PERNY EN FRANGE-NOUVEAUX MISSIONNAIRES
Raisons du voyage en France de Perny. — Lettres des missionnaires à ce sujet. — Demandes de Perny au Séminaire des Missions-Etrangères. — Nouveaux missionnaires.
Pour réaliser les nombreux projets qu'il formait, le supérieur de la mission avait besoin d'hommes et d'argent. Or ni les hommes ni l'argent n'abondaient. De 1852 à 1856, un seul prêtre indigène avait renforcé le petit bataillon des ouvriers évangéliqaes, et sur les 59 missionnaires envoyés de France pendant le même laps de temps, un seul, Payan, avait reçu sa destination pour le Kouy-tcheou.
Naturellement, Perny et ses collaborateurs avaient réclamé près du conseil du Séminaire et près de F. Albrand, procureur de leur mission, et supérieur du Séminaire depuis 1855; leurs demandes n'avaient pu être exaucées, quand, enfin, au mois de mai 1856, le Séminaire des Missions-Etrangères annonça qu'il allait envoyer un jeune prêtre, Jean-Victor MuUer, et qu'un autre, Eugène-Charles Rouchard, dont la santé ne s'acclimatait pas au Coïmbatour, oii il était depuis 1853, prendrait bientôt le chemin du Kouy-tcheou. Ce renfort parut insuffisant à Perny, qui avait écrit pour solliciter six nouveaux collaborateurs. A cette instance, le Séminaire, le 7 février 1857, répondit ne pouvoir les accorder pour les raisons suivantes^: « i° parce que nous n'en enverrons que peu cette année; 2° parce que nous sommes engagés euvers d'autres missions qui ont aussi un besoin pressant de renfort ; 3° parce qu'un envoi si considé-
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1 A. M.-E., vol. 65, p. 190.
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PERNY EN FRANCE
rable et qui ne paraîtrait pas assez justifié par le nombre des chrétiens serait mal vu dans les autres missions. »
Le Kouy-tcheou n'était pas plus riche en argent ; sauf quelques rares et petites propriétés, il n^avait pour ses prêtres et pour ses œuvres que les allocations faites par la Propagation de la foi et par la Sainte Enfance. La première donnait chaque année de 16 à 17.000 francs', et la seconde une vingtaine de mille francs-. C'était donc un total d'environ 40^000 francs.
Cette somme, qui pouvait suffire pour commencer des œuvres, était insuffisante pour les développer. Or, que les missionnaires le voulussent ou non, leurs œuvres se développaient par la force des choses. Prenons, par exemple, les orphelinats : la première année, ces établissements étaient peu connus des païens ; les baptiseurs et les baptiseuses chargés de rechercher les enfants abandonnés incomplètement formés ; mais à mesure que le public apprenait le chemin de l'orphelinat, qu'il était instruit des bons soins reçus par les enfants, que les baptiseurs avaient agrandi leur cercle de travail et augmenté leurs relations, le nombre des orphelins recueillis augmentait.
De ces raisons plus frappantes, lorsqu'on est sur place et dans l'action, de quelques autres encore, parmi lesquelles le désir d'avoir des religieuses françaises et sans doute aussi celui d'aider à la cessation du veuvage de l'Église du Kouy-tcheou % Perny conclut à la nécessité d'un voyage en France, afin d'exposer de vive voix à Rome, au Séminaire de Paris, aux Conseils centraux de la Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance les besoins de la mission qu'il gouvernait. 11 fit connaître son projet à Desflèches qui y donna son approbation, aux missionnaires qui, au dire de Lions ^ < ne furent pas trop de son avis, mais signèrent tout de môme. »
1 En 1855 la somme fut de 16,125 fr., et en 1856 de 17,732f.60.
2 En 1855 la somme fut de 20,000 fr. et en 1856 de 23,000 fr.
2 Cette dernière pensée ne s'était pas glissée dans l'esprit de Perny seul, et le missionnaire qui avait le plus de motifs d'y songer, Faurie, écrivait à F. Albrand :
« Nous ne pouvons prévoir comment finira le veuvage de notre mission, et pour mon compte j'ose croire que cette vacance ne s'est prolongée que d'après le dessein de Dieu, et pour le plus grand bien. S'il nous était permis de faire un vœu à cet égard, c'est qu'elle se terminât par la promotion de celui qui l'a si généreusement tenue, malgré des tribulations sans nombre. Il est vrai que, si ou l'assiégeait au dehors, il trouvait paix et consolation au dedans, et sans l'union et le soutien de ses confrères, je crois que, malgré sa vertu, il n'y eut pas tenu longtemps. Dieu soit loué, nous paraissons toucher heureusement à la fin, et j'espère bien que Mgr de Sinite, grâce à son embarras dé trouver au Su-tchuen, sera obligé de nous accorder M. Perny que nous lui demandons à l'unanimité, comme nous l'avions demandé deux fois à Rome. Je vous prie de faire oublier à notre cher confrère les peines sans nombre auxquels il a été en butte depuis tantôt 5 ans. » A. M.-E., vol. 544, p. 124, 10 octobre 1857).
* Journal de Lions, p. 148.
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NOUVEAUX MISSIONNAIRES
Il partit pendant l'automne de 1857, accompagné de son catéchiste Simon Hia, et emportant ou suivi à peu de distance par cette lettre que tous les missionnaires du Kouy-tcheou adressaient au Séminaire des Missions-Etrangères :
Kouy-tcheou, le 15 octobre 1857.
Messieurs et vénérés confrères,
Nous vous remercions affectueusement des encouragements que vous voulez bien nous donner. Notre petite mission commence à poindre. Grâce aux bénédictions que le Seigneur daigne répandre sur nos travaux, nous avons l'espérance de lui voir prendre des développements consolants pour nos cœurs apostoliques. Mais nous avons besoin, Messieurs, de votre concours très actif pour seconder nos pians et nos vues. Nous aimerions à vous exposer ici les moyens que nous désirons mettre en œuvre pour obtenir plus efficacement la conversion des pauvres infidèles de cette province. Nous ne doutons point qu'ils ne trouveraient autant d'approbateurs que votre Conseil compte de membres. Mais notre bien aimé confrère M. Perny, qui a su donner à nos œuvres une impulsion précieuse, vous exposera verbalement toutes nos vues, et vous éclairera plus par ses paroles sur notre position que nos lettres les plus développées et les plus expresses ne pourraient le faire. Son excursion en Europe, qui se fera rapidement, aura, nous en sommes tous viveçaent convaincus, une influence immense sur l'avenir de notre cher Kouy-tcheou.
Assurés, Messieurs, qu'il recevra de votre part l'accueil le plus cordial, non moins que le concours le plus actif pour l'exécution de ses vues, qui sont les nôtres à tous, nous augurons bien des succès futurs de nos travaux. Car le Seigneur, dont nous désirons procurer la gloire, au prix même de notre vie, ne pourra manquer de bénir un voyage lointain, périlleux, entrepris uniquement pour saplus grande gloire et le salut des âmes rachetées du sang adorable de Jésus-Clirist. Il le bénira parce que souvent l'auguste victime a été offerte dans ce but; il le bénira parce que Marie Immaculée, patronne de cette province/ ne peut rien nous refuser.
Le 11 mars 1838, Perny était à Lyon, d'oii il écrivit aux directeurs du Séminaire des Missions-Etrangères ^ :
Messieurs du Conseil de Lyon m'ontreçu avec une bienveillance marquée. Sur leurs demandes réitérées, j'ai apporté avec moi diverses plantes et productions du Kouy-tcheou. Ces objets étaient en partie pour la Faculté des sciences de Lyon. Je passe quelques jours à Lyon pour donner à ces Messieurs les documents relatifs à ces productions.
Peu de jours après, il arriva à Paris, et n'y ayant pas trouvé le supérieur du Séminaire, F. Albrand, alors à Rome pour y exposer les désavantages qu'il voyait dans l'application du Concordat portugais de 1857, il lui écrivit^ :
1 A. M.-E., vol. 544, p. 728.
2 A. M.-E., voL 544, p. 744.
3 A. M.-E., vol. 544 p. 748, dimanche de la Passion, 1858.
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PERNY EN FRANCE
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Comme on annonce votre retour pour une époque assez rapprochée, j'attendrai notre entrevue pour vous entretenir du but de mon voyage. Cependant, avec la permission de Messieurs nos autres directeurs, je dois parler demain au Conseil sur le besoin que nous avons de nouveaux confrères. Notre mission est en souffrance faute d'un nombre de collaborateurs suffisants. J'ai la confiance que le Conseil comprendra nos besoins et fera ses efforts pour seconder et soutenir nos projets.
