DEVOIRS DES MINISTRES EN TEMPS DE VISITE
I. Le temps de la visite vous donne l'occasion de déployer votre activité et votre zèle, et d acquérir d'abondants mérites. Pour les chrétiens, c'est un temps de grâce, de pénitence, de silence et de prière. Loin de négliger et de relâcher alors votre règle de vie, vous devez au contraire l'observer avec plus de fidélité. Si, en raison des lieux et des circonstances, vous ne pouvez en observer tous les points, avertissez le supérieur.
IL A chaque station, le jour de l'arrivée, avant la célébration de la première messe, on chantera le Veni Creator, pour implorer les lumières et les grâces de Dieu pendant le temps de la visite. Le jour du départ, à la dernière réunion des chrétiens, on chantera des prières d'actions de grâces, par exemple le Te Deum.
IIL Le jour même de l'arrivée dans une station, demandez au catéchiste ou au maître de la maison : 1° s'il y a eu des naissances depuis la dernière visite ; 2" s'il y a eu des décès, soit parmi les enfants, soit parmi les adultes ; 3° s'il y a des adorateurs et quels ils sont. Aussitôt ces renseignements obtenus, communiquez-les au prêtre !
IV. Partout, le jour même de l'arrivée, il faut veiller à ce que l'enceinte, dans laquelle seront célébrés les Saints Mystères, soit propre et bien ornée. L'honneur dû au Saint Sacrifice l'exige. Plus votre foi paraîtra grande, plus les fidèles sauront apporter de soins à la décoration de cette enceinte.
V. Faites en sorte que partout la Messe puisse être célébrée de bonne heure. Le Saint Sacrifice achevé, ne laissez partir personne, si ce n'est pour une nécessité urgente. Il faut que tous entendent et apprennent la doctrine. Ils doivent se livrer chaque jour à cette étude, soit avant d'avoir donné leurs noms pour la confession, soit après.
VI. Livrez-vous avec le plus grand zèle au ministère de l'enseignement. Indiquez des heures spéciales à chaque catégorie d'auditeurs, en tenant compte de leurs besoins et du temps dont ils peuvent disposer. Que tous, adorateurs, catéchumènes, chrétiens, aient leur heure spéciale pour apprendre la doctrine. Partagez-vous si bien le temps qu'aucun instant de la journée ne reste inoccupé et inutile. Faites cela de vous-mêmes dans chaque station, sans que le curé ait besoin de s'en occuper.
VII. Suivez à la lettre, pour enseigner la foi, la méthode indiquée. Relisez-la très souvent pour pouvoir mieux la mettre en pratique. Car l'art d'enseigner est difficile malgré ce que beaucoup en pensent témérairement.
VIII. Il est à souhaiter que vous rassembliez une fois par jour dans un lieu convenable les enfants qui n'ont pas encore fait leur première communion. Alors vous les instruirez des principales vérités de la doctrine chrétienne, surtout de celles qui sont nécessaires pour recevoir les sacrements.
IX. Ayez soin que le déjeuner du prêtre soit servi de bonne heure. Autrement ceux qui doivent se confesser devraient attendre trop longtemps. Les prêtres ne tiennent pas à être servis magnifiquement, mais seulement comme ils le sont chez eux. Veillez à ce que les chrétiens les traitent à tour de rôle ; quand les pauvres reçoivent le prêtre, ne permettez pas qu'ils vous
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OEUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
traitent aussi bien que lui. Dans bien des endroits, les chrétiens servent différents mets dont souvent les prêtres ne font jamais usage. Avertissez alors les chrétiens de ne pas servir ces mets : car c'est votre office de veiller à la santé du prêtre que vous accompagnez. Enfin veillez à ce que les repas soient, autant que possible, servis chaque jour aux mêmes heures. Autrement on perd beaucoup de temps, et il devient impossible de suivre Tordre fixé pour l'instruction des néophytes.
Les Vierges.
Règlement. — Premier monastère de Kouy-yang. d'Agathe Lin. — Lucie Y.
Lettre
Si les ministres étaient nécessaires pour aider les missionnaires à répandre la doctrine du Christ parmi les hommes, à leur apprendre les prières, à les former à la vie chrétienne par des enseignements prolongés, par une sorte de rééducation de leurs idées, de leurs habitudes, de leurs mœurs, des femmes seules étaient aptes à remplir ce ministère près des femmes. Les vierges étaient tout indiquées pour cette foQction. En i8u6, le Kouy-tcheou en comptait 12.
Comme dans toutes les missions de Chine à cette époque, elles demeuraient isolées dans leurs familles, suivant, parfois d'assez loin, le règlement qui leur était tracé, et dont les principaux points avaient été fixés par de Martillàt*, au milieu du XVÏII'' siècle ; elles pouvaient être exposées à quelques périls, et surtout elles rendaient fort peu de services ; à de rares exceptions près, dont Agathe Lin et Lucie Y sont les plus célèbres, elles étaient assez ignorantes et souvent même incapables de fair&'l'école aux enfants. Perny résolut d'utiliser ces forces qui restaient sans emploi.
Le meilleur moyen lui parut être de réunir les vierges dans un couvent unique à Kouy-yang, et d'instituer dans cette maison une communauté modèle, sorte de pépinière qui alimenterait toute la province.
Déjà il ébauchait en quelques lignes le règlement qu'il avait l'intention de leur faire suivre ^
Leurs exercices se feront en commun, tels à peu près qu'on les pratique dans les maisons religieuses d'Occident. Nul chrétien de l'un ou de l'autre sexe ne pourra pénétrer dans l'intérieur de la communauté sans la permission des supérieurs. Les novices et les professes vaqueront chaque jour à des travaux manuels.
* Vicaire apostolique du Yun-nan, administrateur du Su-tctiuen. Voir Mémorial de la Soc. des M.-E., pages 21, 191, 193, 269, 366. » Journal de la mission du Kouy-tcheou, an. 1857, p. 27.
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OEUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
Les dépenses, espérait-il, seraient couvertes par le bénéfice de leurs travaux et par le revenu des dots. Il comptait même sur un certain excédent « qui servirait à augmenter le capital pour l'accroissement de l'œuvre ».
Quant aux services que ces vierges ainsi formées devaient rendre, i\ les déclarait « incalculables » et en énumérait les principaux* :
Une localité s'ouvre-t-elle à la foi, une bonne vierge y est aussitôt nécessaire pour instruire les femmes néophytes, les préparer au catéchuménat, au baptême, les former aux coutumes de la vie chrétienne ; ensuite, pour faire l'école aux jeunes filles du lieu. Dans ce cas le missionnaire s'adresse à qui de droit. Une vierge choisie est aussitôt envoyée dans cette nouvelle station. Vu les idées chinoises, l'instruction des femmes ne peut se faire convenablement que par une femme. Les soins que cette vierge donnera aux néophytes ne contribueront pas médiocrement à mettre, dès le début, la station sur un bon pied. La même méthode aura lieu pour les anciennes localités. Le séjour de cette vierge dans une station dépendra des circonstances et des succès qu'elle y obtiendra. Ensuite, elle reviendra à la communauté pour s'y tenir à la disposition des Supérieurs. Celles qui demeureront à la maison-mère tiendront successivement les écoles de la métropole ; écoles 'divisées en plusieurs sections. C'est alors qu'on leur fera mettre en pratique la méthode d'enseignement et d'éducation, dont elles auront reçu préalablement les règles et la théorie.
En 1856, Perny acheta près de l'église de Kouy-yang un local destiné au futur monastère, et l'année suivante, le 4 juin 1857, il adressa une lettre circulaire aux chrétiens de la mission, pour leur communiquer son projet, leur en exposer Futilité, et préciser les conditions d'admission qui étaient les suivantes^ :
* Journal de la mission du Kouy-tcheou, an. 1857, p. 26.
^ Journal de la mission du Kouy-tcheou, an. 1857-171. Perny Voici la traduction de la partie de cette lettre circulaire précédant les articles :
Que la grâce et la modestie de Notre- Seigneur Jésus-Christ
soient avec vous.
Toutes les vertus peuvent être ramenées à deux catégories. Les unes sont naturelles, c'est-à-dire n'ont pour but que les choses de ce monde. Les autres surnaturelles, c'est-à-dire regardent la vie éternelle. Les premières sont les vertus des infidèles et des chrétiens qui n'ont pas en eux la grâce habituelle, et n'agissent pas par des motifs de foi. Les secondes sont celles des chrétiens pieux, qui, la grâce infuse dans leur cœur, agissent uniquement en vue de la vie future. Toutes les perles sont précieuses, mais parmi elles il en est qui surpassent les autres, en splendeur, en beauté et en valeur; il en est de même des vertus entre elles. Toutes sont estimables, à la vérité, et dignes de nos recherches, mais les unes l'emportent sur d'autres par leur valeur et leur excellence.
La virginité tient le premier rang parmi les vertus chrétiennes. Elle est le lys de la vallée, préféré aux autres fleurs, à cause de son parfum suave. Le nom seul de virginité exprime quelque chose de plus parfait et de plus doux. Un délicieux parfum angélique est attaché à ce vocable, puisqu'il n'est personne qui ne chante
ŒUVRES, RÈGLEMENTS ET PROJETS
Art. I. Dorénavant, personne ne pourra garder la virginité avant d'avoir sérieusement examiné les preuves de sa vocation. Le prêtre devra déclarer que cette vocation porte les marques d'une vraie vocation. C'est pour-
les louanges de la virginité et ne la respecte. Les païens eux-mêmes, qui la connaissent à peine, loin de pouvoir jamais l'observer, la tiennent cependant en honneur.
La virginité en effet change la nature de l'homme, elle l'élève au-dessus de la condition humaine. C'est la seule vertu qui dans ce lieu d'exil figure l'immortalité. Elle conserve intacte cette nacelle du corps, d'elle-même cependant si fragile. Elle arrache la chair de la chair, afin que ceux qui l'observent vivent comme les bienheureux. La virginité rend les hommes semblables aux Anges ; bien plus, elle les rend supérieurs aux anges ; car les anges sont chastes sans combat, les hommes, au contraire, ne peuvent garder la virginité sans de nombreux combats. La Sainte Ecriture dit : L'incorruptibilité rapproche de Dieu. C'est pourquoi Dieu aime, entre tous, beaucoup plus ceux qui gardent la viginitc. Jésus-Christ est né d'une Vierge. Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, disait le Sauveur dans ses prédications. Il a voulu choisir des disciples vierges, et il impose cette vertu à tous ceux qui doivent porter les vases sacrés. Autant Dieu aime tendrement les vierges, autant cette vertu est redoutable au démon. Dieu a des grâces et des bénédictions spéciales pour les vierges. Saint Jean dit que les vierges sont les premières à la suite de l'Agneau dans le ciel. C est pourquoi les saints proclament la virginité la reine de toutes les vertus.
La vierge fidèle est le trésor, l'ornement et la gloire de la famille. Heureuses les familles auxquelles Dieu a fait cet honneur. La virginité est un don de Dieu. Personne par ses propres forces ne peut garder une vertu si éfainente et si belle. Dieu accorde ce don à ceux auxquels il lui plaît. Toute vocation vient du Père des humains comme ses dons. Chacun doit correspondre à ses dons. Il y a des règles pour discerner si le désir de garder la virginité vient de Dieu ou non. Cette décision est l'office des Supérieurs spirituels, auxquels Dieu attribue les lumières nécessaires pour examiner ces vocations. Celles qui oseraient garder la virginité, sans y être appelées par Dieu, ne la garderaient pas religieusement et ne seraient pas agréables à Dieu. Elles porteraient le nom de vierges, cependant, aux yeux de la Majesté divine, elles ne seraient pas vierges.
Quand il se rencontre quelque jeune fille désirant garder la virginité, vous, parents, vous devez d'abord en référer à votre curé. Tenez-vous-en entièrement à son jugement. Le prêtre, ayant soigneusement examiné les marques de la vocation, déclarera si votre fille peut ou non garder la virginité. Si la réponse est affirmative^ on peut alors pieusement se réjouir, et rendre aussi grâce à Dieu qui implante dans votre famille la fleur suave de la virginité. Si au contraire votre curé refuse, n'allez pas présumer de vous-mêmes que votre fille peut garder la virginité.
