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CHAPITRE IX

SITUATION POLITIQUE ET RELIGIEUSE

Testament d'Albrand qui choisit Faurie pour successeur. — Refus de Faurie. — Votes en faveur de Perny. — Rome nomme Faurie qui refuse. — Echange de lettres à ce sujet. — Desflèches chargé de choisir un Vicaire apostolique pour le Kouy-tcheou.

Un an s'était écoulé entre la mort d'Albrand et ses funérailles solennelles telles que nous les avons racontées; nous allons revenir en arrière pour voir les faits qui se sont passés pendant cet intervalle.

Le premier, par ordre de date et peut-être aussi par importance pratique, fut le choix du successeur de l'é^vêque défunt.

Pendant son court épiscopat, entouré de prêtres jeunes - et peu nombreux, Albrand n'avait pas jugé à propos de prendre parmi eux un coadjuteur, quoiqu'il en eût obtenu le pouvoir de Rome. Cependant, avant de partir pour sa dernière visite pastorale, il avait fait un testament; et quelques jours avant sa mort, interrogé à ce sujet par Faurie, il avait répondu : « Vous trouverez mon testament dans tel tiroir. » Avant toute décision et même toute délibération, les missionnaires voulurent ^savoir si les dernières volontés du prélat contenaient quelques dispositions sur l'administration du Vicariat.

La veille des funérailles , avant même l'arrivée de Mihières, qui avait une longue route à parcourir pour venir de son lointain poste de Ou-tchoan, Perny, Lions et Faurie se réunirent pour prendre connaissance du testament : « Notre doyen l'ouvrit, raconte Lions', et je vis à sa figure que ce cher confrère fut bien étonné quand il lut : « Je nomme M. Faurie pour mon successeur. » M. Faurie rougit; M. Perny tâcha de contenir son émotion; pour moi, j'étais neutre. M, Mihières, à son arrivée, fut content. Dès lors, on commença à discuter sur la validité de la nomination. Cette

' Journal, p. 57.

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nomination par testament pouvait-elle donner la juridiction, le candidat n'ayant pas été consulté, et n'acceptant pas la charge ? Pour plus de sûreté, il fut résolu que, d'après le règlement de la Société, le plus ancien missionnaire gouvernerait jusqu'à la décision de Rome. En attendant, on écrivit le tout à Paris, et M. Faurie, avec l'assentiment des autres, écrivit fortement et catégoriquement qu'il n'acceptait pas, alléguant non sans raison sa jeunesse et son inexpérience. »

Telles sont, brièvement résumées par un des assistants^ la physionomie de la réunion et les décisions qui y furent prises. Quant à la lettre adressée au Séminaire des Missions-Etrangères par Faurie, en voici le passage principal ' :

Je vous prie, Messieurs, et vous n'aurez pas de peine à cela, de regarder ma nomination comme non avenue. Il ne serait pas nécessaire de vous en exposer les raisons ; toutefois voici les principales et les plus saillantes : 1° Je n'ai que 29 ans ; 2° il n'y a que 15 mois que je suis en mission ; d'où il résulte que : 1° je n'appartiens pas encore à la Congrégation (or, la la mission est confiée à la Congrégation) ; 2° je n'ai pas d'expérience et ne sais pas assez la langue ; 3° je n'ai pas la science théologique et pratique nécessaire pour résoudre les difficultés sans nombre qui peuvent embarrasser les missionnaires et qu'on propose ordinairement au Vicaire apostolique ; 4° par suite de mon inexpérience et de mon caractère un peu méridional, je n'ai pas la patjenceet la constance nécessaires pour traiter avec les Chinois.

D'après ces raisons, dont une seule suffirait pour m'éloigner du gouvernement de la mission, je déclare que je ne puis ni ne veux accepter la charge de Vicaire apostolique.

En conséquence, librement et sans y être forcé, ni physiquement, ni moralement, mais par le seul devoir de ma conscience, je signe la présente démission.

Le môme jour, Faurie adressa à la Propagande une lettre portant le même refus basé sur les mômes motifs.

En face de cette situation, les missionnaires crurent bon de suivre l'article 14 du chapitre IV du règlement général de la Société des Missions-Etrangères, ainsi conçu- :

Si un Vicaire apostolique meurt sans coadjuteur, et sans avoir désigné à la Sacrée Congrégation de la Propagande ou au Séminaire de Paris le sujet qu'il juge le plus digne de lui succéder, les missionnaires du Corps qui sont dans ce Vicariat choisiront entre eux, par voie de scrutin, celui qu'ils croiront, devant Dieu, le plus digne de remplir cette place ;et comme il serait à craindre que celui qui serait choisi refusât d'envoyer son nom,

1 A. M.-E., vol., 544, p. 289. Lettre du 15 mai 1853. ^ Ancien règlement, p. 52.

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les autres missionnaires l'enverront dans une lettre commune. Si aucun sujet n'a été désigné ni par le Vicaire apostolique défunt, ni par les missionnaires, le Séminaire de Paris proposera le sujet de cette mission qu'il croira, devant Dieu, le plus digne de cette place.

Les missionnaires se conformèrent à ce dispositif. Perny libella son vote dans les termes suivants ' :

Je soussigné, missionnaire apostolique, considérant: 1° QuèM^"" l'évêque de Sura, enlevé par une mort prématurée à notre affection^ n'a pas eu le temps de fonder cette mission;

2° Que les missionnaires de la province, quelques talents et capacité dont Dieu puisse les avoir favorisés, sont jeunes et sans expérience des affaires ;

3° Que, pour succéder dignement à Me"" Albrand, il faudrait un confrère qui, à l'ensemble des vertus apostoliques dans un degré éminent, joignît une longue expérience du ministère apostolique, une grande connaissance des mœurs chinoises, des vues larges pour les œuvres, etc, etc.

Sur ces considérants, forme le vœu. que le Saint-Siège, dans l'intérêt de la gloire de Dieu et la prospérité de cette Eglise naissante, mette à la tête de cette mission, en vertu de la sainte obéissance, M. Papin, missionnaire apostolique du Su-tchuen, ou, à son défaut, M. Favand, missionnaire de la même mission.

Telle est, devant Dieu et selon ma conscience, mon vote sur la présente question.

Le double choix de Perny n'était pas sans valeur ; Papin - et Favand ^furent deux excellents missionnaires, intelligents et .travailleurs. Le premier avait été longtemps provicaire de Pérocheau, qui avait voulu en faire son coadjuteur.

Le môme jour Lions émit son opinion dans les lignes suivantes* :

Après avoir invoqué les lumières de l'Esprit-Saint, et après avoir réfléchi mûrement et sérieusement devant Dieu, au sujet du choix d'un Vicaire apostolique pour la province du Kouy-tcheou ; pour le bien commun de cette mission, dans l'état actuel des choses, en cas que la démission du cher confrère M. Faurie Louis soit acceptée à Rome, je déclare voter librement et de plein gré pour l'élection de M. Paul- Hubert Perny, missionnaire de cette mission, que je crois le plus propre, le plus capable d'entre nous par son âge et ancienneté et surtout par ses talents, son expérience et ses vertus sacerdotales.

1 A. M.-E., vol. 544, p. 288. Kouy-lcheou, 15 mai 1853.

^ Pierre- Antoine Papin, né à Montlandon (Eure-et-Loire), le 14 avril 1810, parti de Paris le 24 janvier 1834 et du Havre le 12 naars suivant, provicaire en 1838 de Mgr Pérocheau, mort à Kiong-tcheou au Su-tchuen Occidental le 18 octobre 1880. (Compte-rendu de la Soc. des M.-E., an. 1880, p. 121.)

3 François-Xavier- Victor Favand, né àAubenas (Ardèche), le 12 novembre 1809, entré au Séminaire des Missions-Etrangères le 31 janvier 1833, parti le 24 janvier 1834, mort à Tchong-kin le 27 novembre 1873.

* A. M.-E., vol. 544, p. 285. Kouy-yang, le 15 mai 1853.

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Dans une lettre particulière à F. Albrand, supérieur du Séminaire des Missions-Etrangères, Lions ajoutait en parlant de Perny ' :

Ce confrère me paraît d'an caractère plus propre à gouverner les autres qu'à en être gouverné ; il connaît passablement le chinois, surtout les caractères, ce qui est très utile pour l'administration de la province ; mais quant à parler le chinois, il n'est pas habile, sa mauvaise prononciation et son ton français l'empêchent d'être bien compris des chrétiens et diminuent par conséquent les fruits de ses visites, inconvénient qui serait moindre, étant chargé de l'administration de toute la mission, vu qu'il ne ferait guère la visite des chrétiens ; d'un autre côté, son activité intellectuelle et son énorme correspondance, qui n'a guère de bornes que celles du globe, lui donnent plus d'expérience, et il estmieux en état de connaître toutes les missions. Une autre raison, c'est que M. Faurie est au petit collège, charge dont il paraît fort bien s'acquitter. »

Le vote de Mihières fut également en faveur de Perny - :

M. Faurie, désigné par M^" de Sura pour lui succéder au Vicariat apostolique du Kouy-tcheou, refusant d'accepter ; et, d'une autre part, pour nous conformer à l'article 14 du chapitre IV du règlement nous voyant obligés de faire un autre choix :

Après avoir bien réfléchi devant Dieu, mû par aucun motif humain, désirant seulement la plus grande gloire de Dieu et le bien de la mission, je crois, en mon âme et conscience, que M. Perny réunit, le mieux, les qualités nécessaires pour remplir la place de Vicaire apostolique du Kouytcheou.

