‹ Histoire des missions de Chine [microform]Chapitre 53 sur 56 · LES MARTYRS DE MAO-KEOU · texte numérisé non relu

LES MARTYRS DE MAO-KEOU

Pamphlets contre le catholicisme. — Accusations contre Jérôme Lou Tin mei.

Il nous faut maintenant revenir en arrière pour raconter les faits qui se sont passés au Kouy-tclieou depuis le départ de Perny jusqu'à son retour.

L'événement principal fut la persécution à Mao-keou, elle eut des causes générales qu'il convient d'exposer :

En 1857, à Gan-chouen, on lança plusieurs écrits contre la religion du Seigneur du Ciel.

« Ces pamphlets, dit le Journal delà mission du Kouy-tcheou^, renferment absolument les calomnies que nous allons citer.

« Toutefois, le génie chinois donne, dans la langue de Confucius, à ces accusations, union de dérision, de moquerie, de ridicule que nous ne pouvons faire passer dans notre langue. Parmi le grand nombre, voici le titre des deux qui ont été le plus répandus : Ecrit précieux pour la destruction de la religioîi du Seigneur du Ciel. — Moyens précieux pour la destruction de la religion du Seigneur du Ciel. Quelquesunes des accusations que nous allons rapporter suffiront pour donner une idée du reste, ainsi : 1° Les chrétiens s'imaginent, disent ces brochures, que leur âme va au ciel, leurs os pourrissent dans le tombeau, et deviennent simplement de la terre. Pour ce motif, ils ne rendent aucun respect aux tombeaux, et ne rendent aucun devoir aux morts. 2° Ils donnent des remèdes gratis, mais c'est pour trom-

1 Août 1857, p. 144

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LES MARTYRS

per la foule. Ces remèdes ont une vertu magique. Tous les enfants qui en mangent se trouvent être de la religion. 3" Lorsque les chrétiens se réunissent, ils allument des cierges dans l'assemblée. Puis, à un moment donné, on les éteint, et dans cette obscurité on se livre à des orgies. 4° Lorsque vous visitez les chrétiens, gardez-vous bien de boire le thé ou le vin qu'ils vous offrent. Ils y mêlent un remède enchanteur. Après en avoir bu, il est impossible de ne pas se faire chrétien, ô** La croix est le hao de la religion. Ceux qui Tembrassent doivent tous en avoir une qu'ils adorent. Si, en route, ils trouvent une croix, ils ne peuvent la passer sans marcher obliquement. 6" La lie du peuple seule embrasse cette religion ; il est donc déshonorant d'y entrer. 7° Gomme les chrétiens enseignent que tous les membres de la religion vont au Ciel, les méchants embrassent avec joie cette religion. La crainte d'un enfer les porte aussi à s'y enrôler. 8*^ Ceux qui deviennent chrétiens reçoivent de l'argent ; voilà le motif pour lequel leurs rangs grossissent. 9° Dans cette religion, c'est une gloire d'être mis à mort. 10° Les femmes sont communes entre les chrétiens. 11" Selon eux, le Ciel est occupé chaque nuit à semer les âmes des hommes. Toutes les âmes viennent de lui (ceci est dit par dérision). 12° Ceux qui embrassent cette religion peuvent monter au Ciel si élevé (par dérision). 13° On ne rend parmi les chrétiens aucun culte aux ancêtres, ce qui est une grave impiété. 14° Lorsque quelqu'un est mort, les chrétiens viennent en foule. Le chef de la religion frappe le cadavre sur toutes les parties du corps, après avoir donné du vin à boire à tous les assistants. Puis tenant d'une main un vase, de l'autre une broche, il la plonge dans la prunelle de chaque œil, et reçoit précieusement l'eau qui en découle. Cette eau se donne ensuite à boire. C'est ce remède magique qui est la cause des conversions qui s'opèrent parmi eux. 15° Il y a parmi eux des Européens. Personne n'aura le courage d'aller les dénoncer aux mandarins. »

Ne croirait- on pas lire les élucubrations des plus anciens adversaires du catholicisme, de ceux qui le persécutaient aux premiers siècles de l'Eglise?

Malgré l'absurdité de ces calomnies, il n'était pas rare de trouver des païens de bon sens qui, persuadés de leur exactitude, demandaient aux catéchistes pourquoi ils arrachaient les yeux des mourants. « A propos de cette dernière calomnie, ajoute le Journal de la mission, nous devons signaler une des causes qui peut l'avoir accréditée.

« Il circule dans les villes de la province des images ou peintures Européennes. Le sacré y est mêlé au profane, le chaste à l'impur. Une d'e ces gravures représente un malade au lit, entouré des siens.

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DE Mao-KEOU

Un prêtre tenaat un instrument en main, tel que des tenailles, semble effectivement lui arracher les yeux. Dans l'Bglise catholique, le ministre de Dieu ne peut se servir d'aucun instrument pour administrer les sacrements. Ces gravures viennent donc aussi d'une source empoisonnée. Et il nous est triste de le déclarer, ce sont des Européens qui pervertissent les infidèles. »

Pour essayer de faire cesser la distribution de ces pamphlets et les rumeurs qu'ils excitaient, les missionnaires envoyèrent à Ganchouen un catéchiste, qui découvrit le lettré, auteur des brochures calomniatrices, et lui exposa combien tout ce qu'il avait dit était contraire à la vérité. Cette démarche ne fut pas complètement infructueuse vis-à-vis de l'auteur de ces infamies, mais l'esprit qui les avait dictée^ régnait ailleurs; le drame de Mao-keou, le 28 janvier 1858, en fut la preuve.

Cette station, dont nous avons raconté les origines, se développait peu à peu grâce à Jérôme Lou Tin-mei et à la vierge Agathe Lin, que Lions y avait envoyée pour instruire les femmes.

