O2 HISTOIRE DES MOLLUSQUES
périphérie par une mer si riche en Mollusques de toutes sortes, devait nécessairement leur fournir les éléments d'étude les plus variés et les mieux choisis. Aussi n'est-il pas étonnant de rencontrer, dansles écrits des érudits d’alors, des connaissances relativement aussi approfondies sur la vie, les mœurs, les usages d’un grand nombre de Mollusques.
C’est à Aristote, en effet, que nous devons ces premières notions déjà si vraies, si précises sur les coquilles. Avant lui nombre d'auteurs en avaient parlé, et la lecture de leurs écrits nous permet d'apprendre quels noms étaient donnés à ces Mollusques, et à quels usages ils étaient réservés ; maïs aucun d'eux n'avait songé à ériger en doctrine les connaissances, même les plus générales, sur ces êtres; aucun n'avait su en faire l'anatomie, ou leur assigner une place dans l’ensemble des êtres de la nature.
Homère (1), dans la Batrachomiomante ou combat des Rats et des Grenouilles, fait paraître dans la lutte les Mollusques (xoyAas) couverts de leurs casques et brandissant leur lance, faisant ainsi allusion à la coquille et aux tentacules des Hélices terrestres. Dans l'Odyssée (2), il parle du bras du Polype qui s'attache au corps lorsqu'il est tiré hors de son trou.
Eschyle (3), 500 ans avant J.-C., dans son Glaucus de Potnie, cite d’après le dire d’Athénée (4) des Conques (xéyyot), des Moules (mes), des Huîtres (ëstpea); dans les Perses, il parle des Nérites (@vaptrns). Epicharme (5), 450 ans avant notre
(1) Homère, Batrachomiomanie, vers 164 et seq. — Homère serait né dans l’Ionie, environ 900 ans avant J.-C.
(2) Homère, Odyssée, vers 432.
(3) Eschyle, l’un des premiers poètes tragiques de la Grèce, naquit à Eleusis en 525 avant J.-C., et mourut à Géla en Sicile, en 456.
(4) Athénée, Banquet des savants {Les deipnosophistes), traduction par Lefebure de Villeneuve, liv. III, chap. 1x, p. 344. C’est à cette traduction que nous aurons le plus souvent recours dans nos citations.
(5) Epicharme, poète et philosophe grec, né dans l’île de Cos, vers 540 ans avant J.-C., mort vers 450.
ère, dans la pièce intitulée les Noces d’Hébé, dit également : « Apporte toutes sortes de coquillages (xoyyÿux), beaucoup de Lépas (ierdx), des Strabèles (orox3mhous), des Cécibales (xmBdouc), des Theties (rMuvæua), des Balanes (Bxiavous), des Pourpres (rooouoäc), des Huîtres (85154) bien closes, difficiles à ouvrir et faciles à avaler, des Moules (m5x), des Nérites (avacuras), des Buccins (xhoiuas), des Alènes (ougi3ota), dont la saveur est très-douce et la pointe fort aiguë, des Solens (swktvas), des Conques noires (£Auv4 +2 x8yy0s) qui ont toutes une sentinelle dans leur coquille, pour trouver à paître ; il y a encore d’autres coquillages qu'on appelle Amathitides (äuxbrodé), mais qui passent pour être de mauvaise qualité, et qui d’ailleurs nuisent à la génération ; tous les hommes les appellent Antrophyctides (aySooquuridas), ou la terreur des hommes; nous autres dieux nous les nommons Créas (xp£xs) (1).
Archestrate (2), au quatrième siècle avant notre ère, est encore plus explicite sur la provenance des Mollusques. Il dit après Athénée dans sa Gastronomie (3): « Ænos a de grandes Moules (uÿxc), et Abydos des Huîtres (£579ex) ; Parium ses oursins de mer ; Mitylène ses grands Peignes (urévas) ; Ambracie en fournit aussi beaucoup, et outre cela, nombre de choses; à Messine se trouvent près du détroit les conques Pélorides (rehwpidèes xéyyal). Vous pêcherez à Ephèse des Cames (yfux), qui ne sont pas mauvaises ; Chalcédon vous donnera des Tethyes (r6:e4) ; et toi Jupiter, puisses-tu écraser les Buccins (xfouxas), tous ces enfants de la mer, et ceux des places publiques, excepté un seul homme ! car c’est mon ami ; il demeure à Lesbos, si fertile en vin, et se nomme Agathon. »
(1) Athénée, Banquet des savants, livre III, chap. vin, p. 338. (2) Archetraste de Géla, poète grec du IVe siècle avant J.-C. (3) Athénée, Loc. cit., livre III, chap. xx, p. 367.
