne œuvre en le faisant imprimer à Hong-kong. Je crois qu'il ne renferme pas plus de vingt et quelques mille caractères ; la dépense serait peu de chose et les fruits de salut très grands : voyez donc...
Présumant que vous avez le livre, je ne vous en envoie que le titre que vous trouverez ci-joint : « Ching Kiao Li Tchen » .
Tout le monde cependant n'est pas de l'avis de Bodinier et ne re-
1 Au sujet de l'édition faite par les Jésuites de Shang-hai, Bodinier, en écritant de nouveau à Chouzy, ajoute les observations suivantes, dont les missionnaires reconnaîtront ou non l'exactitude : « L'édition des Jésuites, avec ses nombreux changements, est-elle réellement meilleure que la précédente ? C'est là une question que Votre Grandeur sera mieux à même de trancher que tout autre. On a reproché à l'édition originale de Mgr Albrand d'avoir certains passages très vifs et très agressifs, surtout au chapitre de Koan-yn, ce qui donnerait un peu sur les neifs des païens qui lisent ce livre pour la première fois. Naturellement l'édition jésuite a transformé ce passage et bien d'autres.
« Je ne puis m'empêcher de croire que ces corrections sont loin d'être toujours heureuses. Ce qui distingue le livre de Mgr Albrand, c'est précisément ce style vif, énergique, enlevant, incisif quelquefois, et ne reculant pas devant l'expression de la vérité crue ; comme dans le passage de Koan-yn, qu il accuse carrément de mauvaise vie. L'édition des Jésuites a tellement adouci cet article que les bons païens qui le liront devront se sentir portés à une plus grande dévotion pour cette vieille Vénus chinoise.
- (f D'ailleurs, elle n'a vraiment plus ce style enlevant de l'original : c'est devenu tlasque, sans couleur ; ce n'est plus le livre de Mgr Albrand ; si cela n'offense personne peut-être, cela n'éveillera pas non plus l'attention des lecteurs païens. Je trouve que l'édition originale est plus apte que l'autre au but de propagande qu'on se propose. {A. M.-E., vol. 549^ p. 1,248. M. Bodinier à Mgr Chouzy, 17 mars 1895).
2 A. M.-E., vol, 893, p. 1987.
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ET TRAVAUX APOSTOLIQUES
connaît pas Albrand pour Tauteur du Chen Kiao Li Tchen. Voici, en effet, la version de Perny ; elle enlève à Albrand une partie de la paternité du livre * :
Cet ouvrage n'est point l'œuvre du prélat, dont il porte le nom. Un Jésuite, dont j'ignore le nom, en est l'auteur. Feu M^"^ de Sura avait reçu ce manuscrit à Macao. Il supprima quelques chapitres, changea quelques caractères, composa une préface et mit au jour cet ouvrage en lui donnant un autre nom. Son titre primitif est Ta ke po ouen-.
A cette lettre, qui lui était adressée, Verrolles. le Vicaire apostolique de Mandchourie, répondit^ :
Je vous remercie des détails que vous me donnez sur le Cheng Kiao Li Tcheng. Les PP. Jésuites se plaignaient du plagiat à Chang-hai. Il paraît pourtant que le nom qu'il porte aujourd'hui n'est pas nouveau, puisque M^"" de Caradre le censurait sous son nom actuel, il y a plus de 60 ans. Je ne comprends pas comment "M. LiboiS, au lieu de prendre l'édition faite par Ms" Albrand, se soit avisé de réimprimer l'ancienne et l'ait ainsi répandue dans nombre de Missions ; sans doute il ne la connaissait pas.
En 1858, des critiques sur quelques termes employés dans cet ouvrage furent portées à la Propagande ^ ; elles le furent également en 1862 ; le Vicaire apostolique du Kouy-tcheou, Faurie, s'empressa, le 15 février 1863, d'écrire au cardinal Barnabo les lignes suivantes qui nous font connaître les corrections que l'on comptait y apporter à quelques parties du volume* :
J'ai parcouru cet ouvrage et j'ai rencontré un passage (page 7) où il est dit que le Dieu qu'adoraient les anciens Chinois sous le nom de Chang-Ti (Roi suprême) était le même que le Dieu des chrétiens Tien-Tchou(Seigneur du ciel), ce qu'on ne peut affirmer complètement.
> A. M.-E., vol. 546 p. 470. Lettre à Mg"- Verrolles, 15 janvier 1852.
2 Voir Catalogue de la librairie de Nazareth. Hong-kong, 1906, n° 368.
3 A. M,-E., non classée. Notre^ame des Neiges, 15 juillet 1858.
* « Plusieurs évêques de Chine ont mis à l'index un ouvrage chinois. De plus, ils l'ont dénoncé à Rome. Au nombre de ces prélats, se trouve Mgr Verrolles, dont j'ai vu une lettre adressée à M. Libois sur le dit ouvrage. Cette question regarde le Kouy-tcheou. Il s'agit d'un ouvrage édité par feu Mgr de Sura. Sachant que certains passages étaient mal vus, j'ai fait des corrections après la mort de Sa Grandeur, de sorte que l'ouvrage ne craindrait pas un examen à Rome. Mais M. Libois 1 ayant imprimé chez lui, à notre insu, d'après la première édition, cet ouvrage s'est répandu dans l'est de la Chine ces deux dernières années et a provoqué les réclamations en question.
« Au nom de la mission du Kouy-tcheou que je représente, et pour l'honneur de Mgr de Sura, je vous prie d'en causer avec le cardinal Barnabo ». [A. M.-E., vol. 544, p. 750. Lettre à M. F. Mbrand, mars 1858).
*A. M.-E., vol. 549\ p. 30s.
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QUESTIONS DIVERSES
Au reste je n'ai pas rencontré autre chose qui ait besoin d'être corrigé» Cependant j'examinerai de nouveau attentivement et j'enverrai les corrections à la Sacrée Congrégation. Ce livre, écrit dans un style clair et à la portée de tous, est beaucoup plus avidement lu que les autres livres par les païens lettrés ou illettrés, et conduit beaucoup d'entre eux à la foi.
l/annéfi suivante, le 21 juin 1804, le même prélat écrivit de nouveau au cardinal Barnabo pour lui annoncer que les corrections désirées avaient été faites ' :
I^e livre relatif aux païens qui a pour titre Chen Kiao Li Tchen ou « La vraie Religion prouvée par la raison », qui avait été dénoncé à la Sacrée Congrégation comme renfermant des erreursje l'ai corrigé et je l'ai fait réimprimer en entier. Les passages dans lesquels il était dit simplement et sans expliA cations que (Tien ou Chang Ti) le Ciel ou le Dominateur suprême qu'adoraient les anciens Chinois était le vrai Dieu des chrétiens je les ai retranchés. Cependant j'ai conservé les citations des anciens livres où il s'agit du Ciel et du Dominateur suprême, mais j'ai ajouté les explications des commentateurs les plus estimés, qui prouvent que les anciens lettrés avaient une certaine notion de quelque être suprême et spirituel, qu'ils désignaient par ces noms, et qui peut-être était le vrai Dieu qu'adorent les chrétiens.
Le lettrés sont particulièrement impressionnés par cet argument ad hominem. Au reste, j'ai placé en tête une courte préface qui indique le but de la nouvelle édition. Je transmets deux exemplaires à Votre Excellence, afin que ce livre d'une utilité incontestable soit soumis à un nouvel examen de la Sacrée Congrégation^.
' A. M.-E., vol. o49i, p. 305.
' Dans une nouvelle lettre à la Propagande donnant le compte-rendu de 1865, Mgr Faurie répétait ces explications. [A. M.-E., vol. 549', p. 372).
Un peu avant cette époque, Feliciani avait, le 28 août 1851, adressé, par ordre de la Propagande, à tous les Vicaires apostoliques de Chine une lettre sur certaines expressions employées dans des livres chrétiens nouvellement publiés : Voici la traduction de cette lettre.
» Comme il s'est introduit une certaine liberté, surtout en Chine, de réimprimer les livres de religion, et de changer les anciens déjà approuvés, certains, sans intention, (comme il est permis de le croire) sont tombés dans quelques erreurs, qui sont contraires à la Bulle Ex quo, ou renferment des paroles équivoques ou des expressions assez ridicules et impropres. De telles innovations, il ne pouvait sortir aucun autre bien que de nombreuses contestations, querelles et dissensions, à tel point que la plupart des fidèles supportant ces changements avec peine, refusent d'obéir aux ordres de leurs supérieurs ecclésiastiques, et ils ont envoyé par eux-mêmes ou par d'autres ces livres à la Sacrée Congrégation, pour qu'elle donne son opinon sur ces livres. C'est pourquoi, la même Sacrée Congrégation, par une lettre récente, m'a chargé, en son nom, d'avertir tous les évêques Vicaires apostoliques, de veiller avec un soin jaloux et d'examiner exactement les livres de religion qui doivent être réimprimés. Qu'ils se gardent bien d'innovations, surtout dans les livres à l'usage commun des fidèles ; et s'il s'agit de nouveaux
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ET TRAVAUX APOSTOLIQUES
L'édition dont Faurie parle dans cette dernière lettre contient la préface faite par Albrand et une seconde de Faurie signée : Kien-
livres de Religion, qu'ils se remettent en mémoire les Décrets, interdisant à quiconque constitué en dignité ecclésiastique, de les imprimer avant l'examen préalable de la même Sacrée Congrégation. Ceci dit, je vous expose les erreurs dont il est question,
« Vous savez tous déjà par la Bulle Ex quo que Dieu en Chine est appelé Tien tchou, et la Religion chrétienne Tien Tchou Kiao, Religion du Maître du Ciel, et non Tien Kiao, Religion du Ciel, ainsi que les païens avaient coutume de la nommer, erreur que la Sacrée Congrégation a découverte dans un livre de prières, et a ordonné de faire disparaître. De plus elle n'a pu approuver ces expressions trouvées dans un catéchisme (il s'agit ici des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie) où la faculté d'absoudre les péchés et de consacrer le corps du Christ, a été confiée par les Apôtres au Pontife Romain, aux Evêques, aux Prêtres et aux Pères spirituels de toute hiérarchie ; à bon droit ces derniers mots sont équivoques, et peuvent être traduits dans un sens erroné, comme si les minorés, les sousdiacres et diacres (qui sont compris dans l'Ordre ecclésiastique) avaient un semblable pouvoir. Enfin, elle estime que d'aucune manière on ne doive tolérer un cantique ajouté à un petit livre du Chemin de la Croix, savoir Dix mille ans à Jésus, Dix mille ans à Marie, vivat décerné à l'Empereur de Chine comme titre de dignité, ou employé pour le saluer, et qu'il est tout à fait impropre et ridicule d'appliquer à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à la très Sainte Vierge. Et aussi cettte prière: '< Accordez-moi, Seigneur, de toujours régner; j 'espère gouverner ce royaume à jamais. » Elle la proscrivit et enjoignit de la rayer. De ces expressions et d'autres semblables, il est évident que non seulement les chrétiens sont étonnés et se plaignent, mais les païens eux-mêmes ; et si cela parvenait aux oreilles des mandarins, certainement ce serait funeste pour la communauté chrétienne. Que quiconque, par inadvertance, a commis ces erreurs ou d'autres semblables, ait soin de les corriger ; il serait à souhaiter qu'elles le soient déjà.