Cependant les dispositions des notables païens du village étaient hostiles aux chrétiens et, à quelques indices, particulièrement à la surveillance dont Jérôme était l'objet, il était permis de craindre quelque grave malheur.

Au inois de janvier 18o8 qui correspondait à la fin de l'année chinoise, le catéchiste de Pou-gan tin, Laurent Ouang, arriva à Maokeou, en route pour Kouy-yang, où il voulait aller prendre part aux fêtes des premiers jours de l'année suivante. Jérôme Lou et les chrétiens l'invitèrent instamment à demeurer chez eux, il y consentit.

« Eh bien, soit, dit-il, je resterai d'autant plus volontiers parmi vous que vous voulez commencer la construction d'un oratoire. Je travaillerai avec vous, je vous aiderai à faire les fondations ; dès maintenant je vous promets un taël ; après les fêtes nous commencerons. »

Les deux catéchistes s'entretinrent ensemble du projet.

Laurent Ouang était d'avis de construire la chapelle en arrière du village, au milieu des champs^ à un demi-li environ de la place publique. Lou, au contraire, trouvait préférable de choisir l'espace laissé libre près du temple des anciens et son avis prévalut'.

' Dans ce but, Jérôme avait fait une petite collecte et recueilli d'abord 6 taëls (environ 'j8 fr,) et 9 mesures de riz. Paul Yang et Laurent Ouang promirent chacun un taël et de plu§ le premier doijna trois mesures de riz. Pour la construction de l'édilice, on acheta les bois d'une maison située sur le marché public de Ki-tchangà 40 li de Mao-keou ; on les transporta par barque et on les déposa près de la maison de Jérôme.

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LES MARTYRS

Un oncle de Jérôme', le païen Lou San-kong^ et un de ses cousins, Lou Kue-pa, apprirent son projet avec le plus grand déplaisir; cependant telle était l'autorité de Lou Tin-mei qu'ils n'osèrent lui faire d'opposition ouverte ; mais ils résolurent d'employer tous les moyens pour l'empêcher de réussir. Avec eux le principal instigateur de cette hostilité contre Jérôme paraît avoir été son troisième oncle, Lou Ouen-tsai, qui, autrefois, avait eu quelque velléité d'embrasser le christianisme, et avait demandé à son neveu des explications sur la doctrine ; mais il avait si radicalement changé de sentiments qu'il était devenu l'ennemi des néophytes. Avant de tenter l'exécution de leur dessein, Lou San-kong et Lou Kue-pa attendirent que l'on eût commencé depuis cinq jours les travaux de construction, puis, secrètement, ils se rendirent au prétoire du sous-préfet de Lang-tai. Tout d'abord ils s'adressèrent aux soldats, et, soit pour le plaisir de causer avec eux, soit plus probablement pour les pressentir sur l'accueil que. recevrait leur plainte, ils la leur exposèrent:

« Un prédicateur de la religion chrétienne, leur dirent-ils, a été envoyé de Kouy-yang à Mao-keou ; il est logé chez Lou ïa-sien-sen. Or celui-ci, avec quelques adorateurs du Seigneur du Ciel, construit un oratoire qui sera plus beau que notre temple des anciens et le rabaissera aux yeux du peuple. »

Les soldats jugèrent, sans doute, que la chose valait la peine d'être examinée. Ils conduisirent les deux accusateurs au men-chang, dont la charge, dans les prétoires chinois, consiste « à tenir le milieu » entre le mandarin et ceux qui désirent le voir, soit par pure politesse, soit pour affaires de son ressort ; c'est une sorte d'introducteur et d'intermédiaire.

Après avoir écouté, à son tour, les doléances des deux habitants de Mao-keou, le men-chang les présenta au sous-préfet Tai Lou-tche.

Afin d'appuyer leur plainte et d'accroître la culpabilité de ceux qu'ils détestaient, les accusateurs, sous un de ces prétextes de puérile politesse qui ne manquent jamais à un (Jiinois, offrirent cent taëls au mandarin qui les accepta; c'était de bon augure pour eux, aussi firent-ils hardiment, de vive voix, leur déposition ; le fait était contraire à la loi chinoise qui exige que toute accusation soit formulée par écrit, mais Tai Lou-tche ne pouvait guère rappeler cette prescription à des gens qui venaient de lui faire un riche cadeau, il écouta donc patiemment leurs paroles :

« Autrefois, notre compatriote Lou Tin-mei était le meilleur des hommes, traitant nos affaires avec prudence et justice ; depuis qu'il s'est fait inscrire parmi les adeptes du Seigneur du Ciel, il néglige

^ Les Trente-cinq Vén. Serv, de Dieu, p. 352.

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DE MAO-KEOU

tout ce qui intéresse notre pays, il ne veut plus régler nos différends, ni s'occuper d'aucune chose publique. Et maintenant, il est en train de ruiner le temple des anciens. »

Après quelques explications complémentaires, ils demandèrent au sous-préfet de daigner venir lui-même à Mao-keou, afin d'empêcher l'extension du catholicisme. Le mandarin y consentit.