Depuis le commencement de l'Eglise jusqu'à nos jours, partout, sur toute la surface du globe, des vierges se consacrèrent 'à Dieu. Mais les obligations en sont d'autant plus élevées, que la virginité est plus sublime. Ce n'est pas pour soi ou en vue des siens qu'elles gardent la virginité. Lorsqu'une vierge a prononcé le vœu de chasteté, elle renonce à elle-même, au monde et aux choses du monde. Alors cette vierge ne doit plus vivre pour soi, mais pour Jésus-Christ auquel elle s'est entièrement consacrée. La vierge ne fait pas de vœu pour son intérêt ou l'avantage de ses proches ; c'est pourquoi elle doit désirer et rechercher uniauement la gloire de Dieu et l'honneur seul de l'Eglise. Si elle désirait autre chose, cette vierge serait coupable de sacrilège. Son temps ne lui appartient pas, mais appartient à Dieu. Toute sa vie est à Dieu et à l'Eglise. Les vierges peuvent accomplir
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OEUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
quoi lorsqu'une jeune fille désirera s'adjoindre à la société des vierges, elle soumettra d'abord son projet à son curé. Les parents qui désirent voir leur fille garder la virginilé, agiront de la même façon.
Art. II. Les parents ne peuvent s'opposer à une vraie vocation de leur fille, sans se charger la conscience. Car la vocation vient de Dieu. La Sainte-
de nombreuses bonnes œuvres, ainsi : former les jeunes filles, instruire les néophytes, les préparer àrecevdir les sacrements, encourager les tièd«s, visiter les infirmes, les aider aumoment de la mort, soulager les pauvres, prêcher aux païens afin qu'ils renoncent aux idoles, prier pour la conversion des pécheurs, pour la prospérité de l'Empire, pour la suppression de l'idolâtrie. Mais ces bonnes œuvres doivent être faites selon l'esprit de Jésus-Christ et de l'Eglise. Tous les arts ont leurs règlements. Les lois de la virginité ne sont pas exemptes de difficultés. Personne ne peut être son propre maître pour apprendre un métier. Il incombe donc aux Vierges de bien apprendre les devoirs de leur état. Mais ces règles ne peuvent être connues et comprises si ce n'est par une longue pratique. C'est pourquoi, les vierges partout ailleurs dans les autres royaumes, lorsqu'elles ont obtenu la permission de leur curé, quittentla maison paternelle et entrent à l'école des vierges. Là,pendant plusieurs années, non seulement elles se livrent à l'étude de la littérature, mais elles travaillent à acquérir la science de la religion et des vertus. Il n'est jamais permis à une vierge de rester à la maison. Elles demeurent toutes dans un monastère de vierges. C'est la coutume universelle de l'Eglise. Dans cette province, il y eut autrefois des difficultés qui empêchèrent que les vierges pussent être ainsi réunies dans un monastère, mais actuellement, grâce à Dieu, toutes ces difficultés ont disparu. Une maison spéciale pour les vierges a été athetée dans cette métropole. C'est pourquoi, le supérieur de la mission y convoque par cette lettre, toutes les vierges et les jeunes filles qui ont la permission de leur curé. Là, sous les yeux des supérieurs, les vierges apprendront leur règlement et s'occuperont de bonnes œuvres. Là, toutes ensemble, elles pourront servir Dieu avec plus de soin, et surtout se disposer vraiment à la pratique des bonnes œuvres. Jusqu'à présent, les vierges de cette province ont été comme des exilées dans leurs propres familles. Jusqu'à ce jour, elles n'ont pas pu à la maison réaliser leur vocation. Enfin, maintenant à l'exemple de la bienheureuse Vierge Marie et de toutes les saintes vierges, ailes pourront vraiment se consacrer à Dieu. Jusqu'à présent c'est à peine si elles furent de quelque utilité pour l'Eglise, mais actuellement réunies dans un monastère, elles pourront aider leurs concitoyens et être utiles à l'Eglise du Kouy-tcheou ; jusqu'à présent les vierges étant à la maison n'ont presque gagné aucun mérite, mais actuellemment elles pourront journellement acquérir beaucoup de mérites. Que les vierges se réjouissent donc parce que maintenant elles pourront être appelées et se dire vraiment vierges : en effet, cette année seulement elles commenceront à vivre uniquement pour Dieu. Qu'elles se réjouissent donc, car elles pourront imiter la société des Anges, ayant été jusqu à présent des solitaires à la maison, maintenant elles pourront demeurer en la société de leurs sœurs. Les vierges de la province pourront avoir un seul cœur et une seule âme. Cette réunion excitera entre elles l'émulation de toutes les vertus. Elles pourront conserver leurs mérites comme dans un trésor commun. Le nouveau monastère est dédié aux saints Cœurs de Jésus et de Marie. Sous une garde si puissante, les vierges s'avanceront d'un pas assuré dans le chemin de la vertu et pourront répandre la bonne odeur de Jésus-Christ dans toute la province. Après une vie si pieusement passée, chargées de mérites, elles s'endormiront dans les étreintes des saints Cœurs de Jésus et de Marie et auront acquis une grande gloire dans le ciel.
ŒUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
Ecriture dit : // vaut mieux obéir à Dieu quaux hommes. Mais, si le curé a déclaré qu'une jeune fille ne peut garder la virginité, les parents ne peuvent pas la conserver à la maison. Ils doivent la marier.
Art. III. La jeune fille, qui aura été déclarée appelée à la faveur de la virginité, recevra une pension de ses parents. Cette pension sera plus ou moins forte selon les moyens des parents ; elle sera remise au curé qui la transmettra au supérieur de la mission. Les pensions de toutes les vierges seront réunies, afin qu'elles puissent chaque année rapporter des intérêts plus abondants. S'il se trouve quelque jeune fille pauvre, la question sera portée au supérieur de la mission, qui fera connaître si" cette jeune fille peut se consacrer à la virginité aux frais de la mission.
Art. IV. Dorénavant, toutes les jeunes filles admises à la virginité, ayant atteint l'âge de 16 ou 17 ans, seront envoyées, par les soins du curé, au noviciat de la Métropole. Nulle ne pourra rester à la maison sans dispense. Un€ fois admises, elles ne pourront plus retourner à leur maison sans permission des supérieurs.
Art. V. Toutes les jeunes filles qui se disposent maintenant à garder la virginité, soumettront leur vocation à leur propre curé. Si le prêtre, après avoir miîrement étudié la vocation, juge que les vierges sont appelées à la virginité, il soumettra sa décision au supérieur de la mission, qui prononcera un dernier jugement sur cette vocation. Si le supérieur la déclare appelée, il indiquera pour chaque jeune fille, selon les circonstances, l'époque où elle pourra entrer au monastère de la Métropole. Si au contraire la vocation n'est pas jugée vraie et solide, elle ne pourra pas davantage aspirer à la virginité, ni rester à la maison avec le titre de vierge, mais les parents, ayant trouvé une occasion favorable, la donneront en mariage. C'est pourquoi, la vocation de toutes les jeunes filles de cette province, qui n'ont pas atteint 25 ans et qui n'ont pas encore fait des vœux, à partir de la publication de cette lettre, sera soumise à une discussion sévère et impartiale.
Art. VI. Toutes les vierges, qui sont déjà par leurs vœux consacrées à Dieu, doivent désormais se tenir à la disposition des supérieurs. Elles sont averties qu'elles ne peuvent plus rester à la maison. Le supérieur les appellera successivement au monastère, afin qu'elles puissent atteindre le but de leur vocation. A chacune comme il conviendra, nous indiquerons l'époque de quitter la maison paternelle. A la réception de cette lettre, qu'elles commencent à ranger leurs affaires de famille, comme si elles devaient être appelées bientôt, afin d'être prêtes à répondre sans relard à l'appel du supérieur. A moins de raison de grave importance, il ne sera plus permis à aucune vierge de demeurer à la maison. Celles qui ne répondraient pas à la convocation ne seraient plus reçues dans la suite ; et qu'elles sachent bien qu'elles ne seront plus admises désormais à la rénovation des vœux.
Art. VII. Les vierges qui ne se conformeraient pas à ces lettres et qui ne se rendraient pas au monastère au temps fixé, et cela sans raison grave et sans permission préalable, ne seront plus comptées parmi les vierges. Nous voulons de plus que cette radiation soit annoncée aux chrétiens par leur propre curé, au prône de la messe solennelle, lors de sa prochaine visite dans la station qui aurait de telles vierges insoumises.
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ŒUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
Art, VIII. Mais si les parents empêchent les vierges de remplir notre volonté et de venir au monastère, nous ordonnons qu'ils soient privés des sacrements jusqu'à complète soumission ; car ils pèchent gravement en résistant à Dieu et à ses ministres.
Art. IX. Cette lettre sera traduite à toutes les vierges, ainsi qu'aux jeunes filles qui se préparent déjà à la virginité. De plus, les chefs de famille, qui ont des filles consacrées à la virginité, recevront un exemplaire de cette circulaire, de telle sorte qu'ils connaissent parfaitement leurs devoirs et notre volonté.
Ce projet fut bientôt rais à exécution, et le 11 août 18o7, le supérieur de la mission écrivait avec satisfaction^ :
« Notre monastère est installé. Jusqu'à présent il marche. On n'y appellera que peu à peu les vierges. Nous désirons que le noyau prenne bien l'esprit de la règle ; de cette façon, les anciennes et les nouvelles vierges n'auront qu'à suivre le pas de la communauté. Mais c'est une grosse besogne que la direction d'une telle maison et dans un tel pays ! Nous espérons que les fruits nous dédommageront largement de nos travaux. »
Parmi les vierges qui l'habitèrent un temps plus ou moins long, le couvent de Kouy-yang a conservé le souvenir d'Agathe Lin, la catéchiste deMao-keou dont nous avons parlé, et celui de Lucie Y, la martyre de Kai tcheou.
La première y vint en 1837, pour conduire la fille de Jérôme Lou Tin-mei, qui voulait se consacrer à Dieu, et voici ce que nous savons sur son séjour dans cette maison, qui renfermait alors trois religieuses : Rose Lieou, Agathe Lieou et Marie Li. Rose Lieou, la supérieure de la petite communauté, craignant qu'Agathe Lin ne vînt pour la remplacer, l'interrogea sur le but de son voyage. Experte en politesse chinoise, l'institutrice répondit en souriant^ : « J'ai entendu l'évêque Etienne (Albrand) et les missionnaires parler de vous ; et j'ai voulu vous voir, afin de pouvoir vous reconnaître, quand nous serons au Paradis ».
Cette gracieuse réponse ne tranquillisa point Rose qui, au cours d'une promenade faite quelques jours après à Lou-tsong-koan, ramena la conversation sur les travaux des vierges dans les petites stations et laissa entrevoir le fond de sa pensée : « Depuis longtemps nous faisons l'école dans la capitale, nous y sommes habituées^ nous aurions de la peine à vivre dans les campagnes. » Avec une réserve qu'un diplomate de profession eût admirée, Agathe se contenta de
1 A. M.-E., vol. 544, p. 545. Lettre à Mgr Desflèches, 11 août 1857. ' Voir dans Les Trente-cinq Vénérables Serviteurs de Dieu, p. 351, une lettre d'Agathe Lin à Agathe Lieou.
ŒUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
répondre : « Si le bien y est plus difficile, il est plus méritoire. »
Pendant son séjour au couvent de Kouy-yang, elle donna aux religieuses d'excellents conseils sur la charité et sur l'obéissance. Agathe Lieou semble avoir été celle à laquelle elle s'intéressa le plus: « Soyez patiente et bonne envers vos sdeurs», lui disait-elle souvent. Un jour que la supérieure s'était plainte à Perny d'une légère faute commise par la religieuse, celle-ci, très mécontente, refusa de remplir son emploi ,; Agathe Lin la calma, l'exhorta à l'obéissance et pria le missionnaire de lui pardonner en considération de sa jeunesse.
Lucie Y était la sœur du médecin Jean Y dont nous avons parlé précédemment.
Gomme son frère, elle était née à Houang-long-tchen, sous préfecture de Lao-mien, province du Su-tchuen^
Vers l'âge de 15 ans, elle commença à étudier la doctrine chrétienne chez Lieou Ta Kou-po, alors maîtresse d'école à Y-ko-tong, village situé à deux jours et demi de marche de son pays natal.
« Deux ou trois ans auparavant, a raconté Lucie, mon frère Paul Y Tin-song, voulant absolument me marier^ m'avait fiancée contre mon gré. Mais comme je m'étais proposé de garder la virginité, j'usai de ruse et simulai la folie jusqu'à ce que la famille de mon fiancé eût rendu les gages donnés par mon frère'-. »
Celte simulation fut telle, en effet, que tout le monde s'y trompa. Lucie s'emparait des fruits ou des pâtisseries qu'on offrait aux visiteurs, enlevait aux buveurs leurs tasses à thé, touchait à tout avec une maladresse parfaite. Elle gardait un mutisme absolu pendant quelques jours ; puis, brusquement, elle allait au-devant des étrangers et les invitait à entrer dans la maison ; elle chaussait ses souliers à l'envers ; parfois même elle les quittait, chose absolument contraire à la modestie chinoise, et les jetait dans la rue.
