ONZIEME LEÇON
Histoire naturelle des Poissons .
Lorsque le poète Lucrèce écrivait pendant les jours infortunés de l'antique Rome , son poème de la Nature , il recommandait à ses concitoyens de chercher avec lui dans les temples sacrés de la science un asile serein au milieu des tourmentes et des déchiremens de sa patrie. Suivons , s’il est pos* sible, Messieurs , cet exemple dans nos âges modernes , puisque c’est peut-être le seul moyen de recouvrer de la tranquillité et du bonheur. À mesure qu’on s’avance dans la noble étude de la nature , des millions d’êtres plus étonnans , plus admirables viennent ranimer les sources de la curiosité, les sentimens déplaisir et d’enchantement qui élèvent l’âme aux plus sublimes contemplations. Nous parcourons seulement dans ce cours , le faîte des objets les plus voisins de nous, ou plutôt ce sont quelques faibles chemins tracés dans ces grandes et magnifiques forets , qui en percent à peine les vastes ombrages, et qui en découvrent les ténébreuses profondeurs.
Jusqu’ici, nous avons vu les quadrupèdes se partager les contrées solides du globe, les uns bon-s dir sur les croupes des monts, d'autres voyager en
caravanes dans les déserts , ou se promener dans de rians pâturages . ou s’enfoncer dans les asiles des bois. Nous avons vu des peuples ailés s’élancer dans les hauteurs de l’atmosphère , ou traverser diverses zones du ciel pour chercher de nouveaux printemps et de nouvelles amours ; ou paisibles musiciens de nos champs , faire retentir leur ramage dès l’aurore. Enfin nous n’avons pas craint d’appeler vos regards sur ces fangeux marécages , ou mille hideux reptiles pullulent et se traînent en coassant. Mais apres la terre, les airs et ces terrains limoneux, il nous reste un grand empire à parcourir; à peine en avons-nous effleuré la surface avec les mammifères aquatiques , les oiseaux nageurs , et les reptiles amphibies. Aujourd’hui, Messieurs, il nous faut descendre dans ces prodigieux abîmes de l’Océan , y suivre la nation vagabonde des poissons , y étudier leurs mœurs , leurs guerres , leur reproduction ou leurs amours ; y surprendre, s’il est possible, les secrets de cette singulière existence au sein d’un liquide agité parles courans ouïes tempêtes; dans ce milieu toujours mouvant , où tant de races sont condamnées à vivre perpétuellement et à s’entre-dévorer les unes les autres. La nature aurait-elle été injuste dans ses œuvres ? Aurait-elle inégalement réparti la somme du bonheur et du malheur parmi ses créatures? Le gai pinson de nos vergers serait-il plus satisfait de son sort que le triste hareng poursuivi par les monstres des mers, ou tombant dans les filets du pêcheur? Mais peutêtre que chaque créature a son genre de félicité ou
de plaisirs, et que l’espèce qui nous parait la plus à plaindre, trouve dans l’insensibilité de sesorganes, dans l’inertie de ses affections , dans l’ignorance de sa destinée , si non la compensation du bien-être , du-moins l’absence des maux physiques ou des douleurs morales ; genre de félicité apathique que l’homme sage est souvent réduit à envier dans ce monde et dans la société humaine.
Avant de nous occuper de l’histoire des poissons , reportons nos regards sur la classe précédente des animaux. Nous avons distingué quatre familles principales parmi les reptiles , savoir , les tortues , les lézards, les serpens et la tribu des grenouilles et salamandres, dont les espèceS'Subissent une métamorphose pendant leur premier ège. Ensuite nous avons considéré la nature propre de tous ces reptiles , leur peu de sensibilité , leur froideur de complexion , leur défaut de mamelles , le manque absolu de soin pour leur progéniture, leur destinée ou la fonction qu’ils remplissent dans le système universel des êtres créés. Nous avons parlé de leurs armes , de leurs guerres , de leur genre d’existence, de leurs mœurs , de leurs bizarres amours ,et d’autres facultés non moins étranges qui se manifestent en quelques espèces,
La grande classe des poissons nous offrira des spectacles également extraordinaires. Toutefois la’ multiplicité, la variété de ses nombreuses races, les rendra plus difficiles à vous présenter dans un ordre naturel et méthodique, que les animaux des classes supérieures. D’ailleurs quoiqu’on ait déjà décrit
plusieurs milliers d’espèces de poissons , il en existe sans doute un plus grand nombre encore cachées dans les gouffres des mers ; de-là vient que nous remarquons des interruptions , des lacunes 1 dans la série de leurs familles, et que nous voyons quelques poissons singulièrement isolés par leurs formes , faute de connaître leurs congénères , ou les races analogues qui les rattachent à des genres mieux connus. Les poissons , parmi tous les animaux , sont donc plus généralement ignorés. On ne les pêche guère que près des côtes , ou à la surface des mers : tout le reste échappe ; ces animaux sont plutôt vus des pécheurs ou des marins , qui , au gré de leur ignorance ou de leur imagination, en racontent de fabuleuses histoires , tandis que les Naturalistes ne peuvent pas les observer au fond de leurs retraites. Cependant il nous restera encore assez de faits pour représenter les grands traits de l’histoire naturelle de ees animaux.
Mais d’abord , Messieurs, qu’est-ce qu’un poisson? est-ce la baleine ou le dauphin? Non , puisque nous savons que; cês animaux cétacés ont le sang chaud , ne respirent que l’air, font et allaitent des petits vivans. Est-ce le têtard des grenouilles ou dc3 salamandres? Non , puisque ces têtards se transforment en reptiles, et que le poisson ne se transforme jamais. jSônt-ce le»; crabes, les écrevisses couverts d’une cuirasse ou coque pierreuse? Non, car le vrai poisson n’est jamais couvert que d 'écaillés, et n’a point de pâtes. Sont-ce les huîtres , les pétoncles, lespolypes, et d’autres animaux aquatiques,
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mal-à-propos nommés poissons à coquilles , ou à chair mollasse, privés d’os intérieurs, desangrouge?Non; le vrai poisson a un squelette intérieur articulé , ou une colonne vertébrale , avec des nageoires , et il manque de pâtes. Il a du sang rouge , un cœur à une oreillette et à une cavité portant le sang aux ouïes ou branchies, sortes de peign.es rouges placés sur des arcs osseux, aux côtés du cou, et destiné! à séparer l’air de l’eau pour en imprégner le sang et le vivifier ; car tel est le mode de respiration du poisson. Il a communément aussi de petits os, des arêtes dans sa chair, pour donner des points d’appui à ses muscles. Enfin il ne peut respirer que l’eau aérée seulement. 11 se reproduit en frayant des œufs , et sans prendre soin de sa postérité , dumoins pour la plupart des espèces.
