‹ Histoire des moeurs et de l'instinct des animaux. Avec les distributions méthodiques et naturelles de toutes leurs classes. Cours fait a l'Athénée Royal de ParisChapitre 5 sur 50 · DEUXIEME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIEME LEÇON

Généralités sur la structure du Monde et de notre Globe,

Maintenant , Messieurs , si nous voulons avoir quelques idées exactes de tous les êtres qui nous environnent, il est nécessaire de s’élever (autant qu’il est possible à la faiblesse humaine ) aux principes qui constituent cet Univers. Mais dans un sujet qui prête une carrière si ample aux conjectures et aux opinions , nous croyons nécessaire de nous éclairer des recherches , soit des philosophes , soit des Naturalistes anciens et modernes qui s’en sont occupés, afin de nous garantir le plus que nous pourrons de leurs erreurs, en profitant de leurs découvertes.

La : Genèse, en nous retraçant la création et l’origine de toutes choses, s’est exprimée en termes généraux et magnifiques sur ce grand œuvre de la puissance divine; mais elle abandonne aux disputes des hommes les explications mécaniques de la formation des globes célestes et de la terre ; les Descartes, les Leibnitz, lesBuffon, et beaucoup d’autres savans célèbres , ont proposé divers systèmes sur ces grands objets , et depuis Galilée , on laisse librement tourner la terre sur son axe. Nous dirons de

/f0 DU MONDE EN ÇÉNEBAt.

plus, que ces recherches, même le^ plus hypothétiques, manifestent davantage l’existence du Grand- Être; elles nous découvrent, comme le télescope, de nouveaux mondes dans l’Univers: c’est élever notre intelligence, c’est agrandir l’idée que nous devons avoir de la nature , que de s’occuper de ces recherches. En effet, comme l’a remarqué Bacon, peu de philosophie mi ne à l* athéisme * tandis que beaucoup de philosophie ramené à la divinité . L’ignorance, sur de pareils sujets , est nuisible et même condamnable, soit qu’elle égare dans les précipices de l’erreur, soit qu’elle rétrécisse le champ de la pensée.

L’on peut diviser en quatre principaux systèmes les opinions émises sur l’origine du Monde et la formation de la terre.

§ I. — Le premier ou le plus ancien est celui de Thaïes de Milet, l’un des sept sages, qui représente l’eau comme le principe créateur, de toutes choses. Ce philosophe remarquait que tous les animaux , tous les végétaux, dans leur semence ou graine, commençaient par l’état deliquidité, et ne pouvaient subsister sans les humeurs ou sans l’eau. Il avait observé que la mer avait dû couvrir jadis le globe terrestre , puisqu’on trouve des coquillages parmi les continens, et que les Pyramides même de l’Egypte, où il avait voyagé, sont bâties de pierres coquillières. Le Delta ou la Basse-Egypte est un terrain d’alluvion tout formé par lÿs dépôts successifs du Nil. Homère appelait l’Océan, père de toutes choses, et l’on a soutenu que les animaux marins avaient formé toute la terre calcaire du globe.

Cette hypothèse a été développée par une foule de Naturalistes modernes et par tous ceux qu’on nomme dans l’histoire delà Géologie, les neptunisles; car ils attribuent à l’empire de Neptune tous les cliangemens arrivés sur la terre ; ainsi Woodward explique, par un abîme immense d’un liquide contenu dans les entrailles de notre globe, les phénomènes que présentent sa surface , ses inégalités , ses montagnes , ses cavernes , ses tremblemens de terre. Il croit que notre terre n’est qu’une croûte superficielle fort mince, enveloppant un fluide, et si une force centrifuge quelconque fait bouillonner et sortir ce fluide de son abîme, il se répand à la surface de notre terre et produit des déluges, des cataclysmes, soit généraux , soit partiels. Van- Helmont voulut établir que les végétaux n’étaientt presque nourris que d’eau, et Boerhaave ayant eu la constance de distiller cinq cents fois la même eau, crut qu’elle se décomposait insensiblement en terre.

Les hypothèses de Burnet, de Whiston, sur la théorie de notre globe , reposent également sur l’action des eaux et sur l’effet d’une inondation universelle, soit par la queue d’une comète remplie de vapeurs aqueuses , soit par un déluge d’eaux célestes, comme le décrit Scheuchzer. Le système de Telliamed ou de Maillet, sur la diminution graduelle des eaux de la mer (opinion embrassée aussi par Linné), attribue la formation originelle de tous les êtres à l’Océan , et nous fait venir des poissons. Enfin le sentiment des géologues qui regardent notre

4a DÛ MONDE EN GÉNÉRAL.

monde comme ayant été primitivement liquide, et qui établissent que les hautes montagnes se sont cristallisées dans une vaste mer, est encore suivi par beaucoup de savans ; l’illustre minéralogiste Werner attribue les mines , dans leurs filons, à des dépôts de substances métalliques en dissolution dans les premières eaux couvrant le globe. Ces eaux s’infiltrant entre les fissures des terrains , y déposèrent çà et là des minéraux de diverses sortes.

Enfin, l’action des eaux sur notre planète, et leurs inondations sont un fait incontestable , dont les preuves paraissent extrêmement multipliées dans les anciennes annales du monde.

Ovide fait tenir ce langage à Pythagore :

Ce champ fut une mer : j’ai vu, loin de Neptune,

Les conques d’Amphitrite éparses sous mes pas ;

IJne ancre s’est trouvée au sommet de l’Atlas.

Un long amas de neige en torrens écoulée,

Par sa chûte a creusé le lit d’une vallée,

Et par le cours des eaux le roc déraciné ,

Au sein des vastes mers vit son bloc entraîné, etc.

(Voyez la Traduction des Métamorphoses , Liv.XV, par de Saikt-Awge. )

Le souvenir d’un déluge conservé chez toutes les nations de l’ancien Monde , retrouvé chez les peuples sauvages de l’Amérique , est donc une de ces vérités ineffaçables , dont l’empreinte est gravée à la surface des continens. Ces bancs immenses de coquillages , ce falun de la Touraine , ces débris de végétaux , d’animaux enfouis sous d’épaisses couches d’un limon durci , ou de sable et de gravier ;

I>U MONDE EN GÉNÉRAL. /p

ces dépôts successifs d’argile bleuâtre en feuillets d’ardoises , ces marbres , ces grès , ces terrains marneux , dont les lits de plusieurs nuances sont superposés dans un parallélisme parfait, les carrières de plâtre et d’albâtre , les craies et tant d’autres substances ont été manifestement transportées par les eaux ; nos campagnes , nos collines sont toutes jonchées de ces débris , de ces couches à une grande profondeur, comme on l'observe en creusant des puits , ou lorsqu’un ravin en précipice coupe à pic le flanc d’un côteau. Ainsi, plus d’une fois nos continens ont été envahis par l 'Océan , puis rendus à l’air et aux productions terrestres. Les montagnes stratifiées ou par couches sont le résultat de ces alluvions et de ces cataclysmes ; et n’est-ce pas à ces envaliissemens , à ces érosions des mers, par leurs mouvemens journaliers, que l’Angleterre a été détachée de la France , la Sicile de l’extrémité de l’Italie? N’est-ce point par suite de ces excavations que l’Océan ayant rompu la digue qui formait le détroit de Gibraltar, s’est élancé dans le bassin, de la Méditerranée , a franchi les Dardanelles , et a formé aussi la mer Noire ou le Ponl-Euxin, et peut-être s’est infiltré par des canaux souterrains, jusque dans la mer Caspienne et le lac Aral ? Peut-être la Méditerranée communique encore avec la mer Morte et le lac de Génézareth , comme on voit les grands lacs du nord de l’Amérique se partager en quelque sorte les eaux de ces vastes régions septentrionales ?

