CL
Oj
tj
XVIIIe SIECLE. 169
Cependant la jeune femme grelotte de froid dans la hune d'artimon. Le second du vaisseau ôte sa jaquette et en couvre son buste glacé. Puis, voyant que le bâtiment ne coule pas à fond, comme on le craint, les matelots reviennent quelque peu de leur épouvante, et à l'aide de leurs couteaux, coupent la vergue du mat qui leur sert de refuge, de peur que le poids de tant de personnes échelonnées sur ce mat ne le fasse fléchir et tomber.
Quoique la Janon. ainsi engloutie jusque par-dessus le pont, roule avec tant de force, et que le vent souffle avec une violence si grande que les naufragés ont un mal extrême à se tenir, la fatigue de plusieurs est telle, qu'en face même de la mort, ils s'endorment et restent plongés dans le sommeil. Quelle affreuse vision, quand vient une pâle aurore, qu'un jour blafard se lève, et que l'affreuse situation des malheureux navigateurs leur laisse voir tout ce qu'elle a de hideux ! Le vent souffle avec une impétueuse véhémence qui ébranle les parties saillantes du vaisseau : la mer roule, déferle, se relève, s'agite avec une inexprimable furie. Le pont est disloqué sous les lames : les manœuvres qui supportent les mâts, et auxquels sont cramponnés soixante-douze infortunés, cèdent sous ce poids et menacent à chaque instant de donner au drame son dénouement. Les gémissements des femmes et leurs sanglots ajoutent h l'horreur de la tragédie. Ainsi qu'il arrive dans ces sortes d'événements, les premiers, certains hommes se livrent au découragement, et alors , préférant une mort prompte à l'incertitude anxieuse d'une douloureuse attente, se jettent à la mer, et disparaissent dans ses abîmes. D'autres, hors d'état de se tenir ainsi, toujours fermes, à des manœuvres constamment ébranlées, sont viorlemment saisis par les vagues et engloutis dans les profondeurs de l'Océan. Les hommes frissonnent de terreur, et les femmes, plus mortes que vives, ferment les yeux pou me pas être témoins des épouvantables péripéties dont la Junon devient le théâtre. Trois jours durant, cette cruelle position persévère, et, trois
nuits renouvellent la plus émouvante horreur qu'il soit donné ù la créature humaine de ressentir. Trempés par l'eau de mer, glacés sous les morsures du vent, agités sur leurs mats, comme le fruit de l'arbre sous les fureurs de l'ouragan, nos intéressants naufragés ressentent, en outre de la peur, les terribles aiguillons d'une faim... sans espérance. Les vivres du vaisseau sont engloutis sous les eaux, avec et comme le navire luimême... Aussi, matelots et passagers, femmes et jeunes filles, sont transis d'effroi à la double perspective de périr parles eaux ou de mourir de faim, la forme la plus cruelle sous laquelle la mort puisse s'offrir.
Le second du navire, Jean Mackai, dans l'écrit qu'il a laisse, ne craint pas de dire que son intention, et celle de ses compagnons, était de prolonger son existence à l'aide du seul moyen possible, celui de manger le corps de quiconque perdrait la vie. Un seul homme répugne à cette extrémité, et consulte naïvement ses amis sur les scrupules qu'il ressent: c'est le canonnier, qui est catholique romain.
Cependant le défaut d'espace dans la hune d'artimon la fait quitter à plusieurs hommes. Ils se jettent à la nage, et tentent de gagner la hune de misaine : mais la mer est si violente que, quatre d'entre eux périssent dans cette tentative. Chez quelques-uns des marins, succède à l'agitation première une sorte d'indifférence ; ils essaient de sommeiller pour que le temps leur paraisse moins long : ils voudraient sur toutes choses tomber dans un état d'insensibilité absolue. Les lamentations inutiles de leurs compagnons d'infortune les fatiguent, et. au lieu de sympathiser à leurs maux, ils murmurent de ce qu'on les ennuie de vaines clameurs. Pendant ces trois premiers jours, ils souffrent de la faim, mais le malaise qui en résulte est encore quelque peu supportable.
Enfin le quatrième jour le vent s'apaise, la mer reprend son calme, et les nuages se dissipant laissent nos misérables naufragés exposés à l'ardeur dévorante d'un soleil vertieal qui tue.
