SOI
Il porta le même jugement contre Jérôme Lou et Laurent Ouang.
Lorsqu'il Fentendit, Jérôme Lou s'écria : « Jésus, sauvez-nous ! »
Il parait bien que, selon la légalité chinoise, Laurent Ouang aurait dû être conduit et jugé à Kouy-yang où il avait son domicile ordinaire ; mais, à cette époque, à cause de la révolte, l'observation de la loi concernant la condamnation des coupables et leur exécution était assez difficile. C'est pourquoi il était permis aux mandarins, par un droit spécial, de livrer à la peine capitale tous ceux qu'ils jugeraient être des révoltés ; mais, ce droit extraordinaire, ils avaient coutume de l'exercer par toutes les voies, bonnes ou mauvaises, car l'impunité les avait rendus audacieux.
Aussi les voyait-on souvent ne pas hésiter à juger sommairement et à livrer sur-le-champ aux bourreaux des hommes coupables des délits les plus divers et sans aucun, rapport avec le crime de révolte, parfois même des innocents faussement accusés. Plus tard, lorsqu'ils devaient rendre compte de leur administration, ils alléguaient un mensonge et la question était réglée. Ce fut sans doute ainsi que raisonna le sous-préfet de Lang-tai, qui commanda de conduire les condamnés au dernier supplice.
Le Martyre. — Faits extraordinaires.
L'ordre de Tai Lou-tche fut obéi immédiatement ^
Jérôme Lou et Laurent Ouang avaient déjà les mains liées derrière le dos ; on fixa la tresse de leurs cheveux à leurs poignets par une de ces grosses ficelles, dont les Chinois se servent pour enfiler les sapèques. La tresse de Jérôme fut attachée si étroitement que sa tête en était fortement rejetée en arrière, aussi demanda-t-il qu'on le déliât un peu, afin qu'il pût voir son chemin.
Agathe Lin ne fut pas attachée. En route, comme elle avait peine à suivre les soldats, ceux-ci la saisirent par les cheveux pour Fentrainer plus vite. Elle les pria de marcher plus lentement ; pour toute réponse ils ricanèrent et continuèrent de se hâter. Son voile étant tombé, elle demanda: « Laissez-moi reprendre mon voile, j'ai froid. » Cette fois ils s'arrêtèrent et la vierge remit le voile sur sa tête.
Une foule curieuse, aux instincts cruels, avait déjà envahi la place choisie comme lieu d'exécution. Plus de mille païens étaient
1 Les Trente-cinq Vén. SerVé. de Dieu, p. 369.
ffmmsmm^^i^sf'^ip^iwmi^^'^^s^f^^fm^
LES MARTYRS
accourus pour la voir mourir les trois chrétiens. Ils s'alignaient sur berge du fleuve, se groupaient autour du temple Ho-chen et devant Farc de triomphe élevé tout auprès^ en Fhonneur d'une veuve qui n'avait pas voulu se remarier. De cette place assez vaste^ peu éloignée de la partie du village habitée parles indigènes et appelée Ta-tchai, on n'aperçoit plus aucune maison ; le regard se repose sur le fleuve qui roule des eaux jaunâtres et sur les hautes et abruptes collines qui bordent sa rive droite.
Le cortège avait marché si rapidement que le mandarin n'avait pu le suivre que d'assez loin. Enfin il arriva. Les trois martyrs étaient déjà agenouillés sous le grand arbre ^ qui s'élevait sur la place, Jérôme Lou entre Laurent à sa droite et Agathe à sa gauche, sur une ligne presque droite.
Les bourreaux étaient prêts. Une triple sonnerie de la trompette de guerre retentit.
Siao Ta-chan* s'approcha de Jérôme et lui dit : « Ne m'imputez pas votre supplice ; je suis forcé par le mandarin. »
Le martyr répondit : « Je ne vous accuse pas, aujourd'hui vous m'apportez une grande joie ». D'un seul coup de sabre, Siao Ta-chan lui trancha la tète^
A son tour Lao-lou s'avança et frappa Agathe , mais il l'atteignit seulement au visage ; d'un second coup il lui entama l'épaule. Alors, il voulut lui découvrir le buste ; la vierge protesta vivement : « Plutôt souffrir cent coups, dit-elle ; je ne permettrai amais que vous m'enleviez mes vêtements ». le bourreau n^'osa lui désobéir et recommença à frapper ; au septième coup seulement, la vaillante martyre tomba la face contre terre ; Lao-lou continua de frapper et enfin au neuvième coup la tête fut entièrement tranchée. C'était le 28 janvier* 1858, vers 9 heures du matin.
< Cette place s'est affaissée progressivement et a été submergée par les eaux du fleuve ; le grand arbre, entraîné avec le terrain, a disparu.
- Siao Ta-chan devait décapiter Laurent Ouang, mais Jérôme l'ayant aperçu lui demanda de l'exécuter lui-même. Quand il était encore païen, Siao l'avait salué comme père sec, ce qui constitue chez les Chinois une sorte de parenté, nommée parenté joaav'/e, parce qu'elle ne donne point droit à la succession et diffère en ceci de la véritable adoption. Un père sec est donc plutôt un protecteur choisi par l'enfant qui le salue de ce titre. Siao vivait encore en 1889 et habitait Mao-keou.
■j En 1890 Mgr Guichard obtint du bourreau le sabre avec lequel avait été décapité Jérôme Lou.
* Le 14'^ jour de la douzième lune de l'année du cycle Tin Tse, la septième année de 1 empereur Han-fong.
