‹ Histoire des naufragesChapitre 4 sur 16 · XVIIF ET XIX° SIÈCLES · texte numérisé non relu

XVIIF ET XIX° SIÈCLES

Trêve aux naufrages. — La Hollande. — Ses paysages. — Comment les Hollandais font et défont des mers. — La mer de Haarlem transformée en square. — L'hiver de 1795.

— La ruse d'un général français. — Physionomie d'Amsterdam. — Gomment la cavalerie française s'empare d'une flotte. — La guerre partout. — De Port-Louis à l'île de France. — Tableau d'un navire en partance. — Le Parisien sur un vaisseau.

— Comment un jeune homme sentimental devient loup de mer. — Le capitaine Surcouf. — Le masque d'un corsaire. — Navigation dans la mer des Indes. — Les Français de l'Emile et les Anglais du Triton. — Bataille et victoire. — Ce que voit la nuit, sur mer, le corsaire Surcouf. — Branle-has de combat. — Le Kent et la Confiance. — Géant et Pygmée. — 159 Français contre 600 Anglais. — Le galant capitaine.

— Spectacle donné aux dames. — Attaque. — Bordées du Kent. — Manœuvres de la Confiance. — La muraille du Kent. — Le silence de la Confiance. — Enfants, à l'abordage! — Les Français grimpant comme des chats. — Les Anglais se sauvant comme des rats. — La mêlée. — Scènes d'abordage. — Gomment les matelots du corsaire jouent de l'espingole et du poignard. — Apparition des noirs de Surcouf. —

— Les Cafres. — Victoire!— Respect aux vaincus. — L'Europe jalouse de la France.

— La perfidie britannique. — Honteux moyens de vengeance. — Le drame de la rade de l'île d'Aix, a Rochefort, en 1809. — La flotte française. — Les brûlots anglais. — Incendie. — Tableau et scènes d'horreur. —Honte à l'Angleterre! — 1814. — Lahaine anglaise. — L'incendie du Régulus. — Horrible et sublime spectacle de nuit. — Honte, honte encore à la perfide Albion !

aisons trêve un moment aux échouements, et rassérénons notre imagination par quelques drames de mer un peu plus riants. Je vais dire comment, un jour , un escadron de hussards français s'empara d'une... flotte, d'une flotte nombreuse, bien équipée, et en pleine mer. Les eaux de l'Océan étant le théâtre de mes récits, je ne m'écarterai pas de mon sujet, en mettant en scène quelques braves soldats de

notre armée de terre. Je ne veux pas pénétrer dans le domaine de la fantaisie. Nullement. C'est de l'histoire pure que l'on va lire. Voici le fait :

La Hollande est un charmant pays... pendant l'été. Partout le regard s'étend sur des prairies, des bois, des horizons vaporeux, des villages verdoyants : mais nulle part prairies, bois, horizons vaporeux et villages verdoyants ne revêtent cette teinte de poésie rêveuse qu'inspirent ceux de la Hollande. Et pourtant, le sol de la Hollande est factice, artificiel. Il est l'œuvre de la patience, du courage et de l'amour de la liberté. Les Hollandais l'ont conquis et le conquièrent chaque jour sur l'Océan, ils lui ont donné et lui donnent sa figure et sa forme. Une mer, un golfe, une anse les gênent-ils ? Ils font jouer quelque machine à vapeur d'une grande puissance, et l'eau, déversée dans la mer voisine, dont on là sépare à l'aide de digues colossales, fait place à un sol que les sels marins et l'humus végétal rendent des plus féconds, qui bientôt se couvre d'une riche végétation et que décore une admirable et délicieuse verdure. Ainsi, à cette heure, du haut des clochers de Saint-Bavon, à Haarlem, au lieu de l'immense mer que j'ai franchie en bateau à vapeur, il y a douze ans, et qui se nommait Mer de Haarlem, voit-on aujourd'hui une tout autre succession de vagues et d'ondulations, celles d'une splendide oasis qui verdoie comme un paradis terrestre fraîchement sorti de la main de Dieu, et des villages semblables à des gerbes de fleurs capitonnant de vastes pelouses. Au contraire, en cas d'invasion de leur pays, ces mêmes Hollandais ont-ils besoin d'une mer quelconque pour engloutir l'armée ennemie, ils donnent un coup d'épaule ou de pioche dans leurs digues, les flots font irruption avec fracas, pénètrent avec furie dans les terres, noient les ennemis stupéfaits, et débarrassent la contrée, à la grande satisfaction des sournois paysans, qui marmottent tout bas :

— Mieux vaut pays i:àté que j>;i\ s perdu !

