‹ Histoire des missions de Chine [microform]Chapitre 44 sur 56 · P'PP»PS · texte numérisé non relu

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FIN DE L ÉPISCOPAT D ALBRAND

Après le repas, selon le désir qu'il avait exprimé, on prolongea la conversation ; il fit alors la révélation suivante :

K Je ne suis point du Hou-pé, comme on le croit, mais du Sutchuen ; mon vrai nom est Ho-choung. Je l'ai changé pour cacher mon origine chrétienne. Mon père a été décapité pour la foi, et, à l'âge de quatre ans, je perdis ma mère. Quand j'obtins le grade de mandarin, ma sœur, sur le point de mourir, m'envoya, de son lit de mort, cette croix et ces médailles avec une lettre où elle disait : « Deux voies sont ouvertes devant toi : l'une conduit au ciel, l'autre en enfer, choisis ! » Cette lettre fit sur moi une profonde impression, mais je négligeai la religion pour conserver mon grade. Cependant je porte toujours ma croix et mes médailles ; je ne désespère pas de me convertir plus tard... Je connais toutes vos affaires, je sais que vos élèves étudient le latin ; mais ne craignez rien, je serai discret, je vous avertirai môme s'il survient pour vous quelque danger. »

Le lendemain, Ho-cheng entendit la messe et une instruction sur le décalogue, prêchée par Thomas Lo. Il accepta ensuite un dîner dont les chrétiens firent les frais, et auquel assista le plus riche d'entre eux, ami personnel du mandarin. Pendant le repas, il dit aux chrétiens : « Ce qui inquiète le préfet , c'est le concours de personnes riches qui se fait à votre église. On y voit souvent des palanquins. — Malheureusement, lui répliqua-t-on, ce ne sont que des curieux. — Croyez-moi, insista Ho-cheng, ne les recevez pas. D'ailleurs ces adorateurs de Pou-sa (idoles) sont des gens impurs ; il ne convient pas qu'ils entrent dans le temple d'un Dieu aussi pur que le vôtre. Un autre avis, ajouta-t-il : vous devriez afficher à la porte de votre église l'éditde l'empereur autorisant la religion chrétienne. Ce serait un encouragement pour les païens et une sauvegarde contre les mandarins malveillants. »

Cette fois, AlbraSid et Faurie un peu rassurés consentirent à quitter le grenier du teinturier. Ils firent afficher, selon le conseil donné par Ho-cheng aux chrétiens, l'édit impérial en faveur du christianisme, mais ils continuèrent à approuver le concours des païens qui venaient volontiers, le soir, entendre l'explication du catéchisme. Ce mouvement religieux leur attira souvent encore la visite des mandarins et de fréquentes alertes ; Dieu et leur imperturbable sang-froid les préservèrent de tout mal.

Un jour, on annonce tout-à-coup à Albrand qu'un mandarin entre dans Téglise avec des satellites. L'évêque prend la fuite et crie à Faurie de partir immédiatement. Le jeune missionnaire descend, ouvre une porte, et se trouve face à face avec l'inquisiteur... — « Où sont les Européens ? » demande le grand homme. — « Ici », dit Faurie.

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FIN DE L EPISCOPAT D ALBRAND

Il l'introduit dans une chambre et disparaît. Le mandarin trouva là Mathias qui lui montra une statue de saint Joseph, en affirmant qu'il n'y avait point d'autre Européen dans la maison. Pendant ce temps, le missionnaire rejoignait son évêque et ils allaient ensemble se promener, en chantant, dans la campagne.

Ailleurs également des perquisitions eurent lieu non contre les missionnaires, mais contre les chrétiens et contre les œuvres de charité dont ils s'occupaient.

A Tou-yun, le préfet Lou Pi-tseng fit démolir la pharmacie et emprisonner les baptiseurs Jean Ouang Yao-kong et Maurice Tcheoukong. Une chrétienne Lucie Tche Lo-tche fut arrêtée avec sa famille ' ; elle nous a laissé le récit de ce qui se passa au tribunal. Nous traduisons ses paroles^ : « Je fus prise avec mes trois bellesfilles, mon mari Pierre Tche et mon second fils. Mes deux autres fils ne furent pas saisis, parce qu'ils étaient absents. Le préfet interrogea d'abord les catéchistes Jean Ouang et Maurice Tcheou et la vieille Pen Pe-che. Pendant ce temps, les soldats me firent agenouiller, ainsi que mes belles-filles, sur des débris de vases qui nous blessèrent les genoux, car nous restâmes dans cette posture depuis le matin jusqu^à midi. A ce moment, le juge nous appela et nous ordonna d'apostasier ; sur notre refus, il nous fit frapper. Moi et la femme de mon fils aîné, nous reçûmes à deux reprises 40 coups de verges sur les mains, mes deux autres belles-filles 20 coups seulement. Les satellites ne nous ménagèrent pas, et la souffrance fut si forte que nos mains enflèrent. Voyant que nous ne voulions pas marcher sur la croix, le mandarin ordonna aux satellites de nous traîner de force sur ce signe vénéré, mais nous nous efforçâmes d'agiter nos pieds pour ne pas toucher le crucifix placé par terre. Aussitôt que les satellites m'eurent lâchée, je me prosternai devant la croix en invoquant les saints noms de Jésus et de Marie. Alors deux soldats me prirent par les oreilles et me tinrent ainsi suspendue pendant longtemps. Quoique nous eussions refusé d'apostasier le juge nous renvoya. »

Le mari et le second fils de Lucie furent chargés d'une chaîne pesant 18 livres, qu'ils portèrent pendant quinze jours ; puis grâce à des cadeaux ils en furent délivrés, mais le père resta en prison pendant huit à dix mois et le fils pendant quatorze.

Les deux catéchistes furent également sommés d'apostasier sous

1 Sa famille était probablement originaire du Su-tchuen ; en tout cas, Lucie réprésentait la 4* génération chrétienne, il en était de même de son mari. Elle demeurait dans le faubourg du sud.

» A. M.-E., vol. 549P, p. 598.

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FIN DE LÉPISCOPAT D'ALBRAND

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peine d'être frappes. >[aurice Tcheou eut peur et prononça la réponse équivoque dont les mandarins se contentaient : « Je me repens. » Il fut aussitôt renvoyé ; mais son apostasie n'avait été qu'extérieure et, le dimanche suivant, il se présenta à l'assemblée des fidèles, se mit à genoux et fit une solennelle rétractation, en demandant pardon de la faute grave qu'il avait commise. Jean Ouang se montra, au contraire, très courageux ; non content de ne prononcer aucune parole d'apostasie, il exposa les principales vérités du christianisme avec autant de liberté et d'ardeur que s'il eût été dans une assemblée chrétienne. Le magistrat fit placer au milieu de la salle la statue de la déesse Kouan-yn et commanda aux soldats de traîner le catéchiste devant elle et de le forcer à lui offrir de l'encens. Jean réclama : « Une action forcée, dit-il, n'a pas la valeur d'un acte libre. Laissez-moi agir à mon gré et sans violence. » Les soldats crurent qu'il allait obéir au mandarin, ils le lâchèrent. Le catéchiste s'avança vers l'idole, puis brusquement, lui lançant un coup de pied, il la renversa par terre. Irrité de ce sacrilège, selon l'expression qu'il employait, le magistrat le condamna à un supplice horrible. 11 lui fit replier une jambe et emboîter le mollet et la cuisse dans un cercle de fer étroitement serré. Pendant deux ans Jean Ouang demeura soumis à cette torture, d"abord dans la prison de Tou-yun, puis dans celle de Tin-fan. Quand il fat libéré , en 1855 , il demeura plusieurs mois sans pouvoir marcher, et ce fût au bout d'une année seulement qu'il parvint à une complète guérison'.

Avec ces iidèles fut encore arrêtée la femme du chrétien Lieou Tche-mong, plus connue sous le nom de Lieou Mai chou, qui se montra très courageuse , mais fut cependant renvoyée chez elle après quelques jours d'emprisonnement.

Averti de la persécution de Tou-yun et se rappelant peut-être le succès obtenu par les requêtes des chrétiens à Kouy-yang , conseillé d'ailleurs par ses catéchistes, Albrand crut devoir faire accuser le préfet de Tou-yun près du gouverneur de la province. Dès que le coupable l'apprit, il entra dans une violente colère et traita les prisonniers avec plus de rigueur; ensuite, afin d'atténuer les effets de l'accusation, il se rendit plusieurs fois à Kouy-yang, où il sut adroitement semer de l'argent chez les mandarins chargés d'instruire son affaire- Mais si de ce côté il employait la ruse, de l'autre il ne craignait pas de se montrer violent, et menaçait même d'user de son crédit pour faire détruire l'oratoire de la capitale. Par suite de ces menées les efforts de l'évêque n'aboutirent pas.

'A. M .-E., vol. 549P, p. 600. A. S.-E., vol. 10, p. 112. Lettre à M. Perny 10 septembrQ 18 56.