Faurie, qui^ par suite de sa récente arrivée en mission, n'hélait pas encore membre de la Société des Missions-Etrangères % n'avait pas le droit de voter, il se contenta de donner son avis en le motivant ainsi* :

Quoique je n'ai pas encore voix délibérative, mais sur la simple invitation des confrères et parce que nous sommes peu nombreux dans la mission, je donne mon vote auquel le Conseil attribuera la valeur quil voudra.

Après avoir prié et bien examiné devant Dieu, je crois que M. Perny est celui d'entre nous qui réunit à un degré plus éminent la vertu, le ta-

1 A. M.-E., vol. 544, p. 302, Kouy-yang, mai 1853.

2 A. M.-E, vol. 544, p. 283. Kouy-yang, mai 1853.

' A cette époque il fallait deux ans de présence en mission. « Les ecclésiastiques membres dudit Corps sont ceux qui seront reçus et envoyés par le Séminaire de Paris, pour travailler sous les ordres des supérieurs des Missions, soit à l'éducation des clercs, soit à la conversion des infidèles, soit à l'administration des alFaires ; et cela après qu'ils y auront passé deux ans à la satisfaction et avec 1 approbation des dits supérieurs. [Lettres Patent, de 1775, art. XII. Règlement de i847chap. II, art. 3).

A. . \1.-S., vol. 5 44, p. 293. Kouy-yang le 15 mail853. ->.

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lent, le zèle et toutes les qualités nécessaires à un Vicaire apostolique, et je désirerais beaucoup qu'il fût à la tête de notre mission.

Ces votes furent adressés au Séminaire des Missions-Etrangères qui les transmit à Rome avec ses observations. En attendant la conclusion de cette affaire, comme Lions l'a dit précédemment, le gouvernement du Vicariat fut remis entre les mains de Perny, le plus ancien des missionnaires. Cette décision était conforme au décret du 29 décembre 1827, précisant un décret du 2 juillet de la même année.

Le refus de Faurie ne fut accepté ni par la Propagande ni par le Souverain-Pontife, qui, selon les traditions ordinaires en pareil cas, s'en tinrent à l'indication de l'évêque défunt. Le 27 mars 1854, le cardinal Fransoni expédia à l'élu un décret :

Dans lequel, disait-iP, Votre Grandeur verra quelles sont les intentions de Sa Sainteté, et apprendra quels sont ses ordres, de telle sorte qu'il ne nous reste plus qu'à engager affectueusement, dans le Seigneur, Votre Grandeur, à recevoir, avec l'obéissance qu'elles méritent, les volontés du Saint-Siège et à les mettre à exécution. Soyez persuadé que les secours du Ciel ne vous manqueront pas pour remplir une charge qui vous est confiée par l'expresse volonté et la sanction du Ciel, et à laquelle vous a appelé un prélat si estimé. Nous vous demandons d'avoir plus de confiance en Celui qui peut tout.

Le décret, dont le cardinal parle, était en effet fort explicite et il ordonnait très catégoriquement à l'élu d'Albrand d'accepter l'épiscopat. En voici la traduction^ :

La Sacrée Congrégation de la Propagande de la Foi a appris dernièrement que, bien qu'il se soit écoulé une année depuis le décès du très Illustre prélat, Mgr Etienne-Raymond Aibrand, évèque de Sura et Vicaire apostolique de la province de Kouy tcheou, en Chine, il n'a pas encore été pourvu au gouvernement de cette mission, alors que cependant ledit évèque, après avoir obtenu du Saint-Siège la faculté de se choisir un coadjuteur, avec le caractère épiscopal, sous le titre d'Apollonie in par tibus^ avec future succession en cas de décès, a usé de cette faculté, en laissant un écrit dans lequel il avait désigné le très estimé missionnaire, M. Faurie, comme évèque coadjuteur, avec droit de future succession, conformément aux termes des Lettres apostoliques ; mais que ces dispositions sont restées sans effet, non parce que l'on ignorait les volontés de l'évêque de Sura à l'époque de sa mort, mais surtout parce que le coadjuteur élu, pour des raisons sérieuses présentées à l'appui de sa résolution, a ofïert sa démission à la Sacrée Congrégation, par lettres du 15 mai 1853, en abandonnant l'administration du Vicariat, selon la cou-

1 A. M.-E., vol. 549', p. 131. '

'A. M.-E,, vol. 549i, p. 133. Voirie texte à l'Appendice XXII.

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tume, au prêtre le plus ancien parmi les missionnaires. La Sacrée Congrégation, pour ne pas laisser l'adite mission privée des secours pastoraux d'un évêque, à son plus grand détriment, a jugé bon et décidé de soumettre la question au jugement et décision du Saint-Siège, et de demander l'avis de Sa Sainteté au sujet du successeur à donner à l'évêque de Sura.

Sur le rapport présenté à ce sujet à notre Très Saint-Père Pie IX, Pape par la volonté de la divine Providence, par moi soussigné secrétaire de la Sacrée Congrégation, dans l'audience du "20 mai de la présente année 1854, Sa Sainteté, après avoir tout examiné et pesé avec maturité, a daigné dans sa bienveillance nous taire connaître son intention : Elle a jugé à propos d'approuver et de confirmer la décision de l'évêque de Sura, ainsi que le choix fait par lui et consigné par écrit, de M. Louis Faurie, comme coadjuteur avec droit de future succession dans l'administration du Vicariat apostolique du Kouy-tcheou. Sans avoir égard à la démission du prêtre Faurie, Elle a ordonné de le confirmer, ou de le désigner, autant que besoin est, comme successeur de l'évêque de Sura et Vicaire apostolique du Kouy-tcheou, et conformément aux Lettres apostoliques du 8 avril 1851, de le consacrer évêque d'Apollonie ; et Elle lui concède, pour remplir sa charge, toutes les facultés nécessaires et utiles dont jouissait le prélat défunt, en conservant la teneur et la forme de ces concessions même en ce qui regarde le temps de leur durée, lequel commencera à la réception du présent décret, et lui accordant la plus large dispense, si besoin est, sur l'âge fixé par les saints canons pour la réception de la consécration épiscopale, et sur les autres empêchements imposés par la règle qui régit les prêtres du Séminaire des Missions-Etrangères, nonobstant toutes dispositions contraires. Sur quoi. Sa Sainteté a ordonné qu'un décret soit porté et expédié par la Sacrée Congrégation.

Donné à Rome, au palais de la Sacrée Congrégation de la Propagande, le 27 mai 1854.

J. Pli. Cardinal Fransoni, Préfet.

Barnabo, Secrétaire.

Par une lettre datée du même jour, le cardinal Fransoni avertit le supérieur intérimaire de la mission du Kouy-tcheou de la décision pontificale. Il lui écrivit* :

Très Révérend Monsieur,

Déjà la triste nouvelle du décès prématuré de l'illustre évoque de Sura nous avait été apportée, lorsque nous avons reçu récemment de votre Seigneurie des lettres en date du 15 novembre de l'année dernière, et le compte-rendu annuel de l'administration de ce diocèse vacant, dont le soin vous a été confié, selon l'usage, jusqu'à l'élection du successeur du prélat défunt. Il nous a été certainement très agréable d'apprendre qu'il avait été pourvu aussitôt aux besoins de cette mission, de telle sorte qu'on n'ait à redouter aucun dommage par suite de la perte regrettable dudit prélat. Car nous connaissons assez votre zèle pour le développement de la religion,

'A. M.-E., vol. 549i,p. 127.

