‹ Histoire des moeurs et de l'instinct des animaux. Avec les distributions méthodiques et naturelles de toutes leurs classes. Cours fait a l'Athénée Royal de ParisChapitre 28 sur 50 · NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

NEUVIÈME LEÇON

iMWtWMVWMHt*

Suite des Mœurs naturelles des Oiseaux.

Quoique les oiseaux soient déjà plus éloignés de notre nature que les quadrupèdes , et quoique nous ayons vu leur cerveau moins parfait, par le défaut de corps calleux, de la voûte, de la cloison transparente, et par la disposition des six tubercules qui le composent; cependant ces animaux sont encore très-intelligens et très-industrieux, comme nous nous proposons d’en offrir des preuves. L’homme, qui possède le cerveau le mieux organisé, et qui se vante d’être le plus sage des animaux, est cependant le seul d’entr’eux qui soit exposé à devenir fou : les plus. illustres génies ont souvent manifesté quelque grain d’extravagance , et l’ont avoué eux-mêmes. 11 ne faut point chercher , dans l’antiquité, les Démocrite ou les Héraclite; on en a vu pareillement des exemples parmi les plus célèbres modernes, et le Tasse et Pascal, et une foule d’autres, en offriraient la preuve. Si les bêtes ne deviennent jamais folles , c’est quelles sont plus voisines de la sottise que de l’esprit; et il semblerait, par là, que les sots n’auraient pas même le triste privilège de devenir fous.

DES OISEAUX

Ces quadrupèdes , malgré la simplicité bornée de leur intelligence , qui ne leur permet point de sortir du droit chemin, sont susceptibles pourtant d’éprouver la rage et des vertiges qui troublent leur cerveau ; mais ces maladies ne sont point de la nature de la folie , qui est une exaltation extraordinaire et désordonnée des facultés intellectuelles trop vives, trop impétueuses. L’oiseau ne paraît nullement exposé à la rage comme les quadrupèdes, mais il est sujet aux vertiges, à l’épilepsiè et à des boutades. Comme il est naturellement ardent , emporté , il U’écoüte que le sentiment présent; il est peu capable de se plier, de déguiser son moral ; il semble que la franchise du caractère se décèle plus librement, plus fortement chez les individus qui obéissent toujours à leurs premières impressions, comme le volatile.

Aussi les oiseleurs ont surtout remarqué une' assez grande variété de caractères parmi les diverses espèces d’oiseaux. Tout le monde observe combien le paon est vain et présomptueux, combien le stupide dindon se rengorge sottement, le hibou est sauvage et taciturne, la pie curieuse, babillarde et voleuse; l’autruche, la bécasse, encore plus sottes que la buse; le pinson gai, le moineau pétulant et lascif, l’étourneau et le sansonnet étourdis, la linotte a la tête légère, l’oie est soupçonneuse et vigilante de nuit, le pigeon doux et amoureux, le héron triste et mélancolique, l’épervier rapace, les mouettes sont insatiables et criardes, etc. Parmi les perroquets, les merles, les geais, les cor-

DES OISEAUX.’ 2g5

beaux élevés et instruits , il y a même plusieurs nuances dans le naturel de chaque espèce, indépendantes de l’instruction qu’on leur a donnée.

Mais avant de pénétrer plus avant dans cette étude , il nous semble nécessaire de retracer sous vos yeux , Messieurs , les caractères distinctifs de9 principales familles de cette belle classe des oiseaux, afin de les reconnaître facilement. La première est celle des perroquets , dont le gros bec recourbé leur donne une physionomie toute particulière.

Nous avons comparé ces oiseaux aux singes. Les autres grimpeurs sont les pies , les grimpereaux , les huppes , les colibris , les martins-pêcheurs , qui ont deux doigts en devant et deux en arrière , un bec pointu en forme de coin , et qui rampent, pour ainsi dire, autour des troncs des arbres, afin d’y chercher des insectes.

Nous plaçons ensuite les hirondelles, les engoulevents , et d’autres espèces dont le vol est rapide et puissant , mais dont les pieds sont très-courts et très-petits : ce sont les analogues des quadrupèdes volans.

Une famille plus distincte est celle des oiseaux rapaces ou de proie , ayant des serres tranchantes et un bec crochu; tels sont les aigles, faucons , éperviers, milans, buses, etc. , les vautours, puis les chats-huants, ducs, chouettes , espèces nocturnes, tou 6 oiseaux analogues aux mammifères carnassiers. A la suite de cette famille, on doit ranger les demirapaces qui n’ont pas un bec crochu , mais cependant acéré et de petites griffes ou serres; tels sont

296 DES OISEAEX.

les pies-grièches, tyrans, guêpiers, mouchcrolles et 1

mésanges; puis vient la famille criarde et quêteuse 11

des corbeaux , corneilles , pies , mainates , et li

les calaos à gros bec ; ce sont les coraces, oiseaux (

comparables aussi aux menues races de quadrupè- k

des carnassiers. n

La nombreuse famille des oiseaux granivores à a

bec conique , comme une pince pour briser les ni

graines dont ils vivent, se compose des moineaux, Sl

pinsons , chardonnerets , serins , bouvreuils , gros- j

becs , linotes , puis d’autres races à bec plus fin , d

comme rouge-gorge, rossignol, fauvette, beefigue, f,,

bergeronette ; les oiseaux vivant de baies ou de M

fruits , comme les grives et merles , étourneaux , j

loriots , caciques , rolliers , les cotingas et tangaras ,

d’Amérique, etc., se composent d’une multitude d’espèces analogues entr’elles , mais se distinguent tantôt par un éclatant plumage , tantôt par un ramage mélodieux , tantôt par l’industrie merveilleuse de leurs nids. Tous ces oiseaux se perchent et manifestent plus d’intelligence que les tribus ,

qu’il nous reste à énumérer , et qui ne se perchent pas. J

La famille des gallinacés, composée de la poule, du faisan , du paon , de la pintade , du dindon , des perdrix et cailles , presque tous oiseaux de basse cour, vivant de graines , ayant un jabot et un gésier ou deux estomacs, ne volant qu’avec peine et pesanteur, aimant gratter la terre et se rouler dans la poussière, la plupart des mâles (excepté des espèces d’Amérique ) portant des ergots aux