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FÎN DE L EPISCOPAT D ALBRAND

Pendant ce temps, Mei-tan était troublé par l'arrestation de la vierge Agnès Jen, maîtresse d'école^ qui enseignait alors les filles de la famille Han , au village de Hi'ong-choui. Elle était fille de Jean- Baptiste et d'Agathe Jen, convertis à Long-pin par Pierre Ou, et parente du confesseur de la foi Ouang, mort dans les prison de Tsen-y". Le mandarin ne lui parla pas d'apostasie, mais il lui défendit denseigner le christianisme dont il dit beaucoup de mal. Agnès lui répondit et la discussion s'engagea. Voyant son interlocuteur peu versé dans la littérature, Agnès s'amusa à lui citer plusieurs sentences de Gonfucius, et l'ayant dérouté elle finit par lui dire ^ : « Au lieu du petit globule d'or dont est orné votre tête, vous devriez placer sur 'votre front une corne de bœuf. »

A Gan-chouen , le préfet emprisonna plusieurs chrétiens de la ville et des environà. Le bachelier .Tsen, l'ancien diseur de bonne aventure, s'offrit à j!^lbrand pour essayer de les délivrer. L'évêque y consentit, et Tsen ne craignit pas de présenter au préfet une requête demandant la liberté des prisonniers. Pour toute réponse, le mandarin le jeta au cachot; ensuite, l'ayant fait comparaître, il voulut, sans l'entendre', lui infliger cinquante coups de rotin. « Ne vous pressez pas tant, grand homme, s^écria Laudacieux avocat, je suis bachelier! avant que je subisse ce supplice vous devrez me faire dégrader. »

Augustin Tsen était à genoux. Le mandarin intimidé par sa hardiesse, Pinvita à se lever et lui dit : « Comment, un homme intelligent comme toi^ Tsen, un bachelier, se laisse-t-il endoctriner par ces sottes gens ? »

Tsen répondit par une apologie du christianisme. Comme il parlait très facilement, le préfet l'écouta pendant un quart d'heure ; puis, n'osant plus ni le condamner, ni l'absoudre, il Penvoya, sous bonne garde, au tribunal supérieur de la capitale, pour y être juge en dernier ressort.

Chemin faisant, Tsen affectait de s'entretenir secrètement avec les voyageurs qu'on rencontrait dans les auberges. Il leur disait tout bas, mais de façon à être entendu de ses gardes, qu'il n'avait certes rien à craindre ; que les autorités de la capitale favorisaient le christianisme ; qu'il était sûr, à son arrivée, de faire jeter en prison les satellites ; toutes choses qui, son audace aidant, ne laissaient pas que d^inquiéter ses gardes. A la dernière étape, Tsen prit à part le chef des satellites et lui donna ouvertement ces charitables aver-

I A. M.-E., vol. 549^ p. 606.

'A. M.-E., vol. 549P, p. 608.

' Journal de la mission. Janvier 1857.

FIN DE L'ÉPISCOPAT d'ALBRAND

tissements. — « Je vous crois, lui dit le pauvre homme effrayé, mais que voulez-vous que je fasse ? — Voyons ensemble les termes de la dépêche du préfet, » reprit Tsen. Ils lurent la dépèche. — « Mon ami, vous êtes perdu ! dit alors le rusé bachelier au satellite ; voilà une formule qui vous compromet ! — C'est vrai, disait toujours le satellite, mais, encore une fois, que faire ? — Que faire ? corriger cette formule ! Donnez-moi de l'encre et un pinceau. »

Le garde sortit. Lorqu'il revint, Tsen avait disparu et avec lui la dépêche. Le satellite trouva sur la table deux taëlspour récompense. Le soir même, le bachelier alla réjouir, par le récit de son exploit, les missionnaires de Kouy-yang qui avaient appris son emprisonnement et ne voyaient plus aucun moyen de venir en aide aux captifs de Gan-chouen.

Non seulement l'évasion de Tsen n'eut aucune conséquence fâcheuse, mais le préfet ne recevant pas de réponse à sa dépêche, prit peur et relâcha les prisonniers.

A cette époque le prêtre Thomas Lo fut arrêté à Lo-pie oii il était allé faire l'administration des chrétiens * ; conduit à Lang-tai, et de là à Yuin-lin tcheou, dont Lo-pie dépend-, il parla en fort bons termes au mandarin qui l'envoya à Kouy-yang sous la garde d^un satellite. Instruits de son passage, les chrétiens résolurent de le délivrer ; à quelque distance de Tchen-lin tcheou, deux robustes chinois Ngan Oa-lo et Sang Pan-tchen s'approchèrent du satellite et, lui offrant quelqu^argent, lui demandèrent de laisser aller son prisonnier en liberté. Le satellite ayant refusé fut brusquement saisi par les mains et par la tête, pendant que Thomas Lo s'enfuyait à travers la campagne ; le prêtre gagna ensuite Kouy-yang, oii il fut heureux de montrer à l'évêque la chaîne dont on l'avait chargé à son départ deYuin-lin.

Dans une de ses lettres Perny parle aussi de plusieurs fidèles des environs de Ou-tchoan qui furent arrêtés et jetés en prison, mais il ne les nomme pas et se contente de dire : « Trois chrétiens furent arrêtés, et les satellites leur ayant demandé de l'argent sans pouvoir en obtenir les conduisirent au tribunal du sous-préfet. Celui-ci les garda pendant huit jours en prison sans les faire comparaître ; puis les ayant appelés il exigea d'eux qu'ils marchassent sur la croix. Tous les trois refusèrent et furent frappés de coups de bâton, ils résistèrent aux coups comme aux menaces, et furent reconduits en prison. On ne sait pas comment cette affaire aurait fini, si des pa-

' Les chrétiens de Lo-pie disparurent tous pendant la rébellion des mahométans. En 1872 il ne restait plus qu'une famille qui était venu habiter à Kouy-yang et une vieille femme nommée LinKien-che. {A. M.-E., vol. 549^, p. 572.)

' Juridiction cirile, car le mandarin militaire dépend de Lang-tai.

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FIN DE L EPISCOPAT D ALBRAND

rents et des amis ne s^étaient interposés et n^avaient versé quelque argent au sous-préfet et sans doute aussi aux employés du tribunal, et par le moyen obtenu la libération des captifs. »

Conrersions à Tsin-gai. — Marthe Ouang. — Espérances de LioHs.

Ces vexations, que l'on ne saurait évidemment comparer à des persécutions sérieuses, avaient assez de retentissement pour faire connaître au public Thostilité de l'administration ; cependant les missionnaires glanaient quelques conversions ; telles sont celles que nous trouvons à Tsin-gai, à l'occasion d'un voyage de Faurie au mois de juin 1852.

Le missionnaire, accompagné du catéchiste Si, était allé dans cette région, pour fuir les/dangers de la capitale, et administrer les sacrements aux fermiers habitant la petite propriété de Yao-kiakoan. Cette famille se composait de dix personnes récemment baptisées. Plein d'ardeur, comme beaucoup de néophytes, le chef de la famille, ayant un jour appelé un ouvrier de Tsin-gai pour réparer les chaussures du missionnaire, vint demander à ce dernier son porte-feuille qui était en maroquin violet, et le mettant sous les yeux du cordonnier :

« Connais-tu cette peau, lui dit-il. — Je n'ai jamais travaillé pareille matière, répondit l'ouvrier ; et, ouvrant le portefeuille, il y trouve une croix en broderie entourée de pensées. — Qu'est ceci ? demande-t-il. — C'est, répondit le fermier, le signe de notre religion.

Faurie entendait tout de sa chambre. Ils commencent par la croix, pensa-t-il, voilà une âme sauvée ! appelons la Sainte Vierge au secours. » Il s'agenouilla, récita le Salve Regina et le Memorare, et suivit le cours de la discussion. On parlait de la vanité des idoles... « Oui, disait le cordonnier, tous ces dieux sont des choses mortes. »

Le prédicateur passa à l'immortalité de 1 ame. — « Notre âme, objectait le païen, n'est-elle pas de terre, comme celle du soleil et de la lune? — Le soleil et la lune n'ont point d'âme, dit le chrétien. — Comment ! ils n'ont point d'âme ! et ils se meuvent ? »

Le néophyte, laissant son interlocuteur, monte chez le prêtre et lui demande sa montre. Faurie lui fait remarquer qu'il va révéler la présence d'un Européen. « Fiez-vous à moi, dit le fermier, cet homme sera bientôt chrétien. » Et rejoignant le cordonnier : « Tiens, lui dit-il, cela se meut et n'a point d'âme ! » '

Le cordonnier examine, questionne, adnaire, s'étonne, crie au prodige et on revient à la doctrine.

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FIN DE l'ÉPTSCOPAT d'aLBRAND

— Le soleil, reprend le chrétien, se meut tout seul, parce qu'il a été fait pour se mouvoir tout seul, comme cette montre. C'est Tien Tchou (le maître du ciel) qui a créé le soleil, la lune et toutes choses.

— Cela est conforme à la raison, répond le païen.

Ces principes posés, on expliqua sommairement le décalogue, les mystères chrétiens ; lorsque rinfidèle se déclara convaincu, on lui proposa d^adorer et il y consentit immédiatement.

Nous avons là, pris sur le vif un exemple de conversions comme il s'en opère parfois en Chine. On y Vv.it le zèle d'un néophyte, l'argumentation simple d^un homme du peuple, la foi rapide d'un auditeur.