La conclusion de l'exposé que Perny fit au Conseil fat la demande de 7 missionnaires ' : « 2 pour le grand séminaire; 2 pourle petit séminaire ou collège Saint-Paul; 1 pour l'évangélisation des Miao-tse ; 1 pour l'école normale, l'œuvre angélique et leurs dépendances ; 1 pour le district de M. Lions, qui tombe d'épuisement. »
Avant de se rendre aux motifs allégués par le supérieur de la mission du Kouy-tcheou, et de prendre une décision, le Conseil voulut attendre le retour d'Albrand. Aussi, Perny lui adressa-t-il la lettre suivante ^ :
Monsieur le Supérieur,
J'espérais que le Conseil seconderait nos vues et ferait, au besoin, un sacrifice, en notre faveur. Je suis profondément désolé déjà par la seule appréhension devoir notre demande refusée. Si vous connaissiez l'état de notre mission, vous verriez que mes raisons de craindre la ruine de la mission ne sont pas dénuées de fondement. Si nous étions au début tout-àfait, qu'il s'agît d'entreprendre ce qui n'est pas fait, bien que nos plans fussent jugés excellents, on pourrait nous dire, vu la pénurie d'ouvriers apostoliques : « Retardez un peu vos projets ou bien ne les mettez en train que l'un après l'autre. » Ce conseil serait sage. Mais, à présent, il n'en est plus ainsi. Nous avons fait du chemin. Nos œuvres se tiennent l'une à l'autre, et se prêtent un mutuel appui. En détruire une, c'est anéantir lesautres.Bien que ma mission en Europe n'ait pas ce seul but, cependant le besoin de confrères est tel que cette demande aurait à elle seule déterminé ce voyage. Les fatigues qui y sont inhérentes, les dépenses, etc., nous ont paru peu de chose à côté de la prospérité ou de la ruine de notre mission. C'est une question de vie ou de mort pour nous. Nous ne pouvons plus ne pas fonder. Nous ne pouvons plus reculer. Mieux vaudrait, je l'avoue, ne pas être
1 Parmi les missionnaires demandés, Perny en désirait un qui, avant de quitter la France, sût :
1° Lever la carte exacte, détaillée, d'une province ;
2° Faire des cadrans solaires de divers genres ;
3° Calculer exactement les éclipses pour le calendrier chinois ;
4° Cultiver la vigne, faire le vin ;
5° Dessiner les édifices, les points de vue, les plantes, arbres, etc., pour les planches de la Mission, le Journal.
6° Ûn"peu d'architecture, construction de charpentes, de scieries à eau, etc., etc.
7° Graver en taille douce (A. M.-E., vol. 544, p. 760).
» A. M.-E., vol. 544, p. 762, sans date.
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NOUVEAUX MtSSIÔNNAtRÉS
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dans cette alternative. A la mort de Ms'" Albrand, il aurait fallu deux confrères au Kouy-tcheou. La demande en fut adressée au Conseil. Notre lettre resta longtemps sans réponse. Cependant, vivement confiants, nous espérions l'an suivant voir arriver ces daux confrères. Chargé provisoirement de la mission, j'exposai aux confrères mes vues et projets d'administration. Leur sanction les ayant ratifiés, je mis la main à l'œuvre et, avec leur concours actif, nous allâmes de l'avant. Que faire aujourd'hui ? Oui, j'ai presque regret d'avoir agi. Si nos œuvres sont destinées à être ruinées, mieux vaudrait cent fois ne pas les avoir établies. Je tiens souverainement à l'œuvre du clergé indigène. Elle recevra un coup presque mortel si le Conseil ne vient pas à notre aide. — C'est donc un sacrifice que je demande au Con* seil. Dans une crise extrême on fait un sacrifice. Nous allons poser notre bilan spirituel. Cette banqueroute-là est inévitable. Un effort du Conseil peut la prévenir. C'est à vous, M. le Supérieur, en votre qualité de procureur du Kouy-tcheou, à le lui faire comprendre. En prévenant notre perte le Conseil n'appauvrit pas la Société, il n'use pas mal de ses droits ; il ne peut nullement encourir la censure d'aucune mission. Il aura volé au secours d'une mission qui a un besoin plus pressant, mais d'une façon transitoire ; aucun Vicariat ne réclamera contre nous ; au besoin, il y a moyen même de prévenir toute objection de ce côté-là. Vous connaissez aussi bien que moi ces moyens. Toute la question roule, ce me semble, sur ces deux points-ci : 1° Avons-nous réellement ce besoin, et ce besoin aussi pressant de renfort? 2° Le conseil peut-il nous accorder toute notre demande? Le premier point est clair à nos yeux, seulement j'aimerais à savoir de votre bouche si vous croyez à nos besoins tel que j'en parle. Si vous n'y croyez pas, ayez la franchise de me le dire sans détour. Car alors il faudra que je vous mène en esprit au Kouy-tcheou et que je vous montre nos œuvres en l'état oîi elles en sont; si vous doutiez, ce voyage vous ramènera, je ne dis pas croyant, mais chaud croyant ; quant au second point, je dis, sans hésiter, que le Conseil peut faire droit à notre requête. En effet, le Japon, la Corée, le Leao-tong, le Thibet, le Yun-nan, Siam, n'ont pas un grand besoin d'ouvriers, quatre ou cinq autres missions en ont peu besoin aussi, lien reste trois ou quatre qui ont un besoin pressant. On peut le satisfaire. On peut en aider d'autres encore, tout en octroyant la demande du Kouy-tcheou.
Quoi qu'il en soit de la valeur des arguments exposés par Perny et de celle des objections que leur opposait le Séminaire des Missions- Etrangères quatre prêtres furent accordés sur sept qui étaient demandés Voici leurs noms: François-Fulgence-Joseph Fourcy, Claude- François Sabattier, Léonard Vielmon, Jean-Pierre Néel, ce qui avec Muller et Bouchard, que nous avons nommés précédemment, portait à six le nombre des nouveaux apôtres de la mission du Kouytcheou.
Les renseignements que nous possédons sur ces jeunes ouvriers évangéliques sont assez succincts, excepté sur Néel, dont le nom entouré de l'auréole des martyrs, a échappé à l'oubli de ses compa-, triotes.
Jean-Victor Muller était né le 14 avril 1830, à Sweighausen (Bas-
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PEBNY EN FRANCK
Rhin). Encore tout enfant, il vint à Corapiègne avec son père. Celuici, étant tombé malade, fut recueilli à l'hospice oii l'aumônier, Fabbé Viseux, le fit rester comme infirmier.
Quant à Jean-Victor, il fut remarqué par l'excellent prêtre, qui, avec l'aide d'un vicaire de la paroisse Saint-Jacques, Dupont, lui donna les premières leçons de latin. Il fut ensuite placé au petit séminaire Saint-Lucien \ d'où il passa au grand séminaire de Beauvais. Désireux de se consacrer aux Missions, il eut un instant la pensée dentrer chez les Lazaristes ; mais, craignant de ne pouvoir suivre ses désirs intimes, et d'être appelé à un poste en France, il préféra la Société des Missions-Etrangères'. Il se distinguait par une volonté énergique, an tempérament vigoureux et un esprit tout à la fois circonspect et hardi.
Eugène-Charles Bouchard né à Bolbec (Seine-Inférieure) le 27 mai 1827, parti pour le Coïmbatour le 20 août 1833, et qui pour cause de santé passa au Kouy-tcheou, devait, durant une longue carrière, donner l'exemple d'un zèle toujours jeune, actif, sachant résister à toutes les misères physiques et à toutes les douleurs morales.
Fourcy, de Fortel, dans le Pas-de-Calais, fut trop souvent victime de la maladie pour réaliser tous ses désirs d'apostolat.
Sabattier, né en Savoie, avait servi dans les troupes piémontaises. Vielmon, dont l'influence fut pendant quelque temps très grande au Kouy-tcheou, était du village de Saint-Aubin de Nabirat, au diocèse de Périgueux.
On raconte^ qu'il avait une mémoire si heureuse qull répétait presque mot à mot les prônes qu'il entendait à la grand'messe du dimanche, et avec une conviction si forte qu'il arrachait des larmes à ses auditeurs. Il fit son service militaire au 3^^ régiment du génie, en garnison à Langres, devint sergent, épousa en 1849 ou en 1850 la fille du maître tailleur du régiment, la perdit après trois mois de mariage*. Il résolut alors de se consacrer au sacerdoce et aux Missions. Le curé de Saint-Aubin, puis un professeur de quatrième, l'abbé Languet, lui enseignèrent rapidement le latin, et il entra au Séminaire des Missions-Etrangères le 20 septembre 1855. C'était une nature vigoureuse, douée de beaucoup d'initiative, d'un
1 Près de Beauvais.
» A. M.-E., vol. 5'^9ep. 105.