Toutefois la masse actuelle de toutes les eaux

du globe ne paraît nullement suffisante pour recouvrir, en-même-temps , les contiuens et s’élever jusqu’au sommet des hautes montagnes. Si des déluges ont été universels , il a fallu des eaux bien plus abondantes quccelles qui existent , et rien ne manifeste la preuve d’abîmes ou de gouffres intérieurs, de vastes réservoirs dans le sein de la terre. De semblables cavernes seraient incompatibles avec la solidité nécessaire à notre globe , qui circule avec rapidité dans son orbite autour du soleil. A-lavérité, la principale masse des eaux parait être accumulée au pôle austral, puisqu’on n’y a point trouvé de terres au-delà de la Nouvelle-Zélande et de la Tcrre-dc-Fcu. Mais il est impossible d’établir aujourd’hui quel genre de catastrophes notre monde a subies de la part des eaux , à plusieurs époques. Peut-être l’Océan a-t-il diminué , et une partie de ses ondes décomposées a-t-elle servi à nourrir le feu des volcans et à l’organisation des végéta ux et des animaux, ainsi qu’on l’a supposé. Peut-être, comme les stoïciens et Bourguct l’ont pensé, notre globe se dessèche-t-il graduellement , et finira par une aridité, puis une conflagration universelle, s’il est vrai, selon quelques astronomes, que l’orbe qu’il décrit autour du soleil chaque année, se rétrécisse sans cesse , et que nous marchions, par une spirale immense , vers ce grand astre de feu , comme toutes les autres planètes , pour nous y engloutir.

§ II. — La seconde hypothèse, tout opposée à la précédente, est celle des vulcanistes, qui consacrent au feu l’origine de l’Univers, et à l’action

des volcans une multitude de phénomènes sur le globe terrestre. Nous trouvons également ce système parmi les Anciens , dans la philosophie d’Héraclite et d’Hippasus de Métapont, Suivant cette opinion , le feu , qui forme le soleil et les astres , exhale , à mesure qu’il se consume , des fumées , des vapeurs aqueuses et des cendres, lesquelles se réunissant, sont les matériaux des mondes; ceux-ci, après la révolution des siècles , deviennent susceptibles d’alimenter de nouveau les grands feux de l’Univers , et de se renouveler ainsi en passant dans des flammes éternelles.

Tout extraordinaire que paraisse ce sentiment, il a eu et il conserve de nombreux partisans, mais qui l’ont diversement modifié. Ainsi, non-seulement les stoïciens admettaient au-delà de notre atmosphère une vaste sphère de feu qui enveloppe le monde, mais encore d’autres philosophes établirent un feu central et les forges de Yulcain dans les entrailles de la terre. Tel fut aussi le feu des Enfers ou des lieux inférieurs, et dont les fournaises des volcans n’étaient que les soupiraux ou les cheminées. Le jésuite Kircher, par exemple , représente un immense foyer au centre de notre planète , et communiquant par diverses cavernes à de moindres foyers qui alimentent la flamme des monts ignivomes, et qui suscitent leurs éruptions de matières fondues ou calcinées. Ailleurs , le fond des mers est creusé de plusieurs abîmes, de gouffres où l’eau se précipite en tourbillonnant comme en d’immenses entonnoirs. Accumulées, dans de

profonds bassins , ces eaux sont échauffées par le feu central, entrent en ébullition, et remontent, par une forte distillation , dans de vastes réservoirs creusés sous les plus hautes montagnes ; là leurs vapeurs se condensant par le froid , donnent nais-' sance aux fontaines, aux ruisseaux et aux fleuves qui découlent de ces montagnes. Les vulcanistes expliquent aussi par ces moyens les sources d’eaux thermales qui bouillonnent dans la terre , la sublimation des métaux et leur minéralisation, les éjections de soufre et de bitumes des lieux voisins des volcans , tels que de la Solfatare. L’exhaussement subit des îles volcaniques au sein des mers, l’affaissement des montagnes caverneuses, les tremblemens de terre causés par l’expansion de vapeurs souterraines qui crevassent le globe , et qui secouent leurs parois : tous ces phénomènes sont rattachés à l’existence d’un feu central ou plutonique3 comme l’appelle Hutton dans sa nouvelle Théorie.

Mais c’était peu d’admettre ce feu intérieur qui doit, d’après ses auteurs, maintenir une chaude température dans notre planète , faire germer et mûrir les végétaux à sa surface ; il fallait en chercher l’origine. Leibnitz supposa que notre terre fut autrefois un soleil qui , ayant consumé successivement les matières propres à alimenter sa flamme , s’est encroûté , couvert de cendres , et refroidi à l’extérieur, de sorte qu’il ne subsiste plus embrâsé qu’à son intérieur. Le soleil lui-même qui nous éclaire commence à se recouvrir, selon ce philosophe, de nébulosités, de taches qui sont des ma-

tières calcinées, désormais incombustibles. Par ce refroidissement de notre terre , les vapeurs aqueuses qui s’étaient jadis éloignées de sa sphère à cause de la chaleur , se sont précipitées en eau sur le globe ; elles ont agi sur ses matériaux , ont formé des terrains fertiles , des minéraux , des cristallisations avec les débris calcinés et la croûte incinérée de ce soleil presque éteint. D’autres géologistes, aulieu d’un soleil , ont pensé que notre terre fut jadis une comète embrâsée, mais qui, ramenée avec le temps dans l’orbite presque régulier des autres planètes , s’est enfin refroidie , en conservant toutefois dans son intérieur une chaleur propre qui se perd lentement dans le cours des siècles. Vous connaissez aussi , Messieurs , l’hypothèse deBuffon, sur la formation de notre globe. Une comète descendant des hauteurs de l’empirée, tomba de tout son poids et de tout l’effort de son mouvement sur le disque embrâsé du soleil. La matière liquéfiée et brûlante de ce grand astre jaillit au loin en plusieurs masses, qui s’arrondirent par le mouvement, comme les gouttes d’une liqueur. Entraînées dans le tourbillon rapide que la rotation du soleil imprime à tout son système , suspendues à diverses distances dans l’espace céleste, ces masses brûlantes vitrifiées formèrent autant de planètes autour du grand astre de lumière. Les plus grosses de ces planètes attirèrent autour d’elles les masses moins volumineuses, ou leurs blocs détachés, qui devinrent ainsi des satellites ; la rotation rapide de Saturne sur son axe , pendant que sa matière était

