Q 25 HISTOIRE DES MOLLUSQUES
Fusus bulbiforimis, Lamck. (éocène du bassin de Paris). Rochebertier.
Nassa prismatica, Brocchi (phiocène d’Italie). Grimaldi.
— Mutabilis, Linné (pliocène d'Italie). Grimaldi.
— clathrala, Brocchi (pliocène d'Italie). Marcamps. Paludina lenta, Sow. (tertiaire d'Angleterre). Laugerie. Arca Breislaki, Bast. (faluns de la Touraine). Madeleine.
— turonica, Duj. (faluns de la Touraine). Laugerie, Ro-
chebertier. :
— cardiiformis, Bast. (faluns de Bordeaux). Gourdan. Pecten benedictus, Lamck. (pliocène de Perpignan). Burni-
quel, Gourdan, Grimaldi.
— mullistriatus, Poli (faluns de l’Anjou). Gourdan.
— Sscabrellus, Lamck. (pliocène d'Italie). Grimaldi.
— solarium, Lamck. (faluns sup. de l’Anjou). Roche-
bertier.
Pectunculus violacescens Lamck. (pliocène de Perpignan). Rochebertier.
Ostrea santonnensis, d'Orb. (craie de Saintes). Rochebertier. Rhynchonella..….. (terrains crétacés). Grimaldi. Ammontes Lyelli, Leym. (Gault). Grimaldi.
Nummutites perforata, d'Orb. (nummulitique). Grimaldi.
Dans cette liste les coquilles tertiaires dominent ; c’est sans doute pour deux raisons: d’abord, elles sont ordinairement mieux conservées que celles des terrains plus anciens; en outre, à volume égal, elles sont moins lourdes, et partant plus portatives. Quelque forts et puissants que fussent les troglodytes, nous ne pouvons cependant admettre qu’ils aillent jusqu’à porter volontiers au cou quelques grandes Ammonites jurassiques, ou un P/agiostoma giganteum du lias.
Mais il ressort de l'examen de cette énumération de coquilles, que ces mêmes peuples étaient voyageurs, ou tout au moins qu'ils savaient pratiquer des échanges. Comment
expliquer sans cela, par exemple, la présence dans la grotte de Gourdan, dans la Haute-Garonne, des Natica angustata du miocène inférieur des Landes, de Gaas notamment, associés aux Cypræa annulus, Arca cardiiformis du miocène de Dax, et aux Pecten benedictus, P. multistriatus, Turritella vermicularis du pliocène du Roussillon ou des faluns supérieurs de l’Anjou ? À quelle cause rapporter l'existence, dans les grottes de Grimaldi, d’une Ammonite de la Perte du Rhône, à côté de coquilles pliocènes du Modenais ou de l’Astesan ? De tels rapprochements ne permettent-ils pas de conclure que ces peuplades étaient errantes, ou tout au moins qu’elles savaient trafiquer et échanger les objets qui leur semblaient les plus utiles ou les plus précieux ?
De même que les Kjœækkenmœæddings se retrouvent un peu partout, de même aussi verrons-nous les Mollusques perforés utilisés pour la parure, dans des pays bien différents, presque partout où des fouilles ont été pratiquées dans les stations préhistoriques. Sans prétendre faire une énumération complète, bornons-nous à rappeler les faits principaux pris un peu dans tous les pays.
En Europe, nous citerons la grotte d’Altameria, près Santander, en Espagne, renfermant avec des silex taillés, des outils en pierre, des Patella vulgaris, Littorina littorea et L. obtusa de grande taille. En Corse, l’homme contemporain du Lagomys Corsicanus savait recueillir des Vénus, des Pateles et des Monodontes de la mer Lusitanienne (1). En Italie, notamment dans la Ligurie, plusieurs stations préhistoriques ont décelé la présence de coquilles marines entières ou perfo- HÉCS Etc:
En Algérie, dans la province d'Oran, près de Tlemcen, à
(1) A. Locard, Note sur les brèches osseuses des environs de Bastia, in Archives du Muséum de Lyon, t. I.
Sef-Sef ou Sika, M. le docteur Bleicher a rencontré une station renfermant des débris d’ossements et de poteries, au milieu d’une couche de terreau noir associé à des Pecten Jacobœæus d'une grande taille avec des débris d’'Unios (1).