^ Lettre de M. l'abbé Girinnou, curé de Saint-Aubin de Nabirat (Dordogne), 17 mai 1907.
* Le Mémorial de la Soc. des M.-E. se trompe en disant que Vielmon est « le seul membre de la Société qui ait reçu les sept sacrements», Charles Sevin, qui partit en 1670, était dans le même cas et il avait aussi été soldat.
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NOUVEAUX MISSIONNAIRES
imperturbable sang-froid et d'une hardiesse qui n'excluait pas la prudence.
Cest au hameau de Soleymieux', commune de Sainte-Catherine-sur- Riverie (Rhône), que naquit, le 18 octobre 1832, Jean-Pierre NéeP. Son père, homme de devoir, était animé d'une foi profonde. Sa mère, Antoinette Poulat, appartenait à une famille de Saint-Martin-enhaut dont les membres principaux avaient, pendant la Révolution, risqué leur vie en donnant asile aux prêtres proscrits. L'enfant fréquenta d^abord l'école de son village, dont l'instituteur le caractérisa plus tard de cette note : « Néel n'avait pas beaucoup de facilité pour l'étude, il était silencieux et travailleur. »
Après sa première communion, qu'il fit à Sainte-Catherine, l'enfant entendit Pappel de Dieu, et sans hésitation exprima le désir du sacerdoce. Heureuse de cette décision, sa famille le confia en 1846 ou 1847 au vicaire de l'Aubépin, qui lui enseigna les premiers éléments du latin, et en 1850 elle le plaça au petit séminaire de Montljrisonj oii il entra en classe de troisième. Ses notes de conduite et de travail prouvent un élève docile, appliqué, consciencieux, sans rien de brillant. Un de ses condisciples ajoute que le calme et la modestie étaient ses qualités principales. « 11 passait sans bruit, sans se faire remarquer, mettant en pratique les préceptes de douceur et de charité que nous enseigne l'Évangile. »
En 1833, il entra au petit séminaire de l'Argentière, où il fit en deux ans la philosophie et les mathématiques.
Les documents que Pon a conservés sur cette époque de sa vie, indiquent tous, sans aucune exception, une bonne volonté très persévérante. Aussi fut-il élu, le 16 décembre 1854, moniteur de la Congrégation de la Sainte Vierge, charge réservée aux élèves d'élite.
Pendantses vacances, en septembre 1855^ le jeune homme sollicita
son admission au Séminaire des Missions-Etrangères. En attendant la réponse, et sans avertir ses parents de son projet définitif, il se rendit au grand séminaire de Lyon, comme s'il devait y faire ses études théologiques ; il y était depuis trois jours, quand une lettre d'un directeur des Missions-Etrangères, Charrier, lui fit connaître que sa demande avait été agréée. Lire cette lettre, remercier Dieu, faire ses préparatifs et se mettre en route pour Paris, fut pour le séminariste l'affaire de quelques heures. Le 25 octobre 1855, il arriva au Séminaire de larue du Bac, et y resta jusqu'en 1858.
^ Ou Solémieux.
2 Les Trente-cinq Vén. serv. de Dieu, pp. 400, 424.
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11 y laissa le souvenir d'un séminariste très pieux.
La veille de son départ, 28 août, il adressa à ses parents ses derniers adieux. Presque rien d'humain ne se mêle à ses paroles de foi ; tout est surnaturel, et d'un surnaturel fort austère. Le jeune homme qui écrit cette lettre, a certainement pensé à la douleur des siens, mais il y a pensé à la manière des saints, qui refoulent leurs larmes pour accepter sans une défaillance, sans un cri du cœur, sans une larme, les sacrifices les plus pénibles, et qui console les autres par la seule vue du ciel et par Tunique espoir de la récompense éternelle^ :
« Aujourd'hui, chère famille, confions-nous tous ensemble à la garde et aux soins paternels de notre si bon Maître. Si nous savions avec quel amour il nous tend les bras de sa miséricorde, quel ardent désir il a de posséder notre cœur à lui seul, nous serions tout confus, à la vue de notre tiédeur et du peu d'efforts que nous faisons pour nous débarrasser et nous dépouiller de notre vieil homme;oui,nous rougirions extrêmement de honte de voir, d'un côté, tant d'amour, et, d'un autre, tant d'indifférence et d'ingratitude. Oh ! aimons notre Dieu aimons-le en tout, et toujours il nous apprendra à connaître les douceurs et les folies de la croix, à nous y attacher comme à la racine de notre future félicité. La croix, c'est l'ancre du chrétien qui aspire à rheureuse éternité !
(c Ainsi, lorsque les tribulations et les angoisses de la vie viendront fondre sur nous, recevons-les comme des grâces de bénédiction ; qu'elles soient les bienvenues à la manière du bonheur et de la fortune. 11 faut seulement deux grains de courage et de bonne volonté, le bon Dieu se charge du reste. Il a des faveurs et des grâces en abondance et il ne demande qu'à les répandre, seulement il veut qu'on les lui demande. « Demandez et vous recevrez, nous dit-il, frappez et Ton vous ouvrira. » Demandez sans crainte, c'est un père qui aime ses enfants avec toute la tendresse dune mère. Frappons à la porte de son cœur de miséricorde, et soyons sûrs qu'il sera ouvert à tous nos besoins. Confiance en Dieu et en Dieu seul, car tout ce que nous pouvons attendre des hommes n'est point stable, tandis que Dieu est immuable dans ses promesses comme dans son éternité.
« Si nous nous confions de tout notre cœur à sa divine miséricorde, nous bâtirons sur un terrain solide, sur un terrain qui mettra notre édifice spirituel à l'abri de toutes les vicissitudes humaines.
« Forts de la force du Tout-Puissant, nous regarderons avec calme, et en môme temps nous attendrons d'un pied ferme les attaques du démon et du monde.
« Nous recevrons avec amour les souffrances, les maladies, les
^ Les Trente-cinq Vén. serv. de Dieu, p. 407.
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revers de fortune, les mépris et les humiliations qui nous viendront de la part des hommes. Nous ne nous emporterons point contre ceux qui nous affligeront ; mais, à l'exemple de notre divin Maître, nous prierons pour eux et nous leur porterons une plus grande affection ; nous aurons pour notre prochain une charité à surmonter les plus grands obstacles, quaiîd^ il s.'agira, ou qu'il nous sera possible de lui procurer les secours tant spirituels que corporels ; et ainsi nous posséderons au milieu de nous une paix que rien ne pourra jamais troubler. »
A la fin de cette lettre, une très belle pensée d'amour pour Marie anime le futur martyr, et adoucit l'austérité de sa parole :
(c 0 Marie, ô notre Mère, par votre cœur tout plein de miséricorde, je vous supplie, au nom de ma chère famille, de nous bénir tous ensemble ; bénissez mon vieux père, dont le sacrifice pour moi a été si généreux, bénissez ma bonne mère, à qui jai coûté tant de larmes par notre séparation ; bénissez mes frères et sœurs qui ont tous une égale part à mes affections. Oh ! de grâce, bénissez-nous, afin que nous soyons tous vos enfants fidèles, que nous ne contristions plus à l'avenir votre cœur de mère,; prenez-nous sous votre sainte protection ; dès aujourd'hui et pour la vie nous sommes résolus à vous aimer avec toute notre tendresse filiale. Soyez notre bouclier et notre défense contre nos ennemis, notre refuge dans les périls, enfin notre mère, notre patronne, notfe avocate auprès de votre divin Fils. Obtenez-nous la grâce qu'après vous avoir servie sur la terre, nous nous trouvions tous réunis un jour au pied de votre trône et au milieu de vos enfants de prédilection. »
Le lendemain 29 août 1838, Jean-Pierre Néel quittait Paris, afin de s'embarquer à Bordeaux avec sa destination pour le Kouy-tcheou.
Demande de Frères, de Sjeurs, de ressources.
pour la Chine.
— Perny à Rome. — Il repart
Après avoir obtenu des missionnaires, Perny chercha des Frères et des Sœurs. Il s'adressa à Bordeaux, à la Société de Marie, dont les membres sont connus sous le nom de Marianistes'. Tout d'abord
1 Cette Société a dirigé le collège Stanislas, à Paris, jusqu'à l'expulsion des religieux. Elle fut fondée par un chanoine de Bordeaux, Guillaume-Joseph Chaminade, dont la vie a été écrite sous ce titre : Guillaume-Joseph Chaminade , chanoine honoraire de Bordeaux, fondateur de la Société de Marie et de V Institut des filles
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PERNY EN FRANCE
sa demande ne fut pas rejetée, et pendant assez longtemps même, le négociateur espéra qu'avec l'appui du supérieur du séminaire des Missions-Etrangères, il réussirait.