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ainsi que votre habileté et votre expérience des affaires, par suite de votre long séjour dans la mission. Cependant, quoiqu'il fût notoire que Tévêque de Sura avait reçu depuis longtemps du Siège Apostolique l'autorisation de se choisir un coadjuteur, avec le droit de future succession et le caractère épiscopal, sous le titre d'évêque d'Apollonie, afin de mieux pourvoir à l'administration du Vicariat, il restait un doute : à savoir si le prélat, avant son décès, av^ait pensé ou non à choisir un coadjuteur. Mais, par une lettre aussi reçue dernièrement de M. Louis Faurie, nous avons appris que l'élection avait été réellement faite et consignée par écrit, et que M^"^ Albrand avait choisi ce même M. Faurie, comme coadjuteur et évéque d'Apollonie, conformément aux Lettres apostoliques, en date du 8 avril 1851. Toutefois, par la même lettre, ce zélé missionnaire nous a offert sa démission, en nous suppliant de lui éviter ce fardeau. C'est pourquoi, conformément à votre demande, pour ne pas priver plus longtemps cette Eglise vacante de la direction d'un évêque, nous avons pris soin de soumettre au plus tôt toute la question à Notre Très-Saint Père. Sa Sainteté, après avoir tout examiné et tout pesé sérieusement, a jugé qu'il fallait s'en tenir à la décision de l'éminent évêque de Sura, et, passant outre à la démission du coadjuteur élu, a ordonné de reconnaître, et si besoin était, de confirmer M. Louis Faurie, déjà désigné, comme successeur de l'évêque de Sura, Vicaire apostolique du Kouy-tcheou, et évêque d'Apollonie, avec tous les pouvoirs utiles et nécessaires pour remplir la charge à lui confiée. Nous envoyons au nouveau prélat le décret que Sa Sainteté a ordonné de rédiger et d'expédier, à ce sujet, et nous vous en informons, en demandant au Seigneur de vous récompenser du soin que vous avez eu de la mission, et en vous offrant le témoignage de notre reconnaissance. En même temps nous prions le suprême auteur de tout bien de vous combler de ses dons. Rome, au palais de la Sacrée Congrégation de la Propagande, le 27 mai 1854.

De votre Seigneurie, le dévoué J. Pli. Cardinal Fransoni, Préfet.

Faurie reçut, au mois d'août 18ao, le décret dont nous venons de citer la traduction ; mais il ne se sentit pas encore le courage d'accepter la charge qu'il avait une première fois trouvée trop lourde pour ses jeunes épaules, il renvoya à Rome, avec un nouveau refus, les pièces confirmatives de sa nomination de Vicaire apostolique du Kouy-tcheou.

En même temps il écrivit à Barran, alors supérieur du Séminaire des Missions-Etrangères ' :

Je ne sais comment vous avez pu vous résoudre en conscience à me forcer d'accepter une charge que vous ne pouvez pas ignorer être au-dessus de mes forces.

Je vous prie de contribuer de tout votre pouvoir à faire réparer le plus tôt possible une si grande faute.

lA. M.-E., vol. 344, p. 471. Lettre du 17 août 1855.

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Il fit aussitôt connaître aux missionnaires son refus formel. En cette circonstance, la situation de Perny devenait assez délicate, il le comprit.

Aussitôt, dit-il* ,j'ai consulté les confrères de la mission pour savoir leur avis et les mesures à prendre.

Vous ne pouvez, malgré vos répugnances, m'ont ils écrit, quitter le gouvernement de la mission, tant que le Saint-Siège n'y aura pas pourvu effectivement. Quant aux mesures à prendre, nous n'en voyons aucune, nous avons fait tout ce que nous pouvions ; il ne nous reste qu'à laisser les affaires courir au gré de la Providence .

Au Séminaire des Missions-Etrangères, le nouveau refus de Faurie étonna d'autant plus que, le 2 juillet 1835, persuadé de son acceptation , on avait officiellement écrit aux missionnaires du Kouytcheou- :

Le deuil de votre mission est fini : la mitre que M""" Albrand avait si dignement portée repose maintenant sur la tète du jeune et excellent confrère qu'il avait choisi pour lui succéder. Rome n'a vu dans sa démission qu'un acte d'humilité qui le rendait encore plus digne de l'honneur qu'il voulait éviter et, loin d'accepter cette démission, elle a confirmé le choix de M^'' de Sura. Le nouveau prélat se sera incliné devant la volonté de Dieu manifestée par un tel organe, et vous. Messieurs, vous l'aurez environné de vos sympathies et de vos encouragements ; nous en avons pour garant cet esprit de charité que vous vous trouvez si heureux, dites-vous, de voir régner au milieu de vous.

Devant le nouveau refus de Faurie, la Propagande hésita ; le 8 avril 1856, Fransoni fit connaître à Perny ce qu'il pensait^ :

Très Révérend Monsieur,

Avec vos lettres datées du i^'' septembre de l'an^née passée, nous avons reçu dernièrement une lettre de M. Faurie, du 28 août, dans laquelle, refusant le décret qui le confirme dans le titre de Vicaire apostolique de cette mission, il présente sa démission au Saint-Siège, de la charge et de la fonction qu'on lui impose, et supplie humblement qu'on les lui enlève. Nous nous empresserons de soumettre la chose au Très Saint Père aussitôt que faire se pourra, et nous vous ferons savoir ce qu'il aura paru bon à Sa Sainteté de décider relativement à l'administration de cette mission.

En attendant, nous vous demandons d'informer le missionnaire en question de la réception de sa lettre.

-■A. M.-E., vol. 544, p. 659.

7 août 1855.

2A. M.-E , voL 65, p. 112.

3 A. M.-E., vol. 549i, p. 147.

M. Perny aux directeurs du Séminaire des M.-E.,

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Présentée au Souverain Pontife, cette affaire reçut une solution différente des premières décisions : la démission de Faurie fut acceptée et le soin de choisir un Vicaire apostolique pour le Kouytcheou fut donné à Desflèches, en juillet 1836, et le nouveau

préfet de la Propagande, cardinal Barnabo, l'en avisa par une lettre dont voici la traduction ^ :

M. Louis Faurie, désigné par le défunt prélat de la mission du Kouytcheou en Chine, M"'' Etienne-Raymond Albrand, évêque de Sura, suivant les pouvoirs apostoliques accordés par le bref du 8 avril 1831, comme évêque coadjuteur avec future succession, sous le titre épiscopal de l'Eglise d'Apollonie in partihus, et confirmé par Notre Très Saint-Père Pie IX, Pape par la grâce de la divine Providence, par décret du 27 mai 1834, dès que le fait a été connu après la mort du dit évêque de Sura, ayant présenté une nouvelle supplique à la Congrégation de la Propagande, pour demander instamment d'être dispensé d'accepter la charge ci-dessus à lui confiée, la Sacrée Congrégation, après avoir mûrement examiné et pesé toutes les raisons alléguées par M. Louis Faurie, a jugé qu'il y avait lieu d'accepter la démission offerte de nouveau. Mais afin de pourvoir à l'administration épiscopale du Vicariat vacant, après mûre délibération, elle a jugé nécessaire de supplier Sa Sainteté qu'Elle daigne confier et recommander l'élection du Vicaire apostolique du Kouy-tcheou à M^"" Eugène Desflèches, évêque de Sinite et Vicaire apostolique de la mission du Sutchuen méridio-oriental, de sorte que s'il trouve, parmi ses missionnaires et ceux du Vicariat susdit, un homme vraiment capable de remplir cette fonction et digne du caractère épiscopal, il le choisisse, le députe et l'établisse <^omme Vicaire apostolique du Kouy-tcheou, et que, usant des facultés accordées par les lettres du 8 avril 1831, il prenne soin de le faire consacrer évêque d'Apollonie, afin qu'il soit possible de subvenir au plus tôt aux besoins de cette mission depuis longtemps privée du secours d'un évêqiie; toutes les autorisations nécessaires et utiles étant d'ailleurs accordées.

Cet avis de la Sacrée Congrégation, présenté au Très Saint Père dans l'audience du l^"" juillet 1856 , par le soussigné secrétaire de la Sacrée Congrégation, a été entièrement approuvé avec bonté par Sa Sainteté, qui a bien voulu le ratifier, en accordant à l'évêque de Sinite le pouvoir de choisir le Vicaire apostolique de la susdite mission du Kouy-tcheou, de l'instituer avec le caractère épiscopal sous le titre de l'Eglise d'Apollonie. A ce même prélat ainsi élu et constitué, Elle a attribué toutes les facultés soit ordinaires, soit extraordinaires, dont jouissait l'évêque défunt de Sura, en conservant en tout la teneur et la forme de ces concessions, même en ce qui concerne le temps de leur durée, lequel doit commencer du jeur de l'institution, nonobstant toutes les dispositions contraires.

Donné à Rome, au palais de la Sacrée Congrégation de la Propagande le 12 juillet 1836.

Al. Card. Barnabo, Préfet.

Ainsi, en 18o6, au point de vue administratif général, les choses, en étaient à peu près au même point qu'en 18i8. A cette époque,

' A. M,-E., vol. 549', p. 151. Voir le texte à l'Appendice XXIII.

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Pérocheau le chef du Su-tchuen occidental était chargé de choisir un Vicaire apostolique pour le Kouy-tcheou ; aujourd'hui, c'est Desflôches chef du Su-tchuen oriental qui reçoit cette mission.

Mais quand le décret arriva à Tchong-kin, le prélat auquel il était adressé était parti pour la France, afin d'entretenir Napoléon 111 de la situation de la Chine, de celle des Missions en ce pays, et de Faction que la France pouvait entreprendre pour sa gloire et celle du catholicisme. Il n'eut donc aucun résultat immédiat, et l'administration resta entre les mains de Perny. Cet état de choses devait durer jusqu'en 1860, c'est-à-dire au total pendant sept années.