DES OISE A CX. 297

jambes , sont tous fort reconnaissables. Voyez , surtout , comment la nature a passé , des familles d’oiseaux granivores , précédemment citées, à cette famille de gallinacés , par des rangs intermédiaires. Par exemple, l’alouette ressemble bien aux oisillons granivores ; toutefois elle vit déjà à terre et y fait son nid auprès des cailles et perdrix qui sont de vrais gallinacés. De même les pigeons; les colombes et bisets, dont plusieurs se perchent et vivent de fruits sauvages, à la* manière des merles et étourneaux , se rapprochent pourtant , sous d’autres rapports et en l’état domestique , des oiseaux de basse cour , ou des vrais gallinacés.

De plus, parmi ces gallinacés , on pourrait placer l’autruche, qui ne peut voler, qui a son gésier si musculeux et si robuste , et tous les attributs de cette famille d’oiseaux; mais de longues et fortes jambes indiquent déjà que l’autruche est comme l’intermédiaire des oiseaux gallinacés et des scolopaces ou échassiers.

En effet, les échassiers sont toutes les espèces à hautes jambes , comme les cigognes , les grues , les hérons , les bécasses, les courlis, les flammans, etc. , qui se promènent dans la fange des marécages et courent rapidement sur les rivages des eaux, mais ont des ailes courtes. Comme ces oiseaux sont haut montés, il leur faut pareillement un long col qui puisse descendre jusqu’à terre ; niais si la tète eût été grosse comme celle de la chouette ou d’autres oiseaux à col court, l’animal n’eût pas pu eu supporter aisément le poids; de là

298 DES OISEAUX

vient que les scolopaces ou échassiers ont une petite tête ou peu de cervelle et d’intelligence , témoins la bécasse et le butor, tandis que la chouette dédiée à Minerve , et que les perroquets à grosse tête et à col court sont plus intelligens. Nous voyons de même que les personnes à col court montrent , en général , plus de vivacité d’esprit que celles dont le col est plus long. Chez les premières le sang se portant abondamment au cerveau les menace d’apoplexie.

La même nuance remarquée des gallinacés aux scolopaces, se retrouve aussi de ceux-ci aux oiseaux palmipèdes ; car il y a des scolopaces ou échassiers dont les doigts sont déjà garnis de membranes intermédiaires comme chez les vrais palmipèdes, témoins les poules-d’eau et les flammans ou phénicoptères. Les vrais palmipèdes ont des pâtes assez courtes , placées en arrière , ce qui donne à l’oiseau une démarche boiteuse à terre ; leur corps est applati, pour mieux flotter et s’asseoir sur l’eau; leurs pieds garnis de peaux qui s’élargissent en éventail, sont d’excellentes rames pour nager. Ces oiseaux sont les oies et canards, les plongeons, les grèbes et harles , les cormorans, les goélands et mouettes, enfin tous les oiseaux de mer qui nagent si bien et volent mal, parce qu’ils n’ontplus que des moignons d’ailes, comme les pinguins, les guillemots , etc. On dirait qu’en faisant trop continuellement usage de leurs pieds, les ailes ont cessé de prendre le développement et l’accroissement ordinaires.

DES OISEAUX. 1299

Un Naturaliste célèbre de nos jours considérant ces différences, a cru pouvoir expliquer par l’effet des habitudes, la conformation de ces animaux. Il soutient, par exemple, que des oiseaux s’étant trouvés placés dans l’origine des choses , près des eaux , et forcés d’y chercher leur pâture, se seront hazardés d’abord à nager; les efforts qu’ils auront faits avec leurs pieds auront façonné ceux-ci en rames, et à force de plonger la tête pour chercher des herbages au fond de l’eau, ils auront allongé leur col; enfin pour mieux fouiller le limon et y barboter à l’aise , il aura été nécessaire que l’oiseau applatit son bec, et voilà comment s’expliquera la conformation du cygne ou du canard. D’après ce principe, ce savant Naturaliste a dû établir que la volonté d’un animal quelconque , déterminée par les circonstances qui l’environnent, suffit avec la durée des siècles , pour imprimer quelque conformation que ce soit à chacun de ces êtres animés.

Discutons un instant ce système ingénieux admis par quelques Naturalistes. Tenons -nous-ert aux oiseaux. Quelle circonstance probable peut obliger nécessairement un animal à voler dans les airs? Je l’ignore, mais consentons à l’admettre. Voilà donc un être qui s’efforce d’élancer ses bras ou ses pâtes de devant en l’air, de les étendre en ailes pour s’y soutenir, qui aura rempli d’air sa poitrine par de grandes inspirations pour s'alléger , qui sentant combien la gestation de ses petits dans sa grossesse l’appesantirait , aura prudemment imaginé de pondre ses œufs. Mais ce n’est pas

tout que de vouloir absolument voler, et s’y essayer de père en fils avec obstination pendant des siècles ; il faut que toute la structure des organes s’arrange pour cet effet; il faut inventer des, plumes , il faut s’en couvrir ; il faut que tout se modifie intérieurement comme extérieurement , et que la volonté, que l’intelligence d’un moineau façonne ses muscles, ses os, ses nerfs d’une certaine manière, parce qu’il lui aura plu de préférer un genre de vie autre que celui de l’hirondelle; ainsi, dansleprincipe tel animal aura préféré la condition detre, celui-ci poisson, celui-là insecte, l’un léz.ard, l’autre bœuf, l’autre homme, selon les circonstances où il se sera trouvé et selon le temps que sa race aura mis à s’organiser de son mieux; ensuite la nature s’y sera pliée. Que d’improbabilités en ce système !