Encouragé par ce premier succès, Faurie envoya son catéchiste prêcher dans Tsin-gai. Si alla d'abord se promener à travers la ville, examinant, comparant, jugeant, cherchant comment il débuterait ; puis il entra dans une boutique, acheta quelques objets et amena la conversation sur la religion en présence d'une vingtaine de personnes. Lorsqu'il se retira, la moitié des auditeurs se déclarèrent prêts à adopter la foi chrétienne ; les autres se contentèrent dédire : « Nous verrons. » Le dimanche, sept vinrent adorer dans la maison oii demeurait le missionnaire. Si recommença ses prédications et, quelques jours plus tard, Tsin-gai comptait quinze adorateurs. Parmi eux se trouvait ane veuve, nommée Ouang, dont Faurie a raconté la conversion '. Nous résumons son récit : Cette veuve était venue, par hasard, chez le fermier ; le catéchiste voyant à ses allures qu'elle avait un cœur droit, ne lui fit pas mystère de la nationalité et de la dignité du missionnaire. « Le Père que tu vois là, lui dit-il, vient de mille lieues. 11 a laissé son père, sa mère, ses frères ses sœurs, ses amis, ses biens et sa patrie pour venir dans notre pauvre pays sauver nos âmes. Ne veux-tu pas qu^il sauve aussi la tienne ? »

La pauvre femme, toute émue en entendant ces paroles, se prosterna aux pieds du prêtre, écouta ses enseignements et témoigna immédiatement son désir d'embrasser le catholicisme. Rentrée à Tsin-gai, elle se mit à prêcher sa famille et persuada, dès le premier jour, un neveu et une nièce. Elle insista si vivement près du missionnaire pour qu^il acceptât de prendre un repas dans sa maison et qu^il permît à son catéchiste de recevoir quelques cadeaux que celuici ne pût s'en dispenser. Elle revint chaque jour à la ferme pour s'instruire de la doctrine chrétienne, enlin elle montra de si bonnes dispositions et fit de tels progrès, qu'au bout de quinze jours, Faurie l'admit au nombre des catéchumènes et promit de lui conférer le baptême quelques mois plus tard, la veille de Noël.

La néophyte n'oublia pas cette promesse, et vers la lin de décembre,

i Les Trente-cinq Vén. Serv. de Dieu,f>. 383.

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FIN DE L EPISCOPAT D ALBRAND

Faurie ayant été appelé pour administrer les derniers sacrements à l'un des fils, du fermier de Yao-kia-koan, il rencontra sur sa route un soldat armé d'une pique. A son grand étonnement, il voit le soldat se prosterner devant lui, faire un grand signe de croix et il reconnaît la veuve Ouang. « Oii vas-tu donc en cet équipage, lui dit-il. — Je vais à Kouy-yang me faire baptiser. — Mais pourquoi cet accoutrement ? cette lance ? — On dit qu'il y a des voleurs sur ces chemins. — Eh, pauvre femme, que prétends-tu faire contre les voleurs ? — S'ils ne sont que deux ou trois, fit-elle en brandissant d'un air guerrier sa lance, je ne les crains pas, je les percerai comme du teou-fou *. » Et elle continua son chemin vers Kouy-yang, où elle fut baptisée la veille de Noël et reçut le nom do Marthe.

Marthe Ouang était née dans le département de Hin-y en 1812 ou en 1813. Après son mariage, elle alla demeurer à Yen-ten-po, non loin de Tsin-gai, où son mari, qui était jardinier, loua une petite propriété appartenant à la famille Lieou. Privés d'enfants, les deux époux recueillirent deux de leurs neveux.' Devenue veuve, et attristée par la mauvaise conduite de ceux qu'elle traitait comme des fils, elle les chassa et alla s'installer à Tang-chan, près de la porte méridionale de Tsin-gai.

Après son baptême, jalouse des fidèles de la métropole qui pouvaient assister chaque jour aux saints mystères, elle abandonna sa maison et ses petites propriétés à un autre de ses neveux, converti par ses -soins, et vint se fixer à Kouy-yang. Elle offrit ses services à la mission, ne demandant autre chose, sinon de consacrer ses forces à la gloire de Dieu, sous la direction de ses apôtres.

On la plaça dans l'asile des petites filles, récemment ouvert sur les terrains de l'église. Marthe aida de tout son pouvoir les quelques vierges chinoises qui formaient déjà^ sous la direction de l'évéque, une petite communauté religieuse. Elle acceptait avec humilité toutes les charges, rappelant, toujours avec la même admiration, que les missionnaires avaient tout quitté pour venir, « à dix mille lieues » de leur patrie, travailler au salut de son âme.

Elle allait au marché pour la communauté ; les distances à parcourir et les bandelettes qui laçaient ses petits pieds ne l'empêchaient ni de hâter le pas, ni de porter allègrement, sur ses épaules, une lourde charge de légumes. Il lui arriva un jour de casser un œuf en chemin. A son retour, elle demanda pardon à genoux et voulut payer de son argent le dommage causé. Gomme on paraissait s'en étonner : « L'argent des Pères est sacré, dit-elle, c'est l'aumône de nos frères d'Occident, et le prix des âmes ! »

1 Espèce de fromage fait avec de la farine de pois.

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FIN DE L'ÉPISCOPAT D'ALBRANJ

Plus tard, lorsque de nouveaux missionnaires iront étudier la langue et commencer leur ministère dans la campagne, Marthe les accompagnera volontiers, et se fera leur servante.

Elle fut aussi employée à soigner les enfants de l'asile provisoire, c'est-à-dire les enfants recueillis trop grands pour être mis en nourrice, et trop petits pour aller à l'école. Elle les levait, les couchait, les lavait, raccommodait leurs habits, les soignait comme une mère. Elle faisait à elle seule toute la besogne, avec beaucoup de soin et surtout d'économie.

Au sud-ouest, Lions avait conçu des espérances de conversions qui se réalisèrent assez lentement; : « Je vous disais dans ma dernière lettre, écrivait-il à son évêque le 46 juin 1852% qu'une large porte à l'Evangile semblait s'ouvrir à Hin-y-fou ; la chose paraissait ainsi alors; mais le démon, toujours jaloux, ne tarda pas à nous ruiner ; la principale cause de ce changement fut un aventurier, qui était venu pour se faire chrétien avec des dispositions non pures; il partit mécontent pour la guerre du Kouang-si, il en revint quelque temps après, faisant croire qu'il avait obtenu un grade de mandarin militaire ; sa fourberie fut reconnue, il fut arrêté, battu, jeté en prison, enfin après bien des incidents, il finit ses jours au fond d'un cachot. En grande partie par suite de ces histoires, je faillis être pris deux fois ; mais le Seigneur n'a pas voulu encore que je tombe entre les mains de l'injuste justice chinoise. Cependant tout cela a fait passablement du mal à la faible chrétienté de Hin-y-fou ; dans cette ville beaucoup de païens, môme au tribunal, sont persuadés que je suis un étranger de l'Occident. Mon séjour n'est plus sûr dans cette ville. Dans les autres stations, le démon par d'autres moyens y a aussi fait plus ou moins de mal. Ce sont des procès, des scandales d'autre genre. Dans une station nouvellement ouverte, une veuve de chef d'une nombreuse famille vient de remettre l'idole et empêche tous gens de prier ; cette petite station se trouve ruinée. »

Dernier voyage d'Albrand,

— Sa mort. — Son éloge.

— Son épitaphe.

Ses funérailles.

C'est vers ces parages de Hin-y fou qu'Albrand fit encore un voyage au commencement de l'année 1853 ; rien de saillant ni de précis ne nous est parvenu sur ses travaux, qui sans doute consistèrent dans Tadministration ordinaire des chrétientés. En quittant Ma-gan-chan, il rencontra une chrétienne âgée d'environ 80 ans et lui faisant un

lA. M.-E., vol. 544, p. 238.