Origines de la révolte, — Cruautés des mandarins, — Extension de la révolte. — Révolte des Tchong-kia-tse. — Siège de Hin-y fou. — Les Miao-tse des montagnes prennent part à la rébellion. — Arrivée du vice-roi. — Sa défaite. — Siège de ïou-yun. — Troubles à Kouy-yang. — Les soldats du Yun-nan et du Su-tchuen. — Prise de Ong-ngan. — Etat des esprits.

Après avoir exposé les conditions administratives de la mission, il importe de jeter un coup-d'œil sur l'état politique de la province, qui est extraordinairement troublée. Du nord au sud et de l'est à l'ouest, on voit dans les campagnes le pillage, l'incendie, le meurtre ; dans les villes, le mécontentement, la peur, la famine et parfois la peste, en un mot, la misère sous toutes ses formes. Ces troubles, qui dureront pendant longtemps , sont le résultat de plusieurs révoltes partielles, qui en engendrèrent une presque générale.

On trouve parmi les rebelles, de 1853 à 1835, des Chinois au nord, des Miao-tse à Fest, et des Tchong-kia-tse dans le sud-ouest.

Exposons ces rébellions par ordre chronologique :

La révolte des Taï-ping, qui commença au Kouang-si en 1850 *, eut son contre-coup un peu partout dans le Céleste Empire. Sans doute, les missionnaires nous disent bien que la guerre civile, qui désola le Kouy-tcheou, fut seulement « une représaille du peuple injustement lésé, se croyant autorisé à se faire justice », que les révoltés ne s'insurgèrent pas contre l'Empereur et ne voulurent pas le détrôner; il ne s'ensuit pas moins que ces troubles ont une connexion marquée avec la rébellion des Taï-ping, et que^ sans les victoires de ces derniers, ils n'auraient ou jamais éclaté ou jamais atteint la même gravité.

D'ailleurs, au bout de quelques années, il fallut tirer des événe-

1 Voir Histoire des Missions de Chine. Mission du Kouang-si, pp. 34-36.

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ments une conclusion plus accentuée et plus générale, et reconnaître que les rebelles en voulaient à la dynastie tartare-mandclioue ; c'est ce que faisait en 1836, le rédacteur du Journal de la mission du Kouy-tcheou^ Perny, qui écrivait* :

« Depuis peu, la rébellion de l'est a pris un caractère politique qui nous inspire une grande crainte pour l'avenir. Les rebelles, à l'exemple de ceux du Kiang-si et des provinces maritimes, ont cessé de se raser la tête. Ce signe est capital dans ce pays. C'est une déclaration de guerre en forme à la dynastie régnante, qui a introduit cette coutume civile. Si nos rebelles ont des intelligences avec ceux des autres provinces, la guerre civile du Kouy-tcheou ne serait proprement qu'à son début.

« Précédemment, nos troubles n'étaient qu'une insurrection passagère. A présent, tout change de face. »

Ces observations faites, voici l'origine de la révolte des indigènes, avec quelques détails sur son développement et les misères qu'elle engendra :

« Vers la fin de l'année 1853, des troubles éclatèrent à Tsen-y fou, et dans les environs, à la suite d'un impôt injuste levé par le préfet sur les Miao-tse. Plusieurs familles refusèrent de le payer , et déclarèrent bien haut que, si on essayait de les y forcer, elles trouveraient le moyen de s'y soustraire.

« Tout d'abord, cependant, cette affaire ne parut pas devoir soulever de sérieuses complications, et on pouvait même la croire complètement terminée, lorsqu'au mois d'octobre 1854, des difficultés analogues s'élevèrent à Tong-tse, sous-préfecture située au nord de Tsen-y. Cette fois, elles furent plus graves : car, d'une part, le refus de payer , fut le fait d'un certain nombre de familles riches et influentes, que leurs amis soutinrent ; d'autre part, le mandarin persista dans ses réclamations, et alla même jusqu'à emprisonner un de ses administrés qu'il avait taxé à 1000 taëls, et qui ne voulait ou ne pouvait pas payer.

« Le malheureux tomba malade et mourut en prison. Son fils, ayant déclaré qu'il voulait tirer vengeance de sa mort, fut saisi avec sa femme et son enfant et tous furent décapités. Cet acte de cruauté excita vivement les mécontentements, qui s'unirent à ceux de Tsen-y, et allumèrent dans les environs de cette ville un véritable foyer de révolte.

« Des bandes se formèrent, qui pillèrent les campagnes et menacèrent les cités les plus populeuses. L'autorité des mandarins, en dehors de leur résidence, fut méconnue. Une partie de la préfecture

1 Page 154.

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de Tsen-y fut gouvernée par des chefs sortis de Félection populaire, et dont les plus célèbres furent Ouang Koue-gan et Yang Long-ki.

« Un habitant du Su-tchuen, Tchong, surnommé Lieou-tsou, se joignit à eux et souleva une partie des populations de Se-lan, de Che-tsien et de Mey-tan. Plusieurs fois, l'arrestation de ces chefs fut annoncée à grands renforts d'affiches; un jour même on décapita Yang Long-ki à Kouy-yang, mais dès le lendemain il fallut annoncer qu'on s'était trompé, et que le véritable Yang continuait de battre les soldats envoyés contre lui.

« Au début, dit Lions \ les rebelles avaient, selon moi^ une bonne méthode ; généralement ils ne brûlaient pas et même ne pillaient pas ; ils demandaient seulement le passage, les vivres, quelques réquisitions aux riches ; souvent même ils payaient ce qu'ils achetaient. C'était, je crois, le vrai moyen de soulever le pays ; aussi les paysans n'étaient pas trop effrayés. S'ils avaient continué ainsi, ils auraient pu facilement occuper toute la province. Mais bientôt les brigandages, les incendies, les massacres succédèrent à l'ordre du commencement. »

On raconta même que ces insurgés faisaient des sacrifices humains, immolant des enfants pour tremper les étendards dans leur sang, promesse certaine de victoire.

Du reste, les impériaux ne montrèrent guère plus d'humanité, et dans les combats que les uns et les autres se livrèrent, tous donnèrent libre carrière à leur cruauté.

« Un jour-, les insurgés envoyèrent à Long-pin un détachement de mille hommes réquisitionner des vivres et de l'argent. Le chef do ce détachement saisit cette occasion pour faire décapiter l'un des principaux habitants du pays, son ennemi personnel. Le frère de la victime porta plainte au magistrat du lieu, qui s'entendit secrètement avec lui. Le magistrat offrit d'abord aux insurgés d'aller loger dans une vaste pagode du voisinage. Les rebelles acceptèrent sans défiance. De son côté , le frère de la victime courut au chef-lieu, raconter le meurtre au mandarin militaire et lui demander des soldats. Comme le mandarin hésitait et paraissait craindre une trahison, le solliciteur se tranche un doigt, et trempant un pinceau dans son sang, écrit un serment pour attester la vérité de ses paroles. \

(( Le mandarin lui accorda deux cents soldats. Aussitôt le plaignant, suivi de cette troupe, revient convoquer les paysans de son village ; ils se munissent de bottes de paille, de bois sec, cernent la pagode, y entassent leurs fagots et y mettent le feu. L'édifice en un

' Journal, p. 95.

-Journal de la mission du Kour icheoii, p. 99.

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instant se changea en un brasier immense, et l'on entendit les hurlements des rebelles se mêler au craquement des poutres et au bruit des toitures qui s'effondraient. Quelques-uns de ces misérables essayaient d'échapper aux flammes en escaladant les murs , mais ils tombaient aux mains des soldats et des paysans qui les mas sacraient ; pas un seul n'échappa. Il ne resta bientôt plus qu'un monceau de cendres et de corps humains calcinés et broyés sous des ruines.

« Cependant, au fond d'une cour, trois cents insurgés vivaient encore, disposés à se défendre en désespérés. On leur proposa la vie sauve à la condition qu'ils rendissent leurs armes. Ils les rendirent et on leur permit de sortir, mais seulement l'un après l'autre. Une heure plus tard, trois cents têtes humaines jonchaient le sol. On vit des soldais, dans l'enivrement de cette triste victoire, éventrer les cadavres, en arracher le cœur et le dévorer.

« Les impériaux parcoururent les campagnes et les faubourgs de Kouy-yang, pillant les maisons, molestant les habitanls et à la moindre résistance leur tranchant la tête qu'ils rapportaient à Kouyyang comme autant de têtes de rebelles pour lesquelles ils recevaient une prime. »

Ces cruautés ne mirent pas fin à la révolte. Le gouverneur de la province, Tsiang, dut se décider à marcher contre les rebelles. 11 alla établir son camp dans la plaine de Tcha-tso, et là, poussé, a-t-on dit, par de mauvais conseillers, il commit plusieurs actes injustes qui provoquèrent de sérieux mécontentements.