La vierge Lieou était au courant de ses sentiments intimes ; et, pour l'aider à réusssir^ elle semblait volontiers dupe de ses ruses, se plaignait d'elle en public et la grondait fortement.
La belle-soeur de son fiancé vint la voir, et après avoir été témoin de ses actes bizarres^ elle conclut : « Certainement, cette jeune fille est folle. »
Les fiançailles furent donc rompues ; le jeune homme se maria ailleurs, et Lucie remercia Dieu d'être enfin libre de suivre ses aspirations.
Elle avait 18 ou 20 ans lorsqu'elle revint dans sa famille où elle
^ Les Trente-cinq Yen. Serv. de Dieii^ pp. 342, 352.
* Son père, François Y, avait été converti à l'âge de 20 ans, par le catéchiste Tsong, dont il avait épousé la fille, Françoise Tseng Che.
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OEUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
tomba gravement malade ; elle fut soignée et guérie par son second frère, le médecin Jean Y.
Pendant sa convalescence, à la suite d'une conversation, dans laquelle il avait été question de persécution, elle demanda à son frère :
— « De quelle province sont les martyrs dont j'ai entendu parler?
— De la province du Kouy-tcheou.
— Pourquoi n'allons-nous pas dans ce pays ?
— Qui donc pourrait émigrer en des contrées si éloignées ? répliqua le médecin. »
L^entretien en demeure là.
Après sa guérison, Lucie mena chez elle une vie très édifiante, priant, étudiant, se livrant au travail manuel , et enseignant la doctrine chrétienne à quelques parentes ou amies ; elle parlait peu et demeurait autant que possible seule dans sa chambre ; chaque jour elle se levait de grand matin et se livrait à une longue méditation ; ensuite, elle réveillait toute la famille pour récikr la prière en commun. Le soir, elle priait fort tard, et la nuit elle abrégeait assez souvent ses heures de repos.
En 1833, avec l'approbation de l'évêque Fontana, Vicaire apostolique du Su-tchuen, le prêtre Tchong choisit Lucie pour instruire les filles du chrétien Yang Tan-kouan.
De là l'institutrice passa à Yuin-kia-ouan et à Mien-tcheou, qu'elle habita pendant quatre ans. Quand ses fonctions lui laissaient des loisirs, elle retournait chez elle où sa piété, son activité, son esprit d^ordre charmaient les siens. Après avoir été très prospère, la situation de la famille Y, dont le chef avait vu peu à peu diminuer sa clientèle, était devenu gênée ; Jean Y, qui était parti pour Tchongkin, espérant y trouver de nombreux malades à soigner et avait assez bien réussi, appela près de lui sa sœur Lucie. Le prêtre indigène, Mathieu Lieou, apprécia vite les qualités de la jeune lilie et lui confia l'enseignement de la doctrine chrétienne aux femmes de Tsi-kou-se^
Les petits secours que lui donnait son frère, Jean Y, les ressources qu^elle se procurait en faisant des bas et des scapulaires, les cadeaux des chrétiens lui permettaient de vivre sans rien recevoir de la mission. Elle était là ou dans la ville même de Tchong-kin-, depuis trois ans, quand le chrétien Tchen, qui était au service del'é-
^ Appelée ainsi du nom d'un temple situé en dehors de la porte Lin-kiang, près du petit fleuve de Tchong-kin. Cette porte est diamétralement opposée à celle par laquelle on vient au Kouy-tcheou, et qu'on appelle la porte Kin-tse. (A. M.- E., vol. 549'-, p. 736.)
' Au cours de ce séjour, elle demeura pendant quelque temps dans la famille Lo, dont le chef Lo Pao-tche fut décapité eu 1887.
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ŒUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
vêque Ponsot *, Vicaire apostolique du Yun-nan, l'engagea à le suivre dans cette province ; il fit briller à ses yeux l'espoir de fonder une école florissante à Long-ki, la résidence de l'évêque. Lucie se laissa convaincre et partit accompagnée d'un de ses neveux, Michel Y ^ •Lorsqu'elle se présenta au Vicaire apostolique^ celui-ci parut fort étonné de sa présence ; et au cours des explications qu'il lui demanda, il comprit que la vierge avait trop facilement cru aux paroles de Tchen ; la voyant peinée de cette déconvenue, il essaya de la consoler en lui proposant un autre poste :
« Puisque yous êtes venue jusqu'ici, lui dit-il, si vous voulez, je vous enverrai à Yun-nan sen. »
Craignant les difficultés d'un voyage d'une vingtaine d'étapes, le séjour dans une ville inconnue, oii les chrétiens étaient en très petit nombre, Lucie ne crut pas pouvoir accepter Foffre qui lui était faite, et repartit pour le Su-tchuen sous la protection de son neveu et d'un chrétien yunnannais.
Elle fut alors chargée de l'instruction des femmes et des filles des familles Loui et Tchen^ à Yu-tsong-to^ Elle s'installa chez la première, préférence que la seconde jugea offensaate. Afin de supprimer l'occasion d'un conflit qui pouvait avoir de funestes conséquences, l'institutrice retourna chez elle, oii elle eut la consolation d'adoucir par sa présence les derniers moments de sa mère*.
C'est alors qu'elle fut appelée à Kouy-yang par son frère Jean, qui avait quitté Tchong-kin. Lucie le rejoignit. Dans ce voyage, elle fut accompagnée par un de ses neveux Paul Y Kia-tchen, et par le chrétien La Ta-pa.
Ainsi, par étapes, et comme par la main. Dieu avait conduit sa servante dans cette province du Kouy-tcheou, que depuis longtemps, sous l'influence de son désir du martyre, elle avait rêvé d'habiter. L'expression de ce désir se retrouvait souvent sur ses lèvres ; et à maintes reprises elle pressa les siens de demander comme elle, à Dieu, la grâce de souffrir toutes les tortures et de refuser les présents les plus riches, plutôt que de renier le nom de Jésus-Christ. Elle avait une grande dévotion envers sa patronne, sainte Lucie, et envers sainte Agnès, et elle aimait à entretenir ses élèves de leur courageuse mort. On l'entendait^ quand elle était malade, adresser à Dieu cette prière^: « Ne me laissez pas mourir de cette mala-
' Dont le nom chinois était Yuen.
2 A. M.-E., vol. 549% p. 918.
3 A. M.-E., \ol. 549'', p. 932.
*A. M.-E., vol. 549% p. 910.
5 A. M.-E., vol. 549%
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ŒUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
die, parce que mes péchés sont trop nombreux ; mais faites que je termine ma vie par le martyre, pour les expier. » Quoiqu'elle pensât et dît de ses fautes, ses contemporains ont loué ses vertus, particulièrement son humilité et sa modestie. Aucune femme n'était plus simplement vêtue, et sous ce rapport ses compagnes la citaient comme modèle. Elle ne prêtait Toreille à aucun discours mondain, et s'occupait fort peu des affaires extérieures. Sa piété était tendre : souvent, en faisant le chemin de la croix, elle versait d'abondantes larmes. Chaque fois que le prêtre passait dans la station qu'elle habitait, elle se confessait et communiait; à Koiiy-yang, elle s'approcha très souvent des sacrements. D'une charité particulière pour les pauvres, elle leur faisait largement Faumône, leur distribuait des vêtements, des aliments et de l'argent.
Elle était à Kouy-yang depuis une année, habitant le petit couvent qu'elle avait préféré à la maison de son frère, parce qu'elle y vivait dans un plus grand recueillement, quand le supérieur de la mission, l'envoya à Pin-yue et à Ong-gan, afin d'enseigner la doctrine aux femmes catéchumènes. Grâce à son intelligence et à son amabilité, elle y acquit bien vite, comme partout où elle demeura, une heureuse influence. Les femmes, sur le point de devenir mères, se recommandaient à ses prières ; des chrétiennes la confiance passait aux païennes, qui s'adressaient également à elles. Lucie n'accédait à la demande de ces dernières que si elles promettaient d'embrasser le catholicisme ; la promesse était faite plus souvent qu'elle n'était tenue ; mais la maîtresse d'école restait l'amie de la famille, ce qui lui donnait la facilité de baptiser les enfants en danger de mort.
La rébellion ayant gagné la région qu'elle habitait, elle revint à Kouy-yang ; malheureusement ses craintes avaient été si vives que sa santé en subit le contre-coup. Elle s'affaiblit peu à peu, et enfin tomba gravement malade, vomissant le sang, et parfois délirant. Un soir qu'elle se trouvait seule, elle chanta les vêpres et d'autres prières ; ses compagnes accoururent, fort étonnées d'entendre ces chants prolongés.
La supérieure du couvent, Agathe Mong, les deux vierges Agathe Lieou et Marie Li ne comprirent rien à cet état, et comme la charité n'est pas partout la première des vertus, elles attribuèrent à la maladie de Lucie une cause qui blessait sa vertu. Deux ou trois jours plus tard, l'institutrice ayant mangé des champignons mal cuits, en ressentit une indisposition qui se traduisit par une agitation très grande ; et le médecin qui la soigna, appelé Lo Koui, émit la même opinion que les deux religieuses.
Le médecin n'était qu'un ignorant, mais selon l'opinion de plu-
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sieurs, les deux vierges, Marie Li et surtout Agathe Lieou, grandes parleuses, portées à dire de leur prochain du mal plutôt que du bien, c'taient poussées par la jalousie à dénigrer leur compagne. Cette jalousie, assure-t-on , provenait des succès remportés par Lucie dans les stations qu'elle évangélisait et des aumônes qu'elle pouvait faire, grâce aux ressources mises par son frère à sa disposition.
Leurs paroles inconsidérées trouvèrent un écho dans l'esprit du supérieur de la mission, et l'excellente fille subit alors une de ces épreuves assez fréquentes dans la vie des saints ; elle fut renvoyée dans sa famille. On était au commencement de la semaine sainte, une belle semaine pour souffrir en union avec Notre-Seigneur, Lucie le comprit, et supporta, sans murmurer, la peine qui lui était imposée ; elle quitta le couvent, et le lendemain on la vit pieusement assister à la messe au milieu des simples fidèles, édifiés de son humilité. Puis elle se remit paisiblement à tisser de la toile pour
gagner sa vie.
Quelques mois plus tard, le gouvernement de la mission ayant changé, Faurie, devenu évéque, la rappela et la pria de se rendre à Yang-tchang pour y instruire les femmes chrétiennes. En la voyant se disposer aussitôt à partir, sa nièce Paule Y Yun-che, étonnée de sa rapide obéissance, ne put s'empêcher de s'écrier :
« L'an passé, le supérieur vous chassa ; aujourd'hui l'évêque vous dit de revenir! Vraiment, irez-vous? N'avons-nous plus de riz à vous donner à manger? Restez avec nous, n^allez pas à Yangtchang ».
Lucie répondit avec respect et soumission : « Le supérieur m'ordonna de sortir, je suis sortie ; l'évoque m'ordonne de revenir, je reviens. Je ne sais qu'obéir. »
Et elle prit le chemin de Yang-tchang.
Les bapliseurs. — Une école de médecine. — Baptiseuses. — Guérison par Bruno Kiono-. — De nouvelles pharmacies à Kouy-yang, à Ta-tin, à Tou-yun. — Le pharmacien Pierre Lo à Tin-fan. — Orphelinats à Kouy-yang. — Enfants recueillis. — Prière pour les bienfaiteurs. - Difficultés avec les parents. — Résultats.
En même temps qu'il essayait de former un personnel nécessaire à la vie de la mission, à ses œuvres d'évangélisation, d'instruction et de charité, Perny développait l'œuvre de la Sainte-Enfance .
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Fondée en France en 1844, l'œuvre de la Sainte-Enfance, dont le but est d'aider les missionnaires à baptiser et à recueillir les enfants de païens, n'envoya de secours au Kouy-tcheou qu'en 1818, par suite de circonstances dont le récit n'appartient pas à cette histoire.
Ces secours, d'abord très modestes, puisqu'ils ne s'élevèrent pendant les deux premières années, qu'à la somme totale de 800 fr. puis montèrent à 4000 en 1850 ; à la même somme en 1851 ; à 6000 en 1852 ; ils furent de 10,000 fr. en 1853 ; de 15,000 fr. en 1854 ; de 20,000 fr. en 1855, de 23,000 fr. en 1856 et en 1857 1.