Voyons donc les principales familles des vrais poissons. D’abord, il sera facile de distinguer deux grands ordres, savoir, les poissons dont le squelette, les os et nageoires sont mous et cartilagineux, sans arêtes ni côtes, comme ceux de la raie ou de l’ange de mer ; secondement les poissons dont les os sont durs, épineux , accompagnés d’arêtes piquantes, comme dans la perche ou le hareng. Parmi les poissons à squelette mou , sans arêtes ni côtes , les raies , les chiens de mer ou squales , se reconnaîtront à leurs cinq trous de chaque côté du col , par où sort l’eau des branchies ; ce sont tous des poissons très-voraces et médians, ayant plusieurs rangées de dents , une peau épaisse et chagrinée ; le requin , le tiburon , le poisson
38a bbs poissons.
scie, espèces féroces et dévastatrices, sont de cette tribu , ainsi que la fameuse torpille qui ressemble à une petite raie. Ces poissons, paraissent dilïérens des autres, en ce qu’ils s’accouplent, pondent souvent des œufs , en forme de bourses quarrées, d’un cuir brun , et contenant chacune un petit poisson. Il y a des requins de quarante pieds Me long, capables d’avaler un cheval; tels sont aussi de grands poissons à scie. Cette scie est quelquefois longue de dix pieds; ils se battent contre les plus énormes baleines. L’on a nommé tous ces poissons ckondroptcrygiens,k cause de leurs os cartilagineux: les lamproies appartiennent aussi à cette famille.
D’autres poissons à squelette également mou , ont leurs branchies non attachées sous une membrane comme les précédons; leur peau est d’ordinaire couverte , au - lieu d’écailles, tantôt de grandes plaques osseuses pour les garantir de leurs ennemis , comme les esturgeons , l’aiguille de mer ou syngnathe , le cheval-marin , la bécasse de mer , ( centrisque ) qui manquent de dents ; tantôt d’épines, comme les hérissons de mer (diodon à deux dents ) , ou de piquans et d’une peau solide et coriace comme les poissons coffres (ostracion) , les balistes ou licornes. Dans presque tous ces poissons, le corps présente une figure anguleuse, ce qui les distingue sans peine; ils sont même fort étranges par leurs formes : les uns s’enflent comme des ballons quand on les approche , puis produisent un ronflement effrayant lorsqu’ils se désenflent ; une autre espèce, la môle, qui pèse jusqu’à trois
cent livres , est ronde et plate absolument comme une lune, avec le plus brillant éclat de l’argent. Tout son corps ne semble qu’une énorme tête vivante. La baudroie avec sa gueule plus large que tout son corps , et ses gros yeux étincelans, est si horrible, que les pécheurs effrayés l’ont surnommée le diable de mer.
Passons aux poissons à arêtes épineuses. La première tribu se distinguera par une forme alongée, cylindrique, comme les anguilles, un corps presque sans nageoires, avec une peau gluante, espèces qui serpentent lentement, qui dorment, se cachent dans la boue, et rampent, dit-on, quelquefois la nuit dans les humides prairies des bords des ruisseaux. Outre ces anguilles ou murènes , et le congre de mer, on trouve l’équille ( ammodyte ) , qui sert d’appât aux pêcheurs, la donzelle barbue, et d’autres poissons semblables. Il y a surtout une anguille de Surinam ( gymnote ) , douée comme la torpille d’une propriété électrique si étonnante, quelle est capable d’abattre un cheval qui se baigne dans les ruisseaux où elle vit. Le fameux rémora ( échéneis ou sucet ) , qu’on croyait capable d’arrêter les vaisseaux auxquels il adhère par le sommet de sa tête plat et sillonné, n’est qu’une sorte de petite anguille fort incapable de produire un si grand effet.
Une autre famille est celle des poissons blancs , analogues au merlan , à la morue, au cabéliau , espèces à chair blanche et légère , ayant pour la plupart des barbillons et des nageoires sous la gorge (comme les poisjons jugulaires ) , une peau
glutineuse, et plusieurs nageoires sur le dos. Les eoquillardes ou blennies , à chair gluante , sont de cette famille, de même que le saluth et les silures, gros poissons sans écailles et paresseux. Un de ces derniers est aussi électrique. Plusieurs blennies visqueuses, appelées perce-pierres, ont des œufs qui éclosent quelquefois dans leur sein , comme chez les vipères. Cette famille de poissons littoraux ou des rivages est pacifique, timide et très-féconde vils deviennent souvent la proie des espèces féroces, et se rassemblent d’ordinaire en société ou en troupes.
D’autres poissons épineux ayant une grosse tête cuirassée de plaques osseuses et épineuses, comme les rougets, les rascasses , le scorpion de mer, le chabot de nos rivières , la vive ou le dragon de mer , le rat uranoscope à grands yeux au sommet du crâne , et ainsi contemplant toujours le ciel comme un astronome : ces espèces forment une famille distincte ayant la plupart des nageoires au thorax. Il y a tels de ces poissons dont les nageoires sont si étendues, qu’ellesleur servent d’ailes, comme au trigle volant, à la rascasse volante, qu’on voit voltiger sur l’eau des mers. Toutes ces espèces sont plutôt craintives et fugitives, que portées à dévorer les autres races; elles n’ont que de faibles dents; aussi la nature lésa protégées par une sorte de casque solide armé de pointes et par une natation rapide, ou par le vol, pour esquiver la dent de leurs ennemis.
Tout le monde connaît ces poissons plats, dont les deux yeux sont du même coté de la tête , tels
sont les turbots, limandes , soles, carrelets, etc. , appelés pleuronectes, parce qu’ils nagent toujours sur le même flanc ou d’un seul côté. Ces espèces n’ont point de vessie natatoire , pour remonter à la surface de l’eau ; c’est pourquoi toujours ell^es se trouvent à fond, se traînent sur le sable, et nagent ainsi fort difficilement. Leur tête qui paraît écrasée obliquement, leur figure semblable à une semelle, entourée ou frangée de nageoires, les fait non moins remarquer que l’excellence de leur chair, quf les rend fréquemment la proie de l’homme et de beaucoup de poissons. Les Anciens en faisaient leurs délices , à tel point qu’ils nommaient la sole semelle des dieux, le carrelet la cervelle de Jupiter; un Grec désirait d’avoir le cou long comme l’oie , pour savourer, disait-il, dans un plus long trajet, des mets si délicats ; et l’on se souvient que l’empereur Domitien assembla l’auguste sénat de . Rome, pour décider à quelle sauce devait être accommodé le plus énorme turbot qu’on eût pêché dans l’empire. On fit fabriquer sur-le-champ , par décret, un plat exprès; et si dès cette époque on apportait sur table les esturgeons avec toute la pompe des triomphes , avec les faisceaux couronnés, les étendards déployés, les gardes prétoriennes, au bruit des trompettes et des clairons ( comme les historiens ont pris soin de nous en instruire ) , il est probable que les magnanimes descendans des Scipions, des Métellus, des Catons, briguèrent l’honneur insigne d etre les cuisiniers du turbot de l’empereur ; encore heureux que ce Tome I. a5
DES TOISSONS.
prince ne demandât pas le sang des Romains , et voulût bien se contenter de les avilir !