On cite, entr'autres, celui-ci ' : « un enfant de 12 à 14 ans, de famille riche, se trouva avoir la tête rasée ; on en conclut qu'il était un rebelle, et sans rechercher si la chose était vraie ou non, le gouverneur le fit décapiter. Tous les membres de la. famille, même les parents les plus éloignés, leurs amis, leurs fermiers jurèrent qu'ils tireraient de ce crime une vengeance éclatante, et se rangèrent du côté des rebelles. Tsiang craignit d'être vaincu et rentra dans la capitale sans avoir combattu. »

Bientôt la révolte gagna les populations Tchong-kia-tse du sudouest, à la suite d'un fait qui, en d'autres temps, sans doute, n'aurait pas eu de conséquence.

A l'automne de 1835, des Tchong-kia-tse se rendirent à Hiny bien pour y payer les impôts. Selon leur habitude, ils avaient apporté du riz pour le paiement qu'ils devaient faire ; le mandarin le refusa et déclara qu'il voulait de l'argent. Mécontents du procédé, n'ayant d'ailleurs que fort peu de numéraire, puisqu'ils font le commerce

Journal de la mission du Kouy-tcheou, auuée 1854, p. 77,

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principalement par des échanges de denrées, les Tchong-kia-tse de la région s'insurgèrent.

Le premier village qui se révolta fut celui de Pa-lin. Dix jours plus tard les rebelles occupaient Sin-tchen, où ils établirent leur gouvernement. Ils s'emparèrent ensuite de Gan-lan bien et de Tchenlin-tcheou.

A la nouvelle de ce soulèvement, le préfet de Hin-y fou, Tcliangyn, qui avait été appelé dans le nord pour combattre, revint immédiatement. Arrivé non loin de Sin-tchen, il envoya aux habitants Tordre de lui apporter la tête du chef des rebelles, autrement, déclara-t-il, la ville serait détruite.

La réponse ne se fit pas attendre ; le lendemain, on remit au préfet la tête qu^il avait réclamée.

La révolte n'en continua pas moins ; quand un chef disparaissait, un autre surgissait. Les rebelles vinrent même assiéger Hin-y fou. Pour mieux défendre la ville et enlever le plus de ressources possibles aux assiégeants, Tchang-yn ordonna de brûler les faubourgs, après en avoir égorgé les habitants. L'ordre sanguinaire fut exécuté. Dans cette boucherie, des néophytes, quarante selon les uns, vingt-cinq ou seulement une dizaine selon les autres, furent égorgés, dans le vallon de Kin-kia-tchong, et l'oratoire fut incendié avec les livres et les ornements que Lions y avait laissés ; le terrain acheté par Albrand fut confisqué, les titres de la propriété perdus ; mais la ville vigoureusement défendue ne put être prise par les rebelles. Quand il se vit vainqueur, Tchang-yn laissa toute liberté aux instincts pillards de ses troupes, et permit à une partie d'entre elles de se répandre dans les environs de Hin-y fou, qui furent bientôt couverts de sang et de ruines ^ Cependant, cet échec n'avait pas découragé les révoltés qui occupèrent la grande route de Hin-y fou à Kouy-yang, et firent des incursions jusque dans la plaine de Gan-chouen, s'attachant surtout à dévaliser les marchands d'opium.

Retirés dans les villes, dont ils essayaient de réparer ou d'augmenter les fortifications, les mandarins confièrent trop souvent le commandement des troupes impériales à des chefs improvisés pris parmi les ouvriers, parmi les chefs d'atelier qui s'enrôlaient pour un temps

1 La conduite de Tchang-yn fut blâmée par l'empereur. Le Journal officiel de Pékin publia sa destitution. Cependant, par considération pour ses anciens services^ on voulut qu'il remontât dans l'opinion publique en combattant les rebelles du côté de Che-pin bien, mais il n'y montra aucune habileté. Alors, en 1856, par un décret daté de la 7<= lune, l'empereur le déclara complètement déchu, disant, « que ce vieillard était incapable de servir davantage la cause publique ». Cette disgrâce frappa Tchang-yn au cœur. Il retourna à Kouy-yang, y fut atteint d'hydropisie et de divers ulcères qui le conduisirent rapidement au tombeau.

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déterminé, dans le but unique d'obtenir un globule, et avaient sous leurs ordres quelques centaines d'hommes. Cette méthode amena un effroyable gaspillage du trésor public. Les chefs retenaient une partie du salaire des troupes, ou n'entretenaient que la moitié ou même le quart des hommes inscrits sur les rôles. Les soldats étaient souvent moins bien équipés et moins exercés que les rebelles, et n'avaient guère sur ces derniers que l'avantage du nombre'.

Afin de se procurer des ressources, les mandarins imaginèrent un expédient qu'ils crurent fort habile et qui augmenta le désordre. A l'est de la province, dans certaines régions habitées par les Miaotse, se trouvent des mines d'argent, les mandarins se mirent aies exploiter sans prévenir personne. Quand les chefs Miao-tse réclamèrent, ils reçurent des injures pour toute réponse. De colère, quelques-uns d'entre eux en appelèrent aux armes ; en réponse à cet acte de rébellion, les Chinois se saisirent de ceux qui habitaient les plaines de Tsin-choui-kiang, et les massacrèrent avec des raffinements de cruauté.

On vit ainsi disparaître sous le sabre des égorgeurs de nombreuses familles Miao-tse, des hameaux de 30, 40, 50 habitants paisibles, ne prenant aucune part à la révolte.

Ce fut le signal de l'insurrection générale dans cette partie de la province. Les Miao-tse de la montagne vinrent soutenir ou venger leurs frères de la plaine, et à leur tour ils massacrèrent tous les Chinois qu'ils trouvèrent sur leur passage. Ils réussirent même à s'emparer de la ville de Tsin-choui-kiang, qu'ils incendièrent. Dès lors, leur nom fut la terreur des mandarins. La plus grande partie des troupes impériales fut dirigée vers l'est. Siu, le seul général qui avait contenu un peu la révolte du côté de Gan-chouen, fut chargé de les combattre. Ne se sentant pas assez sûr de son armée, il se contenta de rester sur la défensive, et de circonscrire la révolte dans son champ primitif.

Voyant la déplorable situation des affaires, le vice-roi du Yun-nan et du Kouy-tcheou, Lo, qui précédemment avait exercé avec habileté et succès plusieurs charges dans la province, résolut de venir en personne rétablir la paix. Il quitta Yun-nan sen à la tête de soldats que l'on disait aguerris, et six semaines plus tard il fit son entrée solennelle à Kouy-yang. Deux missionnaires, Perny et Faurie, s'étaient mêlés à la foule énorme massée sur le passage du grand mandarin. « Un sentiment involontaire de tristesse, écrit à ce sujet Perny-, s'empara subitement de nous, à la vue de ce vice-roi qui était l'objet

^Journal de la mission du Kouy-tcheou, p. 81. 'Journal de la mission du Kouy-tcheou p. 92i

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d une telle ovation. Nous avons devant nous un ennemi de la religion chrétienne. Sept ans auparavant, il avait détruit l'oratoire de la capitale, donné des ordres sévères contre les adorateurs du vrai Dieu, et dégradé un excellent mandarin qui avait refusé de sévir contre eux; nullam in eis inveniens causam.

« Ne serait-ce pas, disions-nous, la justice inévitable du Dieu juste, qui amène ici ce persécuteur pour appesantir sur lui sa main ? »

(( Cependant Lo avait hâte d'aller combattre les rebelles. Des présages heureux le devançaient sur le champ de bataille. Chacun lui avait promis une ample moisson de lauriers. Impatient de jouir de cette gloire, que son entourage lui annonçait, il quitta la ville le lendemain, avec tout le cérémonial accoutumé.

« Arrivé à Tsen-y, Lo ht ses préparatifs pour le combat. Son projet était d'écraser les rebelles dès la première action. Sa présence, loin d'intimider les révoltés, ne ht que redoubler et exciter leur courage. Quelques jours après, le combat s'engagea. Il dura jusqu'au soir. Lo, du haut dune tour^ contemplait la bataille et donnait ses ordres. La victoire demeura aux rebelles. Trois heures après, le viceroi était trouvé mort sur son lit. Il n'avait pas voulu survivre à la honte de sa défaite. On voulut donner le change au peuple sur la cause de cette mort subite, mais personne ne s'y méprit. Un mois après l'ovation de l'arrivée, jour pour jour, la foule silencieuse se pressait à la porte nord de la métropole. Un cercueil arrivait. C'était la dépouille mortelle du vice-roi. »

Dans le courant de l'année 1836, les rebelles mirent le siège devant la ville de Tou-yun, au sud-est de Kouy-yang, et s'acharnèrent à la prendre.

La famine fit d'horribles ravages parmi les assiégés ; ils en vinrent, dit-on, à arracher brin par brin l'herbe qui poussait dans les cours ou dans les jardins déserts, à broyer les souliers pour en faire cuire la poussière , à vendre la chair humaine en plein marché et à un prix exorbitant.

Enfin la ville fut prise, et le préfet, celui-là même qui, plusieurs années auparavant, avait fait emprisonner des néophytes et expulser deux catéchistes, fut tué.

Les impériaux, sous le commandement de Hiao ', firent de grands efforts pour reprendre cette place, et ils y réussirent.

