CHAPITRE VIII
FIN DE L'EPISCOPAT D'ALBRAND
Arrivée de Faurie. — Ses rapports avec Albrand. — Réunion des missionnaires. — Utilité de ces réunions. — Lettre aux conseils centraux de la Propagation de la Foi.
Au mois de février 1852, arriva un nouveau missionnaire dont le Kouy-tcheou a gardé le plus cher souvenir, Louis-Simon Faurie, né à Monségur (Gironde), le 12 juin 1824. Après avoir fait ses études au petit séminaire de Bordeaux, de 1838 à 1843, au grand séminaire de 1845 à 1830, il entra au séminaire des Missions- Etrangères le 8 mai de cette dernière année.
Son biographe \ qui l'a étudié avec beaucoup d'application, nous le représente doué de tempérament actif, de caractère tout à la fois vigoureux et docile, d'allures franches, d'intelligence plutôt moyenne mais bien ouverte, dhabileté fort grande aux travaux manuels, de cœur généreux et de piété sincère sous des dehors très joyeux.
Après avoir traversé le Kouang-tong, le Kiang-si et le Hou-nan, Faurie entra au Kouy-tcheou par le nord, et la première chrétienté qu'il rencontra fut celle de Mao-tien.
Albrand le garda près de lui àKouy-yang^ et bientôt se forma entre le nouveau missionnaire et Tévêque vieilli dans les travaux apostoliques une amitié faite chez l'un de respect, chez l'autre de bonté et d'espérances. Albrand aimait à épancher son cœur dans celui du jeune
1 Vie de Mg'^ Faurie, membre de la Société des Missions-Etrangères, Vicaire apostolique du Kouy-tckeou, par M, l'abbé J. H. Castaing, chanoine honoraire de Bordeaux. Un volume in-8, 674 pages. Paris, LccofFre, 82, rue Bonaparte; Bordeaux, Feret et fils, 15, cours de l'Intendance, 1884.
' Albrand forma Faurie à ses méthodes de hardiesse et de sang-froid ; c'est ainsi qu'un jour il le conduisit chez un coiffeur auquel il dit en demandant ses services pour le missionnaire : « C'est mon fils qui a été malade. »
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prêtre : « 11 est pour moi un père, écrit FaurieS ou plutôt un frère, car il me traite d'égal à égal ; il me forme aux vertus apostoliques ; il est dévoré du zèle du salut des âmes ! Souvent quand nous parlons des misères de la Chine et du bien que nous voudrions lui faire, ses yeux se remplissent de larmes. »
Un jour Albrand prit Faurie et le conduisit au tombeau du martyr Joachim Ho. Là , ils s'assirent sur la pelouse , après avoir prié. Devant eux , ils voyaient la croix dominant la tombe. Ils s'entretenaient du Ciel, des âmes, du martyre.... Tout à coup, Faurie étendant les bras :
« Monseigneur, dit-il, cette croix sera-t-elle pour nous? Je voudrais bien entrer au ciel par la porte rouge !
— Patience, mon enfant, lui répondit l'évêque ; je dois passer le premier ; mes forces s'en vont, vous pouvez encore travailler. Mais prions et multiplions nos efforts pour tirer de l'ignominie cette croix adorable. Plantons-la sur toutes ces pagodes converties en églises de Jésus-Christ, et surtout dans le cœur de ces millions de païens ; alors nous aurons mérité le martyre. »
Il y eut donc quatre missionnaires réunis autour de leur évêque, lors de la retraite annuelle qui se fit à Kouy-yang au mois d^avril 1852.