Au sujet de la date du martyre de ces trois Vénérables serviteurs de Dieu, une légère erreur s'est glissée dans plusieurs documents^ en particulier dans l'authentique des reliques envoyées au Séminaire des Missions-Etrangères par Perny
i.»^!gw^^ --
DE MAO-KEOU
Quand la sinistre besogne fut terminée, les bourreaux élevèrent leurs sabres sanglants, et se tournant vers le sous-préfet ils lui dirent à haute voix : « Nous livrons la vie de ces condamnés et leur mort au grand homme ! » Le mandarin répondit. « Moi je les confie au Ciel ! »
On l'entendit ensuite qui disait: « Il est regrettable que Lou Tinmei, qui était le meilleur des hommes et doué d'une grande intelligence, m'ait forcé, par son entêtement, à le faire mourir. »
Puis trois sonneries retentirent annonçant la fin de Texécution.
Les corps des martyrs furent dépouillés de leurs vêtements. Un porteur prétorien, appelé Tsia Lao-yao, originaire de la sous-préfecture deTsin-tchen, ôta à Jérôme Lou ses deux robes et sa chaussure, ne lui laissant que sa chemise et son pantalon.
On agit de même pour Laurent Ouang, qui fut dépouillé par le porteur prétorien Kieou-cheou.
Le bourreau enleva à Agathe Lin son gilet et ses robes, il allait la dépouiller entièrement ; Tai Lou-tche s'y opposa, et d'un geste montrant la poitrine de la martyre : « Cette femme, dit-il, était véritablement une vierge, je me suis trompé en la condamnant. »
Mais dès que le mandarin se fut éloigné, un satellite, Li Sia-ho, enleva les boucles d'oreilles et le reste des vêtements, excepté les chaussures, témoignage spécial de la pudeur chinoise. Devant ce cadavre nu et sanglant, les païens eurent leur pensée ordinaire sur le rôle de la femme perpétuant la famille : « Voyez cette femme, qui n'a pas eu d'enfants », disaient-ils avec ironie.
Celui-ci dit qu'ils ont été décapités le 29 janvier; Lions, dans la relation du martyre, et Muller, dans la relation de l'exhumation, disent qu'ils ont été mis à mort le 28 janvier.
Voici l'explication que Faurie donne de cette différence de date, explication dont nous avons vérifié l'exactitude sar les pièces que nous avons entre les mains : <c Toutes les pièces françaises dos Archives donnent la date du 28 janvier, les pièces chinoises celle du 14 de la 12'= lune ; or ces deux dates concordent parfaitement et indiquent le même jour.
Dans les Annales de la Propagation de la Foi (n» de janvier 1859, vol. 31, p. 16), M Pcrny dit qu'ils furent mis à mort le 29 janvier, mais il suffit de lire les pages 14, 15 et 16 pour comprendre qu'il se trompe. 11 dit, page 14, que le mandarin arriva à Mao-keou le 27 janvier au soir ; or, il est certain, que tout s.- termina la même nuit et que c'est le lendemain matin que les martyrs furent exécutés : donc c'est le 28. Il faut encore observer que M. Perny était en Europe et qu'il écrivit celte lettre d'après une relation de M, Mihières ; or le journal autographe de M. Mihières que j'ai sous les yeux marque le 28 janvier 1858 et le 14 de la 12° lune de la VII^ année de Han-fong : donc c'est le 28 janvier qui est la vraie date.
f Louis, Evêque d'Appollonie
Vie. apost. du Kouy-tcheou.
j i'''.>JV'''fi^'m|ilJf.|IKiiL|pf|ip!ipRiPPR|^
<' tiimi(!|l
LES MARTYRS
Le porteur prétorien Ouang Tsi-mei reçut la ceinture, la bourse, et deux taëls six dixièmes'. Mais, en présence du sous-préfet, il partagea cet argent avec Tsia Lao-yao et Li Sia-ho qui reçurent chacun huit parties et quelques dixièmes de taël.
Après ce partage, les tètes des martyrs furent enfermées dans des petites cages de bambou ; chaque cage fut attachée à un pieu, avec la sentence capitale écrite sur une planchette. Ainsi exposées, les trois tètes furent confiées à des hommes spécialement désignés et dépendant des chefs de la garde nationale. Cette exposition dura sept ou huit jours. La tète de Jérôme Lou fut placée non loin du temple Ho-chen, à vingt-cinq pas de la route, en remontant le fleuve.
Un païen, appelé Sie, a raconté qu'un sorcier, beau-frère de Lou Tin-chang, après avoir fait des cérémonies superstitieuses dans les maisons voisines, s'approcha du chef vénérable du martyr, et d'un air insultant il lui cria : « Maintenant vous prêcherez encore la doctrine? » Au môme instant, il sentit et entendit comme un souffle sortir de la bouche du martyr. Plein d'efTroi, envahi par un malaise subit, il retourna chez lui et s'alita ; huit jours après il était mort.
La tête de Laurent Ouang fut exposée au sommet d'une petite éminence, appelée Tao-lao, à cent pas environ des dernières maisons de Mao-keou et sur la route qui conduit à Lang-tai tin.
La tête d'Agathe fut attachée à un pieu sur les bords du fleuve, près du bac réservé aux habitants de Mao-keou ; et un fait extraordinaire se passa que l'on raconte ainsi : Un païen, ayant remarqué la belle et épaisse chevelure de l'institutrice, alla la couper pendant la nuit ; mais, quelques jours plus tard, ceux qui passaient devant cette tête dénudée, entendirent une voix crier : « Celui qui m'a volé mes cheveux me les rendra ». Le voleur entendit lui-même cette voix, et plein de frayeur il rapporta la chevelure sur la petite cage qui renfermait le chef de la martyre ?