Une telle énumération de Mollusques nous démontre suffisamment qu'avant Aristote la plupart des coquilles utilisées par les Grecs avaient un nom vulgaire, usuel, connu de tous. Incontestablement, sous le même vocable, ils comprenaient plusieurs espèces et même parfois plusieurs genres, qu’une étude plus subtile, plus approfondie a fait ultérieurement connaître. Ce sont ces mêmes noms que nous retrouvons chez Aristote (1). Sans vouloir prétendre diminuer le mérite absolumentincontestable de ce grand esprit, nous devons reconnaître qu’il s’est moins attaché à la dénomination spécifique de l’être qu'à la description véritablement scientifique des formes déjà connues et dénommées avant lui. C’est là un point caractéristique de tous les auteurs anciens qui se sont occupés d'histoire naturelle. Comme le font les naturalistes de nos jours, ils n’ont point créé d’espèces nouvelles ; ils se sont bornés à décrire des formes que l’on connaissait déjà, sous un vocable quelconque, dont il serait parfois bien difficile d'expliquer le sens. Négligeant toute nomenclature nouvelle, ils se sont bien gardés de faire du néologisme à propos d’histoire naturelle.
Les auteurs anciens étaient donc des descripteurs et non des classificateurs ; ne distinguant encore qu’un petit nombre d'espèces, ou plutôt réunissant sous quelques appellations seulement, un grand nombre de formes, ils n’éprouvaient pas, comme nous, la nécessité de classer et d’ordonnancer toutes ces formes en espèces, genres, familles, etc. Un seul
(1) Aristote, fils de Nicomaque, médecin du roi Amyntos, né à Stagire en Macédoine, l’an 384 avant J.-C., mort en 322 à Calcis en Eubée. Ses principaux ouvrages relatifs à la science qui nous occupe, attribués à lui ou à ses élèves, sont : l'Histoire des animaux en dix livres; traité des parties des animaux, en quatre livres ; la génération des animaux ; de la génération et de la corruption, en deux livres ; de la sensation et des choses sensibles ; de la marche des animaux; du mouvement commun des ani- Maux.
nom leur suffisait pour reconnaitre telle ou telle forme. Plusieurs de ces mêmes noms se sont, pour ainsi dire, conservés jusqu’à nous, ne subissant en somme que des modifications presque inappréciables. C’est ainsi quelenom de zcyAoc, employé par le divin Homère il y a près de ving-sept siècles, s'applique parfaitement aux cochlea des Latins et à nos coquilles ou coguillages actuels. Aujourd’hui encore, tout comme avant Aristote, nous disons des Huîtres, des Cames, des Peignes, des Moules, des Conques, des Buccins, des Sèches, etc. Aristote (1) réunit tous les éléments épars d’une ‘science en quelque sorte à l’état rudimentaire, pour leur donner un corps et en faire une doctrine. Partant de ce principe bien réellement vrai que « la nature ne fait rien en vain, » il voulut sonder le secret des choses, en savoir le pourquoi. Pour arriver à ses fins, non-seulement il eut à réunir et résumer les rares documents épars de ses devanciers, mais il dut créer des collections inappréciables, où étaient représentés et classés les êtres dont il nous parle dans ses écrits. Chargé par le roi Philippe de l'éducation de son fils Alexandre, il sut inspirer à son élève le goût des sciences naturelles, et lorsque ce conquérant partit pour sa grande expédition, le philosophe naturaliste confia à son parent Callisthène la mission d’accompagner le roi de Macédoine pour recueillir les productions les plus remarquables des pays soumis. Ne savons-nous pas, d’ailleurs, qu'Alexandre donna à son maître des sommes considérables pour recueillir les matériaux de ses ouvrages ! Pline rapporte que le philosophe occupait constamment aux frais d'Alexandre plusieurs milliers d'hommes pour chasser, rechercher et recueillir des observations dont'il pouvait avoir besoin. Ces: avec de tels matériaux qu’Aristote, secondé de
(1) D'J. Geoffroy, L'anatomie et la physiologie d'Aristote, d'après les tr a'és qui nous restent de ce philosophe, p. 0.
ses meilleurs élèves, a pu étudier comme il l’a fait, non-seulement la zoologie pure, au point de vue de la classification rationnelle des animaux, mais aussi leur anatomie, leurs mœurs et leur genre de vie.