Originaire de la province du Tche-kiang, Tâi Lou-tche était depuis quelque temps sous-préfet de Lang-tai. De taille élevée, le visage allongé et sévère, orné d'une légère moustache, ce sexagénaire, qui avait eu quelques succès en combattant les rebelles, était regardé par les païens comme un bon mandarin. Plus tard, il sera à deux reprises sous-préfet de Kai tcheou, et c'est lui qui attachera son nom à la condamnation du missionnaire Jean-Pierre Néel, des chrétiens Jean Tchen, Martin Ou, Jean Tchang et de Lucie Y. Avant de s'occuper en personne de l'affaire, dont le cadeau qu'on lui avait offert laissait soupçonner l'importance aux yeux des accusateurs, il voulut être renseigné sur la situation des chrétiens à Mao-keou, et il envoya les. satellites Tsao-fa et Li-gin, sous prétexte d'examiner un procès entre deux habitants du village : Tchang Sin-yucn et Leao Apa. A leur arrivée^ les satellites se mirent en rapport avec Tchang Tong-yang et Lou Tin-chang qui -formèrent un conciliabule, dont firent partie Fan Lao-se, Yang A-ko, Tchen Ko-éul, Tchen Eul-ma, Lou Ouen-tsai, Tsiang Yun-pong et plusieurs autres. Ils échangèrent leurs réflexions, décidèrent leur plan de conduite, le firent connaître aux satellites, et le copiste Hiong Ten-yuen écrivit au sous-préfet les renseignements désirés. Instruit de la situation et jugeant sans doute qu'elle ne le compromettrait pas, Tai Lou-tche prit une chaise à deux porteurs, sortit de Lang-tai par la porte orientale, contourna les remparts et arriva à la porte occidentale; mais au lieu de rentrer dans la ville, il s'arrêta chez l'aubergiste Tsen. De là, il envoya des exprès à Mao-keou, afin de s'assurer que les chrétiens ne s'étaient pas enfuis.

Les courriers firent un voyage rapide et revinrent bientôt porteurs d^une lettre envoyée par Tchang Tong-yang, Lou Tin-chang et Lou Ouen-tsai. Que disaient ceux-ci au mandarin ? Nous l'ignorons ' ; mais il n'est pas téméraire de supposer qu'ils l'engageaient à venir, puisqu^aussitôt Tai partit, accompagné de vingt hommes parmi lesquels on cite Tsao-fa, Li-gen, Tchen-yao, Tchou-tsiang, Nie-kong.

' Plus tard Tai Lou-tche, étant parti pour la ville de Gan-chouen, emporta avec lui tous les écrits du procès et les brûla.

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LES MARTYRS

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Interrogatoires de Jérôme Lou ïin-mei, de Laurent Ouang et d'Agalhc Lin.

— Leur condamnation à mort.

L'escouade arriva à Mao-keou, le même jour, à la nuit tombante ; le sous-préfet fut salué par quelques habitants ; au premier rang se trouvait l'accusateur, Lou San-kong, qui, pour la circonstance, détail assez piquant, avait emprunté à Lou Ouen-fou, le père de Jérôme, une robe longue et un chapeau de cérémonie.

Tai Lou-tche s'installa dans la maison du païen Tchang Lao-ou ', qui tenait une auberge oi^i logeaient ordinairement les mandarins de passage^. Les chrétiens n'eurent pas le plus léger soupçon qu'un complot se tramait contre eux, ils crurent que le sous-préfet venait soit pour étudier un procès, soit pour examiner les bacs nécessaires au passage du. fleuve.

Tai Lou-tche fit appeler les chefs du village : Lou Ouen-tsai, Yang Ouen-kouang, Tchen Lo-eul, Fan Se-kong, tous de race chinoise, excepté le Tchong-kia-tse Lou Ouen-tsai, l'oncle de Jérôme.

Après avoir tenu conseil avec eux et achevé son repas, il commanda à trois soldats de lui amener Lou Tin-mei et Laurent Ouang. A cette heure, les chrétiens étaient réunis et récitaient la prière du soir. En entrant dans la salle qui servait d'oratoire, les soldats firent doucement signe à Jérôme et à Laurent. Jérôme comprit aussitôt qu'ils étaient envoyés par le mandarin ; il prit deux petits ouvrages chrétiens, une brochure contenant le texte du traité conclu par de Lagrené, Ledit de tolérance de 1846, et suivit les trois hommes. Dès qu'ils furent en sa présence, Tai Lou-tche commença l'interrogatoire en s^adressant à Jérôme : « Quel est votre nom ? — Mon nom est Lou. — A quelle secte appartenez-vous ? — A. la religion du Seigneur du Ciel. — Quelle est cette religion du Seigneur du Ciel? — Le Seigneur du Ciel est celui dont il est dit, dans les livres chinois : « Prenez bien garde à celui que vous ne voyez pas, et craignez celui que vous n'entendez pas. » En effet, la religion que je pratique est la religion antique, naturelle, dos lettrés, celle que professèrent Gonfucius et Lao-tse. — Dites plus clairement ce qu'est Dieu ? — Dieu est le Maître et le Créateur du ciel de la terre et de tous les êtres ; on l'appelle encore dans les quatre livres : Le Roi

1 Ou Tchang Ou-kong, ou Tchang Seu-yuen.

* L'hôtellerie de la famille Tchang située dans Mao-keou, au bord de la route mandarinale, est presque entièremer *, détruite.