Après la famille des poissons plats , il én est une autre presqu’aussi comprimée , mais dont les espèces n’ont pas les yeux placés du même côté , et • qui ne nagent pas sur le flanc comme les précédens. Les chétodons, les zées ont de très-petites • dents serrées comme les soies d’une brosse ; ce sont de très-brillans poissons rayés de bandes transversales dès plus belles couleurs. On les nomme par cette raison aussi bandouillères ; ils nTiabiîent que les mers des tropiques , et y vivent de menue proie ou d’insectes; ils sont rusés et adroits pour atteindre leurs ennemis. Les spares et d’autres semblables poissons des mers des pays chauds sont un peu moins applatis, mais appartiennent à cette somptueuse et riche cohorte qui resplendit sous les feux du soleil , de l’éclat des métaux et des reflets des pierres précieuses. Toutefois cette parure magnifique disparaît, et la vivacité de ses teintes s’efface en grande partie à la mort de ces poissons ; tous ont leurs nageoires inférieures situées sur le thorax , et une chair exquise , comme tous ceux qui nagent agilement dans les hautes mers.
Parmi les autres poissons pareillement thorachi ques, on trouve une très-nombreuse série d’espèces analogues à la perche, au sandat, ayant des nageoires épineuses, et souvent aussi des épines aux os plats qui couvrent les ouïes , comme dans les eciènes; cette famille, extrêmement étendue, comprend les ^brillantes dorades ou dofins des An-
tilles, qui semblent diaprées et couvertes demeraudes et de topases montées sur argent; les belles espèces de lutjans,de scares, de bodians, les labres, poissons à grosse lèvre mobile, comme le tourd et la girelle de nos mers : ce sont tous des races vives, agiles, qui cherchent les fonds rocailleux, les eaux limpides et courantes , ou qui se tiennent près des rochers ; on les nomme , pour cette raison , saxatiles : ceux qui vivent dans l’Océan ' préfèrent la haute mer aux rivage! , ou sont plutôt pélagiens que littoraux. Leur chair est ferme, savoureuse et de très-bonne qualité ; car ils font beaucoup d’exercice, et évitent les fonds vaseux , fétides, ou la boue. Leur corps est plutôt ovale que long , et taillé pour une natation rapide ; aussi ces poissons se jouent hardiment au milieu de l’agitation des tempêtes et des vagues. Ils sont voraces, et déclarent une guerre cruelle aux petites espèces : triste preuve que par tout l’Univers il n’y a que malheur pour le faible et les vaincus.
11 existe une autre famille aisée à distinguer par une ligne saillante de chaque côté de la queue, par des nageoires inférieures placées aussi au thorax ; -ce sont les maquereaux, les thons, et d’autres bons poissons voyageant en troupes nombreuses, et fournissant une proie immense aux peuples maritimes. Les épinoches , petites espèces de nos eaux douces , armées de pqintes , appartiennent également à cet ordre.
On place dans une famille particulière les saumons, les truites et les brochets, très-recherchés
MES EOISSOJtS.
par l’excellence de leur chair, mais détestés des autres poissons » desquels ils sont de cruels tyrans , des espèces d’Attila et de Genseric delà mer : .armés de dents fortes , doués d’une extrême agilité , s’élançant, sautant avec prestesse et vigueur sur leur proie,, parvenant à une taille assez considérable en peu de temps, parce qu’ils mangent beaucoup. Ce sont, après les requins et les loups marins ( anarrhiques) , les plus féroces bandits qui infestent les eaux. Tous ont un corps alongé, des nageoires inférieures situées sous l’abdomen , pour nager avec prestesse;unevueperçante, même pendant la nuit; ils se plaisent dans les ondes limpides et les fonds purs de sable ou de gravier. La plupart peuvent également vivre dans les eaux douces ou salées, et remontent le cours des fleuves ou des rivières , comme des bandes de brigands déprédateurs dans leurs excursions.
Enfin , nous terminerons par une famille d’espèces prolifiques et nombreuses, races pacifiques , aimant à se réunir en troupe , jouissant modestement entr’elles de leur caractère doux et sociable. Ce sont les harengs , sardines , aloses , anchois ou dupées, qui voyagent en bancs épais dans les mers, et viennent près des rivages; ce sont aussi les carpes ou cyprins, brèmes, barbeaux, tanches, poissons dorés de la Chine, etc. : toutes espèces sociales d’eaux douces. On distinguera cette famille à l’absence de dents ( ou du-moins celles-ci sont très-petites), à de grandes écailles, aux nageoires inférieures placées sous l’abdomen. La nature , en
privant ces espèces d’armes offensives, et de l’instinct du courage, n’a pas voulu pourtant qu’elles fussent anéanties en devenant la riche proie de l’homme et des poissons; mais elle les a dédommagées par les plaisirs d’une immense fécondité. S’il y a chaque année des milliards de ces poissons détruits par la pêche ou par les autres déprédations d’ani- t maux piscivores, il s’en régénère chaque année bien d’autres milliards; si l’on songe seulement que la moindre femelle de hareng a près de dix mille œufs, et qu’uhe carpe en pond quelquefois plus de trois cent mille. Ainsi la destruction de ces poissons devient plutôt une nécessité; car il est évident qu’ils auraient , en peu de temps , encombré tout l’Océan ; tous vivent de vermisseaux, de petites herbes et autres productions dont fourmillent les fonds vaseux ou le lit des fleuves, des étangs. Ils pullulent à tel point sur lelittoral, que, dans un lac de Suède, des pêcheurs prirent , d’un seul coup de filet , plus de cinquante mille brèmes, pesant en tout dixhuit milliers. Faute de pouvoir tout consommer, on est obligé d’en répandre sur les terres en place de fumier. Telle est la classe entière des poissons :
Les mers et leurs détroits, les golfes et leurs anses
Reproduisent sans fin leurs peuplades immenses;
L’onde à peine contient tout ce peuple écaillé,.
Des plus vives couleurs richement émaillé;
Tout son sein est couvert de rameurs innombrables ;
Les uns, plongeurs adroits, descendent sur les sables;
Sous les flots populeux, d’autres, par bataillons,
Croisent en mille sens leurs rapides sillons;
Les uns seuls, de la mer, paissent les frais herbages;
Dans des bois de corail, quelques-uns moins saurages. Vont se jouant ensemble, ou de leur corps vermeil.
Allument leurs couleurs aux rayons du soleil
De ses longs mouvemens l’autre en courant tourmente L’onde tumultueuse et la vague écumante ;
L’affreux léviatban , géant des animaux,
Tantôt le corps tourné s’allonge sur les eaux ,
De loin parait aux yeux un vaste promontoire ;
Tantôt développant son immense nageoire,
Semble une île mouvante, et des profondes mers Absorbe tour-à-tour et rend les flots amers.
Delille, Paradis perdu de Milton , I.iv. VII.