11 trouva aussi à Gap des jeunes gens qui lui firent part de leur désir de prendre rang parmi les catéchistes du Kouy-tcheou. La pensée révélait plus de zèle que de connaissance des choses. Cependant, Perny ne les détourna pas, et les pria de s'adresser à la Société de Marie, comptant ainsi sur un double avantage : employer le dévouement de ces jeunes gens dans les conditions où il pouvait l'être, encourager les supérieurs de la Société de Marie à envoyer des sujets au Kouy-tcheou, en constatant qu'ils trouveraient des recrues désireuses de s'y rendre. Quelles que fussent ces espérances, aucune réponse définitive ne fut donnée.
Pendant que les Frères réfléchissaient, Perny sollicita les Religieuses de la Providence de Portieux d'établir une ou plusieurs maisons au Kouy-tcheou.
Fondées par le Vénérable Moye, le zélé missionnaire dont nous avons eu occasion de parler au XVIU^ siècle, les Religieuses eurent un élan d'enthousiasme à la pensée de marcher sur les traces de leur Père : « Les Sœurs de Portieux, après examen et discussion, écrivait Pernyï, ont consenti à nous fournir des religieuses ; si Ms" Gaverot n'y met son veto, TafFaire se terminera bien vite. J'ai vu ce prélat à Saint'Dié, il demande quelques jours pour réfléchir et pour s'entendre avec la Mère supérieure. » Réflexion faite, les Sœurs de la Providence dé Portieux ne crurent pas devoir accepter les propositions de Perny, qui s'adressa alors aux religieuses de la Providence de Gap^ branche issue et séparée de celle de Portieux, dont le supérieur était Lagier-, un ami intime d'Etienne Albrand, et dont la supérieure était alors sœur Elisabeth. L'offre tenta les pieuses filles, et la supérieure promit que quelques-unes d'entre elles iraient au Kouy-tcheou. L'époque approximative de leur départ fut môme fixée.
Finalement, cette négociation n'aboutit pas plus que les précédentes : la Chine était bien loin à cette époque et les relations avec elle encore peu fréquentes. La campagne anglo -française commencée en 1837 n'avait pas porté tous ses fruits, et l'on se demandait quel avenir allait s'ouvrir pour le christianisme dans cette contrée. De plus, la province du Kouy-tcheou, enfoncée dans
de Marie (1751-1850), par le R. P. Simler, supérieur général de la Société de Marie Paris, librairie LecofFre, rue Bonaparte, 90.
' A.-M.-E., vol. 54'i, p. 777. M. Perny à M. Albrand. Fribourg-en-Brisgau, le 11 juillet 1858.
» Mort le 9 juin 1866.
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NOUVEAUX MISSIONNAIRES
les terres, prêtait moins que les provinces maritimes à des établissements tenus par les Européens, et surtout par des Religieuses.
Les missionnaires, d'ailleurs, ne partageaient pas sous ce rapport les idées de Perny, puisque le 21 octobre 1860, Faurie, alors évêque et Vicaire apostolique, écrira au supérieur du séminaire des Missions-Etrangères^ :
Quoique M. Perny ait fait des démarches près d'elles, sans l'assentiment des confrères de la mission, nous ne révoquons pas cependant ce qu'il a fait, et croyons que le parti le plus sage el le plus modéré est de ne pas retirer les avances déjà faites, mais d'informer simplement les supérieurs desdits Ordres, que maintenant vu les guerres intérieures et extérieures, le temps n'est pas favorable, et qu'il faut ajourner l'expédition jusqu'à ce que nous renouvelions la demande. Il pourrait arriver que les événements actuels nous missent avant peu d'années à même d'utiliser ces auxiliaires ; mais pour le moment la chose serait trop imprudente et trop dispendieuse pour l'entreprendre.
En même temps qu'il cherchait un personnel apostolique et religieux, le supérieur delà mission du Kouy-tcheou essayait de trouver des ressources ; il désirait d'abord 15,000 fr pour la construction d'un grand séminaire, ensuite quelques secours pour le soutien des œuvres nouvellement créées ^ Il fit imprimer une Notice sur les besoins généraux de la mission du Kouy-tcheou ^ indiquant en quelques lignes les progrès accomplis depuis l'érection du Vicariat, précisant ses besoins et l'emploi des secours sollicités :
I. Nourrir un enfant chinois destiné à la prêtrise, dont on deviendrait comme le patron. Il faut, par an, de 10 à 12 taëls, ou 70 a 80 francs de notre monnaie.
II. Faire la dot d'une jeune fille chinoise qui veut se vouer à la virginité et se consacrer au service de la mission avec le consentement des supérieurs. Une vierge chinoise dépense 30 ou 33 sapèques par jour (20 à 23 centimes). Elle ne mange pas de viande et ne boit pas de vin. Le revenu d'un capital de 60 taëls (400 francs) suffit à une vie aussi austère.
III. Elever un ou deux des nombreux enfants infidèles abandonnés par des parents barbares ou cruels. Ces enfants seront admis dans l'asile de la mission. Leurs dépenses sont fort minimes dans le bas âge.
IV. Entretenir un catéchiste destiné à la conversion des gentils. Les catéchistes font en Chine l'office des diacres de la primitive Eglise, à la suite des Apôtres. Plus ils sont nombreux, plus on peut attirer d'âmes infidèles au culte du vrai Dieu. L'entretien d'un catéchiste exige environ 20 taëls par an (135 fr.).
1 A. M.-E., vol. 544, p. 1000, 21 octobre 1860.
2 A.M.-E., vol 544, p. 760.
' 4 pages in-8° carré. Imprimerie Simon Raçoa et comp.,rue d'Erfurth, 1, Paris
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PERNY EN FRANCE
V. La dépense est la même pour un membre de la Société angélique, dont la vie est consacrée au baptême des petits enfants païens moribonds.
VI. Aider à faire l'imprimerie religieuse de la mission. Les Chinois impriment sur des planches en bois. Le procédé est simple et peu coûteux. Un volume ordinaire coûte 80 à 100 francs pour la gravure. Avec les planches en bois on peut en tirer un nombre incalculable d'exemplaires.
VII. Ériger un oratoire en bois dans une chétienté naissante. Ces oratoires ont la forme d'une maison ordinaire. Ils rendent de bien utiles services. Ainsi : 1" ils sont le lieu de réunion des néophytes ; 2° c'est là que Ton dispose les convertis au catéchuménat et au baptême ; 3° on y tient les écoles des jeunes enfants ; 4" c'est la demeure du missionnaire durant son séjour dans la chrétienté.
Les dépenses d'un oratoire varient dans les difïérentes parties de la province. En moyenne, avec une somme de 200 taëls ou environ 1,300 fr, on peut ériger un oratoire qui rende tous ces importants services.
Il faudrait un local de ce genre dans la plupart des chrétientés formées. Les personnes qui érigeront au Koûy-tcheou un oratoire de ce genre désigneront elles-mêmes le vocable sous lequel elles désirent le consacrer.
VIII. Contribuer à l'érection du grand séminaire du Kouy-tcheou. C'est là Vœuvre des œuvres pour une mission. Sa force, son avenir, sa prospérité, dépendent du clergé indigène. L'édification d'une telle maison exige une dépense qui ne peut en rien être comparée à un semblable édifice en Europe. Une somme de 1,200 à 1,400 taëls suffirait.
On propose de contribuer à la construction de ce séminaire ou d'y fonder une bourse dont la rente servirait à l'entretien d'un séminariste chinois, et plus tard, à son viatique, dans le saint ministère. Contribuant à la subsistance d'un apôtre, on aurait part à sa récompense.
La liste des bienfaiteurs du Kouy tcheou, ajoutait Perny, sera religieusement conservée ettousles missionnaires du Vicariat en porteront chaque jour le souvenir au saint autel.
Si cet appel à la charité n'eut pas tout le succès qu'en espérait son auteur, il fut cependant entendu dans une certaine mesure, ce qui permettait à Lions d'écrire ^ (c qu'il n'avait pas eu de nuisance pour la mission ».
Perny se rendit ensuite à Rome, où il arriva au commencement de septembre 1858. Il fut plusieurs fois reçu par le préfet de la Propagande, Cardinal Barnabo ; il obtint certaines faveurs spirituelles, entre autres des indulgences pour les membres de la Société de la bonne Mort^ dont nous parlerons plus tard.