encore en fusion, développa et arrondit un anneau immense autour de cette planète , indépendamment de ses satellites. Ainsi , notre globe a commencé par être du verre. A mesure qu’il s’est refroidi dans sa course rapide, et pendant environ 70,000 ans, sa surface se bossela, se gerça, se fêla en divers sens, forma des cavernes, des crevasses. Ensuite l’action lente et prolongée des eaux étant survenue , elle divisa les molécules vitreuses de cette surface, les délita, les transforma en argile , en schistes feuilletés, en terres plus' ou moins déliées, les éleva en montagnes secondaires. La nature vivante des animaux et des plantes, née enfin lorsque le globe fut assez refroidi , premièrement vers ses pôles , puis sous l’équateur , amena notre terre à l’état où nous la voyons aujourd’hui. Dolomieu soupçonna que notre globe était formé à sa surface d’une croûte épaisse et solide, mais contenant dans l’intérieur une matière pâteuse , susceptible de s’enflammer comme le pyropliore , lorsqu’elle prend l’air par quelque fente. Ce géologue expliquait ainsi l’inflammation et les éructations des volcans. Enfin M. Davy présume que sous les couches superficielles du globe se trouvent ses nouveaux métaux , lesquels s’enflamment au contact de l’eau ou de l’air, pour se transformer en terres, qu’il regarde toutes comme des oxides métalliques. Ainsi, ces déflagrations seraient, selon ce chimiste, la cause productrice des volcans , et des terres auxquelles nous devons nos conlinens actuels.

Les deux hypothèses fameuses de l'action de

l’eau et du feu sur notre globe s’appuient l’une et l’autre sur une foule immense de révolutions. Cea deux agens en effet jouent le plus grand rôle dans la nature ; mais autant l’existence d’un abime central

d’eau est insoutenable, autant celle du feu central

est contraire à la vraisemblance. Il en résulterait

que les matières intérieures de notre globe , aulieu d’ètre des roches solides ou des espèces d’ossemens et de charpente nécessaires pour le soutenir, seraient fondues et liquéfiées ; que le bassin des mers s’échaufferait dans ses profondeurs , tandis qu’on l’a trouvé très-froid, et même presque glacé. Enfin , notre globe , au-lieu d’avoir une densité et une pesanteur deux fois plus grande que celle du marbre , selon les observations de Maskelyne et de Cavendish , serait léger ou creusé , ou dilaté par l’action continuelle de cette fournaise intérieure et de ce royaume des Enfers.

§ III. — Il est un autre système qui rapporte la formation de l’Univers et de notre monde à un mécanisme simple. C’est le système des atômes établi par Démocrite, Leucippe et Epicure dans l’antiquité ; renouvelé sous une autre forme par les tourbillons et les matières subtile et cannelée de Descartes, ou dans la philosophie corpusculaire de Gassendi , et qui se représente de nos jours dans la nouvelle chimie. En effet, les atômes des anciens philosophes étaient une sorte de poussière extrêmement subtile, avec laquelle ils supposaient que tous les corps de la nature étaient construits suivant les diverses agrégations de ces particules.

• Tome I. 4

50 r OU MONDE EN GÉNÉRAL.

Mais quelque ténus et déliés que fussent ces corps imperceptibles , on a reconnu que toutes les substances pouvaient être réduites en fluides gazeux ou aériformes.. Il a donc paru que, puisque les élémens chimiques n’agissaient que par leurs molécules les plus divisées , toutes les matières de notre globe ont pu tirer leur origine de ces fluides aériformes. Ainsi , M. de Laplace admet que notre soleil ayant exhalé, dans le principe, un# énorme quantité de vapeurs ou de gaz, ceux-ci se sont condensés; qu’ils ont peu-à-peu formé, par leur rapprochement, les corps planétaires qui circulent aujourd’hui autour de cet astre. Herschel a remarqué qu’il existait des étoiles nébuleuses qui paraissent un amas, un agrégat imparfait de la matière lumineuse des soleils , non encore réunie en une masse. La lumière zodiacale, ou cette atmosphère d’une matière lumineuse nageant autour du soleil et différente de ses rayons , semble être également un reste des émanations de cet astre , de même que la chevelure, la queue, est une émanation des comètes. Enfin , beaucoup d’auteurs imposent, aujourd’hui, le plus grand role'aux ga» dans les divers phénomènes de notre globe. La formation des pierres météoriques ou des aérolithes semble inexplicable à toute autre hypothèse qu;à celle de divers gaz contenant les élémens de ces pierres, et qui se combinent au milieu de l’atmosphère, par suite d'une détonnation. Peut-être la formation, des planètes n’a été qu’un phénomène analogue, mais infiniment plus considérable, et

les petites planètes, nouvellement découvertes , sont peut-être produites de cette manière postérieurement aux grandes sphères.

Déjà les philosophes anciens avaient soupçonné cette même hypothèse. Anaximènes établissait que l’air était le principe de l’Univers, toutes choses étant engendrées par l’air, et tout se résolvant ensuite en ce principe, par une circulation éternelle* L’air, disait-il, est la source de la vie, l’élément de la respiration des animaux et des plantes. Archélaüs ajouta que l’air, en s’épaississant, formait l’eau; il semblait avoir deviné que ce liquide est composé des gaz oxigène et hydrogène.

Tous ceux qui ont descendu dans les mines et les cavernes, ont vu qu il s en échappé des vapeurs meurtiieres, des gaz inflammables de diverses natures. Aussi, plusieurs observateurs, comme Patrin , ont prétendu qu’il existait une sorte de circulation de ces fluides dans les grandes cavités de notre globe; que ces vapeurs ou moffettes étaient de puissans mineralisateurs, comme le gaz acide carbonique, l’hydrogène, les gaz sulfureux. Bien plus , ils attribuent à d immenses dégagemens de ces vapeurs , causes , soit par le feu des volcans , soit par diverses fermentations chimiques , les tremblemens de terre qui secouent et écartent les parois des cavernes et des roches; ces vapeurs, disent-ils, s’insinuent entre les fissures, les galeries, les longs boyaux souterrains, les filons des minéraux; elles pénètrent sous les feuillets des ardoises , et vont propager au loin les ébranlemens. C’est ainsi qu’une

5a DO MONDE EN GÉNÉRAI,

même commotion de tremblement de terre se répand en plusieurs directions^, avec un bruit roulant et effroyable à d’immenses distances ; elle étonne même les animaux dans les campagnes, et, renversant les édifices , écrase les hommes sous les décombres de leurs habitations. Des tonnerres souterrains, ou des détonnations électriques, semblent accompagner ces convulsions du globe. Les continens se fendent, se déchirent, des montagnes se soulèvent , d’autres s’affaissent dans des gouffres. Les eaux des puits deviennent sulfureuses; de noires exhalaisons empestent l’atmosphère, dessèchent les plantes , asphyxient les animaux , excitent des ouragans impétueux , des tourbillons sur l’Océan. Les vaisseaux s’entrechoquent, les ondes mugissent; de gros bouillons écumeux remontent des abîmes à la surface avec le limon et les débris de ces profondeurs; les poissons fuyent comme frappés d’horreur, et, quelquefois, une île élève soudain sa tête enflammée et fumante au-dessus du niveau des mers, où elle dégorge des laves brûlantes , des cendres et des pierres ponces.