Récapitulons brièvement ces familles pour lès bien reconnaître. D’abord une raie et un requin nous représenteront les chondroptérygiens , poissons à molles arêtes, et qui s’accouplent. Ensuite un esturgeon et un poisson-coffre ou un hérisson de mer. nous rappelleront les branchiostèges à squelette cartilagineux. Parmi les nombreux poissons pourvus d’arêtes et d’un squelette osseux , nous distinguerons, i.° les anguilles ou les poissons serpentiformes ; 2.° les merlans et morues à barbillons, à chair blanche; 3.° les rougets et chabots à tête couverte d’un casque osseux et épineux, avec de grandes nageoires latérales comme des ailes; 4-° les poissons plats ou limandes; 5.° les poissons comprimés, régulièrement rayés de belles couleurs, et nommés bandouillères ; 6.° les perches et la dorade, brillans poissons, et épineux, la plupart d’un caractère vorace, d’une chair exquise; 7.0 les maquereaux et thons, ayant une raie saillante aux côtés de leur queue; 8.° les saumons et bro-
chets, races t^ès-féroces , à fortes dents, à grand ventre , à chair très-estimée ; 9.0 enfin, les harengs et carpes , espèces timides et fécondes.
En étudiant ces familles, on aura l’idée exacte de la grande classe des poissons; car les autres espèces , rares ou singulières , s y rapportent près- % que toutes, ainsi que des nouveaux genres dont les noms bizarres et multipliés ont rendu cette partie de l’Histoire naturelle presque inabordable dans les ouvrages les plus récens. Il en serait bientôt 'de même des plantes et des insectes, en • suivant tant de nouvelles méthodes ; aussi l’utilité des bons dictionnaires d’Histoire naturelle qui débrouillent ce chaos de noms, qui déploient, dans toute sa richesse et sa fécondité, l'admirable tableau de la nature, est-elle généralement reconnue. Quoi de plus pernicieux à l’étude de la nature, que cette nécessité d’apprendre sans cesse de nouveaux noms de genres, et d’autres termes, pour désigner des objets déjà connus, sans qu'il en résulte aucun fait neuf, aucune vue intéressante? En quoi la science profite-t-elle de ces superfétations ? Reprenons notre sujet. .
Il y a , dans la nature , trois empires destinés à la demeure des animaux : l’air a été dévolu aux oiseaux et aux insectes ailés ; l’eau est devenue le domaine des poissons, tdes coquillages, des crus^ tacés , des zoophytes; la terre, qui tient comme un milieu entre l’air et l’eau, a été donnée à l'homme et à une multitude d’animaux de mille variétés. Et comme chaque animal reçoit le caractère des
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lieux qu’il fréquente , le poisson doit retenir davantage delà nature de l’eau, l’oiseau de l’air, et le quadrupède de la terre. Ainsi nous avons observé combien la ténuité, l’inconstance de l’air, communiquaient à l’oiseau cette légèreté d’organisation qui lui donne le moyèn de s’élever dans l’atmosphère, cette vivacité de mouvemens, et ces autres qualités qui le signalent. L’eau doit au contraire imprimeiiau poisson cette mollesse d’organes, cette mucosité, cette flexibilité glissante, et cette mobilité perpétuelle qui le caractérisent; tandis que la terre , par la gravité , la solidité de ses élémens constitutifs, doit communiquer au quadrupède ces propriétés de force , de solidité compacte qui distinguent son organisation.
* Chacun de ces lieux d’habitation semble donc avoir contribué principalement à la formation des espèces nées dans son sein, et influé sur leur corps et leur tempérament. Ainsi , le poisson a la chair humide ou détrempée par l’eau; de même que l’oiseau est tout pénétré par l’air qui s’insinue dans les diverses parties de son corps et jusque dans ses os ; tandis que l’animal terrestre a pris une texture plus massive, plus dense, qui dépend sans doute de la nature sèche du sol auquel il adhère. De même , îè reptile dans la fange , tantôt aquatique, tantôt terrestre, présente, comme nous l’avons vu, une nuance d’organisation moyenne entre le quadrupède et le poisson.
C’est surtout dans le mode de respiration que se manifestent ces différences , et leur étude nous
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donnera la clef ou l’explication d’une foule de phénomènes sur la nature de ces animaux. Ainsi, nous avons vu que l’oiseau , respirant beaucoup par ses vastes poumons , déployait une grande ardeur vitale , une Activité , une sensibilité plus impétueuse que les autres animaux. L’homme et les mammifères respirent un peu moins; aussi manifestent-ils avec plus de modération , une sensibilité vive et des facultés animales très-développées ; les reptiles qui respirent bien plus faiblement , et bien plus lentement , qui peuvent même plonger sous l’eau pendant un espace de temps assez long, sans reprendre haleine , n’ont plus qu’tin sang froid , une vie languissante , une sensibilité trèsengourdie. Enfin , les poissons qui ne respirent que le seul air dont l’eau est imprégnée , et encore la moitié moins vite que l’homme , ont moins de facultés, moins de sentiment que les reptiles; surtout les espèces de poissons toujours plongées dans la vase , ou le fond des eaux bourbeuses et stagnantes, sont extrêmement mollasses , paresseux, inertes et stupides. Aussi la chair de ces poissons est d’une texture bien plus flasque et plus visqueuse que celle des races fréquentant les eaux vives et courantes , les ondes limpides qui baignent les rochers, ou un lit rocailleux ; tout de même que nos quadrupèdes montagnards, nos oiseaux qui se plaisent dans les lieux arides et venteux, sont d’une structure plus sèche et plus active que les lourds quadrupèdes des vallées ou des lieux marécageux , et que les oiseaux aquatiques ou palmipèdes.
3t)4 DES POISSONS.
Le quadrupède, l’oiseau montrent donc plus d intelligence, de sentimens, de facultés extérieures, des sens plus parfaits que le poisson; leurs membres sont aussi plus développés , leur cerveau est plus agrandi ; ils sont plus capables d’instruction que ces habitans des eaux; mais ceux-ci possèdent en revanche une faculté vitale intérieure plus puissante et sur-tout une fécondité bien autrement étendue que les premiers ; de sorte que si les animaux les plus parfaits excellent par des facultés sensitives et spirituelles qui se manifestent au-dehors , les poissons, au contraire, excellent par les qualités plus brutes et plus animales qui sont concentrées à 1 intérieur , savoir * par la voracité et la lécondité.