Voyons combien il est plus naturel, au, contraire, de trouver la source des habitudes dans la confor-

mation primitive des animaux ordonnée par une suprême intelligence. Que l’on prenne cent œufs d’oiseaux différens , qu’on les fasse éclore , sans leurs mères, dans çes fours où les Égyptiens font naître des poulets par milliers ; fours que notre lléaumur nous a enseignés à imiter. Aussitôt qu’ils seront nés , chacun de ces oiseaux recherchera sa pâture propre et suivra son goût inné , son genre de vie. Le petit canneton ira se plonger dans la mare d’eau voisine, le poussin grattera le sol, pour y déterrer des graines , l’aiglon manifestera déjà fièrement son instinct féroce, le jeune hibou se cachera à l’aspect de la lumière, le petit perroquet

DES OISEAUX

ÔOI

s’efforcera de grimper en s’aidant de son bec crochu ; chacun demandera l’aliment qui lui est nécessaire. C’est donc la nature qui détermine ces animaux , et non pas eux qui la créent ; à peine si nos longs soins peuvent la modifier légèrement ; elle reprend toujours son instinct avec force, elle revendique ses droits au fond du cœur; elle retentit à haute voix dans les consciences, non-seulement chez l’homme, mais chez tout animal que l’on contrarie, que l’on opprime, ou dont on veut forcer les mœurs et courber violemment la direction natale.

Nous avons dit que l’étendue de la respiration , dans la classe des oiseaux, était l’action principale de leur économie , et qu’elle semblait communiquer à toutes les autres son branle et son activité ; que la chaleur vitale , l’ardeur amoureuse, la rapidité des mouvemens tenaient à l’énergie de cette fonction. 11 en résulte encore d’autres dispositions remarquables et innées parmi ces animaux.

Considérez, Messieurs, combien cette grande respiration leur donne d’aptitude, de facilité pour le chant, accroît l’étendue de leur voix, surtoutà l’époque de leurs amours. Tout le monde sait que la voix de l’homme et de la femme acquiert du timbre et de la force au temps de la puberté, et qu’elle se casse lorsque la puissance généra tive se perd avec l’âge. De même les quadrupèdes prennent , dans la saison de leurs ardeurs , un ton de voix sonore et quelquefois effrayant. Le chant , parmi les oiseaux, n’est que l’expression de l’amour; car après l’époque de la ponte, ils se taisent dans les boea-

ges, presque tous. Le rossignol, qui déployait tous les charmes de sa voix mélodieuse , n’a plus, après ses amours, qu’un vilain cri semblable au sifflement d’un reptile. Les oiseaux en cage ne chantent jamais plus fort que lorsqu’ils sont privés de leurs jouissances, et l’on en a vu de si transportés à l’aspect d’une femelle dont ils ne pouvaient approcher, qu’ils chantaient avec une sorte de fureur, et jusqu’à tomber en épilepsie ; aussi les nourritures échauffantes sont très-propres à exciter le chant de ces animaux. Au contraire , les chapons et d’autres espèces mutilées n’ont plus de chant, parce qu’elles n’ont plus d’amour , et partant plus de joie. Les femelles ont aussi la voix bien plus faible ou plus délicate que les mâles; leur larynx n’acquiert point autant de développement ; elles sont même la plupart presque muettes , ou n’ont que ces accens primitifs , cette sorte de langage naturel bien différent du ramage amoureux des mâles.

11 résulte de cette multiplication des voix et des sons , que les oiseaux forment plus de liaisons sociales entr’eux que les autres animaux; qu’ils ont plus de rapports entre leurs sexes , et qu’il s’établit un vrai langage de la mère à ses petits. L’hirondelle gazouillant dans son nid , semble converser avec sa couvée ; les jeunes poussins entendent les différens piaulemens de leur mère , soit pour se mettre à couvert sous ses ailes , soit pour accourir à la pâtée, soit pour se cacher à la vue du milan. Les divers accens de douleur, de joie, de surprise, de frayeur, etc. , se comprennent chez toutes les

DES OISEAUX. 5o5

espèces d’animaux qui peuvent, à l’aide de poumons , exhaler cette sorte de langage et s’entrecommuniquer leurs affections, avec d’autres gestes ou signes corporels.

Indépendamment de ce langage primitif, il en est un d’acquisition , résultat des relations sociales, et surtout des rapports des sexes entr’eux : puisque l’amour est le principe de toute réunion naturelle, un être qui suffirait seul à ses besoins, n’emploierait que quelques accens ou signes ; aussi les oiseaux solitaires, tels que ceux de proie, n’ont point de ramage, mais seulement quelques cris sauvages. Le chien, en quittant la domesticité, perd l’aboiement. L’homme enrichit et perfectionne son langage, d’autant plus que la société des sexes est plus rapprochée et plus intime. Les peuples chez lesquels règne le plus de galanterie et d’amour, sont les plus causeurs et aussi les plus policés, comme les anciens Grecs; de là vient que les Européens, cher, lesquels les femmes ont des droits égaux à ceux des hommes dans le commerce de la vie, sont plus civilisés que les Asiatiques, qui renferment celles-ci, et qui vivent taciturnes entr’eux. Les femmes deviennent peut-être, par leiangage même, l’une des principales causes du perfectionnement des sociétés modernes. Les oiseaux les plus sociables ont aussi un langage plus étendu que les autres espèces. L’on s’est assuré que les rossignols de certains pays chantaient différemment que ceux d’autres contrées; comme si ces nations aériennes avaient chacune leur idiôme ou leur dialecte pac-

DES OISEAUX

ÔO4

ticulief; nous tenons d’un savant ornithologiste, psi

M. Vieillot, que des rossignols chantent moins *$

bien d’eux seuls lorsqu’ils ne sont pas enseignés te

par leurs païens. Les oiseaux polygames , tels que »

les ' gallinacés , n’ont jamais dans le chant cette «J

flexibilité de tons, ces modulations touchantes, k

propres à attendrir leur femelle , comme les oi- fc.

