‹ Histoire des missions de Chine [microform]Chapitre 48 sur 56 · VL · texte numérisé non relu

VL

CONVERSIONS

che, femme de Joseph Lou Lou-ye, raconte qu'il lui transmettait toujours par un intermédiaire ce qu'il avait à lui dire.

Lorsque des jeunes gens fredonnaient devant lui des chansons légères, il les priait de se taire^ et s'ils ne le faisaient aussitôt, il les blâmait sévèrement.

Il était devenu beaucoup plus sobre. Une fois, cependant, %es anciennes habitudes reparurent. Un missionnaire, Mihières, ayant entendu sa voix hésiter dans la récitation publique des prières, et en comprenant la cause, le fit appeler à la sortie de l'oratoire. « Jérôme, lui dit-il, voulez-vous sauver votre âme ? — Sans doute. — Voulez-vous vous abstenir d'une trop grande quantité de vin? — Je le veux. — Apportez-moi la tasse dont vous vous servez pour boire. »

Il alla la chercher et le missionnaire lui ayant marqué une mesure, jamais, à partir de cette époque, il n'osa la dépasser.

Il se complaisait dans la lecture des ouvrages chrétiens. Ses livres de prédilection étaient : Me Siang Tche Tchang {Manière de méditer) ; San Chan Len i/zo (Controverse sur la religion) ; Tchen Tao Tse Tchen, (La vraie doctrine prouvée par elle-même) ; Chrn Nien Kouang F, (Vie des saints pour toute Tannée).

Parfois la nuit, quand le sommeil le fuyait, il parcourait quelquesuns de ces volumes. Il composa lui-même des écrits afin d'attirer les païens au catholicisme. Ces écrits sont aujourd'hui perdus ou du moins nous ne les connaissons pas.

Quelques mois après son baptême, Jérôme convertit plusieurs de ses parents venus du Kouang- si à Mao-koou, lors d'un voyage qu'ils avaient fait à Sin-tchen pour leur commerce.

Nous avons raconté en détail dans V Histoire du Koiiang-si^ ces faits et ceux qui suivirent : l'arrestation de Jérôme, son emprisonnement à Si-lin, ses belles et courageuses réponses au mandarin, ses prédications heureuses dans la ville, son retour au Kouy-tcheou; nous les avons redites dans la biographie du catéchiste qui a pris place parmi les Vénérables serviteurs de Dieu * dont nous avons écrit la vie ; nous n'y reviendrons pas.

Rentré au Kouy-tcheou, Jérôme passa toute l'année 1836 à Maokeou ; il y apprit le martyr de Chapdelaine, décapité à Si-lin le 28 février K « Ah ! s'écria-t-il avec un accent de profond regret, si je l'avais accompagné comme précédemment et comme il le désirait, je serais mort avec lui. » « Il ne soupçonnait pas, écrit Lions, à qui

' Page 49 et suivantes.

* Les Trente-cinq Vén. Serv. de Dieu, p. 319.

^ Hist. de la mission du Kouang-si, p. 80.

Jii?Ç^,i,l«liJIJj|^

PERSECUTIONS LOCALES

nous devons ce détail^ que deux ans plus tard, il irait le rejoindre par la même voie et pour la même cause. »

Avant son départ pour le Kouang-si et après son retour, malgré .son zèle, Jérôme Lou n'aurait pas suffi peut-être à former convenablement à la vie chrétienne les néophytes de Mao-keou et surtout les femmes ; aussi Lions eut-il soin, comme il nous l'a dit, d'envoyer dans ce village Texcellente vierge dont nous avons déjà parlé, Agathe Lin.

Après avoir enseigné dans plusieurs stations, particulièrement à Ma-gan-chan oii elle fit beaucoup de bien et fut le meilleur professeur de chinois de Chapdelaine, Agathe Lin se rendit donc àMao-keou.

Sa tâche allait y être particulièrement ardue ; outre la pauvreté du pays, la grossièreté native des Tchong-kia-tse auxquels elle aurait affaire, la maîtresse d'école devait encore enseigner la doctrine chrétienne en chinois, à des catéchumènes qui ne comprenaient pas ou peu cette langue ' et qui, au dire de la plupart des missionnaires, « n'ont reçu d'intelligence que pour ce qui est visible, que pour les besoins matériels de la vie présente. » Agathe entrevit les misères de cet avenir ; elle accepta d'avance tous les sacrifices, et répondit au missionnaire ces paroles où se reflètent la foi, Tamabilité, la reconnaissance et l'humilité* : « Le Père n'a pas balancée quitter parents, amis, patrie, pour venir dans ce pays sauvage du Kouy-tcheou afin de sauver nos âmes, et moi pécheresse, j'oserais refuser de souffrir quelque chose pour la gloire de Dieu , et seconder le Père dans l'œuvre du salut des âmes ! Les péchés de ma vie sont grands et nombreux, je n'ai encore aucune bonne œuvre à mon actif : plaise à Dieu que je trouve l'occasion d'expier mes fautes et d'acquérir un peu de mérite. »

Elle s'installa dans la famille Lou et fit pieusement ses fonctions de catéchiste. « Elle eut besoin dun travail et d'une patience presque au-dessus de ce qu'on peut imaginer; pour le comprendre, il faut l'avoir vu et éprouvé. »

Les pauvres femmes qui furent ses élèves, admirèrent son dévouement. « Ah ! répétaient-elles, avec quelle clarté et quelle lenteur la vierge Agathe s'appliquait à prononcer à cause de nous ! »

Elle comprit alors, mieux que jamais, la valeur du sacrifice que font les hommes apostoliques en quittant leur patrie, pour vivre

' Les Tchong-kia-tse, comme plusieurs autres tribus ilu Kouy-tcheou, n'ont pas d'écriture, par conséquent pas de livres ; ils se servent, pour écrire, des caractères chinois dont le son a une certaine ressemblance avec le son des mots de leur langue. Quant à cette ressemblance elle-même, on peut la comparer avec celle qui existe entre les langues latine, italienne et française.

' Les Trente-cinq Vén. Serv. de Dieu, pp. 342, 352.

CONVERSIONS

au milieu des peuples étrangers. « Aussi, dit Lions, elle ne se serait jamais permis la moindre plaisanterie sur le compte des missionnaires qui, principalement les nouveaux venus, y donnent parfois occasion; et si quelqu'un nous faisait de la peine, elle en était plus sensiblement affligée que nous-mêmes. » Une de ses élèves lui demanda un jour : « Comment avez-vous osé venir dans cette région sauvage de Mao-keou, vous qui êtes d'un pays riche et bien cultivé ? )) La dévouée maîtresse lui répondit gracieusement : « J'ai reçu de la sainte Eglise^ la mission de me transporter chez vous, et de remplir près de vous la fonction de prédicatrice et de maîtresse d'école ; je l'ai acceptée très volontiers et je me réjouis qu'on m'ait fourni cette occasion de former avec vous les liens de l'amitié chrétienne, qu^autrement je n'aurais jamais connue. »

Dans le courant de l'année 1833, elle eut la grande joie de voir toutes les femmes, dont elle s^était occupée, recevoir le baptême et la confirmation-. L'année suivante, elle les prépara à la réception de la communion. « Sans elle, écrit Lions, je crois que cette chrétienté aurait eu bien de la peine à se soutenir, malgré tous les efforts des missionnaires. »

La conversion à Mao-keou des familles Tchong-kia-tse fit germer dans l'esprit des missionnaires la pensée de consarcrer exclusivement à cette race un ouvrier apostolique, et ils en exprimèrent le désir dans une lettre au Séminaire de Paris ; c'était peu évidemment, eu égard au grand nombre de Tchong-kia-tse, mais c'était encore trop respectivement au petit nombre des prêtres qui alors quittaient la France pour évangéliser le Kouy-tcheou.

Le supérieur de la mission, pensant sur ce sujet comme ses collaborateurs, songea à organiser une école pour former des catéchistes chinois capables d'enseigner les Tchong-kia-tse, et à écrire en caractères latins Ma langue de ces derniers qui n'ont pas d'écriture. L'idée resta à l'état de projet.

Dans le sud-ouest, eurent lieu bien d'autres conversions.

La même année, non loin des frontières du Kouang-si, s^ouvrit la station de Po-si.

A Lang-tai , le catéchiste Yang convertit quelques familles. A Tchen-lin, une vieille femme, SinYao-lai, convertie par son cousin

^ C'est-à-dire, dans le style des chrétiens chinois: des supérieurs ecclésiastiques * Parmi les femmes qu'elle intruisit à Mao-keou, on cite Madeleine Lou Yang

che, épouse de Joseph Lou Tin-lou, Lucie Lou Oui-che, épouse de Laurent Tin-

chen, Anna Lou Pe-che, épouse de Jérôme Lou ïin-mei et Anna Pe Pe-che.

(A. M.-E., vol. 549', p. 1554.)

^ A. M.-E., vol. 544, p, 431. Lettre des missionnaires aux direct, du Sém., 29

avril 1856.

-■'k^x^^:^i£lQ{^

P«??t^^i^!?Ç«*«Jïy;y|l«^SWSK^i^^

Rémi Si-kong, deTang-chang-po^ amena à la foi d'abord sa famille, puis trois femmes Ouang Siao-che^ Siao San-lai. et la femme de Kin Yu-tsiang, qui réussirent à faire partager leurs sentiments à plusieurs de leurs parents. Deux ou trois fois, le mandarin A'oulut empêcher ces familles de pratiquer leur religion, mais ces quelques vieilles femmes tinrent ferme et se permirent même d'aller réclamer la liberté de suivre le catholicisme. Le mandarin, ennuyé d'avoir affaire à des femmes, finit par les laisser tranquilles /*. Cest également de cette époque (1855-1856), que date la petite station de Leang-fong- tong*.