(( D'après ce que nous venons de dire, chaque évêque pourra facilement comprendre combien il serait nécessaire d'avoir recours à l'uniformité dans les livres qui servent à l'usage commun des fidèles, surtout en Chine, où les chrétiens, comme vous le savez, ont la plus profonde horreur pour ces innovations )>. {A. M.-E., vol, 549i, p. 115.)
Le 17 janvier 1852, ayant obtenu les satisfactions désirées, Feliciani écrivit: « Je suis heureux d'annoncer à Votre Grandeur, que la lettre du 28 août 1851 a donné un excellent résultat ; car un certain nombre de Vicaires apostoliques, que l'on soupçonnait de tenir aux susdites innovations, m'ont écrit qu'ils étaient tout disposés à retrancher les expressions en question, si par hasard ils en rencontraient ; et non seulement on a interdit 1 usage du cantique inséré dans le petit livre du Chemin de la Croix : Dix mille ans à Jésus, Dix mille ans à Marie, mais il a été entièrement refait, ainsi qu'on peut s'en rendre compte d'après la nouvelle édition qui m'a été récemment envoyée.
(fCes deux faits particuliers suffisent; l'incident prouve assez l'entier dévouement des Vicaires apostoliques et leur filiale affection au Saint-Siège et à la Sacrée Congrégation ; et tous sont d'autant plus dignes de louanges et d'estime dans cette manière d'agir, que c'est par inadvertance que l'erreur s'est glissée dans ces ouvrages. » (A. M,-E., vol. 549', p. 219.)
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QUESTIONS DIVERSES
mou (Evêque), Hou (Faurie), Louy-se (Louis), en laquelle il reconnaît ce livre comme rœuvre d'Albrand et donne la raison des chani^ements apportés ^
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Ordination du prêtre Thomas Lo et du minoré Yang. 1 ouest et du sud-ouest. — Laurent Ouang.
Visite des chrétientés de
Quelle que soit l'importance attachée par Albrand au synode, aux questions d'administration, de liturgie ou de justice, à la composition d'ouvrages, son travail principal, celui qui lui tient le plus au cœur et prend le meilleur de sa vie, est l'évangilisation des chrétiens et des païens ; il n'oublie pas non plus que, pour réussir dans cette œuvre, il a besoin des collaborateurs si souvent recommandés par Rome : les prêtres indigènes.
Pendant le carême de 1851, il ordonne Thomas Lo, né à Tchongkin en 1808 ; on le disait peu intelligent, mais il avait confessé la
' Voici la table des matières de Touvrage tel qu'il est maintenant: Explication des mots : Seigneur du ciel. — Puissance, sagesse, sainteté de Dieu. — Pourquoi Dieu a créé l'homme enclin au mal. — Pourquoi Dieu a créé des animaux malfaisants. — Tout ce qui existe n'a qu'un seul maître. — De qui Dieu est né (Eternité). — Immortalité de Dieu. — Spiritualité de Dieu. — Les livres canoniques chinois ne parlent pas de Dieu. — Religion chrétienne nécessaire à l'homme. — Pourquoi nous ne rendons pas de culte à Confucius. — Confucius parle du ciel, jamais du Seigneur du ciel. — Pourquoi nous n'avons pas le culte des ancêtres. — Superstition qui consiste à brûler des sapèques de papier à l'usage des morts. — Honneurs rendus par les païens aux défunts (cadavres). — Le ciel et l'enfer. — Trois âmes : humaine, animale, végétale. — Esprits, hommes, démons. — Pourquoi Dieu n'empêche pas les démons d'opérer des prodiges. — Pourquoi les démons veulent nuire aux hommes. — Pourquoi Dieu leur permet de satisfaire ce désir. — Justice de Dieu. — Pourquoi Dieu ne punit pas les pécheurs en cette vie. — Pourquoi l'inégalité dans les conditions humaines. — Pourquoi appeler la religion chrétienne sainte Religion. — Des commandements de Dieu. — Peu de chrétiens les observent. — Les empereurs n'ont jamais proclamé l'excellence de la religion chrétienne. — De ce que la Religion est étrangère à la Chine, ce n'est pas une raison pour la repousser. — Différentes pratiques superstitieuses. — L'empereur n'a pas le pouvoir de mettre les morts au nombre des esprits. — Bouddha. — Métempsycose. — Lao-kuin (Li). — Chang-ti. — Kouan-yn. — Les autres principales divinités. — De l'abstinence (bouddhique et chrétienne). — Les chrétiens s'abstiennent de viande et mangent œufs et poissons. — Pourquoi la religion défend de prendre des concubines. — Pourquoi elle permet aux filles de garder la virginité. — Les missionnaires manquent aux devoirs de la piété filiale en abandonnant leurs parents pour aller à l'étranger. — Pourquoi le célibat des prêtres — On ne peut arguer de la difficulté de la morale chrétienne pour refuser de se faire chrétien. — Les païens, malgré leurs bonnes œuvres, n'entreront pas dans le ciel. — Il ne faut pas différer do se faire chrétien.
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Eï TRAVAUX APOSTOLIQUES
foi au Su-tchuen et, affirme Lions' qui le connût bien, « il était d'une humilité à confondre un Français », Il avait pendant longtemps accompagné Tévêque en qualité de catéchiste. Après son ordination, il en fut de même; « seul, disait Albrand^ il ne pouvait avoir soin d'un district, mais tout en se formant, il me remplace dans ce que j'ai de facile à faire autour de Kouy-yang. »
Près de Thomas Lo, on voyait grandir le séminariste Yang, plus connu sous le nom de Yang Se-pin, qui reçut les ordres mineurs en 1851 '. Si l'évêque était heureux de posséder en eux les prémices de son clergé indigène, il ne voulait cependant pas augmenter trop rapidement le nombre de ses auxiliaires. « Vous avez compris, écrivait-il à Fr. Albrand*, que mon plan est de n'avoir pas plus d'élèves qu'il ne m'en faut pour visiter les chrétiens. J'en ai six à Poulo-Pinang et quatre ici, dont deux minorés, c'est plus qu'il ne m'en faut pour les besoins présents. Depuis quatre ans que je suis au Kouy-tcheou, je ne compte que 800 nouveaux néophytes. » ^.> Quelques semaines après cette ordination, Albrand, laissant Thomas Lo à Kouy-yang, partit pour visiter les chrétientés de l'ouest et du sud. Tout d'abord, il se rendit à Ouei-lin, puis à Fa-tcheo, et alla retrouver Lions. « J'attendais Monseigneur dans mon ermitage de Ma-gan-chan, écrit ce dernier^ ; depuis longtemps je n'avais pas vu de confrère. Précédemment j'avais fait seul la visite de tout le district. J'avais bien essayé d'imiter le grand maître, mais, hélas !... Je pouvais passablementparler, mais je sentais bien que savoir parler n'est pas tout, surtout il faut savoir faire. J'étais alors sans expérience et sans savoir faire, aussi je reconnais que cette deuxième tournée de Sa Grandeur dans le vaste district qu'elle m'avait confié, était au moins aussi utile pour moi que pour les chrétiens. Pendant cette deuxième tournée, je pouvais seconder mon évêque plus que pendant la première ; cependant M^"^ Albrand, soit pour me mieux former, soit surtout par zèle, faisait toujours le gros de la besogne. Prêcher, catéchiser, baptiser, confesser, etc.... au moins les trois quarts du travail étaient pour lui, et jeme rappellequ'en cette dernière
* A. M.-E., vol. 546, p. 175. Lettre du 31 août 1850.
2 A. M.-E., vol. 544, p. 203. Lettre du 28 septembre 1851.
* «Yang, né en 1821 à Ho-kiang-hlen au Su-tchuen,où il a fait ses études de latiniste ; ses talents étaient médiocres ; au sortir du collège, il servit l'église dans le Yun-nan. Puis, revenu au Su-tchuen il y rencontra M. Perny, alors nouveau missionnaire du Kouy-tcheou. Celui-ci l'emmena avec lui comme catéchiste. Quelque temps après, Mg'" Albrand lui conféra les ordres mineurs en 1851 ']e crois). » A. M.-E., vol. 547, p. 452. M. Lions à M. Imbert, 4 novembre 1873.
♦A. M.-E., vol. 544, p. 135, 6 mai 1851. ■' Journal de M, Lions, p. 35.
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OUEBTIOiNS DIVERSES.
tournoe, son zèle semblait avoir redoublé, surtout dans les grandes stations.
« C'est là qu'il donnait cours à son ardente activité, c'est là qu'il excitait les chrétiens au repentir et les faisait souvent pleurer à chaudos larmes ; bien que les Chinois pleurent facilement et parfois hypocritement, j'ai vu là des larmes sincères, ce qui le prouve c'est qu'il y a eu des conversions persévérantes. Parfois môme (il est vrai que je n'étais pas le moindre des pécheurs) j'étais réellement touché et pleurais comme les autres.