seaux monogames. Le coq , sultan impérieux en f,

son sérail, s’exprithant avec arrogance, force les ^

femelles à se soumettre à ses volontés; sa voix x

altière est celle du despote qui commande ; tandis n,

qu’un tariu, un chardonneret , aimables trouba- j.

dours de nos bois, captivent, par de tendres ro- î(,

mances, le cœur de leurs douces amies, et ne veulent rien devoir qu’à l’amour. Il en est chea ,

les oiseaux comme dans l’espèce humaine : lorsque ,

les femelles sont plus nombreuses ou plus faciles, ^

les mâles, despotes et jaloux, se font valoir par ,

leur rareté même; si les femelles sont rares à leur

tour, ou, ce qui revient au même, si elles. sont plus . sévères et plus réservées , elles obtiennent l’empire v et les mâles se rendent leurs esclaves.

Et quels charmes .n’a pas cette voix tantôt brillante et sonore, tantôt douce et flûtée, si expressive, si mélodieuse pendant le silence d’une belle soirée, lorsque les yeuts et les murmures s’appai- j

sent, comme pour écouter les concerts de ces musiciens de la nature! Déjà l’orchestre prélude par quelques essais ; tout-à-coup s’avance le rossignol, jeune Orphée du printemps. 11 commence l’hymne céleste que lui apprit le Grand-Ètrc , lorsqu’il fit *• 55

DES OISEAUX. 3o3.

palpiter la première fois son sein du feu de la vie; ses rivaux répètent en cadence le refrain immortel des louanges de la nature; ils sont accompagnés des accens plaintifs de la fauvette, et des soupirs mélancoliques de la fresaie, qui s’exhalent par instans du sommet d’un vieux chêne. Les oiseaux sous la feuillée, saluent en chœur cette immense puissance qui leur donna letre; et lorsque le soleil radieux resplendit au matin dans l’Orient, chacune de ces créatures célèbre le père du jour par de délicieuses harmonies. La veuve au plumage en deuil sur les bords du Sénégal, le bengali écarlate sous les ombrages des fleurs de l’Inde , le merle à cent langues parmi les forêts américaines , élèvent chaque jour aux cieux , sur ces terres fécondes , l’hommage de leur reconnaissance , et l’expression de leur amoureux délire, tandis que l’écho redit sans se lasser de si douces chansons. Oh! qui nous transportera sur ces rives fortunées , pour entendre ces ravissans concerts , au milieu des bocages embaumés, et des solitudes remplies de charmes secrets et de grandes pensées ! Que mon oreille n’a-t-elle été frappée de ces accens! Je vous redirais, en un langage bien autre que ces paroles vulgaires , les sentimens délicieux qu’ils auraient fait naître dans mon âme.

Jamais aussi la nature ne se montra plus prodigue de moyens que dans la fabrication des gosiers harmonieux de ces oiseaux chanteurs. Leur trachée-artère, formée d’anneaux tous cartilagineux, retentissans, représente un cor pourvu d’une anche à sa région inférieure , vers la bifurcation des bron- Tome I. 20

DES OISEAUX

ches près des poumons , de sorte que toute la partie supérieure ou la longueur du col sert comme d’un pçrte-voix. Il y a même vers la glotte des sortes ’ de tambours’osseux , où la voix vient retentir avec plus d’éclat chez plusieurs mâles. Cet appareil musical augmente prodigieusement la force de la voix; un merle se fait entendre plus loin qu’un homme; et lorsqu’une cigogne jette sa clangueur sonore du haut des airs, elle remplit une sphère- d’environ une lieue d’étendue en tous sens. Cependant l’affreux braiement de l’âne, et même le rauque rugissement du lion, de l’ouarine, quoique d’animaux plus puissans , et quoiqua terre (par conséquent ne remplissant qu’une demi-sphère de leur voix, qui est réfléchie encore par le sol) ; ces cris, dis-jç, sont peut-être moins retentissans que ceux du paon, du canard , de l’oie , ou que le croassement d’un corbeau. Les oiseaux de mer jettent surtout une voix extrêmement résonnante; ayant besoin de s’appeler de fort loin entr’eux, au milieu des mugissemens des tempêtes, la nature a donné une grande extension à leurs clameurs, tandis que les marins sont obligés de héler avec un long porte-voix.

Les perroquets, les pies, les geais * les corneilles, les sansonnets , et bien d’autres espèces , pourvus d’une langue charnue, analogue à celle de l’homme, et d’un bec assez large, peuvent articuler quelques mots, exprimer le matériel , pour ainsi dire, de la parole , mais sans en comprendre la valeur , sans même distinguer les idiômes du langage humain. Jasant à tout propos, ils n’appliquent bien que par

DES OISEAUX. 307

hasard les expressions qu’ils apprennent à prononcer. Les idées des animaux n’étant guère que des impressions physiques, n’ayant même aucun rapport avec les pensées abstraites des hommes , il ne s’établit, en effet, aucun commerce d’intelligence pure entr’eux et nous , mais seulement une relation d’affections corporelles. Nous avons beau parler à un perroquet, il nous écoute, et il répète nos mots sans nous comprendre, à moins que nous n’ajoûtions un geste expressif, un signe caractéristique, un accent naturel qui détermine le sens de nos paroles. C’est le ton, c’est l’action que l’oiseau , comme le chien ou le singe , peuvent concevoir ; mais la voix articulée n’est , par elle-même, qu’un vain bruit qui frappe mécaniquement leur oreille. L’animal étudie donc nos mouvemens corporels, la pantomime de nos passions. 11 ne se fie point à la voix doucereuse qui l’appelle quand il voit le couteau prêt à l’égorger; il ne connaît que le matériel et non l’idée intellectuelle ; aussi le perroquet ne transporte nullement cet art de la parole que nous lui enseignons dans sa propre espèce; il ne le transmet point à ses petits , et s’en tient avec eux au langage des signes et des cris. Tout ce qui vient de l’extérieur n’entre jamais dans la race propre de l’animal; cette modification étrangère disparaît avec l’individu, ou s’efface d’elle-même.

