‹ Histoire des moeurs et de l'instinct des animaux. Avec les distributions méthodiques et naturelles de toutes leurs classes. Cours fait a l'Athénée Royal de ParisChapitre 3 sur 50 · PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LEÇON

Sur les beautés de V Histoire naturelle . ■

Inexistence de l’espèce humaine sur la terre serait incompréhensible sans l’étude de l’Histoire naturelle. Cette vaste science, après nous avoir enseigné les moyens de satisfaire tous les besoins de la vie , contribue encore à tous les plaisirs qui embellissent son cours. Dès les premiers âges du monde , l’homme, jeté nu sur ce globe , et comme échappé d’un naufrage , en sortant du sein mater-; nel , réclama de toutes parts l’assistance de la nature. Il n’a point, comme les animaux 6âfcvages, cet instinct inné qui , plus assuré dans ses inspirations que ne l’est le raisonnement , dirige leurs mouvemens et veille à leur conservation. Son enfance est longue et chétive ; les nécessités de la Tome I. i

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vie l’empêchent d’exister seul et par lui-même , ou du-moins l’empêchent d’être heureux dans cet isolement. Il est roi dans la nature; mais ce roi sent le besoin de sujets et d’appuis sur son trône ; il lui est doux de parcourir l’immensité de son empire , de dénombrer ses peuples ou ses esclaves, de les classer, de reconnaître leurs bonnes qualités, pour rapprocher de lui les créatures les plus parfaites et les plus utiles ; et leurs défauts , pour écarter de sa demeure les êtres malfaisans , les productions dangereuses , ou pour exterminer les monstres qui troublent la paix et l’harmonie de cet Univers.

Représentons-nous ces temps antiques retracés par les poètes , sous le nom de l’âge d’or, et pendant lesquels l’homme vivait dans l’état de pure nature. Un éternel printemps , nous disent-ils , et de tièdes zéphyrs faisaient éclore les fleurs par toute la terre , étendaient d’immenses tapis de verdure dans les campagnes ; là le tigre et le loup paissaient l’herbe tendre auprès de l’agneau et de la gazelle, l’aigle et le vautour avec l’innocente colombe chantaient leurs amours sous les bocages; l’homme, placé dans cet heureux Éden , trouvait sous l’ombrage des palmiers des fruits délicieux, le repos , avec sa belle compagne , et le bonheur. Chaque matin , se levant plein de jeunesse et de vigueur avec l’aurore , il remerciait le Dieu de la nature de ses bienfaits , et voyait s’écouler dans la joie et le contentement des jours sereins et purs comme son âme. Jamais la mort ne venait attiister

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ce voluptueux séjour, où tous les êtres subsistaient dans l’indépendance, et partageaient sans querelle les productions d’une nature toujours libérale et toujours inépuisable.

Mais, Messieurs, ces peintures enchanteresses d’Ovide ou de Milton, quoiqu’affaiblies sous nos crayons, ne sont point en tout sens de vaines fictions du génie. Sans doute, si du milieu des glaces et de la rigueur de nos hivers , parmi les âpres rochers, les stériles campagnes couvertes de ronces ou d’herbages empoisonnés ; si parmi les marais impurs, où coassent dans la fange des reptiles hideux, où se traînent de venimeux serpens, nous voyons des scènes de carnage , des animaux dévorans et cruels, nous jugeons autrement de la nature. A-peine, dirons- nous alors, fournit- elle , d’elle seule, comme une avare marâtre, quelques racines ligneuses, quelques baies acerbes, quelques glands sauvages pour apaiser la faim. Il faut arracher aux animaux leurs toisons pour se défendre des frimats ; il faut s’armer de fer pour disputer aux ours des montagnes une sanglante proie; il faut déchirer avec la charrue le sein de la terre , pour y faire germer, à la sueur de son visage , des moissons que trop souvent les orages dispersent avant leur maturité : mille soins , mille inquiétudes lèvent la dime sur l’espgraace du laboureur. Combien il est tenté de maudire ces tristes lois de la destinée, qui n’apportent que le deuil dans sa chaumière , lorsque des insectes ou d’autres races parasites dévorent le reste des provisions échappées aux

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4 discours d’introdüctiok.

intempéries des saisons , ou que des maladie* le font lentement dépérir sur un lit de douleurs !

Cependant , pourquoi exagérer ces tableaux d’infortune , et accuser la nature de toutes nos peines , lorsqu’elle nous offre ou les moyens de nous y soustraire, ou ceux de réparer nos dommages? Elle n’a pas voulu que nous vécussions dans l'indolence et dans l’insouciance ; car nous cesserions de trouver le bonheur, si nous en jouissions nécessairement sans relâche. Elle ne nous a traités ni en marâtre inhumaine, ni avec cette excessive indulgence qui corrompt les âmes leS' plus innocentes. La mesure de ses biens surpasse toujours celle des maux , puisque le genre humain, malgré les atroces décliiremens, les guerres et les ruines qu’il ne doit qu’à ses propres fureurs , ne cesse pas de s’étendre et de se multiplier clans toutes les régions du globe.

Et c’est à l’Histoire naturelle qu’il faut reporter les avantages de la civilisation. Les premiers hommes , vivant dans les forêts ou près des rivages des mers, subsistaient pauvrement de la chasse ou de la pêche. Dans leur stupidité brutale , ils n’aspiraient qu’à assouvir les besoins du moment; et lorsqu’ils ne pouvaient pas nourrir leur famille pendant la mauvaise saison, ils écrasaient leurs enfans sous des pierres , comme le font encore les sauvages de la Nouvelle-Hollande. Mais lorsque, développant l’usage de l’intelligence que lui a départie son Créateur, l’homme jeta des regards étonnés , pour la première fois , sur l’Univers, qu’il

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réfléchit sur son rang et son empire, sur l’emploi qu’il pouvait faire de tous les ctres qui l’environnent , ses yeux se dessillèrent ; il connut qu’il n’était pas né pour végéter à la manière des brutes, mais 'pour leur commander, les assujétir et les vaincre. La terre parée de ses riches productions , entourée de cette voûte céleste , où brillent des astres suspendus comme des lampes éternelles pour éclairer tous les êtres , cet Univers, enfin, lui parut un temple sacré , où de toutes parts éclate la majesté de son Auteur. L’homme sentit alors qu’il était le premier anneau de cette grande chaîne des êtres qui s’élève depuis les entrailles du globe jusqu’aux premières marches du trône de l 'Éternel. Il se vit le ministre de la nature; il comprit qu’il lui était réservé d’établir la subordination et l’ordre parmi Les créatures. Bientôt la terre lui présenta le 'fer et les métaux, instrumens de force et de domination.. Les tribus des plantes lui offrirent tour-àtour d’abondantes nourritures, des vetemens, des abris et des demeures, aypcleurs bois, leurs écorces, leurs feuillages , leurs fruits. Les animaux reconnurent leur nouveau roi; le chien vint en caressant lui offrir son zèle , sa fidélité , son courage; le bœuf, ça constance et son travail ; le coursier, sa vitesse et son audace ; l’éléphant lui-même apprit à s’agenouiller devant son maître ; ceux qu’une fierté indomptable, ou l’appétit ardent de la chair rendaient indisciplinables, s’enfuirent de terreur à l’aspect de ce front auguste de l’homme, empreint de la noblesse de son origine.