Ces réunions annuelles inaugurées par Albrand, et que nous ne trouvons à cette époque dans aucune de nos missions de Chine, avaient la retraite pour but principal, mais elles atteignaient encore un autre résultat que Perny expose très bien' :
Chaque réunion pose une pierre à l'édifiée de notre unité de vues, de règles, de moyens. Chacun apporte ses observations ; on les discute, on les modifie, on admet à l'unanimité ce qui paraît le plus sage, et ainsi se forme le code de la mission, auquel chacun se conforme, quelles que soient d'ailleurs ses vues particulières. Ainsi il y a unanimité dans le mode d'administration, dans la décision de certains cas de morale sujets à divergences, comme l'usure ou les contrats. On s'entend sur l'ordre et l'importance des œuvres à fonder, sur les moyens à prendre. En sorte qu'un district, changeant de prêtre, ne change ni de théologie, ni de rituel ;le missionnaire lui-même agit avec plus d'assurance sachant au sûr ce qui a été fait et enseigné avant lui. Les nouveaux confrères sont plus facilement et plus complètement initiés au ministère en ces contrées. Cette unité de marche ne contribuera pas peu aussi, nous l'espérons, à entretenir entre nous l'union et la charité que nous regardons comme notre plus précieux trésor.
L'évêque et les missionnaires eurent la reconnaissante pensée
' Vie de Jfgf Faurie, p. 97.
2 A. M.-E., vol. 544, p. 355. LeUre à M. F. Albrand, 12 mai 1854.
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(l'adresser une lettre collective aux conseils centraux de l'OEuvre (le la Propagation de la Foi'.
Après avoir résumé en larges traits Thistoire de la mission du Ivouy-tcheou, ils disaient quelques mots des persécutions qui l'avaient troublée, déclarant qu'il venait d'être « convenu qu'une lettre rédigée nu nom de tous, et revêtue de la signature de chacun ferait annuellement connaître aux Conseils centraux les succès qu'il aura plu à Dieu de nous accorder, les besoins les plus pressants qui entravent i.euvre apostolique, les revers et les épreuves que la main paternelle du Seigneur nous aura ménagés ; en un mot, tout ce qui peut intéresser votre zèle pour la diffusion de l'Evangile et servir d'aliment à la piété des associés de la Propagation de la Foi. »
Venaient ensuite des idées générales sur l'apostolat dans la province du Kouy-tcheou ; nous allons les reproduire quoiqu'elles ne présentent rien de très saillant, mais parce qu'elles forment la partie principale de la première lettre adressée par la mission à l'œuvre qui est, après la grâce de Dieu et avec le zèle des missionnaires, le plus grand soutien de l'apostolat :
Dans ces immenses contrées de l'Asie, qui sont encore assises à l'ombre de la mort, il en est qui semblent se refuser opiniâtrement à recevoir la bonne nouvelle. Les efï'orts les plus dignes de succès demeurent presque infructueux. Les ouvriers évangéliques n'ont souvent d'autre consolation que celle de recueillir les épis mûrs : la masse des gentils demeure sourde à leur voix. Mais, au milieu de ces peuplades, il en est aussi dont les mœurs sont moins dégradées. Les premières notions de la loi naturelle s'y sont transmises et gardées plus fidèlement. Ayant moins abusé peut-être de la grâce, le royaume de Dieu semble plus proche d'elles. Notre province est de ce nombre et nous semble destinée à entrer dans le giron de l'Eglise dans un avenir peu éloigné. Par sa position géographique, le Kouy-tcheou participe moins au mouvement commercial, ou mieux à cette fièvre de for qui dévore toute la nation. Les chaînes de montagnes, à la pointe aride et escarpée, qui le sillonnent en tout sens sont aussi, selon nous, une des causes qui, en le condamnant à un isolement forcé, ont contribué pour leur part au maintien de la simplicité qui caractérise l'esprit de ses habitants.