En effet , le fluide électrique , le magnétique, et sans doute d’autres que nous ne connaissons pas, exercent de violens efforts dans les entrailles de notre planète. Ici , les eaux se décomposent en gaz. inflammable ; là , des roches éclatent et se fendent par la prodigieuse pression de ces vapeurs, qui ouvrent des cavernes , qui soulèvent la croûte du globe en énormes dos de montagnes. Et , à la surface de notre terre, combien de courans impétueux

agitent l’atmosphère, déracinent les arbres, dispersent les moissons? Quels ouragans furieux, sous les tropiques , précipitent, avec la foudre et les éclairs, un déluge d’eaux, et d’épaisses nuées qui semblent confondre les cieux et la terre comme dans l’ancien chaos? Jamais le géant ^damastor n’éleva sur les flots une tête plus effrayante au cap des Tempêtes, à l’aspect des compagnons de Vasco de Gama , que n’en présentent les trombes de l’Océan aux navigateurs. Là , tous les vents tourbillonnent et se combattent. Les ondes remontent aux cieux, et les nuées fondent comme une colonie prodigieuse sur la mer, parmi les coups redoublés de la foudre. Malheur au vaisseau que la trombe enveloppe dans sa course vagabonde ! elle le fera pirouetter comme un léger fétu ; elle dispersera au large ses voiles , ses agrès , ses malheureux matelots , et , le couvrant d’une immense ondée , l’engloutira dans les profonds abîmes.

Tous ces effets, Messieurs, démontrent que les fluides aériformes, et même des fluides plus subtils encore, sont au nombre des agens les plus énergiques, et qu’ils doivent être comptés surtout parmi les causes des révolutions de notre monde.

§ IV. — • Il nous reste à examiner un quatrième et dernier système bien différent des précédens. Remarquez en effet , Messieurs , que ces hypothèses n’admettent , pour principes , que des agens matériels , des combinaisons diverses des corps, tels que l’eau, le feu, les fluides aériformes et subtils. Dans le système suivant , on établit au contraire deux

principes , un esprit pur ou une intelligence active

qui dirige tout selon les lois quelle a fixées, et une matière inerte et passive, sans facultés par ellemême , mais qui cède à l’empire de cette intelli- 1

gencc. t

Dès les temps les plus antiques, le divin Orphée i

chantait, aux accords de sa lyre , le débrouillement i

du chaos par l’Amour, ou par un Dieu suprême, père de toute concorde, de toutes les attractions. Pythagore recherchait les nombres et l’harmonie qui durent présider à l’équilibre et à la distribution des I

diverses parties de cet Univers. Empédoele voyait la concorde et la discorde , ou l’attraction et la répulsion , diriger les révolutions des quatre élémens ; et Anaxagore trouvait dans un esprit , le souverain ordonnateur de ses homœoméries, ou des parties similaires de tous les matériaux du monde.

Bientôt Timée de Locres et Platon annoncèrent aux hommes un Dieu archétype, animant tout de sa puissance, se répandant partout, soutenant la vie des animaux et des plantes , et que cet Univers visible était la représentation magnifique d’un modèle idéal et invisible, ou plutôt l’image, l’empreinte de la divinité même. L’opinion de l’âme universelle adoptée par Zénon Cittien , devint surtout la doctrine des stoïciens de l’antiquité.

C’est cet esprit divin, cette âme universelle, ,

Qui d’un souffle de vie animant tous les corps,

• Dè ee vaste Univers fait mouvoir les ressorts ;

Qui remplit, qui nourrit de sa flamme féconde Tout ce qui vit dans l’air, sur La terre et sous l’onde. j

Die LU.I.K, Trad. do Virgile, Ænéid. Liv. VI. .

DD MONDE EN GÉNÉKAt. 55

Ce système, diversement commenté par des philosophes plus modernes , fit éclore une foule d’hypothèses sur la nature de rünivers et de ses êtres organisés. Campanella distribue le sentiment à toutes choses, et aux pierres même ; Robert Fludd fait souffler partout des émanations intelligentes. Gilbert, l’anglais, place un énorme aimaht au centre de notre globe pour lui communiquer une sorte de vie. C’est cet esprit architectonique, suivant Paracelse, Agricola, Kircher, qui suscite les minéraux, les pétrifications , les germes des créatures ; selon Van-Helmont, c’est l’archée ou un directeur central; Cudworth suppose des formes plastiques qui moulent les figures des animaux , des plantes , des minéraux; tels autres prouvent, dans d’énormes in-folios, qu’il y a des raisons séminales , des vertus artinoboliques , des idées sigillées. Spinosa seul confond Dieu et la matière dans une substance unique. On renouvelle l’aincienne opinion , que la terre est un animal organisé, que le flux, le reflux de la mer, sont ses aspirations , les montagnes ses pustules, les rochers ses ossemens, les tremblemens de terre ses frissons de fièvre. L’illustre Képler, lui-même, croît que les globes célestes sont animés ainsi que la terre; le savant Tournefort accorde libéralement aux blocs de marbre , des germes et des semences pour se reproduire comme les végétaux. Mais enfin, le grand Newton paraît, et démontre par l’expérience, la gravitation universelle, non-seulement entre les astres et les sphères célestes , mais entre chaque particule de la matière

56 bü MONDÉ EN GÉNÉRAI,

du globe terrestre. Il trouve dans cette force unique imprimée à tout l’Univers, par Dieu même, l'explication des mouvemens et des révolutions qui s’opèrent dans la machine du monde. Ce ne sont plus des catastrophes violentes , des bouleversemens subits et impétueux qui fracassent et abîment les planètes, c'est une loi constante d’harmonie et de pondération qui gouverne , dans sa marche périodique et régulière, tous les globes autour de leurs centres, de même que les rouages d’une immense horloge ; et lorsqu’après la longue course des siècles quelques ressorts viennent à s’affaiblir , le Suprême Artisan veillant à son ouvrage , y porte une main réparatrice.