M. Adrien Arcelin a figuré (2) un Pectoncle percé au sommet, trouvé à Beth-Saour, en Palestine, par M. l'abbé Moretain, avec des haches et des outils en silex rapportés à l’époque néolithique.
On a pu voir à l'Exposition rétrospective du Trocadéro à Paris, en 1868, dans la galerie égyptienne, des colliers faits avec des coquillages percés et appartenant indubitablement aux âges préhistoriques.
Enfin, nous rappellerons également les découvertes de l'Illinois en Amérique. En 1868, en procédant à l'élargissement de la grande avenue à Est-Saint-Louis, on mit à découvert des outils en silex ainsi qu’une petite coquille marine perforée; de nouvelles fouilles pratiquées, soit à Est-Saint-Louis même, soit près du Mississipi, par MM. Charles Rau et le D' Patrick, ont fait connaître près de trois cents coquilles, dont un très grand nombre sont perforées, et appartiennent notamment aux genres Melampus, Columbella, Marginella, Conus et Bulla.
Nous aurions pu étendre bien davantage ces citations. Mais il nous suffit de retenir combien était grande et générale cette utilisation des Mollusques chez les premiers hommes, et quel rôle ont pu jouer les coquilles dans les us et coutumes de ces peuplades primitives. Toutes, pour ainsi dire, sur lPancien comme sur le nouveau continent, ont su se servir des Mollusques et mettre à profit l’animal aussi bien que la coquille.
(1) Dr Bleicher, Recherches d'archéologie préhistorique dans la province d'Oran et dans la partie septentionale du Maroc. (2) A. Arcelin, L'Age de la pierre polie à Beth-Saour, en Palestine,
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Cette frappante concordance d'usage commun à tant de peuples, nous allons la constater à des âges différents, et suivre ainsi les progrès d’une civilisation constante et progressive à travers les siècles.
Les sépultures du Bas-Pérou vont nous servir pour ainsi dire de transition entre l’époque préhistorique et l’époque actuelle. Déjà, nous avons vu qu’il y avait en Angleterre des amas de coquilles, de véritables Kjækkenmæddings, semblables à ceux des peuples préhistoriques du Danemark, mais appartenant alors à l’époque historique, peut-être même à l’époque romaine. Dans les sépultures du Bas-Pérou, de date encore plus récente, nous allons trouver de nombreux exemples de l’utilisation variée des Mollusques.
Dans un récent travail publié sur ce sujet, M. le D' de Rochebrune nous apprend (1) qu’une dizaine de Mollusques étaient plus particulièrement recherchés pour l’alimentation ; aussi ces espèces dominent-elles dans les sépultures à titre d’offrandes funéraires. Mais en même temps plusieurs coquillages semblaient réservés pour la confection des parures et des ornements. C’est ainsi qu’il figure des colliers faits avec des fragments de Ranella argus et R. ventricosa, ou avec des Dactylus Peruvinus et D. polpasta, percés au sommet; des poils de Lama tissés servent à réunir ces coquilles, pour en former des colliers ou des bracelets. Des parures, plus fines, plus élégantes, sont faites avec des rondelles de même taille ou de tailles différentes, découpées dans la coquille du Ceronia donacina. Enfin, les tissus eux-mêmes étaient ornés de petites coquilles, par les habiles industriels de la côte péruvienne. Telles sont des sortes de galons larges de trois ou quatre centimètres, recouverts d'Olivella columellaris, pour
(1) Dr A. T. de Rochebrune, De l’emploi des mollusques chez les peuples anciens et modernes, in Revue d'Ethnographie, t. I, n° 6, Paris, 1882.
ainsi dire tissée sur une trame de fils solides, passant à travers une ouverture pratiquée sur le milieu de la coquille ; telles sont aussi certaines bandes fabriquées de la même manière, avec leurs innombrables Cylichna blancs, disposés côte à côte en lignes régulières. En présence d’un tel progrès, nous voilà déjà, comme on le voit, bien loin des simples pendeloques des sépultures des dolmens, ou des colliers plus ornementés de l’homme des grottes de Grimaldi.