Le supérieur de la mission profita de ces augmentations successives pour mettre à exécution une partie du plan qu'il avait conçu et dont nous avons parlé dans notre précédent chapitre ; il enrôla un plus grand nombre de baptiseurs et fit ouvrir de nouvelles pharmacies.
Les baptiseurs étaient divisés en deux classes : les résidents et les ambulants. Les résidents étaient placés à la tête d'une pharmacie installée dans une ville^ ils distribuaient des remèdes aux malades, principalement aux enfants, et baptisaient les enfants de païens en danger de mort. Leurs dépenses consistaient dans l'achat d'une maison et dans l'entretien de la pharmacie, qui devait être assez bien montée ; ils rendaient encore un autre service fort important : comme on les choisissait généralement parmi les hommes instruits de la doctrine catholique, ils pouvaient faire fonctions de catéchiste et aider à la formation d'une station chrétienne dans la ville oii ils demeuraient. Ils étaient soumis à une règle approuvée par Albrand^.
Les ambulants visitaient les villes qui n'avaient pas de pharmacie et les campagnes. On leur assignait une ou plusieurs sous-préfectures, on leur donnait quelques remèdes, et ils partaient pour des semaines, parfois des mois ; puis ils revenaient à peu près à l'époque fixée rendre compte au missionnaire, dont ils dépendaient, de leurs travaux et de leurs succès.
Perny eut la pensée de soumettre ces baptiseurs pharmaciens à une certaine formation scientifique. Pour y réussir, il appela près de lui, àKouy-yang, le médecin le plus habile parmi les baptiseurs du Kouy-tcheou, Bruno Kiong, dont il avait pu apprécier les qualités et les succès à Jen-houai. Quand Bruno quitta cette ville, plusieurs familles voulurent lui offrir des tablettes ou inscriptions gravées sur bois, constatant leur reconnaissance.
Le médecin baptiseur arriva à Kouy-yang le 24 décembre 1853, et fut installé dans la pharmacie fondée par Albrand. Toutefois, il ne
* Voir précédemment note 1, p. 229.
»A. M.-E.,vol. 544, p. 376. Rapport de Perny, an. 1854.
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devait pas diriger cette maison, mais préparer, d'après le plan que Perny lui traça, un cours de médecine, en prenant dans les auteurs chinois ce qui était utile h son but, en même temps donner des leçons de médecine infantile aux huit baptiseurs de la ville, que le supérieur de la mission lui donna comme élèves.
Lorsque ces baptiseurs furent suffisamment instruits^, d'autres, envoyés par les missionnaires de l'intérieur de la province, d'après les recommandations de Perny\ vinrent prendre leur place. Grâce à ce roulement établi d'une façon intelligente, il y eut bientôt 30 à40 baptiseurs non seulement possédant des connaissances médicales, mais habiles à employer les procédés dont on pouvait user pour baptiser les enfants païens.
Cependant, Bruno ne faisait pas que préparer les baptiseurs médecins, il soignait lui-même les malades, et le supérieur de la mission cite plusieurs guérisons opérées par lui. Dans la première, il s'agissait d'un jeune homme appartenant à une riche famille de Kouy-yang. « Les- médecins païens avaient échoué auprès du malade. On s'attendait à une mort prochaine, quand quelques païens, amis de la famille, conseillèrent d'inviter le baptiseur Kiong. Dès le premier jour, l'enfant fut hors de danger; sa guérison s'opéra aussi complètement que possible les jours suivants. Les parents de l'enfant ne savaient lequel admirer davantage ou de l'habileté du médecin ou de son désintéressement. Cependant ils voulaient témoigner leur reconnaissance au médecin qui leur avait sauvé un enfant si cher. « Au moins, disait le père, acceptez quelque chose pour nous faire plaisir. Nous allons peser l'enfant; nous ne saurions vous offrir moins que son pesant d'argent. » Effectivement, on pesa l'enfant, et cette famille fit de grandes instances au baptiseur pour lui faire accepter 18 livres d'argent, qui furent refusées, bien entendu. Cette famille eut un nouveau motif de louer l'œuvre angélique et d'accroître ainsi sa réputation. »
Voici le second fait^ : « Hier il y avait une grande fête à la pharmacie. Bruno avait guéri tout récemment l'enfant d'une famille riche, dont les infidèles avaient déclaré la maladie incurable. La joie de cette famille était d'autant plus grande, que l'enfant guéri était enfant unique et héritier du nom. Voulant témoigner sa reconnaissance à notre baptiseur, elle fit préparer une magnifique tablette, dont
* « Je vous engage de toutes mes forces, avait dit Perny aux missionnaires à la retraite de 1854, à recruter le plus d'hommes de bonne volonté que vous pourrez, dans vos districts, et à nous les envoyer à la capitale. Une fois formés, ils retourneront au milieu de vous. » {A. M.-E., vol. 544, p. 376).
2 Journal de la mission, an. ^857, p. 48.
3 A. M.-E. vol., 10, p. 114.
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l'inscription flatteuse est sculptée en caractères dorés. Cette tablette fut apportée en grande pompe, par les principaux membres de la famille montés en litière. Pendant quelques heures^ la musique se mêla au bruit étourdissant des boîtes et fusées que l'on brûlait devant la pharmacie. On suspendit la tablette sur le devant de la maison. Pendant tout ce temps la foule encombrait la rue. Suivant les règles de l'étiquette chinoise , Bruno offrit une collation aux divers membres de cette famille qui faisaient partie du cortège. Cette cérémonie, qui se renouvelait pour la cinquième ou sixième fois depuis l'arrivée de Bruno, a servi merveilleusement à étendre la réputation delà pharmacie. »
Bruno guérit également la femme du mandarin Siu. En reconnaissance, celui-ci lit porter une somme d'argent au médecin qui la refusa avec toutes les formules de la politesse du céleste Empire. Siu lui offrit alors un pie?i, tablette de gratitude, et promit un pei ', qu'il autorisa à placer devant l'oratoire, et dont on lit copier des exemplaires pour les remettre aux baptiseurs, qui s'en servaient comme d'une sorte de sauf-conduit.
Perny jugea avec raison que des femmes pouvaient, dans les fonctions de baptiseuseSj rendre autant de services que les hommes. Neuf chrétiennes furent enrôlées à Kouy-yang, en 1835. Elles commencèrent par apprendre « ce qui est nécessaire pour distribuer avec prudence les remèdes, et connaître les principales maladies des enfants et les signes de mort-. »
Chacune d'elles reçut, avec un diplôme, Findicationdu canton voisin de la capitale dont elle devait s'occuper. On les payait 30 à 40 sapèques par jour. Le conseil que le supérieur de la mission avait donné à ses collaborateurs pour le recrutement des baptiseurs, il le leur réitéra pour celui des baptiseuses ^ :
Nous engageons les confrères à enrôler le plus possible les vieilles femmes, qui sont libres des soins de la famille, dans cette œuvre qui procure si efficacement la gloire de Dieu.
Perny chercha ensuite les moyens d'augmenter la bonne renommée de la mission.
« Le premier et le plus naturel qui s'est présenté à notre esprit, dit- [\\ c'est l'érection d'une pharmacie nouvelle. La pompe extérieure a un effet incroyable sur ce peuple si léger. Bâtir une pharmacie avec une façade d'édifice public et dans le goût des Chinois, donnera.
* Inscription sur bois ou sur pierre.
2 A. M. -E., vol. 544, p. 393. M. Perny à M. F. Albrand.Kouy-yang,4 septembre 1854.
' Journal de la mission^ an. 1856, p. 31.
''Journal delà mission, an. 1857, p. 46.
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à coup sûr, une vogue subite et prodigieuse à cette maison. L'œuvre angélique y trouvera également son bénéfice temporel. Les dépenses de la location de la maison actuelle auraient suffi à l'achat de la moitié du terrain que nous avons acquis dernièrement pour remplir ce but. Dans quelques années, l'œuvre aura un bénéfice temporel incontestable par cette mesure récente. Mais nous avons surtout en vue les résultats religieux. Au printemps prochain, les travaux pourront commencer. On les poursuivra avec activité. Six mois au plus suffisent pour mener l'œuvre à sa lin ^ »
Escomptant la reconnaissance des magistrats dont Siu avait donné l'exemple, Perny espérait quelle l'aiderait à installer des pharmacies dans quelques villes de la province; il écrivait dans le Journal- : « Les mandarins que visite notre baptiseur et qu'il guérit presque toujours, ne sont pas à demeure fixe. Rien n'est plus mouvant que la justice chinoise. Chaque année, c'est un remue-ménage prodigieux dans le mandarinat. Ces dignitaires, ayant appris à connaître ici l'œuvre angélique, portent ces dispositions favorables dans leurs nouveaux départements.Nous pouvons en signaler déjà quelquesuns qui favorisent l'œuvre angélique, qu'ils ont connue à Kouy-yang. Si Dieu daigne continuer ses bénédictions, de cette manière, dans quelques années un bon nombre de mandarins auront conçu une idée plus favorable de la religion. Nos baptiseurs seront moins exposés aux vexations locales, et la propagation de la foi surtout y trouvera matière à une ample moisson. »
Ces espérances étaient peut-être trop vasles, mais on ne saurait d'une manière absolue les taxer d'illusions, quand on lit le fait sui- . vaut qui a trait à la pharmacie de Ta-tin fou ' :
« Le mandarin Tsao^ qui gouverne Ta-tin fou, à présent, avait connu notre pharmacien de la capitale. Peu avant son départ pour le pays qu'il allait régir, il fit témoigner le désir qu'il avait de voir une pharmacie à Ta-tin, promettant d'avance sa protection. Cette ville, de premier ordre^, n'est pas fort populeuse, mais elle a une importance spéciale. Placée non loin de la frontière du Su-tchuen et sur la grande route qui y conduit, Ta-tin est un rendez-vous pour le commerce, qui donne à cette ville un aspect assez animé. Dans le courant du mois de novembre dernier, deux baptiseurs sont allés y ouvrir une pharmacie. Au mois de décembre, elle était organisée. Dès son ouverture, le mandarin donna un édit en sa faveur,
1 V^oirla façade de la pharmacie dont parle ici Perny, Appendice XXIV, extrait des A. M.-E., vol. 544, p. 597.
' Journal de la mission, an. 1857, p. 46, Journal de la mission, an. 1857, p. 42,
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et menaça des supplices quiconque oserait proférer une parole contre cette œuvre. La religion est tout-à-fait inconnue dans cette ville. Personne ne savait d'abord à qui attribuer cette bonne œuvre. Les gens du prétoire furent les premiers à la fréquenter. Leur exemple entraîna la foule, qui s'y porta de suite, avec une grande confiance. Depuis lors, cette pharmacie n'a cessé de recevoir les éloges de la population, qui ne permettrait plus qu'on supprimât cette maison. Nous avons fait défense d'y prêcher encore la religion. Il faut auparavant que l'œuvre y soit bien acclimatée. Les baptiseurs connaîtront peu à peu l'esprit de la population. Alors on commencera à y jeter la semence évangélique. Le mandarin, craignant que des gens ne se disent faussement chrétiens dans son district, a voulu avoir une copie des commandements de Dieu et de quelques autres prières, pour s'en servir dans l'interrogatoire de ceux qui auraient à comparaître à sa barre, sous ce titre. »
Un autre mandarin fit rétablir Ja pharmacie de Tou-yun fou ', dont nous avons vu sous Albrand les débuts difficiles. Tou-yun pris par les rebelles avait été reconquis par les impériaux, mais aucun mandarin ne se sentant de force à relever les ruines ou à soutenir un nouveau siège, ne consentait à s'en charger. Enfin le gouverneur trouva un homme plus courageux qui accepta. Il se nommait Kao, et à Jen-hoai plusieurs de ses enfants avaient été guéris par Bruno Kiong. Avant de se rendre à son poste, il rendit visite au médecin baptiseur, et quand il eut pris possession de la préfecture, il lui fit écrire par un de ses conseillers une lettre pressante, le priant daller installer une pharmacie à Tou-yun. Il lui offrait une maison à son choix, lui promettait l'exe'mption de tout impôt et sa protection.
Perny s'empressa d'accéder aux désirs de Kao ; il envoya à Tou-yun deux catéchistes intelligents qui réussirent dans l'entreprise qu'on leur avait confiée.