6 discours d’introduction.

Que dis-jê ? ses armes ont su frapper jusque dans la nue l’aigle orgueilleux, et les gouffres mêmes de l’Océan n’ont pu soustraire à ses coups les plus fiers tyrans des mers. Imitant dans la fabrication de sa nacelle, la structure des oiseaux nageurs, le hardi nautonnier s’élance jusqu’aux mets hyperborées; il va, parmi les glaces, harponner l’immense baleine. En vain le monstre, étonné de tant d’audace, plonge et fuit; il porte le harpon fatal , et la trace de son sang lé décèle dans les ondes. Ce colosse expire enfin , et enrichit de nouveaux Argonautes de ses dépouilles gigantesques.

Que voyons-nous au milieu de nos cités, qui ne soit le résultat ou les produits de la nature ? Nos arts n’ont-ils pas emprunté aux rochers et aux minéraux ces colonnes de granit et d’albâtre, ces statues de marbre ou dé porphyre , ces chapiteaux de bronze, et ces métaux précieux qui dorent les lambris de nos palais? Ces meubles, ces tissus ne sont-ils pas d’heureuses conquêtes faites par l’industrie dans le champ de l’Histoire naturelle? L’opulent Européen porte des joyaux recueillis dans le sable de Golconde , ou arrachés aux mines du Potose par les descèndans infortunés dd Montézume et de Guatimozin;' il se revêt de brillans tissus préparés par uné chenille du màriër apportée de la Chine , et teint avec un gallînseete né en Amérique Sur le nopal ; il boit dans une porcelaine du Japon la décoction de la fève d’un arbre d’Arabie, adoucie avec le suc concret d’un roseau que pressurent des hommes noirs en un autre hémi-

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sphère ; il repose sur un duvet arraché aux eiders de la zone glaciale, ou s’assied sur l’acajou tiré des forêts du Brésil. Une plante malvacée de l’Inde remplace , pour lui , le lin et le chanvre de nos ancêtres , et les chèvres du Kerman lui donnent leurs poils soyeux pour ses schalls. J’entre dans nos vergers, et j’y rencontre d’autres bienfaits de l’Histoire naturelle. La pêche et le melon sortis de la Perse, l’abricot de l’Arménie , la grenade des champs de Carthage , la cerise de l’Asie mineure, le citron de la Médie et l’orange de la Chine; l’amandier de Thasos, la vigne de l’Archipel, sont devenus les compatriotes du pommier normand , du poirier et du prunier de nos climats. Les campagnes de Byzance nous ont envoyé leur tubéreuse , l’Orient ses renoncules et ses anémones. Conrad Gessner nous apporte la belle tulipe , Charles de l’Écluse le marronier d’Inde, Busbesque l’odorant lilas; une herbe fétide et narcotique, qui énivrait par sa fumée le sauvage américain, se cultive ou se transporte par toute la terre. Parlerai-je des animaux qui peuplent nos basses-cours , des oiseaux précieux du Phase, des soeurs plaintives de Méléagre venues de Numidie, du paon indien, 6Î fier du riche éclat de son plumage? Combien d’autres musiciens aimables des forêtsde l’Afrique ou de l’Asie viennent, avec les fleurs de ces contrées , nous réciter les amoureuses complaintes de leurs pays ? Mais à quoi bon s’étendre davantage sur l’utilité ou l’agrément des productions naturelles? Pouvons-nous faire usage de quelque chose qui ne vienne pas de la

nature? nous sommes nous-mêmes son ouvrage de prédilection ; que nous nous élevions jusqu’aux astres , ou que nous descendions jusqu’au centre de la terre, partout nous y rencontrons ses merveilles et sa magnificence.

Et , Messieurs , ne pensez pas que les grands spectacles que sa contemplation retrace à notre active curiosité aient seuls le droit de nous intéresser. II est beau, sans doute, de parcourir l’étendue des cieux, ou même de ces plaines mouvantes des mers , dès monts sourcilleux des Alpes , dont le front est couronné de glaces éternelles , où des volcans vomissent des matières enflammées, et ébranlent la terre de leurs secousses. Mais considérons combien la nature est admirable jusque dans ses plus frêles productions. Nulle part, peut-être, elle ne rassemble en un plus étroit espace de plus étonnantes merveilles que dans les petits animaux. Cet insecte que nous écrasons avec dédain , cette chenille hideuse en apparence, anatomisée par Lyonnet, nous montrera , avec ses trachées d’un éclat argentin, ses quatre mille quarante-un muscles ( ou presque huit fois plus que n’en a le rhinocéros et l'homme lui-mème ). Laissez vivre ce faible animal •> bientôt filant de la soie et s’enveloppant d’une coque, il se cachera dans ee tom- . beau,, pour y préparer, en secret, ses métamorphoses. Alors, au-lieu d’une chenille armée de dents dévorantes , sortira un brillant papillon pourvu d’une trompe mobile , et voltigeant sur les fleurs pour aspirer le doux nectar dont il se nourrit.

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Passons plus’ avant , Messieurs; armons notre œil d’un microscope, et voyons ce ciron presque imperceptible. Cet animal a des yeux avec toutes ses membranes et ses humeurs , pour apercevoir la lumière ; il a une trompe pour pomper les sucs qui l’alimentent, unestomacpour digérer, des intestins pour extraire le chyle nourricier , huit pattes avec des jointures, des muscles, des nerfs pour se mouvoir, des organes mâles ou femelles pour se reproduire, un instinct, des mœurs, une petite dose d’entendement pour se diriger da ns le cours de sa frêle vie.