Pour obtenir des succès rapides dans cette province, il faudrait pouvoir y promulguer partout la bonne nouvelle du salut. Il est des villes qui manifestent les plus consolantes dipositions; il en est même qui sollicitent des prédicateurs. Mais vous le savez. Messieurs, il ne nous est pas permis de nous produire au grand jour ; nous ne pouvons nous mêmes jeter la première semence dans le cœur de ces malheureux infidèles. Les lois les plus sévères nous interdisent toujours rentrée du Céleste Empire. Sans nos précautions de chaque moment, les tribunaux seraient bien vite informés de notre présence, et il nous serait difficile d'échapper à des poursuites tant soit peu actives. Notre arrestation jetterait nos bien-aimés dis-
> A. P. F., vol. 25, p. H8. Province du Kouy-tcheou, 12 avril 1852.
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ciples dans la désolation, les priverait de leurs guides, éteindrait l'élan religieux, et amènerait bientôt la ruine de la religion dans une Eglise naissante oi^i le clergé indigène nous fait absolument défaut. Quels que puissent être nos vœux personnels, quelque brillante que nous apparaisse la couronne du martyre, nous devons suivre, avant tout, l'esprit du divin Maître, et conserver, autant et aussi longtemps que faire se peut, les secours de notre ministère à ces peuples néophytes. -Nous attachons donc chacun à notre suite quelques fldèles, pleins de bon vouloir et libres des soins domestiques. Après les avoir instruits et formés à la piété, nous les envoyons exhorter leurs amis et leurs proches à embrasser la Foi. Ce n'est qu'après la cérémonie de l'adoration du vrai Dieu que nous permettons à ces gentils convertis de nous aborder ; encore faut-il être moralement sûr de leur persévérance. Ces apôtres néophytes, qui travaillent sous notre direction, ne reçoivent aucun salaire. C'est par milliers que nous compterions bientôt les adorateurs du vrai Dieu, si nous pouvions avoir à notre suite un grand nombre de ces collaborateurs, auxquels Dieu donne l'esprit de zèle en partage et qui seront notre seul moyen extérieur de prosélytisme, tant qu'il ne nous sera pas donné de sortir des catacombes, où des lois de sang nous tiennent encore enfermés.
« Une Eglise naissante ne peut trouver dans son propre sein aucune ressource. Pendant les trois années qui viennent de s'écouler, les néophytes qui nous ont secondés dans l'œuvre évangélique ont été pris en dehors du Kouy-tcheou. Nous avons fait un appel à leur charité dans une province voisine ' ; c'est à nos frais qu'ils ont fait ce long voyage. Nous nous imposons avec joie toutes sortes de privations pour conserver ces auxiliaires, sans lesquels notre apostolat serait infructueux. Vous, Messieurs, qui consacrez généreusement vos soins au développement de la Propagation de la Foi et qui souhaitez vivement que le règne de Dieu arrive à tous les hommes, vous comprendrez quelle est notre douleur à la vue d'une moisson blanchie, qui périt faute d'une main pour la recueillir. Habitués à méditer journellement sur le prix sacré du sang auguste du Sauveur, nos entrailles se déchirent en nous sentant pressés par des millions d'infidèles, pour qui la rédemption demeure inutile, faute d'une bouche qui leur fasse connaître le prix de cette rançon divine.