DE MAO-KEOU

Très-Haut ; et voilà pourquoi je l'adore. — Vous déraisonnez vraiment. Puisque vous êtes un homme intelligent, pourquoi ne m^imiteriez-vous pas afin de devenir préfet? Dans le monde, il y a seulement trois religions vraies : celle des lettrés, pour devenir parfait; celle des laboureurs, pour avoir de quoi manger ; et celle des marchands. En dehors de ces trois religions, comment croyez-vous qu'il puisse y avoir une religion du Seigneur du Ciel ? Ne voyez-vous pas . que c^est sot et stupide? Ne savez-vous pas qu'un homme est engendré par un autre homme, un animal par un autre animal, et qu'il en est ainsi dans la nature entière ? Comment donc dites-vous que tout a été créé par Dieu ? Est-ce que vous n'avez pas un maître ? — Je n'ai aucun maître, moi-même je lis les livres chrétiens ; par moimême j'ai examiné avec soin leur doctrine, et de moi-même j'ai pratiqué cette religion; je n'ai jamais eu aucun maître. — Voulez-vous vous rétracter ou être puni ? — Si vous voulez me punir, je m'inclinerai ; si vous voulez que je me rétracte, moi, pauvre homme, je ne le puis. — Votre père et votre mère sont-ils encore vivants? — Mes parents vivent encore, ils ont déjà quatre-vingts ans. Nous sommes quatre frères et sœurs, séparés depuis plus de dix ans : chacun à notre tour nous fournissons à nos parents tous les aliments et toutes les choses nécessaires à la vie. — Vous êtes séparé de vos frères, et vos parents demandent successivement à chacun de vous leur nourriture comme le feraient des mendiants ? Vous avez donc oublié les huit préceptes, savoir : de la piété envers les parents, de l'amitié fraternelle, de la fidélité envers le prince, de la sincérité envers les amis, de l'honnêteté envers les concitoyens, de la justice, delà modération et de la pudeur dans les conversations ; vous méritez un châtiment. En outre, cette religion du Seigneur du ciel et ses livres ne sont pas de notre Empereur, c'est la religion des royaumes étrangers ; pourquoi donc l'avez- vous embrassée ? Enfin, vous avez un maître ? Si sincèrement vous me dites son nom, je vous épargnerai. » Jérôme répéta son affirmation : « Moi-même, j'ai acheté des livres et, en les lisant, j'ai compris clairement la vérité de cette doctrine ; alors, de moi-même je l'ai suivie. J'affirme que je n'ai eu aucun maître pour m'instruire. — J'ai pitié de vous, fit le sous préfet avec condescendance, j'espère que vous vous améliorerez et que vous deviendrez un honnête homme. Retournez à votre maison et réfléchissez bien. »

S'adressant ensuite à Laurent Ouang, il demanda : « Quel est votre nom ? — Je m'apelle Ouang ; je suis chrétien. — Quel est votre pays natal ? — Je suis de Kouy-yang fou. — Que faites-vous ici ? — J'enseigne les livres. — Combien avez-vous d'élèves ? — J'en ai cinq. — Il ne manque pas de maîtres ici, pourquoi êtes- vous

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venu de si loin pour enseigner ? — Je suis venu parce que j'ai été invité. — Pourquoi n'êtes-vous pas logé dans une auberge publique, et recevez-vous l'hospitalité chez Lou Tin-mei? — Je suis reçu chez lui parce que moi aussi, pauvre homme, je pratique la religion du Seigneur du Ciel. — Pourquoi ne retournez-vous pas passer le nouvel an au milieu de votre famille ? — J'ai voulu plusieurs fois m'en aller, mais j'ai toujours été empêché par l'insécurité des routes. — Partez demain, j^ordonnerai aux soldats de vous conduire jusqu'à la métropole de Kouy-yang fou. — A la volonté du grand homme. »

Et tandis que Laurent se retirait avec Jérôme, le sous-préfet disait : « Il est regrettable que ce Lou Tin-mei, qui est doué d'une si grande science, soit devenu l'adepte d'une telle secte, car il n'y a pour nous aucun espoir qu'il consente à la quitter. »

Jérôme Lou emmena Laurent Ouang chez lui, oii sa femme et ses enfants l'attendaient avec impatience. Après avoir fait le récit succinct de ce qui s'était passé en présence de Tai Lou-tche, il dit à ses fils : « Je pense que demain le mandarin me fera subir un nouvel interrogatoire. Toi A-kao et toi A-mien, ayez soin d'honorer votre mère et de ne lui causer aucune tristesse. Soyez laborieux, travaillez à vos champs. Recueillez l'argent qui nous est dû, prenez-le si les débiteurs veulent le rendre volontiers, ne forcez pas ceux qui refuseront ou même ceux qui montreront quelque mauvaise volonté. Avant tout soyez fervents ; récitez iidèlement chaque jour les prières au matin et du soir. »

S'adressant particulièrement à son fils A-kao, il continua :

« Ne vous effrayez pas ; jfe serai peut-être traité comme à Yun-lin tchéou ; si, demain, le mandarin m'emmène à Lang-tai tin, vous y viendrez pour voir ce qui m'arrivera. Cependant, je vous le répète, ne craignez rien, me fallût-il même mourir plusieurs fois, je ne serai pas à plaindre. »

Ces fermes paroles, Jérôme les redit à sa mère :

« Mère, la persécution est commencée ; c'est une bonne chose, c'est la meilleure. Acceptons notre sort, ne demandons pas qu'il change. Cependant n'ayez pas peur. »

Ensuite, il se rendit, avec Laurent Ouang, près d'Agathe Lin, et essaya de la rassurer :

« Vierge Agathe, ne craignez pas. Nous avons eu avec le mandarin un long entretien sur la foi catholique. Il me semble que le mandarin a bien parlé, à la fin. Sans doute, nous n'avons rien à craindre. »

Agathe répondit : « Préparez vos âmes ; c'est peut-être le martyre, ou du moins, très probablement vous serez emmenés dans la ville de Lang-tai tin pour y subir un jugement. »

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De retour dans sa maison, Jérôme dit à ceux qui l'entouraient :

« Je mourrai peut-être bientôt pour Dieu, toute ma confiance est en lui. »

Après un léger repas, les membres de la famille se séparèrent pour aller se reposer ; Jérôme et Laurent restèrent seuls et prièrent jusqu'au lendemain.

D'après les missionnaires les mieux informés, les deux catéchistes avaient fort bien compris que le martyre se préparait pour eux, et s'ils ne prirent pas la fuite pendant la nuit, c'est qu'ils voulurent éviter à la chrétienté naissante de Mao-keou une persécution qui l'aurait frappée tout entière ; ils espérèrent que leur vie suffirait pour assurer la paix et payer la liberté religieuse des néophytes.