Comment cette organisation , si délicate et si merveilleuse, serait-elle un effet du hasard? Si nous apercevions seulement au travers de notre peau les ressorts étonnans dont notre cofps est composé, nous tomberions dan al 'épouvante , craignant de nous briser au moindre de nos mouvemens. Tant de vaisseaux, de nerfs, de muscles, de tendons, de membranes, de fibres, de glandes, de viscères, d’os, de sang* et d’humeurs; tant de communications, de canaux, d’articulations, de poulies, de syphons, de ramifications , une mécanique aussi savante et aussi inconcevable nous ravirait en admiration. La plus petite mousse , comme le plus vaste chêne , le moucheron cômme l’éléphant, n’ont-ils pas des organes disposés avec un art, une prévoyance extraordinaires? Tout, dans le corps d’un animal, n’est-il pas organisé relativement à ses besoins, *ux fonctions qu’il doit remplir dans le système de l’Univers? La bouche, les dents, les yeux, les oreilles, l’estomac, les membres;

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tout n’est-il pas mesuré , formé pour un but ? Si le hasard eût construit les animaux et les plantes, comment eût-il disposé avec tant de précision toutes leurs parties? Eût-il établi les sexes pour la propagation des êtres , par le plus incompréhensible des mystères? Eût-il donné les désirs d’amour que l’on observe jusque dans les fleurs? L’amour, cette flamme de la vie, qui inspire à l’homme tant de sentimens généreux , embrâse aussi l’aigle dans les cieux , et les monstres de l’Océan au fond de leurs abîmes ; l’amour fait bramer la biche à l’ombre des forêts; il élève, pendant la nuit, la triste voix de la chevêche du creux des vieilles tours; il agite la couleuvre bleuâtre sous les bruyères : Amour, charme , concordance , harmonie de l’Univers ! par toi s’embellit l’air que tous les êtres respirent, l’onde qui mugit , la terre que nous foulons aux pieds ; c’est toi qui fais germer les plantes odorantes sur les collines , et sortir de doux concerts du silence des bois. A ton aspect les campagnes sourient de joie au printemps sous le soleil, et lorsque tu descends sur la terre, elle est soudain vivifiée.

Cependant cette nature modifie et détruit tout dans l’Univers; ces cités opulentes r ces arcs-detriomphe, monumens des arts et de la magnificence des peuples, s’écrouleront un jour comme les portiques de Babylone et de Palmyre. Les ronces et les scrpens y rampent dans la demeure des rois , et le léger antilope vient brouter l’hfcrbe et les lichens qui croissent sur leurs décombres. C’est ainsi que la nature sait ressaisir ses domaines usurpés. Comment

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se sont évanouis ces florissans empires ainsi que les rêves de la nuit? Que sont devenus Sésostris, conquérant du monde, et sa Thèbes aux cent portes? Interrogez cette momie de trois mille ans , et apprenez-^ moi ce qu’est un homme jeté au milieu de l’éternité? Nous avons vu dans ces derniers temps la fragilité des choses humaines : les prospérités , la gloire , tout change, tout périt tour-à-tour ; et si les conquéransles plus redoutables ne peuvent se soustraire aux révolutions de là nature, pourquoi donner tant de prix à la vie?ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’Océan.

Instruit de ces hautes et irrévocables lois , l 'homme doit se résigner sous ce pouvoir suprême du Grand- Être. Son âme, fatiguée des traverses de l’existence, vient se reposer dans le sein paisible delà nature. Que le spectacle de nos sociétés est chétif auprès d’elle! Comme la pompe des rois est effacée par l’éclat d’une simple fleur! La poussière elle-même nous révèle, aussi bien que les astres de la nuit, la grandeur de la nature. Que d’attraits mystérieux dans cette étude! Qui tracera dignement sous nos yeux ce tableau des mondes dans les espaces célestes, des végétaux qui peuplent notre globe, des animaux dans' les airs, les eaux et sur la terre ; des minéraux qui s’agitent dans lesentrailles de notre planète?Qui nous dévoilera ces secrets ressorts de la vie, la cause de ces perpétuels phénomènes de reproduction , de destruction et de x*enouvellemens ? Quel est le but de tant de mou* vemens dans l’Univers? Ces objets, dignes d’une éternelle méditation , reportent lame dans le champ de l’infini, à la source de la suprême vérité.

Au milieu du torrent des âges, nous naissons, nous croissons et nous mourons sans notre participation. Pourrions-nous sortir de la vie sans avoir étudié quelques-uns de ces mystères, sans cherchera connaître les créatures qui nous environnent , et quels sont nos devoirs , notre état et notre fin pour notre bonheur?

Qui pourrait, toutefois , égaler les paroles à tout ce qu’il y a déplus sublime dans l’Univers? La nature est , de la divinité , la partie qui se manifeste pour l’existence et la perpétuité des créatures ; son histoire même n’est point uniquement une étude de pur agrément , une de ces brillantes inutilités qui servent à délasser des occupations de la vie sociale» Elle est le fondement de l’agriculture, du jardinage, de l’économie domestique et rurale , et de la médecine ; non-seulement la plupart de ses productions sont les sources, ou plutôt les mamelles nourricières du commerce et de la civilisation , mais encore nous tirons d’elle presque tous les agrémens de notre existence. Elle entretient les plus heureux liens d’échanges entre les diverses nations ou la grande famille du genre humain, et devient l’unique base de toutes les fortunes des hommes.

Cependant, Messieurs, ce n’est pas sous des rapports d’intérêt que nous envisagerons ici cette étude; assez d’autres maîtres, l’ambition et l’avarice en multiplient les leçons dans la carrière du» monde ; je sais que je m’adresse à des sentimens plus élevés et plus nobles , en des lieux où la politesse s’unit à la science , et au centre même de la

discours d’introduction. \ l3 civilisation européenne. J’aborderai donc, dans le cours de ces séances, les sujets les plus généraux de l’IIistoire naturelle. Après des considérations sur le système de l’Univers , nous descendrons à l’histoire physique de notre planète , à ses révolutions, aux catastrophes qu’elle a subies, et dont elle porte encore les témoignages ; nous distinguerons des minéraux qui se composent dans ses entrailles, les races vivantes des animaux , et les tribus nombreuses des végétaux qui couvrent sa surface ; nous oserons pénétrer dans les gouffres ténébreux de la mer, et dans les cavernes sombres où se prépare l’incendie des volcans. Nous n’annoncerons que ce qu’il a été permis aux hommes de connaître, et nous tâcherons d’en séparer ce qu’ils ont imaginé.