« A Hin-y-fou surtout, la principale .station du district et aussi la principale pour la corruption et les scandales, sans parler des apostasies qu'il y avait eues en 48, j'ai entendu Monseigneur gémir presque toute une nuit. C'était aux environs de Noël 1851. Après avoir tout disposé à ?Iin-y-fou, nous revenons à Ma-gan-chan. où l'on a fait une espèce de deuxième visite, tout en attendant le nouvel an chinois, car je crois que l'évèque n'est reparti pour la capitale qu'après le nouvel an. Ce dont je me souviens bien, c'est que je l'ai accompagné, tous les deux à pied, jusqu'au tleuve (environ 20 li^; le long du trajet, nous parlions des missions, ou plutôt de la mission, que Sa Grandeur aimait au delà de ce que l'on peut dire, et elle se plaignait d'être évéque : « Missionnaire, disait-elle, c'était mon affaire ; j'envie votre place... »
Pendant ces voyages, Albrand ouvrit des stations aux environs de Cian-chouen, en particulier Mou-tcheou-tsin, et plusieurs autres à une vingtaine de li de Tchen-lin.
Lors de son retour, il prêcha à Che-teou-tchai la famille Oui. Voici dans quelles circonstances : Albrand venait de Tin-fan, pour visiter des fermiers qu'il avait établis sur sa propriété de Yao-kia-kouan, près de Tsin-gai, récemment achetée ^ Le fermier, qui s'appelait Gai, jugeant sa chaumière indigne de l'évêque, alla trouver le païen Oui, et lui dit- : « Oui Yao-kong, notre grand maître de religion va venir, ma maison est trop étroite pour le loger. Pour toi, tu as une belle maison, si tu logeais Tévôque ; en qualité d'ami, rends-moi ce service. » Oui Yao-kong accepta et Albrand alla demeurer à Che-teou-tchai. Il dîna à la table de son hôte, parla peu de doctrine; il confia ce soin à son catéchiste Yang. Ce jour-là, la famille Oui ne se convertit pas ; mais elle était ébranlée, peu de temps après elle se fit chrétienne.
Citons également la conversion de deux familles à Yang-mei-kaotchai, aux environs de Tsin-gai.
' Achetée à un chrétien nommé Fou.
2 A. M.-E., vol. 549% p. 824.
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ET TRAVAl'X APOSTOLTQaES
Mais c'était à Kouy-yang, oii il résidait le plus longtemps, qu'était le centre des travaux de l'évéque.
Il y était aidé par plusieurs bons chrétiens et catéchistes, entr'autres par Laurent Ouang, un futur martyr. Laurent était né en 1811, à Kouy-yang, dans la rue San-koan-tien. 11 fut baptisé et confirmé par le prêtre Tang, qui faisait alors l'administration des chrétiens. Son père se nommait Ouang San-kong, sa mère Ouang San-lai ; ils eurent six enfants ; cinq filles et un garçon, Laurent, qui fut connu sous les noms de : Ouang Ta-ye, parce qu'il était l'aîné des Ouang, de Ouang Pin, que lui imposa le maître de l'école qu'il fréquenta, de Ouang Tchang-sen qui lui fut donné par sa famille, et de Ouang Xi-tan, marchand d'oeufs fermentes, parce qu'il en fit le commerce.
Pendant la persécution de 1814, ses parents, courageux confesseurs de la foi, furent condamnés à l'exil en Tartarie. Ils partirent bravement, laissant à Kouy-yang leurs enfant qu'ils ne devaient plus revoir. Laurent, alors âgé de trois ans, fut élevé par sa sœur ainée, qui plus tard devait être aussi condamnée à l'exil pour cause de religion, et par une de ses tantes, Li San-lai. A 20 ans, il épousa Maria Ouang Li-che% née à Tsen-y de parents païens, et qui avait été baptisée à l'âge de 17 ans. Dieu bénit leur union par la naissance de deux fils- et de trois filles ^
Laurent jouit d'abord d"une certaine aisance. Outre les bénéfices de son commerce d'œufs fermentes, il avait les revenus de l'héritage paternel composé de quelques champs. Cette situation et sa fidélité à remplir ses devoirs religieux le firent nommer chef d'un groupe de chrétiens de la paroisse de Kouy-yang^.
A cette époque, il avait environ 30 ans. De haute taille, de corpulence assez forte, il portait la tète un peu penchée entre des épaules voûtées. Son visage, à la fois rouge et tanné, encadré d'une barbe noire et courte, était éclairé par des yeux vifs surmontés de sourcils un peu arqués. La bouche était grande et mal faite, la lèvre supérieure ayant un mouvement remontant, tandis que la lèvre inférieure disparaissait en partie sous les dents plantées en avant. Il avait le nez gros, le front élevé et découvert, les oreilles un peu tombantes ; ses cheveux noirs pendaient en une tresse assez fournie.
1 Marie Ouang Li-che n'était que la fille adoptive des Li-che. Elle avait 4 ans lors de cette adoption. Son père se nommait Tien. [A. M.-E., vol. 549'', p. 880).
i Un de ses fils se nommait Ouang Tsin et l'autre Ouang Lao-man ; ce dernier, fut ouvrier mineur à Tao-yao-changet assez médiocre chrétien. (A. M.-E., vol. 549'")
•* La première épousa un chrétien, Yu Lao-ou ; la seconde, le chrétien Chen Lao-so, de la préfecture de Che-tsien, qui demeura à Kouy-yang pendant quelques années et revint ensuite dans le lieu de sa naissance ; et la troisième épousa Benoît Siu. (A. M.-E., vol. 549r, p. 1841).
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QUESTIONS DIVERSES
Sa voix était si sonore et si claire qu^elle dominait tous les chœurs des chrétiens en prière.
La charge qu'on venait de lui confier l'obligeait à veiller sur un certain nombre de fidèles, à s'occuper de la régularité de leur conduite, à visiter les malades, principalement ceux qui étaient à l'hospice Kou-lao-yuen, à exhorter les mourants, à ensevelir les morts et à présider à leurs funérailles. Il remplit avec zèle ces obligations ; allait-on vers lui pour le prier de rendre service : « Je suis à vous », disait-il, et il quittait immédiatement son travail. Qu'il s'agît de pauvres ou de riches, il était également bien disposé ; aussi l'avait-on surnommé Gai-jen, c'est-à-dire : aimant le prochain.
Li Tou-sen, un de ses beaux-frères, ayant été puni de l'exil pour sa persévérance dans la foi catholique, Laurent prit à sa charge les enfants du confesseur, leur fit donner une bonne éducation et les garda chez lui. le garçon jusqu'à ce qu'il pût gagner sa vie, et la fille jusqu'à son mariage. Sa charité avait aussi un caractère rare, l'abstention de médisance, à plus forte raison de calomnie*. 11 se montrait très bon pour tous, ne faisant que des observations rares et douces.
Ses vertus avaient leur fondement dans une piété solide. 11 ne manquait jamais ses prières quotidiennes. 11 savait par cœur beaucoup de formules pieuses pour les différentes circonstances de la vie, et les récitait avec ferveur. On raconte qu'il prononçait les litanies de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec tant de componction, qu'il touchait les assistants jusqu'aux larmes.
Par ses paroles et ses exemples, il convertit plusieurs païens au catholicisme, entr'autres une vieille femme nommée Yang-lai.
A un chrétien qui avait épousé une païenne et qu'il cherchait à faire revenir à Dieu, il faisait ces exhortations : « Frère, n'oubliez pas Dieu, ne vous éloignez pas de lui, pensez toujours au Ciel, dirigez en haut votre cœur et vos pensées ; priez Jésus, priez Marie ! que Jésus ne s'éloigne jamais de votre souvenir!... » Comme le chrétien lui répondait : « Frère, je n'ai pas oublié Dieu, je n'oublierai jamais mon Dieu! » le catéchiste insistait doucement : « Je le souhaite. Cependant invoquez Dieu ; suppliez Dieu qu'il vous aide de sa grâce, afin que vous ayez la force de régler les choses de votre âme selon sa sainte volonté... Gardez-vous, de peur qu'après avoir adoré le Dieu qui s^estincarné pour nous, vous ne descendiez en enfer.»
A plusieurs reprises on lui entendit exprimer le désir du martyre : « Ah ! plaise au Seigneur que je meure pour lui ! »
Généralement, cependant, il ne s'exposait pas à être arrêté, et lors
* Les Trente-cinq Vén. Serv. de Dieu, p. 336.
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de la persécution de 1839* en particulier, il se cacha pendant assez long-temps. D'ailleurs, sa famille le poussait à la prudence :
« Comment pourrons-nous éviter le danger? lui disait sa femme. Gomment pourrons-nous pourvoir nous-mêmes à tous nos besoins ?... »
Et Laurent, qui n'était pas toujours disposé à la fuite, lui répondait : « Pourquoi craignez- vous ? Votre foi est donc bien faible? Estce que toutes choses ne sont pas entre les mains de Dieu?... Que la volonté de Dieu soit faite! Si je vous suis nécessaire, le Seigneur saura conserver ma vie pour vous... Donc il ne vous est pas permis de craindre ainsi. »
Telle était Texistence de Laurent Ouang, lorsque, dans l'espoir de s'enrichir plus vite, il cessa son commerce d'œufs fermentes et devint expéditeur de marchandises du Kouy-tcheou au Yun-nan. .
Le capital engagé dans cette entreprise fut d'environ 200 taëls (1600 francs), employés principalement pour acheter des chevaux. Malheureusement le succès ne répondit pas aux espérances de Laurent. Un transport considérable fut complètement pQrdu. Les conducteurs vendirent les chevaux et les marchandises, se partagèrent le bénéfice, et on ne les revit plus. Le digne homme se trouva donc à peu près ruiné ; il ne se montra pas trop affecté de ce revers de fortune. Loin de partager ses sentiments de résignation, sa femme l'accabla d'amers reproches. 11 les supporta patiemment.
« Mon frère, disait-il à un de ses amis, ma femme me maudit toujours et ne cesse de murmurer, et cependant, à quoi bon se plaindre ? J'ai perdu beaucoup ; mais les choses que j^ai perdues, je les avais reçues de Dieu... Dieu me les avait données. Dieu me lésa enlevées, que sa volonté soit faite ».
On ne pouvait vraiment pas demander une plus complète abnégation.
Vis-à-vis de sa femme, ses paroles n'étaient pas empreintes de moins de douceur : « Je veux bien être patient, lui disait-il ; mais vraiment je me demande si un autre, injurié comme moi, vous supporterait aussi facilement. Allons, soyez donc plus calme, je vous aimerai davantage. »
Après la perte qu'il venait d'éprouver, il devint jardinier et cultiva un terrain situé près de l'oratoire Saint-Joseph, à Kouy-yang.