Afin de seconder ce mouvement de conversions, Perny conçut en 1856 l'idée d'une société pour la diffusion du catholicisme. Tous les membres se seraient engagés à répandre les livres de doctrine et à faire autant que possible connaître la religion du Seigneur du ciel ^ Quelques bonnes familles chrétiennes auraient été placées dans des régions entièrement païennes afin de tenter de les christianiser. Projets excellents, mais qui, faute de moyens, de temps, de personnel, ne passèrent pas dans la pratique ou y passèrent si rapidement qu'ils ne laissèrent pas de trace.

Petites persécutions dans l'ouest et dans le nord de la mission. — Arrestation de J. Lou. — Mort de Tin San-ye. — Courage des néophytes de Tchen-lin et du catéchiste Lieou. — Fermeture de l'oratoire de Tsen-y. — Emprisonnement et mort de Ki-koue et de Simon Lou Tche-hoai. — Comment Perny comprend la situation. — Fin du procès de Tou-yun.

Une petite persécution arrêta ce mouvement qui semblait devoir s'étendre.

Jérôme Lou s'était rendu à Kang-ou-sin tchang, dans la sous- ^réfecture de Yun-lin, à environ 60 li de Mao-keou, « afin d'instruire quelques familles qui venaient d^embrasser le catholicisme, et d^'essayer en même temps de faire de nouvelles conversions parmi les païens. »

'Village situé à 15 li de ïchen-lin, sur la route ïinpériale de Kouy-yang à Yunnansen.

2 Mère de Ouang Ta-ye, Eul-ye, Se-ye.

' Détails sur la chrétienté de Tchen-lin par M. Pioux, missionnaire au Kouy— tcheou. {A. M.-E., vol. 549', p. 679).

* Lions fit construire par les chrétiens l'oratoire de Ta-pa-tien et y contribua pour 10 taëls.

» A. M.-E., vol. 549'i,p. 18,

- ^^^wpssB^afBw

ULJMJ^WWIS

CONVERSIONS

Il prêcha en public avec assurance, démontrant la vérité de la religion chrétienne et la fausseté du culte des idoles. Ainsi agit-il le jour anniversaire de la naissance de la déesse Kouan-yn^ devant une foule de païens réunis pour honorer cette divinité. Deux individus, qui depuis longtemps voulaient arrêter sa propagande, le dénoncèrent comme perturbateur à deux satellites de passage. Ceux-ci se saisirent de lui ; en voulant à sa bourse plus qu'à sa personne, ils lui prirent d'abord le peu qu'il possédait, puis réclamèrent davantage en le menaçant du sous-préfet,

Jérôme aurait pu acheter sa liberté par . la promesse de quelque argent ; il ne voulut pas le faire. Trompés dans leur espoir, les satellites remmenèrent au prétoire de Yun-lin.

Le mandarin, 0 Sen-gé, l'interrogea sur le christianisme, et après l'avoir fait frapper d'une dizaine de coups de bâton, il lui dit :

(( Tu me parais un homme éclairé et qui sait raisonner ; je veux te donner le temps de réfléchir ; mais sache bien que si tu ne consens pas à renoncer à cette mauvaise secte, je te ferai couper la tète.

— Grand homme, répliqua Jérôme, je n'ai pas à réfléchir, mon parti est pris ; comment pourrais-je renier la vérité et la raison ?

Sur ces paroles, il fut jeté en prison, la chaîne au cou et les ceps aux pied s ^

Prévenu de cette arrestation, Mihières envoya aussitôt deux chrétiens pour la faire cesser ; la démarche fut inutile. Pendant son emprisonnement, Lou enseigna les vérités chrétiennes à ses compagnons, et convertit un païen, Ouang. Après cinq mois d'incarcération il fut mis en liberté à la prière de son frère Joseph Lou Lou-ye, lors de l'arrivée d'un nouveau mandarin.

En revenant à Mao-keou, arrivé à l'endroit appelé Tsiang-tao-fen {tombeau du voleur), Jérôme vit, marchant devant lui, à 200 mètres, une forme humaine vêtue de blanc. Ce que signifiait cette sorte d^apparition, le catéchiste l'expliqua à ses amis, en ces termes :

(f J'ai la persuasion que cet homme au vêtement blanc n'est autre que mon ange gardien, envoyé par Dieu pour éclairer ma route à

' Un de ses fils, Lou Lao-kao vint le voir plusieurs fois dans la prison de Yunlin ; le jeune homme était d'un caractère assez turbulent ; en traversant les rues de Yun-lin, il avait commis l'imprudence de frapper une statuette païenne, il raconta le fait à son père qui le blâma. « Pourquoi cet acte, mon fils ? Vous avez toujours été plus audacieux qu'il ne convient ; il n'est pas nécessaire de frapper ainsi les idoles des païens ; si vous aviez subi la mort par suite de cette imprudence, vous n'auriez acquis aucun mérite. »

Quelque temps après, Lao-kao, ayant demandé au sous-préfet la libération de son père, reçut pour toute réponse l'ordre d'apostasier, et sur son refus il fut jeté en prison. Il y resta environ un mois, jusqu'à ce que son père fût relâché.

i9«i|p«w(>'u u j '''^'"'■"W'PJimi'li'iyjppiilpMi^^MSIHWP^^

PERSECUTIONS LOCALES

travers les ténèbres de la nuit, et me consoler de tant de chagrins éprouvés dans la prison de Yun-lin tcheou. »

De retour chez lui, il écrivit, en chinois, le martyre de Ghapdelaine et de ses compagnons, l'interrogatoire et Pemprisonnement que lui-même avait subis à Yun-lin. Malheureusement, ces écrits sont perdus, ou du moins on ignore ce qu'ils sont devenus ; on sait seulement qu'après la mort de Jérôme, les uns, laissés à ses enfants, disparurent au moment de leur mort survenue dans de tragiques circonstances ; les autres, confiés à un de ses cousins, Lou Tin-chen, furent enlevés à ce dernier par les rebelles qui le pillèrent près de Tchen-lini.

D'autres chrétiens furent arrêtés et emprisonnés à Tchen-lin ; ils subirent notamment le supplice désigné sous le nom de pongtsé^, mais sans jamais faillir ; après neuf mois d'une dure captivité, le mandarin les remit en liberté.

Un païen influent de Tchen-lin dénonça le catéchiste Lieou, qui, le 20 février 1857, fut arrêté par ordre du sous-préfet.

« Les^ néophytes ne furent nullement intimidés par cette arrestation. Ils montrèrent un grand courage et voulurent aller euxmêmes au prétoire. Craignant quelques démonstrations publiques, le mandarin se hâta de régler l'affaire du prédicateur chrétien. 11 l'interrogea sur la religion. Ses réponses claires et fermes lui évitèrent les mauvais traitements en usage en pareil cas. Le sous-préfet paraissait ne pas savoir ou feignait d'ignorer que l'Empereur ne défendait pas la religion chrétienne. Notre prédicateur le pria poliment de compulser ses archives. En tout cas, il ne pouvait relâcher ce prisonnier sans se faire son procès à lui-même.

« L'instruction religieuse du catéchiste, ses bonnes manières ne permettaient pas non plus de le traiter d'une façon ordinaire. Le mandarin se décida à l'envoyer à son collègue de la métropole. Il le fit partir le lendemain avant le jour, escorté de quelques satellites, afin qu'on ne connût pas de suite sa décision. Le mandarin fut bien avisé, car le jour même les femmes néophytes du lieu seraient allées en masse au prétoire réclamer le prédicateur. Un conflit aurait pu avoir lieu à ce sujet.

(( Lieou, avant d'arriver à la capitale, donna une récompense à

Voir sur un de ces manuscrits Les Trente-cinq Vénérables Serviteurs de Dieu, p. 335, en note.

^ C'est le supplice du chevalet : il consiste à placer le patient les jarrets repliés sur une barre de bois ; on attache des poids aux pieds et aux cheveux du patient, de manière qu'il demeure ainsi suspendu.

3 Journal de la mission du Kouj-tcheou, année 1857, p. 67.

PWBW

CONVERSIONS

ses gardes. Ceux-ci lui remirent le billet d'arrestation et s'en retournèrent. De cette sorte, notre catéchiste n'eut pas à comparaître, à son arrivée à la capitale, devant le sous-préfet. )->

Un jeune néophyte, Tin San-ye, de Kieou, fut condammé à mort par le chef de la garde nationale de Long-chan K

Dans la partie septentrionale du Vicariat, Tsen-y, préludant ainsi à une hostilité qui ne s'est pas encore démentie, donnait au missionnaire plus d'ennuis que de consolations.

La ville ne renfermait encore que trois pauvres familles chrétiennes-; afin d'en augmenter le nombre, Mihières, au commencement de l'année 1853, fit louer une maison pour servir d'oratoire, et un instant, il espéra obtenir quelques conversions^; malheureusement, soit haine du mandarin, soit 'dénonciation faite par des païens, quatre catéchistes, dont deux qui se trouvaient de passage, furent arrêtés, frappés, et l'oratoire fermé ; quelques jours plus tard, deux des catéchistes prisonniers furent, sans plus d'explications, reconduits sous escorte au Su-tchuen, leur pays d'origine, et les deux autres remis en liberté ^ Les néo[)hytes ne furent pas inquiétés, et Laffaire en resta là^ ; mais le petit mouvement religieux, qui semblait se dessiner dans plusieurs familles, tomba complètement.

Quelques mois après, le mandarin de la même ville fit comparaître devant lui le vieux baptiseur qui tenait la pharmacie. Il le somma de renoncer à la foi. Sur son refus, des centaines de coups de rotin lui furent administrés. Au bout de plusieurs jours, le voyant dans les mêmes dispositions, le mandarin lui rendit la liberté en lui enjoignant de quitter la ville. Le vieillard dut obéir ; mais toujours zélé, il se mit à parcourir les campagnes du voisinage à la recherche des enfants moribonds. Peu après il rentra à Tsen-y, oii il demeura sans oser ouvrir de nouveau sa pharmacie.

A Tsen-y encore, en 1856, deux chrétiens furent sommés d'apostasier ; ils refusèrent et moururent en prison.