La pharmacie de Tin-fan était assez prospère. Un vieillard de 80 ans, Pierre Lo* , la dirigeait, et attirait par son dévouemen le respect de la majorité des habitants. Un petit incident, qu eut lieu en 1837, augmenta l'estime qu'on lui portait'. « Un soir, quelques désœuvrés vinrent chercher noise à un des baptiseurs qui demeuraient à la pharmacie; ils brisèrent même quelques meubles. Pierre Lo se plaignit au mandarin, et bientôt l'affaire alla Jusqu'à la capitale. Craignant d'être condamnés, les coupables envo\'''rent des
1 Journal de la mission, an 1857, p. 50.
2 II avait été pendant 15 ans baptiseur au Kouy-tcheou, après avoir pendant un laps de temps plus long encore exercé les mêmes fonctions au Su-tchuen, son pays d'origine.
'i Journal de la mission, an. 1857, p, 139.
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médiateurs faire des excuses à Pierre Lo, et préparer un arrangement à Tamiable. De concert avec un catéchiste habile, Pierre accepta les avances qui lui étaient faites, et les païens se soumirent aux conditions exigées par les baptiseurs. On fit un acte en règle. La paix fut suivie d'un repas, selon la coutume chinoise. Tout s'est terminé dune manière honorable pour l'œuvre angélique, et même pour la religion. Les néophytes de cette ville étaient timides à cause des persécutions fréquentes qui les ont éprouvés. Depuis lors, ils sont plus rassurés, et l'accommodement pacifique de la querelle ayant eu l'assentiment de la population, il en est résulté un grand bien aussi pour la paix de la station de Tin-fan tcheou. »
En I800. il y avait donc au Kouy-tcheou quatre pharmacies chrétiennes : à Kouy-yang, Ta-tin, Tou-yun, Tin-fan; leurs dépenses s'élevèrent cette année-là à la somme de 1128 fr. Si nous ajoutons 336 fr. pour l'école de médecine de Bruno Kiong, nous arrivons au total de 146i fr. cliifTre fort minime eu égard au bien fait par ces excellentes institutions.
En l8o7, on créa une pharmacie à Gan-chouen ; le baptiseur qui en fut chargé se nommait Jean Tchen, un futur martyr. 11 était né de parents païens habitant les environs de Tchen-tou au Su-tchuen^
Agé d'environ 30 ans, il était venu à Kouy-yang, pour chercher sa sœur, une païenne qui allait épouser un mandarin, et qui recevait alors l'hospitalité dans la maison des nobles matrones pauvres (Ghoui-tsir-tang).
Pendant sou séjou^ dans la capitale, Jean eut quelques relations avec des chrétiens qui Texhortèrent à partager leur foi. Son âme simple fut touchée de leurs paroles ; il abandonna le culte des idoles, adora le vrai Dieu, et peu après fut baptisé.
Voyant sa bonne volonté et sa piété, Mihières lui confia la pharmacie do Gan-chouen.
Avec les années le nombre des pharmacies augmenta, et nous en trouvons 7 en 1858.
Etablir des pharmacies pour donner des remèdes aux enfants malades et baptiser les mourants ne sont pas les seuls buts de la Sainte- Enfance, qui recueille également les enfants païens privés de leurs parents ou abandonnés par eux. Dès 1854, il y avait à Kouy-yang un très modeste orphelinat, où pendant une année 23 enfants avaient été admis. Sur ce nombre, 11 étaient morts ; les autres, âgés de 6, 8, 10 ans, fréquentaient les écoles, et l'un d^eux avait été reçu au séminaire.
Les Trenle-cinj Vén. Serv. de Dieu, p. +17,
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J'ai le projet, disait Perny aux missionnaires', d'adopter surtout les petits garçons abandonnés qui annonceront de l'intelligence. Ces enfants seraient destinés à recruter plus tard les rangs de nos catéchistes, baptiseurs, maîtres d'école, etc., suivant le degré de leur capacité et leur caractère.
Cette même année, il adressait aux Conseils centraux de la Propagation de la Foi une demande de secours, afin d'acheter une propriété destinée à installer un plus vaste asile.
En attendant^ il ne voulait s'avancer que prudemment dans cette voie qu'il jugeait assez dil'licile : aussi faisait-il aux missionnaires
cette recommandation- :
Jusqu'à la réunion prochaine, si vous trouvez des enfants abandonnés qui soient dans les conditions dont je parle, vous êtes autorisés à en recueillir deux par district.
En les adoptant, vous savez qu'il faut un écrit bien en règle et changer le nom de lenfant. Je vous remettrai une formule de ces adoptions chinoises
Les vœux de Perny et de ses collaborateurs se réalisèrent peu à peu ; en 1857 Kouy-yang possédait deux asiles d'enfants : un pour les filles confié à quelques vierges, et l'autre pour les garçons. Ce der nier se divisait en trois sections selon l'âge des enfants et l'instruction qui leur était donnée. On comptait en tout une quarantaine d'enfants ; parmi eux, il y avait trois Tchong-kia-tse et deux Miao-tse, dont on espérait faire des catéchistes pour les hommes de leur race. Ces derniers avaient été envoyés par Destlèches dans les circonstances suivantes^ :
« A l'extrémité nord-est du Kouy-tcheou se trouvent quelques tribus de Miao-tse qui habitent les montagnes. M^'' Destlèches croyant que ces tribus s'avançaient jusque sur le territoire du Su-tchuen, désira leur faire porter la bonne nouvelle du salut. Il envoya quelques baptiseurs explorer le terrain. Ils n'eurent aucun succès. Alors le prélat conçut le dessein de recueillir deux ou trois enfants Miao-tse et de les élever dans la foi chrétienne, pour en faire ensuite des apôtres dans leur propre pays. La chose était difficile à obtenir, car ces tribus ne veulent avoir avec les Chinois que le moins de relations possible. Aussi ne put-on se procurer ces enfants dès les premières tentatives. Cependant l'évêque désirait vivement atteinds'c son but. Il pria M. Goutelle, dont le district avoisine cette région, de s'occuper de l'allaire avec une telle prudence et constance qu'elle pût être menée à bonne fin. Celui-ci ne négligea rien pour faire.
1 A. M -M., vol. 544, p. 377. Rapport au. 1854. * A. M.-E., vol. 544, p. 377. Rapport an. 1854. ' Journal de la Mission, an. 1857^ p. 44
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réaliser les vues de Ms'' Desflèches. Un baptiseur intelligent, du nom de Tchen, fut plus heureux dans son excursion. 11 rencontra deux enfants qui étaient orphelins depuis peu. 11 sut inspirer de la confiance, et les oncles des jeunes orphelins consentirent à les lui céder en adoption. On fit un écrit selon les prescriptions delà loi chinoise, et les deux enfants furent amenés à Fou-tcheou, où leur éducation religieuse commença. Un an s'était écoulé depuis leur adoption, lorsque l'on apprit que le territoire occupé par ces Miao-tse était dans les limites du Kouy-tcheou. Desfl^ches écrivit à Perny pour le prévenir et pour lui proposer de tenter la réalisation de son projet et de recevoir ces deux enfants. La proposition fut acceptée ; Jean-Baptiste Tchen' avec son frère Pierre furent placés à l'asile de Kouy-yang, et en 1856 et en 1857 ils furent envoyés comme baptiseurs parmi les populations de leur race.
Les autres enfants étaient des Chinois ; tantôt ces petits malheureux étaient apportés par leurs parents, tantôt trouvés par les chrétiens dans les rues ou sur les places publiques. Le Journal de la mission cite à ce sujet certains faits intéressants : « Il y a quelques mois, raconte-t-il' en i857, les rebelles faisaient mine de venir mettre le siège devant Kouy-yang. Nuit et jour, les remparts étaient gardés avec grand soin et munis de toutes les provisions de guerre. En faisant la patrouille, nos chrétiens qui étaient de garde trouvaient souvent dans les rues des enfants en très bas-àge, abandonnés, délaissés dans les rues les plus solitaires. Les recueillir tous n'était pas possible. Un soir, cependant, un de ces enfants qui paraissait avoir un peu plus de deux ans, interrogé par l'un de nos chrétiens lui répondit d'une manière si touchante qu'il ne put résister au désir de le recueillir ; son intelligence précoce, son amabilité, la manière suppliante avec laquelle il implorait la pitié publique auraient ému les cœurs les plus endurcis. On le conduisit au corps de garde, où il reçut à manger, car le pauvre enfant mourait de faim. On le couvrit d'un linge quelconque, il était absolument nu. Le lendemain matin, on l'amena à notre asile où ses manières caressantes lui firent aussitôt autant d'amis qu'il avait de frères dans son malheur. On lui donna le nom de son bienfaiteur qui est un médecin distingué de la ville ; il s'appelle Y Hio-te Plus.
« Un autre non moins intéressant fut trouvé de la même manière ; celui-ci était plus âgé, et ce qu'il racontait de la misère de ses proches qui l'avaient, en une nuit fort obscure, laissé dans une rue arrachait des larmes. 11 ne savait au juste son âge. La misère l'avait
' On leur avait donné le nom du catéchiste. - Journal de la mission, p. 132.
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tellement réduit qu'on ne pensait pas qu'il pût vivre au-delà d'un mois. Il avait des plaies par tout le corps. Ce pauvre enfant avait pour père, selon toute apparence, un homme intelligent, adonné à l'étude, et qui, nous pensons, sera tombé tout à co.up dans unegrandf^ misère, comme cela se voit si souvent dans ce malheureux pays. Car l'éducation de cet enfant avait été soignée. Sa mémoire était prodigieuse. Il récita, lui enfant de 3 ou 4 ans, tout le livre des cent familles [Pe kia sin) et de longs fragments des livres classiques [Se chou) qu'il savait déjà par cœur ; une foule d'histoires des anciennes guerres lui étaient connues, et il les récitait avec cette candeur naturelle propre à un enfant de son âge. Chacun le choyait, chacun voulait entendre une histoire de sa bouche. Les soins qu'on lui prodigua lui sauvèrent la vie ; mais pendant quelques mois, on désespéra de le conserver. Maintenant son état de santé est rassurant, et il étudie nos livres religieux. Il porte le nom de Yang gen yun Paulus. Le bienfait du baptême n'a pas tardé à lui être conféré. »
Assez fréquente en tout temps, l'exposition des enfants l'était davantage à cette époque de troubles, ce qui faisait songer le supérieur de la mission à l'établissement d'une crèche qu'il rêva de confier à des religieuses françaises. « Il n'est pas de semaine, disait-iP,- oîi l'on ne vienne nous offrir un certain nombre d'abandonnés. Nous ne pouvons en recueillir qu'un certain nombre, selon notre facilité à trouver des nourrices chrétiennes. Sur un cent de ces pauvres enfants ainsi exposés et recueillis, à peine quelques-uns survivent-ils ; à mesure qu'ils vont grossir les rangs des anges, les places vacantes se remplissent de nouveau. Que n'avons-nous ici quelques bonnes religieuses de France pour soigner ces pauvres enfants abandonnés ! Ah ! quelle carrière à leur zèle ! Et ce n'est pas la vie du corps seulement qu'elles leur conserveraient, mais celle qui ne périt pas ! Puisse In liberté religieuse leur ouvrir bientôt, à elles aussi, les portes de cet empire, oîj l'égoïsme , public et privé étoulTe tout sentiment de charité et de compassion. »
Voulant faire, autant que possible, payer la dette de reconnaissance que les orphelins avaient contractée envers les enfants du monde catholique, qui donnaient des ressources à l'œuvre de la Sainte-Enfance, Perny composa une prière que l'on récita chaque jour dans les asiles de Kouy-yang et dont voici la traduction- :
0 Dieu, Souverain Seigneur de toutes choses, votre ineffable bonté apparaît surtout dans les soins que vous prodiguez à vos créatures. Que de louanges ne vous devons nous pas, ô Seigneur, nous pauvres orphelins
1 Journal de la mission, an. 1857, p. 135. - Journal de la mission, an. 1857, p. 134.
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que nos p'arents infidèles ont abandonnés et délaissés! Nous ne vous connaissions pas encore, Dieu de bonté, et cependant déjà vous veilliez sur nous avec tendresse. A.u lieu de nous laisser périr dans l'esclavage du démon, vous avez suscité la main de ceux qui vous connaissent et qui vous aiment pour nous arracher à la mort. Avec la vie temporelle, nous avons, ô Dieu clément, obtenu la connaissance de vos bienfaits, celle.de la voie du Ciel et l'espoir d'y parvenir un jour. Nous avons appris à connaître le Rédempteur de nos âmes et tout ce qu'il a fait pour nous misérables créatures. Que vous rendre, ô mon Dieu, pour tous ces bienfaits? Vous aimer! Ah Seigneur, nous vous aimons ; que ne pouvons-nous le faire autant que vous en êtes digne ! 0 vous le père des orphelins, daignez exaucer nos prières en faveur de nos jeunes frères aînés dans la foi des pays d'Occident . Ils pensent chaque jour à nous, ils prient pour nous, leurs aumônes nous conservent la vie. Nous ne pouvons les connaître ici-bas. Les mille montagnes et les cent mers les séparent de nous ; nous n'avons rien à leur offrir. Mais vous, ô mon Dieu, dont ils sont la Providence pour nous, vous qui les connaissez jusqu'à un, daignez bénir largement ces chers et dignes frères d'Occident, eux et leurs parents, pour leur charité en notre faveur. Bénissez-les Seigneur selon la mesure du bien qu'ils nous font, lequel est le salut éternel de nos âmes. Faites que nous imitions leur foi, ils sont nos parrains et nous portons leurs noms. Puissions-nous les discerner un jour au Ciel les uns et les autres et louer avec eux vos miséricordes éternelles ! Ainsi soit-il.