Toutefois, les oiseaux chanteurs et parleurs appartiennent aux familles de ces animaux les plus intelligentes , les mieux organisées. Leur aptitude à s’instruire, prouve une sorte de flexibilité, d’ana-

DES OISE A EX

logie de sensibilité avec nous ; ils montrent plus d’attachement , ils se familiarisent davantage parle moyen de leurs qualités aimables, par je ne sais quelle délicatesse de naturel, tandis que les gallinacés , les scolopaces ou échassiers , les palmipèdes , en général, paraissent plus brutes, plus indociles ; leur caractère semble revêche; ce sont des parasites intéressés , de grossiers commensauxpour l’homme plutôt que des hôtes fidèles , des amis tels que le serin , la fauvette , etc. , et tous ces petits musiciens de chambre. Aussi l’homme ne nourrit la poule , le canard , que comme des bêtes qu’il immoleau premier besoin ; mais il choie ces agréables volatiles qui le charment de leur ramage mélodieux ou l’amusent parleur caquet ; partageant avec eux sa demeure , il leur distribue l’aliment de sa main , au-lieu que les autres , relégués dans les étables , confinés dans des basses-cours , ne servent qu’à la nourriture de leur maître.

Cependant ces espèces brutes déploient aussi leur sentiment , leur industrie dans leurs amours. Mais l’amour étant la grande occupation des oiseaux , je sollicite votre attention , Messieurs , sur un sujet aussi important de leur histoire.

En effet, cette grande , respiration , cette ardeur de tempérament que nous avons observées dans l’oiseau , le rendent plus impétueux en amour que tous les autres animaux, plus capable d’en multiplier souvent les témoignages ; ces qualités influent sur son chant , son plumage , sur la production de ses armes , de ses défenses , enfin sur

t>ES OISEAUX»

toute son organisation, comme sur son intelligence.

Tous les oiseaux mâles sont couverts d’un plumage plus éclatant que leurs femelles , de même qu’ils jouissent plus qu’elles de la faculté de chanter. Voyez auprès de sa femelle brune ou cendrée , et sans queue , le paon au col d’azur et de saphir , couronné d’une aigrette d’or et d’émeraude , couvert sur le dos d’un manteau richement brodé , et épanouissant au soleil cette queue aux cent yeux sur de longues plumes ondoyantes , diaprées et resplendissant du feu de toutes les pierreries de l’Orient. Cependant sa modeste compagne plaît sans-doute par sa modestie même à ce vaniteux animal. Les jeunes oiseaux n’ont d’abord qu’un plumage terne ou obscur, comme celui des femelles ; mais lorsque les mâles deviennent pubères et amoureux , ils se

revêtent avec luxe de couleurs éclatantes ; ils- se

parent de ces habits de noces et de fêtes, que leur a distribués la nature dans toute sa munificence, pour charmer les yeux de leur femelle. Mais quand la saison des amours est passée, le paon perd sa queue, le combattant de mer sa collerette bigarrée , plusieurs faisans et pintades muent leur beau plumage ; leurs crêtes , leurs caroncules se décolorent sur leur tête ; ces oiseaux paraissent dégradés, tristes et comme déshonorés après ces beaux jours. Et ces cliarmans colibris eux -mêmes déposent à regret leur plumage d’or, le feu des rubis, des saphirs , des améthystes et des émeraudes dont ils étincelaient dans les airs et parmi les fleurs où ils voltigaient sans se poser ; mais le printemps reviendra , rame-

DES OISEAUX

5lO

nant et les amours, et la beauté, et ses plaisirs.

La nature à cet égard , équitable dans ses libéralités,'n’a point été injuste pour les espèces qu’elle a privées de ce fastueux éclat. Sans doute, le rossignol, la fauvette et bien d’autres pourraient se plaindre de leurs nuances communes , terreuses , cendrées , d’un vêtement plus que modeste ou parcimonieux , auprès de tant de brillans petits-maîtres de l’empire des oiseaux ; mais les premiers n’en sontils pas noblement dédommagés par le don de l’éloquence , par le talent aussi merveilleux qu’il est enchanteur, d’exprimer leurs amours , de soupirer tendrement leurs peines , de remplir les bocages d’accens vrais etpassionnés ?Qu’ils laissent à d’autres ces brillans habits , trop souvent la parure de l’orgueil et de la sottise ; le paon , le faisan doré , la sarcelle de la Chine , tous ces riches Mondors des oiseaux vengeront assez ces Orphées et ces Amphions , en n’ouvrant le bec que pour lâcher des cris insupportables ou ridicules ; et quand le cours des années aura fait tomber tout cet opulent appareil , aura dissipé cet éblouissant prestige , le paon honteux , la sarcelle confuse , iront cacher leur ineptie déplumée sous quelque buisson , tandis que le musicien modeste sera nourri dans les appartemens des rois de la terre.

Au retour du printemps , lorsqu’un doux soleil fait épanouir les germes et les premières fleurs , l’oiseau commence à chanter ses plaisirs. Assis sous la ramée de la forêt , il exhale , dès le lever de l’aurore , sa plainte est ses soupirs amoureux. Tantôt

DES 0ISEABX. 5l i

appelant sa 1 ien-aimée au fond des forêts , il lui peint ses désirs , sa vive ardeur ; tantôt frappant les airs de chants d’allégresse et de triomphe , il défie ses rivaux au combat. On le voit ardent à suivre sa conquête , lui prodiguer ses soins , la soulager , la nourrir, la défendre, charmer ses peines maternelles par de douces romances : peut-être racontet-il à son épouse , à ses enfans , l’histoire de ses pères , les aventures de sa vie ; peut-être l’oiseau * voyageur enseigne-t-il ses migrations futures à ses petits , leur décrit-il le passage des mers , les lieux de repos , les nouveaux climats qu’ils doivent parcourir ensemble un jour ; et si les oiseaux ne raisonnent pas à notre manière, qui sait tout ce qu’ils peuvent se dire dans ces entretiens , parmi ces, bruyantes assemblées qu’ils tiennent sous le feuillage des bois? Qui peut deviner tout ce qui se passe dans ces mystérieux asiles , les intrigues d’amour , les liaisons secrcttes , la police, les lois, les mœurs de cette république aérienne et nomade qui peuple les vastes champs de l’atmosphère ?