Mais il est encore d’autres usages, moins communs cependant auxquels pouvait prétendre le Mollusque. Si le silex taillé ou le grattoir servait dans bien des usages familiers, il est probable que la valve épaisse d’une coquille devait dans bien des cas les suppléer, tout aussi avantageusement. D’une taille infiniment plus facile, d’une dureté souvent suffisante, on voit de suite à quels usages ces coquilles pouvaient être réservées. De même aussi, la pointe effilée d’un Fusus ou d’un Murex pouvait dans bien des cas être mise à profit. Mais qui pourra jamais nous retracer la vie domestique de ces antiques peuplades et ses usages journaliers ? Pour essayer de la comprendre, pour nous rendre un peu compte de l'ingéniosité des moyens qu'ils devaient mettre en œuvre pour satisfaire leurs plus stricts besoins, voyons ce qui se passe de nos jours, dons ces lointaines contrées de l’Amérique et de l'Océanie, où les efforts de la civilisation n’ont pas encore. pénétré:
Il existe, en effet, quelques rares peuplades dont la vie et les mœurs sont encore à l’âge le plus primitif ; le bronze et le fer leur sont inconnus. Parfois le hardi voyageur qui parvient à les visiter trouve pour tout métal au milieu de leurs outils de bois, de pierres ou de coquillages, la pieuse médaille d’un pauvre missionnaire égaré jadis chez ces anthropophages, et qui a payé de sa vie les élans d’une trop généreuse ardeur à la propagation du bien. De tels peuples,
aujourd’hui de plus en plus rares, grâce aux vaillants efforts des missions chrétiennes, sont encore en quelque sorte à l’âge de la pierre polie, c’est-à-dire à un âge correspondant à une partie de l’époque dite préhistorique dans nos régions. Examinons ce qu’ils font avec leurs Mollusques.
Dans la Nouvelle-Calédonie, par exemple, pays dont l’etnographie est aujourd’hui bien connue, grâce au courage et au dévouement des Petits- Frères de Marie, nous allons ‘retrouver la même utilisation de l’élément malacologique que chez nos populations troglodytes de la Gaule primitive (1). Lors des premières visites des Européens, les Canaques étaient encore anthropophages ; mais à cette nourriture sauvage, ils allient celle des Mollusques si nombreux dans leur contrée. Ils se parent élégamment des plus belles coquilles. Ils enfilent dans des cordes tissées de poils de Roussettes, des Ovula angulosa et des Cypræa eburnea troués de part en part. Ils font des colliers avec les cloisons du Nautilus macrocephalus, ou avec des coquilles de Naticina lapillus, Columbella lactescens, Melania Moreleti, Oliva tigridella, etc. Le plus souvent chaque espèce de coquille est seule ; mais, parfois aussi, elle alterne avec des Melampus luteus, Atys elongata et À. solida, mélangés ; d’autres colliers, plus riches sans doute, sont faits uniquement de Cypræa asellus et C. Isabella. Comme nous l’avons vu faire aux habitants des dolmens du sud-est de la Gaule, les Canaques intercalent également entre les coquilles des Gastéropodes, que nous venons de citer, des valves de Tellina tenuis et T. striata.
Ces colliers en coquillages se retrouvent également chez
(1) Nous devons à l’extrème complaisance du frère Euthyme, assistant du supérieur général des Petits-Frères de Marie, les renseignements que nous donnons sur l'emploi des Mollusques fait par les Canaques. Ils sont relevés sur la riche et belle collection que possèdent les Frères dans leur établissement de Saint-Genis-Laval (Rhône).
un grand nombre de peuples plus ou moins civilisés. Les Indiens de l'Amérique du Nord tressent avec art de véritables parures faites de doubles rangées de Dentales, les unes audessus des autres, pour se les pendre au cou. Ils font encore des colliers avec des rondelles de nacre détachées dans des valves de Cardium, ou de tout autre Lamellibranche aux test brillant. Les Çomalis tissent de véritables étoffes où les coquilles forment les ornements les plus variés, sinon les plus gracieux. On a pu voir au palais du Trocadéro de nombreux spécimens de ces objets dont quelques-uns présentent un véritable cachet artistique, par la variété des couleurs et l'originalité du dessin.