Parfois des difficultés survenaient avec les parents qui, après deux, trois et même six mois, réclamaient leurs enfants. Mais les missionnaires entouraient ces restitutions des mesures de la plus grande prudence. Les réclamants devaient d'abord prouver que les enfants désignés par eux étaient bien les leurs, puis faire connaître le motif de leur demande, car on en vit de temps à autre qui les vendaient aussitôt après les avoir obtenus. Il existait aussi un obstacle d'un autre genre : ces enfants, presque tous recueillis quand ils étaient en danger de mort, avaient été baptisés, et il était singulièrem.ent pénible de les remettre entre des mains païennes. Cependant, sous peine de complications graves, il fallait parfois s'y résoudre et céder à la nécessité.
Le Journal de la mission de 1857 cite un cas oii les païens, au lieu de redemander une enfant confiée à Forphelinat des filles, l'enlevèrent' :
« Au mois de mars, une veuve néophyte se vit persécutée par ses enfants. Elle venait d'embrasser la foi ; ils voulaient l'obliger à y renoncer. Cette femme résista de toutes ses forces et déclara à ses fils qu'ayant trouvé la voie du ciel, rien au monde ne l'en détournerait, « Dieu sait, ajoutait-elle, combien je désire vous voir tous chrétiens ! » Ces jeunes gens qui jusqu'alors avaient été dociles à leur mère et lui procuraient convenablement sa subsistance, entrèrent en colère contre
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OEUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
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la pauvre femme, vomissant un torrent d'injures contre ceux qui l'avaient séduite. On lui donna un ultimatum de trois jours pour se décider. Au bout du temps fixé, si elle persistait à vouloir être chrétienne, ses fils la renieraient pour leur mère. Dieu soutint son courage, et rien ne put l'ébranler. Ses fils la chassèrent dehors avec une brutalité qui révolte la nature. La pauvre veuve se réfugia, avec sa jeune fille âgée de 10 ans, baptisée naguère avec elle, à Tasile de Kouy-yang. Les vierges lui donnèrent toutes les consolations que sa position demandait. Mais le chagrin était tombé dans le cœur de la veuve Yn; elle ne put le surmonter. Quelques semaines après, elle rendit son âme à Dieu, munie des. sacrements de TEglise, et dans les sentiments de la plus édifiante résignation. La jeune fille Yn-mei demeura à la charge de l'œuvre de la Sainte-Enfance. Elle suivit dès lors les cours de l'asile, et pratiqua les exercices de la maison. Trois mois après, deux de ses tantes païennes, sous prétexte de visiter l'oratoire, vinrent s'entretenir avec leur jeune nièce. La vierge, qui ne soupçonnait rien, ne fit pas grande attention à la conversation. Quelques jours après, ces femmes païennes revinrent à l'asile, louant hypocritement la religion et paraissant vouloir l'embrasser. Dans cette entrevue, elles séduisirent la pauvre orpheline, et lui annoncèrent que tel jour on viendrait l'enlever. Les menaces fermaient la bouche de l'enfant. Un dimanche, pendant les prières, la jeune Yn fut appelée au parloir. La communauté entière était en prières. On enleva cette enfant ; on changea ses habits, emportant même délicatement ceux qu'elle avait reçus à la maison. Le coup se fit si prestement que personne n'y vit rien. Après les prières, la vierge, donnant la tâche à chacune pour l'étude du jour, s'aperçut de l'absence de cette enfant.
. On cherche, on appelle ; personne ne répond. Les vierges tiennent conseil. Mais le complot avait été si habilement ménagé qu'on ne pouvait rien conjecturer sur la disparition de cette petite tille. Pendant que les vierges s'épuisaient en conjectures, une femme chrétienne de la ville avait cru reconnaître, sous d^autres habits, la jeune fugitive, avec ses tantes païennes. Elle se hâta de venir à l'a-
> sile examiner le fait. Un catéchiste, sur les données de cette chrétienne, alla aux informations, mais il ne put rien découvrir. Cet enlèvement nous affligeait d'autant plus que nous savions les sentiments hostiles des membres de cette famille. Qu'allait devenir l'âme de cette pauvre enfant? Quelques jours après, le projet de cette famille nous fut révélé. Dieu le permit à leur honte et à l'avantage de l'œuvre angélique. Ces femmes païennes, de concert avec les fils Yn, voulaient venir prochainement réclamer leur nièce et sœur. Ne pouvant la produire, on allait nous intenter un procès. Tel était l'unique but de cete nlèvement. A cette nouvelle, un des catéchistes de la ville se
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ŒUVRES, lîÈGLEMENTS RT PROJETS
mit en mouvement. Cette famille liostile répandit le bfuit que nous enlevions les enfants, que le Tien Tchou Tang était une maison à craindre. Nous mîmes une affiche dans le quartier, avec promesse de 4 taëls à quiconque donnerait des indications sur cette enfant qui avait disparu. L'argent est le grand mobile pour remuer nos Chinois. Au bout d'une dizaine de jours, les renseignements demandés arrivèrent au catéchiste delà part d'un païen. Celui-ci alla trouver les vieilles tantes païennes. On manda à la ville le fils aîné, qui pour lors se trouvait à la campagne. Pendant ce temps, où était la pauvre jeune fille^ l'adoptée de la Sainte-Enfance? On l'avait fait disparaître, vendue 10 taëls à une autre famille païenne; elle allait devenir esclave des hommes eî. du démon, peut-être pour le reste de sa vie. La fermeté du catéchiste en imposa. Les vieilles tantes se virent forcées d'entrer en accommodement. La jeune fille fut confiée à la garde d'une néophyte, jusqu'à la conclusion de l'affaire, qu'il fallut un mois pour mener à terme. Un contrat fut passé en bonne forme, par lequel cette famille ne peut réclamer, à l'avenir, la jeune Yn. C'est ainsi que cette pauvre enfant fut délivrée d'une captivité, qui menaçait son salut éternel. Ce ne fut qu'à ce moment qu'elle osa raconter les détails de son enlèvement, et tout ce qui suivit. Quoique simple et candide à l'époque de son baptême, nous craignons que sa vertu, surtout sa candeur, n'ait reçu en toute cette affaire un grave dommage. L'admettre de nouveau à l'asile nous répugnait beaucoup. Nous la fîmes adopter par un excellent chrétien de la ville qui n'a pas d'enfants, et sous la garde duquel sa Vertu sera en sfireté. »
Les résultats de cette activité se montrèrent immédiatement dans le nombre des baptêmes d'enfants de païens à l'article de la mort ; en 1854, il fut en augmentation de 4000 sur l'année 1852. Voici d'ailleurs des statistiques :
En 1855 : Enfants baptisés : 15424 1S56 : id. 26012
1857 : id. 20085
1858 : id. 30553 1859: -id. 29767;
Quant aux adoptions par les familles chrétiennes, elles furent toujours rares ; voici des chiffres :
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OEUVRES, RÈGLEMENTS ET PROJETS
Le nombre des baptiseurs et des baptiseuses dans ces mêmes années nous est également connu :
Baptiseurs :
Baptiseuses ; 6
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id. 18
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id. 14
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Les dépenses faites par la mission pour ces auxiliaires s'élevèrent en 1855 à 3320 fr., par conséquent à environ 92 fr. pour chacun d'eux.
L'œuvre angélique fut la plus importante du supériorat de Perny, et celle qui produisit le plus de résultats. Sans doute, les circonstances, peste et famine, contribuèrent à son développement ; mais il faut reconnaître que le supérieur du Kouy-tcheou, les missionnaires et leurs auxiliaires surent en profiter.
Le Journal de la Mission. — Les Journaux particuliers. — Bibliothèque. — Publication d'ouvrages de doctrine. — Envoi en Europe de curiosités scientifiques. — Pcrny membre Je la Société d'acclimatation.
Après l'exposé de la création ou du développement de ces œuvres d'intérêt général, il convient de parler de deux créations du supérieur: le Journal de la mission et une bibliothèque.
Les motifs de la création du Journal de la mission étaient spécifiés en ces termes par Perny :
L'histoire du berceau de cette Église naissante sera transmise avec fidélité à nos successeurs. Le même esprit se conservera parmi les ouvriers évangéliqiies. L'unité de vues, de direction, qui a une si grande influence dans le succès des œuvres d'une Mission, ne sera pas le moindre résultat de la publication de nos Annales religieuses. Les anciens historiens ecclé siastiques nous retracent les soins des Souverains Pontifes à recueillir, dès l'origine du christianisme, les acLes des martyrs, pour les transmettre à la postérité. Ils attachaient la plus grande importance à conserver fidèlement la chaîne des traditions catholiques, lin suivant ces traces, nous continuerons à former de nouveaux anneaux à cette chaîne dont Tune des extrémités est entre les mains de Dieu, qui attend la plénitude du nombre de ses élus, pour en saisir l'autre extrémité et former cette éternité immuable, de gloire, de bonheur, de félicité, où le sublime hosanna résonnera dans les siècles des siècles.
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ŒUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
En faisant part de son projet à ses collaborateurs, au mois d'octobre 1837, Perny en exposait le plan :
Nous satisfaisons au vœu des confrères, qui ont désiré savoir explicitement le plan des Annales religieuses de la mission. L'avenir amènera probablement des changements dans ce plan ; mais pour le présent, nous grouperons les matières qui en feront l'objet sous quatre chefs principaux : 1" la Sainte-Enfance et tout ce qui a rapport à cette œuvre aura, chaque année, deux ou trois numéros ; 2° les affaires de l'administration spirituelle du Vicariat exigeront également, au moins, deux numéros par an ; ceux-ci n'intéressant que les missionnaires de la province seront tirés à peu d'exemplaires, attendu qu'on ne les communiquera pas au dehors; 3° chaque année, nous consacrerons deux ou trois numéros à des matières scientifiques, savoir : histoire, géographie, curiosités, sciences naturelles du pays, mœurs et coutumes chinoises dans la province, etc. ; 4° les faits religieux, tous ceux qui concernent la Propagation de la Foi auront la plus large part. Six numéros par an conserveront le souvenir des progrès de la religion dans cette chère mission. Désormais il est fort expédient que les confrères tiennent bien au courant le rédacteur du Journal de tout ce qui se passe dans leurs districts respectifs. Chacun apportant son concours à cette œuvre, nul fait important ne sera laissé dans l'oubli.
Ce plan était très beau, et si on eût été tenté de lui adresser un reproche, on l'eût dit trop vaste, surtout pour être exécuté par des hommes d'action, peu portés par nature aux écrits scientifiques et réguliers, et trop souvent manquant de temps pour les rédiger avec réflexion et méthode.
Quoi qu'il en soit, ce projet n'était pas impossible, puisqu'il fut à peu près exécuté pendant douze ans. Ce Journal contient les faits les plus importants de l'histoire de la mission, et avec les Journaux particuliers que les missionnaires ont tenus pendant longtemps sur leurs districts, avec les Status animarum., ils forment une collection extrêmement précieuse, et absolument nécessaire à ceux qui veulent étudier dans son ensemble et dans ses détails l'existence et la marche du Vicariat. C'est gràce^à ces travaux conservés avec soin, grâce à des archives supérieures à toutes celles des autres missions de la Société des Missions-Etrangères, que nous pouvons écrire l'histoire de l'Eglise du Kouy-tcheou, aussi complète, aussi pleine de faits et de documents. Notre rôle est trop modeste pour nous donner le droit d'adresser des éloges à ceux qui prirent cette initiative et à ceux qui la suivirent, tout au moins qu'il nous soit permis de leur dire nos très sincères remerciements et d'exprimer le désir que de semblables travaux soient continués au Kouy-tcheou et commencés partout ailleurs oii ils n'existent pas.