En effet , l’organisation du poisson est trèsrestreinte au-dehors ; il n’a point de membres , à moins qu’on ne prenne ses nageoires pectorales pour des bras , et ses ventrales pour des pieds ;. encore les poissons apodes , tels que les anguilliformes analogues aux serpens , en manquent-ils entièrement. Leur petit cerveau se compose de cinq ou six tubercules toujours séparés et ne remplissant jamais entièrement la cavité de leur crâne , qui contient plutôt une mucosité visqueuse ; leurs nerfs , quoique fort gros relativement au cerveau, paraissent moins destinés a la sensibilité qu’à faire contracter et mouvoir leurs muscles. Leur squelette n’a jamais cette dureté des os des autres animaux. Toujours cuirassés , ou même emprisonnés dans une peau éçailleuse , et enduite d’une épaisse viscosité , ils ne peuvent guère
avoir ]a sensibilité du tact , 'excepté aux lèvres et vers le nombril , .ç’est-à-dire , aux deux seuls organes , ceux delà nutrition et delà génération , qui conservent le plus d’ascendant sur eux. Ainsi ra- •mollis continuellement par l’eau , les poissons ne sont guère susceptibles d’impressions vives , et comme la froideur engourdit leurs organes, ils sont presque dépourvus de sensibilité. Un requin auquel un crampon de fer arrache un lambeau de chair , en paraît à peine affecté ; il poursuit toujours sa proie avec la même ardeur famélique , tant que son sang ne s’épuise pas. Les blessures profondes que s’infligent entr’eux les poissons dans leurs guerres à mort , ne peuvent suspendre leurs . fureurs; comme si la nature n’avait pas voulu que des animaux si exposés à la destruction en sentissent trop douloureusement les atteintes. ✓
Ces barbaries que les animaux exercent entr’eux, ne sont donc pas si atroces que nous le croyons; notre sensibilité les exagère à notre imagination ; de même ces traitemens rigoureux et brutaux de la discipline militaire des nations du Nord , qui seraient affreux pour un peuple délicat et sensible, paraissent légers à de durs Tartares , à ces membres lourds et engourdis par le froid de leur climat. Ainsi une anguille , taillée , déchirée , uûe carpe coupée par tronçons et démembrée , se contractent , sautilleht , palpitent long-temps encore , de même que les reptiles , parce que leur sensibilité froide et lente, s’écoule, s’épuise faiblement et presque sans douleurs ; il semble que ces animaux nç
puissent pas mourir , tandis qu’un quadrupède, un oiseau périraient sur-le-champ dans des tourmens horribles. De même le poisson reproduit ses nageoires ou quelques autres parties coupées; il survit souvent aux plus cruelles opérations. A Dieu neplaise que nous voulions excuser ici les actes de barbarie qu’on fait quelquefois subir aux animaux ! La nature nous autorise sans douteà tirer d’eux notre subsistance ; mais elle nous reproche dans le cœur les souffrances d’un pauvre animal sans défense , lorsqu’elles sont sans nécessité ; l’état de boucher répugne même ; et combien n’avons-nous pas en horreur les bourreaux et les tyrans, ou des monstres qui égorgent leur propre espèce? Cependant on ne se reproche guère la mort d’un poisson , et l’imagination se met rarement en frais pour y compatir. Les facultés de sa vie sensitive sont en effet, très-bornées. Circonscrit dans un petit nombre de sensations et de besoins, tels que ceux de la nourriture, de la reproduction et de sa propre conservation , il demeure dans un état de stupeur morale , même parmi ses plus grands mouvemens ; l’imperfection de son cerveau ne lui permet guère de rassembler quelques idées. Son indifférence tient à cette stupidité radicale; il n’y a presque nulle relation entre les sexes , même à lepoque de l’amour , qui rassemble tous les autres êtres. Les parens n’ont presqu 'aucun instinct conservateur de leur* progéniture, et plusieurs femelles dévorent elles-mêmes leurs œufs quelquefois , comme on l’a remarqué ; les guerres continuelles et réciproques que se font en-
tr’eux ces animaux, doivent éteindre les plus doux sentimens, et rendre les individus brutaux ou dumoins insociables ; car que doit-on augurer d’un animal qui n’aime pas seulement sa femelle?
Telle est donc la nature du poisson, qu’écoutant «es seuls penclians physiques , il n’est mu que par l’appétit de la nourriture, par un désir vague de se reproduire ; alors toutes ses facultés tendent à ces fonctions purement matérielles ; le corps l’emporte sur l’esprit , les habitudes brutes dominentles qualités perfectionnées du sentiment. Si quelques poissons s’apprivoisent , si les murènes de l’orateur Ilortensius s’approchaient à sa voix caressante , si des cyprins dorés de la Chine se sont enhardis jusqu’à prendre leur pâture dans la main de l’homme, si des carpes sont accourues au bruit d’une cloche, ces exemples attestent moins un grahd fond d’intelligence , qu’une simple habitude de fnanger , excitée par l’appât des nourritures , et encouragée par la sécurité ; mais ce prétendu attachement n’est qu’un état de parasite , qui a l’intérêt seul pour mobile , et qui prouverait plutôt la bassesse du naturel que les qualités de l’esprit. Cet attachement ne subsiste même qu’autant que l’homme Tachette par de continuels bienfaits. On ne peut presque rien enseigner d’ailleurs aux poissons ; la nature les a rendus froids et égoïstes jusque dans leurs amours.
Au contraire , ce qui distingue les animaux plus parfaits , c’est cette vive et profonde éensibilité qui ïépand l’existence ù l’extérieur, sur toute la nature.
5g8 des poissons.
Ce sont, pour l'homme , ces sentimens délicats et tendres , ces illusions du cœur , ces nobles attacbemens de l’âme qui agrandissent, qui multiplient' si prodigieusement nos relations dans l’Univers entier. La physionomie du poisson est elle-même marquée du sceau delà stupidité et de la bassesse ; ses yeux sont amortis , et ceux de la carpe sont passés en proverbe pour désigner un regard imbécille ; au contraire , la physionomie devient d’autant plus expressive parmi les animaux, qu’ils se rapprochent davantage du type de la perfection qui est l’homme ; les yeux, ces lumières de l’âme, reflètent chez nous l’éclair de la pensée et la chaleur du sentiment ; J’œil est plus éloquent que la langue ; c’est de lui que jaillit le feu de l’amour; la colère , l’indignation le font étinceler ; la tendresse , le désir , la pudeur s’y peignent tour-à-tour; il anim^ toute la physionomie ; mais un œil éteint annoncé une âme morte , et le poisson qui ne vit que par ses facultés matérielles , ne peut exprimer dans ses regards que sa propre stupidité.
Ce n’est cependant pas la faute de l’organe : les yeux des poissons paraissent le plus parfait de leurs sens , quoique manquant dé paupières et applatis par défaut d’humeur aqueuse. En effet, les poissons n’avaient pas besoin de cette dernière humeur , puisqu’ils sont plongés dans un liquide. Leur crystallin est globuleux, afin de corriger la réfraction des rayons lumineux qui traversent l’eau, tandis que chez les oiseaux , il y a beaucoup d’humeur aqueuse dans la chambre antérieure de l’œil , et leur crvs-
tallin est fort applati, à cause qu’ils vivent dans un fluide très-rare, dont il faut concentrer davantage les rayons lumineux. Enfin , comme les poissons nagent la plupart avec rapidité, et exécutent même de longs voyages , il leur était nécessaire de jouir d’une vue fort étendue, pour mesurer promptement les grandes distances , de même que les oiseaux , parce qu’une vue courte les eût forcés à nager lentement et avec précaution , de crainte qu’ils ne se heurtassent contre les rochers , ou ne pussent éviter la dent meurtrière de leurs ennemis. Si nous nous rappelons ce que nous avons dit des oiseaux, la réflexion nous montrera combien la vue presbyte ou longue est nécessaire à tous les animaux dont les mouvemens sont rapides et brusques , comme le vol , la nage, la course, le saut; tandis qu’une vue myope circonscrit l’animal dans nne sphère bornée d’ac- > tivité. Aussi les poissons à vue faible qui s’enfoncent dans la boue , comme les anguilles , se cachent dans l’eau troublée, ou fuient l’éclat du jour et ne serpentent que de nuit ; ils sont mollasses , muqueux; leur peau est gluante et sans écaille , et ils se meuvent très-lentement.