Mais revenons à l’utilisation des Mollusques par nos peuplades primitives. M. le D'. P. Fischer leur assigne encore un rôle tout nouveau. Il estime (1) que, pour les premiers habitants au moins de nos pays, les coquilles pouvaient servir d'objets de troc ou de trafic, à la facon du Cauris (Cypræa moneta), employé comme monnaie dans une partie de l'Afrique, et l’Haï-a-qua ou Alli-ko-checck (Dentalium pretiosum) accepté, pour le même usage, par les Indiens de l'Ouest de l'Amérique du Nord, depuis la Californie jusqu’à l'Alaska (2). « Les coquilles percées, Littorina, Nassa, dit M. le D' Fischer, ont dû être enfilées, soit pour servir d’ornements, de colliers, de bracelets, soit pour former une série monétaire, ce qui suppose l’idée d’une numération. Dans ce cas, il est admissible que les séries de pièces similaires pouvaient être interrompues par une pièce d’une espèce ou d’une dimension différente, comme dans les chapelets. Ainsi, on a trouvé à Aurignac, à Baillargue, des fragments de coquilles bivalves (Cardium) percées au centre, et qui rappellent les Wampum, ou fragments percés de Venus mercenaria des peuplades
(1) P#Fischer, Loc. cit..°p. 401:
(2) R. E. Stearns, The American naturalist, t. II, n° 1, 1869.
voisines du littoral atlantique de l'Amérique du Nord, et les pièces de Saxidomus gracilis employées de la mème manière au sud de la Californie (1). Les mêmes usages existent dans le Benguela; la coquille d'un Mollusque terrestre (Achatina monetaria), découpée en rondelles, dont le centre est percé, fournit un signe monétaire employé dans lestransactions et pour l’acquittement d’une partie du tribut; on en forme : des chapelets appelés Quirandos de Dongo, qui constituent en même temps un ornement pour les femmes. (2) »
Chez les peuplades primitives de l’ancien comme du nouveau continent, les coquilles plus grosses ou plus rares devaient servir de pendeloques, de fibules, d’amulettes ; certaines formes devaient être taillées pour faire des bracelets. De nos jours, en Nouvelle-Calédonie, le beau Cypræa aurora, coquille toujours fort rare, appartient de droit au chef de la tribu, qui seul peut la porter au cou comme insigne, etlatransmet de génération en génération à ses descendants. De même aussi le Dolium melanostoma, coquille fort recherchée, sert également d’insigne aux grands chefs, qui la portent suspendue sur la poitrine, par un cordon en poils de Roussettes passé autour du cou. Les Oyula angulosa et Cypræa eburnea se mettent comme ornements aux bras et aux jambes. Les gros Conus litteratus et C. millepunctatus sont habilement découpés en bandes de deux à trois centimètres de largeur, et font ainsi d’élégants bracelets. A la cime la plus élevée de la case des chefs, on voit l’'Oyula ovum, appelé Poute; c’est un signe distinctif, que le commun des profanes ne saurait s'approprier. Le lourd Cypræa caput-serpentis est employé comme plomb pour lester les filets de pêche, comme le font aussi les pêcheurs de nos côtes, mais avec d’autres coquilles.
(1) Haliburton, New materials for the history of man, 1863, p.30. (2) À. Morelet, Voyage du docteur Welwitsch, p. 63, 1868.
Avec le bord aminci de la valve du Meleagrina margaritifera on obtient un tranchant, servant à la fois de râcloir ou de couteau, tandis que l’on taille et découpe dans d’autres fragments de nacre des hamecons pour la pêche. Enfin, le Calpurnus verrucosus se place par paire en guise d’yeux sur le Medium appelé Oueiam. On voit par cette énumération tout le parti que l’on peut tirer d’une faune malacologique aussi riche que variée ; et l’on peut en conclure, par analogie, à l’utilisation que les peuples les plus primitifs, à quelque époque qu’ils appartiennent, ont pu en faire.
Mais en dehors du côté utilitaire, il existe d’autres considérations qu’il importe d'envisager dans l’histoire des Mollusques contemporains de l’époque préhistorique. Nous voulons parler des conclusions que l’étude de ces Mollusques permet de tirer, soit au point de vue zoologique proprement dit, soit au point de vue climatérique. Entre l’époque glaciaire, correspondant au dernier grand phénomène géologique dont l'homme ait été le témoin, et l’époque absolument actuelle, le sol n’a pas eu toujours les mêmes reliefs que ceux qui nous sont rapportés par l’histoire ; en outre, les conditions biologiques des êtres ont pu se modifier. L'étude attentive des Mollusques préhistoriques peut nous éclairer sur plusieurs de ces problèmes trop souvent négligés.