XVIIIe SPÈGLE. 171
Le 25 juin, qui est le cinquième jour depuis que le vaisseau a coulé, l'ange delà mort commence à tirer son glaive, et frappe les deux premiers matelots des naufragés de la Junon. Ils meurent de faim, après une agonie que la plume se refuseà décrire. Seulement, c'est une remarque à faire, ce genre de mort est précédé de violents soulèvements d'estomac. Cette apparition de l'ange exterminateur répand une consternation profonde, nonobstant la beauté de la mer et la sérénité des. cieux.
Comment consentir à mourir, quand la nature se met en joie et sourit aux humains! Rien ne rend plus l'espérance que la vue d'un firmament d'azur que le soleil illumine : aussi, le capitaine et le premier maître montrent une grande confiance dans un radeau, et on s'occupe à en établir un avec la vergue de misaine, celle de beaupré et de petites espares. On y travaille avec tant d'activité qu'il est terminé le 26 juin, vers midi. Aussitôt on commence à s'y embarquer. Le capitaine descend alors avec sa femme, et passagers et matelots se hâtent d'y prendre place. Malheureusement le radeau n'est pas assez vaste pour contenir tout ce monde. Il en résulte une querelle. Les plus forts chassent les plus faibles : c'est l'ordinaire. Ceuxci, désespérés, reprennent place dans les hunes : ceux-là coupent les amarres et s'éloignent, ramant vent arrière, et se servant de morceaux de bordage que les matelots, à l'aide de leurs couteaux, ont taillés en pagaies.
Ils sont à peine éloignés de la Junon de quelques brasses, qu'ils reconnaissent que le radeau est trop surchargé. Le conseil de retourner à la corvette est donné : on ne l'écoute pas. Au coucher du soleil, on perd de vue le bâtiment... Mais quelle n'est pas la surprise des infortunés restés sur la corvette lorsque, le lendemain au point du jour, ils revoient à bâbord le radeau que les caprices d'une navigation faite dans les ténèbres a ramené près d'eux. Tous les gens du radeau le quittent alors et vont rejoindre, sur les têtes de mais, les misérables compagnons et les femmes qu'ils avaient abandonnés la veille.
Après cette expédition aventureuse, le capitaine Bremner,
qui est sans énergie aucune, tombe dans le délire. Sa jeune femme en est émue au point d'avoir des convulsions. Jeune et délicate, jolie, gracieuse, on peut craindre qu'elle ne succombe à l'impression navrante qu'elle subit dans une position aussi lamentable. Elle a d'autant plus à souffrir que son mari devient la proie de cette sorte de fièvre que l'on nomme caleniun et qui s'empare de ceux qu'un jeûne prolongé fait tomber dans une extrême faiblesse. C'est surtout pendant l'horreur des nuits, ainsi passées, sur les hunes battues par la vague, que cette calenture le livre à des illusions trompeuses. Il s'éveille privé de raison, son regard étincelle, il s'imagine voir une table couverte des mets les plus exquis, et demande pourquoi on ne lui sert pas de tel ou tel plat. Les malades de cette fièvre d'inanition, en effet, voient de ces sortes de chimères, les fantaisies de leur cerveau leur montrent les forets les plus belles, les prairies les mieux émaillées, les aliments et les fruits les plus délicieux. Souvent, ils montent sur le pont, et sous le prétexte de descendre dans un parterre, veulent se jeter à la mer. Monsieur Bremner, lui, parle en général de boire et de manger. Mais le plus souvent c'est de sa femme qu'il s'occupe. Plus âgé qu'elle de bon nombre d'années, il l'a épousée depuis peu, il l'aime éperdument, et croit voir dans ses yeux le reproche de l'avoir entraînée dans les maux dont ils sont victimes. Néanmoins à peine lui permet-il de quitter ses bras, et tel est son délire, qu'on est obligé de soustraire sa jeune femme à ses embrassements.
Le 2cS, un passager du nom de Wade veut employer le radeau à sa délivrance, et trouve des compagnons disposés à partager sa fortune. Deux Malgaches, deux Lascars , et deux Sécoïces, se joignent à lui. Ils partent. En quelques heures, on les a perdus de vue. Une bourrasque que rapproche de la nuit lit s'élever leur fut certainement fatale. Elle devint au contraire fa\orable à nos misérables martyrs perchés dans leurs hunes
XVIIIe SIÈCLE. 173
et leurs haubans, car la pluie leur procure une eau douce qu'ils retirent de leurs vêtements tordus , et qu'ils boivent avec délices.