Il revint à Paris^, espérant repartir pour le Kouy-tcheou dès le mois de novembre 1838, mais n'ayant pu trouver de place sur les paquebots qui faisaient le service d'Egypte, et permettaient de prendre à Suez le courrier de Chine, il ne s'embarqua qu'au mois de mars
Journal, p. 148.
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iNOtVEAUX MISSIONNAIRES
En résumé il avait fait en Europe un voyage asez utile, puisqu'il avait obtenu du séminaire quatre nouveaux missionnaires, des catholiques de France des ressources supplémentaires et de Rome quelques faveurs spirituelles.
Voyages de Mullcr, Bouchard, Perny, Fourcy, Sabaliier, Vielmon, Néel.
Avant de raconter le voyag'O de Porny et des jeunes missionnaires qu^il retrouva à Hong-kong, nous devons dire quelques mots de ceux de Muller et de Bouchard, qui avaient pris la route de Kouyyang en 1856.
Muller quitta Paris le 1*'" juin 1856. A Hong-kong, Libois le dirigea vers le Kouy-tcheou, par le Kouang-tong ; il fut arrêté dans cette province, à Jen-hoa, ainsi que Mathias Ou , le catéchiste qui le conduisait. Ramené alors de mandarinat en mandarinat jusqu'à Canton, il fut remis entre les mains du ministre de France, de Bourboulon ^ ; mais Mathias demeura en prison pendant quelque temps.
Un peu plus tard, Muller tenta la voie du Kouang-si. En compagnie de Laurent Courbon-, jeune missionnaire destiné au Sutchuen oriental, il se rendit à La-fou, sous la direction de deux courriers, Philippe et Mathias. On avait, pour la circonstance, inventé de faire voyager les missionnaires à pied, vêtus comme des gens du peuple, contrairement à la coutume générale, qui consistait à les conduire en chaise, en barque, à cheval, un peu à la manière des petits mandarins, ou des personnes de condition aisée.
L'initiative ne réussit pas très bien. Voici d'ailleurs le récit de cette expédition, daté du 3 janvier 1858^ :
« Nous partîmes de La-fou le 23 décembre à 4 heures du matin, et ce jour-là nous fîmes 12 lieues sans nous arrêter et sans prendre aucune nourriture. Les auberges ne manquaient pourtant pas, mais nos courriers avaient peur, ils n'osèrent pas de tout le jour nous faire entrer dans une maison. Nos ligures européennes étaient connues partout, notre costume attirait tous les regards ; dès le premier jour, nous vîmes que nos gens n'avaient aucune confiance. Le second jour se passa comme le premier, seulement nous ne fîmes que 7 à 8 lieues
* Revenu de France depuis le mois de mars, et ayant repris le service des mains de M. de Courcy, qui avait fait l'intérim.
- Voir Mémorial de la Soc. des M.-E., pp. 73, 199, 38".). ^ A. M.-E. vol. 546, p. 459. Courbon à Libois.
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PERNY ^a FRANCE
à causL> des difficultés de la route, encore fûrnos-nous obligés de coucher dans une cabane, au milieu d'une montagne que nous fumes deux jours à traverser. Nous étions déjà dans le Quang-si.
« Nous ne devions pas aller plus loin. Le matin du quatrième jour, nous dûmes nous arrêter dans une petite ville, sur la frontière pour changer de guide, car maître Philippe avait toujours un guide pour lui montrer la route. En entrant dans le faubourg, nous fûmes reconnus comme partout nous l'avions été. Ce qui surtout nous faisait distinguer, c'était notre costume de gueux avec nos figures blanches. Aussi à peine étions-nous dans l'auberge que la maison se remplit de curieux ; nous aussitôt de nous coucher et de feindre une maladie et de montrer une grande fatigue. .Mais nous étions deux, tous les deux jouant le même rôle, tous les deux vêtus de noir, scandale dans le pays des habits bleus, tous les deux portant un chapeau et peut-être jamais chapeau n'avait paru dans le pays, On voulait donc s'assurer quels étaient ces deux prétendus malades ; l'aubergiste n'était plus maître dans sa maison, le peuple criait « : Les étrangers au mandarin, les étrangers au mandarin. » Déjà plusieurs nous tiraient par la tresse pour nous faire lever et nous conduire devant le public. Enfin, après deux heures de lutte, la résistance ne fut plus possible, nous nous levâmes et notre nez européen ne fut plus un mystère pour personne. Alors nous demandâmes à parler à nos gens, mais grande fut notre surprise, lorsque nous nous vîmes abandonnés. Tous s'étaient enfuis pendant le tumulte. 11 ne restait que Mathias qui, étourdi de peur, criait comme un possédé qu'ail ne nous connaissait pas, qu'il nous avait rencontrés dans la route, mais qu'il n'avait rien à démêler avec nous, etc., etc., et pire encore. Nous restâmes ainsi tout le jour seuls, jouets de la populace, entendant les cris et les menaces du peuple et demandant que le mandarin vînt nous délivrer ; mais le mandarin ne venait pas ; nous ne savions que devenir et que faire^ nous n'avions rien mangé depuis le matin, et nos courriers s'étaient enfuis laissant tous leurs habits, leurs chapeaux et leurs paniers, mais emportant notre argent; nous n'avions pas une sapèque. Comme nous demandions à l'aubergiste de nous donner un peu à manger, il nous répondit : « Donnez des sapèques »... alors nous ne vîmes rien de mieux à faire que de mettre nos habits en vente, et nous commençâmes à les déployer. Il était environ 8 heures du soir. Comme nous étions à l'œuvre, le mandarin arrive. C'était un mandarin du dernier étage, il commande cependant la place, car nous étions dans une ville fortifiée. Il est inutile de vous dire quels interrogatoires nous furent faits, vous les savez d'avance. Tout ce qu'on put tirer de nous, c'est que nous venions de Tchou-chan et que nous voulions aller au Kouy-tcheou ;
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NOUVEAUX MISSIONNAIRES
mais que, les gens qui étaient avec nous s'étant enfuis avec notre argent, nous ne voulions pas aller plus loin, mais retourner à Tchouchan, que là nous avions un ami qui nous donnerait de l'argent pour nous en retourner ; nous demandions qu'un Chinois nous reconduisit et nous prêtât de l'argent, assurant que tout lui serait rendu avec intérêt à Tchou-chan. Le mandarin apcepta la proposition ; en atten^ dant notre départ, il nous conduisit chez lui, et nous dit de rester là quelques jours pour nous reposer. C'est qu'il voulait écrire au mandarin supérieur pour savoir ce qu'il fallait faire de nous. En effet, trois jours après vint l'ordre qu'on attendait. Quel en était la teneur ? nous l'ignorons^ mais aussitôt que le mandarin l'eût reçu, les mots d'étrangers qui nous avaient étourdis pendant trois jours cessèrent tout-à-coup ; le mandarin vint nous annoncer que nous allions retourner à Tchou-chan, qu'il nous donnerait de l'argent pour la route avec des hommes pour nous conduire. Mais il n'ajouta pas le fin mot : c'est-à-dire qu'arrivés à Tchou-chan, nous devions être livrés au mandarin du lieu, et que ce mandarin avait ordre de nous mettre sur un navire pour nous conduire à Canton. C'est ce que plusieurs Chinois nous disaient lorsqu'ils venaient nous voir ; et ils ajoutaient qu'après avoir passé à Canton, nous irions à Macao.
« Nous connûmes alors quelles étaient les intentions des mandarins; ils ne savaient pas encore l'entrée des Français et des Anglais à Canton, et c'est pour cela que nous avons été si bien traités.
« Le 29 décembre nous reprîmes la route de Tchou-chan conduits par deux satellites ; deux autres nous précédaient pour nous préparer un logement dans la maison commune, et avertir le peuple de ne pas crier « diables d'étrangers », et de ne nous faire aucun mal. Aussi notre retour fut plus facile pour nous que ne l'avait été notre premier voyage.