En outre le territoire de la Hollande, jusque dan* l'enceinte

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des villes, est coupé d'une infinité de rivières et de fleuves, et, comme si cela ne suffisait pas encore, on y a joint des milliers de canaux qui couvrent toute la contrée de leur inextricable réseau. Pour ne pas entrer dans leur nomenclature infinie, je citerai seulement le bras méridional du Rbin, qui a nom Wahal. Il se détache du fleuve au fort de Schenk, passe à Nimègue, s'unit une première fois à la Meuse, arrose ensuite Bommel, s'unit une seconde fois à la Meuse, passe à Gorcum, et enfin se jette, avec la Meuse encore, dans la mer du Nord. Le Wahal est la barrière infranchissable qui protège Amsterdam et la rend inexpugnable.

On était en 1795, c'est-à-dire à l'époque des guerres terribles qu'avait allumées la révolution française, et déjà vainqueurs de la Prusse, de l'Autriche et de l'Angleterre, nos soldats combattaient avec leur courage habituel, même pendant l'hiver impitoyable qui sévissait alors dans les Pays-Bas. Donc la France était en guerre avec la Hollande, et notre armée, après avoir envahi le territoire ennemi , se tenait embusquée derrière le Wahal, et grelottait dans son campement. A vrai dire, les Hollandais riaient quelque peu de notre persistance, et l'on s'amusait fort, à Amsterdam, de voir la (lotte hollandaise rangée en bataille dans ce port, tandis que nos braves avaient fort à faire de se tenir en garde contre les surprises des écluses, des canaux et des petites mers du pays. Que pouvait en effet une petite armée de terre contre une nombreuse armé de mer, la première exposée aux intempéries de la saison, pen dant que la seconde se dorlotait dans ses citadelles flottantes, celle-ci n'osant remuer de crainte des marais et des rivières, celle-là pouvant à toute heure pénétrer de la mer du Nord dans le Wahal, et nous foudroyer de ses six mille bouches à feu?...

Heureusement notre petite armée de terre était commandée par Pichegru.

Déjà cet habile général avait battu les Hollandais à Menin, à

Court rai, à Rosselaër et à Hooglide. Puis il avait envahi laeon- Irée, et retranché derrière le Wahal , il attendait.

Nous l'avons dit, l'hiver était dur. Vers le milieu de janvier 1795, tout à coup souffle un vent de bise, chargé des vapeurs glaciales du pôle, qui saisit le sol humide de la Hollande, et. sous sa cruelle morsure, les eaux prennent une consistance imprévue. Pichegru ne dit mot : mais alors qu'il s'est bien assuré que le Wahal est gelé, solidement gelé, il réunit en silence ses soldats, infanterie et cavalerie, et leur annonce un festival nocturne.

En effet, il est nuit, et toutes les campagnes, les chaumières bien closes, sont ensevelies sous leur manteau de neige. La petite armée part alors, franchit le Wahal étonné, et d'un pas rapide va droit à Amsterdam.

Amsterdam est une ville charmante. Bâtie au sein des eaux de l'Ye, l'une des fantaisies de la mer du Nord, chacune de ses largues rues est décorée d'une quadruple rangée d'arbres, au milieu desquelles coule un vaste canal qui communique avec la mer. Ainsi les vaisseaux se promènent galamment de porte en porte, à travers la cité, sans être arrêtés dans leur promenade majestueuse par les innombrables ponts qui sautent de canaux en canaux, et que font jouer des trucs fort ingénieux. C'est vraiment chose curieuse de voir flotter, au-dessus des arbres verts, l'arc-en-ciel du drapeau hollandais, et les pavillons de toutes les nations du monde. Avec cela, les maisons sont de vrais palais, les palais des monuments, les églises des merveilles : et l'horizon, hérissé de milliers de pittoresques moulins à vent ajoute un prestige de plus aux beautés d'Amsterdam. Qu'un soleil, un beau soleil, vienne à dorer de ses rayons cette cité rivale de Venise, elle devient une apparition fantastique et ravissante.