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FIN DE L EPISCOPAT D ALBRAND

sighe d'adieu : « Tu es vieille, lui dit-il, pense qui de nous deux mourra le premier. — Oh 1 fit la femme, moi je vais descendre en terre, mais l'évêque est fort et plein de vie. »

En serrant la main de Lions, le prélat, sous l'empire de la même pensée, dit au missionnaire : « Adieu, peut-être ne nous reverronsnous plus. »

Etait-ce un pressentiment ? A son retour à Kouy-yang, Albrand trouva plusieurs fidèles atteints de la fièvre typhoïde qui règne presque toujours en Chine, mais qui ravageait alors particulièrement la capitale du Kouy-tcheou ; il alla aussitôt leur porter les sacrements ; le fléau le saisit dans ce ministère de charité, le 11 avril vers le soir. « Le 12, la maladie était déclarée, écrit Faurie, le seul prêtre qui fut alors près de lui ^ Malgré cela, il continua de prêcher et d'aller voir les malades. Le vendredi IS, ayant un pressentiment qu^'il ne célébrerait pas la fête du Patronage de saint Joseph qui tombait le dimanche suivant, il en dit la messe votive. Ce fut la dernière. A partir de ce jour il fut obligé de s'aliter, « Le dimanche, la maladie commença à nous donner de graves inquiétudes. Quelques chrétiens qui vinrent le visiter lui dirent : « Nous n'avons pas peur de vous perdre, grand bisaïeul; c'est aujourd'hui la fête de saint Joseph. — Précisément, répondit Monseigneur, c'est aux fêtes de saint Joseph que j'ai obtenu toutes les grandes grâces de ma vie. » Puis il leur fit l'énumération de son baptême, de sa première communion, de son sacerdoce, .de son épiscopat, etc., qui avaient eu lieu à la fête de saint Joseph ou aux environs. « J'espère bien, ajouta-t-il, qu'il achèvera la série de ses faveurs par une faveur encore plus grande, celle d'aller bientôt le retrouver dans le ciel. »

« A partir de ce jour, la maladie empira. Le soir, il me demanda de le confesser : « Nous devons donner l'exemple aux fidèles, me ditil, et ne pas attendre d'être sans parole et sans connaissance pour régler nos aff'aires avec Dieu. »

« Le médecin qui le soignait et qui était chrétien, voulut appeler un habile jmédecin païen de ses amis pour se consulter avec lui. Je crus nécessaire d'en demander la permission à Monseigneur. Il s'y refusa d'abord, mais je l'y exhortai, en vertu de la sainte obéissance, et par l'exemple de Notre-Seigneur entre les mains des Juifs au jardin des Oliviers. Alors il y consentit de bon cœur, et promit même que désormais il se laisserait faire tout ce que nous voudrions. Il ne s'est pas démenti un seul instant. Le lundi matin, il désira recevoir le saint viatique. Je me rendis à ses désirs, bien que je

1 Lettre à M. Albrand, curé dans le diocèse de Gap, Kouey-yang, 3 mai 1853, citée dans la Vie de Mgr Albrand, p. 354 et dans la Vie de Ms^ Faurie, p. 134.

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FIN DE L EPISCOPAT D ALBRAND

ne le crusse pas en danger prochain de mort. Sur le soir je remarquai que son imagination s'exaltait, et je craignis qu'il n'entrât en délire. Je voulus lui administrer le sacrement de l'Extrême-Onction, mais le médecin m'en dissuada, en me disant que ce n'était qu'un accès, et que le lendemoin il serait plus calme. Le médecin se trompait, et j'avais deviné juste. Dès le milieu de la nuit, il tomba dans un délire complet. J'en fus très affligé. Toutefois, le matin, j^allai dire la messe votive de saint Joseph pour lui obtenir la grâce de recouvrer sa liberté d'esprit en recevant les derniers sacrements. Après la messe, je le trouvai encore en délire ; mais dès que je lui parlai de l'Extrême-Onction, il reprit tout à coup connaissance, m'entretint quelques instants des affaires de son âme avec un sens parfait, et m'observa, en finissant, qu'aux évêques et aux prêtres l'onction des mains se faisait en dehors des mains et non en dedans.

« Beaucoup de fidèles s'étaient réunis pour la cérémonie. Ils occupaient toute la chambre et une partie de l'église. Je l'administrai au milieu des sanglots de la foule ; je versais moi-même un torrent de larmes et pouvais à peine réciter les prières. Quand tout fut terminé, Monseigneur me donna son anneau à baiser. Les fidèles présents voulurent avoir la même faveur et ils vinrent tous, un à un, recevoir sa bénédiction. Je lui demandai s'il avait été fatigué, et s^il n'était pas trop attendri des larmes de l'assistance.

— « Non, me dit-il, mais j'ai été très ému quand vous me faisiez les onctions. »

« Quand j'eus déposé les vêtements sacerdotaux, je m'approchai encore pour lui parler ; mais le délire avait repris son cours, et il ne disait plus que des choses incohérentes. Cependant ces incohérences mêmes avaient toujours pour objet la propagation de la foi ou les choses de Dieu. Il lui semblait toujours entendre des païens dans l'église et il voulait aller les prêcher. Une fois même que je n'étais pas près de lui, il s'y fit traîner par deux catéchistes qui n'osèrent pas lui désobéir. Il s'y trouvait, en effet, à ce moment, trois ou quatre curieux, tous païens. L'un deux était ivre et criait d'une manière inconvenante. Les catéchistes le sommèrent brusquement de se retirer. « Non, dit le saint évêque, laissez-le, il ne faut traiter perte sonne avec dureté. »

« Le mercredi matin, je le trouvai beaucoup plus mal. Il ne parlait presque plus et le délire continuait. Je lui dis que j'allais lui appliquer l'iiidulgence plénière in articulo mortis. Il y consentit. Je lui demandai ensuite s'il avait bien compris ceque je venais de faire. « Oui, me dit-il, je vous remercie ; il y a bien peu de missionnaires en Chine qui aient le bonheur de la recevoir. » A partir de ce moment jusqu'au jour de sa mort, il fut presque sans parole et sans

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FIN DE L EPISCOPAT D ALBRAND

connaissance, et nous étions dans* des alarmes continuelles. Le vendredi matin, 22, je n'en pouvais plus d'insomnie et de douleur. On me pressa d'aller me coucher un instant. Je fus pris aussitôt d^une grosse fièvre, et le médecin déclara que j'avais contracté la maladie. Etlectivement, elle est contagieuse. J'éprouvais un violent mal de tête et des douleurs très vives daus tous les os. Au moment de ma plus grande souffrance, un chrétien entra en courant dans ma chambre. « Père, l'évoque se meurt !... » Ce coup de foudre mélectrisa. Je ne sentis plus rien. Je me levai en toute hâte, et je volai aux genoux démon père. Il méprit la main et tourna les yeux vers moi avec un air de satisfaction. J'essayai de réciter les prières pour la recommandation de l'âme, mais les larmes et les sanglots m'ôtaient la vue et la parole. Alors, je me laissai aller à Télan de mon cœur et lui suggérai tout ce que le bon Dieu m'inspira. Il essaya, à plusieurs reprises, de prononcer les saints noms de Jésus, Marie, Joseph. Mais il ne put qu'une seule fois prononcer le seul nom de Jésus. Il avait l'air calme et levait souvent les yeux au ciel avec amour.

« Les chrétiens présents, au nombre de cent cinquante, vinrent encore une fois recevoir sa bénédiction. Un catéchiste tenait sa main soulevée pour donner aux fidèles la facilité de baiser l'anneau ; mais je remarquai que presque tous, au lieu de l'anneau, baisaient sa main, qu^ils collaient contre leurs lèvres et'arrosaient de leurs larmes. C'est au milieu de cette attendrissante cérémonie, le 22 avril à cinq heures du soir, que sa belle âme, se dégageant doucement des liens du corps, s'envola sans efi^ort dans le sein du divin Maître des apôtres, qu^'il avait si généreusement servi.

« Inutile de vous dire les cris de douleur, et presque de désespoir, qui éclatèrent au milieu de cette foule d'orphelins entre lesquels j'étais le plus à plaindre,

« Vers le milieu de la nuit, après avoir donné un libre cours à notre douleur, nous enveloppâmes tout le corps de soie en rames que nous assujettîmes avec de larges bandes de soie blanche ; puis nous le revêtîmes d'une belle robe de soie rouge, donnée par un riche chrétien ; nous lui mîmes ensuite les ornements pontificaux, et nous l'exposâmes dans le sanctuaire de Péglise. . « Le lendemkin, en célébrant le saint sacrifice, je ne pouvais retenir mes larmes ; tous les chrétiens pleuraient aussi : mais ce n'étaient pas de ces larmes étudiées dont est si prodigue la Chine païenne, c'étaient de ces larmes qui partaient du cœur, et qui témoignaient d'une douleur profonde. Et comment, à moins d'être de bronze, ne l'auraient-ils pas pleuré ? Ils perdaient un père qu^ils voyaient tous les jours se sacrifier si généreusement pour eux ; ils avaient compris son dévouement. Pendant quatre jours et quatre nuits le chant

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des prières ne discontinua pas. Tous les chrétiens, hommes et femmes, s'étaient divisés en différents chœurs qui se relevaient successivement auprès des restes vénérés, pour chanter l'office des morts ; et quand, après le quatrième jour, je les engageai à ne plus venir la nuit, craignant qu'ils ne se fatiguassent : « L'évêque n'avait pas peur de se fatiguer pour nous, répondirent-ils ; la nuit, le jour, par le froid et la pluie, il était toujours prêt à se mettre en route pour le salut de notre âme. » Cependant, par obéissance, ils ne vinrent plus qu'à certaines heures du jour.

(( Le dimanche soir, le corps ne répandait encore aucune odeur ; toutefois, à cause de la grande chaleur, nous jugeâmes à propos de le renfermer dans le cercueil. On appliqua à l'extérieur plusieurs fortes couches de vernis de Chine, et nous attendîmes^ pour les obsèques, que les missionnaires fussent réunis. »

Ceux-ci avaient été, dès les premiers jours, prévenus par Faurie de la gravité de la maladie, et ils s'étaient aussitôt mis en route pour Kouy-yang. Mais aucun d'eux ne put arriver à temps pour voir encore vivant le vénérable évoque. « Dès le lendemain de mon départ, raconte Lions \ je rencontrai un nouveau courrier qui me remit un billet... J'abaissai mon chapeau et me mis à pleurer ; puis je pressai le pas et je fis mes, sept journées en trois et demie ; j'espérais voir Monseigneur encore une fois. Vain espoir ; à mon arrivée, il venait d'être cloué dans son cercueil-. »

i Journal de Lions, p. 55.