Les mâles polygames , comme ceux des gallinacés , des scolopaces , des palmipèdes , sont moins attachés à leurs femelles que les monogames ; car plus l’affection est partagée , moins elle est vive et durable. Aussi, dès l’époque de la ponte, ces petits sultans abandonnent à leurs nombreuses femelles tout le soin de la couvée , de la nourriture des petits ; on voit même quelques mâles ardens * casser , disperser les œufs pour forcer une timide odalisque de leur sérail à se livrer à de nouvelles amours.

DES OISEAUX

On sait que les oiseaux peuvent recommencer leur ponte , quoique moins abondante que la première , lorsque celle-ci a été détruite et que la saison n’est pas trop avancée. Ces mâles polygames sont des tyrans jaloux; ils usent de la force, et contraignent leurs femelles dont ils prétendent être les uniques possesseurs. S’il survient un concurrent, voilà la guerre allumée ; les coqs , les cailles et perdrix , les paons de mer , et en général tous les gallinacés et la plupart des scolopaees mâles, sont hardis, colères, toujours prêts au combat ; c’est aussi pourquoi la nature leur donna des armes , tels que des ergots aux uns , des casques à d’autres , ou des aiguillons aux ailes , outre le bec et les ongles. L’ardent gallinacé a la voix éclatante : hérissant ses plumes , redressant sa crête , entrouvrant ses ailes , il lève fièrement la tète , mesure d’un regard son adversaire , le défie sur l’arène, le frappe à coups redoublés de son bec , de ses ergots pointus , jusqu’à ce qu’il l’ait réduit à une fuite honteuse. Quelquefois meme , insolent dans sa victoire , il le traite en efféminé , le soumet à une cruelle ignominie , et vient en triomphe dans son harem , y satisfaire ses immenses désirs ou châtier des épouses infidèles à ses lois. Malheur au vaincu! ses femmes, témoins de sa disgrâce , insultent à sa misère , et témoignent par leurs dédains , que par toute la terre , ce sexe est toujours du parti de la valeur , de la force et de la victoire , pour maintenir la noblesse des espèces.

Les oiseaux monogames, se contentantà-peu-près d’une femelle, et trouvant ainsi plus à s’apparier, se

DES OISEAUX

battent plus rarement. Ils s’attachent aussi davantage à leur compagne ; ils concentrent leur affection en elle seule, l’aident à construire son nid, la soulagent souvent à leur tour des soins de l’incubation , la réjouissent de leurs chants , lui apportent de la nourriture, dégorgent à leurs petits la pâtée, enfin contractent une union plus intime , forment une famille où les agrémens , les fatigues , les peines sont mis en commun et également partagés : douce alliance, où des époux fidèles n’ont qu’un même sentiment, qu’un même cœur, et où l’amour allège tous les maux ! Tels sont les tourterelles, les ramiers et pigeons, les perroquets, les pies , les petits oiseaux chanteurs , etc. Parmi ceux-ci, les tendres caresses, les doux épanchcmcns d’amour sont même précédés de vives ^agaceries, de ces petits manèges de coquetterie et de pudeur dont les femelles assaisonnent leurs faveurs: mais les espèces polygames ne connaissent point ces délicatesses d’amour , plus touchantes que la volupté même.

Chaque oiseau prépare son nid à sa manière. Les palmipèdes placent le leur, soit à terre, soit entre des joncs, et à la proximité des eaux; les oiseaux de rivage le déposent près des marais , caché entre des herbes touffues; les gallinacés , dans les champs et les friches; mais toutes ces races étant, en général, polygames, et peu industrieuses, la femelle, seule chargée d’une couvée nombreuse, se contente, au-lieu de nid, de quelque amas de paille ou de feuilles. L’autruche , le casoar aban-

3 1 4 DES OISEAÜX.

donnent même leurs œufs sur le sable nu, échauffé par le soleil. Le canard tadorne, les pinguins et manchots creusent une sorte de terrier pour y déposer leurs œufs ; les grèbes suspendent leur nid entre des joncs, à la surface de l’eau; les goélands, les cormorans construisent le leur dans les fentes des rochers ou sur des tertres ; le flammaixt ne pouvant s’accroupir , à cause de ses hautes jambes, est obligé de bâtir une sorte d’ile en terre glaise , au milieu de l’eau , et il se met comme à cheval dessus pour couver. Les cigognes placent leur nid sur le faîte des toits, et les hérons dans les hautes futaies.

Mais les espèces monogames construisent surtout des nids bien plus ingénieusement façonnés. Nos chardonnerets forment le leur en hémisphère , d’un tissu serré au-dehors , le garnissent d’une bourre douillette et chaude au-dedans , et le fixent avec art entre des branches ; le bouvreuil a soin surtout de ne pratiquer une ouverture au sien que du côté le moins exposé au vent ; la huppe , les pies, les roitelets cachent le leur dans des creux d’arbres; le loriot suspend son nid aux bifurcations des branches, et le recouvre comme un havresac ; l’hirondelle maçonne admirablement le sien aux angles des fenêtres , avec de la terre entrelacée de paille et de crin , le garnit de plumes au-dedans, et n’y laisse qu’une ouverture étroite sur le côté. Une petite mésange , le rémiz a l’art de tisser le duvet des chatons du saule, ou de la fleur du chardon , d’en fabriquer, avec ses pâtes et