L’organe de l’ouie, long-temps inconnu chez les poissons , quoiqu’on sût dès l’antiquité que ces animaux entendaient , n’a bien été décrit et observé que depuis un siècle , et l’on n’aperçoit ni oreille extérieure, ni même de canal auditif ;Toreiile des poissons est toute logée dans leur crâne , et n’a rien de commun avec ce qu’on nomme les ouies , ou les peignes rouges, les branchies qui remplacent
les poumons. Comme les poissons manquent devoix, leur ouie ne devait pas être aussi délicate que celle des quadrupèdes ou des oiseaux. Leur odorat au contraire est fort développé; ils ont de gros nerfs olfactifs; la membrane sur laquelle ceux-ci s'épanouissent présente une surface très-large , qui a même douze à treize pieds dans un requin long de vingt-cinq pieds, et lorsque des odeurs sont désagréables , les raies , les chiens-de-mer ferment leurs narines au moyen d'une petite valvule. Comme l'odorat, chez ces animaux , est relatif à leur proie , plus le poisson est carnivore , plus son odorat est étendu pour la découvrir de loin , surtout chez les espèces qui • vivent dans les eaux troubles et dans les asyles ténébreux où la vue n’est d’aucun secours. Le poisson est , au milieu des émanations de sa proie vi-r vante, de même qu’un homme placé dans une cuisine ; il n'a de flair que pour ce qu’il mange , et étant principalement emporté par ses sens , à la manière des autres animaux , il sent aiguiser sans cesse son caractère famélique par l'étendue de l'odo-r rat, et s'anime à l’excès en savourant à longs traits les odeurs de sa proie. Aussi les pêcheurs attirent aisément les poissons avec plusieurs substances odorantes, dont quelques-unes même les enivrent.
Mais quoique doués de cet appétit véhément et décidé pour la chair, les poissons ne paraissent pas avoir la sensation du goût fort développée. Leur langue épaisse et coriace, leur palais cartilagineux sont faiblement affectés par les saveurs; et l’eau qui lave continuellement leur guette semble en émous-
ser le sentiment ; aussi tous sont plutôt goulus que délicats; ils avalent pregqu’indistinctemcnt tout ce qu’ils rencontrent ; c’est sur cette voracité irréfléchie qu’est fondée la pèche au hameçon ; le poisson ne se défiant jamais des alimens , vient se reprendre souvent au même crochet qui l’avait tout-? à-l’heure arrêté; tout paraît bon aux chiens marins, et l’on trouve en leur estomac des objets incapables de nourrir. Les poissons mous qui vivent de limon, ou barbottent dans la fange impure, se nourrissent de vermisseaux , et ils manquent de dents , ou montrent seulement quelques aspérités sur les mâchoires, le palais, la langue et la gorge; mais d’autres espèces , pourvues de nageoires rapides , sont armées de dents fortes et acérées ; elles portent partout le ravage et la mort; A leur aspect les races timides fuient dans les plus obscurs abîmes ; le monstre infatigable les suit * les atteint, et satisfait pour quelques instans la faim dévorante qui le consume.
Toutefois les poissons ne mangent pas continuel* lement ; il en est qui demeurent plusieurs mois sans prendre des nourritures; et l’on a yu une carpe jeûner pendant une année, surtout dans les pays froids. C’est qu’en effet ces animaux n’ont guère qu’un degré ou deux de chaleur au-dessus de la température commune de l’eau ; aussi le froid de l’hiver les engourdit, les gèle en partie quelquefois; tels sont les anguilles , les goujons , qui s’enfoncent alors dans la vase ou le sable, sans mouvement , sans nourriture , sans respiration ; cependant ils Tome I. ?.ô
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ne meurent pas quoique demi-gelés ; la chaleur du printemps les ranime de même que les reptiles. Comme le froid ne pénètre pas dans des bas-fonds de la mer, qui conserve d’ordinaire 10 à 12 degrés sur o, la plupart des poissons y trouvent une retraite assurée contre la froidure; mais ces animaux, dans nos étangs, nos rivières, sont souvent emprisonnés en hiver sous des plafonds de glace , et ne trouvant plus alors d’eau assez chargée d’air pour leur respiration, ils périssent étouffés, à moins qu’il n’y ait des ouvertures pratiquées dans la glace, où ils viennent respirer à l’aise ; ce que savent mettre à profit les pêcheurs pour prendre ces animaux.
Ce besoin d’air démontre donc que le poisson ne respire pas l’eau par elle-même , comme on l’a cru, mais bien l’afr quelle tient entre ses molécules ; il fait entrer l’eau par sa gueule, la fait passer entre les feuillets ou peignes de ses branchies; ensuite elle sort par les ouvertures des côtés de la tête : cette respiration, qui s’exécute environ a5 fois par minute , même pendant le sommeil des poissons , fournit peu d’air à leur sang ; elle le débarrasse peu de l’hydrogène et du carbone qu’il contient ; et de là vient que cette surabondance des élémens de l’huile et des graisses, l’hydrogène et le carbone s’accumulent en matières grasses chez ces animaux. Les poissons, en effet, sont très- imprégnés d’huile , et ont un sang noirâtre, comme toutes les espèces d’animaux qui respirent peu , qui sont froides, engourdies , dont la constitution est molle , muqueuse et apathique. Les espèces
serpentiformes , telles que les anguilles, les muré-, nés et congres , les donzelles , etc. , espèces sédentaires , toujours plongées tristement dans la boue, rampant avec lenteur et paresse, et qui, privées de vessie natatoire, se traînent dans les basfonds, dont elles sillonnent la vase, présentent surtout une chair mollasse, visqueuse et huileuse, qui se putréfie bientôt , qui est plus difficile à digérer que celle des poissons à grandes nageoires et à écailles. De même tous les poissons qui végètent dans les eaux noires et croupissantes , ou les marécages infects, sont fétides, désagréables au goût; leur peau gluante est presque sans écailles, ou ces écailles sont très-petites et très-adhérentes; de sorte que ces poissons ne déchirent jamais leur épiderme en glissant sur les roches ou sur les cailloux des étangs et des fleuves ; mais comme cette chair forme une colle épaisse et glutineuse dans l'estomac , les anciens législateurs de l’Orient avaient défendu aux Egyptiens et aux Hébreux l’usage de ces alimens , capables 'de causer des maladies • dans les pays chauds.