Les deux faits merveilleux que nous venons de rapporter ne sont pas les seuls qui se soient produits en cette circonstance. Selon le témoignage de Pe Eul-mei, au moment du supplice des serviteurs de Dieu, apparurent dans le ciel trois traînées de lumières brillantes, deux rouges et une blanche ; les païens y virent aussitôt un signe céleste en l'honneur des viciimes et en donnèrent cette explication : les deux lumières rouges se rapporlenl à Jérôme Lou et à Laurent Ouang, la blanche à Agathe Lin. D'autres païens affirmèrent que, descendant la
1 Une vingtaine de francs.
- On a raconté que le chrétien, Pe Yao-ye, mort maintenant, et la femme du chrétien Lou Pao-tin, appelée Lou-che, morte aussi à présent, avaient plus tard recueilli presque tous ces cheveux ; mais on ignore ce qu'ils sont devenus.
^!S13%lllPPPîWf!;W*'^^PI||P^
^Pi^P^psw''w'
DE MAO-KEOU
montagne appelée Ta-tie-keou, à 33 li de Mao-keou, et du sommet de laquelle on découvre le fleuve et la vallée, ils avaient vu, sur une hauteur qui domine le village des martyrs, trois nimbes resplendissants, semblables à trois petits soleils, et qui restèrent suspendus dans l'espace durant quelques heures. Ni les chrétiens, ni les païens de Maokeou ne remarquèrent ces prodiges ; mais ceux qui de Ta-tie-keou en avaient été témoins, en parlèrent dès leur arrivée. En entendant leur récit, les païens constatèrent que les nimbes lumineux étaient apparus à l'heure môme de la mort des trois martyrs et ils conclurent que les condamnés de Tai Lou-tche étaient allés au ciel : « Les chrétiens qui prêchent la doctrine, disaient-ils, prétendent toujours que les adorateurs du Seigneur montent au ciel aussitôt après la mort. C'est donc vrai! »
Au retour de l'exécution, un certain nombre de satellites se répandirent dans les maisons des fidèles, faisant disparaître les tablettes chrétiennes et tous les objets du culte. Ils enlevèrent les vêtements laissés dans la maison par Laurent Ouang et par Agathe Lin et les remirent à Lou Ouen-tsai. Les livres de religion furent emportés à Lang-tai *.
Interrogatoire de quelques chrétiens, — Leur apostasie. — • Chrétiens conduits à Lang-tai, relâchés. — Cause de la condamnation des trois catéchistes.
Pendant que ces faits s'accomplissaient, les chrétiens, demeurés prisonniers à l'auberge de Mao-keou. s'interrogeaient anxieusement sur le sort des trois confesseurs de la foi.
Leurs craintes se changèrent en certitude lorsqu'ils virent arriver Siao Ta-chan, le bourreau de Jérôme Lou, brandissant son sabre ensanglanté. « Ah ! s'écria l'un deux, on les a tués ! — Tais-toi, répliqua son voisin ; songeons à nous tenir prêts. »
Celui-ci avait raison, car dès son retour à l'auberge, le mandarin, après avoir remis 1200 sapèques (environ 8 fr.) à chacun des bourreaux, ht comparaître devant lui les fidèles arrêtés précédemment.
II s'adressa tout d'abord à Paul Yang : « D^oij êtes-vous ? — De la
* L'assesseur du sous-préfet se nommait Ho-koui ; il était originaire du Hounan ; il vola surtout des images et des livres chrétiens ; plus tard il fut en qualité de mandarin du 4« degré chargé des routes, et sous le nom de Ten habita Kouyyang. Il rendit à la mission tous les objets qu'il avait pris à Mao-keou.
^jujpiiippii^ .....
..j^^.iW;^LU4i<pm|ppppi|l
LES MARTYRS
région de ïchen-lin. — Je vous ordonne de retourner là. » Yang ne répondit rien.
Tai Lou-tche posa la même question à tous les prisonniers et leur ordonna de regagner la contrée d'oîi ils étaient venus, mais ceux-ci; comme Paul Yang, gardèrent le silence.
Ayant prisé du tabac avec sa petite spatule, le sous-préfet reprit : « Quand vous proposez-vous donc de partir ? »
Un des chrétiens répondit: « Dans trois jours. — Soit! cela suffit. » Et le mandarin les fit frapper d'une cinquantaine de coups de bâton, leur disant avec mépris que c'était « le meilleur remède qu'on pût leur administrer pour les guérir du démon qui les possédait. »
Ensuite, il lit tracer devant lui, sur le sol, avec un bâton, une croix qu'il leur ordonna de fouler aux pieds, en proférant des menaces contre eux. Paul Yang et sescompagnons, ne voulant point commettre cette faute, firent un détour, en sortant, pour Téviter. Seuls, les deux derniers chrétiens, faibles ou troublés, marchèrent droit devant eux et passèrent sur la croix. Les fidèles, ainsi remis en liberté, quittèrent Mao-keou au bout de trois jours. Quant au mandarin, il était reparti, emmenant avec lui Joseph Lou Lou-ye, le frère de Jérôme Lou Tin-mei. Dès le lendemain de son retour à Lang-tai, il engagea son prisonnier à Tapostasie, le menaçant de le faire tuer si quelques-uns de ses parents chrétiens, c'est-à-dire ses deux fils et Lou Tin-chen, chez qui avait demeuré Agathe Lin, ne venaient répondre de lui. Les trois hommes se rendirent à l'appel, passèrent la nuit dans une auberge de Lang-tai, et au matin comparurent devant Tai Lou-tche, siégeant en son tribunal et qui brusquement leur dit :
« Laissez cette petite religion et suivez la nôtre. » Lou Tin-chen répondit : « Je ne sais quelle est la bonne ou la mauvaise religion. — Vous ne savez pas ; voici un livre qui vous instruira. » Et il lui donna un volume qui avait pour titre Kan yn pien^ (Livre pour exciter à la vertu et pour détourner les hommes des mauvaises sectes). Il était écrit dans le sens purement païen. Le sous-préfet demanda à Lou Tin-chen: v Savez-vous lire les caractères? — Je ne sais pas, mais Lao-kao (le fils de Jérôme) sait. »
Alors le mandarin remit le livre à ce dernier en disant : « Vous Lao-kao, dans cinquante jours vous devrez le réciter de mémoire, devant moi. »
Puis il commanda de tuer un chien dont le sang mêlé de riz cru fut offert aux chrétiens par les soldats. Joseph Lou Lou-ye et Lao-kao mangèrent de ce mélange', mais Lou Tin-chen en mit simplement sur ses lèvres.