En laissant les accusés retourner chez eux, Tai Lou-tche avait-il deviné cette généreuse pensée ? Avait-il été embarrassé par le manque de prison à Mao-keou, ce qui n'est guère probable, car il avait avec lui assez de soldats pour garder les leux chrétiens dans son auberge ; ou bien encore, ne les trouvant coupables d'aucun crime, voulait-il leur laisser la possibilité de fuir? Préférait-il, au contraire, après un supplément d'informations, les emmener à Lang-tai tin, où le procès aurait pris une allure plus légale ? Autant de questions qui pour nous restent sans réponse. Mihières a cependant écrit ces lignes, qui peuvent donner à penser que l'innocence des chrétiens fut la cause principale des hésitations du souspréfet : « Les dénonciateurs étaient pressés et s'efforçaient de gagner le magistrat à leur cause. Malgré les raisons qu'ils pouvaient alléguer pour le convaincre, Tai Lou-tche, demeuré à l'auberge, paraissait inquiet. Les chrétiens n'avaient rien fait qui dût être puni par les lois. L'accusation portée contre eux n'était que l'etTet de la jalousie ; aussi n'osait-il se résoudre à en venir à des movens extrêmes, et ne voulait-il pas prendre sur lui la responsabilité de condamner des innocents au dernier supplice. Un des oncles de Lou, voyant son indécision, lui dit, pour le rassurer, que cette religion étant mauvaise, il ne devait pas la tolérer ; qu'il fallait sévèrement punir les principaux chrétiens pour servir d^exemple aux autres; qu'il n'avait rien à craindre, puisque lui-môme prenait sur sa propre tête toute la responsabilité. Le sous-préfet redoutant peut-être, dans ces temps de troubles, quelque soulèvement de la part de la population païenne, se rendit à ses raisons et accorda ce qui lui était demandé. »

Cependant, comme Tai Lou-tche désirait ne pas laisser faire à ses soldats l'office de bourreau, les organisateurs du complot leur cherchèrent des remplaçants parmi les habitants de Mao-keou ; ils en trouvèrent trois et s'entendirent avec eux sur le prix de leur san-

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glante besogne ; ils allèrent ensuite choisir le lieu de l'exécution des chrétiens, condamnés avant tout jugement.

Au matin, le sous-préfet sortit, accompagné de l'oncle de Lou, et se rendit sur les bords du fleuve, afin de voir l'endroit fixé. Il y fit planter quatre drapeaux : deux noirs bordés de rouge, et deux blancs bordés de bleus. Les trois bourreaux étaient là, aiguisant nonchalamment leurs sabres sur les pierres.

Revenu à l'auberge, entre 7 heures et demie et 8 heures, le souspréfet fit appeler Lou Tin-mei et Laurent Ouang, qui avaient assisté, comme de coutume, aux prières du matin récitées en commun. Les deux catéchistes obéirent aussitôt. Plusieurs païens les accompagnèrent, entr'autres Lou Ouen-tsai, qui engageait fortement Jérôme à abandonner le christianisme et à sauver sa vie en accédant aux désirs du mandarin : « Renoncez au Christ, disait-il, autrement vous mourrez. )>

Lorsque les chrétiens pénétrèrent dans l'auberge, ils trouvèrent Tai Lou-tche, déjà installé sur son siège placé à l'angle gauche du vestibule, le dos tourné à la grande pièce du milieu. Derrière lui, se tenaient des sous-ofliciers et des soldats ; un secrétaire, prêt à écrire était assis devant une table sur laquelle on avait posé un encrier, un pinceau et du papier jaune de qualité inférieure. Par une porte ouverte, près de cette table, on voyait les domestiques du mandarin aller et venir dans la cuisine.

Les accusés se prosternèrent devant le sous-préfet, puis ils demeurèrent à genoux, Laurent Ouang à la gauche de Jérôme Lou.

D'autres chrétiens avaient été également arrêtés et, près de la porte de la grande pièce Paul Yang était agenouillé, ayant à sa droite Tsin-kong, de Pou-gan tin, également à genoux. En arrière, dans une chambre, plusieurs autres catholiques étaient assis'.

Tai Lou-tche s'adressa tout de suite à Jérôme : « Pourquoi n'avezvous pas embrassé la religion des lettrés ? Sur terre, il y a beaucoup de religions : la religion des bœufs, la religion des chevaux et la religion des hommes ; vous êtes un homme, suivez donc la religion des hommes, c'est-à-dire la religion des lettrés, qui est la seule vraie. Lou Tin-mei, comment avez-vous pu croire aux paroles trompeuses et mensongères? Gomment avez-vous pu être trompé à ce point,

* D'après Paul Yang, il y avait : 1° lui-même ; 2° deux chrétiens du nom de Oui, dont un de Pan-te, et l'autre de Ta-tou ; 3° Tchao Ta-ye, de Hong-gai ; 4° Tsen, de Pan-te ; 5° Tsin, de La-so ; 6° enfin Pe Eul-ko, qui venait de Po-lin et avait naguère habité à Mao-keou.

Selon d'autres, s'y trouvaient : Joseph Lou Lou-ye, le frère du martyr ; Kan Miaoko, Paul Yang-eul, Tsin Lao-san, ces trois derniers de La-so ; puis, Pe Yao-ye, Lou Lao-pa, Pe Lao-ten et Tchao Lao-ye. ^

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que non seulement vous en êtes venu à suivre cette relig^ion, mais à la propager? Je crains que vous n'ayez fait des choses très graves et nuisibles à la paix publique. Pourtant, vous êtes un homme recommandable par vos études littéraires ; et vous vous laissez tromper de la sorte ! Déjà, certainement, vous en avez souffert et vous faites souffrir les autres, puisque vous négligez les affaires publiques. Ne vous repentez-vous pas de votre adhésion à cette religion ? Vraiment, est-ce que vous ne vous repentez pas ? Ne voulez-vous pas désormais vous occuper des affaires publiques, comme auparavant, afin d'être utile à tous? Si vous me répondez affirmativement, je vous promets votre grâce, je vous rendrai la liberté. »

En cette circonstance qu'allait décider de sa vie, Jérôme mérita une fois de plus sa réputation d'excellent catéchiste ; d^une voix haute et claire, il fit cette apologie du catholicisme: « Gomment pourrais-je me repentir d'avoir embrassé la sainte religion que je pratique ! Elle est bonne, c^est la meilleure. Ce ciel matériel n'existait pas encore, cette terre n'était pas encore créée et déjà cette religion existait ! Son culte se rapporte au suprême et premier Principe de tous les êtres, qui est un pur esprit. Avant d'embrasser cette religion, j'ai comparé sa doctrine avec l'histoire universelle l De cette étude ressortent sa vérité et son excellence. Vraiment c'est la meilleure religion. S'il reste encore quelque doute dans l'esprit du grand homme, je réciterai devant lui les dix préceptes que nous enseigne cette religion, » Et Lou Tin-mei récita le Décalogue.