Si notre ministère n'était point béni, si les infidèles qui nous entourent opposaient une vive résistance au bienfait de la foi, nous nous humilierions devant Dieu, adorant la profondeur mystérieuse de ses conseils sur les empires, et nous essaierions de vaincre par nos supplications l'aveuglement de ce peuple qui fermerait ainsi les yeux à la lumière. Mais il en coûte davantage, ce semble, d'avoir à ses côtés une nation disposée à recevoir la grâce du salut, une moisson blanchie qui n'attend plus que la faucille du moissonneur, et d'être condamné à voir périr sur le champ même une récolte parvenue à maturité. Ce spectacle nous arrache d'autant plus facilement des larmes, que nous ne saurions oublier que nous avons fait six mille lieues pour tendre une main secourable aux malheureux infidèles. Oh 1 si les âmes qui, dans notre France, ont à cœur la gloire de Dieu, avaient sous les yeux, un instant du moins, le spectacle qui afflige sans relâche les nôtres, combien leur charité serait émue ! Elles seraient désolées d'avoir si souvent adressé à Dieu la plus sublime prière: que votre règne arrive, adwema^
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regnum tuum, sans en avoir compris toute la profondeur. Au lieu de borner leur générosité à un cercle étroit de bonnes œuvres, elles comprendraient que la véritable charité embrasse le monde. Quelle œuvre peut même entrer en parallèle avec celle qui a pour but d'arracher aux ténèbres de la mort éternelle des provinces aussi vastes, aussi populeuses que notre patrie, d'appliquer à ces peuples les mérites du sang, de la passion, de la mort d'un Dieu? Sauver une àme, c'est rendre à Jésus-Christ une fois le prix de sa vie, de son sang ; sauver des milliers d'âmes, c'est rendre autant de fois à Jésus-Christ le prix de sa vie, de son sang adorable ! C'est cette pensée seule qui a conduit l'ardent apôtre des Indes dans nos contrées lointaines, c'est elle qui nous a obtenu la même vocation ! C'est elle, âmes généreuses d'Europe, qui agrandira vos cœurs, qui vous fera sortir de la sphère étroite dans laquelle se concentre votre vie ; c'est elle qui fera trouver le monde bien petit à l'ardeur de votre charité, à la vivacité de votre foi. Répétez-vous sans cesse à vous-mêmes : Sauver une âme, c'est payer une fois à mon Jésus sa vie, son sang, et je puis en sauver par milliers ! Faites retentir ce cri de zèle autour de vous. Avec quelle joie ne verrez-vous pas alors vos amis, vos frères, s'unir à vous pour appeler chaque jour les bénédictions du Ciel sur nos travaux, et verser l'obole de chaque semaine destinée à soutenir la vie de l'homme apostolique, à ruiner l'empire du démon !
Faurie nommé supérieur du séminaire. — Plusieurs alertes, visites de mandarins — Vexations dans différentes chrétientés. — Confesseurs de la foi et apostats. — Tsen devant le mandarin de Gan-chouen. — Arrestation de Thomas Lo.
A cette réunion de 18S2, Faurie fut nommé supérieur du séminaire quel'évêque voulait fonder, et qui était alors une petite école de six élèves, avec le catéchiste Yang pour sous-maître, et le grenier de l'église de Kouy-yang pour maison \ L'évêque avait depuis assez longtemps commencé des pourparlers dans le but d'acheter un terrain ; il était fort pressé de l'avoir ; mais les Chinois qui croient toujours faire un mauvais marché quand ils le terminent rapidement, l'étaient moins de le lui livrer. Enfin il réussit à obtenir une propriété à côté de la grande maison Li, qui devait être achetée plus tard et devenir l'évêché.
Peu de jours après^ le 19 avril, à la nuit tombante, le jeune supérieur eut ainsi que les autres missionnaires une alerte qu'Albrand raconte en ces termes * :
1 A. M.-E., vol. 544, p. 234. M. Faurie à M. F. Albrand supérieur du Séminaire des M.-E.
2 Vie de Mgr Albrand, pp. 347, 348. Ces faits sont racontés avec plus de détails dans la Vie de Jtfg»^ Faurie, p. 185,
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« Il y a ici un néophyte qui, depuis deux ans^ cherche à se marier, et qui ne trouve point de femme parce qu'il est sujet à s'enivrer. Ce malheureux s'imagine que c'est moi qui empêche les chrétiens de lui donner leur fille. De plus, il est brouillé avec un autre chrétien. Lundi dernier, le soir, après s'être pris de vin, il a parcouru la ville comme un fou, en criant contre les chrétiens, contre les prêtres européens et surtout contre l'évoque. Les païens d'abord ne comprenaient rien à ses clameurs, et passaient leur chemin sans prendre garde à lui. Mais il ne s'en est pas tenu là.