Partant du principe essentiellement vital des êtres, Aristote les classe en deux grandes catégories, ceux qui ont du sang et ceux qui n’ont pas de sang. C’est dans cette dernière classe qu’il range les Mollusques. Les animaux qui n’ont point de sang sont ensuite subdivisés en quatre groupes (1).
1° Les Mollusques, pxhaxi. « Animaux dont les parties charnues sont au dehors et les parties solides au dedans, ainsi qu’elles se trouvent chez les animaux sanguins; tel est le genre des Sèches. »
2° Les Crustacés, pxhkanosroam. « Ceux-ci ont les parties solides au dehors, les parties molles et charnues au dedans ; leurs parties solides se rompent plutôt qu’elles ne se brisent; tel est le genre des Langoustes et des Cancres. »
3° Les Ostracodermes, #szpäro3eouar. « Ils ont aussiles parties charnues au dedans, les parties solides au dehors, et celles-ci sont de nature à ne pas rompre simplement, mais à se briser et se casser en morceaux ; de ce genre sont les Limaçons et les Huîtres. »
4° Les Insectes, evzouer. « Animaux dont le corps est partagé par des incisions en dessus et en dessous ; on ne peut pas dire de ceux-là qu’ils aient ni les parties solides, ni la chair séparément ou en dedans, ni en dehors ; ils tiennent le milieu entre les deux genres, et leur corps est ferme en dedans et en dehors. »
Pareille classification est certes des plus remarquables ; et
(1) Aristote, Histoire des animaux, liv. IX, chap. 1. A propos de cet ouvrage, nous renvoyons le lecteur à la traduction de Camus, Paris, 1783; c’est celle dont nous nous sommes le plus souvent servi.
pour n’y relever que ce qui nous intéresse, nous voyons toute la Malacologie comprise dans la première et la troisième division. Les para, Mollusques d’Aristote, se rapportent à nos Céphalopodes, tandis que les Testacés ou Ostracoderimes, Borpdnodepuor, comprennent la totalité des Gastéropodes et des Lamellibranches, Chose étrange, il a fallu attendre jusqu’à Cuvier, c’est-à-dire plus de vingt siècles, avant de changer une telle classification dans son ensemble, et d'arriver aux Mollusques tels que nous les comprenons aujourd’hui.
Ce sont les Céphalopodes ou Mollusques qu’Aristote paraît avoir le mieux étudiés, non-seulement au point de vue des espèces, mais encore leur anatomie particulière. Sans doute leur taille plus forte a permis d’en étudier plus facilement les organes. Mais, en outre, ces animaux abondent sur les côtes de l’archipel grec, et comme les Grecs étaient fort habiles dans l’art de la pêche, ils avaient dû nécessairement observer avec plus de soins les mœurs de ces singuliers animaux, qu'ils savaient utiliser pour leur alimentation. Aristote a bien su distinguer nettement les Gastéropodes des Poissons, erreur grossière dans laquelle sont retombés nombre de ses successeurs, sous le simple prétexte que ces animaux vivaient dans un milieu commun. Dans l'Histoire des animaux (1), il dit: « Les espèces molles, comme la Sèche, le grand et le petit Calmar, sont réunis sous le nom général de Mollusques. » Sa définition du Poisson est bien faite (2) et ne peut laisser subsister le moindre doute. Et pourtant, en parlant des Poissons qui vivent en troupe (3), il cite le Calmar; mais c'est là sans doute un simple lapsus calami, qu’il est bon de signaler, mais qui n’enlève rien au génie d’Aristote.