* Lorsque quelqu'un paraît halluciné, les païens se servant de ce mélange pour l'asperger.
-, -^«I4tf.i,^.>»^pw.^**.»^-^SÏH iP . J.^ljpiP^|ip|PlPil.'SiPpipi!^^
iïsr
DE MAO-KEOU
Le sous-préfet reprit : « Maintenant, ne voyez-vous pas clairement?
Ils répondirent : « Clairement. »
Enfin, Lou Tin-chen et ses compagnons furent frappés de cent coups de bâton, sur l'ordre du mandarin, qui ensuite les renvoya tous, en disant : « Corrigez-vous de la fausse doctrine, et pratiquez la vraie. »
Ils répondirent, équivoquant sur les mots : « Certainement nous avons rejeté la fausse doctrine et nous pratiquons la vraie'. »
Les trois prisonniers reprirent le chemin de Mao-keou. A moitié route, ils rencontrèrent les chefs du village qui voulurent les reconduire à Lang-tai : « L'affaire n'est pas encore terminée^ », leur direntils. En réalité ils n'en voulaient qu'à la bourse des chrétiens qui promirent ou donnèrent chacun trois taëls.
Les jours suivants, tous les catholiques de Mao-keou reçurent des autorités du village l'ordre d'afficher les tablettes superstitieuses et de ne jamais prier en commun. Les pauvres néophytes se soumirent, e^ demeurèrent durant deux années dans ce triste état. Leurs ennemis triomphaient bruyamment, d'autant plus que l'oncle de Jérôme, Lou Ouen-tsai, qui avait été l'âme de toute cette affaire, reçut du souspréfet l'inscription d'honneur suivante^ :
Hao che tchen tche : Le bien est dans la droiture et la vérité ; ou, pour prendre l'idée : J'aime les hommes droits et loyaux.
« Quelques jours après, écrit Mihières% un mandarin militaire des environs, ayant appris ce qui venait de se passer à Mao-keou, se
* A la demande : Quelle était la pensée de celui qui parla ainsi ? on peut répondre :
Tous les Chinois, même les chrétiens, sont naturellement portés à la ruse, ils ont rarement horreur du mensonge.
D'autre part, les dernières paroles du mandarin, que nous traduisons par cette phrase : « Corrigez-vous de la fausse doctrine, et pratiquez la vraie » et la réponse que nous traduisons ainsi : « Nous avons rejeté la fausse doctrine et nous pratiquons la vraie » sont exprimées en chinois par les mêmes termes, savoir : Kai sie hou tchen, qui peuvent être pris dans plusieurs sens :
1° Dans le sens du commandement, c'est-à-dire : ce Corrigez-vous du faux et revenez au vrai. »
2° Comme une chose passée, c'est-à-dire : « Depuis longtemps déjà nous avons abandonné le faux et nous sommes revenus au vrai. »
3° Ou encore dans le sens que Lou ïin-chen disait lui avoir donné : « Nous avons abandonné le culte des. idoles et nous avons reconnu le vrai Dieu. »
Car, en langage chinois, le passé, le présent, le futur, etc., ne sont pas indiqués par la conjugaison comme dans les langues européennes ; on ne peut les distinguer que par le contexte. Cependant, quoi qu'il en soit, et en faisant attention aux circonstances du jugement et à la manière dont furent traités les chrétiens qui se trouvèrent dans le même cas et prononcèrent les mêmes paroles, il n'y a aucun doute que ce fut une apostasie extérieure aux yeux du mandarin, des païens et même des chrétiens. [A. M.-E., vol. 549^', p. 1179).
2A. M.-E., vol. 549', pp. 1224, 1383. ,
3 A. M.-E., vol. 546, p. 471, Lettre à M, Perny 24 février 1858.
ipyyyy ^j jpi^^ppji.
l^PilHiOTRPHiiliP^
LES MARTYRS
rendit avec ses soldats chez une famille de néophytes qui, demeurant à la campagne, avait échappé aux recherches du sous-préfet de Langtai. Il pilla la maison, fit mettre le chef à la torture, et le força de vendre les champs qu'il possédait pour 60 taëls qu^il emporta avec le reste du hutin. Plusieurs membres de cette famille étaient de fervents chrétiens ; le père, plus faible dans la foi, n'étant pas encore baptisé, montrait une grande désolation. Son fils, à peine âgé de 16 ans, le consolait par ces belles paroles : « Mon père, ne craignez rien ; mettons notre confiance en Dieu. Les méchants nous ont dépouillés de tous nos biens, mourons de faim s'il le faut ; mais récitons'toujours nos prières. »
11 n'est pas sans intérêt, après avoir raconté ces faits, de préciser les motifs de la conduite du sous-préfet, l'occasion et les causes de la condamnation et de l'exécution des catéchistes.