Le premier d'entre eux était un néophyte déjà âgé, et^ pour

'A. M.-E., vol. 549P, p. l'167, 1491. Il est aussi question d'ua Ye, catéchumène, assommé par ses parents en 1855.

* Elles se rendaient à Long-pin pour recevoir les Sacrements.

^ On avait dédié cette nouvelle station à saint Simon, patron de Mihières.

* A. M.-E., vol. 544, p. 363 Rapport de M. Perny, 1854.

^ Au sujet de cette affaire, Mihières donne une version un peu différente : « Cinq chrétiens, dit-il, furent pris et conduits au prétoire, où, après avoir été cruellement frappés et torturés, ils furent renvoyés, trois ont tenu bon jusqu'au bout, deux ont faibli un instant. Tout s'est terminé là; seulement il est maintenant difficile de faire prêcher dans cette localité. [A. M.-E., vol, 544, p. 353. M, Mihières à M. Barran,- 25 avril 1854.)

yiUlWjUiRWJlWHJWl

PERSECUTIONS LOCALES

le faire connaître, nous n'avons qu'à reproduire le Journal de la mission^ :

« Ce néophyte, du nom de Ky-koue, est né au hameau de Kan-ky, le 5 avril 1812'. Jusqu'au moment où il entendit la bonne nouvelle du salut, il ne connaissait pas même la religion chrétienne. Sa réputation d'homme probe et courageux est bien établie dans le pays. Ce fat sur la fin de l'année .1852, que, plusieurs familles du voisinage ayant embrassé la foi, il connut la religion chrétienne. Dès qu'il eut entendu la prédication, sa droiture naturelle le fit incliner vers nous. Il prit quelque temps pour examiner encore et faire conseil avec sa famille. La grâce se fraya bien vite un chemin à travers ces cœurs simples de cultivateurs, dont les mœurs sont plus pures, l'esprit plus droit, la vie plus frugale, les usages plus simples que chez les habitants des villes populeuses. Au commencement de 18o3, la famille de Ky San-ye toute entière embrassa la religion chrétienne en faisant la cérémonie d'adoration accoutumée. Renoncer aussitôt à toutes les superstitions, placer les tablettes chrétiennes, étudier les prières et la doctrine fut l'objet d'une pieuse émulation entre tous les membres de cette famille. Dès qu'elle eut le bonheur de connaître le vrai Dieu, elle s'appliqua à le servir avec fidélité et à mener une vie conforme à la loi divine. Ky et ses proches reçurent le catéchuménat au mois d'avril 1854. Une année s'écoula dans la préparation au baptême. Ce bienfait lui fut conféré dans le courant de juillet.

« Les gentils du voisinage cherchèrent souvent à ébranler sa foi. Les épreuves ne servirent qu'à lui donner un nouveau lustre et à faire ressortir son courage. Comme la religion avait été inconnue jusqu'alors dans les campagnes de cette contrée, la conversion de la famille Ky et de ses amis avait causé une certaine sensation. Ce fut pendant quelque temps la nouvelle qui occupait toutes les bouches dans les environs. Les uns ne savaient qu'en penser ; les autres blâmaient ouvertement ces néophytes. 11 y en avait qui allaient jusqu'à les redouter, les fuir, supposant à la religion chrétienne les mauvaises doctrines de ces sectes occultes, qui pullulent si nombreuses dans cet empire et auxquelles on doit attribuer les maux présents qui le désolent. Il faut une grâc» spéciale aux néophytes pour ne pas rougir de ces épreuves et ne pas se repentir de leur démarche. La folie de la croix triomphe du monde en ces occasions, et la sagesse des faibles confond la prudence du siècle.

« Aux assauts dont il était Tobjet, Antoine Ky trouvait en son cœur,

1 Année 1856, p. 15.

"Date chinoise an 17 de Kia-kin, 2« mois, 23^ jouf.

""^T^T^'^T'^îSMB

CONVERSIONS

plein de foi, une réponse pour chaque genre d'attaque. La victoire lui restait habituellement. Les ennemis de la religion, forcés de dévorer en secret leur confusion, ne pouvaient lui pardonner leurs défaites. Ils épiaient l'occasion de se venger de lui. Dieu permit qu'elle ne tardât pas à se présenter.

« Des païens avaient an procès au sujet d'une société pécuniaire. Antoine Ky fut appelé comme témoin de l'une des parties. Sa déposition, appuyée de preuves évidentes, fit donner gain de cause aux accusés. Les accusateurs, qui s'étaient flattés de gagner le procès, furent blessés au vif de leur condamnation. Pour se venger de Ky San-ye, ils le dénoncèrent sur Fheure môme comme chrétien au mandarin. Celui-ci fit saisir Ky et le somma de lui déclarer s'il était vrai qu'il fût chrétien. — Gela est ainsi, grand homme. — Il faut renoncer à cette religion. — Je ne le pourrais qu'autant qu'elle serait mauvaise. Nulle religion ne peut entrer en parallèle avec celle que j'ai le bonheur de professer. — Depuis quand es-tu chrétien ? — La religion chrétienne est la plus ancienne que je connaisse ; mes arrières- ancêtres la suivaient déjà ^. — Mais c'est une religion étrangère à ce pays. Gomment peux-tu la pratiquer ? — Est-ce qu'il n'y a personne, dans notre Empire, qui puisse être Empereur? Pourquoi un étranger y porte-t-il la couronne ? Je vois sur le grand homme des vêtements d'une matière étrangère à ce pays. Pourquoi ne pas se servir uniquement de ceux de l'Empire? La religion chrétienne est la meilleure, quoi qu'elle vienne d'un autre pays? Du reste, les religions qu'on professe ici sont encore plus étrangères que la mienne. — Ge que tu dis là, reprit le juge confondu, n"a pas le sens commun. Veux-tu renoncer à cette religion? Tu demeureras en prison jusqu'à ce que tu aies rejeté cette secte. — Demeurer en prison, volontiers; abjurer ma foi, jamais, jamais ! »

u Ces énergiques paroles, prononcées avec dignité et l'accent d'une conviction inébranlable, coupèrent court à ^interrogatoire. Le mandarin le fit conduire en prison. G'était le 17 septembre dernier.

« Malgré sa robuste constitution, Ky San-ye ne tarda pas à souffrir de cet air fétide que l'on respire dans ces cachots bas, humides, obscurs, où sont entassés une foule de malfaiteurs. Par une crainte raffinée, et dans un but de .sordide cupidité, les geôliers l'attachèrent tout près de la fosse d'aisance. Ge supplice lui devenait de jour en jour plus intolérable. Au moyen de sapèques, il pouvait se faire changer de place pour quelques heures. N'ayant pas prévu l'issue de son voyage à la ville, Ky n'avait que peu d'argent avec lui. Personne n'osait le visiter. Les noms des autres néophytes de Kan-ky

f Cette réponse était sage et fort habile. Eu chinois elle a eu une énergie spéciale.

.>;.ïfesi»l

|g^|(4j!j|^ISW^iRPia*^gij*^^

PERSECUTIONS LOCALES

'■■S!^Wy^W'if^^''r ■U'jWSSJWf.f'il'^^ -

avaient été donnés. Les satellites étaient aux aguets pour s'emparer des chrétiens, qui viendraient visiter ce généreux confesseur de la foi. Son argent fut bien vite épuisé. Alors, nous travaillâmes à la capitale à obtenir son élargissement. Mais tout se fait avec une lenteur fabuleuse dans ce pays.

« Ky contracta, sur ces entrefaites, le germe d'une maladie mortelle. Son courage ne se démentit pas un seul instant. Il remplit avec fidélité ses devoirs de piété, le cœur encore tout reconnaissant du bienfait récent de la régénération. Nos démarches traînaient en longueur par suite du mauvais vouloir du prétoire de Tsen-y-fou. La dysenterie de notre confesseur fit tout à coup des progrès sensibles. Ses proches, une seule fois, purent lui faire parvenir quelques secours et des remèdes pour la maladie dont il était atteint. Mais par une cruauté qui soulève tout cœur droit, les satellites, au moment où il se préparait à prendre son remède, brisèrent le vase avec brutalité, en le chargeant de malédictions. Privé de tout secours humain, Ky fut bientôt réduit à l'extrémité. Ses proches ne purent être informés de son état dangereux. Il lui était encore plus difficile d'obtenir les secours de la religion. Confiant en Dieu, Ky s'abandonna entre les bras de la miséricorde divine pour l'heure suprême qui allait sonner pour lui. Le souv^enir d'une épouse chérie, de quatre enfants en bas âge vint alors remuer ^on cœur paternel. Mais aussitôt la pensée de la providence du Seigneur rendit à son âme forte le calme et la douce paix d'un cœur qui est bien avec son Dieu et qui souiïre pour la justice. Un seul mot aurait pu lui procurer la liberté et avec elle la vie du corps ; mais il préféra une fin glorieuse à une liberté ignoble. Le vendredi 7 du mois de novembre courant, fête de saint Engelbert, Ky San-ye, à l'âge de 44 ans accomplis, alla présenter au souverain Juge ces chaînes qui liaient sa dépouille mortelle, gages précieux de sa fidélité et de son inébranlable attachement à la foi. ))

La môme année, un autre confesseur était mort aussi dans les prisons de Tsen-y. Il se nommait Lou Tche-hoai '. Il avait reçu le baptême en 1856 des mains d'un néophyte dans les circonstances suivantes : au moment où les rebelles menaçaient Tsen-y, les mandarins avaient brûlé les faubourgs de la ville et fait massacrer quelques centaines d'habitants plus ou moins suspects ; craignant de mourir sans la grâce du baptême, plusieurs néophytes se réunirent pour délibérer sur ce qu'il convenait de faire en une telle conjoncture, et résolurent de se conférer mutuellement le sacrement de la régénération. Lou Tche-hoai fut du nombre et prit le nom de Simon. Deux

1 Journal de la mission, octobre 1856, p. 41.

»^*igi!S

CONVERSIONS

mois plus tard il était appelé à l'honneur de confesser le nom de Jésus-Christ.