« Cependant une chose nous tourmentait, c'est que nous devions aller à Canton. Nous cherchions dans notre tête comment nous pourrions échapper à nos conducteurs avant d'arriver à Tchou-chan, lorsque la Providence nous envoya un libérateur, et voici comment :
« Lorsque nous arrivàm'es dans l'endroit où nous fûmes arrêtes, tous nos gens, soit courriers, soit porteurs de bagages, avaient déjà la peur dans l'âme. Aussitôt qu'ils s'aperçurent que nous étions reconnus, ils prirent tous la fuite chacun de son côté, et Philippe le premier avec son passeport (il vous dira comment en route il fut dépouillé.) Les uns après les autres, tous se rendirent à La- fou, chez le prêtre annamite, et ils lui apportèrent ainsi la nouvelle de notre arrestation. Ce bon Père n'en pouvait croire à la couardise de nos gens ; s'il avait pu, il les aurait tous reçus à coups de bâton <( Comment, disait-il, vous avez abandonné les Pères, et qui leur donnera à
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PEKNY EN. FRANCE
manger? etc. Vous êtes des lâches, restez-là(sic), mes chrétiens iront chercher les Pères. » Et de suite il envoya deux chrétiens à notre recherche. Le lendemain, non content d'avoir dépêché deux hommes, il en envoya encore deux autres avec ordre de faire tout ce qu'ils pourraient pour nous tirer d'aiïaire, de promettre de l'argent s'il le fallait, qu'il paierait tout. Au moment cii je vous écris, les deux derniers partis ne sont pas de retour ; pour les deux autres, nous les rencontrâmes sur la route, et ce sont eux qui nous ont tirés des mains des satellites. Après qu'ils se furent joints à nous, nous les présentâmes aux satellites, disant que c'étaient nos amis de Tchou-chan qui venaient à notre rencontre. Les satellites ne demandèrent pas mieux que d'avoir dos compagnons de voyage, et nous fimes route ensemble. Nous logeâmes tous dans la maison commune ; mais pendant la nuit nos deux chrétiens fumèrent l'opium avec les satellites^ causèrent toute la nuit, donnèrent de l'argent, et enfin ils décidèrent, je ne sais comment, que l'un des chrétiens partirait avec nous de grand matin avant le jour, que nous les attendrions à Tchou-chan 011 ils se rendraient aussi, en faisant, eux, le voyage sur une barque. Voilà trois jours que nous sommes à La-fou et nous n'avons pas appris qu'ils soient arrivés au lieu du rendez-vous. Maintenant, qu'ils arrivent ou non, nous ne les verrons plus, nous sommes cachés à Lafou, nous pensons bien qu'ils ne viendront pas nous y chercher. Ils portent tous nos oJDJets^ nos habits et notre lit, mais nous leur abandonnons tout, pourvu qu'ils nous laissent en paix. Quant au mandarin de Tchou-chan, qu'il ait reçu l'ordre ou non de nous conduire à Canton, nous ne craignons pas sa puissance ; elle est presque nulle, et puis nous avons à La-fou même un petit mandarin chrétien qui est prêt à venir à notre aide. Malgré tout, s'il y avait quelque chose à craindre, nous n'aurions qu'à passer la rivière et nous serions au Tonkin. Le Père annamite chez lequel nous sommes a pourvu à tout ce qui pourrait arriver de fâcheux. Je crois que maintenant nous sommes hors de tout danger. Telle est en résumé l'histoire de notre voyage au Quang si.
« Maintenant, très cher Père, s'il faut vous dire ce que nous pensons de notre déroute, c'est qu'elle ne provient pas de la peur de nos courriers, quoiqu'ils se soient enfuis aux premiers cris « d'étrangers ». Nous croyons que le bon Dieu l'a permis ainsi pour nous tirer de plus }i;rands dangors ; car, si nous n'avions pas été arrêtL's, nous n'aurions pas pu, quand même, aller plus loin: les rebelles et les voleurs nous barraient le passage ; si nous avions voulu avancer, peut-être serions-nous tombés entre leurs mains, et alors ? Nous devons donc remercier Dieu qu'il ne nous soit pas arrivé pis. »
Trois mois et demi plus tard, le 12 avril 1858, Muller était toujours
XOUVEArX MISSIONNAIRES
à La-fou attendant que de nouveaux courriers vinssent le chercher. Il repartit à travers le Koaang-si vers la (in de ce mois ou au commencement de mai. Nous ignorons les péripéties de son voyage, mais arrivé au Kouv-tcheou en juin, il résumait ses misères en ces termes^ :
« Cette voie du Kouang-si est presque impraticable dans les temps actuels, c'est à tuer les missionnaires. Jusqu'à la ville de Koueichouen la route que nous avons suivie n'est pas fréquentée ; ce sont des chemins atTreux à travers les montagnes, coupés de mille sentiers qui égarent à chaque instant.
(( Sur les grandes routes, les villages, les auberges sont brûlés par les rebelles, et il y a encore bien des voleurs qui font de la besogne. Depuis la ville de Kouei-chouen jusqu'à Hin-y fou, la route est un peu fréquentée, mais je n'ose pas dire qu'elle est sûre ; les voyageurs sont presque tous armés. Ces voyageurs sont la plupart des marchands d'opium cantonnais redoutés dans tout le Kouang-si et peu favorables aux missionnaires. »
De Hin-y fou, d'où il écrivait ces lignes, le 14 juin 1858, Muller partit pour Kouy-yang, et sur cette route d'environ quinze étapes, il ne signale qu'un incident- :
« Comme nous n'osions trop nous hasarder au milieu des brigands qui coupaient les routes, arrive un mandarin escorté de 300 soldats. Aussitôt je me mis sous la protection de son pavillon, et faisant marcher mon palanquin derrière celui du noble seigneur, je m'avançai au milieu des étendards rouges et blancs qui flottaient au-dessus de ma tête, et tout le monde me prit pour un secrétaire ou conseiller du mandarin, de sorte que j'étais beaucoup respecté. »
Le voyage de Bouchard à travers la Chine fut moins mouvementé ; il lit route par le Kouang-tong, le Hou-nan et le li(i.u-pé, passa à Tchong-kin et parvint à Kouy-yang le 22 mai 1859 '.
• A.-M.-E., vol. 5i6. p. 495. Lcllre à M. Libois Hin-y foa, le 14 juin 1858, » A. M.-E., vol 544, p. 787, Eeitre à M. F. Albi-and, 18 septombi-e 1858.
* « Jusqu'à Tclien tcheou. à quatre jours de la résidence de Mg'" Xavarro, Vicaire apostolique du Hou-uan, écrit M. Bouchard, nous u'entendîuies pas parler des rebelles sur toute la i-outi.'. Mais à notre arrivée dans cette ville, les habitants prenaient la fuite. Le bruit s'était répandu que les rebelles alors dans le voisinage se préparaient à venir les attaquer. Pendant deux jours il nous fut impossible de trouver de barque pour nons. Enfin la panique passa un peu et nous pûmes nous embarquer à un prix raisonnable pour la circonstance. Quelques jours après, nous arrivions, les deux Pères Italiens et moi, chez Mg^^ Navarro. Là, nous apprîmes la destruction de Tchen-tcheou, on ne parlait que de cette nouvelle et les vaillants soldats de Heng-tcheou-fou se mettaient en route pour aller combattre les rebelles.
« Après un séjour de quelques jours chez Mgr Navarro, je me mis en route, seul missionnaire, pour Tchong-kin. J'avais déjà pour courrier Ly; Sa Grandeur du Hou-
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PERNY EN FRANCE
Le voyage de Perny et de ses quatre nouveaux collaborateurs, Fourcy, Sabattier, Vielmon, Néel, ne fut pas sans incident.
Perny qui les avait retrouvés à Hong-kong-^ se mit en route avec eux et avec trois autres jeunes missionnaires destinés à la Chine et au Thibet^
Tous quittèrent Canton le 28 mai 1859, sur une jonque qui devait les conduire à Lo-tchang ; le 10 juin ils étaient en face de Ghaotcheou ou Chao-kouan. « Arrivés ici, écrit Perny % il fallut attendre l'ouverture de la douane. Or la douane ne s'ouvre pas tous les jours. Après deux jours d'attente, j'allais trouver le mandarin pour le prier de nous laisser le passage. Mais il se trouva que les eaux du
nan eut la complaisance d'y adjoindre, jusqu'à ïchong-kin, un des jeunes gens venus avec nous depuis Canton. Mon voyage fut bon et n'eut rien de bien remarquable jusqu'à la résidence de Mgr de Sinite. Pendant mon séjour à Tchong-kin, j'eus le plaisir d'y voir les PP. Eyraud et Courbon, et je me mis en route définitivement pour Kouy-yang-fou. J'eus alors pour courrier le vieux Ly, celui qui récemment avait conduit les pp. Proteau, Mabileau et Camard. Sous sa conduite, je suis arrivé à bon port. » [A. M.-E, vol. 546, p. 559. Kouy-yang, 15 juillet 1859).
1 Pendant son séjour ? Hong-kong, Perny accepta comme missionnaire du Kouytcheou, Deluc, alors missionnaire du Kouang-tong. Il avait l'intention de le charger de l'œuvre angélique et de l'école normale.