- La nouvelle officielle de cette mort fut transmise au Séminaire des Missions- Etrangères par la lettre suivante :

(( Nous avons l'honneur de vous faire part de la perte très douloureuse que la mission du Kouy-tcheou (Chine) vient de faire en la personne de Mgr Etienne Raymond Albrand, évêque de Sura, Vicaire apostolique, décédé en sa maison de résidence, située à Kouey-yang-fou, ville capitale de la province, le 22 avril dernier, à cinq heures du soir, muni des sacrements de l'Eglise, notre mère. Sa Grandeur était âgée de 48 ans 17 jours, et en avait passé 22 dans les missions d'Asie.

a Nous n'avons trouvé dans les papiers de Mgr de Sura aucun testament ni disposition quelconque relativement aux biens patrimoniaux qu'il peut posséder en France. Mg'' Albrand n'était possesseur dans cette mission d'aucune propriété ni d'aucun objet mobilier.

« En foi de quoi nous avons tous apposé notre signature, ce 14 mai 1853.

« L'abbé Paul Perny. F. L. Lions.

<c S. MiHiÈRES. Faurie.

« Nous attestons que les quatre signatures ci-dessus sont autographes,

(( N. E. LiBoiB.

« Vu pour la légalisation des signatures ci-dessus, par nous, chancelier intérimaire de la légation de France en Chine.

« Macao, le 23 août 1853.

« Comte DE CouRCY.

« P. MouNicou.

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FIN DE L EPISCOPAT D ALBRAND

Les funérailles eurent lieu le 2 mai ; en sa qualité de plus ancien missionnaire et de supérieur intérimaire du Vicariat, Perny célébra la messe et fit l'absoute. « Il ne fallait pas grande éloquence pour mettre l'auditoire en pleurs et en sanglots, écrit-il'. Je devais faire l'éloge du cher prélat défunt, mais trop saisi moi-même de douleur, je ne pus qu'achever avec peine le saint sacrifice M. Lions adressa quelques paroles onctueuses qui trouvèrent bien vite le chemin de tous les cœurs. »

« Nous aurions voulu, ajoute Faurie% conserver les précieux restes de notre premier évêque, dans la première église de cette province, érigée par lui, et qui lui avait coûté tant de peine et de sollicitude. Mais c'eût été choquer de front les préjugés du pays. Nous craignîmes que les néophytes n'en parlassent au dehors, et que les païens n'en prissent occasion de nous molester. Nous les déposâmes donc dans un jardin à côté de l'église^ , nous proposant d'y élever un petit monument, aussitôt que nous le pourrions sans inconvénient : ce sera, j'espère, Fannée prochaine. »

La mort d'Albrand était une très grande perte pour le Vicariat naissant du Kouy-tcheou, dont il était véritablement l'âme ; les regrets unanimes des missionnaires le proclamèrent éloquemment ; aucun d'eux, d'ailleurs^ n'avait attendu sa disparition pour faire son éloge. Voici les paroles de Lions, qui avait, à plusieurs reprises, partagé ses travaux* :

« Je suis avec lui véritablement comme un fils avec son père, ou plutôt comme deux frères, car son humilité, qui me confond, le ferait mettre bien au-dessous de moi, s'il était possible. Je fais mon noviciat sous un bon maître sous tous les rapports, et pour la langue, et pour les vertus, et pour le ministère apostolique. Plus je le connais, plus je l'apprécie, l'estime et l'aime. D'après ce que j^ai vu parles lettres de M. Perny, il n'a pas moins bonne opinion de lui et ne l'aime pas moins que moi ; humble missionnaire, apôtre zélé et habile, caractère aimable, ce zélé pasteur a souffert, lui seul, tous les maux que ses brebis ont eu à endurer; aussi je vois sa longue barbe blanchir h vue d'oeil. »

« Je^ ne saurais vous dire tous les efforts qu'il a fait, pour convertir tous les pécheurs, et souvent, après avoir tout mis en œuvre pour leur conversion, il ajoutait, les larmes aux yeux : « Enfin, mes chers chrétiens, que voulez- vous que je fasse pour vous? Voulez-vous mon

' \ . M.-E., vol. 544, p. 272. Lettre à M. F. Albrand, 14 mai 1853.

- /ic de itfgr Albrand, p. 360.

^ Entre l'église et l'école des filles.

* A. M.-E., vol. 544, p. 23. Lettre à M. Fr. Albrand 25 janvier 1849.

* A. M.-E., vol. 544, p. 300. Lettre à M. Fr. Albrand, mai 1853.

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FIN DE L EPISCOPAT D ALBRAND

sang? Que ne puis-je le verser pour chacun de vous ! » Souvent il répétait d'un air de conviction. « Ce sont mes péchés qui font obstacle aux grâces de Dieu en faveur de cette province. »

Faurie ne parle pas autrement' : « Le chef de cette mission est véritablement un apôtre. Tous les jours et à chaque instant du jour, j'ai sous les yeux l'exemple de la charité et du renoncement apostoliques. Je sens que les exemples de Monseigneur me nourrissent, sa foi me fortifie. On ne peut pas être auprès de lui sans sentir s'infiltrer en soi cet esprit du missionnaire qui déborde en lui de toutes parts. »

En dehors de la mission, son zèle était connu et apprécié, et. le Vicaire apostolique de Malacca^ Boucho', lui rendait cet hommage en exprimant ses vifs regrets ^ : « C'est une perte bien grande pour cette naissante mission, perte qui ne sera pas facile à réparer, vu l'esprit apostolique qui animait ce laborieux prélat. Ses excellentes qualités l'avaient rendu cher à ses collaborateurs et il était très aimé de son troupeau. »

Les chrétiens chinois, à Siam, n'avaient point perdu le souvenir du missionnaire qui avait été l'initiateur de l'évangélisation de leurs compatriotes à Bangkok* : « Quand ils ont appris la nouvelle de sa mort, écrit Marin % ils ont montré un zèle admirable, soit à Bangkok, soit dans les provinces qu'il avait éclairées des lumières de la foi, pour prier pour le repos de son âme. Je dis la sainte messe pendant qu'ils chantent leurs prières, et je vous assure que j'ai entendu les mots « l'âme d'Etienne », bien des fois. Les chrétiens de mon district, comme ceux de Bangkok, se sont cotisés pour lui faire dire des messes. Enfin, pour en conclure ^ je vous assure que la mémoire de M*'' Albrand est en bénédiction à Siam. »

Par l'ardeur de son zèle et la sainteté de sa vie, Albrand méritait ces hommages et ces regrets. Placé à la tête d'un Vicariat naissant, de trois ou quatre prêtres, de quelques catéchistes, il avait su grouper les volontés, développer les énergies, ébaucher des œuvres, augmenter le nombre des fidèles, composer des ouvrages qui ont continué ses prédications, jeter un regard clairvoyant sur des questions d'intérêt général ; en un mot il avait été un chef excellent.

L'année qui suivit sa mort, la mission acheta non loin de Kouyyang, à Lou-tsong-koan, une assez vaste propriété, et l'on y construisit le tombeau du vénéré défunt.

lA. M.-E., vol. 544, p. 233. Lettre à M. Fr. Albrand, 27 avril 1852.

^Mémorial de la Soc. des M.-E., pp. 39, 219, 223, 304.

» A. M.-E., vol. 902, p. 1521. Mgr Bouche à M. Fr. Albrand, Pinang 1»'' août 1853.

*A. M.-E., ^ol. 890, p. 1379.

» Mémorial de la Soc. des M.-E., pp. 64, 220, 407.

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FIN DE l'ÉPISCOPAT D'aLBRAND

Pendant les travaux, il y eut quelques rumeurs parmi les païens qui se demandèrent le but de cet édifice, et dans leur de'fiante ignorance ne furent pas éloignés d'y voir le commencement d'une forteresse. Le sous-préfet de Kouy-yang envoya un de ses secrétaires se renseigner près de l'entrepreneur païen, qui lui expliqua que ce monument devait servir de tombeau à un des maîtres de la religion du Seigneur du ciel. Le mandarin se tint pour satisfait. Peu après, la famille mandarinale Yang, dont le tombeau est à mi-route entre Kouy-yang et Lou-tsong-koan, intenta un procès à l'entrepreneur parce que, disait-elle, cette tombe était trop près de celle de ses ancêtres ; mais elle perdit sa cause et il fut déclaré que le prétexte allégué par elle n'avait aucune valeur ^

Ce tombeau se composait d'une crypte et d'un petit oratoire dans le goût chinois. Dès que le travail fut terminé, on y transporta les restes de l'évêque. « La cérémonie, raconte Perny% eut lieu le 23 août 185i, avec une pompe qui ne s'était jamais vue à la capitale du Kouy-tcheou.