<( Arrivé devant le tribunal, il a jugé à propos d"y entrer pour nous accuser. Déjà l'on prenait acte de son accusation, quand un chrétien qui m'est dévoué et que j'avais engagé à le suivre, en prévision de l'événement, se présente hardiment et le réclame comme un de ses gens qui est ivre. Le scribe s'en était douté à l'incohérence de ses phrases, il le livre donc sans hésiter. Alors, le chrétien, prenant l'ivrogne par sa queue, le traîna pendant près d'une demiheure et le livra aux autres chrétiens, qui tombèrent sur lui comme la grêle. 11 était dix heures du soir, je craignais que les satellites ne vinssent faire chez moi une visite domiciliaire. J'avais donc pris le parti d'emmener tous mes missionnaires dans la grande rue, et ce fut là que j'appris l'issue de l'affaire. Le lendemain, je m^empressai de faire partir M. M. Perny et Mihières pour leurs districts. J'ai encore près de moi M, Lions et M. Faurie, mais bientôtje resterai seul avec ce dernier, qui doit m'aider à former quelques élèves pour le latin. Voilà notre position. Elle ne laisse pas, comme vous voyez, d'être critique ; cependant, je fais bonne contenance, parce que je crois que c'est le meilleur moyen d'éloigner les tracasseries. Mais je n'en suis pas moins comme Foiseau sur la branche, toujours prêt à décamper. Les uns louent mon intrépidité, les autres blâment mon imprudence. Je laisse dire les uns et les autres, et je continue mon petit train qui jusqu^ici, grâce à Dieu, m'a réussi ; je ne crains rien pour moi, mais je crains pour mes chrétiens. Néophytes presque tous, ils ne sont pas encore enracinés dans la foi. »
Cette alerte se renouvela sous une forme ou sous une autre pendant les mois de mai et de juin. Les troubles du Kouang-si, oij. se dessinait un fort mouvement révolutionnaire, excitaient les inquiétudes des mandarins du Kouy-tcheou qui surveillaient plus activement leurs administrés.
Un jour' du mois de mai, un mandarin, nommé Ho-cheng, se présenta suivi de deux satellites, pour visiter l'église. Un serviteur, Mataias Ou, l'introduisit. Après l'église, l'importun mandarin voulut
i Vie de Mg^ Faurie, p. 115.
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visiter aussi l'étage supe'rieur de la sacristie, où se tenaient les élèves de Faurie. Le laisser monter, c'était tout perdre : il allait trouver les tables chargées de livres latins et surprendre les missionnaires.
(( Les étrangers ne montent pas là ! » dit Mathias. Ho-cheng, le frappant sur l'épaule, lui dit à l'oreille : « Je suis envoyé par le préfet pour tout examiner; mais ne crains rien; j'ai été chrétien dans mon enfance. »
Cette révélation n'augmentait pas la confiance de Mathias ; mais, que faire? Au nom du préfet, il se rendit au désir du visiteur, le fit monter et le conduisit à la salle d'étude. Les élèves se trouvaient en classe dans une salle voisine. Leur maître, le théologien Yang, à la vue du mandarin, courut fermer les portes en disant froidement : « Ce n'est pas le moment d'entrer ici. »
Mathias jeta aussitôt dans les mains du mandarin une quantité délivres chinois, fit disparaître habilement les livres européens, les papiers couverts d'exercices latins, puis invita le grand homme à visiter le dortoir, sans parler aucunement de la classe ; il le fit ensuite circuler en tous sens et le ramena devant la porte de sortie.
Ho-cheng descendit sans hésiter. Mathias se confondit alors en politesses, lui offrit la pipe, le thé, et le reconduisit jusqu'à la rue. Quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'il vit à la porte de l'église un palanquin entouré de quarante satellites et d'une foule accourue dans l'attente de quelque catastrophe ! La surprise de tout le monde fut bien plus grande encore, quand le mandarin, se retournant vers Mathias, fit deux salutations profondes et se retira.