« L'école normale attend M. Deluc, ainsi que l'œuvre Angélique, écrivait-il à M. F. Albrand le 10 février 1860. Avec toute son activité, ce cher confrère aura bieti de la peine à suffire à sa tâche. Nous avons près de 80 baptiseurs et 25 baptiseuses. La province compte sept à huit pharmacies.
« L'école normale seule suffirait à la tâche des plus laborieux, des plus zélés et savants missionnaires. Il s'agit d'y former à la vie religieuse des catéchistes, des ministres, des magisters et des baptiseurs. Les Chinois n'embrassent pas la religion sur la parole du premier venu. Il faut que nos catéchistes soient très versés dans la controverse religieuse. La connaissance des livres de Confucius, de l'histoire de la Chine, de celle des idoles, etc. etc, leur est aussi nécessaire et aussi indispensable. Le confrère chargé de l'éducation religieuse et de l'instruction de ces catéchistes doit posséder lui-même à un degré supérieur toutes ces connaissances, m {A. M.-E., vol. 544, p. 906.)
Deluc avait accepté volontiers ces fonctions ; mais ayant été, sur ces entrefaites, demandé comme interprète par le général Cousin-Montauban, commandant du corps expéditionnaire français en Chine, il remit à plus tard son départ pour le Kouy-tcheou ; il n'eut pas le temps de mettre son projet à exécution, au mois de septembre 1860, il tomba avec 11 Français et 26 Anglais, victime du guet-apens de Tong-tcheou*.
^ Durand pour le Thibet, Chicard pour le Yun-nan et Larcher pour le Su-tchuen méridional qui, après leur retour à Hong-kong, partirent par Ning-po.
^ A. M.-E., vol. 546, p. 549. Lettre à Libois. En face de Chao-kouan le 16 juin 1859.
* Le guet-apens est du 18 septembre 1860 ; Deluc et le capitaine Brabazon furent décapités le 21 du même mois, dans la cour d'une pagode dépendant d'un petit temple à ènviïôn 6 li de Pa-li-kiao entre onze heures et midi ; Hàrry Patkés et lî. Loch furent ëotiduiis â Pékin ; les autres furent enfermés au Yuen-ming-yùën. ,
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NOUVEAUX MISSIONNAIRES
fleuve avaient tellement ?jaissé que notre jonque ne pouvait plus aller au delà. Nous pensions aller par Nan-hiong ; pendant que l'on cherche des petites barques, j'envoie un exprès à Lo-tchang pour explorer les routes. x\près trois jours il revient en annonçant que la chose n'est pas tentable. Reste donc la voie du Kiang-sy qui bifurque. Mais Voilà qu'une poignée de Chinois troublent la campagne à deux jours d'ici. Les barques ne vont plus. Nos gens n'osent plus avancer. Nous sommes cloués ici. Il faut attendre indéfiniment ou rebrousser chemin. Ces autres messieurs sont arrivés ici hait jours après nous. En tout, nous sommes donc huit missionnaires ici.
« Renvoyer à Canton les sept nouveaux confrères, c'est les condamner à rester jusqu'en automne là-bas. Les envoyer par le nord de la Chine, outre que c'est chanceux, c'est aussi une grande dépense. »
Dans cette alternative, Perny songea d'abord à un moyen pratique^ ment impossible' : « Si un petit vapeur comme La Rose voulait venir nous porter jusque près de Nan-hiong, l'eau est abondante. En 2 jours .1/2, presque par le seul courant, ce vapeur peut effectuer son retour. Il n'a pas besoin d'être plus armé; La seule vue de ce vapeur fera elfet sur les perturbateurs qui noiis arrêtent, les dissipera peut-être et rendra service à la cause publique. »
Lui-même jugea bientôt que ce moyen n'avait pas chance d'aboutir, il en essaya un autre - : « J 'avais, à force de recherches, découvert une petite voie que l'on disait assez sure. Je l'aitentée, comme en désespoir de cause. Après une journée de marche, les rebelles arrivaient dans cette direction. Nous avons failli les rencontrer. Ne voulant ni faire, ni être martyrs des impériaux ou des rebelles, nous sommes revenus à Chao-kouan, d'oi^i je me suis décidé à regagner Canton ; »
Néel a donné plus de détails sur ce dernier incident^ : « Nos courriers, à force de recherches, parviennent à découvrir un petit sentier qui n'est pas encore occupé par les rebelles. L'occasion de passer est favorable, disons-nous, hfltons-nous. Le lendemain, aux premières heures du jour, nous descendons de notre barque, nous traversons la ville sans être reconnus des satellites. Nous avions à peine parcouru lin espace de cinq ù six kilomètres, lorsque nous nous trouvâmes en fncc d'un poste militaire gardé par une trentaine del soldats ; il fallait absolument le traverser. Dans ce moment, je formais l'avant-garde avec un autre confrère ; nous passâmes au milieu du
' A. M.-E., vol. 546, p. 550. LeUre à M. Libois, juin 1859.
2 A. M.-E., vol. 546, p. 557. Lettre à M. Libois, 2 juiiict 1859.
3 A. M.-E., vol. 1267, p. 159. TiCllrc à ses pai-ents, Kouy-icliccu, 2 décembre
PERNY EN FRANCE
bivouac en cachant notre nez sous un large chapeau. Tout le monde nous regardait avec un air de stupéfaction, cependant personne n'osa nous interroger. Un moment après, nous aperçûmes tous ces soldats courant après nous en vociférant et en criant : « Fan Kouei, diables étrangers » ; ils étaient armés jusqu'aux dents. A cette vue^ nous fûmes un peu effrayés et nous commençâmes par réciter notre acte de contrition, en les attendant et faisant bonne contenance. Arrivés sur nous, la première chose est l'examen de notre bourse, malheureusement ils ne trouvent que quelques sapèques ; ensuite ils passent aux tresses, elles tenaient à peine. Alors ils jubilent : « Voilà une bonne prise, deux Européens. » Ils se mettent en devoir de nous ramener au poste, mais notre courrier, qui n'avait pas froid aux yeux et qui nous était tout dévoué, les arrête : « Eh quoi ! ne connaissezvous pas les traités de l'Empereur? — G^est toi qui oses conduire ces deux diables étrangers? — J'en conduis non seulement deux, mais quatre, et ce ne sera pas vous qui m'en empêcherez. Je vois bien ce que vous voulez, ce sont des piastres. Eh bien ! en voilà, leur dit-il en leur en montrant quelques-unes, mais vous n'y toucherez pas ; ou laissez-nous passer, ou je vais vous conduire au mandarin. » Sur ces entrefaites, arrivèrent les autres confrères, qui étaient restés en arrière avec les porteurs de bagages. Voyant que notre nombre augmentait, ils se retirèrent un à un et finirent par nous laisser passer, car ils n'en voulaient qu'à notre bourse. »
Les voyageurs continuèrent leur route, mais ils ne purent aller bien loin ; c'est alors qu'ils revinrent vers Ghap-kouan, où leur passage éveilla la curiosité des habitants :
« Tous voulaient nous voir comme des personnages curieux, continue Néel'. A mesure que nous passions, le nombre des curieux grossissait ; l'encombrement était tel que nous pouvions à peine marcher. Mais ce qui était admirable, c'est que personne n'osait crier « Fan Kouei », En un instant, la nouvelle de notre retour fut répandue dans toute la ville. Pour nous, une fois rendus dans notre petite barque qui nous attendait, nous nous hâtâmes de mettre à la voile. »
Après cette expédition manquée, les missionnaires revinrent à
Hong-kong, oii le procureur général des Missions-Etrangères, Li-
bois-'^ïrt demander au vice-roi des deux Kouang, par le commandant
ançais, Marfineau des Ghesnez, un sauf-conduit pour Néel et pour
un autre missionnaire du Kouy-tcheou, Sabattier^
A. M.-E., vol. 1267, p. 162. Lettre à ses parents. Kouy-tcheou, 2 décembre 1859. 'Le capitaine de frégate, Martineau des Chesnez, avait été nommé, en janvier 1858, commissaire de la ville de Canton avec Parkes. Tous les deux entrèrent en fonctions le 9 janvier.