Puis, comme les revenus de ce jardin étaient insuffisants pour nourrir sa famille, il entreprit un petit commerce de boucherie.
Cependant ses vertus avaient frappé Albrand, qui au commence-
* Ou 1849, comme quelques documents laffirment. Nous n'avons pu fixer exactement cette date. Peut-être est-ce aux deux époques.
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ment de l'année 1833, lui confia les fonctions de catéchiste, transformées quelquefois en celles de courrier, quand les missionnaires avaient besoin de correspondre rapidement avec leur évèque. Dans cette double charge, Laurent montra un zèle actif
Hardiesse d'Albrand. — Néophytes. — A. Tsen. — Travaux de Perny, de Mihièrss,
de Thomas Lo.
A cette époque, comme précédemment, Albrand déployait pour accomplir ses travaux apostoliques une activité pleine de hardiesse et de sang-froid. Lui-même en parle en ces termes dans une lettre à son frère ' :
(( Quand je vais par la ville, me mêlant indifféremment aux païens et aux chrétiens, je porte comme eux une longue robe et une longue queue. Les païens ne savent pas de quel pays je suis. Plusieurs m'ayant questionné sur le lieu de mon origine, j'ai répondu: Si yang yen, qui veut dire Européen. Ils répétaient Siu-yang yen, qui est le nom d'une ville à quatre jours d'ici. Ainsi ils ne peuvent me reconnaître. Au contraire, s'ils m'avaient trouvé dans ma chambre, sur l'indication qu'on leur en avait donnée, mes livres européens et mille autres objets m'auraient trahi, j'étais reconnu et conduit à Canton, ce dont je ne me soucie guère. »
Cherchant à caractériser la conduite d'Albrand, Faurie écrira plus tard :
« Le principe de Ms' de Sura offrait le meilleur moyen de se cacher en Chine, c'était de se montrer partout et à tout le monde ; et c'est ce principe qui fait, qu'au Kouy-tcheou, avant le traité, les missionnaires voyageaient ouvertement partout, sans qu'il en soit jamais résulté rien de fâcheux.
« Voici à ce sujet une histoire- :
« C'était en 1832. Ms'^ Albrand revenant de voir un malade, passa devant le palais des examens, et remarqua une grande affluence de beau monde. C'était le jour oîi l'on affichait les compositions des lauréats reçus. Ms"" Albrand entre jusque dans l'intérieur et se trouve à sa grande surprise au milieu de tous les grands mandarins de la capitale et d'un grand nombre d'autres personnes notables qui faisaient le tour de la salle, pour examiner successivement les com-
i Lettre du 1" août 1852. Vie de M^^ Aibrand, p. o50. ' Journal de la mission, 31 décembr-e 1867.
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ET TRAVAUX APOSTOLIQUES
positions. M"" Albrand fit bonne contenance. Il prit ses lunettes et se mit à lire à haute voix une des compositions affichées (M?"^ Albrand était très-lettré). Tous les magistrats étaient fort intrigués de connaître ce personnage qui était entré sans façon, et surtout sans la toilette d'étiquette. On chuchotait par derrière Sa Grandeur. L'un disait : « C'est le père de quelque lauréat. » Un autre disait : « Je vais l'interroger, etc.... » Enfin quelqu'un s^approche, et pour entrer en conversation, lui demande ce qu'il pense de la composition qu'il vient de lire. Ms"" Albrand fait très pertinemment la critique de la pièce en question. Il y fait même remarquer quelque faute de géographie ancienne qui avait échappé à la perspicacité des examinateurs. Sur d'autres compositions, il fit remarquer d'autres choses. Il entendait de temps en temps faire des réflexions à demi-voix : « Ce vieux-là s'y entend.... Ce doit être au moins un « han-lin (docteur).... » Enfin, sentant qu'on faisait groupe derrière lui, et que l'intrigue augmentait, il fit un peu plus vite le tour de la salle, tout en ayant l'air d'examiner les compositions , gagna doucement la porte et sortit. Tous ces nobles personnages sortirent après lui jusque sur le palier pour l'examiner encore, et tâcher de savoir enfin qui il était. Ms"" de Sura ne soupçonnant pas qu'on le suivait des yeux, se tourna machinalement pour jeter un dernier coup d'œil sur l'édifice. Mais rencontrant tous ces yeux braqués sur lui, il fit avec beaucoup de présence d'esprit un grand salut à tous ces messieurs, comme s'il se fut tourné tout exprès pour leur faire cette politesse. Toutes les têtes s'inclinèrent pour rendre le salut, et Ms' Albrand continua son chemin.
« Ces mandarins durent se donner beaucoup de peine pour conjecturer quel pouvait être ce personnage, mais bien sûr ils ne soupçonnèrent pas que ce fût un Européen. »
Pour être exact, cependant, Albrand doit reconnaître que deux fois il a couru des dangers sérieux. « Plus hardi que mon devancier, raconte-t-il>, au lieu de réunir les chrétiens de l'une de mes grandes stations dans une maison de campagne, ou beaucoup d'entre eux répugnaient à se rendre, je les rassemblai dans un grand marché, chez un chrétien que j'appelle Zachée pour bien des raisons. Ce Zachée, fumeur et vendeur d'opium, avait adopté un fils qu'il avait ensuite chassé^ en retenant sa femme qui n'avait pas plus de dix-huit ans. Malgré cet amalgame, la grâce opérait merveille dans la maison de Zachée ; les apostats revenaient au bercail, les païens abjuraient leurs erreurs, les pécheurs pleuraient leurs crimes, c'était du matin au soir de perpétuelles conversions. Il y avait huit jours que j'étais
i Vie de M. Albrand, p. 274.
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QUESTIONS DIVERSES
dans cette maison, lorsque le soir du huitième jour, au moment où j'allais me coucher, on vint m'avertir que le fils adoptif de mon hôte, à la tête d'une troupe de bandits, allait venir reprendre sa femme et s^emparer de ma personne. Je devais être livré au mandarin. En apprenant cette nouvelle, je fis bonne contenance, et il fut convenu que, pour éviter toute surprise, quelques jeunes gens résolus veilleraient la nuit autour de la maison. Mes mauvais sujets eurent vent de cette disposition, et ils n'osèrent pas en venir à l'exécution de leurs projets. Ils firent bien, car mes hommes étaient disposés à se défendre courageusement. Le lendemain, je vis ce jeune homme, je lui fis rendre justice et je parvins à le calmer. La grâce continua d'opérer des merveilles dans ce lieu.
(( Quant au second danger que j'ai couru, voici dans quelles circonstances il arriva : A la suite d'une persécution, une jeune fille chrétienne se sauva dans une ville voisine, et, comme il arrive d'ordinaire en pareil cas, elle se livra à un païen veuf qui l'épousa. Celuici avait de son premier mariage deux fils et deux filles. L'aînée de celles-ci, que j'ai nommée Marie, refusait de recevoir l'époux que son père lui avait destiné, en déclarant qu'elle ne consentirait jamais à se marier."* Sa répugnance pour le mariage allait si loin, qu'elle menaçait de s'étrangler si l'on voulait l'y contraindre. Cette répugnance était purement naturelle, car sa belle-mère ne lui avait jamais parlé de religion, et on ignorait même, dans la maison, qu'elle fût chrétienne. Cependant Marie tomba dangereusement malade ; bientôt, elle fût à l'extrémité, et l'un de ses frères vint, pour la préparer à la mort, lui prêcher le repentir. Le moment de la grâce était arrivé. Ses paroles, qu'il n'adressait qu^à sa sœur, convertirent toute la famille. Marie revint à la vie, et depuis lors elle est le missionnaire de l'endroit. Elle a maintenant vingt-cinq à vingt-six ans. Elle a appris de sa belle-mère que beaucoup de filles chrétiennes gardent la virginité ; son parti est pris, elle ne veut aimer que Jésus. Instruit de ce qui se passait dans cet endroit, je me hâtai de m'y rendre, et pendant toute une semaine, je leur enseignai les vérités de la foi. Marie m'amenait chaque jour de nouveaux convertis. 11 se trouva parmi eux deux de ses cousins germains, qui vinrent me trouver à l'insu de leur père. Celui-ci, très irrité de leur détermination, se mit en route pour aller accuser, devant le mandarin, la famille de son frère d'être entrée dans une conspiration, dont un étranger était le chef. A cette nouvelle-, je crus que tout était perdu. Déjà je me disposais à décamper, quand on vint me dire que l'accusateur n'avait pu obtenir audience du mandarin, et que personne n'avait osé se présenter à sa place, par crainte de la famille nouvellement convertie. Avant sa conversion, en effet, elle était la terreur du pays.
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ET TRAVAUX APOSTOLIOUES
, « Le dimanche suivant, je donnai le catéchuménat à Marie, à ses deux frères et à un grand nombre d'autres personnes. J'ai appris que depuis mon départ, Marie continue sa tâche. C'est une station nouvelle qui vient de s'inaugurer. A la prochaine visite, tous ces nouveaux convertis seront baptisés, à l'exception de la sœur de Marie, qui, fiancée comme elle à un païen, est loin d'avoir le même courage. »
Parmi les autres païens qui à cette époque embrassèrent le catholicisme, on cite, dans la ville de Kouy-yang, un bachelier originTtire des environs de Ghe-tsien, et nommé Tsen Tchao-tsien, vrai type de bohème chinois. Pourreleverles affaires de sa famille ruinée, il s'était fait sorciei*, il finit par devenir mandarin militaire.
Le Journal de la Mission ^ l'a portraituré comme il avait fait de Bruno Kiong, qui eut avec lui plus d^un trait de ressemblance ; nous •ne saurions être plus exact qu'en citant les pages qui lui sont consacrées :
« Augustin Tsen appartenait à une riche famille. A l'âge de 16 ans, il avait obtenu le grade de bachelier. Son père, voyant sa capacité, voulait le faire parvenir jusqu'au doctorat, et le poussait à l'étude. Celui-ci, quoique fort capable, n'aimait pas l'étude, et s'échappa un jour de la maison paternelle pour vivre plus librement. Il ne tarda pas à se trouver sans ressources. Il fit alors société avec une bande de comédiens ; il réussissait parfaitement sur la scène, mais les bénéfices n'étant pas considérables, il se proposa d'exercer le métier de devin, tout en restant affilié à la société. 11 commença par étudier tous les livres où les filous puisent d'ordinaire leurs expédients, sans oublier le Sen-kuoé, Histoire des trois Royaumes, toute pleine d'industries de guerre, qui ne sont que de vraies filouteries en grand. 11 se fit un grimoire quelconque et devint très habile à imaginer des expédients pour accréditer son industrie. Je n^en citerai que quelques exemples.