Cependant la mort décime les naufragés. Après avoir vécu depuis tant d'heures, on pourrait dire tant de jours, sans nourriture, plusieurs nouvelles victimes expirent dans une agonie sans nom. Un Lascar notamment, dontle corps est couvert d'affreux ul ce ?^es, meurt dans les trélingages de hauban, précisément au-dessous de la hune, et celui qui est accroupi près de lui, un Malais, essaie vainement de le jeter à la mer. Le cadavre est tellement engagé dans les manœuvres qu'il ne peut l'en retirer, de sorte que le vivant est contraint de rester accouplé au mort, qui, bientôt pourri, répand une insupportable puanteur.
Le 1er juillet, le onzième jour après le cruel désastre, le matin, aux premières lueurs du jour, madame Bremner s'aperçoit que son mari, qui s'est endormi dans ses bras, est mort depuis longtemps déjà. Sa terreur est à son comble. Quelquesuns des naufragés qui sont à sa portée, viennent à son secours, et lancent le cadavre de l'infortuné capitaine dans les gouffres
de la mer, après l'avoir dépouillé de ses vêtements pour
en revêtir sa jeune veuve
La position de nos pauvres victimes, ainsi entassées dans l'étroit espace aérien des hunes et des haubans, comme des oiseaux dans une cage trop étroite pour leur nombre, souffrent un supplice qui ne peut s'analyser. Épuisés par le travail, leurs membres subissent une gêne atroce. Abattus par la privation de tout aliment, les voilà désormais condamnés à s'éteindre les uns après les autres, suspendus entre ciel et mer, glacés parla fraîcheur des nuits, brûlés, calcinés par la chaleur torride des jours. Deux hommes meurent, au même instant, dans la hune d'artimon; deux autres dans la hune de misaine. Chacun peut compter le temps qu'il lui reste à vivre : on sent arriver l'heure de la mort aux mouvements convulsifs de l'estomac.
Ce qu'il y a de plus terrible dans ce drame, c'est que nul ne
peut être utile ou secourable à l'un ou à l'autre, toute communication étant impossible entre les naufragés. Ils sont tous témoins des mille scènes cruelles qui se passent d'un abri à l'autre, sans pouvoir rien faire : les forces leur manquent; ils ne peuvent descendre de leurs hunes ou de leurs haubans, ils ne peuvent même se faire entendre du gîte élevé qui les sépare. On ne devine les événements qui se passent dans ces régions aériennes du vaisseau, que par les cris qui retentissent par moments, les gémissements et les lamentations qui bourdonnent, et le râle qui murmure — Souvent aux sanglots, à ce râle, succède un silence affreux. C'est une âme qui déserte un corps, et la mort qui triomphe de la vie. Quelques-uns s'éteignent comme une lampe dont l'huile esta sa fin : d'autres luttent contre le trépas dans une effrayante agonie. Ainsi le fils de monsieur Wade, jeune homme robuste, meurt promptement. sans pousser un soupir : au contraire un autre jeune homme, très-délicat, résiste longtemps aux assauts de la mort. En apprenant que son fils est à l'agonie, le père de ce dernier, qui est sur la hune de misaine, descend aussi vite que possible, se traîne sur les pieds et les mains le long du plat-bord et va trouver son fils qui expire sur les haubans d'artimon. Il ne reste plus déjà que trois h quatre mètres du bordage, du gaillard d'arrière, au-dessus des bouteilles. Le brave père y conduit, ou plutôt y porte son fils, qu'il appuie contre la lisse, de crainte que la vague ne l'enlève. Alors quand le malade éprouve un soulèvement de l'estomac, il l'enserre dans ses bras, en essuyant l'écume de ses lèvres. S'il tombe une ondée, il lui fait ouvrir la bouche pour recevoir les gouttes bienfaisantes «le lapluie. Ils restent ainsi cinq jours dans cette affreuse position. Enfin le malheureux enfant perd la vie... Mais le vieillard infortuné ne l'abandonne pas pour cela. Le regardant d'un œil égaré, comme s'il ne pouvait croire à sa mort, il reste auprès de son cadavre, sans mot dire, éperdu. Puis, quand la vague, en déferlant, a emporté cette relique précieuse, le
XVIIIe SIECLE. 175
vieillard, rendu plus vieux encore parla douleur, s'enveloppe d'un morceau de vieille toile, comme d'un suaire, se laisse tomber à la place qu'occupait son enfant, et ne se relève jamais plus. Seulement quand la lame se brise sur son corps, on voit au tremblement de ses membres qu'il vit encore. Il reste là longtemps, longtemps, sans qu'on puisse dire s'il vit ou s'il est mort Ces scènes déchirantes glacent le cœur des malheureux patients.