« Trois jours auparavant, nous avons exhumé le cercueil du vénérable défunt du monument provisoire qui l'entourait. Il a été placé dans le sanctuaire de l'oratoire de la ville. Les familles aisées se sont portées, avec le plus admirable empressement, à fournir une foule de pièces de soie de toutes couleurs, pour orner la chapelle selon le goût chinois. Pendant les trois jours consécutifs, l'office des morts a été chanté, sans relâche, à deux chœurs, par les néophytes de la ville et ceux du voisinage accourus pour la cérémonie. Le troisième jour, toute la chrétienté se pressait dans Toratoire comme aux jours de grandes fôfces. Avant l'absoute, je fis Toraison funèbre du digne évoque dont nous pleurons tous la perte. 11 ne fallait pas faire grands frais d'éloquence pour trouver le chemin du cœur de chacun de mes auditeurs. Aussi, dès le début jusqu'à la fin, ce ne fut qu'un sanglot continuel, pendant lequel, je dus souvent m'arreter pour donner moi-même un peu de repos à la douleur qui pressait bien vivement toutes les puissances de mon âme. Les dernières prières de l'Eglise achevées, le convoi se mit en marche. Une énorme croix, portée par un lévite en aube, ouvrait la marche ; chacun des enfants de nos écoles tenait, d'une main, un oriflamme qui portait une sentence chrétienne, et, de l'autre, un cierge allumé. Nous avions préparé des bannières à la mode d'Europe ; sans être fort riches, leur effet fut presque merveilleux, dans ce pays oii l'on n'avait jamais rien vu de pareil. Ce qui frappait surtout la foule, c'est

1 Journal de Lions, p. 62.

2 A, M.-E., vol. 5H, p. 395. Lettre à M. Barran, 4 sept. 1854.

FIN DE L EPISCOPAT D ALBRAND

la gravité, le recueillement de tous les chrétieDS qui formaient le cortège et marchaient en procession. L'office des morts du rituel chinois était chanté dans les rues par plusieurs chœurs de néophytes, dont quelques-uns jouaient des instruments de musique qui donnaient au chant une solennité vraiment imposante. Aussi ne sauraisje vous dépeindre l'étonnement, l'admiration, Tébahissement de la foule compacte, qui se pressait dans toutes les rues que traversait le convoi funèbre. Souvent j'ai vu des convois de mandarins, les curieux ne manquent pas le long du trajet. Depuis ceux qui font partie du convoi jusqu'aux curieux, c'est un tumulte, un désordre, des cris s'entre-croisant dont vous ne pouvez avoir une idée. Aux obsèques de notre digne prélat, c'était, au contraire, un silence incroyable. La foule avide semblait même contenir son haleine ; personne n'avait le temps de songer à son voisin, tant la nouveauté de ce spectacle faisait impression. Ce qui jetait aussi dans l'étonnement les curieux, c'était de voir un bataillon de satellites escorter le convoi, comme pour le protéger et l'honorer tout à la fois.

« Est-ce que le gouverneur de la ville s'est fait chrétien, demandaient bon nombre de gentils ? Présumant que la foule serait grande, j'avais, par précaution, demandé et obtenu du prétoire qu'un bataillon de satellites accompagnât le convoi. L'effet produit par notre pompe ayant dépassé tout ce que nous pouvions même désirer, le secours des satellites, pour maintenir l'ordre, fut inutile ; nous n'avions pas prévu que les païens verraient, dans la présence des soldats chinois, un honneur rendu à notre vénérable défunt. J'ajoute encore ceci, les impressions s'effacent incroyablement vite dans ce pays. L'impression produite par les obsèques de M^'" de Sura a été telle que les gentils en parlent encore beaucoup entre eux et que ceux qui n'en ont pas été témoins paraissent en avoir un grand regret.

« Sur une dizaine de brancards élégants et richement ornés, nous avions placé nos plus belles images et nos cadres de l'oratoire. Ces tableaux excitaient l'admiration. Je vous signalerai surtout une image qui frappait davantage la foule, au point que, tout le long du trajet, on remarquait des païens qui se la montraient du doigt : c'est la « Vierge à la chaise ». A la suite de ces brancards marchaient, sur deux rangs, une trentaine de Chinois revêtus d'habits blancs, de nos aubes les plus jolies, et psalmodiant l'office des morts. Deux énormes cassolettes, d'un travail fort riche, portées sur deux brancards, répandaient dans les rues, un nuage de fumée d'encens et autres parfums du pays : chaque brancard est porté par six ou huit hommes. Des vases remplis d'eau bénite, des reliquaires et autres objets sacrés, dont la forme et les ornements étaient tous variés, étaient pareillement portés sur des brancards. Les insignes épiscopaux

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FIN DE L EPISCOPAT D ALBRAND

venaient à la suite et n'attiraient pas médiocrement les regards, commes vous le devinez facilement. Une pièce de toile blanche, qui avait bien 40 mètres de long, était attachée au bout de la machine qui portait la bière. Des néophytes, en habits de deuils, soutenaient, sur deux rangs, cette longue pièce de toile blanche. Une trentaine d'hommes portaient le cercueil qui n'apparaissait pas au dehors. Une machine carrée, ornée de différentes soieries, de draperies rouges recouvertes de pièces de tulle, nos plus jolis bas d'aube, surmontée d'un dôme que couronnait une magnifique croix sur laquelle on lisait rinscription : vùa mutatur, non tollitur ; cette machine, disje, dérobait le cercueil aux regards. Les enfants de notre collège, les principaux chrétiens, revêtus d'habits de deuil^ suivaient le char funèbre et formaient comme le deuil officiel. Plus de ceni chrétiens portés en chaise ou litière fermaient la marche du convoi. Vu là, longueur du cortège, la gravité de cette pompe funéraire, il lui fallut plus de quatre heures pour arriver au lieu de la sépulture. J'avais envoyé, la veille, le cher M. Payan à la campagne pour tout disposer et recevoir le convoi. Vous savez que nous avons préparé, sur le sommet d'un monticule, "un caveau taillé dans le roc et voûté bien solidement. Un oratoire, dans le goût de l'architecture chinoise, le surmonte. Nous l'avons dédié à Notre-Dame du Kouy-tcheou. Ce lieu sera pour nous un touchant pèlerinage. Dispersés à travers la province, souvent nous viendrons en esprit nous prosterner aux pieds de la divine Vierge, et songer à ceux de nos frères bien-aimés dont la dépouille mortelle reposera dans le caveau. Lors de nos réunions annuelles, il nous sera doux de venir célébrer la sainte messe dans cet oratoire consacré à Notre-Dame du Kouy-tcheou et nous y entretenir, en commun, dans l'effusion de nos âmes unies par la divine dilection, des grandes leçons que donne la mort.

« M. Faurie, M. Thomas Lo et votre serviteur avaient pris les devants sur le convoi. Nous fûmes étonnés de trouver déjà une foule compacte de néophytes au lieu de la sépulture. Nous reçûmes la bière à son arrivée, sous le portique de l'oratoire, revêtus chacun des habits sacerdotaux. Après les prières de l'Eglise, le service divin fut célébré par M. Payan. Je fis l'absoute, en qualité de doyen de la mission. Puis, le cercueil fut descendu dans le caveau à la place marquée pour les évêques de la mission. Une inscription chinoise sera placée au-dessus de l'endroit qu'occupera dans le caveau chaque cercueil des confrères. J'en ai rédigé une en chinois pour S. G. et elle va être posée un de ces jours-ci. M*"" Albrand est le premier missionnaire qui ait fait un séjour au Kouy-tcheou ; il est aussi le premier évêque qui ait dirigé directement la mission. Sa Grandeur est le premier Européen dont les cendres reposent sur cette

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terre lointaine. Le souvenir de ses vertus vivra longtemps dans Tesprit et les cœurs des néophytes du Kouy-tcheou. Eux aussi veulent aller souvent en pèlerinage à Notre Dame du Kouy-tcheou, pour s'y rappeler les exemples et les exhortations de leur pontife bien-aimé ; de la sorte, il sera vrai de dire que leur pasteur prêche encore après sa mort. Defunctus loquitur. »

Voici la traduction de ^inscription dont parle Perny ^ :

Feu l'évoque Etienne, deuxième^ pasteur de cette province, né le 16 de la 2'^ lune de Tan XI de Kia-kin. Il eut soin dans sa conduite de s'éloigner de tout péché. Sa ferveur dépassait celle de tous.

Après avoir reçu les ordres sacrés, se dévouant à la gloire de Dieu et au salut du prochain, sans crainte des difficultés et des dangers, il parcourut beaucoup de provinces ; les œuvres qu'il accomplit se compteraient difficilement. Pendant les quatre années qu'il administra la mission de cette pro vince, avec quel zèle il servit Dieu et aima le prochain ! Tous, jeunes et vieux, ont participé à ses faveurs, les vivants et les morts ont également joui de ses bienfaits.

Ses mérites étant accomplis, le Seigneur l'appela à lui dans le ciel, le 15 de la 3'' lune de Tan 111 de Hien-fong.

En lui s'accomplit la parole de l'Ecriture : « La mémoire de celui qui est aimé de Dieu et des hommes restera éternellement et arrivera au bonheur. »

Nous gravâmes cette inscription pour perpétuer sa louange^.