Nous pourrions rechercher encore plusieurs systèmes , tels que celui de la polarité ou des oppositions de forces , maintenant enseigné dans quelques écoles d’Allemagne. Nous citerions également les hypothèses sur l’éternité du monde, comme celles qui croyent pouvoir fixer les époques de sa chute et ne sa ruine , soit par de nouvelles catastrophes, soit par un embrasement universel. L’église a jadis foudroyé de ses anathèmes les préadamites et d’autres sectes. Mais la raison, l’expérience ont suffi pour faire écrouler l’échafaudage des vaines opinions, qui ont cessé de paraître dangereuses à mesure qu’on la mieux observé la marche de la nature. Diogène se Contentait de demander à un sophiste qui dissertait sur les cieux , s’il était venu depuis peu de temps de ces pays-ià. : , ' '

Nous suivrons donc une route plus conforme aux connaissances actuelles, en nous étayant sans

cesse des preuves puisées chez les meilleurs observateurs. Il est bien manifeste , aujourd’hui , que nous ne pouvons connaître que l’écorce , ou même la seule superficie de notre globe. Les plus grandes profondeurs de nos mines ne vont pas au-delà de 6 à 800 brasses, et ne font guère que la quatorze millième partie du diamètre de notre terre; les plus profonds abîmes des mers ne nous sont pas connus, mais ne paraissent pas être fort considérables ; d’autre part , les plus grandes élévations des montagnes > le Chimboraço , l’Himalaya n’ont guère plus d’une lieue et demie de hauteur perpendiculaire au-dessus du niveau de la mer. Ces montagnes ne figurent donc, sur notre sphère de près de 9,000 lieues de tour, que comme une rugosité d’une ligne et demie de haut sur une boule de 63 pieds de circonférence.

Certainement les petites éminences de la peau d’une orange sont, à proportion, des montagnes plus épouvantables que les chaînes des Cordilièrcs, l’Atlas et le Caucase. La lune a des escarpemens et des profondeurs au-moins doubles de celles de la terre, et Vénus, qui est à-peu-près égale en masse à notre planète , paraît avoir d’énormes monts hauts de 6 à 8 lieues.

Une fourmi sur le plus vaste dème , sur la coupole de Saint-Pierre de Rome , par exemple , serait, par rapport à cet édifice, un être bien plus volumineux que ne l’est un homme sur le globe. Pour elle la moindre fissure deviendrait un gouffre , un précipice, et les sculptures d’immenses montagnes,

55 DtJ MONDE EN GÉNÉRAI.

ou des excavations qu’elle mesurerait avec admiration, si la nature avait accordé à cet insecte 1 industrie et l’intelligence de notre espèce. Quels systèmes ne formerait-il pas sur l’origine de ce prodigieux édifice qui remonterait, pour lui, à la création de toutes choses! C’est à-peu-près ainsi que nous raisonnons sur notre sphère.

Cependant, le Grand-Être aurait-il voulu nous déshériter de toutes les connaissances dont il est la source? Non sans doute; il nous a placés dans ce monde comme des spectateurs de sa magnificence. L’intelligence humaine est le miroir où vient se réfléchir le tableau de l’Univers; et n’a-t-elle pas reconnu les lois qui dirigent la course des astres? Ne prédit-elle pas leurs retours, leurs conjonctions à point nommé, tandis que la brute qui paît l’herbe , élève en vain au ciel un regard stupide , incapable même d’admiration ?

Rassemblons donc les observations exactes sur notre terre, pour en déduire les probabilités les , plus raisonnables sur sa formation et sur les révolutions qu’elle a subies. Mais comme il est impossible de séparer son histoire des autres planètes , qui nécessairement ont reçu une origine commune,; exposons, dans une rapide esquisse, le système général du monde.

Le soleil , roulant son orbe immense sur luimême, en vingt-cinq jours et demi, est un océan de matière lumineuse, dont les ardentes splendeurs se recouvrent quelquefois de taches variables, souvent plus étendues que notre terre. Autour de ce

grand astre, s’élève une atmosphère brillante et vaporeuse qu’on nomme la lumière zodiacale. Audelà de cette atmosphère circulent, à des distances différentes , des globes planétaires empruntant leur lumière de l’astre central, autour duquel ils décrivent de grands orbites presque circulaires. Toutes ces sphères, roulant sur elles-mêmes, sont emportées d’Occident en Orient, presque dans le même plan que celui de l’équateur du soleil ; et leur circulation est d’autant plus rapide et plus courte , que ces astres sont plus voisins de ce foyer central. Les plus éloignées de ces planètes sont , en général, les plus volumineuses; elles entraînent, la plupart, de moindres astres, plus ou moins nombreux , nommés des satellites , parce qu’ils accompagnent toujours une planète principale, autour de laquelle ils tournent dans le même sens et le même plan. La rapide rotation de toutes ces sphères, en les arrondissant, les applatit aussi plus ou moins à leurs pôles ou leurs axes, et les renfle à leur milieu ou leur équateur.

Indépendamment de ce vaste rouage de sphères autour d’un astre resplendissant qui en est le foyer, qui semble supporter comme un moyeu tout le poids de cette effroyable roue, des comètes sans nombre viennent se précipiter vers ce grand astre de feu. Après s’être embrasées à ses rayons , elles retournent , par une route étonnante , dans la profondeur des deux, pour revenir à des époques plus ou moins régulières et à des périodes quelquefois longues de plusieurs siècles. Il y a même de ces

60 ÎJÜ MONDE EN OÉNÉRAt.

comètes qui , décrivant dans leur course une ligne parabolique , paraissent remonter de notre système planétaire au sein des mondes plus éloignés , ou se perdre à travers des espaces incommensurables. Elles ont donc des révolutions bien autrement excentriques autour de notre soleil , que les planètes , et pareillement plusieurs d’entre elles suivent des directions tellement inclinées, qu’elles paraissent quelquefois se mouvoir dans un sens rétrograde à celui des planètes.

Au-delà de notre système planétaire , et à des distances que l'imagination peut à-peine concevoir, brillent les étoiles fixes , astres resplendissant de leur propre lumière , et soleils innombrables dans les déserts de l’empirée. A mesure que le télescope prolonge notre vue à travers ces abîmes des cieux, il nous dévoile des millions de soleils sans terme , sans limite. Dans l’étonnement extraordinaire où nous jette une telle profusion d’astres , d’étendues si spacieuses et si énormes , on est tenté de croire que le Créateur de tant de mondes a rempli toute l’infinité des espaces , comme il a compris dans sa durée toute l’éternité des temps ; et ce n’est pas une des moindres merveilles que l’intelligence humaine soit confondue, ou plutôt engloutie dans la seule pensée de l’immensité d’un Dieu.

Si nous étions transportés dans l’étoile de Syrius, la plus brillante, et peut-être la plus voisine de nous, notre vue, soulagée par la soustraction de plusieurs milliards de lieues, nous découvrirait sans doute bien d’autres prodiges. Cette voie lactée,

DU MONDE EN GÉNÉRAL. 6l

cette zône blanche , qui semble ceindre les cieux , est un assemblage de nébuleuses, d’un nombre exorbitant de soleils, que leur éloignement de nous fait paraître tellement petits et confondus ensemble , qu’on les prendrait , même au télescope , pour une matière lumineuse diffuse ou étendue dans l’espace en forme de nuage.