Pendant cette récitation, Tai Lou-tche témoignait par son attitude qu'il n'en comprenait point le sens ; quand Lou eut achevé, il lui demanda : « Ces dix préceptes, où les avez-vous appris ? Avezvous des livres où ils se trouvent ?»

Jérôme répondit : « En étudiant l'histoire universelle, comme je le disais tout à l'heure, j'ai trouvé les maximes de la religion chrétienne, au moins substantiellement. Car non seulement ses adeptes proclament ces dix préceptes, mais les païens honnêtes eux-mêmes en reconnaissent la vérité et la Scisrosse :

1° Y, Kin tsong y Tien Tchou... n'admettent-ils pas qu'il faut adorer l'Esprit ?

2° Eul, Ou hou Tien Tchou chin men... c'est-à-dire qu'il n'est pas permis de jurer contre la vérité. Or qui oserait nier que la défense faite par ce second précepte n'est pas juste ?

d° San, Cheon Tchou je... il est ordonné de consacrera la prière un des sept jours de la semaine, en s'abstenanf d'œuvres servîtes pendant ce même jour. »

1 Publiée par Tordre des empereurs chinois, et qui a pour litre : Rang Kieii.

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LES MARTYRS

Le sons-préfet Finterrompit : (( Est-ce que vous priez seulement un des sept jours de la semaine ? — ■ Le septième jour qui est consacré au Seigneur, nous nous abstenons des œuvres servîtes jusqu'à midi\ et nous passons cette première moitié du jour en prières et en œuvres spirituelles. Mais, durant les six autres jours de la semaine, nous récitons des prières plus courtes, trois fois par jour. »

Et reprenant son explication, il continua :

i'^ Sse, Hiao kin fou mou... Ce précepte nous fait une obligation d'honorer nos parents et de leur obéir ; est-ce que les païens euxmêmes ne sont pas liés par cette obligation ? »

Et successivement, avec un bref commentaire, Jérôme exposa les six autres préceptes, prouvant par un raisonnement facile et à la portée de tout le monde la vérité et la sagesse du Décalogue.

Le mandarin demeura un instant silencieux. Puis, saisissant une petite cuillère en métal, dont se servent ordinairement les riches et surtout les lettrés pour prendre du tabac, il inclina légèrement la tète, et tandis que, d'un geste élégant il aspirait une prise, il dit à Lou Tin-mei : « Il est nécessaire, il faut que vous abandonniez cette religion. Si vous remplissez cette condition, je vous renverrai libre. »

Un des chefs du village craignit-il que Lou Tin-mei n'apostasiât ou qu'il fit une réponse équivoque capable de tromper le mandarin, toujours est-il qu'il s'approcha de Tai Lou-tche. « Je déclare, lui ditil, que cet homme n'a pas du tout l'intention de renoncer à sa religion. Considérez combien il ose se montrer ferme malgré vos sollicitations. »

Le sous-préfet ne répondit pas, mais s'adressant à Jérôme^ il lui dit avec insistance : « Est-ce que vous vous repentez enfin de suivre cette religion ? Si vous ne voulez pas y renoncer, le magistrat vous condamnera à mort ! Comprenez-vous ? Ne le saviez-vous pas ? — Moi, pauvre et humble, je ne puis me repentir. En embrassant la religion chrétienne, je n'ai rien fait qui ressemble à une rébellion; je n'ai rien admis qui ne soit bon ; j'ai voulu devenir un homme tle prières; est-ce qu'il n'est pas bon de s'adonner à la prière ?.. Je ne me repentirai jamais. J'ai voulu, en suivant cette religion du Seigneur du ciel, faire le bien, acquérir des mérites ; quand ma tête tombera par terre, mon œuvre sera achevée. Grand homme, vous avez étudié la littérature, vous êtes devenu savant, et ainsi vous avez été élevé à la magistrature. Moi, j'ai étudié la doctrine chrétienne et j'ai été élevé à la dignité de chrétien que je ne puis abdiquer. »

^ Il y a pour les chrétiens Chinois — sous certaines conditions — une dispense du Saint— Siège qui leur permet, dans laprès-midi des jours de fêtes et des dimanches, à part quelques exceptions, de faire des œuvres serviles.

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DE MAO-KEOU

Le voyant inébranlable, le mandarin lui demanda :

« En vous livrant à la mort, est-ce que je commets une erreur ou non? »

Jérôme répondit fermement : « Non ! » •

• Tai Lou-tche s'adressa ensuite à Laurent Ouang et commença par lui poser les mêmes questions que la veille, sur les motifs qui l'avaient amené à Mao-keou et qui l'y retenaient. On a remarqué que si Jérôme Lou avait répondu hardiment, en regardant en face, quoique sans forfanterie, le sous-préfet, Laurent demeura les yeux baissés et parla d'une voix contenue : « Qu'êtes-vous venu faire ici ? — Je reviens de la contrée de Pou-gan tin, et je me suis arrêté à Maokeou, en passant. — Pourquoi, en revenant du pays de Pou-gan, vous êtes-vous arrêté dans la famille de Lou Tin-mei? — J'ai des relations d'amitié avec Lou Ta-sien-sen. 11 a été reçu, en ami, chez moi, à son passage à Kouy-yang ; ici il m'a aimablement retenu pour quelques jours. »