Dans la soirée du 10 juillet, le vingtième jour depuis que la J k mon a coulé, l'un des naufragés se met à regarder l'horizon et annonce qu'il voit à l'est quelque chose qui ressemble à la terre. Cette nouvelle est entendue sans émotion, et personne ne fait effort pour en constater la vérité. Toutefois, si elle ne produit pas un effet visible, elle amène à l'intérieur une certaine sensation. Peu à peu tous les yeux se tournent dans la direction indiquée. Mais la nuit enveloppe bientôt de ses ombres le point désiré certainement par tous. Madame Bremner et d'autres femmes qui vivaient encore, comment? je ne saurais le dire, demandent au second, Jean Mackai, s'il croit le salut encore possible. Jean Mackai, le seul Européen que porte la corvette, répond qu'il ne croit pas que ce soit la terre, mais qu'en tout cas, cette côte, si c'en est une, mettra probablement un terme aux souffrances de tous, car le navire, en touchant contre les rochers du rivage, sera infailliblement brisé. Jean Mackai est du reste tellement indifférent à son sort qu'il s'endort, et le lendemain, en s'éveillant avec le jour, il ne cherche pas à regarder si la terre est réellement en vue. Bien plus, un des hommes placés dans la hune de misaine agitant un mouchoir poursignalerlacôte,ilne se soucie pas même de se retourner. Ses voisins ne sont pas aussi indifférents. Tout le monde est debout, et il devient avéré qu'on a une terre en vue. La chose prend une telle évidence qu'il n'y a plus moyen d'en douter... En effet, à l'approche de la nuit, la corvette est assez près pour reconnaître que l'on a sous les yeux une plage sur laquelle se profilent
les croupes de gracieuses collines enrichies de Trais bocages. Au loin on voit se dessiner les capricieuses ondulations de hautes montagnes : mais pas de traces d'habitants! Quelques naufragés se couchent convaincus qu'ils touchent à leur dernière heure, car on redoute un échouement. En effet, ceux qui se sont endormis, sont réveillés avant le lever du soleil, par un choc violent qu'éprouve la Junon en touchant contre un rocher. Les secousses qui se succèdent sont d'une telle force, que les mâts en sont ébranlés. Puis, au point du jour encore, de nouvelles et rudes oscillations du navire empêchent les naufrade se tenir fermes. La mer baisse alors de plusieurs pieds, et ce qui reste du pont se trouve à sec. Nos pauvres martyrs s'empressent d'y descendre, mais non sans efforts, car ce son! de vrais cadavres desséchés, brunis par le vent de mer, brûlés par le soleil, couverts de plaies par les morsures de l'eau. On dirait une bande fantastique de momies que l'ange de Dieu vient de toucher de sa baguette, et qu'il convie à sortir du tombeau pour reprendre la vie. On dirait encore un navire funèbre, écharpé par le bras de monstres infernaux, et sur lequel les ombres du Ténare prendraient passage pour traverser l'un des fleuves de l'Érèbe.
Jean Mackaiet le cannonier catholique, prêtant leur secours à madame Bremner, leur compagne dans la prison aérienne, la descendent jusque sur les trélingages : mais ils ne peuvent la porter plus loin, parce que cette jeune femme endolorie, presque inanimée, ne se prête nullement à leurs efforts. Toutefois, moyennant huit roupies, quelques avides Lascars, plus vigoureux, la descendent jusque sur le pont. La mer baisse encore, à ce point que le vaisseau ne remue plus et qu'à son tour l'entre-pont est découvert. La tête du gouvernail ayant été emportée, par le trou qu'elle a occupé, on avise un passage à la Sainte-Barbe. On y descend alors, et l'on y trouve pour toute ressource quatre cocos qui sont très-consciencieusement partagés entre tous les naufragés. Hélas! ces fruits naît si vieux
XVIIIa SIÈCLE. m
(ju'ils ne renferment plus qu'une huile rance, et que leur partie solide ne contient plus de substance nutritive.