(1) Aristote, Histoire des animaux, livre I, chap. vi, parag. 7. (2) Aristote, Loc. cit., livre II, chap. xx, paragr. 16. (3) Aristote, Loc. cit., livre IX, chap. n, paragr. 3.
Si parfois, dans les écrits du philosophe, nous trouvons des erreurs flagrantes, ou mieux des contradictions, faut-il toutes les imputer au maître ? Nous savons quel rôle ont joué ses élèves dans la transmission de ses écrits, tels que nous les possédons aujourd’hui. Il n’est donc point surprenant de relever de temps en temps quelques fautes passagères, qui, sans nuire à la bonne interprétation du livre, nécessitent cependant quelques explications.
Dans un récent travail, MM. Apostolides et Yves Delage (1) ont ainsi résumé les connaissances d’Aristote sur nos Céphalopodes, d’après les livres sur l’Æistoire des animaux et l'Etude de leurs organes : «Les Céphalopodes ont un corps composé de trois parties ; les bras en avant; le corps, qu’on appelle à tort la tête, en arrière; et entre les deux, la véritable tête, munie de deux gros yeux. Les pieds sont au nombre de huit chez tous les Céphalopodes; mais, chez certains d’entre eux, à ces huit pieds se surajoutent deux bras, plus longs que les précédents, munis de ventouses, seulement à leur extrémité, qui est élargie. Les pieds portent des ventouses sur toute la longueur de leur face interne. Il y en a, le plus souvent, deux rangées; chez un seul Mollusque, l'Elédone, on en trouve une seule. Ces pieds sont plus ou moins réunis entre eux par une membrane.
Chez les Décapodes, les pieds et les bras ont des usages distincts. Les bras sont seuls chargés de saisir au loin la proie, de la retenir, de la porter à la bouche. Chez le Poulpe, Îles pieds, bien plus longs, remplissent tous les offices. Cependant il y a quelque distinction à faire, tous servent à la reptation ; mais lorsque l'animal veut toucher où saisir un objet, ilemploie de préférence les deux pieds de la paire dor-
(1) N.-Ch. Apostolides et le Dr Yves Delage, Les Mollusques d'après Aristote.
sale. La tête, située entre le corps et les pieds, est munie de deux grands yeux sans paupières. Elle est bossuée et gonflée d'air. Sur le devant, entre le corps et les pieds, existe une sorte de flûte (entonnoirs) (1) qui sert à évacuer l’eau, les fécès et l’encre. Ces animaux présentent entre eux des différences qui permettent de les distinguer. »
L’anatomie des Céphalopodes est ainsi résumée : « Au centre des pieds, se trouve la bouche, armée de deux dents. Dans l’intérieur de la bouche, se trouve , non point une langue proprement dite, mais une saillie charnue, munie de parties dures, qui fait l’office de langue. Après la bouche vient un œsophage long et étroit, auquel est suspendu un jabot pareil à celui des Oiseaux. Puis vient la panse, et tout à côté d’elle une autre partie, la caillette, qui a la forme du tortillon d’un Strombe (2).
« Chez le Calmar, la panse elle-même est double. A cette panse fait suite un intestin étroit, à parois épaisses, qui se recourbe pour remonter vers le haut et venir s'ouvrir audessous de la tête. Dans la cavité du corps de ces animaux, on ne trouve aucun organe qui soit à proprement parler un foie, une rate, un cœur (3), mais seulement un organe particulier qu’on appelle pis (le foie).
« Démocrite croit que ces animaux ont les mêmes viscères que les animaux pourvus de sang, mais qu’on ne peut les voir à cause de leur petitesse (4). Cependant, chez les animaux qui ont du sang, même les plus petits organes sont faciles à voir.
(1) Aristote, Hist. anim., liv. IV, chap. I, par. 6.
(2) « N’est-il pas merveiileux de voir Aristote distinguer, sans le secours de la physiologie ou de la chimie, le rôle de chacune des parties de l’estomac ? Il emploie pour désigner l'estomac du Polype le même mot, xouix, que pour la panse du bœuf, et pour l’estomac spiral le même mot, dyvszeer, que pour la caillette des ruminants. »
(3) Aristote, Des parties des anim., livre V, chap. v.
(4) Aristote, Loc. cit., livre IV, chap. v.