' Hiao était un des mandarins militaires les plus braves de la province qui, d'ailleurs, en comptait fort peu. Partout où il rencontrait les rebelles, il s'opposait avec succès à leur marche en avant ; malheureusement on laissait sans vivres et sans argent lui et ses soldats, qui peu à peu étaient décimés par la misère ou par la désertion. Désespéré, Hiao se tua d'un coup de fusil, dont la chai'gc lui entra tout

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Kouy-yang souffrit moins que le rcsl.o de la province. (Juand les rebelles s'approchèrent de cette ville, qui n'avait guère pour défense que deux vieux canons anglais et des murs crénelés mal entretenus, les mandarins firent porter, de distance en distance, sur les fortifications, des monceaux de pierre, des cuves remplies d'eau, des pots de terre pleins de chaux en poudre, et d'autres munitions de même genre dont on devait se servir contre les ennemis. Des sentinelles veillèrent jour et nuit sur les remparts ; plusieurs portes de la ville furent murées, d'autres furent ouvertes seulement quelques heures par jour, et les passants rigoureusement surveillés. La nouvelle de ces préparatifs suffit pour faire rebrousser chemin aux révoltes.

Au vice-roi Lo, succéda flen, et le gouvernement de Pékin donna l'ordre d'envoyer au Kouy-tcheou des soldats du Yun-nan et du Sutchuen, et de les entretenir sur les fonds de leurs provinces respectives. Malheureusement, l'ordre portait que ces soldats ne devaient aller au combat qu'en guise d'auxiliaires, c'est-à-dire après ceux du Kouy-tcheou. Or, ces derniers refusaient souvent de marcher parce qu'on ne les payait pas, et les autres parce qu'ils n'étaient obligés qu'à les suivre.

Ces soldats étrangers ne firent donc qu'augmenter le désordre ; ils étaient la terreur de Kouy-yang ; ils pillaient les magasins, prenant tout ce dont ils avaient besoin ou tout ce qui leur plaisait ; et aux réclamations des marchands, ils répondaient effrontément : « Allez dire aux mandarins de nous payer. »

Les marchands se réunirent pour porter plainte au préfet, dont la réponse ne fut pas encourageante : « Nous n'y pouvons rien », se contenta-t-il de dire aux malheureux.

Bientôt l'argent manquant complètement^ on se trouva dans la nécessité de licencier ces soldats ; mais ils refusèrent de partir sans leur solde. Sur ces entrefaites, ceux du Yun-nan se prirent de querelle avec ceux du Su-tchuen ; ils en vinrent aux mains, une vingtaine d'hommes du Yun-nan furent tués dans cette lutte. Le lendemain, leurs camarades voulurent venger leur mort. Un nouveau combat eut lieu, comme le précédent, dans les rues de la ville. Cette fois, les soldats Su-tchuen eurent le dessous.

Le troisième jour, le gouverneur alla exhorter cette poignée de

entière dans la poitrine. Quand il fut mort, ceux qui ne l'avaient pas secouru déclarèrent qu'il avait bien mérité de la patrie, et rendirent à ses dépouilles mortelles des honneurs extraordinaires. Tous les mandarins de Kouy-yang, les chefs de quartier, les bonzes, les lellrés, allèrent à quelques li de la capitale pour recevoir son corps et le transporter dans une pagode. Ce mandarin était originaire de Tchaotong, dans le Yun-nan. Sa famille fut massacrée lors de la prise de cette ville par les mahométans.

SITUATION POLITIQUE ET HELIGCEUSEk.

turbulents à rentrer dans Tordre. Il se porta caution et promit d'arranger l'affaire à l'amiable. Les mutins n'eurent pas même l'air de faire attention à sa. médiation et se contentèrent de lui dire d'un air insolent : « Que le grand homme soit tranquille. » Le mandarin comprit le sens de ces paroles. Il alla s'enfermer dans son prétoire avec tous ses collègues, fit placer des canons devant l'entrée de sa demeure, et fermer les portes de la ville qui fut déclarée en état de siège.

Le lendemain matin, les soldats du Yun-nan qui étaient logés dans un faubourg enfoncent à coups de canon les portes de Kouyyang, placent un poste pour garder le passage et viennent s'installer dans une pagode. La frayeur s'empara des habitants ; toutes les boutiques furent fermées. Durant trois jours, le sang coula dans les rues de la ville. Voyant que décidément l'autorité refusait de ramener l'ordre, les chefs de quartier intervinrent, firent une collecte pour les soldats et réussirent à les renvoyer dans leurs provinces. Alors les mandarins sortirent de leur prétoire et reprirent le maniement des affaires'.

En 1857, les rebelles firent irruption dans la sous-préfecture de Ong-ngan, qui comptait oOO néophytes, brûlant et ravageant tout. Pour éviter la mort, beaucoup de païens passèrent dans leurs rangs. Les néophytes prirent la fuite. Afin de se venger de ce qu'ils considéraient comme une désertion, les rebelles brûlèrent ou enlevèrent leurs moissons, pillèrent et démolirent leurs maisons. De Ong-ngan, ils descendirent vers Pin-yue, battirent trois mandarins envoyés contre eux, et firent un butin considérable sur les troupes impériales*.

Tantôt vaincus, tantôt vainqueurs, les rebelles avançaient ou reculaient, selon l'habileté de leurs chefs, la bravoure ou la lâcheté des mandarins chargés de les combattre.

A la rébellion desTchong-kia-tse et des Miao-tse se joignit, en 1858, celle des musulmans qui, révoltés au Yun-nan depuis plusieurs années, poussèrent leurs incursions dans le sud-ouest du Kouytcheou et s^emparèrent de Sin-tchen en 1859.

« Dans un autre pays que la Chine, écrivait avec raison Perny*, les nouvelles que nous recevons de la guerre, mettraient en mouvement les cantons voisins. Ici^ on en parle comme d'une simple nouvelle; chacun continue ses affaires, son commerce, et attend les événements, comme si rien de fâcheux ne pouvait arriver. S'il faut

' Journal de la mission, avril 1857. Relation de la guérite cinle du Kouy-tcheou p. 93.

' Journal de la mission. Relation de la guerre civile, p. 105.

3 fd. Id. août 1857, p. 153.

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faire quelque chose, on le fera, mais au moment oui les rebelles arriveront aux portes de la ville. Quelle confusion alors!., quel désordre déplorable! voilà comment vont les choses. »

Tel est l'état du Kouy-tcheou à l'époque que nous étudions ; sous le rapport politique, il se résume en un mot : guerre civile avec tous les troubles qu^elle engendre.

Postes des missionnaires. — Œuvres, églises. — Soupçons des mandarins. — Perquisitions.— Arrestation de Payan et Th. Lo. — Lions battu. — Mihières pillé. — Liberté de M. Faurie.

Que deviennent les missionnaires au milieu de ces désordres ?

Depuis la mort d'Albrand, Perny, qui gouverne le Vicariat, habite Kouy-yang dont dépendent les postes de Tsin-gai, Tin-fan, Kouyhoa ; c'est un homme de commandement solennel, d'idées nombreuses et parfois nouvelles ; il s'occupe activement d^administration, un peu de science et de littérature ' ; Lions et Thomas Lô sont chargés des postes du sud-ouest dont les plus importants, ou si Ton veut les moins modestes, sont : Ma-gan-chan, Ta-chan, Pan-kiang, Hoang-tsao-pa, Hin-y-fou et plus haut Mao-keou et les environs ; Mihières, dans le nord et le nord-est; a ajouté à son district de Ou-tchoan celui de Perny qui comptait Se-lan, Mei-tan, Su-yang, Jen-hoai ; Faurie gouverne le séminaire, et lorsque Payan^ saura bégayer le chinois, on lui confiera quelques stations aux environs de Kouy-yang.

Les quatre pharmacies fonctionnent tantôt bien, tantôt mal, saut celle de Kouy-yang qui prospère ; les écoles sont péniblement fréquentées.

On compte sept ou huit catéchistes dont quelques-uns récemment baptisés, trois ou quatre maîtres d'école pour les garçons et autant d'institutrices pour les filles. C'est là tout le personnel du Vicariat.

Il n'y a qu'une église à peu près digne de ce nom et cependant

* A plusieurs reprises il envoya des plantes, des minéraux, des vers à soie de chêne, etc., aux Conseils centraux de l'œuvre de la Propagation de la Foi, au Jardin d^acclimation et fut en 1855 nommé membre honoraire de la Société d'acclimatation.

2 M. Payan s'était rendu de Canton au Kouy-tcheou avec Auguste Chapdelaine, aujourd'hui Bienheureux. Le récit qu'il a fait de son voyage ne diffère pas sensiblement de celui de son compagnon de route qui a déjà été publié. (A. M.-E., vol. 544, p. 333, M. Payan à M. Albrand 1854, Un martyr normand. Le Vénérable Auguste Chapdelaine, par l'abbé Boursin. Un vol. in-8°. Paris, Grillot, 1894, p. Histoire des Missions-de-Ckine, Mission du Kouang-si, pp. 40-44).