« A.U * mois d'avril, deux baptiseurs, Ou Yao-ye etTcheou, envoyés à 'iong-tse, passèrent par Tsen-y, et un samedi - rencontrèrent Simon Lou qui les pressa de venir le lendemain chez lui faire les prières en usage le dimanche. Les baptiseurs refusèrent, alléguant les agitations de la ville. Lou insista : « Il y a, leur dit-il, des adorateurs qui viendront; venez, vous leur expliquerez la doctrine^ Nous n^avons personne ici pour nous instruire. 11 n'y a rien à craindre. » L'invitation était si cordiale, les vues si pures que les deux baptiseurs lui promirent de s^y rendre. Le dimanche matin ceux-ci furent de parole ; huit ou dix adorateurs les avaient devancés chez Lou Eulye. Ils commencèrent en commun les prières. Une demi-heure était à peine écoulée quand les gens du prétoire, suivis d'une foule de curieux, arrivent tumultueusement et envahissent la maison. Les satellites s'emparent des livres de prières, des calendriers et des images suspendues dans Tappartement. Puis ils sommèrent Lou et nos deux baptiseurs de se rendre au prétoire. Les satellites n'avaient pas de mandat d'amener, cependant nos chrétiens ne font aucune opposition, et se rendent de suite au tribunal de la ville. Lou Eul-ye montra en ce moment un grand sang-froid. Sa femme mérite une mention honorable. Elle exhorta son mari à ne pas faire difliculté et à ne rien craindre. « Allez, dit-elle aux satellites, si le mandarin veut, je vais aussi aller au prétoire pour lui prouver que notre religion est bonne. »

« Nos prisonniers n'étaient pas enchaînés ; leur passage dans les rues de la ville entraîna à leur suite une foule immense de curieux. Le mandarin les interrogea aussitôt : « D'oii êtes-vous ? — De la capitale — Que venez-vous faire ici ? — Visiter les enfants malades, leur donner des remèdes dans la seule vue du bien. — Tu ne dis pas la vérité ; votre but est de prêcher, mais vous le cachez sous l'apparence et les dehors de distribuer des remèdes au peuple. — J'en donne l'assurance au grand homme, notre but unique est de visiter les enfants malades. — Est-ce la famille Tong, de la capitale, qui vous envoie ? — Nous avons à Kouy-yang une maison ; c'est d'elle que nous relevons. Le chef de cette pharmacie se nomme Kiong. — Quelles prières récitiez-vous chez Lou Tche-hoai? — A certains jours du mois, nous avons des prières à réciter. Voilà de nos livres, grand homme ; nos devoirs religieux sont contenus dans le décalogue. » Le mandarin, prenant le livre, dit aussitôt : « Mais vous autres chré-

1 Journal de la mission, p. 36.

2 19 avril.

mm: " !J:!l||Pii|piiPip|iPi^iApp%

^fiîS?P'^^

PERSECUTIONS LOCALES

tiens, vous n'honorez pas les ancêtres. » « Un des baptiseurs se mit à lui expliquer le décalogue. » Le mandarin écoutait attentivement, ainsi que tout le reste de l'auditoire qui était fort nombreux. « Je vois que votre religion n'est pas mauvaise, fit-il ; mais, comme il y a des troubles dans ce pays, je ne permets pas que vous demeuriez ici. — Grand homme, permettez-nous de distribuer le reste de nos remèdes et nous regagnerons aussitôt la capitale. — Non, je ne le permets pas ; je ne vous inflige pas de supplices, parce que je ne vous crois pas mauvais. Je devrais vous envoyer au prétoire de Sieou-ouen, mais là on pourrait vous être hostile. Demain de grand matin, quelques satellites, ayant une lettre, vous conduiront à la métropole. »

« Le mandarin, appelant aussitôt Lou Eul-ye, lui dit : « Tu es chrétien? — Grâces à Dieu, j'ai embrassé la religion chrétienne, grand homme. — Pourquoi as-tu embrassé cette religion ? — J'ai reçu ce bienfait. — Que signifie cette parole ? reprit le juge avec une certaine indignation. » Lou ne répondant pas, le mandarin reprit : « Il faut renoncer aujourd'hui à cette religion. — Je suis prêt à obéir en tout au grand homme, hormis renoncer à ma religion. — Tu vas demeurer en prison jusqu'à ce que tu aies foulé la croix aux pieds. — Je ne le ferai jamais, avec la grâce de Dieu ! »

« Sur un signe du mandarin, on conduisit ce néophyte et les deux baptiseurs en prison. Lou Eul-ye était un homme grave, parlant ordinairement fort peu et toujours brièvement. Les gens du prétoire ne le molestèrent pas d'abord. Le soir, on mit cependant les ceps aux pieds des trois captifs. Le lendemain, avant le jour, le mandarin fit venir de nouveau les deux baptiseurs et les questionna sur deux calendriers chrétiens pris la veille par les satellites. Ces calendriers étaient de deux années différentes. « Ce sont là, leur dit le juge, vos calendriers ; pourquoi ne s'accordent-ils pas ? l'an dernier, cette fête était tel jour ; cette année elle est placée au mois suivant. » Un des baptiseurs lui donna une explication et le mandarin demanda : « Qui est habile parmi vos chrétiens à faire le calendrier? — Nos calendriers viennent de Pékin. — Vous allez partir de suite avec les satellites, vous pourrez arriver à Kouy-yang pour la fête de l'Ascension. » Effectivement les satellites lièrent nos deux baptiseurs, et la caravane se mit en marche. Le quatrième jour elle arriva à la capitale. La captivité de nos baptiseurs ne fut pas de longue durée ; au moyen de protections, nous pûmes les faire élargir bientôt. Quant à Lou Eul-ye, la chose ne fut pas aussi facile. Pressé par ses anciens amis, encore païens, de renoncer à la foi, il repoussa toujours avec énergie une telle proposition. Nous pûmes lui faire parvenir quelques paroles de consolation qui soutinrent son courage et

-'---'WMMiPIPPPgiP

CQNYERSIONS

son espérance de se voir élargir sous peu. Son jeune enfant, âgé de 10 ans, lui portait chaque jour sa nourriture. Quoique sa captivité aggravât la position de sa famille, dont il était l'unique soutien par son travail, il demeurait plein de courage.

« Il exhortait lui-môme sa femme à mettre toute sa confiance en Dieu, et à attendre avec résignation les dispositions de la Providence. Voyant la captivité de son mari se prolonger, cette femme imagina, dans la simplicité de son caractère et même de sa foi novice, de conseiller à son époux de déclarer extérieurement qu'il renonçait à la religion, bien qu'il ne dût pas le faire en réalité. C'était là, selonelle, un moyen de se tirer de ce mauvais pas; moyen, qui à ses yeux, n^avait rien que de légitime. Elle fit même une journée de chemin pour consulter, à ce sujet, les chrétiens de la station voisine. La réponse qu^elle en reçut éclaira sa religion, et dès lors elle ne songea plus à cet expédient. Le mandarin fit comparaître à sa barre, jusqu'à trois fois, ce généreux prisonnier. Il le pressa vivement de renoncer à la foi, lui insinuant, même directement, qu'après sa mise en liberté il pourrait également pratiquer la religion ; qu'il n'avait quà dire un mot : Che hony^ afin qu'on pût le relâcher. Ce mot désiré, Lou Eul-ye ne voulut jamais le prononcer. « Je veux sauver mon âme, disait-il, aucun supplice, aucune captivité, s'il plaît à Dieu, ne me feront changer de résolution. » Le confesseur, quoique d'une condition obscure^, jouissait, dans la ville, de la réputation la plus intègre. Aussi ni le mandarin ni les satellites ne le maltraitèrent-ils, comme cela est d'ordinaire en pareil cas. Cependant sa santé donnait des inquiétudes à sa famille. Lou se plaisait à lui écrire des lettres de consolation, qui montrent combien son courage était ferme et sa résolution de mourir inébranlable plutôt que de commettre un seul péché mortel.

« Atteint de la peste, il succomba, entouré de quelques-uns de ses parents, le 18 octobre 18oG. Il était âgé de 52 ans. Les satellites annoncèrent sa mort au mandarin qui avait fait son procès. Celui-ci montra quelque surprise à cette nouvelle, et demanda avec curiosité si le corps des chrétiens changeait beaucoup après la mort\ Les satellites répondirent que les cadavres des chrétiens étaient beaux et souples. Curieux de s'assurer du fait, le mandarin alla voir la dépouille mortelle du confesseur, et la trouva, en effet, telle qu'on le lui avait affirmé. Les chrétiens de Long-pin tenaient Simon Lou en une estime très grande, que sa conduite en prison, son courage et sa patience avaient encore augmentée. En apprenant sa mort, ils

' C'est une croyance en Chine que les criminels portent après leur mort des traces de leur vie, suivant le genre de leurs crimes.

^^ipm^- . ^iipiiiM«^

formèrent le projet d'avoir ses restes au milieu d'eux. Ils obtinrent, en effet, la permission de les rapporter ; et après des funérailles solennelles, ils les enterrèrent dans leur village. »

La mission s'associa, en quelque sorte, à l'hommage que les chrétiens rendaient au défunt, en recueillant son fils dans un orphelinat et en se chargeant de son éducation.