De plus doux spectacles attireront nos regards dans la contemplation des êtres organisés , dont les uns vivent et croissent: ce sont les végétaux; dont les autres vivent, croissent et sentent : ce sont les animaux. En les classant dans leur ordre naturel, nous examinerons leurs instincts, leurs mœurs, leurs amours et leurs guerres. Nous rechercherons leurs métamorphoses, leurs harmonies, leurs antipathies. Les plantes nous dévoileront quelques-uns de ces doux mystères de leur reproduction et de leur existence. Enfin, à la tête de ces êtres créés, nous verrons l’homme , marchant en roi sur ce globe, et élevant ses regards vers les deux.

* Qu’elle est majestueuse cette nature vivante ! Comme elle brille, au printemps , de grâce et de fécondité! Qu’elle est pompeuse dans ses jours de

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gloire , lorsque les feux de l’aurore resplendissent dans l’Orient! Qui pourrait dévoiler tous ses charmes aux habitans des cités ! L’antique Mythologie en traça elle-même les plus ingénieuses peintures. Oui, Messieurs, Philomèle racontera toujours ses infortunes dans nos bocages , et le féroce Lycaon hurlera dans les forêts. Toujours Arachné imitera les tissus de Minerve , Adonis portera la marque sanglante de ses blessures sur son beau visage , et Narcisse s’admirera dans les fontaines. Nous verrons chaque printemps Daphné, ou la lauréole , éviter les ardentes caresses d’Apollon ou du soleil ; la jalouse Clytie, ou le souci, tournera sans cesse sa face jaunie vers cet astre. Toujours Alcyon se balancera sur les ondes, et la fleur d’Ajax retracera l’exclamation de la douleur gravée sur ses pétales. Nos campagnes seraient-elles aujourd’hui dépeuplées des faunes et des sylvains qu’y rencontraient les nations poétiques de l’antiquité? Les dryades auraient-elles abandonné nos chênes, et les néréides déserté nos fontaines ? Non, Messieurs ; l’Histoire naturelle a retrouvé ces divinités champêtres avec tous leurs attributs et toutes leurs grâces ; Cérès enrichit nos campagnes , Flore et Pomone habitent encore nos vergers , et le dieu des vendanges se couronne chaque année sur nos côteaux , de raisins et de pampres.

Poètes et peintresr, voulez-vous imprimer à vos tableaux une fraîcheur et un coloris que ne faneront jamais les années ? venez rajeunir vos modèles dans l'étude de la nature. Dites-nous, célèbres

discours d’introduction. l5

auteurs de Paul et Virginie et d’Atala , quels charmes ont prêté à vos pastorales les productions naturelles d’un monde nouveau pour nous ? Quels trésors de fécondité ont enrichi votre imagination en contemplant les œuvres de cette nature hère et belle de son indépendance ? Ce ne sont pas sous / les pompeuses décorations de nos demeures qu’habitent les inspirations du génie : c’est sous le vieux chêne patriarche des forêts , c’est dans la grotte solitaire ornée de chèvre-feuille et de lierre.

En effet , Messieurs , c’est dans le sein même de la nature que nous remontons à de plus hautes contemplations. Notre vue n’est plus emprisonnée dans une étroite enceinte , comme au milieu de nos cités, et dans ces salons où divers objets nous renvoient au contraire les regards de notre vanité , où l’homme ne considère que l’homme, ou l’amourpropre ombrageux exige et rend mille devoirs de politesse et d’égards. Dans ces relations trop contraintes , l’esprit ne développe point toutes ses dir mensions , et, pour ainsi dire , sa haute taille ; il se raccourcit comme la vue , il se rapetisse comme l’arbre trop étêté , et dont la serpe a retranché les rejets les plus vigoureux. Au-lieu d’un vaste et puissant génie , qui s’élève fier et indompté dans son essor , on acquiert un esprit fin et délicat qui dissèque les objets au foyer de son microscope; qui se complaît dans des miniatures polies avee art, et, pour ainsi dire, léchées minutieusement avec une patience laborieuse.

Mais lorsqu’assis sur le penchant des Alpes , ou

i6 ' discours d’introduction.

sur un roc élevé , nous répandons notre vue sur le globe et sur l’immense rideau des deux, lorsqu’une nuit sombre vient ajouter de nouveaux abîmes à la pensée, notre imagination s’enfle et s’élève démesurément; l’enthousiasme la saisit; elle ne considère plus la terre et tout ce qui l’environne; dans son vol audacieux , elle s’élance avec la comète vagabonde à travers les astres de l’empirée ; elle aborde, avec un recueillement religieux, le sanctuaire de la divinité , et va s’éclairer au flambeau éternel de toute vérité. Enceinte des plus nobles dons, ira-t-elle s’occuper ensuite de ces intérêts qui divisent les malheureux enfans des hommes ; de ces ambitions désastreuses qui forgent des fers aux peuples et aux rois ; de cette turbulence politique , de ces guerres féroces qui les déchirent ; de cette odieuse et sordide avarice , mère féconde en querelles entre les nations comme entre les particuliers. Non, Messieurs; cette haute étude inspire de plus heureux sentimens. On l’a toujours vue former des âmes, sensibles et bienfaisantes, qui viennent déposer dans ces contemplations le fardeau des injustices et des misères humaines. L’amant de la nature ne se montra jamais un cruel oppresseur, un séditieux ennemi des lois de sa patrie et de ses concitoyens t il n’appartient ni à la race des tyrans , ni à celle des esclaves; il médite de plus généreuses pensées que celles des vaines / agitations des sociétés; il s’élève à la cause suprême qui anime cet Univers; il mesure la course des siècles, qui entraînent dans leur torrent,

DISCOURS D’INTRODUCTION. Il

les empires , les nations et leurs grandeurs fugitives; il est l’homme du temps, plutôt que l’inquiçt adorateur de la fortune. Qu y a-t-il de si solide aujourd’hui parmi les hommes, qui ne puisse périr demain? Mais la nature est toujours constante dans sa marche : la verdure a toujours succédé aux frimas, et les fruits aux fleurs , comme la maturité

à l’enfance dans le champ de la vie.