Prenons quelque idée de leloignement où sont les étoiles fixes les plus voisines de nous. Celle du milieu de la queue de la grande ourse est formée de deux étoiles très-rapprochées. Quand on la considère dans deux saisons opposées de l’année , c’est-àdire lorsque nous sommes dans des points du ciel éloignésde plus de soixante-six millions de lieues l’un de l’autre, nous devrions voir ces étoiles plus ou moins écartées. Cependant, on n’y voit aucun changement, et ce vaste tour que nous faisons, n’est, pour ainsi dire, qu’un point incapable de manifester, entr’elles, la moindre différence de situation. Si chaque étoile est éloignée de toute autre, autant que notre soleil l’est d’elle, quelle doit être l’incomparable immensité des cieux?

Sans doute , ces soleils , ces grands diamans de la nature, sont environnes comme le nôtre de cortèges planétaires et de globes opaques aussi multipliés, et peut-être d’un diamètre immense, qui nous dérobent ainsi une foule d’astres lumineux. Il yades étoiles changeantes, qui tantôt étincellent du plus vif éclat , puis paraissent s’éteindre, soit que des astres opaques en interceptent la lumière , soit que ces soleils lointains soient en partie obscurs»

6a DU MONDE EN GÉNÉRAI.

ou que les révolutions d’autres globes les couvrent à nos regards d’une ombre éternelle.

Mais , Messieurs , que sera-ce de cette immensité si nous considérons, que notre soleil, avec toutes ses planètes, ne constitue, dans le vaste tour de l’Univers, qu’une petite étoile, faisant partie d’un groupe imperceptible de nébuleuses, parmi des millions d’étoiles , aussi multipliées que les grains de sable des mers, dans la voie lactée? Et leur distance est si incommensurable qu’il faut un grand nombre de siècles pour que leurs rayons parviennent jusqu’à nos regards. La distance de la terre à notre soleil n’est pas la cent millionnième partie de l’éloignement de ces étoiles fixes groupées entr’elles ; que sera-ce donc de tout l’orbe des cieux? Notre soleil paraît emporté , dans le cours des siècles , vers la constellation d’Hercule ; d’autres soleils semblent également décrire dans des périodes séculaires presque infinies , des révolutions autour d’autres grands astres. Quelle magnificence! Quels espaces où l’imagination se confond épouvantée ! Que nous sommes humiliés , anéantis sur notre petit globe, où tant de rois se disputent quelques grains de sable? Oui, Messieurs, si nous sommes si peu dans la nature , nous ne pouvons nous rehausser que par la pensée. Au milieu de ces abîmes ténébreux, l’homme, oublié dans ce recoin imperceptible de l’Univers , n’est qu’un atôme d’un moment; c’est lame, c’est la méditation qui l’étend , qui le rattache à ses grandeurs comme à sa source originelle, et à l’immensité du souverain Être.

Toutefois, ces étendues excessives pour nos faibles yeux nous dérobent les secrets des autres mondes. La nature doit éprouver des variations incompréhensibles parmi tous ces milliards d’univers dont nous ne pouvons avoir aucune idée pendant cette courte vie. Mais , s’il faut s’élever à l’origine des choses, qu’il nous soit permis d’évoquer une de ces âmes célestes , qui , ayant éclairé les hommes durant son existence , contemple maintenant l’éclatante vérité dans sa pureté première ; traduisons , s’il se peut, dans le langage des mortels, quelques pensées immortelles del’illustre géomètre Lagrange, dont nous avons recueilli , pour ainsi dire, les derniers soupirs.

Les planètes, roulant toutes dans le même sens et à-peu-près dans le même plan, nous dirait cette intelligence ; les satellites qui suivent les mêmes lois ; enfin , la rotation générale de tout ce système, et du soleil dans la même direction, manifestent une impulsion unique, qui imprima le branle à cette roue immense ; elle ne peut pas être l’effet du hasard. A l’origine de toutes choses, un océan infini de molécules, d’atomes élémentaires, ou de poussières subtiles, remplissant tous les espaces dans un calme éternel , formait le chaos. On n’y trouvait encore ni terre, ni eau , ni air, puisque ces matières sont déjà des composés. La Divinité, pénétrant dans cet immense dédale, débrouilla les élémens par la seule attraction. Dieu dit cette parole sublime: Que la lumière soit , et elle fut ; ç’est-à-dire que , réunissant la matière éparse des

soleils, ou la lumière etla chaleur qui étaient partout répandues, pour en construire ces grands luminaires centraux , il anima aussitôt l’Univers. Cette chaleur, qui tenait vaporisés en gaz tous les élémens du chaos , une fois réunie par une rotation rapide en des centres solaires , les autres élémens se condensèrent, s’unirent par le refroidissement, d’abord aux extrémités les plus éloignées de chaque système solaire, puis successivement. Les zônes de la circonférence ayant plus de matière à cause de leur grande étendue , les planètes qui s’y sont formées , en roulant et en recueillant sur leur route des couches successives de cette matière , ont été plus volumineuses , ont formé plus de satellites , et des anneaux, des bandes, comme à Saturne ou Jupiter. Au contraire, les planètes plus voisines du soleil, décrivant un orbite moins étendu , et dans un fluide plus rare à cause de la proximité de cet astre central, devaient être plus petites comme l’est Mercure, et n’avoir aucun satellite. Plus près du soleil , la matière , encore plus raré£ je , est restée diffuse , et forme la lumière zodiacale. Entre Mars et Jupiter, règne un grand espace où la matière du chaos étant fortéparse, il s’est construit plusieurs petites planètes, telles que Cérès, Pallas, Junon, Vesta, que vous n’apercevez qu’au télescope. Voilà, notre système planétaire régulièrement établi , roulant uniformément dans chacune de ses zônes concentriques, autour de son foyer enflammé , qui l’investit du mouvement et de la vie. Les grosses planètes ont entraîné autour d’elles de petits astres

brillant cortège de ces divinités célestes). Ainsi tout roule avec la même régularité qu’on observerait en faisant tourbillonner de légers fétus à la surface de l’eau, mue en rond dans. un vase circulaire. Mais voyez par quel moyen admirable votre soleil et vos planètes sont tous inclinés plus ou moins obliquement sur le plan de leur équateur, de telle sorte que chaque planète montre , plus directement au soleil , tantôt son hémisphère austral, tantôt le boréal , et d’où vient la diversité des saisons.

Auprès de votre système planétaire, il se trouve nécessairement d’autres systèmes semblables avec leurs soleils. Or , le plus voisin d’entr’eux influe , par son poids ou son attraction, sur celui-ci, comme le vôtre gravite pareillementjsur. d’autres. Ainsi le système solaire voisin f en avançant iniquement dessus le vôtre , le fera pençher. Ses planètes les plus voisines de vous., attirées par votre soleil, viendront se jeter à travers votre système, puis seront rappelées par le leur. De même vos planètes plus éloignées que celles d’Uranus’oû Herschel, attirées par le système solaire voisïii, s’éloigneront de leur route circulaire, décriront des orbites excentriques ou des ellipses, iront tantôt de votre soleil autour d’un soleil voisin, et enchaîneront deux ou plusieurs systèmes. C’est ainsi qu’on voit dans une horloge les rouages s’engrener les • uns dans les autres et se communiquer leurs mouvèmens.