Alors plusieurs des assistants, parmi lesquels les notables Yu, Tchou et Siao, dirent au mandarin :

« Grand homme, cet Ouang Sien-sen est souvent venu ici, et il reçoit l'hospitalité dans la famille de Lou Ta-sien-sen pendant huit ou môme quinze jours ; et durant tout ce temps, dans l'intérieur de la maison ils chantent en commun des prières avec les autres chrétiens du voisinage. Mais nous ne voyons en cela que la préparation d'une révolte, car nous ignorons ce que signifient leurs prières !... »

Tai Lou-tche continua son interrogatoire : « Si vous êtes venu, en passant, est-ce qu'il ne sufhsait pas de prendre un repos d'un jour chez un ami, durant votre voyage? »

Laurent garda le silence, et le mandarin reprit, en pensant probablement à la sainte communion qu'il ne comprenait pas : « Vous mangez donc, vous aussi, de cette religion ? Vous êtes venu ici pour corrompre les habitants du pays de Mao-keou en propageant votre secte ! Est-ce que déjà vous n'en avez pas perverti beaucoup, à tel point que des calamités sérieuses menacent ce pays!... Retournez à Kouy-yang fou ; là, s'il plaît aux magistrats suprêmes, vous mangerez de votre religion!... — Je ne mange pas de ma sainte religion, dit le catéchiste, je la pratique ou plutôt je la confesse. — Que veut dire pratiquer ou confesser la religion ? — Nous pratiquons la religion, en observant les préceptes du Décalogue. »

Et Laurent Ouang, par ordre, du premier au dernier, les récita. Le magistrat demanda ensuite : « Dans votre secte^ est-ce que la prière faite en particulier, par un seul homme, est efficace ? — Elle est efficace. — Pourquoi donc, au retour du septième jour de la semaine, vous réunissez-vous pour réciter et chanter des prières, tous

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LES MARTYRS

ensemble, hommes et femmes ? Pour moi, c'est évidemment afin de tramer des fourberies et de commettre des crimes. — Grand homme, la religion chrétienne est bonne et sainte et elle ne peut conduire à rien de mal. — Si cette religion est bonne, comment peut-il se faire que les hommes et les femmes se réunissent pour réciter des prières? \ ous rtes venu de Kouy-yang fou ; mais celle-ci qui n'est pas mariée ? (Et il désignait Agathe Lin). Qu'y a-t-il donc de commun entre vous, pour vous réunir ici, si vous ne machinez pas une révolte ou des choses honteuses ou mauvaises? En un mot, pourquoi avez-vous déserté la ville de Kouy-yang fou ? — Je déclare que j'ai reçu cette religion de mes parents. Nos ancêtres nous ont transmis cette manière de prier. Comment cesserais-je de prier ? Gomment pourrais-je abandonner ma religion ? Qui songe à inquiéter les païens qui adorent les idoles, d'après la tradition de leurs ancêtres, ou à les forcer à rejeter le culte qu'ils ont reçu de leurs parents et qu^ils veulent garder ? Vous m'ordonnez de renoncer à ma religion ; je n'y renonce pas, et je ne me repens pas de l'avoir embrassée. — Je vais vous interroger encore une fois: Voulez-vous enfin vous repentir? — Je ne me repens pas ! — J'ai appris que les habitants de ce village se plaignent que vous vous êtes arrêté ici plus longtemps qu'on ne peut le tolérer. Il faut absolument que vous vous repentiez ; vous repentez-vous maintenant ? — Je ne me repens pas. Ma religion est rhommage suprême de tous les êtres au souverain Principe. Comment pourrais-je renoncer à une telle religion ? Je ne me repens pas. »

Le sous-préfet, vaincu une seconde fois, s'écria avec colère:

« Vous ne vous repentez pas ? Eh bien, vous êtes condamné à mort ! Ne le comprenez-vous pas? Ne l'aviez-vous pas compris ? »

Est-ce avant ou pendant l'interrogatoire de Jérôme Lou que Finstitutrice Agathe Lin avait été dénoncée? nous ignorons le moment précis, mais le fait est certain. « Il y a encore ici, dit-on à Tai Loutche, une femme chrétienne venue pour faire l'école ; elle demeure dans la famille Lou Tin-chen. «

Le mandarin ordonna d'aller la chercher et de l'amener devant lui. Lorsque les soldats guidés par des païens arrivèrent à la maison de Tin-chen, ils trouvèrent la classe vide, car les enfants s'étaient enfuis, et Agathe à genoux en prière. La religieuse s'attendaitelle à cette arrestation ? En tout cas, elle ne se troubla pas. Elle confia à la maîtresse de la maison, Lucie Lou Oui-che, ses vêtements, ses livres, deux ou trois tables, et suivit les soldats. Elle était vêtue d^un gilet sans manche, en peau, d'une longue robe bleue foncée fourrée de coton, de deux autres robes plus courtes en coton et d'un pantalon violet. Sur la tête, à la manière des vierges chrétiennes,

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DE MAO-KEOU

un linge blanc lui servait de voile. En entrant, dans la salle du tribunal, elle fle'chit les genoux devant le sous-pre'fet. Celui-ci l'interpella brusquement : « Pourquoi vous placez-vous si près ? Eloignezvous. Agenouillez-vous là-bas. « Agathe fit quelques pas en arrière et s'agenouilla près de Laurent Ouang.