Après ces considérations, jetons un coup-d’œil général sur les objets proposés à notre méditation. Si l’on considère nos villes , nos palais , nos habitations , et toutes ces fourmilières humaines, auprès de l’immensité , que nous sommes petits en présence de l’Univers ! Nos plus hauts édifices ne sont que des taupinières àt côté des Andes ou du Caucase ; nos domaines , nos provinces , nos royaumes paraissent de bien étroits espaces en comparaison du globe. Nous cultivons à grands frais, dans des serres, les plantes étrangères les plus curieuses ; nos ménageries possèdent à peine quelques animaux, et, nos viviers quelques poissons ; mais les serres , les ménageries , les viviers de la nature sont bien autres. La zone torride est une vaste serre peuplée de végétaux rares , et qui est échauffée par le soleil. Les quatre parties du monde sont une immense ménagerie d’animaux de toute espèce , et l’Océan est le vivier dans lequel le grand Être a placé des millions de poissons et de coquillages. Au-lieu de nos petits cabinets de mincra- Tome I. 2

îS discours d’introduction.

logie, où des cristaux presque microscopiques sont tangés, étiquetés sur des rayons, la terre nous ouvre ses profondes cavernes, où se forment l’or, l’améthyste et le diamant. Les chaînes de montagnes sont les groupes de ses cristaux. Tout n’y est pa9 mis sous verre et hors de la portée de la main , comme dans nos musées; chaque homme y peut choisir à son gré. Voilà la nature ; elle se manifeste en tous lieux , et se dévoile aux regards de quiconque la cherche. Ce n’est point seulement en examinant les animaux empaillés , les plantes collées dans un herbier, les poissons plongés dans de l’esprit de vin, qu’on pourra reconnaître les êtres animés , s’instruire de leur vie , de leurs mœurs , de leurs amours , de leurs ravissantes harmonies. N’est-ce pas ainsi qu’on éteindrait dans les cœurs l’amour de la nature, en ne nous montrant que des cadâvres !

Si l’on veut connaître la puissance du Grand- Être, il faut d’abord considérer combien nous sommes passagers devant lui. Les générations des êtres ne sont rien , les espèces seules sont intarissables : l’individu s’écoule comme l’eau ; son corps est un vêtement qui s’use et qui change; ses élémena rentrent dans le commun réservoir de la matière animée pour former d’autres êtres; nous ne sommes que les usufruitiers de la vie ; nous la léguons ànos descendans comme l’héritage de nos pères.

C’est donc en se plaçant dans ce vrai point de vue qu’il faut considérer l’Univers. Au travers de ce désordre apparent qui semble confondre tous

les objets, il est facile d’apercevoir l’ordre, l’harmonie, le concert des êtres qui se prêtent une admirable assistance , qui suivent des lois éternelles , et qui, placés chacun dans le lieu qui leur .convient, exercent perpétuellement les mêmes actes, concourent sans relâche au même but. Bien que nous n’apercevions pas toujours la fin pour laquelle chaque être existe, nous trouvons un plan raisonné et profondément sage dans tout ce qu’il nous est permis de connaître.

C’est ainsi que nous remontons à une cause première , infiniment intelligente , qui a dû tout coordonner dans cet univers, car nous ne connaissons rien d’aussi absurde que la supposition de je ne sais quel arrangement fortuit que le mouvement a pu amener. Qui ne remarque pas dans l'œil , seulement, la cornée, l’iris, le cristallin, l’humeur vitrée , la rétine en parfaite harmonie avec la lumière? Ne faudrait-il pas avoir perdu toute raison pour prétendre que cette petite chambre obscure est le seul produit des circonstances et du temps? Les organes des plantes et des animaux se déve-, loppent peu-à-peu par l’âge et la nourriture , mais il y a une force intelligente qui les pousse au dedans, qui les travaille, qui les dispose. Si cette force ne s’offre point matériellement à nos sens, elle éclate aux regards de la pensée. Si l’on ne se rend pas à l’aspect du tableau du monde et de l’organisation de ses êtres vivans , l’on n’est point capable de céder à la voix de la vérité.

11 existe donc un principe actif d’intelligence et

JO DISCOURS d’intRODUCTIGS.

de prévoyance dans l’Univers; nous le reconnaissons à sa souveraine puissance , à cette éternelle volonté qui gouverne tout dans le calme; qui , du sein de l’invisibilité, préside à toutes les existences, est présent© en tous lieux , et à laquelle rien ne peut échapper. Cette première cause est Dieu, l’auteur de la nature. Celle-ci est donc l’émanation de la divinité, le ministre de ses volontés immortelles. Obéissant aux lois qui lui sont prescrites, elle les exécute sans contrainte et sans relâche, ne fait rien en vain , prend toujours la voie la plus simple et la plus courte, travaille constamment sur le même plan, qu’elle diversifie à l’infini , comme pour faire preuve de sa prodigieuse fécondité. Elle commence toujours par les plus petites masses et successivement i ne se presse jamais pour parvenir au but quelle est bien sûre d’atteindre , puisque le temps ne lui coûte rien. Enfin , elle ne perd aucun de ses avantages ou des objets qui lui sont confiés , car elle ne détruit rien que pour créer de nouveau. Sa marche est uniforme ; elle aspire à la vie , à l’union au plaisir ; et cependant elle a besoin de destruction pour alimenter son activité. Elle renouvelle et bouleverse tout; mais elle n’abat que pour construire ; elle ne tue que pour vivifier : principe de concorde et d’amour dans les mondes , elle se repaît de haines et de discordes ; elle change perpétuellement pour rester toujours jeune et toujours nouvelle ; sans cesse elle finit pour recommencer ses transmutations, sa métempsycose : car le mouvement est sa vie , le repos est sa mort.

Toutefois, placés entre le néant et le grand tout, nous ne pouvons apercevoir que le milieu des choses; les extrêmes fuient et échappent à notre vue. L’ünivers ne nous montre qu’une portion extérieure de sa circonférence ; ce que nous appelons discorde , est cette concorde des êtres dont les liens nous sont imperceptibles. Ce que nous nommons hasard , est la direction inaperçue des évènemens ; nous prenons pour bornes de l’Univers les étroites limites de nos conceptions. Cependant nous devrions comprendre que ce grand système forme un tout unique dont les branches ont des communications mutuelles , de telle sorte que pour connaître un seul être , il faut les étudier tous, et pour comprendre l’ensemble, il faudrait observer tous les détails; ce qui est impossible à l’esprit humain. L’homme , par exemple, a besoin d’air, de lumière, de chaleur, d’eau, de plantes, d’animaux pour son existence; il tient à tout, comme on peut dire que tout tient à lui sur cette terre.