Il y a d'abord la dénonciation faite par quelques notables de Maokeou. Que porte-t-elle ? L'accusation contre J. Lou et L. Ouang d'être les chefs et les éducateurs des chrétiens, de vouloir construire un oratoire qui surpassera en hauteur et en beauté le temple des ancêtres^ le reproche fait à Jérôme de ne plus s'occuper des affaires civiles. On ajoute le poids de 100 taëls à celui de ces motifs, et Tai Lou-tche vient faire une enquête. La manière dont est conduit l'interrogatoire prouve le but auquel il tend. Le magistrat ne se préoccupe ni de l'oratoire ni des affaires civiles ; il parle par manière d'acquit, sans en chercher la preuve, de fautes morales, de rébellion, et il appuie principalement sur la religion professée par les accusés. Aux deux catéchistes on joint l'institutrice, parce qu'elle aussi propage le christianisme. C'est sur la religion que roulent les interrogatoires qu'elle subit. Les accusés doivent expliquer les principales vérités de leur foi, les soutenir, et, parce qu'à plusieurs reprises ils refusent d'apostasier, ils sont condamnés et exécutés. Ils sont donc bien martyrs de leur foi ; et, s'il fallait une preuve de plus, on la trouverait dans les interrogatoires des autres chrétiens qui roulent uniquement sur leur religion, et dans la libération qu'on leur accorde dès qu'ils ont apostasie ou simulé l'apostasie.
On peut encore ajouter ce fait :
Quelque temps après, Lou Lao-kao, fils aîné de Jérôme, et un autre chrétien, appelé Loui Pan-tchan, qui servait la mission, ac cusèrent devant le mandarin Hou, préfet de Gan-chouen, dont dépendait la sous-préfecture de Lang-tai, les chefs du village de Maokeou, contre lesquels ils demandèrent avec instance une punition, parce que leurs calomnies avaient amené Tai Lou-tche à tuer des innocents.
A leur première et à leur seconde requête, le préfet Hou ne ré-
DE MAO-KEOU
pondit rien^ ; à la- troisième il leur remit une réponse les renvoyant des fins de leur plainte, mais prouvant une fois de plus que Je'rôme Lou, Laurent Ouang et Agathe Lin avaient été décapités en haine de la religion chrétienne.
« Vous voyez clairement, leur dit-il-, que ces hommes, tués au pays de Mao-keou, avaient pris le nom de la religion du Seigneur du ciel pour pratiquer et propager une secte mauvaise ; ils ont été amenés au tribunal et condamnés à mort à cause de cette faute ; s'il y en a qui s'efforcent d'aller contre la condamnation, mais sans utilité, est-ce convenable ? Nous leur ordonnons d'aller trouver le souspréfet de Lang-tai tin pour demander la permission de recevoir les cadavres et de les inhumer. N'ayez pas tant d'audace. »
Inhumation des corps des martyrs. — Leur translation à Lou-tsong-koan. — Envoi de reliques au Séminaire des Missions-Etrangères. — Complot des fils de Jérôme Lou,
Les chrétiens n'avaient pas attendu les paroles du mandarin pour s'occuper des corps des martyrs, et nous allons faire le récit de leur inhumation à Mao-keou et de leur translation à Lou-tsong-koan.
Dans l'après-midi du 28 janvier 1858, jour où les trois martyrs avaient offert leur sang à Jésus-Christ, le fils aîné de Jérôme Lou, Antoine Lou A-kao accompagné de son fils, Pe A-leang, alla trouver le premier des notables de Mao-keou, pour le supplier de lui donner la permission d'ensevelir le corps de son père, ce qui lui fut accordé.
Lorsque le vieux père de Jérôme se trouva en présence du cadavre mutilé de son fils, il s'écria en sanglotant : « Pour quelle raison ont-ils tué n\on fils, qui n'avait fait aucun mal et n'avait nui à personne ? »
Jérôme fut d'abord enterré par son fils, non loin de la route de Lang-tai tin, sur la droite, à peu de distance du village de Maokeou, dans un terrain plat et inculte, appelé Kan-tchang-po, que l'on trouve après avoir traversé un petit pont, et laissé à droite les quatre
-Si
i(c Nous nous sommes décidés à faire une accusation pour obtenir d'abord l'extradition des corps des martyrs. Après cette première démarche, on verra s'il est opportun d'aller plus avant. » A. M.-E., vol. 546, p. 487. Lettre de M. Mihières.)
2 A. M.-E., vol. 549% p. 1222.
^mKsmmwiim^jj: ' ^'^''^^^"■^^-'"^Ji'lii^ipp
LES MARTYRS
tombeaux de la famille Tchang. On ne mit sur la tombe du martyr ni croix, ni signe pieux, dans la crainte d'une profanation.
Quelque temps après, le corps fut relevé par Antoine Lou, transféré un peu plus bas, toujours sur le bord de la route de Langtai, et tourné vers le hameau de Sin-tchai dont il était séparé par des champs et une petite rivière.
Ce champ avait appartenu à Jérôme ; sa première femme y avait été enterrée, ainsi que son père mort tout récemment, et c'est entre leurs tombeaux que le sien fut placé.
On voit, au bas d^un remblai, trois légers renflements de terre ; mais ce sont des simulacres de tombes, les corps ne sont pas là ; car, au moment de la translation du corps de Jérôme, on creusa le remblai, en arrière des tombes, et on y plaça les trois cercueils sans aucune inscription, toujours par mesure de prudence sans doute.
Les restes de Laurent Ouang et d'Agathe Lin furent pieusement enterrés par les chrétiens Lou Lao-po, Pe-y, Pe San-ye ert Laurent Lou Tin-chen, dans le flanc d'un petit monticule situé plus près de Mao-keouque le tombeau de Jérôme, et où déjà se voyaient plusieurs tombes, à 50 pas environ et à droite de la grande route. Comme on n'avait creusé qu'une seule fosse, on disposa au fond deux planches sur lesquelles furent placés, à droite, le corps d'iVgathe recouvert de nouveaux vêtements, à gauche le corps de Laurent demeuré nu. Une planche fut glissée debout entre les corps, deux autres furent fixées de même à gauche et adroite de la fosse, et on en plaça deux autres sur les cadavres.