DES OISEAUX

son bec, un feutre épais, une espèce de drap dont la trame est fortifiée par des filamens des plantes , et de lui donner la forme d’une poire creuse , ouattée à l’intérieur de ce duvet non ouvré. Sur le côté est pratiquée la porte , garnie d’un battant que l’animal ferme à volonté. Ce hamac est ensuite suspendu , par des fils de chanvre ou d’ortie , à une branche mobile et courbée au-dessus des eaux , de sorte qu’aucun animal terrestre, ennemi de cet oiseau, ne se hasarde à détruire sa famille. D’autres mésanges, comme la penduline; d’autres espèces, comme le gros bec , le guit-guit , mettent en œuvre tontes les ressources de l’architecture pour loger leurs petits; des carouges, oiseaux analogues à notre loriot, attachent un palanquin sous le large feuillage des bananiers, qui leur sert de parapluie ; d’autres construisent en commun des nids nombreux, divisés en cloisons ou chambres, pour loger plusieurs familles; et, afin de ne point se déranger mutuellement, ils tracent des corridors, des chemins détournés par lesquels chacun peut se rendre à sa couvée. Les caciques, analogues à nos merles, forment leur nid en manière de gourde qu’ils attachent comme de nombreuses girandoles , aux mêmes arbres. Les anis des savannes d’Amérique , pondent aussi dans de grands salons à compartimens, et couverts d’un toit de feuillage; les yapous pendent , comme des lampions , aux branches d’arbres, leurs nids, semblables à des alambics; ceux des baltimores imitent une bourse à deux ouvertures pour l’entrée et lu sortie. Des gros-becs de

DES OISEAUX

l’Inde disposent le leur en boyau tourné en spirale, comme un nautile, qu’ils attachent au bout des branches ; enfin , le petit couturier , espèce de fauvette d’Asie , a l’adresse de coudre à une feuille pendante , à l’extrémité d’un rameau , une autre feuille détachée de l’arbre; il forme ainsi une petite hotte dans laquelle il dépose sa tendre couvée. Je n’aurais jamais fini de vous raconter toutes ces merveilleuses industries, tant elles sont nombreuses et surprenantes chez les oiseaux.

Par quel instinct cette femelle timide et volage se fixe sur sa couvée , oublie le soin de se nourrir ? Toute entière au devoir sacré de la maternité , elle passe les jours, les semaines sans se rebuter; elle ne craint pas d’offrir généreusement sa vie aux mains des ravisseurs pour sauver sa famille. La perruche , la canne ne quittent point leurs œufs sans s’arracher des plumes du ventre pour les recouvrir. Une exception remarquable est celle du coucou, qui charge une espèce étrangère du soin de couver ses œufs ; le jeune coucou, fils dénaturé envers la mère qui l’adoptait, rejette du nid la famille qui l’a reçu, pour hériter seul de la sollicitude et de la tendresse de celle qui lui prodigue en vain ses bienfaits. Tel est le méchant sur la terre : il paye par le crime l’hospitalité qui le retirait de l’infortune ; il égorge l’homme généreux qui l’accueillait, et s’enrichit de ses dépouilles par le comble de la scélératesse et de l’ingratitude. Puissiez-vous n’avoir jamais à vous repentir de vos bienfaits envers de semblables monstres dans la société humaine !

DES OISEAEX. 3iy

Enfin, le petit oiseau va éclore; alors la nature ajoute avec prévoyance une protubérance osseuse à sonbec, afin qu’il puisse rayer et fendre sa coque pour en sortir. Mais comment vivra ce jeune être? La nature y a pourvu encore ; les femelles de gallinacés , par exemple , chargées seules d’une nombreuse progéniture , n’auraient pas pu suffire à donner la becquée à tous les poussins ; mais ceux-ci ont reçu un instinct qui leur fait d’abord chercher, distinguer leur nourriture. Les femelles des. oiseaux de proie, devant nourrir leurs petits de chair vivante , sont plus fortes , plus grandes d’un tiers que les mâles , afin qu’elles puissent suffire à ce travail par leur vigueur; d’ailleurs elles ne font guère au-delà de deux petits. La plupart des oiseaux leur dégorgent une pâtée à demi digérée, pour qu’elle ne fatigue pas leur jeune estomac. Par quel magnanime dévouement cette timide alouette s’offre en boitant au chasseur ou au chien , pour le détourner de sa nichée ! Et cette hirondelle qui traverse un édifice enflammé pour sauver sa couvée, ou périr avec elle! Et le pélican qui remplit de poissons le sac de peau <le son bec, les apporte à ses petits, mourant plutôt de faim que de se nourrir avant de les avoir repus! Voyez le petit oiseau-mouche, brillant comme un rubis , qui pose son nid dans une fleur; qui pond des œufs semblables à des pois. Comme il aspire le nectar sucré des fleurs pour l’apporter à ses jeunes enfans ! Cependant une hideuse araignée, trois fois plus grosse que lui, noire et poilue, vient étendre, avec ses grandes pâtes, un réseau

3 1 8 DES OISEAUX

sur la couvée ; elle écrase entre ses mâchoire? les têtes de ces innocens oiseaux ; alors la mère accourt furieuse, désespérée; elle livre au monstre un combat à mort ; mais en vain: sa famille est détruite , et cette mère infortunée exhale sa douleur près de son nid dévasté. Jamais la femme n’aconçude plus tendres sentimens pour son fils nouveau-né.

Ainsi tout aime dans la nature : ce vautour impitoyable, ce triste hibou , au fond de sa caverne, soignent, avec le cœur d’une mère, leur famille, sans la confier à des nourrices mercenaires; elles l’instruisent; elles en développent l’instinct. Le jeune cygne aime déjà essayerses petits membres sur le bord d’un étang; les père et mère , applaudissant à ses efforts, admirentcettenouvellegénération digne de leur succéder. Tant de merveilles nous font bien voir qu’il existe dans tous les êtres une céleste et sainte impulsion , qui veut la perpétuité et le maintien des espèces. Ehl qui ne reconnaîtrait ici l’ouvrage éclatant de la divinité créatrice !