11 existe donc dans ce monde visible un ordre , une gradation hiérarchique non interrompue de perfections, de la pierre à la plante, de l’arbre à l’animal, de celui-ci à l’homme. Toutes les créatures , liées entr’elles par des rapports merveilleux, forment une chaîne immense , dont chaque anneau se rattache à la trame générale, en sorte que le moindre dérangement, dans une partie, entraîne une foule d’altérations successives ; car les effets deviennent causes à leur tour, et les causes ne sont que des effets antérieurs qui s’engrènent récipro-

quement comme les rouages d’une horloge. C'est pourquoi tout est nécessaire ; tout s’enchevêtre et s’appuie; la partie sert à l’ensemble et l’ensemble à la partie , la faiblesse particulière conspire à la force générale.

Chaque créature de l'Univers est donc formée pour une fin , et n’existe pas pour elle-même, mais pour le tout. La nature ne voit que son but , elle n’agit que d’après des lois toutes générales, et jamais par des principes détournés , ou particuliers à nousmêmes, comme l’illusion mensongère de l’amourpropre l’a quelquefois persuadé à l’homme. Tous les êtres composant ce corps universel n’ont d’existence, de mouvement, de vie, que par l’esprit général qui anime le monde. Si quelque partie de cette grande république pouvait s’en séparer, elle serait aussitôt privée de cette vie universelle, de même qu’un membre qu’on sépare du corps humain ge putréfie et se décompose.

En effet, la matière elle-même, c’est-à-dire l’assemblage de tous les corps qui constituent la masse du monde , nous semble par elle-même dépourvue d’activité , privée de toute énergie ; ses propriétés essentielles, indestructibles, sont l’étendue , l’impénétrabilité , la figurabilité et l’inertie : toutes les autres lui paraissent étrangères. Si nous supposons un espace vide , au-delà des bornes de l’Univers ( si toutefois l’Univers a des bornes ) , et que nous y placions de la matière à l’abri de toute force , il nous semble quelle restera éternellement dans le même état, sans action , sans ressort , sans vie. Le repos est de

discours d’introduction. a3

son essence , tout mouvement lui est communiqué, soit par les chocs extérieurs , soit par la vie inté- , rieure. Mais l’existence même de la matière parait contemporaine de celle de la nature : car son anéantissement ou sa création sont des actes qu’il n’appartient qu’à la puissance d’un Dieu d’opérer.

Dans toutes les sciences de faits et d’observation, il y a deux ordres de connaissances. Le premier ordre est celui qui se borne à la simple description des objets physiques , qui fait l’exacte énumération de leurs parties, qui détaille leurs formes , leurs couleurs, l’arrangement de leurs pièces, etc. Le second ordre est celui qui cherche à expliquer les effets , à remonter aux causes des mouvemens et de la formation des différens êtres. Ces deux genres de connaissances ne peuvent point être séparés sans que la science soit détruite. Le seul moyen d’établir un monument durable, serait de rassembler d’abord assez, d’observations solides , pour fonder un édifice sur une base inébranlable. Mais s’il ne nous est pas permis d’atteindre ce but, nous travaillerons cependant dans ce dessein , laissant à des mains plusfortbset plus habiles l’achèvement de ce temple, dont nous aurons essayé de creuser quelques fondemens.

Notre méthode est tracée d’avance dans le plan que la nature a suivi en composant ses ouvrages. Après avoir construit les mondes et le globe terrestre , elle s’est élevée par gradation , des végétaux et des animaux les plus simples, aux espèces plus composées et que nous appellerions plus parfaites,

ai discours d’introduction.

si chaque être dans sa structure n’avait pas également toute la perfection que comporte le dessein pour lequel il a été formé. Ainsi , parmi les végétaux, depuis les algues de la mer, en remontant aux mousses, aux fougères, aux graminées, se déroule l’immettse série des familles des plantes jusqu’au cèdre. Ainsi parmi les animaux , depuis le vermisseau infusoire à peine visible au microscope, et les polypes , les zoophytes , on s’élève aux insectes , aux coquillages, jusqu’aux poissons, aux reptiles, aux oiseaux et aux quadrupèdes. L’homme termine cette grande pyramide de vie ; il en est la plus haute assise , ou plutôt il est le suprême modérateur des êtres créés. Soit qu’on s’élève donc par échelons dans la série de ces êtres, ou qu’on la redescende (quelles que soient les lacunes observées encore dans plusieurs de ses parties, toutes les productions de l’Univers n’étant pas décrites et connues) , le plan général est assez manifeste pour qu’il ne soit pas permis de s’écarter des lois suivies dans l’organisation des espèces vivantes.

Dès les temps Iesplus antiques, l’Histoire naturelle a fait les délices des esprits observateurs. La Genèse nous instruit que Dieu fit paraître devant le premier homme tous les êtres créés, pour qu’il les connût et les nommât ; mais sans remontêr à ces lointaines époques , on a vu cette science recevoir ses premiers développemens dans les beaux climats de l’Asie, si féconds en productions varices. Ainsi , sous les

deux ardens des Indes , de l’Orient , de la Mésopotamie, de l’Egypte, les brachmanes, les mages de la Chaldée, les prêtres de Memphis furent chargés du dépôt sacré de toutes les connaissances humaines. Les premiers Naturalistes étaient des interprètes de la divinité , des enchanteurs , des prophètes , auxquels tout obéissait dans l’Univers. Les sciences descendues du ciel à la voix des sages , étaient le patrimoine des hommes aimés des dieux , à l’ombre des temples et dans le secret mystérieux des solitudes. Les phénomènes naturels devenaient des ressorts tout puissans sur l’imagination des hommes , qui étaient superstitieux parce qu’ils étaient ignorans. C’étaientmême d’admirables instrumens entre les mains de la politique. Nous voyons Moïse, instruit dans toute la sagesse des Égyptiens, confondre les magiciens de Pharaon par ses prodiges, et guider le peuple hébreu dans les déserts. Thaut ou Hermès Trismégiste en Égypte, Zerdust en Perse , ou Zoroastre en Chaldée, sont regardés , avec les brachmanes de l’Indus et du Gange, comme les plus anciens personnages historiques qui aient étudié les lois de la nature. Le sage Salomon se vanta de connaître depuis le cèdre jusqu’à l’hyssope ou la mousse. L’Histoire naturelle, par ses attachans spectacles et les tableaux quelle peint à notre imagination, semble être l’anneau qui rattache les sciences exactes à la poésie. Aussi, les plus grands poètes de l’antiquité publièrent ses merveilles. Elle monta jadis la lyre d’Orphée , de Musée, d’Hésiode ehezles Grecs; elle alluma la verve de Lucrèce, et

a6 discours d'introduction.

inspira les Géorgiques au Cygne de Mantoue , parmi les Romains; Thompson et Saint-Lambert, Salomon Gessner et Haller, Delille lui doivent , dans nos âges modernes, leurs grâces vives et brillantes. Les plus anciens philosophes qui écrivirent surla nature, tracèrent aussi ses lois dans des vers ; tels furent Pythagore, Empédocle, Parménide et Epicharme. Ces illustres génies avaient des idées trop relevées pour enseigner ces belles connaissances aux mortels dans un autre langage que celui des Dieux mêmes.