« Un jour, raconte-t-il lui même, n'ayant plus en bourse que trente sapèques (15 centimes), je les employai à acheter quelques onces de viande pour mon déjeuner. Je priai le cuisinier de mon auberge de me préparer un petit plat. Je suspendis ma viande à un clou ; un chien passe, saute à ma viande et l'emporte. Je sortis à jeun avec ma guitare pour chercher quelque dupe. Un homme m'appela dans sa maison, me dit qu'illui était né un enfant, et qu'il voulait savoir son horoscope. Je me mis à feuilleter mon grimoire, pensant plus au chien qui avait enlevé ma viande, qu'à ce que j'avais à dire ou à écrire. 11 m'échappait parfois de maudire le chien en disant : « Cet
i Février 1867.
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QUESTIONS DIVERSES
animal ! cetanimal !.. » Lemaître de la maison m'entendant prononcer, souvent ces mots s'approcha de moi d'un air fort embarrassé, et me dit:<(Maître,jene veux pas vous tenir dans l'embarras plus longtemps. Je vois que vous êtes un vrai devin, car^ en effet, ce n'est pas un enfant qui m'est né cette nuit, mais un veau. — C'est cela, m'écriaije aussitôt. Je voyais bien que c'était un veau ; mais je ne savais quel horoscope en tirer pour votre fils ; et d'ailleurs il m'eût été pénible de vous le dire. — Eh bien, dit le maître de la maison, je vois que vous n'êtes pas un trompeur; voici deux taëls (16 francs) pour
votre récompense ; et je vous prie en outre de déjeûner avec moi »
« Une autre fois, notre société de comédiens et de devins s'étant assemblée à Se-lan fou pour y passer le nouvel an, nous réunîmes toutes nos bourses pour voir ce que nous avions à dépenser. Nous nous trouvâmes n'avoir en commun que 100 sapêques (30 centimes). Il fallut aviser à un expédient pour battre monnaie. Je me chargeai de l'affaire. Avec les 100 sapèques, j'allai acheter une botte de paille. Les camarades, me voyantr entrer avec ce singulier légume, commencent à me demander si je les prends pour des bœufs ou des ânes. « Il ne s'agit pas de cela, fis-je ; vite à l'ouvrage, le temps presse ! » Nous nous mîmes à confectionner deux énormes sandales de paille d'un mètre de long, de la forme des sandales que portent les gens du peuple. A la tombée de la nuit, je pris les deux sandales sous mon bras, et je partis seul sans dire ce que j'allais faire. Je recommandai seulement aux camarades d'aller avant le point du jour visiter la caverne du dragon, sur une montagne voisine que je désignai. Je me dirigeai hors du bourg, dans la direction d'une riche ferme de Tchong-kia-tse, située au bas de la montagne que j'avais désignée. A l'approche de la maison, je commençai à imprimer sur la neige des traces de mes grandes sandales. Je montais sur l'une, et de là je posais l'autre, pour ne pas laisser à côté les traces de mes pas. Je fis ainsi une ligne de pas gigantesques jusqu'au mur du jardin ; je fis également une empreinte sur le mur môme ; j'allai ensuite cacher les sandales, puis je revins à la porte de la ferme où je me mis à crier, et à frapper à grands coups de bâ- * ton. Les gens effrayés sortent en arme pour savoir ce qui se passe. Je leur explique aussitôt comment un énorme diable que j^'ai chassé de divers endroits se trouve encore dans ces parages. Je viens de le chasser du bourg ; je l'ai poursuivi jusqu'ici. « Puisque vous avez des lanternes, cherchons les traces de ses pas, pour savoir la direction qu'il a prise. » A la vue des gigantesques empreintes qui paraissaient sur la neige, tous les gens pâlirent. Je m'avançai le premier, le bâton à la main, et tous me suivaient en silence, et respirant à peine. Ayant fait remarquer l'empreinte qui était sur le mur, je leur dis
ET TRAVAUX APOSTOITQLES
qu'évidemment ce diable était entré chez eux. Ils me prièrent en grâce de vouloir bien les délivrer de ce terrible hôte. — « N'ayez pas peur, leur dis-je ; ce diable a peur de moi, et je l'aurai bientôt mis à la raison. Seulement je vois qu'il est venu chez vous pour prendre son festin de nouvel an ; et vous en serez quittes en lui servant à souper. Mais il a grand appétit ; il lui faut la moitié d'un porc, 4 mesures de riz, 5 livres de pâté, 3 jarres de vin, etc.. etc. » Alors je feuilletai mon grimoire pour savoir en quel lieu il fallait le servir. Je lis tomber le sort sur le mot dragon et je leur demandai s'il y avait dans leur propriété un lieu qui portât le nom de dragon. — « Précisément, nous avons ici tout près une grotte qu'on appelle la caverne du dragon. « — C'est cela fis-je ; c'est là qu'il faut le servir. » Pendant qu'on faisait les préparatifs, on me pria en grâce de rester dans la maison, au moins pour cette nuit ; car on avait grand peur que le diable ne revint. J'y consentis volontiers. On me servit à souper, on me prépara un lit ; et je me couchai pendant qu'on alla porteries offrandes à la caverne.
« Le lendemain matin, comme je me disposais à partir, on me demanda s'il n'y avait rien à craindre. Je leur dis que pour cela il y avait deux conditions essentielles : il fallait que le diable eût mangé ce qu'on lui avait servi, et trouver ses sandales pour les brûler. Nous nous transportâmes tous dans la caverne. Les vivres avaient disparu ; on chercha longtemps les sandales, et on finit par les découvrir dans une fente de roc où je les avais cachées la veille. Je les brûlai avec quelques jongleries, et lé gros propriétaire rassuré me récompensa d'un lingot de 10 taëls (80 fr.)
« Je rentrai à mon auberge, où je racontai à mes camarades la scène de la veille, dont ils ignoraient les détails. Nous fîmes grasse chère pendant huit jours. Après cela nous nous séparâmes, pour aller chercher fortune, chacun de son côté.
« Il me prit fantaisie d'aller voir la capitale de la province, que je ne connaissais pas encore. J'essayai de mes industries, mais le commerce n'allait pas ; les rues sont trop larges à la capitale. Tout en llânant sur les quais, je remarquai un marchand de médecines qui attirait beaucoup de chalands.
« Il avait au milieu de son étalage une petite idole d'un pied de haut. Quand on le consultait pour une maladie, il puisait dans une case quelconque de sa boutique des pillules avec une petite cuillère rouge. Si l'idole inclinait la tête, c'était le remède qu'il fallait ; si Tidole ne remuait pas^ on essayait d'autres espèces de pillules, jusqu'à ce que l'idole eût donné son signe approbatif. Les badeaux regardaient cela comme un prodige, et le marchand avait grand débit. Pour moi, je compris bien que ce n'était qu'une filouterie* Je vins
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QUESTIONS DIVERSES
deux ou trois jours de suite examiner la manœuvre, mais je n'y comprenais rien. Pas de ressort, pas de ficelle ; je convoitais cependant cette industrie pour en faire mon profit. J'allai me loger dans la même auberge que ce médecin ; je lui fis pendant plusieurs jours beaucoup de politesses dont il parut touché. Dès que nous fûmes amis, je lui fis le ko-teou (prosternation) en le priant de m'accepter pour son disciple. Il y consentit, et je l'appelais maître gros comme le bras. Mais il ne me révélait péfe encore son secret. Sur ces entrefaites, arriva la solennité du 5 de la V^ lune (fête païenne). Ce jourlà on ne travaille pas. Nous allâmes nous promener ensemble. A peine sortis, je Tinvitai à entrer dans le premier cabaret que nous rencontrâmes. Nous prîmes ensemble quelques raffraîchissements. Il voulut payer, mais je m'y opposai. « Maître, lui dis-je; au jourd'hui c'est moi qui paie toute la journée. » Puis soulevant un peu ma robe, je laissai paraître une petite bourse bleue suspendue à une ceinture. J'en tirai mystérieusement et en prononçant quelques formules un petit cordon rouge dans lequel étaient enfilées 100 sa« pèques. Je déliai le cordon, en observant certains mouvements affectés ; je défilai les sapèques sur la table sans les compter ; je repliai d'une manière spéciale mon cordon rouge et le remis dans la bourse bleue. A une deuxième étape, je renouvelai la même opération : je soulevai le pan de ma robe, je tirai de la bourse bleue le petit cordon rouge, qui se trouva encore garni de 400 sapèques. Mon maître se récria, et voulut payer à son tour^ disant que je me mettais trop en dépenses. Mais je lui répondis que ce n'était point une dépense pour moi. Je continuai le même manège toute la journée. Nous visitâmes les endroits remarquables, les belles pagodes, etc., et à chaque endroit je payai toujours les rafraîchissements, en tirant de la bourse bleue le cordon rouge qui étaient toujours invariablement garni de 100 sapèques ; et quelque minime que fût la dépense, je payais toujours cent sapèques tout rond. Sur le soir, mon maître parut réfléchir ; et, pour avoir occasion de me demander mon secret, il me dit : « Vous avez vraiment trop dépensé aujourd'hui, et vous payez trop largement. Cela ne peut pas durer longtemps. — Cela durera toujours, repris-je. Avec mon petit cordon rouge, j'ai toujours mes cent sapèques à ma disposition. » Alors il s'ouvrit et me proposa de faire échange de secrets. Je lui communiquerais le mien et il me communiquerait le sien. « Omon maître, qu'à cela ne tienne, je suis trop heureux d'être votre disciple, et avec cette double ressource nous doublerons notre bien-être commun » . Alors le crédule médecin me déclara que son idole avait une tête articulée sur deux tourillons cachés à l'intérieur ; que dans la tête était un aimant, que a petite quillère rouge avec laquelle il puise les médecines était en
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ET TRAVAUX APOSTOLIQUES
fer ; qu'en l'approchant directement en face de l'idole, l'attraction de l'aimant sur le fer lui faisait incliner la tête ; qu'en la présentant un peu par côté, ce mouvement ne pouvait s^exécuter. Après cela mon maître me demanda mon secret, à moi. Je lui répondis qu'il y avait des formules à écrire, que le souper était servi, et que je lui écrirais tout cela après souper, en particulier, dans notre chambre commune.