On dit que, pendant les jours qui suivirent le martyre, les païens qui travaillaient la nuit près de leurs maisons, aperçurent d'éclatantes lumières sur la tombe de Laurent Ouang et d'Agathe Lin ; ils crurent que les chrétiens avaient allumé des torches pour honorer leurs morts ; il n'en était rien ; et les chrétiens à qui ce fait fut raconté y virent des manifestations surnaturelles, glorieuses pour les serviteurs de Dieu. Peu après on éleva à ces témoins de Jésus-Christ un modeste tombeau que l'on voit encore dans un terrain inculte en partie raviné par les pluies.
Ce tombeau est en pierres brutes, en forme détour mal arrondie, légèrement oblongue. Sa hauteur est de 1™,40 en façade, et, à l'arrière, d^environ O'^^SO seulement, parce qu'il est situé sur un plan incliné. Il a onze mètres de circonférence. Aucune inscription ne le décore. Dans l'intérieur, entre les pierres, croissent des herbes folles, des ronces, des mûriers épineux, et des plantes diverses que les chrétiens vont cueillir pour composer ,des remèdes, et qui, paraît-il, ont une vertu curative plus forte que les mêmes plantes recueillies ailleurs.
Les têtes des trois martyrs avaient été exposées, suspendues à des
^liiPWPPnpp^^PippnwniiPiHOT^
^i^9i;ii,-,fDJ ^!i|^fj)ipi|yi|.i4)
DE MAO-KEOU
arbres à trois extrémités du village, comme on le fait pour les grands criminels. Elles y restèrent assez longtemps. Les chrétiens, sur l'ordre de Mihières, les enlevèrent et les cachèrent dans l'excavation d'une colline proche de Mao-keou. Peu après, le fils de Jérôme Lou reprit la tête de son père, la lava avec du vin et la réunit au corps.
Dans la nuit du l**" janvier 1860, les restes des trois serviteurs de Dieu furent enlevés de Mao-keou par Muller, un catéchiste, quelques chrétiens, et apportés à Lou-tsong-koan.
Deux ans et demi plus tard, à la demande du Vicaire apostolique, Faurie, le missionnaire écrivit le récit de cette translation ; voici le texte intégral de son témoignage :
Monseigneur,
Lou-tchong-kouan, 2i juin 1862.
Votre Grandeur m'ayant témoigné le désir d'avoir une relation précise et détaillée sur l'enlèvement et translation des trois martyrs de Mao-keou, j'ai fait mon possible pour recueillir mes souvenirs, afin de vous rapporter d'une manière exacte les circonstances de cette petite expédition.
Chargé par M. Perny, alors supérieur de la mission, de visiter la station de Mao-keou, un an après la persécution où le mandarin Tai Lou-tche avait fait décapiter les trois chrétiens : Jérôme Lou, Laurent Ouang et Agathe Lin, j'arrivai dans la dite station, le 22 décembre 1859.
Comme M. Perny désirait que je puisse faire l'enlèvement des précieuses reliques de ces trois martyrs, j'examinai pendant quelques jours qui, d'entre les chrétiens, pourrait me servir dans l'exécution de ce projet. En ayant trouvé deux qui me parurent pieux et discrets, je les chargeai de m'apporter la tête de Laurent Ouang et celle de la vierge Lin, qui toutes deux avaient été cachées, par ces deux chrétiens, dans les excavations d'une montagne voisine.
Le 31 décembre, ils m'apportèrent les deux têtes demandées et, en présence de ces reliques, qu'ils vénéraient les larmes aux yeux, je leur fis promettre de me seconder dans l'enlèvement des trois suints corps.
Le plan concerté entre ces deux pieux chrétiens et le fils du martyr Lou, on décida qu'il fallait s'entendre avec les deux païens qui devaient faire la patrouille la nuit suivante, afin que deux chrétiens de notre choix remplissent cette fonction. Les deux païens y consentirent volontiers sans rien soupçonner.
Enlèvement du corps de Jérôme Lou. — La nuit suivante, celle du 1^'' janvier 1860, la petite expédition des trois chrétiens, dirigée par le catéchiste Joseph Tchang, après avoir fait ses préparatifs, vint chez moi et après une courte et fervente prière à la Reine des martyrs, se mit en marche vers 10 heures du soir, mais en deux bandes, vers le tombeau de Jérôme Lou.
Mon catéchiste, accompagné d'un chrétien, arriva des premiers au tombeau, mais un incident étrange vint éprouver le courage des deux braves. Ils entendirent tout-à-coup, à quelque distance, un bruit si extraordinaire qu'ils frissonnèrent de tous leurs membres, et la tète faillit leur tourner.
*A. M.-E., vol., 549'-, p. 206.
mmmm
mmti^i^mfg^^m i ^^^i^^^mmmi^^m
LBS MARTYRS
« As-tu entendu, dit le chrétien à voix basse? — Oui, reprit le catéchiste, c'est le diable qui ne veut pas qu'on honore les saints qu'il a fait martyriser. » Là-dessus, arrivèrent les deux autres chrétiens, et on se mita l'œuvre. Après avoir détaché la grande pierre tumulaire, qui donnait entrée dans le tombeau, on découvrit le cercueil avec les précautions nécessaires recommandées par l'hygiène ; mais, à l'admiration de tous, il n'y avait aucune odeur désagréable, ce qui donna encore plus de courage aux chrétiens. Le corps fut enlevé en entier avec des lambeaux d'habits de soie encore bien conservés. Puis on sépara les bras et les jambes et, après s'être divisé le précieux fardeau, ils replacèrent soigneusement la pierre tumulaire et repartirent.