Ces planètes excentriques sont des comètes qui lient les mondes entreux j qui , les rapprochant , font ainsi, pencher l’équilibre de chaque système Tome I. 5

gg DU MONDE EN GÉNÉRAL,

solaire, incliner ses planètes, et rendent legerement excentriques leurs orbites. La course des comètes modifiée par les attractions diverses des astres près desquels elles passent, devient irrégulière , ou même vagabonde, lorsque leurs révolutions ne s achèvent que dans plusieurs siècles. Ces comètes causent aussi d’immenses perturbations entre les autres sphères, lancent sur leur route les émanations qu’elles entraînent dans- leur queue flamboyante, dans leur pâle chevelure. Elles ont ainsi précipité sur l’hémisphère austral de la terre , un déluge de vapeurs aqueuses , qui se condensant en mers , a reflué, par la force de l’équilibre, jusque vers les régions septentrionales: une multitude de faits attestent que la surface de votre terre fut ainsi submergée et re nivelée. Un de vos poètes célèbres a dit :

Comètes que l’on craint à l’égal du tonnerre ,

Cessez d’épouvanter les peuples de la terre ;

Dans une ellipse immense achevez votre cours 5 Remontez, descendez près de l’astre des jours;

Lancez vos feux, volez j et revenant sans cesse ,

Des mondes épuisés ranimez la vieillesse.

Voltaire, E pitre à la marquise du Châtelet.

Votre terre, formée à la manière des autres pla- . nètes , obéit donc comme elles aux mêmes lots de gravitation , oscille comme elles autour du soleil ; entourée comme elles de son atmosphère propre , puis de l’Océan , elle est composée de couches solides, d’autant plus comprimées, plus pesantes , quelles sont plus voisines du noyau central. A la surface des autres planètes habitent aussi des êtres

créés relativement à la constitution et aux températures de chacun de ces globes ; mille concerts ineffables de louanges et d’amour s’élèvent sans cesse de ces sphères, comme la fumée d’un pur encens , vers le trône de cette suprême sagesse créatrice de toutes les existences. * . . .

Mais votre terre déguise en vain ses vieilles ruines sous la verte parure du printemps. Vous lirez les secrets de sa vie passée dans ses débris , témoignages irrécusables de ses anciens malheurs. ' .

Comme les autres planètes , la vôtre conserve la forme légèrement aplatie à ses pôles et renflée à son équateur par l’effet de sa rotation rapide et perpétuelle. Aussi les renflemenS de sa surface , ou ses montagnes, sont plus exhaussées sous l’équateur que vers les pôles ; non-seulement la force centrir fuge de sa rotation y contribue, mais aussi l’attraction qu’exerce la lune sur vos terres comme sur vos mers. Des vents réguliers ou alisés soufflent instamment d’orient en occident sous les tropiques, et devancent l’astre du jour qui les produit, eh dilatant successivement l’atmosphère à mesure que la terre tourne devant lui. Outre lelévation et l’abaissement journalier des eaux , effet de l’attraction de là lune et du soleil, les mers reçoivent encore une impulsion générale d’orient en occident comme l’atmosphère ; leurs courans suivent plus ou moins régulièrement les côtes et la direction des continens. Divers dérangemens dans l’équilibre de l’air, .par la chaleur ou le froid, suscitent aussi différens rhumbs de vents dans l’atmosphère.

Des vapeurs soulevées par le soleil, amassées en nues par des courans aériens, se précipitent tantôt en pluies douces et fécondantes , tantôt en flocons neigeux , en grêles dévastatrices , en torrcns orageux. Des exhalaisons diverses , des émanations électriques causent des détonnations foudroyantes au milieu des airs, frappent les monts, leshauts édifices, et quelquefois le tranquille habitant de votre globe.

Si vous examinez la face des continens, vous rencontrez ici des terres meubles, des côteauX, de riantes vallées où des rivières serpentent, où se creusent les bassins des lacs , où se déposent des terreaux d’alluvion , des sédimens de tourbe dans d’humides prairies. Plus loin s’étendent des bancs de craie , des collines de marne et de gypse , des détritus de coquillages. De vastes plaines d’un sable aride , inculte , quelquefois salin , forment les déserts stériles de l’Arabie , les karrous de la Mauritanie, les steppes delà Haute- Asie, demeure actuelle des descendans de Genghiskhan ou de Mahomet. Ailleurs un sol noir, scabreux, manifeste les schistes; des terrains abruptes s’élèvent en monts calcaires , en toutes directions. Creusez le sol au-delà de ces lits, vous arrivez à ces argiles feuilletées, enfin au roc vif de granit qui compose le noyau solide de votre planète. Tantôtil s’élèveen pic dans les hautes montagnes primitives pelées et comme décharnées parleséboulemenset les pluies ; tantôt, rongé par les eaux dans le bassin des mers, il forme de scs détritus ces bancs immenses de sable rejetés par les flots sur les rivages. Il compose leurs chaînes telles

DU MONDE EN GÉNÉRAI. 6g

que les Andes, les Cordillères, le Caucase, l’Atlas, les Alpes, l’Altai, d’où sortent les grands fleuves; tantôt il forme de vastes bosses ou des plateaux , tels que ceux de Quito, dans le Pérou, et du Tibet ou delà Tartarie. Il ne se montre presque jamais par couches, et ne contient nulle part des débris de corps organisés comme les terrains qui le recouvrent. Il est même plus profond que les foyers des volcans , et bien antérieur à leur existence , comme à celle de votre nature animée.

Sur ce granit primitif s’appuient donc les roches de transition, d’ardoise argileuse feuilletée, et également antérieures à l’exi6tence des êtres vivans. Mais les fissures , les déchiremens , les soulèvemens caverneux que ces terrains ont éprouvés par quelque secousse inconnue , recèlent de riches filons de métaux , des pyrites , des bitumes , et d’autres élémens combustibles. Les eaux, en pénétrant dans les fentes , y déterminent des fermentations; elles allument ces incendies souterrains qui , soulevant les croûtes supérieures de terre en énorpaes montagnes de feu, viennent vomir des torrens de laves bouillonnantes , de terres embrâsées et fondues. Si ces laves coulent dans le sein des mers , surprises par l’eau , elles éclatent , elles se divisent en colonnes prismatiques qui forment ces basaltes, et ressemblent à d’immenses fortifications entassées par des géans.

Au - dessus de ces premiers schistes , lorsque l’Océan submergeait presqu entièrement votre planète , vous trouvez, des dépôts calcaires anciens.

^■o Dt? MONDE EN GÉNÉRAL.

Ces terrains de formation secondaire, ne contenant presqu’aucun débris de corps vivans dans leur intérieur , précèdent donc encore la naissance des animaux et des plantes. Ils s’élèvent en montagnes secondaires, telles que le Jura, les Vosges, et d’autres chaînes voisines des plus hautes Alpes granitiques et schisteuses. L’Océan accumula ces immenses couches diversement interverties , selon ses secousses, ses débordemens, ses irruptions, ses bouillonnemens intérieurs suscités par des volcans et d’autres convulsions. C’est après cet ancien monde que les eaux ont reçu et développé les premiers germes devie, sousles rayons fécondans du soleil, et les influences d’une atmosphère plus épurée.