» Pendant le souper, j'eus soin de boh'e un peu plus que de raison. En sortant de table, j'avais la tête un peu lourde ; je me jetai sur le lit tout habillé, et je ne tardai pas à m'endormir profondément. Le pauvre médecin, commençant à craindre que je ne fisse cela pour éluder la tradition de mon secret, veilla toute la nuit près de mon lit, de peur que je ne m'échappasse. Je me réveillai au grand jour. Au premier mouvement que je fais, mon homme s'approche avec de grands yeux rouges, me fait plus de politesses qu'à l'ordinaire, et me demande avec beaucoup d'humilité de vouloir bien l'instruire selon ma promise. — « Oh ! c'est bien facile ! lui dis-je, en relevant ma robe ; voyez mes dix petites bourses bleues toutes semblables, ayant chacune son petit cordon rouge ; il n'y a plus que la dixième qui ait encore 100 sapèques, et il était temps hier soir que la promenade finisse. — Vous m'avez indignement trompé, s'écrie le médecin en colère. — Mais non, je ne vous trompe pas, c'est bien là tout mon secret. Puisqu'il m'a réussi auprès de vous, il pourra vous réussir auprès d'un autre. »
« Ce jour-là même, je sortis en ville, méditant mon projet de faire une idole mobile, pour exploiter l'industrie de mon maître. Je me trouvai passer sans le savoir devant l'église chrétienne. J'entendis un homme qui prêchait. J'entrai machinalement, tant pour entendre le prédicateur^ que pour voir l'église. J'écoutai attentivement, je me permis même quelques objections, et je finis par être convaincu de la vérité de la religion chrétienne, dont jusque-là je n'avais jamais entendu parler.
« Comprenant alors qu'on pouvait se sauver sans tromper le monde, j'abandonnai sur l'heure l'idée de mon idole à mécanique et de toutes mes autres industries, pour me mettre sérieusement à apprendre le catéchisme. »
On différa longtemps de baptiser ce converti qui avait eu une existence si agitée ; enfin Lions, dont il était le catéchiste dans les stations du nord-est, céda à ses instantes prières et lui administra le sacrement de la régénération à Mao-tien en 1857, « un peu trop tôt, je crois, raconte le digne missionnaire*, et pourtant il était ins-
* Le prédicateur était Thaddée Yang, minoré, qui devint prêtre et fut massacré en haine de la foi à Mou-you-se, le 1" août 1865.
2 M. Lions qui le baptisa. Mgr Faurie dit Yuin-lin, peut-être ce dernier confond
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OUESTTÔNS DIVERSES
truit comme un docteur, il prêchait comme un apôtre, il était pieux comme un séraphin ! Avec de telles qualités, comment ne pas le baptiser ? Peu après son baptême, la rébellion éclata ; il entra au service du mandarin de Tchen-gan comme mandarin militaire ; il prit, dit-on, une concubine et oncques je ne Fai vu !
« G^est dommage ; il prêchait mieux que le catéchiste Sin, ce n'est pas peu dire, mais bien entendu, il n'avait pas son onction, ni sa piétié, ni ses succès *. »
La station de Si-teou-gai -, à Test de Kouy-yang, date de cette époque ; elle eut pour fondateur Tsen San-kong. On raconte que sur les instances de sa lille, ce néophyte vendit un de ses habits pour subvenir aux frais d'un voyage à Kouy-yang oii il fut reçu à l'adoration.
Dans le nord, la station de Pa-tsiao-keou se développa en 1851, et en 1852 elle devint, sous l'active direction de Perny, un centre de conversions. >i
Dans la sous-préfecture de Ou-tchoan, Mihières ^, encore jeune missionnaire, conservait les anciens postes, en attendant, ce qui ne devait pas tarder, qu'il en fondât de nouveaux.
Thomas Lo, vers le milieu de l'année 1852, quitta Kouy-yang pour aller aider Lions ; il baptisa à La-so, près de Mao-keou, petit village qui bientôt allait devenir célèbre, un catéchumène, ancien confesseur de la foi, Paul Yang Ouen-pin*.
Pharmacies. — Bruno Kiong expulsé de Jen-hoai, il y rentre. — Tchen àHin-y fou — Martin Ou. — Ecoles, institutrices : Agathe Lin, Agnès Tsao-koui.
Outre la prédication directe faite par Févêque, les missionnaires, le prêtre indigène et les catéchistes, il y avait la prédication par les
il avec le lieu du mariage de Tsen qui épousa à Yuin-li une fille de la famille Hoang.
' Journal de Mgr Lions, p. 190.
' Peut-être aussi celle de Keou-tchang dans la sous-préfecture de Kouy-tin, station qui fut quelques années plus tard anéantie par les rebelles.
•^ Pendant un de ses séjours à Mao-tien, Mihières vendit quelques petites propriétés que possédait la station ; ce fut là une vente utile peut-être à ce moment, mais que l'on devait regretter plus tard, quand on voulut établir des écoles dans cette station {A.M-B., vol. 549, p. 591. M. Desvoivres à Mgr Lions, 26 janvier 1884).
^ La famille Yang avait quitté Tchou-yu-chao pour se soustraire aux importunités de Tchang un ancien apostat, qui, irrité d'avoir été obligé de débourser deux taëls lors de son arrestation en 1848, venait sans cesse les réclamer, sous prétexte que
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œuvres. A ce moment, ces œuvres, fort modestes, si l'on considère leur nombre ou leur développement, consistaient en quelques pharmacies et en quelques écoles, les premières tenues par des catéchistes et les secondes par des catéchistes, des vierges ou des veuves.
Ces œuvres avaient un triple but : le salut des âmes des enfants de païens, la guérison de leurs maladies, l'instruction des enfants de chrétiens et des catéchumènes.
De 1848 à 1853, Albrand installa quatre pharmacies : à Kouy-yang, à Tin-fan, à Tou-yun, et à Tchen-yuen ; on y distribuait gratuitement des remèdes pour les enfants malades.
a Les pharmaciens, écrivait l'évêqueS baptisent par milliers ceux qui sont en danger de mort, sans que leurs parents s'en aperçoivent. Ils sont dressés à cette opération. Avec une éponge qui paraît sèche, ils frottent, par manière de traitement, le front de ces pauvres petites créatures, en prononçant les paroles sacramentelles, et ils en font autant d'anges pour le ciel.
« Les enfants exposés sont une plus lourde charge. Les chrétiens me les apportent en grand nombre. Qu'en faire? Quelquefois, surtout quand ce sont des garçons, les mères chrétiennes les adoptent ; mais le plus souvent je suis obligé de payer des nourrices, et plus tard d'augmenter ma famille. Déjà, jai quatre à cinq petites filles qui mangent mon riz. Deux vierges sont chargées de les élever. Je vais écrire à la « Société de la Sainte-Enfance » ; et si elle veut bien venir à mon secours, j'établirai un tour public où l'on m'assure que les enfants abonderont, au point que j^en aurai plus que je ne voudrai. On dit que cette bonne œuvre serait vue favorablement par les autorités de la ville. »
Ces pharmacies attiraient de temps à autre l'attention hostile ou sympathique des autorités; ainsi à Tchen-yuen, en 1832, le préfet ordonna de transporter à bref délai le siège de la pharmacie dans un quartier désert. Les baptiseurs virent dans cette formule un ordre de quitter la ville et partirent-.
A Jen-hoai, le baptiseur Bruno Kiong, sous la direction de Perny, enregistra, au mois d'avril 1852, 123 baptêmes d'enfants ; assez habile médecin, il opéra plusieurs cures qui lui donnèrent une certaine réputation. La population se montrait bien disposée à son égard, mais les satellites épiaient ses démarches. Un matin, le mandarin le fit ap-
Yang, l'ayant engagé à se faire chrétien, était responsable de la perte qu'il avait subie. Yang s'était installé à La-so, où il avait acheté quelques terres. [A. M.-E., vol. 549P, p.56l).
1 Lettre à son frère, 22 avril 1852. Vie Mgr Albrand, p. 344.
î A. S,-E,, vol. 6 p. 488. Lettre de M. Perny, lOnov. 1853.
QUESTIONS DIVERSES
peler ; Bruno s^y rendit non sans quelque inquiétude. Le mandarin l^interrogea fort en détail sur son œuvre, et après avoir entendu ses réponses il loua son entreprise et le congégia en l'exhortant à faire le bien. « Quelques jours après*, un mandarin supérieur fit venir ce même baptiseur. 11 l'accabla de questions, se montrant aussi habile et incrédule à ses réponses que son collègue s'était montré favorable. Il lui supposait des intentions mauvaises, des vues séditieuses, etc. Les gens du prétoire, sans crainte de déplaire à leur maître, prenaient chaleureusement sa défense, en assurant qu'ils n'étaient que l'écho de la voix publique. Rien ne put convaincre ce juge prévenu. Il ordonna à Bruno de quitter la ville dès le lendemain et de regagner le Su-tchuen, son pays natal. Le baptiseur partit effectivement dès le jour suivant. Mais peu de jours après, le peuple ayant connu la cause de ce départ se réunit en groupes sur la place du prétoire, fit entendre des menaces à l'occasion de la conduite de ce mandarin envers notre baptiseur. Les chefs du marché, auxquels s'adjoignirent plusieurs bacheliers et des gens du prétoire, partirent aussitôt pour Lou-tcheou, ville voisine où s'était retiré Bruno pour y attendre mes ordres, dans le but de ramener avec eux le baptiseur. C^tte démarche honorable des principaux de la ville fut très agréable à Bruno. Néanmoins, il ne crut pas dévoir obtempérer à leurs désirs. Il mit pour condition de sa rentrée à Jen-hoai que le mandarin publierait un édit pour le rappeler. Sur les instances de la population, le mandarin ne put refuser cet édit. Dès lors, le baptiseur est rentré dans la ville ; les païens lui ont fait une fête des plus touchantes. »
Le vieux baptiseur de Hin-y fou, Tchen, confesseur de la foi en 1849, continuait de travailler avec succès. Lions l'ayant envoyé à Hoang-tsao-pa, il y baptisa plus d'un millier d'enfants de païens, en danger de mort. A ce sujet, le missionnaire raconte le trait suivant :
« Un jour qu'il en avait baptisé neuf, je lui dis : «Mais tu en baptises trop. — J'en baptiserai moins demain. » Le lendemain au soir, il arriva un peu penaud, mais souriant et me dit : « Père, aujourd'hui j'en ai baptisé onze ! J'ai donné des médecines à plus de cent. » De fait les jeunes mères n'avaient pas peur de ce bon vieillard.