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fort modeste, celle de Kouy-yang d'oratoire, on n'en trouve guère qu'à Hin-y fou, à Ta-chan, à Ou-tchoan et à Su-yang; à peu près partout ailleurs, le prêtre n'a d'autre presbytère et d'autre église que les maisons des chrétiens.

Quoiqu'à ce moment les mandarins soient plus inquiets des rebelles que des catholiques et de leurs prêtres, néanmoins, ils sont amenés par les circonstances à s'occuper des disciples du Christ, qu'ils confondent parfois avec les adeptes des sociétés secrètes.

Cette erreur paraît d^autant moins étonnante que, outre l'ignorance du christianisme, bien compréhensible chez des païens, les ré- ,voltés, soit par haine, soit par ruse, se déclaraient de temps à autre et faussement, membres de la religion du Seigneur du ciel. Tel un individu de la sous-préfecture de Ong-ngan qui, arrêté comme rebjelle ou ami des rebelles, et sachant le mandarin assez favorable aux catholiques, imagina pour se tirer de ce mauvais pas, de dire qu'il appartenait à la « sainte Eglise » ; questionné par le juge, il fut embarrassé pour répondre. Le mandarin n'en devint que plus pressant et lui demanda de réciter les commandements de Dieu, l'oraison dominicale. Cette fois, l'accusé garda le silence. Séance tenante, il fut condamné à avoir la tète tranchée et exécuté le même jour'.

Les choses n'allaient pas toujours aussi loin, ou ne se présentaient pas sous un aspect aussi tragique. En 1854, Tsiang, le gouverneur de la province^ demande des renseignements sur les chrétiens au mandarin Siu. Heureusement, celui-ci n'est pas totalement ignorant sur ce sujet ; parmi ses amis, il a des catholiques qui lui prêtent des livres, un secrétaire chrétien qui les lui explique, et rédige pour lui un sommaire des principales vérités de la foi. Le gouverneur parcourt ce résumé, se déclare satisfait des enseignements qu'il renferme ; il va même jusqu'à remarquer qu'un des caractères distinctifs du christianisme est l'obéissance aux puissances légitimes, enfin il paraît rassuré sur le compte des adorateurs du vrai Dieu.

Cependant, à la fin du carême de cette même année, les bruits les plus étranges circulent dans Kouy-yang contre les prêtres étrangers ; bientôt ils prennent de la consistance. « Ainsi, assurait-on, écrit Perny2, que nous avions des fabriques d'armes et de poudre; nous favorisions les rebelles ; pour mener à bonne fin nos projets et communiquer avec eux, nous creusions un chemin souterrain qui communiquait avec les provinces voisines; à tel jour nous allions lever l'étendard de la révolte ; etc. Plusieurs familles voisines se hâtèrent d'émigrer, craignant d'être enveloppées dans le châtiment dont on

' Journal de la mission du Kouy-tcheou, année 1856.

2 A. M.-E., vol. 544, p. Rapport de M. Perny aux missionnaires, année 1854,

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Situation politique et religieuse

pouvait nous frapper. Des accusations furent de nouveau portées contre nous par ces gentils qui nous haïssent sans raison' ». Tsiang ne croyait sans doute pas un mot de ces rumeurs colportées avec tant d'ardeur, mais il jugea utile de rassurer ses administrés^ et ordonna à un souspréfet de perquisitionner dans l'oratoire des chrétiens.

« Ce sous-préfet, nommé Ghen, ami de Toung Eul-ye, n'était pas méchant, raconte Lions* ; cependant il voulait faire les choses en règle. En arrivant près de l'église, il laisse ses suivants à la porte extérieure et va droit vers les derrières ; ne voyant rien en bas, il grimpe en haut oii il trouve les deux nouveaux Pères Payan et Chapdelaine. Pendant qu'il examine les objets qui sont dans la chambre, le P. Payan, naturellement assez peureux, s'esquive, je ne sais où, peut-être à l'école. Le bon P. Chapdelaine, homme plus intrépide, resta avec le mandarin, qui, après avoir bien regardé partout, fit descendre une ou deux malles, pour examiner officiellement ce qu^elles contenaient. Le P. Chapdelaine fut invité à le suivre. Le mandarin, qui ne manquait pas d'habileté, examina le missionnaire, considéra ses mains (qui étaient des massues), et dit devant tout le monde : « Ce ne sont pas des mains qui manient les armes. » Il examine ensuite les livres et aperçoit un petit livre bien doré (un Nouveau Testament ou une Imitation); alors il se tourne vers Tassistance et dit : « Moi, je connais tout cela. » Puis, s'adressant au Père, il ajoute : « Je prends ce petit volume pour le donner à ma femme. » « ... Et tam-tam en avant, il se retire ou plutôt il invite le P. Chapdelaine à prêcher dans l'église. Il fallut s'exécuter. Le Père prêche philosophiquement, théologiquement ; l'interprète répète à peu près, il explique les commandements de Dieu. Le mandarin dit : « Je comprends, c'est très bien ; mais il y en a un autre, il faut qu'il vienne, qu'il prêche aussi, je veux l'entendre. » Naturellement le le pauvre P. Payan, qui sans doute avait un peu perdu l'équilibre, ne se compromit pas. Alors M. Perny, qui était brave, monte en chaire (pardon il n'y avait pas de chaire), prêche sans interprète sur quelques points de la doctrine et tout fut fini. Le mandarin reprit le chemin de son prétoire, content de sa visite qui n'avait fait de mal à personne et de son petit livre doré. »

Un peu plus tard, le 7 juin 1856, Payan, qui avait fait des pro-

' Il paraît que Perny fit part de cette situation au représentant de la France, de Bourboulon. Voici ce qu'il écrivit à ce sujet à Libois : « Sous la main forte de Napoléon m, le consul français à Canton a-t-il un peu de vigueur ? Je vais lui écrire une petite lettre. Je n'ai jamais été trop partisan de ceux qui mettent leur appui dans la politique pour obtenirla liberté religieuse à la Chine ». {A,M.-E., vol. 546, p. 291, 14 septembre 1853).

2 Journal de Lions, p. 77. .

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SITUATION POLITIQUE ET RELIGIEUSE

grès dans la langue chinoise et administrait quelques stations des environs de Kouy-yang, fut arrêté près d'un camp ; on lui demanda où il allait et ce qu'il faisait, il répondit sans trop se compromettre, « tâchant de parler chinois le mieux possible et ramenant son chapeau sur sa figure pour qu'on ne vît pas trop ses traits. » Grâce à ces précautions, on le laissa aller « et dit-il \ je ne crois pas qu'il leur soit venu dans la tête que j'étais Européen, heureusement pour moi, car dans ces temps de troubles, on ne s'occupe pas beaucoup des formes judiciaires. »

Thomas Lo fut moins heureux ; au mois de septembre ou d'octobre 1854, il fut arrêté du côté de Lo-pie, et il eut les honneurs de la chaîne et de la prison. « On a voulu lui faire fouler la croix, raconte Faurie^ ; mais les coups ne pouvant l'y contraindre, le grand homme a agi de ruse ; on a fait passer le vertueux prêtre par un passage étroit, dans lequel on avait disposé une croix à terre ; les satellites qui le conduisaient lui tenaient la tête levée, en tirant sa chaîne par derrière ; mais dès qu'il s'en est aperçu, il s'est retourné, s^est jeté à genoux, a salué la croix, l'a relevée de terre, et est allé la placer sur un meuble au coin de la pièce. Le mandarin lui a fait des questions sur la croix ; le Père a d'abord répondu par des explications vagues et allégoriques, mais le mandarin n'en admettait aucune, el disait qu^il y avait une autre cause de notre respect pour la croix. Le Père alors lui a expliqué sans détour le mystère de la rédemption, lui a dit que notre Sauveur était mort sur la croix, et que c'était en souvenir de son amour que nous honorions ce signe devenu pour nous sacré.

« Le mandarin n'a répliqué mot, il paraissait étonné et convaincu. On a renvoyé M. Lo au mandarin supérieur, celui-ci à un autre qui a décliné l'affaire, et tout s'est terminé ainsi. Le Père est aussitôt retourné au lieu où il avait été pris ; il a confirmé les chrétiens qui sont tous néophytes d^un an ; il a parlé aux païens du lieu et leur a fait voir comment notre religion n'était point prohibée, en donnçmt pour preuve son acquittement et son retour. «

Voici encore un autre fait, qui contribue à jeter quelque jour sur les sentiments des mandarins. A cause des troubles, on exerçait une surveillance sévère aux portes de Kouy-yang. « Un domestique du séminaire de Lou-tsong-koan, nommé Tchen , venant un matin en ville, fut questionné par les gardiens de la porte, qui, lui trouvant un accent particulier, ne voulurent pas ajouter foi à ses déclarations et l'arrêtèrent. Conduit devant le sous-préfet, You, il fut minutieuse-

' A. M.-Ë., vol. 544, p. 523. M. Payan à M. F. Albrand, 10 août 1856. 2 A. M.-E., vol. 546, p. 341. M. Faurie à M. Mounicou, 17 octobre 1854.