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NOUVEAUX MISSIONNAIRES
La pièce fut accordée de bonne grâce ; elle était accompagnée de cette lettre ^'
.l'ai l'honneur de vous adresser ci-joint le passe-port ou sauf-conduit qui m'a été demandé pour vous par le R. P. Libois, procureur des Missions- Etrangères à Hong-kong. Il était impossible au Gouverneur général intérimaire des deux Kouang de délivrer pour les provinces du Fou-lan et du Su-tchuen aucune pièce ayant un caractère officiel ; il ne le pouvait que pour les provinces soumises à sa juridiction, et vous trouverez, je pense, que celle que je vous adresse présente toutes les garanties que des Européens peuvent demander pour voyager actuellement dans le Kouang-tong.
En me l'envoyant, le Gouverneur général mécrit :
« Je dois vous faire observer que, dans le nord-ouest de la province, les routes sont occupées en divers endroits par des bandits qui commettent des violences ; aussi est-il nécessaire que des informations exactes soient prises par vos compatriotes, afin qu'ils ne passent que par des endroits tranquilles oi^i, selon le besoin ils puissent recourir aux autorités locales pour leur protection.
« J'espère que vous voudrez bien donner à On em tom shang, Ngam houa et à leurs compagnons, des ordres à cet égard. »
Je n'ajoute rien, Messieurs, à cette recommandation du Gouverneur général, j'espère que, tant que vous serez dans le Kouang-tong, vous pourrez diriger votre route prudemment et de manière à ce que, en cas de besoin, ce sauf-conduit vous assure une protection efficace.
Il me reste à vous souhaiter un heureux voyage et le meilleur succès dans l'accomplissement de votre mission.
Cette fois le voyage futl)on ; Saijattier et Néel passèrent par le nord du Kouang-tong, par le Hou-nan et arrivèrent à Kouy-yang le 2 décembre 1859, comme eux-mêmes le racontent- :
« Votre jeune courrier de Canton vous a sans doute annoncé notre heureuse arrivée à la capitale du Kouy-tcheou notre chère mission. Nous sommes très contents de lui et du vieux Ouang, l'ancien guide du Vénérable Auguste Chapdelaine. Ils étaient au service de M. Deluc qui s'en est privé pour nous, et les a parfaitement éduqués avant le départ, car depuis le premier jusqu'au dernier jour ils ont été pleins de prévenances, de respect, de bons soins et de zèle, de sorte que nous en faisons volontiers cet éloge qu'ils méritent. Arrivés à Heng-tcheou-fou chez Ms'" Navarro, nous renvoyâmes avec une forte récompense le catéchiste Ly, que nous avions pris depuis Lotchang et qui nous était indispensable dans les circonstances actuelles, car il nous a procuré d'excellents porteurs, et le danger que nous avons couru nous faisait apprécier chaque jour sa compagnie. Pendant les huit jours que nous avons passés à la résidence des
lA. M.-E., vol. 546, p. 581. Canlon, 25 août 1859.
2 A. M.-E., 'vol. 54fi, p. 615. Chc-teou-tclaay, 8 mars 1860.
PERNY EN FRANCE
bons Pères italiens, nous achetâmes pour nous deux des habits d'hiver devenus nécessaires, car nos habits cantonnais durent bientôt être mis de côté pour longtemps. Nous restâmes huit jours à Siang-tong stationnés dans notre barque, oii nous reçûmes la visite d un prêtre chinois lequel, d'après les informations qu'il avait prises en ville, crut devoir nous adjoindre un troisième guide, homme quinquagénaire, excellent médecin, très expérimenté, très prudent, très rusé et d'un sang froid imperturbable. A Ghang-te-fou^ nous apprîmes que les rebelles étaient dans le Su-tchuen et le Kouy-tcheou ; la route de Tchong-kin que nous devions suivre était longue et rendue plus dàn= gereuse que jamais par la prise de M. Desgodihs, et la circulation de nombreuses troupes de soldats et de rebelles ;les renseignements pris sur la route à suivre à travers les montagnes du Kouy-tcheou n'étaient guère plus rassurants, mais c'était la voie la plus courte : nous nous décidâmes à la prendre. Après avoir réfléchi, notre guide demande avis à une famille chrétienne chez laquelle nous demeurâmes pendant cinq jours. Nous entrâmes dans le territoire de notre chère mission le l*^"" novembre ; et, depuis là, nous dûmes presque chaque jour faire de longues courses à pied, à travers des montagnes à pic ou dans le lit des ruisseaux. Souvent en voulant éviter les rebelles, nous tombions dans le camp des soldats, et pendantuhe nuitnous fûmes obligés de coucher dans la hutte de l'un deux. Plusieurs fois il fallut, après une ou deux heures de marche à la fraîcheur du matin, nous arrêter pour un ou deux jours dans la première ferme venue ; car les rebelles se battaient tout près. Sur notre route nous rencontrions de nombreuses familles d'émigrés qui fuyaient, mais nous avancions toujours pleins de confiance en notre Père céleste.
« Quelques 'jours avant d'arriver à la capitale^ un chrétien conjec-^ turant que nous étions des missionnaires vint nous rendre visite. Nous lui confiâmes une lettre pour nos confrères qui la reçurent huit heures avant notre arrivée. Ils furent stupéfaits en apprenant par où nous aviofis passé. Le 2 décembre à midi, nous ne sommes plue qu'à deux heures de la capitale ; un jeune homme se dirige vers mon palanquin, me salue en prononçant le mot : Ma-ly-ya, fait le signe de la croix et febrousse chemin. Au sommet de la montagne, M. Mibières, venu à notre rencontre sur un beau cheval blanc qu'on lui avait prêté, nous invite à prendre une tasse de thé avant de nous rendre au collège^ où nous arrivons à deux heures pour célébrer les premières vêpres de saint François-Xavier. Les missionnaires et les élèves s'étaient tous portés au devant de nous, la cloche nous
1 A. M,-E., vol. 544, p. 892. M. Sabatlier à M. Albrand. Lou-tsong-kouan, le 15 décembre 1859. Voir également Lettres de M. Néel A. M..È.,\o\. 1267, p. 157-165
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NOUVEAUX MISSIONNAIRES
réunit à la chapelle pour réciter les actions de grâces et bénir rassemblée. Nous nous retirâmes ensuite dans la chambre du supérieur pour recevoir l'accolade fraternelle et parler de la protection signalée que Dieu nous avait accordée pendant ce long voyage de quinze mois par l'Océan, les fleuves et les montagnes. »
« Nous' rendîmes compte de notre voyage à M. Faurie, supérieur par intérim, et je lui remis la valeur d'une vingtaine de piastres : c'était tout ce qui restait de notre viatique. M. Perny, arrivé huit jours après nous, retint le vieux Ouang, qui désirait attendre M. Deluc, et donna aux deux autres courriers, tant pouf viatique que pour récompense 47 taëls et deux tsien*, somme beaucoup plus forte que celle qu'on donne en temps ordinaire, parce que les troubles devenant toujours plus dangereux et plus étendus devaient rendre leur retour long et dispendieux. »
Six jours plus tard, le 8 décembre, Perny arriva, et enfin le 7 janvier 1860, Vielmon et Fourcy. Du voyage de ces derniers nous connaissons seulement les grandes lignes par la lettre suivante signée de Fourcy^ :
« Nous sommes arrivés ici, M. Vielmon et moi, le 7 janvier, après un long, difficile et, hélas ! dispendieux voyage.
(( Jusqu^à Lo-tchang rien que d^prdinaire pour les dépenses. Nous étions, comme vous le savez, sur une même barque avec M. Perny.
« A Lo-tchang nous nous séparâmes, à cause des dangers de la route, afin que, si l'un était arrêté, les autres n'encourussent pas à cause de lui le même malheur.
« M. Perny prit la voie de Ni-tchang, la plus longue et la plus périlleuse. M. Vielmon et nloi nous allâmes par les petits chemins, l'un à Tchen-tcheou, l'autre à Ouai-yao-pin. Ces deux localités sont près d'un fleuve où nous nous embarquâmes séparément jusqu^à Hentcheou, oii nous arrivâmes à trois jours difl'érents, mais très rapprochés l'un de l'autre. 11 y a eu toujours pour moi du louche dans le compté rendu du Tchen, par rapport aux dépenses depuis Lo-tchang jusqu'à Heng-tcheou, mais, comme il avait peu de piastres, le tort qui a pu nous être fait n'est pas considérable.
a A Heng-tcheou, après avoir entendu les Pères et particulièrement Mg"" Navarro, M. Perny prit la voie de terre, parce que son retour était attendu avec plus d'impatience que notre arrivée, et qu'il était en effet plus urgent.
1 A. M,-E. vol. 546, p. 619,- MM. Sabattier et Néel à M. Libois, Che-teou-tchay, 8 mars 1860.
' Environ 350 fr.
' A. M.-E. vol. 546, p. 615. Lettre à M, Libois, 25 janvier 1860.
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