Les oiseaux acquièrent plus tôt leur état parfait que les quadrupèdes ; ils sont plus précoces , peutêtre à cause de l'activité imprimée à leur constitution, et cependant ils vivent long-temps. Chaque espèce a été organisée pour un genre de nourriture, pour un climat, un lieu, une occupation propre dans ce grand empire de la nature , et sans pouvoir s’en écarter , sans chercher à sortir de sa condition natale. Les oiseaux de proie, semblables aux tyrans de la terre, privés d’amis, nichés seuls dans le creux d’un rocher, comme ces anciens barons au

DES OISEAUX. Oig

sein de leurs donjons, fondent tout-à-coup sur leur victime, l’emportent dans leur aire, la dépècent à leur gré , et s’enivrent de sang avec des cris d’une affreuse allégresse. Quelquefois des vautours, méditant une expédition lointaine , s’attroupent comme une horde de brigands, rassemblent leurs vassaux, convoquent le ban , s’avancent au pillage en corps d’armée; ils passèrent ainsi, dit-on, d’Afrique et d’Asie en Europe , après la bataille de Pbarsale , pour y dévorer les sanglans débris de l’ambition d’un usurpateur. Ainsi l’on voit en hiver un noir bataillon de corbeaux se disputer une charogne, en proclamant leur joie par de long croassemens. Les oiseaux nocturnes , volant sans bruit , frappent leur victime dans l’ombre, l’assassinent en traîtres; mais l’aigle généreux déclare , à la face du soleil , la guerre à ses ennemis , les combat avec audace , comme s’il dédaignait une victoire trop facile et obtenue de surprise.

Les petits oiseaux , délicats , aimables comme l’enfance, se rassemblent pour leurs jeux, paraissent ne vivre que pour s’aimer, célébrer, respirer le bon-r heur , se confier les plus douces jouissances. Les uns vivent de fruits comme les pythagoriciens ou les gymnosophistes de l’Inde ; ceux-là, imitateurs ou plutôt modèles des peuples ichthyophages et navigateurs, se nourrissent de la pêche sur les rives de l’Océan; d’autres, habiles chasseurs , atteignent les insectes dans les airs , au sein des bois, purgent la terre de cette incommode vermine qui ronge les fleurs et la verdure. L’autruche , rivale de

DES OISEÀTJX.

3ao

l’Arabe, établit sa demeure parmi les sables brûlans de l’Orient, défie à la course la légère gazelle , en présence des animaux du désert. Ailleurs , le merle solitaire , tel que l’antique Orphée , chante sa tristesse et ses amours; il semble redemander aux échos son Eurydice , tandis que l’effraie , ou l’oiseau de la mort, gémit comme l’hermite, dans ses vieilles tours en ruines , pendant la nuit.

Les oiseaux piscivores , tels que les lummes , les goélands, les albatrosses, les pinguins, sont d’une insatiable rapacité ; non contens de se gorger à toute heure de poissons et de coquillages, ils les revomissent quelquefois pour dévorer encore , comme l’empereur Vitellius , une nouvelle proie.

Harpies affamées , oiseaux impurs , horde dégoûtante , ils s’élancent en troupe sur tout ce qu’ils 1

trouvent , et salissent ce qu’ils ne peuvent emporter. On les voit , ardens au milieu des tempêtes , percer d’un regard avide le sein des eaux , fondre i

sur des baleines gigantesques , en dépecer la chair f

toute -vivante ; ils arrachent des lambeaux huileux du dos des veaux marins échoués ; ils élancent aux a

deux d’horribles clameurs qui se mêlent au fracas (

des vagues et aux éclats de la foudre. Ainsi , tandis t

que le matelot effrayé jette sa dernière ancre , les t

mouettes, déployant leurs ailes blanches, tour- t

billonnent dans les nuages noirs du ciel; elles semblent s’y jouer parmi l’orage, comme des feuilles enlevées par le souffle des vents à la fin de l’automne.

Cependant, Messieurs, plus nous avançons dans l’histoire des oiseaux, plus s’ouvre devant nous

DES OISEAUX

une carrière de merveilles presque inépuisables. Ainsi, j’aurais pu vous montrer un oiseau devenu berger , gardant les troupeaux et faisant la ronde; c’est le jacana d’Amérique, analogue à nos poules d’eau, rappelant de sa grande voix les brebis qui s’égarent, ou les ramenant au bercail à coups de bec et de ses ailes armées d’un aiguillon. M’aurais-je pas pu vous citer un oiseau ventriloque, l’agami , qui s’apprivoise et fait entendre un son rauque et profond dans son ventre ? Vous parleraije de cette grue, couronnée d’une belle aigrette, et nommée demoiselle de Numidie, qui gesticule, saute et danse naturellement; qui est comme l’actrice des oiseaux? Par quel étonnant mécanisme ce héron dressé sur une seule jambe, comme sur un piquet, y dort-il sans qu’il tombe ? C’est que la nature a établi un ressort à volonté pour empêcher la flexion de ses longues pâtes. Et cet oiseau frégate au vol puissant, ee labbe à longue queue, ne pouvant pêcher eux-mêmes, persécutent des mouettes, autres oiseaux voraces, leur font rendrç gorge, et saisissent à la chute le poisson que ceuxci rendent. Le cormoran va pêcher pour le Chinois qui l’élève, et qui lui place au col un anneau étroit, de peur qu’il n’avale sa proie. Combien l’ibis ne purge-t-il pas le limon , laissé par l’inondation du Mil, de grenouilles et d’impurs reptiles? Combien l’oiseau secrétaire ne détruit-il pas de serpens en Afrique, tandis que le pique-bœuf vient délivrer le dos des bestiaux des insectes qui les obsèdent ; que l’hirondelle salangane fabrique, avec des animaux Tomk I. ai

Page 1