Ces vexations plus ou moins graves, qui s'élevaient dans différentes parties du Vicariat, auraient pu donner lieu à des réclamations de la part des missionnaires, ou même à des procès; mais cette manière de procéder ne parut pas opportune ; le procès, intenté par Albrand au sujet de la persécution de Tou-yun, n'était pas encore fini ; on se sentait à peu près sans appui pour le continuer, et la bienveillance ou même la justice des mandarins était assez problématique ; chargé des intérêts généraux de la mission, Perny avait hésité s'il l'abandonnerait ou s'il le poursuivrait. « J'avais une grande répugnance à prendre ce dernier partie dit-iU ; je croyais déjà que nous ne pouvions lutter avec avantage contre un mandarin. Cependant il était impossible de laisser la procédure commencée. Les prisonniers ne cessaient de m^eiivoyer courrier sur courrier pour tâcher d'être libérés. Nous agissions ici avec autant de vigueur que possible, présentant placet sur placet. Les affaires de litige passant par une filière interminable, le procès durait sans que j'en pusse prévoir la fin. Pendant tout ce temps, nous devions nourrir les prisonniers, dépenser beaucoup pour obtenir une justice que tout le monde au prétoire nous reconnaissait en droit et que personne ne se pressait de nous faire rendre. On nous assurait que des ordres étaient partis à diverses reprises pour relâcher ces prisonniers. Gela est-il vrai? Nous savons seulement que ces ordres, s'il yen a eu, ont été sans effet. Au commencement de septembre, le mandarin fit comparaître de nouveau les prisonniers et leur extorqua des aveux qui furent à la veille de nous compromettre assez gravement. L'un d'eux donna mon nom et celui du gardien de l'oratoire. Après cela, il fit conduire ici un des prisonniers, les fers au col, escortés de satellites . porteurs d'une lettre pour le mandarin de la sous-préfecture. Le lendemain de son arrivée ici, les satellites vinrent explorer l'oratoire, s'enquérir du personnel qui l'habitait. Par prudence, je fis esquiver pendant quelques jours le gardien de l'église. Je voulus me tenir à distance, afin de pouvoir diriger les affaires en cas de persécutions. Le mandarin fit appeler, les jours suivants, les deux maîtres de religion du nom de Lieou et Tong.

1 A. M.-E., vol. 544, p. 304. Rapport de Kouy-'tcheoUj dans la réunion de 1854.

M. Perny, lu aux missionnaires du

. .''•Wi^'HWiPM.,|liJypp

CONVERSIONS

« Personne de nous ne pouvant se produire, les satellites commençaient à se fâcher et à nous menacer, si Ton n'obéissait pas. Ce que voyant, je députai un domestique de la maison^ auquel un chrétien du nom de Tong s'adjoignit. Pendant ce temps, j'étais bien inquiet, craignant qu'on ne mît aux fers ces deux envoyés, ainsi que cela arrive souvent en pareil cas. Le sous-préfet les interrogea avec beaucoup de calme et avec un grand esprit d'équité. 11 traita l'affaire comme un homme qui désire au plus vite s'en débarrasser, et se contenta de demander une caution pour le prisonnier envoyé de Tou-yun. On fournit la caution le jour suivant et le prisonnier fut incontinent mis en liberté. Ce mandarin ne fit aucune interrogation sur la religion ou sur se^ chefs. On continua les instances pour obtenir la liberté de l'autre prisonnier. Sur la fm de novembre, le mandarin de Tou-yun, pour se débarrasser de cet homme, l'envoya à Tin-fan.

« Chacun nous assurait que c'était là une ruse de sa part et un moyen habile de se tirer d'affaire sans le paraître. On me fit demander une caution comme pour le premier. J'envoyai à Tin-fan l'élève Mathias Ou. Arrivé sur les lieux, ce dernier vit aussitôt que les satellites, avant de relâcher le prisonnier, voulaient nous extorquer des sapèques et ne demandaient pas moins de 20 taëls. Mathias ne voulut rien promettre avant de savoir mes inteniions. 11 attendait ma réponse , que vous devinez facilement, quand un dimanche à midi le mandarin se transporta à l'oratoire. Les prières avaient été faites en commun; les néophytes, à l'exception de quelques-uns,, avaient regagné leurs demeures.

« Le mandarin se mit à interroger Mathias sur la religion et entra môme en discussion avec lui. 11 paraît qu'il avait vu sur quelquesuns des livres en usage dans ce pays le nom de Li Ma-teou, qui est celui du P. Mathieu Ricci, jésuite. 11 voulait savoir quel était ce personnage-là. Mathias s'attacha surtout à montrer à ce mandarin que la religion était connue et autorisée de l'Empereur, qu'à la capitale les mandarins avaient souvent visité l'oratoire sans jamais rien dire d'hostile contre nous. Je ne sais quelle impression firent ces arguments sur l'esprit de ce mandarin. Avant de se retirer, il fit recueillir tous les livres de religion et autres objets de culte qui se trouvaient à l'oratoire. Puis, sans paraître animé de mauvaises intentions, il ordonna à Mathias de le suivre. Au prétoire, le mandarin l'interrogea de nouveau et le pressa d'apostasier. Ses réponses furent énergiques. Toutefois, on ne le soumit à aucun genre de supplice. Le lendemain, à la pointe du jour, on le fit partir pour la capitale, la chaîne au cou, les mains garrottées, sous l'escorte de plusieurs satellites. Après son départ, le mandarin fit afficher un édit contre la religion avec défense de rouvrir l'oratoire.

!-l':ftWïi"i!Ji»..ilu,UJ4Ml.::.UJ,,.' ,Lk,. rJJ5|

PERSECUTIONS LOCALES

« Cette nouvelle me causa beaucoup de peine ; je craignais surtout que l'on ne s'emparât de cette maison, dont Ms"" de Sura avait fait acquisition peu auparavant. Arrivé à la capitale , Mathias fut mis dans la petite prison. On s'attendait assez à voir surgir une persécution, et l'on se mettait en mesure pour le cas échéant. Le souspréfet, étant fort occupé, pria un de ses amis logé chez lui déjuger l'affaire de Mathias. Après l'avoir interrogé, ce dernier exigea impérieusement de l'élève une honteuse apostasie. Sur son refus énergique de jamais obtempérer à ces ordres, le juge le fit frapper de coups de rotin. Un des assesseurs alla aussitôt avertir le mandarin. Celui-ci manda incontinent à son ami de ne point supplicier ce jeune homme davantage et d'arranger doucement l'affaire. Le magistrat fit alors envoyer Mathias en prison, en lui disant de réfléchir et de se décider à renoncer à la foi pour les jours suivants. Nous pressions autant que possible le nouveau jugement, désireux de savoir comment les choses tourneraient. Ce fut encore devant ce juge suppléant que comparut Mathias. Cette fois, il n'était plus sévère comme auparavant. Il commença à avouer que l'Empereur permettait la religion, mais il ne voulait pas qu'on la prêchât. Puis il se mit à exhorter Mathias à renoncer à cette religion. Voyant ce jeune homme plus décidé que jamais à conserver sa foi, une caution fut demandée. Après huit jours de captivité, ce catéchiste recouvra sa liberté.

« Pendant ce temps, le mandarin de Tin-fan-tcheou ne demeurait pas oisif. La torture avait arraché à son prisonnier l'aveu du nom des chrétiens de l'endroit. On s'empara de tous ceux qui n'avaient point pris la fuite. Quelques-uns, encore tous néophytes, eurent la faiblesse de promettre de renoncer à la foi. Relâchés aussitôt, ils continuèrent à prier comme en temps de calme. On continuait à presser le mandarin à s'emparer de l'oratoire. Cependant, il n'osa pas le faire. Le confesseur de la foi est toujours là dans les fers, il porte le cercle de fer aux genoux et le boulet aux pieds. Le calme s'est ré tabli peu à peu dans cette chrétienté ; mais il ne sera pas possible de la visiter avant l'élargissement de ce prisonnier, élargissement qui souffrira beaucoup de difficultés, sous ce mandarin. Dès que j'ai pu cesser la continuation du procès, je l'ai fait. Désormais nous nourrirons ce malheureux en prison aussi longtemps qu^on l'y retiendra. »

Perny concluait l'exposé de cette affaire par les réflexions suivantes qui paraîtront à plusieurs trop absolues :

« Ne songeons plus, chers confrères, à intenter jamais à Pavenir aucun procès de ce genre. Pour les soutenir avec gain, l'argent ne suffit pas ; il faut de hautes protections et des catéchistes dévoués, capables de gérer avec habileté ces sortes de procès. Nous n'avons

ppppiPVilPiiiPP^^siiiPPiP^npi

w^mmmm^i^^

CONVERSIONS

ni l'une ni i^autre de ces conditions. Aussi à l'avenir, si la persécution surgit quelque part, il vous faut absolument empêcher que les chrétiens se rachètent à prix d'argent. Si on les met en prison, nous les consolerons par les motifs de foi et les secourrons, eux et leurs familles, dans la mesure qui conviendra. Mais ne parlons plus de semblables procès. Il n'y a pas de justice en Chine, que pouvonsnous attendre de gens qui ne vivent que de rapines ? »

Travaux de Lions. — Son expédition à Houng-ngai. — Conversions à Pe-ma-tong, à Ou-tse tchang, à Kouy-yang. — Les catéchistes Jean Y, Paul Ouang Koan-hi. — Conversions de plusieurs Choui-kia par un bonze. — Conversions de deux bonzesses. — Station de Toan-po-tchai. — Travaux de Mihières.

Cette persévérance d'un certain nombre de chrétiens était bien faite pour encourager le zèle des missionnaires et des catéchistes ; aussi les voyons-nous travailler activement à la conversion des infidèles.

Non content de parcourir son vaste district, Lions faitla visite des stations de Fa-tche-o' et de Oui-lin, revient à Tchen-lin, repart pour Mao-keou et de là entreprend avec Jérôme Lou à Houng-ngai - une expédition dont il nous a laissé un récit mouvementé :

« Houng-ngai est un vrai repaire de brigands, dits Loung-kan-ke ; c'est un pays à peu près exclusivement habité par les Tchong-kia et les Lolos. Là les sapèques n'ont pas encore cours ; le pays est du reste fort peuplé et bien cultivé. Je ne pense pas que les satellites osent mettre le pied dans ces parages. Non loin de là, à deux lieues seulement, il y a un tou-se lolo qui est chargé plus ou moins du gouvernement du pays, mais il est fort probable qu'il n'a pas grand ascendant sur les habitants indisciplinés et grossiers, sinon pour attraper par-ci par-là quelques sapèques.