Nous avons vu déjà que l’Huître, jadis si abondante surles côtes du Danemark, était aujourd’hui beaucoup plus rare ; sans chercher si la cause de cette diminution dans le nombre des Mollusques à pour origine une modification dans le modus vivendi de l'animal, vn peut au moins l’attribuer à la grande consommation faite par l’homme préhistorique, consommation qui a dû dépasser la production. Mais noussavons aussi que le Zittorina littoralis, qui vit aujourd’hui sur les côtes océaniques de France et de Portugal, est de taille plus petite que celui qui vivait à l’époque de la préhistoire; là, il y a eu évidemment dégénérescence de l’espèce.
La faune terrestre s’est également modifiée depuis cette époque jusqu’à nos jours ; des espèces ont disparu ; d’autres, au contraire, ont émigré au loin. Dans une étude dela caverne de Vence, M. Bourguignat (1) a pu signaler la présence d'au moins trois formes terrestres qui vivaient alors et qui aujourd’hui ont disparu, les Æelix Euzierriana, H. Binefiana et H. Maureliana. Par contre, nous savons que l'escargot de Bourgogne, l’ÆHelix pomatia, qui faisait défaut en France à l’époque quaternaire, s’y trouve déjà à l’époque gallo-romaine. En examinant la faune des berges de la Saône (2), nous avons montré quelle différence il y avait entre la faune contemporaine de l’homme de Solutré, et la faune actuelle; par l’examen de la manière de vivre de certains Moilusques, nous avons pu reconstituer le paysage géologique de cette époque.
En étudiant avec un soin tout particulier les monuments mégalithiques de Roknia, près d'Hammam-Meskhoutin, en Algérie, M. Bourguignat (3) est arrivé à nous peindre ce pays tel qu'il était alors, par l'étude des Mollusques. Il constate qu'il existe entre les coquilles d’une même espèce enfouie dans les couches inférieures avec les ossements humains, et celles des couches supérieures, de grandes différences de forme, et il conclut que ces différences sont les conséquences de changements lents, continus, dans le climat de Roknia, depuis le moment de l’ensevelissement, jusqu’à nos jours. Connaissant la manière de vivre et les habitudes de ces Mollusques, il peut affirmer que, d’après les coquilles observées
(1) Bourguignat, Note complémentaire sur diverses espèces de mollusques et de mammifères découverts dans une caverne près de Vence, Paris,
(2) A. Locard, Etudes malacologiques sur les dépôts préhistoriques de la vallée de la Saône, Mâcon, 1882.
(3) Bourguignat, Histoire des monuments mégalithiques de Roknia, près d'Hamman-Meskhoutin, en Algérie, Paris, 1868,
dans les couches les plus inférieures, la moyenne climatologique de Roknia devait être de 10° seulement, alors que celle actuelle est de 17°,50, et qu’alors il y avait environ 150 jours de pluie, tandis qu'aujourd'hui on n’en compte pas plus de 50 dans toute l’année; appliquant ces premières données aux lois météorologiques, 1l arrive à assigner, comme date à ces sépultures dolméniques, 2200 ans avant notre ère.
On voit par cet exemple l'immense parti que l’on peut tirer de la science malacologique, lorsqu'elle est bien comprise, pour étudier la préhistoire. De telles observations sont de la plus grande importance; ce sont autant de jalons qui nous permettent de relier le monde quaternaire au monde actuel, et de suivre les modifications que ces faunes et leurs milieux on dù subir, avant de revêtir les caractères que nous leur connaissons aujourd’hui.
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MALACOLOGIE SACRÉE
En dehors des nombreux usages auquels les Mollusques pouvaient prétendre dans l’antiquité, quelques-uns plus rares ou plus précieux que les autres sont devenus l’apanage d’un certain nombre de divinités paiennes. Il s’agit ici non-seulement des dieux de la fable, faisant partie du cortège de l’ancienne mythologie grecque ou latine, mais encore d’autres dieux connus, figurés ou représentés d’après les légendes indoues avec leurs attributs. Or. parmi ces attributs se trouvent certaines coquilles toutes spéciales. Non-seulement ces dieux eux-mêmes, porteurs de conques, sont aujourd’hui l’objet de la vénération de certains peuples de l'Orient, mais les Mollusques attachés à leur symbole sont devenus, par extension l’objet de cultes tout particuliers. De là le nom de Malacologie sacrée que nous avons cru devoir adopter pour ce chapitre.