Quand le mandarin eut fini d'interroger Laurent Ouang, il s'adressa à elle : « Quel est votre nom patronymique ? »

Sans hésitation, à voix haute et intelligible pour tout le monde, Agathe répondit : « Mon nom patronymique est Lin. — D'où ôtesvous ? — De Lao-ouang-tang\ derrière Ilong-hoa-ti "^ — Votre nom Lin est-il celui de vos propres parents, ou bien le nom de la famille dans laquelle vous êtes entrée par le mariage ? — C'est le nom de mes propres parents qui le tenaient de ma grand'mère, car je ne me suis pas mariée. — Pourquoi vous etes-vous dispensée du mariage? — Moi, pauvre et humble femme, je garde la virginité. — Vous gardez la virginité! YaM Tout le monde doit se marier; en renonçant au mariage, vous détruisez une des cinq relations nécessaires entre les hommes*. Gomment donc avez-vous pu venir à Mao-keou? Qui vous a envoyée ici? Pourquoi y ètes-vous venue? — Je suis venue pour enseigner les livres. — Quels livres enseignez-vous? Vous enseignez que les hommes, les jeunes gens elles vieillards sont d'une certaine poussière^? — En cette contrée, les jeunes filles ignorent notre langue et notre politesse ; je les leur apprends^ afin qu'elles puissent contracter d'honnêtes mariages et ensuite converser facilement avec les parents de leur mari. Je leur enseigne encore robéissance. Enfin,

1 Lao-oua-tang est le nom générique d'une région assez vaste comprenant un certain nombre de villages, plus ou moins importants, parmi lesquels le village où était né Agathe.

2 Hong-hoa-li, village comprenant 5 ou 6 familles seulement, était situé à un li des limites de cette région de Lao-oua-tang, et en avant, par rapport aux voyageurs qui, de Mao-keou, se dirigent de ce côté.

C'est la réponse que donnent les témoins interrogés et dont les paroles ont été reproduites dans les Procès apostoliques ; Agathe Lin naquit à Ma-tchang, et en 1891, Mgr Guichard écrivait : « En parcourant le district de Hin-y fou et celui de Hin-y hien, dans ma tournée de confirmation, il m'a été donné de passer par le marché de Ma-tchang, lieu de naissance de la vénérable Agathe Lin. La maison où elle est née n'est plus qu'une ruine, et nous nous proposons, dès que l'occasion s'en présentera, d'acheter cet emplacement pour y élever un oratoire. » (Compte-rendu 1891, p. 119).

3 Interjection d'étonnement, très employée chez les Chinois.

* D'après les Chinois, il y a cinq relations principales entre les hommes, savoir : 1° entre les rois et les sujets ; 2° entre les parents et les enfants ; 3° entre les frères aînés et les plus jeunes; 4° entre les amis; 5° entre le mari et l'épouse. D'après le mandarin ïai Lou-tche, Agathe, en ne se mariant pas, détruisait cette cinquième relation.

° Comme s'il lui avait dit qu'elle était évidemment de mœurs corrompues.

LES MARTYRS

ces jeunes filles apprennent à rendre à chacun l'honneur qui lui est dû. — Vous de la noble race des Chinois, comment se fait-il que vous soyez venue jusqu'ici pour instruire les Tchong-kia-tse ? Quelle parenté avez-vous avec de telles gens? Vous dites que vous êtes venue pour instruire des barbares. Vous parlez comme une insensée. Voyez plutôt : Le maître Ouang de Kouy-yang, la capitale du Kouy-tcheou, est venu à Mao-keou ; vous, du pays de Lao-oua-tang, éloigné d'environ 80 ou 90 li, vous gagnez également cette région de Mao-keou !... Vous et lui êtes de race chinoise, et vous recevez l'hospitalité chez des familles Tchong-kia-tse!... Que prétendez-vous donc faire ici? J"ai peur que vous n'organisiez des choses funestes. Je crains que vous ne vous efforciez d'ouvrir les voies à la révolte. Moi, sous-préfet, j'ai appris dans ma ville de Lang-tai tin que vous aviez corrompu beaucoup de monde en cette contrée... Vraiment, je crains que plus tard l'Etat n'éprouve de cette conduite de graves préjudices. Moi, sous-préfet, je suis ici pour examiner vos menées ; vous êtes une femme originaire de Lao-oua-tang, ignorante par conséquent des affaires de ce pays ; il est nécessaire que vous retourniez près de votre famille. Lou Ta-sien-sen et Ouang affirment que vos prières sont bonnes, vous l'affirmez aussi ; mais je n'ose pas envisager quelle espèce de crime vous pouvez commettre par la suite ! Vous dites que vous êtes venue ici pour instruire les Tchong-kia-tse ; le maître Ouang affirme la même chose; j'ai peur que vous provoquiez la révolte. Moi, sous-préfet, je vous interroge : Vous repentez-vous de pratiquer cette mauvaise religion? »

D'une voix ferme et douce Agathe répondit : « Je ne me repens pas. Lou Ta-sien-sen et Ouang Sien-sen sont des hommes ; mais moi, pauvre et humble femme, vierge, que pourrais-je faire avec eux contre la paix publique? Le grand homme m'ordonne de renoncer à ma religion ; comment le pourrais-je? Je l'ai reçue de mes ancêtres. Pauvre et humble femme, j'adore le suprême Esprit, souverain Principe de tous les êtres. Je ne puis renoncer à ma religion. — Insensée ! Vous êtes stupide ! Vous ne voulez pas obéir au préfet. Cependant quelle différence entre le préfet et les Tchong-kia-tse Oli !... Or ces Tchong-kia-tse vous appellent et vous venez ; vous venez sans doute pour instruire les jeunes gens et les vieillards... Et, lorsque le sous-préfet vous ordonne de renoncer à cette secte et de rejoindre votre famille, vous refusez d'obéir, vous méprisez le souspréfet!... C'est pourquoi immédiatement, je vous livre à la mort. Ne l'aviez-vous pas compris ? »

Et prenant son pinceau, le mandarin traça cette sentence : La femme appelée Lin, prêchant et pratiquant la religion du Seigneur du ciel, sera punie de mort.

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DE MAO-KEOU

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