Il en est tout autrement des races plus hardies de poissons , qui se tiennent dans les eaux limpides et courantes , qui habitent près des rochers , des pierrailles, des fonds purs de gravier , de sable lavé : ces espèces vives , qui s’abandonnent sans crainte aux vagues agitées et traversent l’Océan , ont au contraire la chair ferme , agréable et salubre ; et l’on sait à quel point les Romains recherchèrent ces poissons d’une saveur délicieuse , tels
que les rougets , les mullets , etc. : leur luxe fut porté jusqu a la fureur. Nous avons vu qu'on prodiguait pour l’esturgeon et le turbot, avec un faste inoui , les marques de la grandeur romaine. Ceci n était que ridicule : on y ajoutait l’atrocité. Védius Pollion nourrissait des murènes avec la chair même de ses esclaves condamnés à mort * afin de donner , disait-il , un meilleur goût à ces poissons. Auguste mangeant chez ce Romain , un esclave cassa par malheur un vase précieux; Pollion en fureur lui cria : Aux murènes . Auguste, révolté de cette cruauté, fit briser toute la vaisselle de prix* et donna la liberté à l’esclave» Le garum , cette sauce si chère et si précieuse aux Romains , était composée avec les intestins du maquereau pourris et consommés dans la saumure.
Ainsi la natation lente ou rapide établit des différences de saveuret de qualité dans la chair des poissons. Un corps ovale , élancé en forme de coin , avec un museau pointu, une peau lisse et glissante, permettent à ces animaux de fendre aisément les eaux, et les nageoires pectorales hâtent le mouvement progressif imprimé parle moyen de leur queue. Celle-ci, mue par de forts muscles, et frappant l’eau de droite et de gauche par des déploiemens instantanés , fait avancer l’animal dans la ligne diagonale résultante de ces deux impulsions combinées; les autres nageoires sont autant de rames et d’avirons pour le poisson. La plupart de ces animaux sont encore pourvus d’une vessie aérienne , avec une ou plusieurs cavités, et qui reçoit de l’air ou du gaz azote
ou oxygène , par Festomac avec lequel un canal communique. Si le poisson dilate cette vessie , devenant alors plus volumineux ou spécifiquement plus léger que l’eau, il remonte à la surface; au contraire, il descend dans les profondeurs en la comprimant : les pêcheurs habiles qui savent percer cet animal à la vessie , le fond tomber sur-lechamp. Les poissons plats comme les raies, les limandes, étant dépourvus de vessie aérienne, ne peuvent s’élever dans les eaux que par des efforts continuels de leurs nageoires ; ce sont les espèces terrestres de la mer , tandis que les poissons à grande vessie s’y élèvent presque sans peine , de même que les oiseaux dans l’atmosphère.
Les poissons voyageurs , ou ceux qui vivent en haute mer, et sont nommés pélagiens , outre de grandes vessies , portent des nageoires larges et étendues, surtout au dos , comme les dorades , les saumons, les thons, les morues ; tandis que les poissons littoraux ou ceux d’eau douce et des rivages , comme les carpes et tanches , ont des nageoires plus faibles. D’autres, à nageoires molles, se tiennent à une profondeur où les agitations les plus furieuses de la tempête ne descendent point. En effet, le mouvement des vagues ne creuse guère audelà de quinze à vingt brasses, ou cent pieds, dans les plus violens ouragans, tandis qu’une tranquillité continuelle règne au fond des abimes.
D’ailleurs , la nature a placé des nageoires sous la gorge des poissons qui ont une grosse tête, afin de la soutenir , comme chez les rougets ,
les chabots; au contraire si leur tcte est petite, ces nageoires sont placées sous le ventre, qui çst vaste et renflé , comme chez les brochets , les saumons , espèces voraces , afin de donner un équilibre plus parfait à leur corps. Les poissons à très-grandes nageoires pectorales peuvent s’élancer dans l’air et y nager en quelque sorte un moment , tels sont les poissons volans ( les trigles, les exocets, le pirabèbe, etc. ) ; d’autres aussi bondissent et sautillent à la surface des ondes. Ces pauvres animaux, poursuivis par de cruelles dorades , n’ont pour seule défense que la faculté de s’élever un instant dans l’air, où ils rencontrent souvent des ennemis tout aussi acharnés ; des oiseaux de mer à la vue perçante, au vol agile, fondent soudain sur eux. Le poisson, tremblant de frayeur, se jette quelquefois sur le vaisseau qui passe par hasard; ilsemble y réclamer la protection de l’homme; mais le matelot impitoyable en fait 'sa proie à son tour, de sorte que cette espèce innocente ne trouve de sûreté ni dans la mer, ni dans l’air, ni parmi les hommes. Au reste, son vol n’est qu’un voltigement d’une centaine de pas , et à cinq ou six pieds seulement au-dessus de l’eau ; car les nageoires se sèchent par ce mouvement rapide, deviennent moins flexibles, et les branchies ne pouvant respirer l’air, le poisson périrait étouffé, s’il ne reprenait pas bientôt son habitation aquatique.
La grande mobilité des poissons n’exige pas un déploiement de forces aussi considérable qu’on le croirait. Dans ce milieu partout également dense.
la résistance est faible, puisqu’un homme seul fait mouvoir des barques très-pesantee. Aussi des poissons exécutent des courses immenses et très-rapides , presque sans fatigues et sans efforts. Quelque rapide que soit le vol des oiseaux, la nage de plusieurs poissonsiÂe leur cède guère en vitesse. Des requins suivent jusqu’en Amérique les vaisseaux partis des ports d’Europe; non-seulement ils devancent les plus fins voiliers aidés d’un vent favorable etfaisant plusieurs lieues à l’heure, mais meme ils se jouent autour de ces bâtimens , caracolent , font cent circuits, et ne paraissaient ni fatigués, ni ralentis au bout de quelques semaines d’une nage continuelle. La flèche lancée par le bras vigoureux du sauvage , n’est pas plus rapide que la nage du thon ; le vol de l’aigle n’est guère plus impétueux que la natation d’une dorade ; les saumons parcourent 86,4oo pieds par heure et 24 pieds par seconde; ils peuvent parcourir en un jour plus d’un degré du méridien terrestre, ou faire le tour du globe en peu de semaines , car ils trouvent en marchant au travers de l’océan leur nourriture toute prête. Enfin les poissons savent aisément bondir, avancer, reculer, descendre, monter, se courber , se tourner en tous sens à leur gré , et leur agilité est si grande, qu’elle a passé en proverbe.