Les Grecs ont eu leur malacologie sacrée. D’après les récits empruntés aux auteurs anciens, plusieurs Mollusques auraient joué un rôle important dans les légendes mythologiques. Tels seraient notamment l’Argonaute désigné par Athénée et par plusieurs auteurs sous le nom de Pompile (rourlos), et rangé parmi les Poissons, Lefébur de Villebrune,
l’un des meilleurs traducteurs d’Athénée, (1) prétend qu’il s'agissait ici d’un véritable Poisson que l’on classe parmi les Thons ; mais de Ferussac et d'Orbigny, avec qui nous nous rallions, admettent bien, comme le prouvent du reste les différentes légendes, que le Pompileest un Céphalopode.
« Celui qui a composé l'histoire des Telchines, soit Épiménide de Crète, (2) soit Téléclide, ou tout autre, raconte Athénée, dit que les Dauphins (3) et les Pompiles sont des Porssons sacrés. Or, le Pompile est un animal amoureux, ayant été engendré du sang du ciel en même temps que Vénus... Paucrate l’Arcadien, après avoir dit, dans ses Travaux de la mer : le Pompile, que les marins appellent Poisson sacré, raconte que ce Poisson est considéré non-seulement de Neptume, mais même des dieux protecteurs de Samothrace; que, dans l’âge d’or, un pêcheur fort âgé fut puni pour n'avoir pas respecté le Pompile. Cet homme se nommait Epopéus, et était de l'île d’Icare. Etant: à pêcher avec son alle hasard voulut qu’il ne prît que ce Poisson, et il s’en régala, mangeant tout avec son fils, au lieu de s'abstenir de cet aliment; mais il fut bientôt puni de son impiété. Un monstre marin, se jetant sur la barque, dévora Epopéus sous les yeux de son fils. »
Apollonius de Rhodes (4), ou de Naucrate, dit, dans son . ouvrage sur la fondation de cette ville, que le Pompile avait
(1) Lefebure de Villebrune, Le Banquet des savants par Athénée, t. II, p. 24, Paris, 1780.
(2) Epiménide, poète et prophète, né à Enosse, en Crète, vivait vers l’an 600 avant J.-C.
(3) M. A. de Gubernatis, dans sa Mythologie zoologique ou les légendes animales, cite également le dauphin comme poisson sacré chez les anciens (t. II, p. 372), mais ne fait aucune allusion au Pompile, pas plus qu'aux autres mollusques. Le dauphin (Cinçumära, ou Vishnu), dans les hymnes védiques, conduit le char des açvins, apportant des richesses.
(4) Apollonius de Rhodes, poète grec, né à Alexandrie, vers 270 avant J.-C., mort en 136, auteur des Argonautiques.
été homme, mais qu'Apollon le transforma en Poisson, à cause d’une belle passion : Le fleuve Imbrase, dit-il, baigne les murs de Samos. Chésias, née de parents distingués, ayant recu ce fleuve dans ses bras, enfanta la très-belle nymphe Ocyrrhoé, à qui les Heures donnèrent les charmes les plus éclatants. Elle était dans l’âge brillant de la jeunesse lorsqu’Apollon, pris d'amour pour elle, essaya de l'enlever. Se rendant par mer à Milet, pour y assister à une fête de Diane, et -craignant de devenir la proie d’un ravisseur, elle pria certain Pompile (c'était un homme de mer) et aussi de sa famille, de la rendre en sûreté dans sa patrie... Pompile lui fit faire heureusement le trajet et la conduisit au rivage ; mais Apollon, paraissant à l’improviste, ravit la jeune fille, pétrifia le vaisseau, changea Pompile en Poisson qui porte son nom, et est prêt à servir en mer les vaisseaux quitraversent rapidement (1).