Dans son récit Perny n'a pas donné place à un fait que lui-même raconta pendant son voyage en France, en 1838-1859, et que Faurie consigna plus tard dans le Journal de la mission'' :

« Le cercueil s'étant trouvé rempli d'eau, nous dûmes retirer le corps, pour le placer dans un cercueil neuf. Le corps était encore entier, et je pus, à Faide du catéchiste Laurent Ouang (décapité pour la foi en 1858), l'enlever tout d'une pièce, pour le déposer dans le nouveau cercueil. Nous ne fîmes pas cette opération sans émotion, et sans un certain trouble. Nous fermâmes aussitôt la bière, qui fut mastiquée et vernissée avant d'être portée à l'église. La nuit suivante, je rêvai à l'opération de la veille , et dans mon songe , je voyais distinctement dans la bouche entr'ouverte de M«'" Albrand sa langue rose et vermeille. A mon réveil, je me souvins que pendant l'opération j'avais vu la même chose, mais que par suite de mon trouble je

' A. M.-E., vol. 544, p. 1069.

2 Nous ne savons pour quels motifs l'auteur a écrit deuxième pasteur. Si l'on compte les deux anciens Vicaires apostoliques Turcotti et de Visdelou, Albrand est le troisième. Veut-il faire allusion à la nomination de Desflèches?

5 Le cercueil de Mgr Albrand est au milieu de la crypte, en avant et à droite sont ceux de MM. Payan et Gilbert; à gauche ceux MM. Chemier et Thieulant.

* Journal de la mission du Kouy-tcheou. Octobre 1867.

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FIN DE L EPISCOPAT D ALBRAND

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n'avais pas eu la présence d'esprit de constater ce fait extraordinaire. M. Perny et le prêtre chinois Thaddée Yang (massacré pour la foi le l*"*^ août 1 865) , qui avaient été présents à l'ouverture du cercueil, eurent le ipGiême songe et se rappelèrent très distinctement avoir vu comme moi la veille la langue fraîche et colorée, comme celle d'un homme vivant. Le reste des chairs était encore en place, mais de couleur terreuse. Nous n^eûraes pas la pensée de rouvrir le cercueil pour nous assurer de la chose. »

En 1867, les missionnaires du Kouy-tcheou prièrent instamment Faurie de faire de nouveau ouvrir la tombe de son prédécesseur et d'examiner le corps. Le Vicaire apostolique se rendit à leurs instances le 22 octobre, et le même jour il rédigea le récit suivant* :

« Aujourd'hui ont pu se réunir avec moi pour cette circonstance MM. Lions, Vielmon, Sabattier, Bodinier, Guichard, Largeteau, Esslinger et Gennevoise missionnaire en route pour le Kouang-sy. A 9. h. M. Lions (doyen de la mission, qui a vécu le plus longtemps avec M**' Albrand) a chanté une messse solenr.clle de Requie?n dans la chapelle du séminaire, et moi j'ai fait l'absoute. Après la messe, nous nous rendons tous au caveau. Le cercueil est ouvert en notre présence ; le corps ne répand absolument aucune odeur ; les chairs de la figure sont réduites en cendres ; la langue seule conserve toute sa consistance, mais elle est noire et desséchée. Nous la tirons à diverses reprises avec des pincettes ; elle reste parfaitement adhérente à sa place... nous ne visitons pas le reste du corps.

« Si ce fait est extraordinaire, il n'étonne aucun des missionnaires qui ont connu M^'^ Albrand. Tous savent qu'il était surtout remarquable et infatigable dans son zèle à prêcher, tant aux chrétiens qu'aux païens. Tous les cliétiens du Kouy-tcheou l'ont en grande vénération et parlent toujours de lui comme s'il n'était mort que d'hier^. »

1 Journal de la mission du Kouy-tcheou. Octobre 1867.

' Un phénomène se produisit lors de la mort de Mgr Albrand qui apparut à un jeune missionnaire, M. Payan, destiné au Kouy-tcheou et alors à Hong-kong ; voici le récit que ce dernier en fait :

« Une dizaine de jours avant l'arrivée du courrier qui est venu à Hong-kong nous porter la nouvelle de sa mort, une belle nuit, je m'éveille doucement et j'aperçois au pied de mon lit une personne vénérable en chape avec une figure brillante à ne pouvoir trop la fixer, seulement au front il y avait une barre noire de la largeur d'un travers de doigt et de la longueur du pouce ; cette barre traversait le front en diagonale. La barbe longue donnait un air vénérable qu'il m'est impossible de décrire. Nous restons en face l'un de l'autre, environ 10 minutes, sans qu'il me vienne en pensée de lui demander qui il est. Plus tard, mon plus grand regret a été de ne pas avoir pensé à cela, pour voir ce qu'on désirait de moi. Quand cette personne a eu disparu, j'ai cherché à deviner qui ce pouvait être. Cette figure ne ressemblait pas du tout aux évêques que j'avais connus. Cependant je voyais

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Coup d'œil sur les difficultés de l'apostolat.

Malgré le zèle qu'il déploya et les qualités dont il était doué, Albrand travailla pendant trop peu d'années dans la province et se heurta à trop d'obstacles, pour que le catholicisme fit, sous son gouvernement, de très rapides progrès.

Quand il arriva au Kouy-tcheou il trouva environ 1200 catholiques ; lorsqu'il mourut six ans plus tard, on en comptait environ 2000 à 2200, dont « la moitié ' de mendiants, un quart vivant au jour le jour, restent donc 500 fidèles formant 70 à 80 familles possédant quelque chose, mais elles sont à quinze ou au moins à dix journées les unes des autres. »

Ces chiffres n'ont évidemment rien de merveilleux ; dans la petite troupe apostolique ils n'avaient cependant découragé personne; on ne s'y attarda ni à gémir ni à désespérer. On était venu pour travailler à l'extension du règne de Jésus-Christ, on y a travaillé par tous les moyens. Ces moyens sont assez nombreux en théorie ; en pratique, ils se sont réduits à très peu de choses, faute de ressources en hommes et en argent. Lions, qui est la modération même, étudie comment on aurait pu développer la mission ; il rencontre partout des obstacles qui arrêtent l'essor tant désiré. Les pages suivantes de celui qui sera missionnaire au Kouy-tcheou pendant 2i ans et évêque pendant 21 ans, exposent très nettement ce que les ouvriers évangéliques voulaient, ce qu'ils pouvaient et surtout ce qui leur était impossible ^

que c'était un évêque. D'ailleurs, me disais-je, les évéques de France n'ont pas de barbe. C^est donc un évêque missionnaire. Sur ce, j'ai pensé tout de suite à Mï"" de Sura ; car pourquoi d'autres seraient-ils venus me voir, moi ? Cette figure rayonnante ne me faisait aucun doute que c'était celle de quelqu'un mort dans la grâce de Dieu, car jamais je ne me serais imaginé une figure aussi belle. Je me dis tout de suite : donc Mgr Albrand est mort. Je dis les messes dusage, quoique un peu sous condition cependant. Je n'en dis mot à personne, mais j'avais la conviction que sous peu de jours nous aurions des nouvelles. Aussi quand le courrier est arrivé, cette nouvelle ne m'a pas surpris le moins du monde, parce que je l'attendais impatiemment. A mon arrivée au Kouy-tcheou, on m'a montré un portrait de Sa Grandeur qui ne concorde pas mal avec la figure que j'ai vue, en tenant compte de la beauté ou du lumen glorise. {A. M.-E., vol. 544, p. 491. Lettre à M. F. Albrand, 27 avril 1856 )

lA.M.-E., vol. 544, p. 133.

-A. M.-E., vol. 544, p. 105. Lettre aux direct, du Sém., 30 juillet 1850.

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PIN DE l'É1>ISC0PAT d'aLBRAND

« Il arrive parfois que, pendant la visite du missionnaire, les chrétiens exhortés par lui et aidés du catéchiste qui l'accompagne partout, amènent quelques païens qui commencent par adorer le Maître du ciel ; mais, le missionnaire étant reparti, il ne se trouve personne parmi les chrétiens qui ait assez de zèle et surtout de loisir pour s'occuper de l'instruction de ces nouveaux prosélytes , non moins occupés que les chrétiens ; souvent Tannée suivante ces néophytes sont plus loin de la foi que jamais. Le proverbe dit : qu'il faut battre le fer lorsqu'il est chaud ; il en est de même des néophytes ; si on les néglige dès le commencement, ou ils abandonnent entièrement la foi, qu'ils ne connaissent pas encore, ou, s'ils ne l'abandonnent pas tout à fait, ils ne font bien souvent que de lâches chrétiens, à part celui qui, connaissant les caractères, s'instruit de lui-même.

« Je parle ici des païens qui avoisinent les chrétiens, mais à une demi-lieue, une lieue delà, qui les prêche? personne. 11 faut une providence toute particulière pour que, de loin en loin, l'un d'eux ait le bonheur d'entendre quelques mots de notre sainte religion, bonheur dont il ne se hâte point de profiter, vu, dit-il, qu'il ne sait ce que c'est, en entendant parler pour la première fois. Aussi, en prudent Chinois, qui ne veut point précipiter les choses, il renvoie le moment de la grâce à plus tard, ce qui égale jamais.