L’analogie entre les poissons et les oiseaux est même très-remarqujible .' habitans de deux fluides pleins d’inconstance , tous deux les sillonnent avec autant de vivacité que d’aisance. Les poissons peuvent être regardés comme les oiseaux de la mer, et
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les oiseaux comme les poissons de l’atmosphère. Les ailes des uns«ont représentées par les nageoires des autres , et les plumes par les écailles. S’il y a des oiseaux aquatiques , il existe des poissons en partie aériens ou volans. Si les oiseaux sont pénétrés d’air pour être plus légers , les poissons aussi portent une vessie d’air , pour la plupart. Leurs nageoires peuvent se replier et s’étendre avec des mouvemens analogues à ceux des ailes ; ces deux instrumens étant à-peu-près les mêmes, et la natation comme le voletant presque le même acte exécuté dans deux fluides différens, le poisson vole dans Teau comme l’oiseau nage dans l’atmosphère, qui est un grand Océan pour lui , de même que la mer est pour le poisson une sorte d’atmosphère. Si les vents détournent le vol des oiseaux à ailes faibles , les courans de la mer arrêtent aussi les poissons à nageoires impuissantes; tandis que des espèces plus fortes bravent audacieusement et ces vents de l’Océan et ces grands courans de l’air. S’il y a certains oiseaux qui ne peuvent voler, il existe aussi des poissons presque hors d’état de nager ; enfin dans l’uneet l’autre classes une foule d’espèces aime vivre en troupes, en une sorte-de société, et d’autres sont solitaires. Les émigrations annuelles des poissons au sein des profondes mers, ne sont ni moins régulières, ni moins étonnantes que celles des oiseaux dans la rt^ion des tempêtes ; les uns et les autres circulent en légions immenses, soit pour recueillir en d’autres contrées une nourriture plus abondante, soit pour s’y reproduire eu
paix ; chacun d’eux retourne annuellement dans leur première patrie ; et à ces époques de voyages , l’homme fait également peser son bras dominateur sur les peuples chanteurs des airs et sur les muets habitans des ondes.
D’autres analogies se manifestent en un sens inverse entre ces deux classes; l’oiseau est plus porté à l’amour qu a la nourriture; le poisson au contraire est plus adonné à la voracité qu’aux plaisirs de la génération ; cependant l’oiseau ardent est moins fécond que le froid poisson. L’un a la chair sèche 9 la fibre tendue, sensible; l’autre une chair humide, une fibre relâchée, apathique; le premier s’attache à sa famille, l’aime, la soigne, la nourrit; le second n’a pour la sienne presqu’aucun attachement et l’abandonne. Il y a plus d’oiseaux dans l’hémisphère boréal, à cause des terres, et plus de poissons au pôle austral à cause de l’étendue des mers.
Si les oiseaux des tropiques sont enrichis des plus éclatantes couleurs , les poissons des mers de , la zone équatoriale ne sont pas moins brillaus : cuirassés d’écailles d’or, d’argent, d’azur, de rubis , d’émeraudes , ils étincellent dans l’onde du feu des pierreries sous les feux du soleil ; mais ces décorations resplendissantes s’évanouissent souvent à leur mort, tandis que la couleur des plumes ne change point chez les oiseaux. Ceux-ci savent lustrer leur plumage avec une huile secrétée par une glande de leur croupion; mais chez les poissons, une liqueur oléagineuse se filtrant sur leur
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front , celle-ci est répandue comme une couche de vernis sur toute la superficie de leurs écailles par la seule natation, et les garantit ainsi de l’impression trop ramollissante de l’eau. Les poissons changent de couleurs et d écaillés , selon les âges , les sexes , et même suivant les saisons , comme les oiseaux muent leur plumage et se nuancent de diverses teintes par les mêmes causes. Et comme les oiseaux savent prédire l’orage et les vents , de même les poissons annoncent par des mouvemens inquiets l’approche des tempêtes , et remontent au-dessus des ondes lorsqu’il doit tomber de la pluie.
Cette grande ressemblance entre deux classes d’animaux si éloignées entr elles , dépend sans doute de la qualité des milieux qu elles habitent ; car la fluidité et la mobilité étant communes à l’air et à l’eau , les résultats doivent être analogues dans les êtres qui s’y trouvent plongés. 11 en résulte que la nature, s’accommodant à ces circonstances , n’est pas libre de les enfreindre ; qu’elle paraît être obligée de suivre une marche semblable lorsque les occasions sont pareilles , comme si une main invisible , un pouvoir irrévocable lui avaient tracé ses limites, et la route qu’elle parcourt dans la durée des siècles.
Et quels avantages la race humaine ne tire-telle pas des poissons? Chaque année, des flottilles de bateaux conduites par de hardis navigateurs s’étendent sur toutes les mers, avec les oiseaux aquatiques et pécheurs. Au milieu des brumes du Groenland ou du Spitzberg , le matelot arrête au passage
les bancs de poissons voyageurs , les emprisonne daïis ses filets, et chargé de la riche dépouille de l’Océan , amarrant les requins et les baleines , retourne au travers des tempêtes dans les rades voit sines. C’est la pêche qui enhardit le premier navigateur , c’est sur le modèle du poisson qu on a construit la quille des meilleurs bâtimens voiliers. D’où sont venues d’abord la splendeur et la puissance de Tyr , de Sidon , de Rhodes,, de Carthage, dans l’antiquité ; de Venise , de Gênes, des Hollandais, des Anglais dans nos siècle# plus modernes? Qui a formé ces marins intrépides, et souvent avec de misérables pêcheurs a su faire des héros? C est pourtant au moyen de quelques barques et des filets, que ces peuples se sont d’abord accrus, fortifiés , agrandis ; cette nourriture dé poissons a multiplié ces nations maritimes, les a rendues reines et dominatrices de la mer. Bientôt après, 1 Océan a vu ces entreprenans Argonautes braver ses écueils, sillonner ses vastes plaines , aborder sur des plages inconnues, s’ouvrir le chemin d’un nouveau monde et renverser de puissans empires. Que la gloire de plusieurs rois est petite auprès de celle d’un Chris-’ topbe Colomb, d’un Vasco de Gama, d’un Magellan, d’un Cook, et de l’infortuné Lapérouse? Combien a été plus utile aux nations e$ à sa patrie , qu’un conquérant qui fonde sa renommée sur la destruction des hommes , ce pauvre pêcheur Hollandais, Guillaume Benckels, qui le premier apprit à saler et fumer le hareng pour l’envoyer par toute la terre ? Aussi les statues des grands princes
sont tombées et personne ne les a relevées , tandis que celle du Hollandais subsistera tant qu’il y üira sur la terre des hommes reconnaissans. La mer , cet immense vivier, produit chaque jour une masse énonne d’alimens qui vont porter l’abondance et la joie dans la chaumière de l’indigent , comme à la table magnifique des rois. La mer envoie sur toutes les côtes, et jusque dans les fleuves, avec les vents et les Unis , d’innombrables peuplades de harengs, de morues , de saumons, d’esturgeons , etc. Transportés par commerce jusqu’aux extrémités des continens , ces vieux monstres des abîmes viennent trouver les hommes pour les faire participer aux grands festins de la nature. Au coin de son foyer, l’agriculteur se nourrit avec sa famille de ces anciens habitans de l’onde , échappés à la voracité des baleines du nord , et qu’il contemple avec étonnement. C’est ainsi qu’éclatent les soins de cette sagesse et de cette éternelle prévoyance, par laquelle tout est réglé dans l’Univers,