Ce Mollusque sacré, qui accompagne ainsi les navigateurs, est également chanté par Elien et Oppien. Voici comment s'exprime Oppien à ce sujet: « On voit aussi le Callichte, ou le Poisson sacré, le Pompile, honoré des navigateurs qui l’ont ainsi nommé parce qu’il les accompagne dans leurs voyages. Entraînés par la joie la plus vive à la vue des vaisseaux qui sillonnent les mers, les Pompiles les suivent en foule à l’envi, sautant et se jouant à la poupe, à la proue, sur les flancs, tout autour de ces chars maritimes. Leur passion pour eux est si ardente, qu’on dirait qu’ils cèdent moins àune impulsion libre et volontaire, qu’à des liens quiles attachent aux bâtiments, et qui les forcent d’en suivre la marche... Les Pompiles sont toujours en foule à la suite des navires, tant qu’ils ne sont pas troublés par la crainte du voisinage de la terre; sitôt qu’elle n’est plus éloignée, car
(1) Athénée, Deipnos., Liv. VII, chap. VII.
elle leur est odieuse, ils se retournent tous ensemble, comme ayant atteint une barrière, et se retirent en abandonnant les vaisseaux. Leur retraite est un indice certain, pour les nautonniers, qu'ils approchent du continent. O Poisson justement cher aux navigateurs! ta présence annonce les vents doux et amis ; tu ramènes le calme et tu en es le signe ! (1) »
D'après Elien (2), les coquilles des Gastéropodes appelées Nérite, veolrns, avaient également leur légende. Vénus devint un jour amoureuse en séduisant Néritès, fils de Nérée, et voulut l'emmener avec elle dans l'Olympe; mais celui-ci refusant de quitter les siens, fut changé en coquille tandis que Cupidon prenait sa place auprès de la belle déesse. Dans notre chapitre relatif àla malacologie symbolique nous aurons occasion de revenir sur pareil sujet. Arrivons au pays des Indous, où la malacologie sacrée joue un rôle bien plus important.
On sait aujourd’hui que l'Inde ancienne fut un des berceaux privilégiés des sciences et des arts, dès la plus haute antiquité. Les Aryas, ce peuple primitif, en se répandant progressivement à travers le monde, envahirent l'Inde, apportant avec eux les livres sacrés des Védas. Plus tard, au Védisme succéda le Brâhmanisme avec ses castes et son clergé; des temples nombreux avec leurs idoles furent élevés aux dieux du moment. Plus tard encore, il se forma des sectes nouvelles engendrant des dieux nouveaux ; le Bouddhisme et le Jaïnisme remplacèrent en partie le culte de Brâhma, avec tout leur cortège de symboles et d’attributs particuliers.
Parmi cette véritable légion de dieux de toutes sortes, vénérés dans les pays Indous, il en est quelques-uns de fort anciens qui ont pour attribut une coquille ou conque. Avec
(1) Oppien, Halieut., ch. I, vers 186 à 196.
(2) Elien, Merites, liv. XIIT, chap. 28.
une faune malacologique incontestablement aussi riche et aussi variée que celle qui vit sur ces rivages, il n’est pas surprenant que les anciens aient placé une de leurs plus belles coquilles dans les mains de quelques-uns de leurs dieux. Mais, comme nous allons le voir, ils ne se sont point bornés à prendre celles dont les plus riches couleurs ou les formes les plus élégantes pouvaient plaire davantage à leur imagination, ils ont su, en outre, choisir les plus rares, celles qui ne se trouvent que dans des conditions absolument exceptionnelles, et qui, partant, deviennent de droit, les plus précieuses. Nous allons examiner le rôle que la coquille pouvait jouer chez ces peuples.
Il est bien certain que si les livres sacrés des Indous, les plus primitifs, nous étaient connus comme les ouvrage des philosophes ou des poètes de Rome ou d'Athènes, nous aurions de nombreux documents à évoquer sur un pareil sujet. Malheureusement, bien peu de ces livres nous sont accessibles. C’est surtout par des représentations, par l’image des dieux eux-mêmes que nous devons essayer de reconstituer ce côté de l’histoire de la conchyliologie. Eclairé des lumières et des précieux conseils de M. de Milloué, directeur du Musée Guimet, et de M. Guimet lui-même, nous avons pu étudier un grand nombre de ces divinités réunies dans ce riche Musée. Nous nous proposons d’examiner successivement,et par ordre chronologique, les différents dieux qui portent la conque (1).
Vishnou, dans le Brâhmanisme, est un de nos principaux porteurs de conque. Second personnage de la trinité Brähmanique ou Trimourti, Vishnou représente le dieu créateur et
(1) L. de Milloué, 1883. Catalogue du Musée Guimet, 1° partie, Inde, Chine et Japon, Introduction. C’est à cet excellent travail que nous avons emprunté une bonne partie des documents cités dans ce chapitre.