Par un singulier caprice, comme l'hiver s'en permet quelquefois, même le plus maussade, le \ 9 janvier ]79,">, nonobstant le froid polaire et la bise glaciale, le soleil se lève radieux, el

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illumine joyeusement Amsterdam, l'Ye, et la flotte, la nombreuse flotte, dont les navires sont là, leurs pavillons au vent, formant, en regard de la ville, la plus formidable ligne de carènes ventrues, et la plus riche forêt de mâts qu'il soit possible de voir. En même temps, les bons Hollandais sont réveillés par des fanfares guerrières, des bruits de diane battue par des tambours, sonnée par des clairons et toutes les fioritures de trompettes. Seulement batteries et sonneries ne ressemblent pas du tout aux batteries et aux sonneries du cru.

Aussi se lèvent-ils prestement, plus prestement que ne le comporte d'ordinaire la corpulence flamande, et courent... où courent les curieux qui débordent déjà dans les rues, le nez en l'air, nonobstant la froidure.

Oh ! ciel ! toute une armée est là, sur le quai, en face du port ! Elle est rangée en bataille, et vive Dieu ! c'est une armée française ! Quelle audace ! Mais, c'est à ne pas y croire, voici que sur la mer glacée, figée, gelée, un escadron de hussards, a l'audace de s'avancer, que dis-je, de galoper vers la flotte hollandaise, dont les matelots effarés croient rêver en voyant entourés de cavalerie leurs bons gros vaisseaux... Mais ce n'est pas un rêve ! Les hussards français ne plaisantent pas, on le voit à leur mine, et les voilà qui entourent, enveloppent, étreignent de leurs chevaux fumants, tout prêts à montera l'abordage, pour peu que l'éperon le veuille, et de leurs sabres et mousquetons, lançant au soleil rayonnant de furtifs éclairs, la belle flotte dont les officiers frémissent, la somment de se rendre, et la font prisonnière !...

Oui, nos hussards font prisonnière la flotte hollandaise, les Hollandais sont vaincus, les Français, une fois de plus, sont vainqueurs, et la guerre est finie !

La guerre est partout à cette époque, 1796. La France la porte d'un pôle à l'autre. Mais, comme elle prétend surtout faire sentir à l'Angleterre la force de son bras, elle poursuit

les Anglais jusque dans les domaines dont ils se sont traîtreusement emparés, depuis peu, dans les grandes Indes. Grâce à l'heureuse position de l'île de France, non-seulement ses bâtiments de guerre, mais aussi ses nombreux corsaires, comme des vautours de leurs nids, s'élancent de son port et font des irruptions dans les mers des Indes, afin de courir sus aux riches cargaisons de la Compagnie anglaise. Aussi le gouvernement de l'Inde, résolu de mettre fin à cette calamité, envoie bientôt deux vaisseaux de ligne, le Diomède et le Centurion, pour croiser sur les côtes de l'île de France. De son côté, la France leur oppose deux frégates la Cybcle, la Prudente, et le brick le Coureur, et il advient de là quantité de petits combats dans lesquels le drapeau français a toute la gloire.

Mais, passons à un fait d'armes maritime d'une autre sorte.

Le soleil sort à peine du sein des eaux d'où surgit l'île de France, que déjà les travaux commencent sur la rade de Port- Louis. Les chants des matelots s'élèvent dans l'air calme du matin, avec leurs intonations originales et \ibrantes. C'est un petit sloop, de 19 hommes d'équipage seulement, en partance, qui donne ces preuves de hâte et d'activité. A son bord on dirait une fourmilière. Tout y est en mouvement dans le curieux pêle-mêle qu'exige l'appareillage. Ainsi, tandis que quelques matelots hissent la chaloupe pour la placer sur le pont, entre le grand mât et le mât de misaine, d'autres enfants de la mer fixent les canots du capitaine et de ses officiers sur le liane du navire. D'autres encore se perchent dans les haubans, sur les vergues, dans les hunes, et s'assurent si les manœuvres sont libres et si les voiles sont prêtes à se déployer au premier commandement. Ici, on garnit le cabestan de ses barres : là, on met en ordre les cordages et les poulies. Enfin les timoniers disposent les habitacles, les sabliers, le loch. Tous ces hommes, \iais frelons, vont, vienaent, montent, descendent, chantent, fument, avec un entrain que c'est merveille à voir. Il n'est pas jusqu'aux mousses, glissant le long des noires encablures, qui

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ne ressemblent à des mouches cherchant leur pâture dans une vasle toile d'araignée. Bientôt la voile du petit hunier se déroule en festons gracieux : ses angles inférieurs sont abaissés jusqu'aux extrémités de l'espare qui leur correspond au-dessous, puis la lourde vergue qui la porte remonte lentement le mât, entraînant après elle les plis déployés de la voile, jusqu'à ce que celle-ci, attachée par tous ses coins, se développe en une nappe immense, blanche comme la neige. Alors de légers courants d'air frappant cette large surface, elle se gonfle sous leur souffle, pour retomber ensuite le long du mât. Enfin, on commence à virer de bord. Les mouvements des matelots, vigoureux et exercés, sont prompts, simultanés, pleins d'é-

nergie.