La formation d'une bibliothèque fut décidée pendant la retraite de l8o5:
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ŒUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
Tous les livres que nous avons ici, écrivait Perny*, feront le fonds de cette bibliothèque qui s'augmentera peu à peu : 1° par les ouvrages qu'apporteront les nouveaux confrères ; 2° par l'achat annuel de quelques bons ouvrages en Europe. Le missionnaire qui cesse d'étudier se rouille bien vite, d'autant que la plupart, arrivant fort jeunes en mission, n'ont pas un lourd bagage scientifique. C'est afin d'entretenir parmi eux la science théotogique et ascétique nécessaire que j'ai organisé ce projet. Nous désirons qu'à l'avenir aucun missionnaire n'apporte certains ouvrages de fonds que nous possédons déjà. C'est pourquoi je vous envoie notre catalogue, afin que vous leur en donniez connaissance.
Ce projet ne fut pas réalisé ; mais nous devions le signaler comme une chose en soi très bonne, digne d'être étudiée et mise en pratique.
Perny songeait à l'utilité des livres, non seulement pour les missionnaires, mais aussi pour les chrétiens et pour les païens, afin de faire pénétrer parmi ces derniers la connaissance exacte du catholicisme, et parmi les premiers des sentiments de foi plus vifs. En 1857, il fit imprimer deux ouvrages^ publiés autrefois par des Jésuites : le premier intitulé Ki jen che pien : Dix dialogues sur des sujets religieux ou moraux ^, œuvre du P. Mathieu Ricci, et le second : Pa je me siang *, Retraite de huit jours, d'après le plan de saint Ignace, livre écrit en style vulgaire, mais pouvant servir aux vierges, aux catéchistes et aux chrétiens.
«. Après l'impression de ces deux ouvrages, disait Perny, nospresses en publieront immédiatement deux autres, qui sont dus à la plume d'un confrère du Kouy-tcheou. Le premier est un traité sur les Saints Anges. Désireux de faire connaître Dieu dans ses plus parfaites créatures et de faire louer ses dons dans les perfections que l'on admire, et l'honneur même que Ton rend à ces purs esprits, qui sont nos principaux médiateurs auprès de la Majesté divine, nous publions avec confiance ce petit trai;^. Si, comme nous l'espérons, il fait honorer les Saints Anges avec plus de fidélité, bien des grâces en reviendront à la mission. Assuré qu'un des grands obstacles à la propagation de la foi, comme à l'instruction des néophytes, est la difficulté de lire les livres de religion, l'auteur du traité des Anges a voulu qu^il fût écrit en langage fort simple, et presqu'intelligible à l'audition d'une lecture qui en serait faite à haute voix. Un second ouvrage est un traité sur les fêtes de l'année selon l'ordre et la division du calendrier chinois. Cet ouvrage pourra servir surtout de
1 A. M.-E, vol. 544, p. 514. Lettre à M. F. Albrand, 15 juillet 1856. ^.Journal delà mission du Kouy-tcheou, an. 1857, p. 124.
^ A été publié par l'imprimerie de la Société des Missions Etrangères à Hongkong, catalogue de 1905, n° 338.
* Dont l'auteur nous est inconnu.
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ŒUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
lecture le dimanche après les prières de la matinée, avant FAngelus. Chaque dimanche on y lirait les chapitres des fêtes qui tombent.dans la semaine. Nons engageons fort les confrères à introduire en chaque station de leur district Fusage d'une lecture de ce genre les jours de dimanche. Ce traité des fêtes comprend toutes celles qui sont dans le calendrier de nos chrétiens. »
Le supérieur de la mission du Kouy-tcheou eut la pensée de réunir en un volume tous les édits publiés par le gouvernement chinois ou par les mandarins en faveur du catholicisme.
Enfin il rêva la publication « d'une apologie du Christianisme » dans le genre de celle de Tertullien.
Parmi les mandarins, disait-il*, les uns ont les idées les plus fausses sur notre sainte religion ; les autres ne la connaissent pas du tout. Nos néophytes, arrêtés et conduits devant les prétoires, ne peuvent la plupart du temps, qu'en donner une idée trop restreinte pour la faire connaître suffisamment et détruire les préjugés de ses ennemis. Puisse un confrère versé dans la langue et le génie de. ce peuple se livrer un jour à ce travail que nos vœux sollicitent.
Suivant le même ordre intellectuel, mais dans la sphère des sciences profanes, Perny se mit en rapport avec la Société d'acclimatation, créée en 1854. 11 en reçut cette même année des instructions" « pour envoyer des œufs et des cocons de vers à soie sauvages, des graines et échantillons de chênes, de frênes, etc., qui servent à la nourriture de ces vers ; de graines de l'ortie blanche et enfin des œufs de vers à soie ordinaires ». L'année suivante, il fut nommé membre honoraire et en fut avisé par la lettre suivante^ :
Paris*, 11 juin 1855
Monsieur ^'Abbé,
J'ai l'honneur de vous annoncer que la Société Impériale 70o)ogitqa.e d'acclimatation, sur la présentation de son bureau, vous a, par un vote unanime, nommé membre honoraire, dans sa séance générale du 8 juin 1855. Le titre de membre honoraire a été réservé par nos règlements à un petit nombre de personnes que leur séjour à Tétranger met à même de rendre des services au point de vue de lacclimatation.
La Société espère que vous voudrez bien accepter ce titre, comme un témoignage de sa reconnaissance pour les services que vous avez rendus déjà par des envois d'une grande importance et par le bienveillant concours que vous lui prêtez.
Veuillez agréer, etc..
Pour le Secrptaire Général du Conseil.
Guérin-Menneville.
lA. M.-E., vol. 45, p.-123o.
- Journal de la mission du Kouy-tcheou, an. 1857, p. 69.
^Journal de la mission du Kouy-tcheou, an. 1857, p. 122
OEUVRES, RÈGLEMENTS ET PROJETS
Cette voie ouverte par Perny a été suivie par quelques missionnaires du Kouy-tcheou, entr'aatres par Faurie, Bodinier, Cavalerie, Fr. Séguin, Esquirol, Martin, qui à plusieurs reprises ont fait des envois précieux à diverses sociétés savantes de France'.
Questions liturgiques et théologiques posées à Rome. — Le bonnet chinois, — Offices de la Sainte Vierge. — Heures de la récitation du Bréviaire. — Le contrat de vente a réméré. — Messe de mariage.
A l'exposé de ces travaux et de ces projets, ajoutons celui de quelques questions liturgiques et théologiques, plus ou moins agitées par les missionnaires du Kouy-tcheou, et même par tous ceux de la Chine. Désireux d'avoir une solution défmitive, Perny s^i'adressa à Rome. Nous allons reproduire par ordre de date les demandes et les réponses.
On se rappelle qu'Albrand avait ordonné à ses prêtres de supprimer le port du bonnet chinois pendant la célébration de la messe, alinde suivre la coutume ordinaire de l'Eglise. Les chrétiens du Kouytcheou, d'ailleurs peu nombreux, n'avaient fait, semble-t-il, aucime réflexion sur ce changement ; mais la nouvelle pratique n'avait été suivie dans aucune autre mission de Chine, ou ne l'avait été que pendant fort peu de temps, et dans une ou deux seulement ; seul, le Kouy-tcheou avait continué à s'en tenir à Fordre d'Albrand. Perny jugea que la chose offrait une singularité donnant prise à la critique ; il était d'ailleurs poussé dans cette voie par les Vicaires apostoliques voisins, qui le pressaient de faire reprendre aux missionnaires la coiffure datant du XVIF siècle. Le 1"' avril 1835, il exposa la situation à la Propagande, ajoutant^ :
Gomme je ne remplis que par intérim les fonctions de supérieur, je n'ai pas jugé bon de suivre de suite ces conseils ; mais j'ai pensé qu'il serait mieux de soumettre toute l'affaire à Votre Eminence, pour être iixé sur ce point. Dans ces conditions, convient-il de porter ledit bonnet pendant le Saint-Sacrifice? ou vaut-il mieux, nonobstant l'usage général en Chine, s'en tenir à la pratique commune de l'Eglise, puisque cela peut se faire sans aucun danger pour notre sainte religion ?
Le 6 décembre suivant, le Préfet de la Propagande lui répondit^ :
1 Nous indiquerons dans l'Appendice les principales plantes envoyées par eux,
2 A. M. -E., vol. 549s p. 539.
3 A. M.-E., vol. 549', p. 155. Voir le texte kV Appendice XXV,
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OKUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
En ce qui regarde la question du bonnet chinois, nous déclarons que l'intention de la Sacrée Congrégation est bien telle que vous l'indiquez. Si, en effet, cet abus peut facilement être aboli, et qu'on n'aitplus, pour le maintenir, les sérieuses raisons d'autrefois, il faut rétablir peu à peu l'usage universel de l'Eglise de célébrer la messe la tête découverte. La Sacrée Congrégation n'a pas changé d'avis sur ce point, malgré les raisons de quelque valeur présentées par certains prélats des Missions chinoises, en faveur de l'usage du bonnet. Toutefois, en présence des différentes opinions, elle a estimé qu'il n'y avait pas lieu de prescrire et d'urgèr l'abolition de cette coiffure, chose qu'on a pu voir cependant avec plaisir s'accomplir dans quelques Missions, pacifiquement, et sans trouble ni étonnement pour les fidèles. Mais comme nous savons que dans cette province, de même que dans d'autres Missions', la question a été tranchée régulièrement et sans aucun dommage pour la religion, comme vous le dites, et que déjà les fidèles ont consenti à l'abolition du bonnet, et s'y sont habitués, nous ne croyons devoir ni approuver ni conseiller le rétablissement de la coutume abrogée, bien que cette coutume ait été rétablie dans les régions voisines du Kouy-tcheou.
Cette lettre prouvait avec évidence le désir de la Propagande que les missionnaires du Kouy-tcheou ne reprissent pas le bonnet chinois. Ils se le tinrent pour dit; mais, voyant que personne ne les imitait, ils revinrent, au mois de novembre 1860, à l'ancien usage.
Par une supplique du 10 octobre 18oo, Perny sollicita, en ces termes, les faveurs suivantes :
Très Saint Père,
Votre Sainteté, désireuse de favoriser la dévotion à l'auguste Mère de Dieu, a daigné accorder au clergé de plusieurs Missions la faveur de réciter les offices votifs de la Maternité, Pureté et Patronage de la très Sainte Vierge. La mission du Kouy-tcheou (Chine), par l'organe de son provicaire, supérieur intérimaire de la mission, supplie très humblement Votre Sainteté d'accorder, à perpétuité, le même privilège au clergé, soit indigène, soit Européen de la dite mission. Sur ce, Très Saint Père, nous ne cesserons de conjurer le Seigneur, par la médiation de l'auguste Vierge Immaculée, qu'il daigne conserver de longues années Votre Sainteté au gouvernement et régime de la sainte Eglise notre Mère.
La concession désirée fut accordée par un induit en date du 19 mars 18o6^
En 1857, Perny demanda, pour les prêtres du Kouy-tcheou, Lautorisation de commencer à 2 heures de l'après-midi la récitation de Matines et de Laudes. Cette autorisation lui fut donnée le 15 novembre 1857 ^
• Ces Missions étaient, comme l'avait écrit M. Perny, revenues à l'usage du bonnet chinois.
2 A. M.-E., vol. 549i, p. 145. Voir le texte à l'Appendice XXVI. •A. M.-E., vol. 549», p. 161. Voir le texte à l'Appendice XXVIL
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(EUVRES, REGLEMENTS Eï PROJETS
Le supérieur de la mission posa à Rome une autre question dont la solution pratique importait fort. Elle avait trait au contrat de vente à réméré.
Ce contrat est très usité en Chine, partout il est pratiqué de la même manière dans ses grandes lignes ; mais outre qu'il diffère quelquefois dans les détails, il n'avait pas toujours été suffisamment étudié ou assez clairement exposé parles missionnaires.
Rome s'était déjà prononcé à plusieurs reprises : le Vicaire apostolique du Su-tchuen, Pottier, l'ayant interrogée à ce sujet, elle lui avait, le 24 août J778, adressé une instruction déclarant ce contrat entaché d'injustice ^
A une demande faite par le Vicaire apostolique du Fo-kien, une réponse avait été donnée le 9 décembre 1784, laissant la voie ouverte au doute, parce qu'on s'était contenté d'élucider des cas particuliers-.