J'étais resté de garde devant la maison ofi ils devaient revenir et, peu après minuit, ils arrivèrent calmes et silencieux. « Grâces soient rendues à Dieu et à Marie Reine des martyrs ! dit mon catéchiste d'une voix toute émue, pas d'obstacles, pas d'accidents, personne ne nous a vus. » « Voici la tête de mon père ^ dit le fils du martyr, en tombant à genoux. Ah ! si je pouvais faire une aussi sainte mort ! mais mes péchés sont trop grands ! — Espère en l'intercession de ton père, lui dis-je, il priera bien pour toi aujourd'hui... »
Le corps de Jérôme Lou était enseveli dans son tombeau de famille depuis près de deux ans ; martyrisé le 28 janvier 1858 et exhumé le l'"^ janvier 1860. Les bras et les jambes n'avaient plus de chair, mais le buste était encore recouvert d'une peau noirâtre et desséchée comme une membrane de parchemin.
Après avoir tout exposé sur ma table et reconnu que rien n'y manquait, on se mit à genoux pour remercier Dieu et prier le martyr de nous seconder dans la seconde expédition qu'il nous fallait tenter encore.
* Au sujet de cette parole du fils de Jérôme Lou, on a fait l'observation suivante: « .Dans la relation du martyre, M. Lions dit : <( Assez longtemps après l'exécution, M. Mihières, alors chargé de ces parages, parvint à faire enlever les trois tètes des martyrs toujours suspendues en public. On les cacha soigneusement dans une grotte de la montagne, d'où elles furent retirées l'année suivante pour être réunies aux restes des trois martyrs, lorsque M. MuUer, secondé par son fidèle ministre Joseph Tchang, actuellement martyr, en eut effectué heureusement l'exhumation et la translation à la capitale. » {A. M.-E.,vo\. 549'i, p. 781).
« D'après ces paroles il semble que les trois têtes des martyrs étaient encore ensemble dans la grotte où elles avaient d'abord été déposées ; tandis que, selon le récit de M. Muller, on peut penser que la tète de Jérôme Lou était réunie à son corps dans le cercueil. A cette objection faite du vivant de M. Muller, celui-ci a répondu : (c Voici comment expliquer cette circonstance et cette divergence entre le récit de M. Lions et le mien : Quand le calme fut un peu rétabli à Mao-keou, les parents de Jérôme Lou, lui ayant fait bâtir un tombeau, allèrent chercher sa tète cachée dans la montagne et la réunirent au corps lors de l'inhumation. Les deux autres martyrs n'ayant pas à Mao-keou de parents qui puissent leur élever un tombeau, deux chrétiens dévoués avaient à la hâte enseveli les deux corps dans une fosse commune (marquant la séparation des corps par une large planche posée en travers) et cette fosse ne fut ouverte qu'à l'époque de la translation. Leurs tètes, qui étaient demeurées cachées dans la montagne, furent apportées la veille de l'exhumation des corps. » [A. M.-E., vol. 549'^, p. -22).
iêsypiipi^^ ...i,.4,^^pi^|!pijij,4.iii^ijji^^ ,. ; . I j..
DE MAO-KEOU
Enlèvement des corps de Laurent Ouang et d'Agathe Lin. Après un peu de repos, on partit pour exhumer les deux autres saints corps, ceux de Laurent Ouang et d'Agathe Lin.
La difficulté était grande ; il fallait piocher la terre, et les maisons étaient assez proches pour qu'au milieu du silence de la nuit on pût entendre le bruit. Le travail se fit donc rapidement ; il fallut payer d'audace ; mais Dieu seconda les chrétiens, car dans leurs cœurs ils le priaient ardemment. L'exhumation faite et lafosse bien fermée, ils se retirèrent non sans crainte d'être soupçonnés, le lendemain, par les païens dont quelques-uns avaient ouvert la porte de leur maison, proche du lieu de la sépulture. Mais les deux chrétiens qui faisaient la patrouille, et qui passaient à dessein près de nos travailleurs tout en frappant sur un morceau de bois très sonore, donnèrent le change aux païens qui rentrèrent chez eux\
L'expédition revint à quatre heures du matin. Après la reconnaissance des corps ou plutôt des ossements, on se réunit à genoux pour remercier Dieu et le prier d'achever une œuvre si bien commencée.
La translation des reliques n'était pas sans danger, surtout du côté des parents de Jérôme Lou, indigène de Mao-keou, l'oncle du martyr étant l'auteur et le chef de la persécution, sans compter les dangers pour le retour à travers un pays infesté de rebelles et de brigands. Les douanes des villes par où nous devions passer ne nous donnaient pas moins d'inquiétudes, songeant aux perquisitions dont nous pourrions être l'objet et aux conséquences qui en résulteraient. Les lois chinoises sont très sévères pour l'exhumation secrète des cadavres et celui qui en serait accusé, sans avoir rempli les formalités exigées par les lois, paierait de sa tète son coupable sacrilège, caries Chinois entourent leurs morts d'un culte superstitieux.
Après réflexion, je me décidai à attendre la nuit suivante pour laver les saints corps et partir le lendemain pour la capitale. La nuit tant désirée arriva : je me renfermai dans ma petite chambre, seul avec mon catéchiste Joseph ïchang, et, après avoir prié un instant, nous commençâmes notre travail avec un peu d'émotion. — « C'est singulier, dit Joseph, que je n'aie pas peur de voir ces trois tètes exposées sur la table, et puis de toucher et laver tous ces ossements, moi qui auparavant avais si grande frayeur à la seule vue d'un cadavre. Ce travail me cause une grande joie. Je sens bien que je touche des reliques de martyrs. »
Là-dessus, la conversation s'engagea sur les temps de la primitive Eglise, les persécutions, les catacombes, et mon Joseph ayant pris goût au martyre, m'interrompit subitement et d'un air animé et comme inspiré: « Père, dit-il, ah ! si je pouvais moi aussi être martyr ! — Doucement, Joseph, répondis-je en riant, tu es trop mauvais sujet pour devenir martyr. — C'est vrai, reprit-il en rougissant un peu, mais je connais au ciel des saints qui, avant d'être saints, ne valaient pas mieux que moi. J'espère donc que le bon Dieu me fera la grâce de pouvoir tout lui payer d'un seul coup — Dé-
* Pour que la terre nouvellement remuée n'éveillât pas les soupçons des païens, Joseph Tcliang, accompagné de quelques ouvriers, se rendit aux tombeaux dès le lendemain matin, comme pour les réparer ; puis, il se mit en habit de cérémonie, et brûla sur les tombeaux restaurés, mais vides, une grande quantité de pétards et de fusées, d'où les païens conclui-eut que les chrétiens honoraient leurs morts. [^A. M.-E., vol. 549 j. p. 491).