« La conversion des familles riches, par exemple à Hing-y-fou, chef-lieu de mon district, où se trouve la principale de mes stations de chrétiens, est difficile. La paroisse est en grande partie composée de mendiants qui, comme tous les autres chrétiens de l'endroit, sont logés hors de la ville^ dans de petites chaumières. Qu'on aille prêcher aux païens dans la ville, les uns se moquent de vous ; les autres, un peu plus modérés et plus honnêtes extérieurement, vous écoutent assez bien, puis, pour toute conclusion ils répondent: « Oui, ce que vous me dites là paraît bon, même très vrai, mais tous ceux qui professent cette religion sont des mendiants ou du moins tous pauvres gens. Si la religion chrétienne est vraie et seule vraie, comme vous dites comment se fait-il qu'il n'y a que quelques pauvres gens de la dernière classe qui la pratiquent, et comment se fait-il que parmi vous il ne s'en trouve pas un qui soit élevé au grade de mandarin ou à toute autre place dans l'Etat? Telles sont les réponses des gens, même de bas étage parmi les païens ; sans doute elles ne sont pas très conformes à la saine raison, surtout à la raison religieuse, mais que voulez-vous ? ces pauvres gens n'ont jamais lu l'Evangile. Ils raisonnent et ils croient raisonner juste, d'après les préjugés du pays.

(( Si nous prenons les petites villes, les grands villages et les petits qui sont nombreux ici, c'est môme plus attristant que dans les villes • car nos chrétiens, répandus dans une vingtaine d'endroits, presque

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FIN DE L'ÉP^SCOPAf d'aLBRAND

tous situés dans des lieux retirés, dans les montagnes, n'ont pas beaucoup de rapports avec les païens. Ainsi», dans tous ces vastes et nombreux pays oii l'on n'a jamais prêché la religion, comment l'y prêcher ou l'y faire prêcher? C'est là le problème que pour le moment, nous ne pouvons résoudre.

« Un médecin chrétien, instruit et bon prédicateur, que j ^engageais à prêcher, me proposait un moyen qui me semble bon, pour faire connaître la religion aux environs et ouvrir de nouvelles stations à la foi. Il ne demandait qu'une cinquantaine de taëls pour acheter une certaine quantité de bonnes médecines ; puis, il irait les vendre là où l'on n'a point encore prêché; il voudrait faire cela un peu en grand (ce qui convient à l'esprit chinois), ayant avec lui un autre catéchiste, afin de s'introduire chez les riches, leur parler et leur prêter des livres de religion, tout en donnant ou vendant ses médecines et visitant les malades. Ce moyen ne me paraît pas impraticable et sans espérances de succès ; mais où prendre les 50 taëls lorsqu'on n'a pas même 50 sapèques à donner, pour faire prêcher ?

« 11 y a un autre moyen : ce serait d'établir une famille ou deux de bons chrétiens dans les endroits où il n'y en a pas encore ; là, ils font bientôt des connaissances, et ils pourraient dès lors, eux ou un prédicateur qu'on enverrait pour les aider, commencer à prêcher la religion ; c'est je crois ce qu'on fait au Su-tchuen où Ton a des ressources, mais ici nous ne pouvons pas.

« Un autre moyen, ce serait d'envoyer tout simplement un ou deux bons catéchistes avec quelques médecines, et tout en baptisant les petits enfants malades, ils pourraient aussi prêcher la religion à qui voudrait les écouter ; mais il leur faut un viatique, plus d'un taël par mois ; or l'état actuel et ordinaire de nos finances ne nous permet pas de supporter de telles dépenses. Au reste, ce moyen, qui paraît le plus simple, n'est peut-être pas le meilleur, parce que, si les prédicateurs sont inconnus, ou si les païens ne connaissent aucun chrétien, il sera bien difficile de les convertir ; ils répondront : « Oui, vraiment, cette religion me paraît bonne et véritable, mais moi je ne la connais pas, je n'en ai jamais entendu parier, nous verrons plus tard, man-man, c'est leur réponse ordinaire. »

« Un autre moyen d'attirer les païens à la foi, serait d'user de la permission qu'on nous concède de bâtir des églises ; nous envoyons l'utilité par celle qui vient de s'élever à la capitale de la province ; si l'on bâtissait dans les principales stations de petites églises propres, pour y prier et y célébrer décemment les saints mystères, on attirerait les païens qui pourraient entendre prêcher la religion, et qui perdraient ainsi ce vieux préjugé que noys ne sommes qu'une vile secte proscrite par l'Etat ; car tant qu'ils ne verront pas publiés offi-

ï'tN OE L Éf ISGOPAT d'aLBRAND

ciellement les édits de l'empereur en faveur de notre sainte religion, quoi qu'on leur dise, ils ne laisseront pas de croire que Tempereur défend notre religion ; ce qui les confirme encore plus dans ce sentiment, c'est qu'ils voient de temps en temps des persécutions ici ou ailleurs, et ils n'ont jamais vu les édits qui les empêchent; à Hingy-fou surtout, où sont plus de ISO chrétiens, la principale station après Kouy-yang, là où comme dans cette dernière ville, la persécution a fait tant de mal, une petite église de mille et quelques centaines de francs serait bien nécessaire, pour nous laver la face, aux yeux des païens, de la flétrissure qu'a imprimée aux chrétiens la dernière persécution, et attirer insensiblement les païens à la foi ; mais là comme ailleurs comment bâtir cette église ? Les chrétiens, tous pauvres, ne peuvent contribuer en rien, excepté par quelque travail, et encore faut-il pour le moins les nourrir ; or nous, avec nos ressources, nous ne pouvons faire ces dépenses.

« M. Perny, homme de talent et à grandes vues, proposait à Ms"" Albrand, un moyen qui est, à mon petit avis, le meilleur et le plus propre pour assurer à cette mission un avenir heureux et stable, avec chance de succès ; c'était d'établir un grand collège, où Ton foimerait à la fois des élèves au latin et au chinois, pour un clergé indigène, de bons jeunes gens aux lettres et à la vertu pour faire de bons maîtres d'écoles et de bons catéchistes, afin de les disperser plus tard dans la province et propager la religion, des maîtresses d'écoles et môme des vierges, si la vocation et leur patrimoine leur permettaient de faire des vœux. Il est hors de doute que cet établissement serait d'une très grande utilité pour obtenir quelques succès, tant soi peu importants et durables ; mais notre évoque fut obligé de répondre que le projet était prématuré vu l'état de nos finances. » Avec ces moyens. Lions propose encore l'installation d'écoles, de pharmacies nombreuses, l'envoi de baptiseurs à travers la province, et toujours il en revient au manque de ressources ; puis il conclut: « Maintenant, à la différence de ce qui se passait aux premiers siècles de l'Eglise, la Providence ne se sert guère que des voies ordinaires pour propager notre sainte religion. Or les moyens, comme je viens de le dire longuement, nous manquent presque tous. »

Passant ensuite aux obstacles, le missionnaire les résume ainsi : « 1° notre pauvreté; 2" la pauvreté de nos chrétiens avec lesquels les riches païens n'oseraient venir se mêler ; 3° la grande cupidité des Chinois, par conséquent, grande passion de s'enrichir , grande inquiétude et peur de perdre leurs richesses par la persécution qui, dans ces pays, s'attaque toujours à l'argent, par conséquent, crainte de la persécution, c'est le 4^ obstacle et l'un des plus grands ; 5*^ la corruption ; 6° Torgu^eil qui fait mépriser une religion qui vient de

FIN DE L EPISCOPAT D ALBRAND

Tétranger; 7" j'oubliais une conséquence de leur cupidité pour les richesses, ce sont les rapines et injustices de tout genre, ou au moins de quelque genre, oii plusieurs sont enveloppés sans pouvoir ou plutôt sans vouloir s'en tirer ; 8" enfin, et celui-ci est ou va devenir bientôt le capital : c'est Topium provenant du pavot dont le territoire du Kouy-tcheou se trouve presque entièrement couvert dans les beaux mois d'avril et de mai ; ce serait peu de le planter, si on en faisait un autre usage^, mais c'est que bientôt tout le monde fumera l'opium; le pauvre avec ses vieux haillons qui ne peuvent couvrir ses misères le fume, le riche le fume, môme parfois les petites filles de 10 à 11 ans jusqu^'au vieillard décrépit le fument ; et ce qui est étonnant, c'est qu'un bon nombre de ceux qui ont adoré Dieu pour se faire chrétiens sont fumeurs ou fumeuses ; il y en a même qui ont une foi admirable ; que faire avec de tels néophytes, car il est difficile qu'ils puissent se corriger, malgré leur bonne volonté? C'est une question surtout pour cette province que l'opium, car dorénavant je prévois qu'il y aura toutes les années un certain nombre de ces fumeurs qui voudront se faire chrétiens, et à qui il sera bien difli cile pour ne pas dire impossible de se corriger. »

Telle était la marche de la mission du Kouy-tcheou, assez rapide, si Fon considère le passé ; lente et difficile si l'on regarde uniquement les résultats obtenus et désirés. Mais enfin, cette jeune Eglise présente quelques espérances sérieuses ; nous allons voir à travers quelles péripéties son organisme, encore incomplètement formé, va peu à peu prendre son développement normal.

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