Tchen opéra quelques cures remarquables sur des enfants appartenant à de riches familles mahométanes. « Pénétrés^ de reconnaissance, les parents ont voulu, tant en leur nom qu^en celui des ha-
* A. S.-E., vol. 6, p. 490. M. Perny au directeur de l'Œuvre de Sainte-Enfance, Kouy-yang, 10 novembre 1853.
2 A. S.-E., vol. 6, p. 491. id. id.
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bitants de toute la ville, offrir une marque publique de reconnaissance, à ce baptiseur. Ils ont rédigé une inscription flatteuse qu'ils ont fait écrire en lettres magnifiques. Après y avoir apposé leurs signatures, ils ont prié le mandarin du ressort d'apposer son sceau sur ladite inscription. Le gouverneur de la ville s'y est prêté de fort bonne grâce, ajoutant un mot d'encouragement pour le baptiseur. Vu le caractère officiel de cette pièce, je présume qu'il sera agréable au Conseil de la Sainte-Enfance den recevoir une copie. Munie du sceau mandarinat, l'inscription .a été portée avec solennité et au son de la musique à la demeure du vieux baptiseur. La foule des curieux était immense. Le baptiseur, qui ne s'attendait pas à cet honneur, fut agréablement surpris à l'arrivée du cortège. Après lui avoir off"ert verbalement leurs congratulations pour son dévouement à l'enfant pauvre et malade, les principaux de la députation attachèrent l'inscription dans le lieu le plus honorable de la maison. Les fanfares chinoises jouaient leurs plus beaux airs et le bruit des boîtes étourdissait les oreilles des spectateurs. L'urbanité chinoise exigeait qu'on retint à dîner tous les principaux du cortège. On leur prépara à la hâte un petit festin qui fit un excellent effet. » Ce catéchiste mourut vers 1858.
Signalons encore le baptiseur Martin Ou', dont nous verrons plus tard la glorieuse mort. Il naquit vers 1813, à Tang-eul-po, près de Tchou-tchang-pou, à 45 ou 50 li au nord du Kouy-yang.
Ses parents étaient d'honnêtes cultivateurs chrétiens. Son oncle paternel. Ou Ta-kong, était catéchiste dans la station, Martin avait environ 20 ans lorsqu'il épousa Agathe Tchang Eul-mai, qui avait été admise dans l'hospice public de Kou-lao-yuen, à Kouy-yang.
Ses contemporains nous ont tracé son portrait à cette époque : taille moyenne, maigre, figure ronde et légèrement colorée, petites moustaches, et au-dessus de l'œil droit ce signe caractéristique : une loupe de la grosseur d'une noix.
Son union avec Agathe Tchang ne fut pas heureuse. Habituée à la vie de la capitale, la jeune femme se déplut à Tang-eul-po, abandonna son mari et alla s'installer à Kouy-yang, ou elle vécut dans le désordre. Profondément affligé, Martin Ou s'eftbrca de la ramener à une conduite meilleure ; il vint même demeurer à Kouy-yang ; ne désespérant pas de sa conversion, il l'exhortait, avec une admirable bonté, promettant de lui pardonner ses fautes si elle revenait à une vie régulière. Agathe méprisa ses avances. Alors et d'après l'avis des missionnaires, Martin se sépara d'elle définitivement. Un peu plus tard, en 1850, sur le conseil d'Albrand, il se consacra au service de la mis-
* Les Trente-cinq Vén. serv. de Dieu, p. 413.
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QUESTIONS DIVERSES
sion. Devenu baptiseur et catéchiste, il parcourut le pays de Keoutchang, convertit quatre ou cinq familles du village de Long-kiatchai, sous-préfecture de Tsin-tchen ; puis passa successivement à Pin-yue, Yu-tin-kan, Toan-po-tchai, Kou-ouang-pa, Keou-kanchang^ Pe-kia-yuen.
Son activité était remarquable et son zèle fort grand. Pendant le jour, il recherchait les enfants moribonds, afin de les baptiser ; le soir, il instruisait les néophytes ou engageait les infidèles à embrasser la religion du Seigneur du Ciel. Dans ses voyages, afin d'aborder plus facilement les païens, il vendait ou distribuait des livres de controverse.
« Pendant tout le temps qu'il a rempli ses fonctions, déclare Faurie, il a mené une vie si modeste et si régulière qu'on peut l'écrire en quelques mots : grande ardeur pour FOEuvre de la Sainte- Enfance à laquelle il s'était dévoué. Tous les baptiseurs lui rendaient ce témoignage, que c'était le meilleur et lo plus zélé d'entre eux. »
Les travaux des baptiseurs obtenaient d'assez beaux résultats, c'est ainsi qu'en 18ol-J852 l'on compte 5816 enfants de païens baptisés à l'article de la mort*, et 8840 en 1832-1853^; ce qui inspirait à Perny cette réflexion : « Tant que nous n^aurons pas assez de liberté pour faire pénétrer TEvangile dans les masses, la plus riche moisson que nous puissions recueillir, c'est de peupler le ciel du plus grand nombre d'anges que nous pourrons, je veux dire de procurer la grâce du saint baptême aux enfants d'infidèles. »
Les écoles n'étaient pas plus nombreuses que les pharmacies, et elles étaient tenues moins régulièrement faute de ressources pécuniaires ou de personnel. Il y avait deux écoles à Kouy-yang : une de garçons dirigée par un catéchiste, et une de filles sous la direction des vierges qui habitaient un petit couvent près de l'église ; quelques autres, établies dans les stations oii l'on pouvait envoyer des maîtresses d'école, n'étaient guère que provisoires. Parmi les institutrices dont l'Histoire de la mission du Kouy-tcheou doit garder le souvenir, il convient de citer : Agathe Lin et Agnès Tsao-koui.
Agathe Lin ^ que, dans son enfance, on appelait Lin Tchao, et plus tard Lin Kou-po, terme employé pour désigner les vierges consacrées à Dieu, naquit vers 1817, à Ma-tchang, petit village situé à une dizaine de lieues de la sous-préfecture de Gan-lan, dans le département de Hin-y. Ses parents avaient été convertis par un chrétien
* Sur ce nombre, le chiffre des morts fut de 5418.
2 Voir à l'Appendice du 3* volume la statistique générale des baptêmes d'enfants.
3 Les Trente-cinq Vén. sery. de Dieu, p. 342. ^
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.du Su-tchuen, venu dans ces parages pour fuir la persécution. Son père. Lin Ta-kong, faisait le commerce du sel ; il était intelligent, honnête, bon chrétien, mais d'un caractère irascible. Au moment de la naissance de sa fille, il était en prison et y confessait courageusement la foi ; trois jours plus tard, il partait pour l'exil à Longli, où il resta trois ans. En 1839, il fut de nouveau emprisonné, et sur son refus d'apostasier, il reçut une trentaine de coups de bâton.
La mère d'Agathe, Li Yu-che, bonne et vertueuse femme, vécut jusqu'à un âge avancé.
L'enfant fut élevée avec beaucoup de soin, habituée au travail manuel vers lequel d'ailleurs son activité se porta toujours avec plaisir Elle reçut quelques leçons de Denis Ten et aussi de Li, un fervent chrétien originaire du Su-tchuen.
Elle était encore toute jeune quand son père la fiança, sans même lui en parler, selon la coutume chinoise, au chrétien Liou Jouenkoui, de Ta-pa-tien. Agathe ignora pendant longtemps l'engagement paternel ; sa piété d'enfant s'aviva, se transforma en une très grande ferveur et elle ne songea qu'à se consacrer à Dieu ; aussi lorsque déjà âgée de 18 ans, elle apprit de ses parents l'avenir qu'ils lui avaient ménagé, elle leur exposa sa résolution et l'appuya de si bonnes raisons qu'ils n'insistèrent pas. Les fiançailles furent rompues d'un commun accord entre les deux familles, et la jeune fille envoyée pour quelque temps chez une vieille chrétienne, Yuen, venue du Su-tchuen au Kouy-tcheou, et directrice de la seule école de filles que possédait alors toute la province. Afin d'obtenir de cette école toute l'utilité possible, on la transférait d'une station dans une autre ; elle était installée à Kouy-yang au moment oij Agathe s'y rendit.
A peine la jeune fille habitait-elle cette ville depuis deux mois, que la persécution éclata. Elle s'enfuit avec sa maîtresse à Long-pin, où elle demeura près de deux ans ; puis elle retourna dans sa famille qu'elle trouva à demi ruinée par les pillages et par l'emprisonnement de son père. Elle continua seule ses études et réussit à pouvoir lire tous les livres de doctrine chrétienne, même les ouvrages de controverse.
Le prêtre chinois, qui passait à peu près chaque année dans le district de Hin-y fou, sut distinguer ses qualités et les apprécier. Il lui confia le soin d'instruire les jeunes chrétiennes d'un certain nombre de stations, et de les réunir dans un village tranquille, à Tapa-tien. Cette initiative réussit.
Quand elle n'était pas employée à faire l'école, Agathe se retirait dans sa famille où elle vivait paisiblement, honorant ses parents, les édifiant par ses vertus et la prudence de ses paroles, toujours parfai-
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tement d'accord avec sa belle-sœur, ce qui est rare en Chine, s'occupant aux travaux de la maison, hors le temps consacré à ses exercices de piété.
Son père étant mort, elle alla avec sa mère se fixer à Ghan-ki-tsin, à deux lieues de Tchen-lin. Bientôt il se forma en ce village, sous sa direction, une petite chrétienté que l'on regarda comme un véritable modèle et dont on lui attribua tout l'honneur,
Agathe Lin y resta plus d'une année avec sa mère et son frère Lin Ouen-leang. Elle s'occupa avec sollicitude de ses neveux qui avaient perdu leur mère.