mfÊm^^^^
LES MARTYRS
cidément je vois bien que tu envies le martyre. Mais crois-tu qu'il y ait une différence entre honorer les reliques des martyrs, comme tu le fais maintenant, et supporter les supplices qu'ils ont endurés? —Ce qu'ils ont pu faire et supporter par la grâce de Dieu, ne le pourrais-je pas, moi aussi faire et supporter par la grâce de Dieu ? »
En rapprochant cette petite conversation du 2 janvier 1860 de ce qui arriva à mon cher catéchiste Joseph, le 29 juillet 1861, époque où Dieu, exauçant ses désirs, lui accorda à son tour la couronne et la palme du martyre, ne pourrais-je pas dire maintenant que les martyrs deMao-keou lui donnèrent alors quelque inspiration ou présage de l'avenir?
Translation des reliques. — Quand notre travail de la salle des martyrs fut achevé, nous enveloppâmes chaque corps séparément dans mes nappes d'autel et autres linges décents"^, et le lendemain, 3 janvier, nous reprîmes la route de la capitale, avec notre précieux fardeau porté par un chrétien de Mao-keou. et accompagnés par le fils du martyr Jérôme Lou, qui voulait honorer la mémoire de son père et suivre ses restes vénérés jusqu'au collège de la mission, proche duquel se trouve le Montmartre du Kouy-tcheou.
Effet de la 'protection des martyrs pendant le voyage. — Le premier jour de route fut signalé par un incident, qui nous parut tout-à-fait extraordinaire et un témoignage évident du pouvoir des trois martyrs auprès de Dieu ; Après avoir passé la ville de Lang-tai, gouvernée encore par ce même mandarin persécuteur, Tai Lou-tche, nous devions loger dans un marché nommé PO'kong, à une journée de Mao-keou. Arrivés à quelques ly de ce marché à la tombée de la nuit, nous vîmes accourir vers nous une foule de voyageurs, porteurs de sel et autres denrées, qui nous criaient d'arrêter : des brigands étaient en embuscade au détour de la montagne, nous attendant au passage. A peine étions nous arrêtés, que d'autres voyageurs rebroussant chemin accouraient en criant que les rebelles coupaient la route par derrière. Nous voilà pris entre deuxfeux, et pas moyen de sortir de cette gorge.
En voyant mon équipage, les voyageurs me prirent pour un petit mandarin revenant de la ville et s'adressèrent à mon catéchiste Joseph, pour me demander ce qu'il fallait faire. Celui-ci vint tout tremblant. « Ah ! Père nous avons eu tant de peine à transporter ces reliques jusqu'ici, et voilà que nous allons tout perdre, peut-être va-t-on nous tuer ! » Le cas était critique et le danger imminent. « Écoute, Joseph, repris-je, tu viens de faire ta philosophie, eh bien, voici un argument : Ceux-ci sont martyrs ou non ; s'ils sont des martyrs, ils peuvent se sauver eux-mêmes et nous aussi. Or, sans aucun doute, ils sont des martyrs ; donc ils se sauveront eux-mêmes et nous aussi. En avant, ajoutai-je ! »
L'argument lui parut si concluant qu'il se mit à pousser les autres voyageurs en avant, criant de toutes ses forces qu'il n'y avait rien à craindre et que les brigands nous céderaient le passage.
Parmi ces voyageurs, il y en eut une partie qui rebroussèrent chemin et une partie qui fit fortune avec nous. Bien leur en prit, car les brigands
1 Les ossements de Jérôme Lou et de Laurent Ouang furent enveloppés séparément d'une toile propre, que l'on roula dans du papier huilé, attachant le tout avec des roseaux et des cordes. Les ossements d'Agathe Lin furent enfermés dans une petite boîte de cuir. Les trois têtes furent placées dans une boîte oblongue en cuir. {A. M.-E., vol. 549^ p. 1691).
-'yH
^»^WS^Ç?ÇW!
^^.:l!îiiPPi|pppi|!^^
DE MAO-KEÔÙ
olo
qui nous coupaient la route par devant, escaladèrent une montagne voisine et, après nous avoir tournés, redescendirent derrière nous pour tomber sur les trop prudents voyageurs qui sétaient séparés de nous. Tous furent dépouillés, même de leurs habits, plusieurs blessés et quelques-uns .tués. Ceux qui échappèrent vinrent au milieu de la nuit troubler tout le marché du bruit de leur aventure.
Mon catéchiste vint aussitôt à moi disant :
« Donc ils sont des martyrs, de vrais martyrs ! » Il se souvenait de l'argument. Puis il alla se mettre à genoux devant les reliques, et recommander aux trois martyrs le reste du voyage '.
Après sept jours de route, le 10 janvier, nous arrivâmes heureusement à Lou-tchong-kouan (collège de la mission), et notre précieux dépôt fut reçu avec grande joie par M. Perny *, supérieur de la mission, et plusieurs autres confrères présents.
Ces trois saints corps furent ensuite déposés dans trois caisses séparées, et restèrent au collège jusqu'en juin 1861, où ils furent renfermés dans le caveau de Ms"" Albrand. ,^ ,,