« Là, habitait une bonne famille Tchao, dont le chef était un des principaux Loung-kan-ke ; comngie elle se trouvait parente avec des néophytes habitant les parages de Mao-keou et portait le même nom, cette famille embrassa le christianisme, et renonça ou cessa de faire partie de la compagnie des Loung-kan-ke. Le P. Lo avait déjà visité une fois cette famille qui donnait réellement des espérances ; la femme et les enfants m'ont paru excellents, cependant je n'ai pas osé les baptiser encore, vu le milieu dans lequel ils vivaient et l'éloignement de toute chrétienté.

* Il y rencontra M. Dumont, missionnaire du Yun-nan.

' A deux journées de marche de Mao-keou (/ourna/ de Lions, p. 116).

PERSECUTIONS LOCALES

« Je partis de Mao-keou après la Toussaint. J'avais pour compagnons, outre le catéchiste Ky, Jérôme Lou, un autre Y-kia et un petit marchand chinois, chrétien, qui connaissait le chemin. Car, dans ce pays surtout, il est bon de ne pas s'égarer et de s'informer le moins possible de la route que l'on doit suivre, et pour cause.

« En allant, nous avons suivi un sentier plus que sauvage, à travers des montagnes qui sont entre Lang-tai et le fleuve. Quelles routes ! Aussi y ai-je perdu un bon petit crucifix que ma sœur religieuse m'avait donné quand je partis. Bref, après avoir manqué de me casser le cou, risque partagé par un beau cheval de prix que m'avait confié Ouang Yao-kong, nous arrivâmes sains et saufs, à l'entrée de la nuit, dans un grand village de Y-kia, dont la femme de Jérôme Lou était originaire. Jusque-là c'était très bien. Le lendemain, nous descendons par des sentiers en pente douce, à travers des pays bien cultivés, habités presque exclusivement par des Y-kia et quelques Miao-tse.

« Arrivés au fond de la vallée, nous nous arrêtons pour dîner dans un village ; là, pour la première fois un chef de Loung-kan-ke vient nous faire une visite peu civile ; c'était une menace. Seulement, comme nous allions chez un de ses confrères, il nous laissa passer, se réservant pour l'avenir le droit de faire porter mon petit bagage (deux légères charges). Nous n'avions plus que vingt li à faire pour arriver chez notre néophyte, dont la demeure n'est éloignée que d'un li à peine' du petit marché de Houng-ngai que notre village dominait. Là, pendant quelques jours, on prêche et on catéchise ; deux jours après notre arrivée, notre Tchao a voulu conduire Jérôme Lou chez le tou-se de l'endroit^ qui demeure à vingt li de là. Ils partent donc avec quelques présents pour le grand homme ; ils avaient à peine fait quelques li que quatre grands gaillards arrivent chez nous, armés comme des brigands, mais sous prétexte d'entendre la doctrine. Ky commença à prêcher, non sans trembler.

« A peine eut-il dit quelques mots qu'un grand gaillard chinois, marchand de chanvre, qui la veille avait écouté la doctrine, mais qui était venu plutôt pour examiner les lieux, les personnes et les choses interrompit brusquement le prédicateur, l'interpellant ainsi : « Il ne s'agit pas ici de doctrine ; je viens pour te demander compte de la parole que tu m'as dite hier : « Les mauvais doivent s'attendre à la mort comme punition. » Et aussitôt, les cinq hommes se saisissant brutalement de mon ministre et lui administrant force coups du revers de leurs sabres, l'entraînent au dehors, continuant le même manège. J'étais témoin impuissant de la scène ; les enfants de la maison, ainsi que leur mère, pleuraient et jetaient des cris.

« Les brigands insensibles et sourds entraînèrent mon ministre-

"ilHiiippPiii

IPPiiMPP^^"9ii'iiPP^^'<"^^^iil^^''"^

?Sr*

CONVERSIONS

dans un petit village toui-men, situé à deux li, lui faisant force gentillesses le long de la route; mon pauvre garçon avait les bras et les épaules meurtris. A l'arrivée au village susdit, on l'attacha, après lui avoir enlevé ses habits de dessus. Comme il n'avait pas d'argent, on essaya, par divers procédés souvent en usage dans les prétoires, de lui extorquer du moins une forte rançon, afin de pouvoir payer ses brutaux satellites improvisés. Pendant ce temps j'ai expédié un vélocipède ^ pour ramener le maître de la maison et Jérôme ; on les atteignit en route et ils revinrent aussitôt sur leurs pas.

« De retour chez lui, le maître de la maison qui était, comme je l'ai dit, un des principaux Loung-kan-ke, était réellement furieux ; il voulait aussitôt réunir des hommes et aller battre cette poignée de vauriens pour délivrer mon ministre. Jérôme, plus calme, ne fut pas de cet avis-et jugea prudent d'user de diplomatie. Donc, mon néophyte prend une poule et un vase de vin, et le porte à son beau-frère qui était alors le président des Loung-kan-ke. Bien entendu, celui-ci se chargea de l'affaire, mais les brigands invités par le marchand chinois réclamaient le prix promis pour leur expédition, et le pauvre petit marchand, au lieu de s'enrichir, a été obligé de débourser. D'un autre côté, je n^étais pas du tout rassuré quant à ma chapelle et à ma personne.

« Je craignais fort qu'on mît en exécution la promesse que ces gaillards avaient faite de se charger de porter mes bagages ! Je me décidai à partir dès le lendemain matin, mais par une autre route que celle par laquelle j'étais venu ; ce qui fut fait. Je laissai donc mon Ky entre les mains des Loung-kan-ke, qui dès lors ne le molestaient plus, seulement ils voulaient une rançon ; l'affaire fut finie avec quelque argent. En attendant, j'étais déjà loin ; je filai mon nœud le plus rapidement possible. Le premier village que je rencontrai fut un village lolo ; quelle misère à en juger par les vêtements et les cabanes des habitants! Le soir, après avoir passé plus d'un cours d'eau et avoir franchi certains précipices sur une route qui était taillée en plein roc, et de laquelle, d'une hauteur de deux cents pieds mon beau cheval a failli rouler dans le fleuve, nous sommes arrivés sains et saufs dans un grand village de Y-kia, oii Jérôme avait des parents ; nous n'étions plus qu'à une petite journée de Mao-keou, nous nous croyions hors de danger, quand nous voyons entrer une douzaine de grands gaillards, de la tribu des La-pa-tse, conduits par leur chef, un homme fort, d'une quarantaine d'années ; son escorte était bien armée.

*Un courrier rapide, car les vélocipèdes n'existaient pas encore à cette époque, et, d'ailleurs, les routes de Chine ne permettraient pas de s'en servir.

^iniipiiiiiiiippiiiiiiii^^

« Tout simplement, sans cérémonie, il vient s'asseoir à côté de nous, sur le même banc. On l'invite à partager notre modeste souper, et sans préambule il entre en matière, il me questionne ; je n'étais pas trop rassuré et pensais à part moi : qui sait si ce ne sont pas les Loung-kan-He de Houng-ngailqui, ayant appris mon départ subit, envoient à ma poursuite ces gens-là, pour qu'ils me rendent le service qu'eux-mêmes voulaient me rendre ? Enfin, après des pourparlers assez insidieux, à cause de Jérôme Lou qui était connu dans les parages, tous ces nobles Ké se retirèrent, ayant la mine peu satisfaite, donc peu rassurante pour moi.

« Le lendemain, de bon matin, on se mit à grimper la haute montagne qui nous séparait de Mao-keou. Vers le haut de la montagne, demeuraient quelques parents de la famille Lou ; chez eux, nous croyions être chez nous. Mais pendant que nous préparions notre déjeuner, voilà quinze à vingt hommes, armés de pied en cap, qui défilent fièrement, sans rien dire, devant notre porte. Je demande à nos gens et au maître de la maison : « Qui sont ces hommes ? » On répond : — J^ ne sais pas ! — Où vont-ils ? — Je ne sais pas ! au delà, il n'y a plus que quelques cabanes de Miao-tse. » Certains de ces gens ne vont pas à Mao-keou, ils ne pourraient passer la montagne sans s'exposer. Donc, ces hommes sont des brigands, ceux d'hier au soir ou d'autres qui vont nous attendre sur le sommet de la montagne. Nous ne pûmes manger notre riz.

« Après un quart d'heure de délibération et moyennant finances, le maître de la maison nous prête son fils pour nous accompagner jusqu'en vue de Mao-keou ; là, il n'y aurait plus rien à craindre. Nous acceptons volontiers son offre et nous nous mettons en route. Il n'y avait que quelques li de chemin, mais c'était bien assez pour être dépouillés, et nous n^'étions qu'à demi rassurés par la vue de notre robuste guide et de son grand sabre. 11 se tenait à côté de moi, et nous ouvrions la marche. Je priais avec la ferveur d'un matelot pendant la tempête ; je me rappelle que j'ai dit à la Sainte Vierge tout ce que je savais. J'avais épuisé mon répertoire, et nous n'étions pas loin du col de la montagne ; le moment devenait décisif, mes jambes paraissaient vouloir me refuser leur service. Quand nous ne fûmes plus qu^à un grand jet de pierre, j'aperçois une tête qui s'élève, elle jette un regard vers nous, puis elle disparaît ; quelques secondes après une autre tête se montre et disparaît comme la première... Pour le coup, je dis- à mon guide : « Les voilà ! » Il me répond assez flegmatiquement : « Que faire ? » Nous ne pouvions reculer, en effet ; nous avançons, faisant les braves. Enfin, nous y sommes !.. Et nous trouvons deux porteurs de charbon qui se reposaient.... Oh! quel soulagement pour moi et pour tout le monde. Quelques heures

mr"

CONVERSIONS

après, nous arrivions à Mao-keou. J'ajoute ici deux mots d'explication.

« La veille au soir, on avait décidé de passer par le petit sentier, un peu plus court mais plus difficile ; celui que nous avons suivi est censé le grand sentier, en d'autres termes, la grand'route ; or, si les gaillards armés, que nous aviojis vus passer au moment de notre déjeuner, venaient réellement pour me piller, ils ont dû prendre le petit sentier que nous avons dit devoir suivre, pendant que nous avons été conduits par le grand sentier, sans que je sache pourquoi. Nous aurions donc ainsi évité la rencontre de ces braves gens !