Elle fit demander en mariage^ pour l'un d'eux, la fille d'un païen ; « Soit, répondit celui-ci, mais dans ce cas il sera nécessaire de faire deux mariages. » En entendant ces paroles, les chrétiens comprirent que cet homme avait l'intention d'épouser Agathe Lin, peut-être même d'user de violence contre elle. Ils la prévinrent, et aussitôt, craignant que cette interprétation ne fut vraie, la vierge retira sa demande.
Cependant le neveu auquel elle s'intéressait ayant contracté des dettes et se voyant pressé par son créancier, François Ouang Yukong, sans pouvoir le satisfaire, mit fin à ses jours.
Agathe éprouva un ressentiment si vif contre le créancier, qu^elle resta une année sans s'approcher des sacrements. Lions la réprimanda de cette rancune : « Comment, vous voulez devenir une sainte, lui dit-il, et vous gardez de telles dispositions pendant de longs mois ? » Agathe s'humilia, ressaisit sa volonté et pardonna.
C'est à Chan-ki-tsin qu'Albrand , encore simple missionnaire , la rencontra pour la première fois ; et lui, qui avait un don particulier pour juger les Chinois, fut frappé de ses qualités et de ses vertus. « 11 la proclamait la première de toutes les jeunes Chinoises qu'il connaissait, et il disait n'avoir jamais rencontré, en Chine, une personne qui ressemblât davantage à nos bonnes filles de France. »
Dès lors, il ne la laissa plus dans sa famille, et l'appliqua continuellement à l'enseignement. Elle alla à Ma-gan-chan, à Ta-chan, à Kin-kia-tchong, un des faubourgs de Hin-y fou, à Tien-sen-kiao, à Ni-tang, à Hoang-tsao-pa.
Les routes ne sont pas faciles en Chine, surtout pour les femmes aux petits pieds ; sans jamais se plaindre, Agathe se rendait bravement d'une station dans une autre, marchant lentement, appuyée sur un long bâton.
Ceux qui la connurent à cette époque ont tracé d'eHe ce portrait : « Elle se tenait très droite, avait le port noble, un peu fier, quoique de manières simples et aisées ; sa démarche était grave sans être compassée ; son visage légèrement allongé, presque blanc ; ses traits
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fins et réguliers, ses yeux, noirs et doux sous d'épais sourcils, achevaient de lui donner un air de grande distinction. »
Sa mise était des plus modestes. De bonne heure elle renonça aux pendants d'oreilles et, selon la coutume des femmes chinoises qui veulent conserver la virginité ou la viduité, elle ne porta plus que de petits anneaux d'argent et des bracelets sans valeur. Ses vêtements étaient en toile de coton^ généralement de couleur sombre, excepté les jours de fête oii elle les portait d'une nuance bleue plus claire; mais jamais elle ne voulut d'étoffe brochée de fleurs, « Ce sont là, disait-elle, des ornements qui ne conviennent pas aux personnes consacrées à Dieu, » Elle gardait ses pieds serrés par des bandelettes, sans affectation mondaine. Elle avait toujours la tête couverte d'un voile noir auquel, pendant l'hiver, elle ajoutait un voile blanc.
On a loué sa patience, qui lui permit de vivre longtemps en compagnie d^une malade acariâtre, insupportable à tout le monde. Cette vertu lui coûta bien des efforts, car elle avait un caractère vif et prompt, dont la répressioii lui était parfois si pénible qu'elle en souffrait physiquement. Elle ne se laissait cependant aller à aucun emportement, pas davantage à une excessive gaieté ; elle conservait en toutes circonstances un ton de voix doux, un visage Calme ; elle souriait, mais ne riait jamais.
Sa charité était si large que Lions, alors chargé du district qu'elle habitait, disait aux chrétiens qui venaient de loin et en grand nombre pour recevoir les sacrements : « Si le riz que vous a^z apporté ne vous suffît pas, prenez-en dans le grenier de la vierge Agathe, qui vous le permettra avec plaisir, »
Elle nourrissait ses élèves pauvres. Ayant reçu de son père cinquante taëls (400 francs environ), elle en employa trente pour acheter des champs àMa-gan-chan et en consacra les revenus aux bonnes œuvres. Quand les missionnaires venaient faire l'administration de la station dans laquelle elle se trouvait, elle leur rendait les petits services qui étaient en son pouvoir.
Aussi sévère pour elle-même que charitable envers son prochain, elle jeûnait fréquemment, et lorsqu'on lui disait : « Il suffit d'observer les jeûnes ordinaires ; à quoi bon souffrir si longtemps et si souvent la faim ? » Elle répondait : « Vous ne comprenez pas maintenant, plus tard vous saurez, »
En tout temps sa table était frugale ; elle-même faisait la cuisine, et souvent elle ne dépensait pas plus d'une vingtaine de francs par an, « craignant, disait-elle, de prodiguer l'argent de l'Église, qu'elle savait provenir des aumônes de chrétiens d'Europe »,
Sa réputation était irréprochable; jamais on n'a entendu personne, chrétien ou païen, dire la moindre parole sur sa conduite ; très mo-
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deste toujours et partout, elle évitait de parler aux hommes et s'éloignait de la société des jeunes gens avec un soin extrême. « Je suis convaincu, a écrit Lions, qu'elle a toujours conservé son corps et son cœur purs, sans jamais avoir contracté de graves souillures contre la belle vertu de chasteté ; soit naturel, soit vertu de sa part, elle avouait que, dans sa jeunesse, elle n'avait jamais eu de penchant pour tout ce qui est contre la chasteté. Un léger amour-propre semble avoir été son seul défaut. >^
A l'école, elle parlait avec une clarté remarquable et stimulait vivement et doucement l'ardeur de ses élèves. Bien que les verges soient d'un usage courant en Chine, Agathe ne s'en servait pas ; elle préférait encourager et persuader. Lorsque certaines enfants ne savaient point leur leçon, elle leur disait: « Gomment!... Gomment ! vous ne pouvez graver dans votre mémoire un petit nombre de caractères ! Etudiez donc avec plus d'ardeur... mais surtout, le soir, priez le bon Dieu qui ouvrira votre intelligence. »
Entre les heures de classe, elle travaillait, priait, lisait.
Les livres de piété avaient ses prédilections, surtout ceux-ci : Tcheii Se Tche Lan {livre des méditations), Chen G?iien Koang Y (vie des saints), Chen Mou Lin Che (vie de la sainte Vierge), Me Siang Tche Tchang (raison de bien méditer), Tong Tchen Sioii Koiii (règlement des vierges), Kin Peu (livre des prières), Li Koui (rituel).
Elle fit partout beaucoup de bien, non seulement aux enfants des écoles, mais à tous les chrétiens, grâce à l'influence que son jugement droit, son caractère réservé, son instruction, sa bonté et sa générosité lui acquéraient. « Nulle part, dit Lions, elle n'a suscité la moindre fâcheuse affaire ; au contraire, elle a souvent fait cesser ou empêché bien des scandales ; partout où elle séjournait quelque temps, la station s'améliorait considérablement. »
G'est également Albrand qui avait distingué les talents et les vertus d'Agnès Tsao koui. Cette excellente femme née au village de Ou-kia-tchai , dans la préfecture de Hin-y, appartenait à une famille d'anciens chrétiens venus du Su-tchuen se fixer au Kouytcheou et y tenir une petite pharmacie.
Orpheline dès l'âge de quinze ans, elle fut recueillie par une pieuse femme de la ville de Hin-y bien, qui lui apprit à fabriquer des aiguilles. C'est là que, dans une de ses visites pastorales, Albrand la rencontra ; ému de son sort et frappé de son intelligence, il l'envoya à l'école des jeunes filles alors dirigée par Agathe Lin.
Elle fit bientôt d'extraordinaires progrès dans l'étude des caractères chinois et de la doctrine chrétienne, et surpassa rapidement ses compagnes qui se vengèrent de ses succès par des taquineries d'éco-
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lières, se moquant de la pauvreté de leur camarade, de son visage assez irrégulier, de ses vêtements fripés.
Mais toutes ces petites misères nVmpêchaient pas Agnès d'avancer dans ses études, « car c'était, dit Lions, la femme chinoise la plus intelligente que j'aie rencontrée w.
A dix-huit ans, elle épousa un cultivateur, assez mauvais chrétien, Yen Lao-se, de Yao-keou-miao dans la préfecture de Hin-y ; cet homme n^eut pour elle aucun égard, la traita souvent avec cruauté et lui permit à peine de remplir ses devoirs religieux. Pour comble de malheur, son beau-frère et sa belle-sœur vivaient sous le même toit qu'elle et partageaient les sentiments de son mari. Ils en arrivèrent à lui refuser la nourriture lorsque le dimanche ou un jour de fête elle passait quelques heures à l'oratoire : « Puisqu'elle ne travaille pas, disait son mari, elle ne doit pas manger. »
Agnès supporta ces peines avec résignation et courage, préférant subir toutes les privations plutôt que de manquer à la loi de Dieu, acceptant avec reconnaissance les aumônes que de pauvres voisines charitables, spécialement la femme de Toan San-ye, lui faisaient.
Après deux ans de cette union déplorable, elle perdit son mari ; son beau-frère et sa belle-sœur la chassèrent et elle alla demeurer chez une bonne chrétienne, Elisabeth Tin Kin-pong qui, touchée de son malheur, lui donna l'hospitalité. Cette femme a rendu d'Agnès le meilleur témoignage : « Elle était active, douce, patiente, affirma-t-elle, elle récitait les prières d'une voix claire et posée, non seulement elle connaissait la doctrine chrétienàe, mais elle la pouvait expliquer. Chaque fois que la présence du prêtre lui en donnait l'occasion, elle approchait du tribunal de la pénitence et faisait la sainte communion. »
Elle devint une excellente auxiliaire de Lions qui, par un sentiment de fraternelle charité, se priva de ses services en 1853, et l'envoya aider le futur martyr Chapdelaine dans ses débuts au Kouangsi. La sainte veuve se montra en tous points digne de sa réputation. Nous n'avons pas à entrer ici dans le détail de ses faits et gestes que nous avons racontés dans rHistoire de la Mission du Kouang-si ; qu'il nous suffise de dire que Dieu la récompensa en lui donnant l'honneur de confesser son nom dans les prétoires chinois et de mourir martyre de sa foi à Si-lin bien, le 1" mars 18o6 '.
* Histoire de la mission du Kouang-si, pp. 61, 80.