VerroUes, le Vicaire apostolique de Mandchourie, s'étant à son tour adressé à Rome, en avait eu, le 23 mars 1844, une réponse qui le renvoyait à l'instruction du 24 août 1778 ^
Perny, ayant eu les mêmes doutes sur le contrat de vente à réméré tel qu'il se pratiquait au Kouy-tcheou, consulta la Propagande en 1857.
Voici d'abord comment il exposa ce contrat,* :"
Quand quelqu'un a besoin d'argent, il vend à un prix inférieur sa maison ou son champ, sous cette clause que, dans un temps déterminé, en rendant le prix entier à l'acheteur, il pourra recouvrer sa maison ou son champ. On fixe ordinairement 3, 6 ou 10 ans, et même souvent on ne détermine aucun espace de temps. Cependant, Facheteur use de cette maison ou de ce champ comme de àon bien propre, il perçoit les fruits et les revenus, supporte les charges, paie les impôts....Il peut même, sans consulter le vendeur,revendre la propriété à un autre soit au même prix, soit à un prix plus élevé ; mais, par cette vente et les suivantes, les droits du premier maître ne sont nullement aliénés, et celui-ci conserve toujours le droit de réclamer son bien au premier acheteur. De plus, d'après les lois civiles, la possession, quelque longue qu'elle soit,n'engendre jamais la prescription. Car, de même que le vendeur peut toujours, en rendant le prix, rentrer dans sa propriété, de même l'acheteur, qui, une fois le temps échu, ne veut pas garder le bien plus longtemps, peut, en rendant le bien, en réclamer le prix devant le juge, et ces droits soit du vendeur, soit de l'acheteur, passent à leurs héritiers les plus éloignés. Bien que ce contrat soit fréquent, il n'engendre que rarement des querelles. Si, au temps fixé, le vendeur ne rend pas le prix, l'acheteur conserve le bien et le contrat est censé renouvelé aux mêmes
1 Collect. M. adE. 2e édit. p. 909, n^ 1940. » (7o/Zecf. itf. «£?£. 2« édit. p. 911, nM941. 3 Collect. M. ad E. 2« édit. p. 917, n» 1948. ^A. M.-E., vol. 544, p. 1038, vol.549i, p. 186. Collect. p. 918, n» 1950.
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ŒUVRES, RÈGLEMENTS ET PROJETS
conditions. Mais plus communément l'acheteur complète la vente en ajoutant une certaine somme, et acquiert ainsi la pleine propriété.
Il n'est pas inutile de faire observer ici que parfois l'acheteur verse une somme presque équivalente au prix véritable, dans l'intention de rendre le rachat plus difficile, et inversement, souvent le vendeur demande un prix minime, pour pouvoir le rendre plus facilement et recouvrer plus tôt sa propriété.
Comme certains ont conçu des doutes sur la licite de ce contrat, nous sollicitons instamment le jugement de Votre Sainteté pour savoir :
1° Si le contrat ci-dessus exposé est licite?
2° Au cas oii il serait illicite, ce qu'il faut faire pour les contrats de ce genre déjà conclus et mis à exécution ?
3° Dans quelles conditions ce contrat peut être conclu licitement ?
A cet exposé et aux questions qui le terminaient, la Propagande se contenta, le 14 janvier 1860, de renvoyer leur signataire * à la réponse faite le 3 août 1838 au Vicaire apos tolique du Ho-nan . Or cette réponse ^ concluait à la licite du contrat à réméré tel qu'il avait été expliqué, et elle invitait le Vicaire apostolique du Ho-nan à faire connaître aux fidèles les dissemblances qui existaient entre son exposé et celui du Vicaire apostolique du Su-tchuen en 1778 ^, et par conséquent la raison de la diflFérence des solutions donnée par la Sacrée Congrégation.
Le Cardinal préfet ajoutait, d'ailleurs, que « toute faculté était laissée à Perny de recourir de nouveau à la Propagande, si quelque doute lui restait encore ».
Perny n'avait pas eu le temps de renouveler ses demandes que la Propagande lui adressait, le 5 mars 1860, une longue instruction sur l'exposé qu'il avait fait ; elle lui disait* :
La question a été déférée au suprême tribunal du Saint-Office, qui a tout pesé avec maturité, et spécialement la pratique ancienne des Vicaires apostoliques, signalée par vous, et qui condamne ce contrat comme usuraire, en le défendant sévèrement aux fidèles, bien que, dans la suite des temps, l'évêque de Sura l'ait regardé comme légitime, et qu'il ait été permis aux Vicariats voisins 'encore attachés, même aujourd'hui, à la première opinion. A la suite de cet examen le Saint-Office s'est demandé si la nature du contrat avait été bien exposée, si, du moins, certaines circonstances n'avaient pas été involontairement passées sous silence, d'autant plus que dans vos lettres, il n'est rien dit des charges et de celui qui doit les supporter pendant la durée du contrat, et que dans le passage où vous faites mention de l'achèvement de la vente au moyen d'une somme complémentaire, vous vous servez d'une phrase qui permettrait de conclure que, à ce moment,
1 A. M.-E., vol. 549, p. 593.
2 Collect. M. ad Ext. Ext. l^^" édit. p. 660-662, no 1202.
3 Le texte porte 1779, mais c'est une erreur de copiste, car la réponse est du 24 août 1778. CoUectanea Mis. ad. Ext. p. 654, n° 1195.
* A. M.-E. vol. 549', p. 315. Collect. mis. ad. Ext. l^e édit. p. 662, n° 1203.
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OEUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
la propriété de la chose vendue n'avait pas encore été transférée à Tacheteur. Vous écrivez en effet : Verum dominium in re acquiritur^ ce qu'on ne peut admettre qu'autant que par verum dominium vous n'entendez pas la propriété pleine et entière. D'après l'exposé, il est donc impossible de répondre sûrement aux questions que vous nous demandez de résoudre. Aussi afin de lever entièrement le doute et de poser une règle certaine pour l'avenir sur cette question : « Est-il permis aux fidèles de passer le contrat que les théologiens appellent ordinairement contrat à réméré ? et dans le cas de réponse négative, que faut-il faire à l'égard de ces contrats passés et conclus précédemment ? » Afin de ne pas avoir plus tard à tergiverser dans la solution de cette difficulté, il nous a paru suffisant de joindre aux décrets et instructions à vous transmis d'autre part, quelques observations que vous vous rappellerez et qui, au milieu des soucis quotidiens que vous causent vos travaux, pourront vous conduire comme par la main dans l'application du cas que vous avez à traiter.
De l'aveu de tous, le contrat à réméré, ou la convention par laquelle l'acheteur s'engage à revendre au vendeur la chose achetée, peut se conclure même pour un temps très rapproché, soit en faveur du vendeur seul, soit en faveur de l'acheteur seul, soit en faveur de tous les deux. Il est parfaitement licite en soi. Car le vendeur a tout droit de vendre son bien purement et simplement, comme aussi sous certaines conditions ; et de même l'acheteur est libre d'acheter sans condition ou sous condition, pourvu que des deux côtés l'équité soit observée.
Mais, pour éviter l'accusation d'usure, les théologiens posent ordinairement certaines conditions : savoir : 1" Qu'il n'existe aucune disposition usuraire, et que les contractants aient formellement l'intention de vendre et d'acheter; autrement le contrat serait un prêt implicite et vicieux, et le gain produit serait usuraire. Si donc l'acheteur offre un prix dérisoire pour une possession prolongée, ou si, accoutumé d'ailleurs à l'usure, il refuse de prêter, maïs consent à acheter sous condition de réméré, il y aurait lieu à un doute fondé, et il importerait de surveiller attentivemen l'opération.
2° Que la charge imposée trouve compensation : car toute charge, qui s'ajoute au contrat et est estimable à prix d'argent, doit être compensée ; autrement l'équité et la justice seraient lésées. Ainsi, le prix doit être diminué, puisque l'acheteur est obligé de revendre au vendeur la chose achetée, car cette charge peut être estimée à prix d'argent, attendu qu'elle prive l'acheteur de la faculté de conserver ou d'aliéner le bien acheté. Au contraire il doit être augmenté si le vendeur s'oblige à reprendre la chose vendue à une époque laissée au bon plaisir de l'acheteur, car cette charge peut être estimée à prix d'argent et est étrangère ordinairement à un contrat de vente. Dans ces conditions, l'achat d'un bien portant fruits, fait sous cette clause, que le vendeur est tenu à reprendre son bien dans la suite et à.rendre le prix total qu'il a reçu, alors que l'acheteur retient les fruits pour lui, pourrait être soupçonné, du moins dans la pratique, d'usure cachée. Car en effet, on doit regarder comme un prêt à intérêt l'acte de celui qui, refusant de prêter de l'argent à un emprunteur, lui achète une vigne ou une maison, à la condition que dans deux ou trois ans elle soit reprise au prix de vente, les biens recueillis restant en possession du premier acheteur. Celui-ci en effet n'a aucunement l'intention d'acheter ; il ne veut que donner la somme convenue pour la recouvrer plus tard tout entière avec intérêts : ce qui est usuraire.
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OEUVRES, REGLEMENTS ET PROJETS
3°-Que la chose ue soit pas rachetée plus cher qu'elle n'a été vendue, à moins qu'elle n'ait été améliorée par l'industrie et les soins de l'acheteur. Car l'effet du contrat à réméré est précisément d'obliger l'acheteur à rendre la chose en retour du prix versé pour elle. En effet, contracter dans ces conditions est comme si l'on contractait sous la condition que dans un temps déterminé le contrat sera annulé.
4° Que l'acheteur devienne vraiment maître de la chose achetée, en subisse les risques, en supporte les charges, en recueille les fruits et les avantages ; c'est ce qu'exige la nature même du contrat.
Revêtu de ces conditions le contrat de vente à réméré, suivant l'opinion commune, est licite, car il est conforme à la nature générale du contrat, et d'autre part, les charges trouvent compensation. Il est facile de saisir la différence qui existe entre ce contrat et le contrat de mise en gage ou antichrésis, que les mœurs de cette nation ont fait employer depuis longtemps parles chrétiens. Tantôt ce pacte a été regardé comme usuraire et illicite, et réprouvé, comme on le voit dans le synode du Su-tchuen, chap. X, §34; tantôt, en raison d'un motif particulier, il a été répondu que les fidèles ne devaient pas être inquiétés à ce sujet, pourvu que dans ces cas particuliers l'équité naturelle soit sauvegardée entre les contractants, conformément aux règles de justice établies par les docteurs ; comme on peut le voir dans les Instructions de 1778 au Vicaire apostolique du Su-tchuen, dans celles du 9 décembre 1784 au Vicaire apostolique du Fo-kien en Chine, et dans la réponse envoyée à l'administrateur de Pékin le 21 septembre 1843. Vous trouverez ces documents joints aux présentes lettres. Vous pourrez voir par là avec quelle habileté, quel soin, quelle maturité il faut creuser ces questions, distinguer entre eux les contrats, peser la nature et les circonstances spéciales de chacun, pour ne poiut attribuer à l'un ce qui se rapporte à loutre, et transformer ainsi un cas en un autre. C'est ce qu'il importe de se rappeler, surtout quand la forme complexe et embrouillée du contrat le rend suspect. Que si, après ces explications, quelques doutes vous restent, il vous sera très facile dans la suite d'exposer les circonstances qui font mieux connaître la nature du contrat, d'indiquer la valeur des raisons qui militent pour ou contre, et enfin tout ce qui semble avoir trait à la question, afin qu'il soit possible de porter sur ce point une décision en pleine connaissance de cause, autant que possible.
La conclusion de ces principes était que le jugement d'Albrand sur la licite du contrat à réméré, tel qu'il se pratiquait ordinairement au Kouy-tcheou, était bon, et qu'il n'y avait qu'à s'y tenir. Les missionnaires, formés et instruits par lui, n'eurent donc qu'à conserver la pratique qu'ils avaient suivie jusqu'alors.
Enfin, le 12 septembre 1858, pendant un voyage à Rome, Perny obtiendra'le pouvoir de donner la bénédiction nuptiale, qui se trouve dans le Missel, en célébrant la messe joro sponso et sponsâ en temps prohibé, « tant pour les mariages déjà contractés auparavant, que pour ceux qui le seront alors, à cause du manque de prêtres, qui ne peuvent que très rarement visiter les fidèles ».
1 A. M.-E., vol. 549', p. 161. Voir le texte à l'Appendice XXVIII.
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