« Notre grand diable de conducteur étant descendu à Mao-kepu quelques jours après pour toucher son salaire (2 livres de sel), je l'interrogeai sur cette bande armée ; il n'a pu nous en donner de nouvelles. Je suis porté à croire que j'ai été protégé par la Providence.

(c Après deux ou trois jours, mon catéchiste Ky arriva à Mao-keou, fort contrit et humilié, mais en bonne santé. Dès lors il veilla davantage sur ses paroles, car je lui avais prédit en route qu'il se ferait battre s'il conservait sa manière de parler aux étrangers. Il se corrigea même un peu trop radicalement à mon avis, et depuis il n'osait plus prêcher aux païens, cependant il ne prêchait pas trop mal.

« Depuis, il m'a rendu grand service pour faire le catéchisme aux néophytes et même aux vieux chrétiens. Au moyen du Cheng Kiao Tsie lao (Abrégé du Christianisme), qu'il avait copié plusieurs fois et qu'il comprenait bien, il pouvait expliquer assez clairement la doctrine, surtout les sacrements. 11 était un peu brutal, mais il était intelligent, actif, suffisamment lettré , et parmi les chrétiens Chinois, c'est le plus instruit sur la religion, que j'ai connu en Chine'.

Dans le sud-ouest encore, nous trouvons à la même époque le catéchiste Tchang Son-koung convertissant un riche propriétaire nommé Lo Ta-fou, de Pe-ma-tong, que la plupart de ses fermiers suivirent, ainsi que quelques Tchong-kia d'un village voisin.

Si nous laissons cette partie de la mission pour aller vers la capitale, nous trouvons deux catéchistes obtenant des conversions à Outse tchang. « Les païens^ les reçurent avec bienveillance et offrirent leurs enfants malades avec une sorte d'empressement.

1 La famille Tchao que Lions était allé visiter émigra l'année suivante à Maokeou, afin d'habiter un centre chrétien Mais lors de la persécution de 1858, elle fut pillée, ruinée et retourna Houng-ngai. <( Alors, écrit Lions, Tchao se rappelant ses anciennes prouesses résolut d'inviter les Loung-kan-ke et de venir, à leur tête, saccager et brûler Mao-keou ! Les chrétiens ont eu de la peine à le détourner de ce funeste projet. » [Journal de Lions, page 120).

-Journal de la mission, année 1857.

IB^ÇSF

rk- ' : ':^-#liiliiliii v'

PERSECUTIONS LOCALES

« Voyant les dispositions des gens de ce marché excellentes, les catéchistes se mirent à leur annoncer la religion chrétienne. Leur vie édifiante, la franchise de leur caractère, la bonne œuvre dont ils s'occupent, tout contribua à leur gagner la confiance des gentils. Après un séjour de quelques semaines en ce marché, plusieurs familles avaient adoré le vrai Dieu et commençaient à le servir avec une grande ferveur. Mais ce mouvement religieux si subit excita la haine de l'ennemi du salut, comme cela arrive toujours en pareil cas. Les paysans du voisinage ne consentirent pas à la démarche de ces nouveaux convertis. Ils se réunirent en grand nombre et menacèrent de dénoncer ceux qui persisteraient à vouloir être chrétiens. L'un de ces catéchistes est un homme d'un grand courage, et lui seul put tenir tête à l'orage qui s'amoncelait. Sa contenance ferme en imposa quelque peu. Cependant les païens ne se tinrent pas pour battus. Ils invitèrent les satellites qui faisaient la police en ces quartiers. Ceux-ci sont toujours à l'affût des occasions d'extorquer de l'argent. Celle qu'on leur offrait ne pouvait manquer d'être de leur goût. Aussi arrivèrent-ils avec empressement. Les adorateurs, voyant cette persécution soudaine, craignirent un moment d'avoir été la dupe de nos prédicateurs. Les plus intelligents d'entre eux renouvelèrent leurs questions sur la religion, et parcoururent de nouveau les livres de controverse qu'on leur avait remis. Cet examen plus réfléchi les confirma dans le parti qu'ils avaient pris, et dès lors ils furent tous décidés à demeurer chrétiens. Pour en finir, ils en appelèrent au jugement d'un homme influent du lieu, auquel l'affaire avait été portée par leurs adversaires eux-mêmes. Celui-ci connaissait de nom la religion chrétienne. Dans ses voyages à la capitale^ il avait visité l'oratoire. Informé du sujet de la dispute, il blâma les païens et surtout les satellites d'avoir molesté ces néophytes. Son autorilé ramena le calme dans l'endroit, et fut comme un trait de protection divine à l'égard de cette nouvelle station. »

A Koûy-yang ^ on enregistre des conversions opérées par le caté-

* Dans un rapport de 1854, Perny parle d'un village qu'il ne nomme pas, situé a 40 li de Kouy-yang et dont 80 habitants ont embrassé la foi :

« Une partie a reçu le catéchuménat à ce moment, l'autre s y dispose. J'y ai placé un catéchiste pendant quelques mois ; il leur fait avec soin le catéchisme matin et soir. Rien n'est édifiant comme leur empressement à venir entendre la doctrine ; il y en a qui font, chaque soir, à la nuit, une grosse heure de marche pour se rendre au lieu de réunion. Le jour du Seigneur est sanctifié par la prière avec une admirable piété. La plupart, quoique simples adorateurs, ont voulu garder le carême comme les chrétiens. Dieu a répandu sa bénédiction sur cette localité. Tous ces chers néophytes sont très fervents. Une vierge y fait l'école aux jeunes filles, non sans peine, puisqu'il lui faut apprendre leur dialecte, et soigner, en même temps, les femmes catéchumènes. «

raws

-.. -^ipipflllililiipp

m^-^m^mm^W.

ffiP'

CONVERSIONS

chiste Jean\ que, les missionnaires, parce qu'il était médecin, prirent rhabitude d'appeler le D"" Y.

Son père François Y Tsin-yuin, né à Houan-long-chen, assez gros marché de la sous-préfecture de Lao-mien, province du Su-tchuen, fut converti à l'âge de 20 ans par les exhortations du médecin Tsoui, et par la lecture du livre, qui a pour titre Tsou Houi Ouen T^ (Réponses aux interrogations de ceux qui pour la première fois cherchent à s'instruire de la religion chrétienne).

Marié à Françoise Tsoui, la lille de celui qui l'avait converti, il eut plusieurs enfants, parmi lesquels Jean Y Tin-chang, et Lucie Y dont nous raconterons le glorieux martyre.

Jean Y s'adonna de bonne heure à l'étude et devint fort habile dans les caractères chinois. Il épousa Benoîte Y Fan-che et eut deux fils : Pierre Y Tchen-kao et Michel Y Tchen-chen. Il alla habiter Tchong-kin et y demeura pendant 3 ou 4 ans.

Trouvant qull ne gagnait pas assez d'argent il partit pour le Kouy-tcheou.

Albrand l'engagja vivement à profiter de toutes les occasions que lui offrait l'exercice de son art pour baptiser les enfants moribonds ; Jean suivit ce conseil avec ardeur, et de plus, aussi souvent que possible il exposa aux païens les vérités chrétiennes.

Près de lui, à Kouy-yang, nous trouvons Paul Ouang Koan-hi ', ancien séminariste du Su-tchuen, que la maladie avait empêché de poursuivre ses études et qui convertit plusieurs familles ; ensuite il aida Payan, dans les stations voisines, à Ong-ngan, La-ya, Siaopa, Loung-hao, jusqu'à Che-tsien, et grâce à lui, en 1855, on compta dans le district 120 baptêmes d'adultes-.

La plupart des néophytes de cette région étaient des Ghoui-kia, arrivés à la foi d'une manière toute spéciale ^ :

« Un bonze de ces parages, Lo Ko-eul, vint à la capitale durant l'été de 1854. Il visita l'oratoire des chrétiens ; la doctrine catholique lui plut beaucoup. Avant de s'en aller, il voulut adorer le vrai Dieu. Ce bonze est un homme fort simple, mais d'une grande droiture. En s'en allant. Lo Ko-eul voulut emporter les principaux de nos livres religieux. Son projet était de quitter la bonzerie qu^'il habitait depuis son bas âge, dès qu'il aurait mis ordres à ses affaires. A son retour, il ne fit connaître à personne son projet, de peur de ne pouvoir l'exé-

1 Ce catéchiste épousa Paule Pi Yao-lai.

2 Journal de Lions, p. 100. Il y avait alors 400 néophytes dans le district de Ong-ngan ; en 1856, il y en avait 560, dont 250 dans les pafVages de Ong-ngan. La prise de cette ville parles rebelles et les ravages dans les environs dispersèrent ces néophytes que l'on ne revit plus.

^ Journ. de la mis. août 1857, p. 150.