Bientôt d’autres philosophes de la Grèce approfondirent les lois les plus mystérieuses de l’Univers. Ces grands hommes, en poliçant le genre humain, en furent aussi les précepteurs. Elevés par leur caractère au-dessus des préjugés de leur siècle, ils remontaient aux plus hautes contemplations ; leurs erreurs, leurs chutes mêmes prouvent le vol immense qu’ils avaient pris. Sous de tels maîtres^, la Grèce devint bientôt le foyer éclatant du savoir, de la politesse et des arts , la patrie de la gloire et de la liberté ; elle marcha la première des nations, sut éclairer l’Europe, triompher de l’Asie, et se rendre l’arbitre du bon goût dans tous les siècles. Les Pythagore, les Thalès, les Démocrite, les Platon, cherchant la vérité par toute la terre, allaient étudier le monde et les hommes dans l’Orient, les Indes , et cette Égypte touj o urs féconde en merveilles. Une multitude de génies fleurit sous les cieux de cette heureuse Grèce , où les nations accouraient pour recevoir la civilisation avec les sciences. Timée de Locres, Alcméon, Zénon d’Élée, Leucippe et

DISCOURS D’iNTRODÜCTIOW. Wj

Épicure, Anaximandre, Anaxagore, Héraclite, et mille autres ardens scrutateurs de la nature , répandaient partout les leçons de la sagesse et les fruits de leurs études.

Un homme extraordinaire, qui fonda une nouvelle philosophie, devint le législateur de l’Histoire naturelle méthodique, dont il fixe la première époque. Aristote de Stagyre , auteur de la secte du péripatétisme qui régna si long-temps dans les écoles d’Europe et d’Orient, fut un des plus puissans génies que la terre ait admiré. Élève de Platon , il en devint bientôt le noble rival, et fut précepteur d’Alexandre le conquérant. On vit alors une même tête refondre le système des connaissances humaines , remonter aux premières sources de la pensée , tracer des règles éternelles aux poètes et aux orateurs, changer la face de la physique de son temps , donner de savantes leçons aux législateurs, approfondir l’homme physique et intellectuel , éclairer la morale , s’élancer dans les hauteurs de la métaphysique , observer le premier l’organisation des animaux et leurs mœurs. On ne saurait décider si Alexandre a été plus grand que son instituteur, et si le génie de celui-ci ne fut pas supérieur au courage du premier. Ils étaient dignes l’un de l’autre, et Aristote se créa, sur les esprits, un empire plus étendu et plus durable que celui d’Alexandre sur les peuples.

L’Histoire naturelle des animaux d’Aristote sera toujours regardée comme un chef- d’œuvre. Ce Traité contient, dans un style très-concis, un

aS dîscocrs d introduction.

nombre prodigieux de faits et d’observations. L’organisation des animaux y est comparée à celle de l’homme dans ses diverses parties. Leurs instincts, leurs amours , leur génération , la description exacte de leurs organes avec le jeu et le mécanisme de leurs fonctions , leurs rapports et leurs différences entr’eux, y sont exposés avec clarté, et avec une sagacité surprenante. Les bases de cette partie de l’Histoire naturelle y sont établies sur des fondemens très-solides. Ce Traité , rempli de vérités capitales , annonce la vigueur et l’étendue d’un grand génie, qui pénètre son sujet à fond. 11 tire des principes généraux une foule de comparaisons lumineuses qui multiplient les résultats. Les erreurs qui se sont glissées en son livre, appartenaient à son siècle. Aristote fut secondé , dans la composition de cet Ouvrage, par la libéralité d’Alexandre, qui lui envoyait, en outre, toutes les productions rares de l’Asie.

Théophraste d’Érèse , disciple et successeur de ce philosophe, est regardé comme le fondateur et le père de la botanique. Il connaissait environ cinq cents espèces de plantes. Il les considéra plutôt en philosophe et en agronome qu’en botaniste. Ainsi il tire des inductions générales de la croissance, de la texture, de la nature propre des végétaux , relativement à leur utilité et à leur culture. On possède aussi de lui un petit Traité sur les pierres , outre ses autres écrits de physique et ceux de morale. C’est à l’âge de quatre-vingt-dix ans, qu’il peignit encore les caractères des hommes , avec

discours d’introduction. ag

tant de vérité : telle était la vigueur d’esprit de ces illustres anciens. ;

En général , les minéraux et les végétaux paraissent avoir été peu étodiés dans l’antiquité , à l’exception de leurs usages et de leurs propriétés , que l’on connaissait fort bien dès les époques les plus reculées. Les deux livres sur les plantes, attribués à Aristote, ne sont pas de ce philosophe.

Après ces deux grands hommes, les sciences languirent avec l’empire des Grecs, et passèrent chea les Romains, leurs vainqueurs. L’état florissant de Rome , sous ses premiers empereurs , fit éclore une ère nouvelle pour l’histoire de la nature.

Un homme s’est élevé , qui a dit : Tout ce que les hommes ont appris jusqu’à ce jour dans la nature et les arts, je veux l’embrasser, le connaître: je tracerai l’encyclopédie des connaissances humaines. Pline fut cet homme , et il exécuta seul cet immense dessein. L’histoire du ciel, de la terre et de ses peuples, celle des animaux, des plantes, des minéraux, la description des arts mécaniques et libéraux , la médecine ,»les usages , les antiquités, le commerce , la navigation , les sciences; son Ouvrage , en trente-sept livres , comprend l’abrégé de tout. Aussi profondément érudit que varié , noble et grand comme son modèle, Pline trace d’un style mâle et soutenu le tableau de l’Univers. Soit qu’il jette un regard sur les deux et le globe , soit qu’il considère les misères humaines, soit qu’il décrive les animaux et les plantes, il s’élève à la hauteur de son sujet, il en tire des vues hardies.