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ment interrogé ; il ne cacha pas sa qualité de chrétien. Le mandarin lui dit : « Je veux que tu foules la croix. » Tchen répliqua : « Ce que le grand homme me demande est un gros péché ; ma conscience et ma religion ne me permettent pas de faire cette action. » Le mandarin n'insista pas ; mais il lui fit réciter les commandements de Dieu et quelques prières.

« Craignant que ce néophyte ne compromît la religion par des réponses et des déclarations indiscrètes, M. Perny envoya aussitôt deux chrétiens influents pour se porter caution. Le mandarin, d'origine tartare, tout nouvellement à son poste, manifesta, en cette occasion, ses sentiments pour la religion chrétienne. Il fit relâcher le jour même cet homme, en louant hautement sa foi, et assurant que c'était un vrai chrétien ^ »

Ailleurs, ce ne furent pas les mandarins qui se préoccupèrent des missionnaires ou des chrétiens , mais les brigands fort répandus dans la province à cette époque de rébellion.

En 485oj Lions fut battu et pillé par eux. Il habitait Ma-gan-chan et avait près de lui Li-se, appelé, aussi Li Tchoun-hoa, l'ancien patéchiste d'Albrand et de Thomas Lo, devenu employé dans la famille Toung Eul-ye, qui l'avait expédié à Hin-y fou et à Hoang-tsaO'pa,pour toucher des créances. Li avait profité de ce voyage pour aller rendre visite au missionnaire. Les brigands, avertis de son voyage, crurent qu'il portait beaucoup d^argent, et se réunirent afin de se saisir de lui pendant son séjour chez le missionnaire ; mais ils commencèrent, par attaquer ce dernier.

« Vers le milieu de janvier, raconte Lions", pendant que j'étais sur le qui-vive dans ma maison solitaire de Ma-gan-chan, neuf brigands des environs, pendant la nuit la plus obscure, sont venus fondre sur moi ; en un clin d'œil les portes sont enfoncées, et avant que j'aie pu • prendre mes souliers et mes habits, ils se trouvent dans ma chambre avec des flambeaux, des piques et autres armes ; sans ma permission, ils m'administrent une sanglante discipline, et, après m'avoir étourdi de coups, me jettent dans un coin de ma chambre ; puis, sans doute, voulant me faire acquérir l'esprit de pauvreté et de mortification, ils emportent tout ce qu'ils trouvent dans la maison, même ma chapelle excepté le calice, et me laissent à demi-nu, seul, les gens de la maison s'étant enfuis de peur. »

Li, qui n'avait pas d'argent, ne perdit guère que ses couvertures ; il aida le missionnaire à porter deux accusations en règle contre les brigands, l'une à Hin-y fou, l'autre à Gan-lan bien. Cette

^ Journal de la mission du Kouy-tcheoii, an. 1856.

a A. M.-E., vol. 544, p. 476. Lettre à M. F. Albrand, 20 août 1855.

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double démarche fut d'ailleurs faite en pure perte. Les mandarins ne pouvaient rien, pas môme envoyer des satellites. Mais, tout en s'adressant au préfet et au sous-préfet, Li avait pris d'autres mesures plus rapides. « Presqu'aussitôt^ après le départ des brigands, à la pointe jour, on se met à la piste des voleurs, on porte plainte aux chefs des environs ; les voleurs sont découverts ; l'affaire devient sérieuse; souvent il y a plus de 100 à 200 personnes qui prennent part à la poursuite ; quatre voleurs sont saisis et jetés dans les prisons de la ville voisine, en attendant la reddition des objets volés; mais, malgré tout ce qu'on a pu faire, nous n'avons pu en recouvrer que le quart environ, le reste a été restitué en argent ; après bien des dépenses, l'affaire a été terminée le jour môme de la fête du grand saint Joseph, qui, j'en suis sûr, y a mis la main ; pour moi au bout d'un mois, grâce aux bonnes médecines chinoises, les traces de la mortifiante discipline étaient disparues. Ainsi, grâces à Dieu, j'ai échappé cette fois à un vilain martyre.

« De plus, les maires et les petits chefs du pays s'étant entendus pour prendre les brigands et arranger la chose, mon affaire a fait purger la région des principaux bandits. »

Mihières ne fut pas battu, mais il fut volé dans les environs de Mei-tan. « En fait de vols, raconte à ce sujet, le Journal de la mission de Kouy-tcheou^ ^ les Chinois sont d'une prestesse, d'une habileté qui déjouerait toutes les ressources d'un Vidocq. Au moyen de remèdes qu'ils cachent sous un appât, ils volent le bétail d'une métairie, sans que les chiens de garde donnent môme l'éveil aux gens de la maison. Veulent-ils pénétrer dans un appartement où quelqu^un dort? Ils injectent au moyen d'un tube, dans Tappartement, une fumée soporifique qui rend le sommeil si profond, qu'ils • peuvent pénétrer dans la chambre et la dévaliser entièrement, sans être entendus. M. Mihières visitait naguère une station nouvelle. Son arrivée avait été sans doute remarquée parles païens du voisinage. Quelques familles, qui font le métier [dans le ressort de Meitan, conçurent le dessein de détrousser le maître de religion des chrétiens. Un orage effrayant ravagea ce quartier dans la nuit du dimanche 22 février. Les malfaiteurs, qu^on devait moins redouter dans une nuit pareille, la jugèrent plus apte à leur dessein. Au moyen de leurs ressources d'usage, ils parvinrent à pénétrer dans la chambre de M. Mihières, et profitant du sommeil que la nuit orageuse et leur remède rendaient plus profon{], ils dévalisèrent complètement ce cher confrère, qui ne s'en aperçut qu'à l'aurore. Les

' Journal de Lions, p. 92, '^An. 1857, p. 71.

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néophytes se mirent aussitôt en mouvement ; après quelques jours de recherches, les soupçons planèrent sur une famille du voisinage qui a la réputation de vivre de ce genre de commerce. Plusieurs de ses membres furent livrés à la justice. Mais comme ils ne veulent rien avouer, et que, d'autre part, le prétoire n'entend pas s'occuper de cette affaire sans espérance de faire aussi, lui, une bonne curée, il est probable que tous les effets seront perdus. M. Mihières, privé de toute sa chapelle, fut obligé de cesser la visite et de regagner son quartier général, pour se mettre en mesure de se remonter, et diriger depuis là le catéchiste qui poursuivait l'affaire en son nom. La valeur des objets dérobés se monte à la somme de cinq à six cents francs. » Selon les .prévisions, en effet, le missionnaire ne recouvra absolument rien de ce qu'il avait perdu.

Tous les ouvriers apostoliques, particulièrement ceux qui habitaient la capitale ou les environs, n^étaient pas en butte à de tels ennuis.

Dans ses fréquentes allées et venues de Lou-tsong-koan à Kouyyang, Faurie jouissait à peu près de toute la liberté désirable. « Si l'on voulait me pincer, écrivait-il \ la chose serait bien facile. J'entre chaque semaine en ville. Tout le monde connaît ma figure, mon nom, ma nationalité, mes us et coutumes, le son de ma voix, la manière dont je prononce tel ou tel mot et autres signalements. Mais jusqu'ici, nous sommes bons amis, même avec le mandarin gardien de la porte, qui s'était avisé de me faire descendre de cheval devant son Altesse, quand je passais, ce que je fis d'abord sans résistance ; ensuite ayant examiné et reconnu mes droits de citoyen Kouy-yan-nais, je voulus en jouir. On ne fait descendre au corps de garde que les étrangers et les inconnus. — Je répondis donc un jour à la sommation qu'on me fit de mettre pied à terre : « Est-ce que tu ne connais pas les gens du quartier? » Un autre soldat dit à demi-voix « Il sait les usages. » Depuis ce jour-là, on me laisse passer en paix, voire même j'introduis des étrangers dans la ville à volonté, il suffit que je dise : « Ces gens-là sont avec moi, il n'y a rien à craindre » ; et on les laisse passer. Aux autres portes de la ville où' je suis moins connu, on m'a fait quelquefois descendre au corps de garde, mais dès que j'avais dit que j'étais un des chefs de l'Eglise, on était fixé ; on ne me demandait pas autre chose. »

Il y avait plus encore ^ et l'on ne se gênait pas pour célébrer à Kouy-yang certaines fêtes catholiques, particulièrement Noël, Pâques, la Pentecôte. Cette dernière solennité, réunit, en 1837, une

lA. M.-E., vol. 544, p. 754. Faurie à Rousseille, 22 mars 1858.

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affluence considérable de fidèles. « Les* néophytes des stations voisines étaient venus se joindre à ceux de la ville, non seulement dans le but de solenniser cette fête avec eux, mais pour s'y recommander davantage au Seigneur, à cette époque de troubles civils qui ravagent et désolent la province. Notre modeste oratoire ne pouvait contenir cette foule et nous faisait vivement désirer que bientôt un autre plus ample pût s'élever à la place de l'ancien. »

' Journal de la mission, année 1857, p. 123.

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