Toutes les fouilles des terres vous démontrent que les coquillages et les animaux marins ont été les premiers habitans de votre planète ; leurs innombrables dépouilles jonchent la surface actuelle des continens. Ce sont les archives de la nature , les empreintes ineffaçables de ces âges qui précèdent toutes les traditions historiques , et tous les monumens des hommes.

A mesure que les couches des terres se déposaient dans les eaux , les êtres vivans et végétans se multipliaient au sein de ces fertiles limons ; aussi reconnaissex-vous parmi les feuillets d’ardoises , comme sous des lits de terres crayeuses , des impressions nombreuses de végétaux , une foule incroyable de coquillages et de testacés de mille espèces différentes, comme des grosses volutes dites cornes d’ammon. Cependant, les continens ex-

haussés peu-à-peu par ces dépôts successifs, sortaient pour la première fois du sein des ondes. Sur cette terre limoneuse , antique patrimoine des animaux, furent créées ensuite ces races gigantesques d’éléphans, de rhinocéros, d’hippopotames, et de mille autres espèces , dont les ossemens étonnans attestent la vigueur de la nature. C’est alors que vivaient ces puissans quadrupèdes, dont vos plus savans zoologistes ont reconstitué les squelettes , et qu’ils ont fait sortir de ces vieux tombeaux, comme si l’ange de la vie avait sonné la trompette de la résurrection. Ces animaux aquatiques, se propageant sur les rivages des grands fleuves et des lacs, vautraient leurs vastes membres dans une fange épaisse , et parcouraient des marécages semblables à ceux des savannes de l’Amérique, pour s’y repaître des herbes succulentes qu’y multipliait une nature agreste , mais jeune et féconde.

A cette époque, la terre, jouissant d’une température plus chaude vers ses régions polaires, qu’elle n’en manifeste aujourd’hui , vqyait les productions de laTorride peupler ses solitudes septentrionales , où elles ont en effet laissé d’incontestables débris, tandis que ces mêmes productions sont actuellement confinées entre les limites des Tropiques.

Mais, entre cet ancien monde et votre monde actuel, il existe une lacune et une interruption immense. Votre planète porte les traces d’un bouleversement postérieur à ces âges où l’homme n’existait pas encore, où les continens étaient le domaine des grandes races de quadrupèdes qui se ressen-

taient de leur origine aquatique. Les terres, souvent inondées, nourrissaient d’énormes reptiles et de féroces crocodiles ; de grands joncs , des fougères arborescentes, des forets impénétrables hérissaient la surface du sol ; sous une boue tiède pullulaient des millions de reptiles, de vers, de coquillages, d’insectes couvés par le soleil , dans les chaudes vapeurs exhalées de ce limon putrescible.

C’est alors que des catastrophes inouïes sont venues transformer la face de votre globe. Tantôt,' d’immenses fourneaux volcaniques soulevant la masse des mers australes , ont refoulé leurs vastes ondes jusque vers les régions septentrionales; tantôt, un ébranlement de l’axe terrestre, détruisant l’équilibre de l’Océan, a fait rejaillir ses vagues’ écumantes jusqu’aux sommets des montagnes, a creusé lés bassins des mers méditerranées, enfoncé les golfes, arraché le6 îles aux terres fermes, et rongé les continens; enfin, un déluge bien autre que ceux: d’Ogygès ou de Deucalion, a fait subir à votre terre actuelle lesplus étranges bouleversemens. Ces secousses ont été soudaines , puisqu’elles ont entraîné dés millions de gros animaux jusque sur les plages septentrionales de la Sibérie ; aussi vous avez trouvé, sur les bords de la Kovyma, du Viloûi, près des rivages de la mer Glaciale , des nombreux restes d eléphans , de rhinocéros , de mammouts , et non-seulement leurs squelettes, mais encore les chairs et la peau, conservés par le froid glacial dont ils ont été : surpris avant de se putréfier. Tant de terrains éboulés, amoncelas, renversés en divers

sens, de forêts de palmiers ensevelies sous d’immenses bancs de graviers encore remplis de coquillages marins; tant de montagnes rongées à leurs flancs par les rebondissemens des flots bouillonnons, tant d’inégalités de sols, les uns excavés, d’autres comblés, annoncent et les fureurs de l’Océan et les ruines de l’antique nature. Combien peu d’animaux , rassemblés sur les crêtes des montagnes, sur les plateaux les plus élevés des continens , ont été les témoins contemporains de ces épouvantables ravages? Comme le genre humain existait alors, combien durent être profonds, parmi ses générations miraculeusement soustraites à ce naufrage de l’Univers, les souvenirs d’une semblable catastrophe!

Ce reste infortuné des hommes descendant, après la retraite des eaux, dans les plaines balayées par les flots, y rétablit, avec inquiétude, de nouvelles habitations, y vit germer, du limon fertilisé, les semences des végétaux engloutis, repulluler les œufs des insectes et d’autres animaux ovipares détruits par l’inondation. Les quadrupèdes, les oiseaux des montagnes revinrent sous l’ombrage des forêts renaissantes, retrouvèrent le champ paternel, de nouvelles prairies et de nouvelles fleurs. La terre se repeupla de ses habitans; mais elle perdit les puissantes races qui ne purent échapper à la furie d’une inondation subite ; on retrouve aujourd’hui dans les bancs calcaires , dans les cavernes profondes , des hécatombes de ces vieux géans du globe, les ours avec les crocodiles, les grands

buffles et les cerfs a bois palmés, avec d’autres espèces extraordinaires, les mastodontes, les palœotherium, les mégathérium, plus puissans que nos éléphans. De larges dents de requins ou des glossopètres annoncent des poissons de quatre-vingt ou cent pieds de longueur; car les baleines, les plus horribles monstres, croissant alors avec toute indépendance, sur une terre neuve et pleine de sa première jeunesse , parvenaient à des dimensions démesurées » . •

Ainsi aurait pu nous retracer quelqu’image des anciens temps, une intelligence plus éclairée que la nôtre , sur les prodigieux changemens survenus à notre terre. Elle paraît actuellement plus uniforme en son cours. La nature semble avoir désormais assuré sa marche entre des limites constantes , et franchi ses périodes de turbulence et de jeunesse. Quels seront ses destins dans les âges à venir? Nous menace-t-elle de nouveaux désastres? et tous les êtres, à commencer par notre espèce, doivent-ils dégénérer et se dégrader de plus en plus ?

O temps ! éloignez ces tristes présages ; faites naître des siècles plus heureux. Que l’abondance et la paix ramènent les études réparatrices, les sentimens de bienfaisance universelle dans cette Europe vieillie au milieu des discordes et du divorce des nations civilisées. Que chacun cultive, dans un doux repos , l’héritage honorable des sciences , des beaux-arts, et jouisse enfin de tous les biens consolateurs de la société et de la nature.

Page 1