3o biscotjus d’introdüction.

Au milieu des magnificences de ses tableaux , il lui échappe des traits d’une philosophie austère et sombre, qui décèle le caractère stoïque de son âme, et peut-être qui résulte; comme celle de Tacite son contemporain , des temps d’oppression et de tyrannie sous lesquels ils vivaient. Pline est encore original lors même qu’il copie , et les mœurs des animaux sont bien dépeintes dans son livre. On lui reproche avec raison une trop grande crédulité et un défaut de critique; mais il est probable qu’il n’eut pas le temps de mettre la dernière main à son Ouvrage, qui semble n 'être qu’une prodigieuse comj pilation de notes tirées de tous les auteurs. Cependant ce travail n’en sera pas moins , dans tous les temps, la mine la plus riche de toutes les connaissances des Anciens , et Ton y trouvera même des modèles d’érudition et de goût. On sait que cet homme illustre périt dans une éruption du Vésuve, en s’approchant trop près de ce volcan enflammé.

Vers la même époque fleurirent aussi Sénèque , philosophe et naturaliste, Dioscoride, célèbre botaniste grec , mais qui ne considéra les plantes que sous le rapport de leurs vertus médicinales ; le crédule Ælien , l’érudit Athénée et le bon Plutarque. Quelques médecins, des agronomes, des poètes et de simples amateurs s’occupèrent encore de l’Histoire naturelle ; mais elle s’éteignit à mesure que l’empire romain déchut de son antique gloire. Comme toutes les sciences, celle de la nature ne ^perfectionne qu’avecles grandes sociétés civilisées;

discours d'introduction. ' 3l amante de la splendeur, elle fuit les nations qui s’avilissent et les siècles de barbarie.

Il est donc des déserts dans l’empire dés sciences; les âges de ténèbres sont plus nombreux que les siècles de lumières. Quelques fanaux brillent d’espace en espace sur la route du temps. Mais à considérer le nombre infini des hommes qui végètent dans la barbarie , et le petit nombre des peuples qui cultivent leur intelligence , on pourrait penser que quelques nations, parmi le genre humain, ont été destinées à conserver ce feu sacré des sciences et des arts, tandis que toutes les autres tombent sur la terre comme les herbes des campagnes, sans laisser de traces de leur existence.

Les sciences avaient passé d’Asie et d’Égypte en Grèce , ensuite de la Grèce à Rome. A l’époque du Bas Empire, elles s’écoulèrent chez les Sarrazins , et, à la chute du trône de Constantin sous le fer Musulman, elles se réfugièrent en Italie pour se répandre^lans l’Europe moderne, et, de là, se propager dans les diverses régions du globe.

Les Arabes, nation vaillante et généreuse, appelèrent les connaissances de la Grèce dans leur sein, Cultivèrent la poésie , la médecine, avec succès, mais s’occupèrent peu de l’Histoire naturelle proprement dite. L’expédition des croisades transporta dans l’Occident quelques étincelles des sciences naturelles, conservées, soit dans la médecine alors exercée par le sacerdoce, soit dans l’ombre des cloîtres. Albert-le-Grand parut un prodige de savoir dans le moyen âge. • .

3a discours d’introduction.

Il éclata enfin le printemps des nations européennes ; la fermentation des esprits , au quinzième siècle, fit éclore de nouvelles fleurs de l’arbre de l’Histoire naturelle. Les restaurateurs , Conrad Gessner et Pierre Bélon , s’occupèrent surtout des animaux au seizième siècle; André Césalpin et Gaspard Bauhin posèrent les bases de la botanique, déjà entrevues par Gessner; George Agricola et Bernard de Palissy renouvelèrent la Minéralogie. Le profond savoir, la persévérance laborieuse de ces grands hommes , et cette généreuse passion de la science, qui fait sacrifier sa fortune , immoler sa propre vie à ses progrès, leur ont acquis une juste immortalité.

Au dix-septième siècle, Clysse Aldrovandc, le plus in fatigable de tousles Naturalistes, l’observateur Rédi, l’habile Swammerdam, reculèrent les bornes de l’histoire des animaux. Morison, Jean Ray, Plumier, Hermann et Rivin firent fleurir la Science botanique; et Joachim Beccher, avec Sl|ÿl, établit les bases des connaissances minéralogiques.

C’est surtout pour l’Histoire naturelle que fut importante la réformation préparée par le génie extraordinaire de Bacon de Vérulam. Il ouvrit luimême le champ de la nature ; il enseigna l’art des découvertes par ses sublimes méditations. La science prit entre ses mains un profond caractère d’observation et d’expérience. Toutes les branches de l’Histoire naturelle , quoique sortant du même tronc , se plièrent ensuite aux lois méthodiques proposées par de grands Naturalistes. La Botanique

discours d’introduction. 33

eut son Tournefort , son Linné, son Adanson et ses Jussieu, etc.; la Zoologie son Buffon, et ce même Linné, ainsi que les Daubenton, les Cuvier, les Lamarek, et d’autres hommes célèbres ; la Minéralogie eut son Bergmann , son Wallérius, son Romé de Lille, sonWerner, sonHaüy, etc.

La Botanique, cette aimable partie de l’Histoire naturelle, qui suivit les premières lois de Césalpin et de Morison, prit une nouvelle face sous Joseph Pitton de Tournefort. Cet illustre botaniste classa les plantes d’après la forme de leurs fleurs, en conservant, avec une grande habileté, leurs rapports naturels. Sa méthode, qui a joui d’une réputation méritée , portera dans tous les temps un témoignage glorieux de l’esprit de son auteur. Charles de Linné, non moins ingénieux, adopta, pour bases de son système , le nombre, la proportion et la situation des organes mâles et femelles des fleurs ; mais il troubla leurs ordres naturels. Cependant , l’admirable précision de sa nomenclature , la clarté , la simplicité des caractères et des descriptions qu’il a suivis, ont beaucoup facilité l’étude de laBotanique,et entraîné les suffrages de tous ceux qui la cultivent. L’on cherche avec raison , aujourd’hui, à déterminer les rapports naturels des plantes , observés avec génie par Bernard de Jussieu, ou les familles végétales esquissées par Adanson, et si bien tracées maintenant par Antoine- Laurent de Jussieu; cependant, l’on conserve toujours l’exactitude lumineuse de la nomenclature linnéenne.

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