Vient l'après-midi. Alors nos malheureux navigateurs aperçoivent quelque chose qui ressemble à des hommes se promenant sur le rivage. Un secret espoir rentre dans tous les cœurs. Ceuxqui peuvent se mouvoir montent sur le couronnement de la Junon et y agitent des vêtements en poussant quelques cris. Mais on ne prend pas attention à eux, et l'on doute que ce soient des créatures humaines que l'on a en vue. Alors, avec des espares que l'on a trouvées dans la Sainte-Barbe, six des plus vigoureux Lascars se cramponnant sur ces bois flottants, lorsque la marée commence à monter, s'aventurent sur la mer et sont heureusement poussés vers la plage. Us y boivent à même dans un ruisseau d'eau douce qui se présente à eux tout d'abord, puis ils se couchent à l'ombre d'un bouquet d'arbres. Le lendemain, les naufragés du navire, qui ont craint pour eux qu'ils ne soient dévorés par les tigres, les voient retourner au ruisseau pour boire de nouveau, et ils espèrent que ces compagnons de leur malheur ne les laisseront pas gémir plus longtemps dans leur affreuse position.
Il ne reste plus à bord que deux femmes, trois vieillards, un homme de quarante ans, fort malade, un jeune garçon, et le bon Européen, Jean Mackai. Pendant vingt jours d'affreuse famine, privés de tout aliment, exténués de faim, ces êtres débiles ont supporté des calamités qui ont tué les hommes les plus jeunes et les plus robustes. Ainsi, ces huit personnes et les six Lascars, voilà ce qui reste de soixantedouze passagers et matelots, montés sur la Junon, au départ de Rangoun!
Enfin, vers midi, de leur observatoire maritime, les naufragés de la corvette avisent une bande considérable de naturels marchant le long de la plage, et regardant curieusement le navire enfoncé sous les eaux, dont on ne distingue que les mâts, les hunes et les haubans. Ces indigènes se dirigent précisé-
ment vers le point où sont arrêtés les Lascars. Avec quel intérêt les patients de la corvette suivent leurs moindres mouvements et sont curieux de savoir comment ils traiteront leurs compagnons! En effet, on les voit s'aborder, s'entretenir, et sembler se traiter comme gens qui se trouvent volontiers faceà face. Ils allument du feu, tous ensemble, et il est facile de conclure que les naturels vont faire cuire quelques aliments destiné* aux Lascars affamés. Ces naturels font mieux encore, ils s'avancent jusqu'au bord de la mer et agitent leurs turbans qu'ils ont déroulés, comme pour faire signe aux naufragés de venir à eux. Décrire leur émotion en ce moment est absolument impossible. Partagés entre la crainte et l'espérance, ils ne sont plus maîtres d'eux. Mais ils ne voient que trop que ces hommes n'ont point de pirogue... Comment donc pourra-t-on les arraclier à leur prison?...