:i!>iSiî,»5-'j^:^A;y

WHliiliPPliP^

cuter s'il venait à s'ébruiter. Sur ces entrefaites, des païens de sa connaissance avaient le projet d'embrasser la secte des Tsin lien kiao qui leur avait été présentée sous un jour favorable. Ce bonze en ayant été informé les dissuada de s'enrôler dans cette secte. <■< Vous voulez une bonne religion, leur dit-il, j^en connais une qui est supérieure à toutes. — Laquelle ? — La religion du Maître du ciel. — Nous ne la connaissons pas ; nous n'avons même jamais ouï parler de cette religion. » Le bonze se mit à leur dire tout ce qu'il en savait, et, en finissant, leur remit les livres qu'il avait apportés de la capitale. La lecture de ces livres désabusa ces païens de la croyance aux idoles, et leur procura la connaissance du vrai Dieu. Ils résolurent en commun de devenir chrétiens. Mais comment faire? à qui s'adresser? Ce bonze lui-même ne savait ni nos prières, ni nos coutumes. Ces convertis in petto étant tous des gens simples, des cultivateurs^ n'osaient venir à la métropole, ne sachant comment on les recevrait. Cependant plus ils lisaient ces livres, plus il désiraient devenir chrétiens. On était à chercher un expédient, lorsque le Seigneur, pour les tirer d'embarras, permit qu'un de nos baptiseurs, Ouang--kong, passât dans ces quartiers. Ses paroles confirmèrent ces nouveaux convertis dans la foi, et dans leur dessein de l'embrasser tous ensemble. On nous manda aussitôt cette consolante nouvelle. Nous envoyâmes plusieurs catéchistes, pour présider à l'adoration de ces brebis qui venaient grossir le petit bercail du Kouy-tcheou. On les reçut avec un vif bonheur, et chacun d'eux s'empressa de suivre les conseils avec une bien édifiante docilité. Quelques mois après, le missionnaire se rendit au milieu d'eux, pour conférer le catéchuménat à ceux qui étaient disposés. Dans l'espace d'un an, 3 ou 6 localités de ce canton furent ainsi ouvertes à la foi. Dès leur conversion, ces néophytes nous donnèrent la plus douce consolation parla vivacité de leur foi et leur religieuse obéissance à la loi au Seigneur. » Ce bonze fut baptisé à Kouy-yang, le jour de la Pentecôte 1837, ainsi que les deux bonzesses dont la conversion, consignée dans \q Journal de la tnission, n'offre guère moins d'intérêt * :

« Nos baptiseurs, allant à la recherche des enfants moribonds, traversaient, il y a plus de deux ans-, une campagne assez déserte des environs de Kou-tin-pa. La nuit les surprit dans ce lieu, où se trouvaient une seule famille pauvre et une pagode. Le lendemain, visitant ce temple païen, ils connurent que c'était une pagode de femmes. Deux bonzesses la dirigeaient. La conversation tomba naturellement bien vite sur les idoles. Nos baptiseurs leur firent connaître

* A. M.-E., vol. 544, p. 560. Journal de la mission du Kouy-tcheou^ 1856, p. 34. ^C'est-à-dire en 1854.

^ jPMflililfWp^^ ■ ■ . iipWPpwflipPIpiilPPlIf

CONVERSIONS

l'histoire des pou-sa de ce temple. Ces bonzesses, grandement étonnées d'entendre un langage si nouveau, firent questions sur questions. La lumière arrivait peu à peu à leur esprit. Les réponses les satisfirent pleinement. Elles furent désabusées de leur croyance aux idoles, et parurent décidées à embrasser la foi chrétienne. Quelques mois après, ces deux bonzesses vinrent à la capitale visiter l'oratoire. Ce jour-là, on célébrait un service funèbre pour feu M^" l'évêque de Sura. L'église était tapissée de tentures noires ; le catafalque était dressé dans le sanctuaire. Les insignes épiscopaux frappèrent leur attention. On leur expliqua le motif du deuil de notre mission. L'office des morts se chantait alternativement, à deux chœurs, toute la matinée. Ce respect pour la mémoire des ancêtres leur plut beaucoup, et fut comme un nouveau moyen dont la grâce se servit pour les amener à la connaissance du vrai Dieu. Elles voulaient adorer, avant de s'en aller ; mais on ne permit pas qu'elles fissent encore cette démarche- Une plus longue épreuve est à exiger de la part de ces sortes de converties. On les engagea à mûrir leur résolution, et à revenir plus tard si leur volonté était la même. Mais depuis ce voyage elles n'eurent plus de repos. Une grâce intérieure les pressait jour et nuit d'adorer le vrai Dieu. Leur conversion était arrêtée en leur cœur. Elles se hâtèrent de mettre ordre aux affaires de la pagode et aux leurs, avec tout le secret possible. Mais ce secret ayant fini par percer, elles éprouvaient, non pas de l'opposition, mais de la peine à recueillir leurs petites créances. Cette année, elles ont pu exécuter leur dessein. Ces deux bonzesses n'ont cessé, depuis lors, de nous édifier par la vivacité et la simplicité admirable de leur foi. Elles ont appris les prières et la doctrine avec un zèle et une constance au-dessus de tout éloge. Confirmées dans la foi, nous espérons nous servir de leur médiation pour annoncer la bonne nouvelle à d'autres infidèles. L'une se nomme Hoang, l'autre Gan ; la première est âgée de 37 ans, la seconde en a 68 accomplis. »

Paul Ouang avait pour compagnon le catéchiste Sin, appelé aussi Kien-pei, qui développa, en 1856, la station de Toan-po-tchai. L^année suivante, Sin baptisa dans ce dernier village 30 néophytes qui n'avaient fait Tadoration que depuis un mois.

Cette exception aux règles ordinaires et aux habitudes de la mission fut faite à cause des rebelles, dont on craignait l'arrivée, et qui auraient pu massacrer les nouveaux convertis.

Vingt-trois ans plus tard, Lions, dans sa tournée épiscopale de 1879, retrouva ces chrétiens dont ^instruction avait été fort médiocre, mais qui tous avaient persévéré'.

1 Journal de Lions, p. 402.

•WîïlT5!lB5ii^,.iHi .. n

:^??R?^f??*î!''^5Kf!??P^i5PP?Sf»P^^^

PERSECUTIONS LOCALES

Dans le district de Ou-tchoan, 18541857, Mihières convertit les familles Li à Santou-kiong, Kiong à Ma-teou-chan, Han à Hioungchoui ; il commença, non loin de Mei-tan, la station de So-mi-kong, oii le courage d'un catéchumène l'édifia assez pour qu'il en parlât longuement 1 :

« Un jeune homme de So-mi-kong eut occasion d'entendre la doctrine. 11 voulut, lui aussi, devenir chrétien et adora, en effet, le vrai Dieu. Ses parents ayant connaissance de sa démarche l'en dissuadèrent de leur mieux. Ce néophyte apprenait les prières avec un zèle remarquable, consacrant à ce soin une partie de ses nuits. Voyant que les conseils ne produisaient aucun effet sur lui, excités d'ailleurs par d'autres païens, ils commencèrent à employer les voies de rigueur. Les malédictions (et Dieu seul sait combien cette langue est riche en ce genre !) furent le début des outrages qu'on fit subir à ce jeune homme. Loin de se décourager à cause de cette persécution domestique, sa volonté de persister dans son projet devint plus ferme. Les réponses sages et modérées qu'il faisait à ses proches provoquaient davantage leur indignation ; chaque jour, c'était une scène de famille d'un genre nouveau. Ne pouvant obtenir qu'il renonçât à la foi, on se mit à le charger de coups. Mais la grâce semblait le rendre d'autant plus généreux et plus intrépide qu'on agissait plus injustement à son égard. Un soir, après une scène encore plus violente que de coutume, on se mit à le lier et à le suspendre^ ainsi garrotté, au plafond de l'appartement. On se flattait que les coups de nerfs de bœuf obtiendraient forcément une promesse qu'il avait toujours refusée. On ne voulait le relâcher qu'après cet acte d'apostasie. Mais les premiers coups à peine donnés, le courageux jeune homme, au grand ébahissement des siens eux-mêtnes, se trouva tout à coup libre de ses liens. Sans perdre une minute, il prit la fuite et se rendit à la métropole, laissant sa femme et son jeune enfant. Il voulait ne regagner son pays qu'après avoir bien appris la doctrine, afin de pouvoir résister aux assauts qu'on donnerait peut-être encore à sa religion. Mais sa patience si digne d'éloges et sa fuite ouvrirent sans doute les yeux à ses parents, qui ne tardèrent pas à reconnaître leur injustice. Ils écrivirent peu de jours après à leur fils une lettre pressante pour l'engager à les rejoindre, protestant de lui laisser à l'avenir toute liberté au sujet de la religion. »

Gomme des grains emportés par un vent d'orage germent sur une terre lointaine^ quelques chrétiens qui avaient fui la persécution de 1849, firent naître la foi dans des villages jusqu'alors entièrement païens ; telle une famille Ouang, de Long-pin, qui se réfugia àMao-tsin-

* Journal de la mission du Kouy-tcheou, année 1856, p. 28.

^"iSPBl^PPP

iiPi>niiiiiniiii

«■ pnPimpRpi

CONVERSIONS

tchoui, où elle donna plus ou moins volontairement sa fille en mariage à un veuf nommé Tcheou, de cette famille des Tcheou que ses brigandages rendaient la tQrreur du pays*.

Plus tard, cette femme tomba dans une grave maladie et supplia qu'on ne fît pour la guérir aucune superstition, mais qu'on allât chercher quelques chrétiens de Long-pin. Ceux-ci vinrent aussitôt, récitèrent des prières près de la malade qui bientôt fut guérie, et ce fait, qui parut extraordinaire, donna naissance à la station.

' Notes sur le Kouy-tcheou, p. 551. Lions raconte, dans son Journal (p. 193), un trait de bravoure d'un de ces Tcheou. « Un jour des soldats vinrent pour couper des arbres dans la forêt appartenant aux Tcheou. Quelques membres de cette famille les renvoyèrent, et sans doute pas très poliment, d'où grande colère. Le lendemain, le mandarin militaire se prépare à venir à la tête de ses hommes demander raison de l'insulte. Un Tcheou se rend aussitôt avec quelques hommes vers le pont qui est tout près de la ville, s'avance seul au milieu du pont et crie aux soldats et à leur mandarin : « S'il y a parmi vous un homme de cœur, qu'il s'avance, je l'attends. » On resta là pendant quelque temps, mais personnen'osa se présenter et nos gaillards sont rentrés chez eux, sans coup férir et triomphants.

« Ces Tcheou avaient l'habitude de piller les caravanes chargées d'opium, parce que, disaient-ils, ce commerce était prohibé par les lois de lempire, affirmation vraie, d'ailleurs, mais qui n'était probablement pas le motif déterminant de leur conduite. »

pw

mmmmmnmmm

•^fmm^Fw-mT"

'"^^'H^mm.

Page 1