L'habileté du fidèle serviteur venait de sauver les missionnaires. Eux, cependant, ne soupçonnaient même pas le danger qu'ils avaient couru. « J'étais, dit Faurie dans ma chambre à réciter mes petites heures, en compagnie du prêtre Lo : « Sederunt principes et adversum me loquebantur ; servus autem ttius exercebatur in justificationihus tuis. »
De l'église, Ho-cheng se dirigea vers une pagode voisine oii il se montra moins débonnaire. La trouvant remplie de joueurs, il en ferma les portes et fit donner à chacun cent coups de rotin.
Quelques jours après, il revint à l'église dès six heures et demie du matin. Albrand descendait à peine de l'autel et les cierges fumaient encore. « J'arrive trop tard, dit Ho-cheng, je voulais assister à vos prières. — Le grand homme , lui répondit-on, pourra venir dimanche prochain, à dix heures. »
« A dix heures, les messes étaient toujours dites, mais le peuple revenait à l'église pour certaines prières. En invitant le mandarin à ces prières, on espérait donner aux missionnaires le temps de célébrer les saints Mystères et de disparaître. Le samedi suivant, en effet,
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Albrand et Faurie cachèrent dans leurs malles tous les objets suspects, et les firent transporter, la nuit, dans la maison d'un teinturier oii ils se rendirent eux-mêmes le lendemain après les messes.
Ho-clieng ne vint à l'église qu'après midi. Un second mandarin, envoyé par le préfet , Raccompagnait pour contrôler son rapport. On leur servit, à dessein, du thé bouillant pour gagner du temps. Hocheng, laissant alors son collègue se brûler les lèvres à loisir, fit un signe à Mathias, et sortit avec lui. « Je sais, lui dit-il, que vous n'avez rien de commun avec les rebelles, mais il y a parmi vous des Européens.... Qu'ils fuient! — Des Européens! ici! fit Mathias, le grand homme veut parler, sans doute, des deux « maîtres » qui sont venus cette année du Fo-kien ? — Du Fo-kien, soit ! répéta Ho-cheng en souriant ; toutefois, croyez-moi. »
A ce moment, le second mandarin les rejoignit. « Eh bien ! allons-nous voir cette chambre mystérieuse ? — J'en viens, lui dit Hocheng, cependant, si vous le désirez, nous y retourneronsfensemble, afin que vous constatiez pour vous-même que nous n'avons rien à reprendre ici. »
Le second mandarin refusa par égard pour Ho-cheng, et ils visitèrent Féglise. Tandis que son collègue s'attardait devant les images, Ho-cheng examina derrière l'autel la chambre de l'évêque, où Ton avait provisoirement installé le prêtre chinois, et dit à l'oreille de Mathias : « C'est ici la chambre mystérieuse. »
Il admira beaucoup certains vases à fleurs qui servaient à l'ornementation de l'autel, et, ne découvrant rien de suspect, il appela son collègue. Les deux mandarins se retirèrent enfin, emportant seulement quelques livres de doctrine pour les montrer au préfet.
Le lendemain, Mathias et un maître orfèvre rendirent sa visite à Ho-cheng et lui offrirent les vases qu'il avait admirés dans la sacristie. Le mandarin se montra touché de cette politesse. « Je voudrais, dit-il, vous donner des conseils, mais il y a ici trop d'yeux et trop d'oreilles. »
Et tirant Mathias à part, il lui montra sous sa robe entr'ouverte, une croix et trois médailles et lui dit : — « Je viendrai samedi soir à l'église pour assister dimanche à la messe et, pendant la nuit, nous parlerons. »
Albrànd, informé de tout ce qui se passait, jugea prudent de rester encore blotti dans le grenier du teinturier avec Faurie. Le samedi soir, Ho-cheng se rendit à l'église. On lui servit à souper dans la chambre de l'évêque toujours occupée provisoirement par le prêtre chinois. Gomme on lui présentait de la viande : « On ne mange pas de cela aujourd'hui, dit-il. »