La vie, qui, récemment encore, était si indifférente à Jean Mackai, notre Européen, lui devient infiniment plus précieuse. Des bordages flottent près du navire, il les voit, mais il appréhende de se confier à ce frêle appui. Le pauvre invalide se fait aider, par le garçon qui est avec lui, à mettre une espare à la mer. Alors il dit adieu à madame Bremner, lui promet de s'occuper de sa délivrance, s'il réussit, et en reçoit une roupie et les vœux les plus ardents pour son succès. Aussitôt notre homme, se recommandant h la Providence, se jette à l'eau. Vai instant auparavant, il pouvait à peine mouvoir ses membres, mais à peine est-il à la mer qu'il sent revenir toute leur élasticité. Malheureusement l'esparc est carrée, tourne sur ellemême à chaque mouvement de la mer et roule par-dessus lui. Il se sent aller au fond, et lutte péniblement. En outre, il ne s'approche pas du rivage, caria marée le pousse dans une direction parallèle à la cote. De guerre lasse, 1 infortuné s'étend de tout son long sur l'espare, passe une jambe et un bras pardessus, et de l'autre jambe et de l'autre bras s'efforce de 16 rapprocher du rivage. Mais une lame énorme Nient se briser mii
XVIIIe SIECLE. 179
lui : il coule encore à fond. Une autre lame le rejette en travers de l'espare que la mer, en se retirant, emporte avec une force irrésistible. La violence de la secousse lui fait perdre la respiration. Cependant il se cramponne tant et si fort à son espare qu'il tourbillonne avec elle. Le sable et les coquillages que la boule entraîne l'écorchent cruellement. Ses vêtements, déchirés par les vagues, le quittent un à un : il est mis à nu. Enfin un dernier flot le pousse rudement contre des rochers qu'il ne voit pas, car il a les yeux fermés. Néanmoins il les saisit fortement, de crainte que la lame, en revenant, ne le rejette au large. Là, il se couche sous un des rochers, épuisé, haletant, à demi mort. Il s'y endort en quelques minutes, quoiqu'il ait \u plusieurs des naturels venir à lui. Mais la nature est plus forte que la volonté. On l'éveille aussitôt, et il se trouve en face de braves gens d'assez piètre apparence, dont le visage bruni par le soleil, le caleçon blanc, et le reste du corps à peu près nu, mais surtout le langage, lui apprennent qu'ils sont Indous, et que la Junon se trouve sur les côtes d'Aracan, province de l'Inde anglaise.
En effet, ces Indous sont des rayas ou paysans de la Compagnie anglaise. L'un d'eux, un Birman, habitant d'Ava, se montre assez bon pour détacher son turban de sa tête et le nouer à la ceinture du pauvre Jean Mackai, tout confus de sa nudité. Puis, les Indous le portent près du ruisseau, où il se désaltère avec bonheur, et ensuite près du feu, où ils lui offrent des aliments qu'il n'ingurgite qu'à grand'peine. Là, l'Européen trouve avec une extrême surprise le canonnier de la corvette, le jeune garçon et le contre-maître du bord, qui, eux aussi, à l'aide d'espares, ont nagé comme lui, mais sont arrivés avant lui. Le plaisir qu'il ressent de retrouver ainsi ses compagnons de douleur presque au complet, réunis aux Lascars, porte un coup à son cerveau. Le brave Mackai devient fou et raisonne de travers pendant une heure. Il s'endort dans cet état et la nuit couvre de ses voiles la mer, la terre et les
t80 HISTOIRE DES NAUFRAGES.
eieux, sans qu'il s'en doute. Mais une bien autre surprise lui est réservée. Il est minuit, et la lune vient de se lever sur les croupes de collines et de montagnes qui ondulent sur la côte d'Aracan, lorsqu'on réveille en sursaut notre Européen. Que voit-il à ses côtés? Madame Bremner et sa suivante, lui souriant, et exprimant sur leur physionomie la joie et le bonheur les mieux sentis. C'est le Birman, noble cœur s'il en fut! qui, sachant que les Lascars et les Indous ont formé le complot d'aller voler cette femme, malade et sans défense, avec le secours de l'un de ses gens, l'a sauvée, ainsi que sa camériste, sans stipuler aucune récompense. Ils passent tous ainsi la nuit, couchés à terre et sans aucun abri.
Pour clore ce drame, apprenons de suite à ceux qui s'intéressent au sort de nos misérables naufragés, d'abord que le lendemain Jean Mackai se mit en route, clopin-clopant, avec quelques Indous et les hommes du vaisseau. Il faisait porter madame Bremner dans un palanquin. Mais ayant jugé que les autres Indous avaient la pensée de piller la cargaison de la Junon, il alla droit chez le zemindar, fit sa plainte, et, trompé par le zemindar lui-même, s'adressa à l'autorité supérieure du pays. Là, on reconnut toute la probité du second du \aisseau; on révéla sa position distinguée dans l'Inde, et même son titre •le Français, et dès lors la Junon fut gardée. On la déchargea, et on vendit sa cargaison au profit de son armateur. Le bon Birman fut récompensé : les Indous, punis, n'osèrent plus se montrer. Quant aux Lascars, ils avaient disparu depuis longtemps.
Jean Mackai, revenu à Calcutta, devint capitaine d'un bâtiment marchand, sur lequel il oublia les souffrances qu'il avait endurées sur la Junon.
Madame Bremner, après avoir recouvré ses forces et sa santé, lit un très-beau mariage et fut sans doute heureuse.