Cependant le capitaine ne se montre pas encore, et ceux des matelots, nouvellement engagés, qui ne le connaissent pas, interrogent les anciens sur ses aptitudes et sa physionomie. Le Parisien,— car il y a toujours un Parisien à bord, c'est le matelot bel esprit, qui pérore, qui narre, qui taquine les autres, qui brille par ses jolies phrases, et qui donne le plus habilement les coups de pied et les coups de poing aux mousses, — le Parisien leur répond que ce capitaine est un vieux loup de mer qui a laissé son nez à Owyhée, son œil à Maouna, et qui se dispose à envoyer une de ses jambes, en guise de projectile, au premier navire anglais qu'il trouvera sur son chemin.

Or, pendant que le Parisien glose ainsi, survient, sur le pont, un tout jeune homme de dix-huit ans, à peine, blanc de peau, délicat, au visage franc et ouvert, aux vêtements d'écolier qui déserte le collège. Son regard, presque timide, se prend à contempler le magnifique panorama que présente la rade. 11 semble examiner, d'un œil peu habitué à ce spectacle, les forts, la poudrière, les magasins de la marine, la ligne formidable des canons se croisant avec la batterie opposée, et formant avec elle un fer à cheval redoutable et fort redouté. Sa jeune

admiration se porte ensuite sur les embarcations nombreuses qui glissent sur la plage et la mouchettent de leurs points noirs. Enfin son œil d'azur s'arrête sur le quai d'où un mouchoir qui s'agite semble confier au vent le dernier adieu d'un cœur serré par le chagrin. Aussi les nouveaux matelots de dire, en se le montrant d'un mouvement de l'épaule :

— 11 pense à sa mère, celui-là, il pense à ses sœurs, à la maison paternelle, au clocher de son village, aux belles vallées de son pays, aux plaisirs de son enfance !

Mais, soudain, notre jeune homme, saisissant un porte-voix au cuivre brillant, qui se trouve attaché au grand mât, l'embouche et crie d'une voix de stentor :

— Une demi-bordée, lofe, lofe, au plus près du vent !...

— Eh bien ! çà, les amis, c'est le capitaine du sloop !... fait le Parisien, d'un ton très-innocent, et en regardant les nouveaux matelots d'un air narquois. Quand je vous disais que c'était un loup de mer! 11 s'appelle Robert Surcouf, né natif de Saint-Malo, en Bretagne. Ce petit blanc-bec que vous voyez, est d'un grand appétit... Ça déjeûne, tous les matins, avec des côtelettes d'Anglais, et le soir, ça soupe...

— Silence à bord ! fait la rude voix de l'adolescent, dont le visage prend une expression d'autorité qui amène un silence solennel.

Cependant le timonier obéit au mot : Lofe, lofe, au plus près du vent ! La roue dont il relâche la poignée, fait une évolution rapide, elle sloop, suivant l'impulsion du vent, tourne lourdement son avant. La toile en ralingue bat les mats avec un bruit pareil à celui d'une bande d'oiseaux aquatiques qui prend son vol, et dérive, poussé par le vent qu'il a de bout. Enfin il sort de la rade, toutes voiles dehors, et cingle majestueusement vers la haute mer.

Ce bâtiment a nom l'Emile. Robert Surcouf, son capitaine, n'est qu'un enfant, c'est vrai, mais dans l'enfant il y a un cœur français, qui est de bronze à l'endroit des Anglais. Sur-

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couf se fait corsaire, au nom et pour la gloire de son pays. En ce moment, le jeune capitaine se rend aux îles Séchelles pour y prendre un chargement de bois. Voyons donc de quel bois se chauffe Surcouf, et suivons-le aux Séchelles, archipel microscopique, peu éloigné de la mer des Indes.

Son chargement terminé aux Séchelles, Robert Surcouf vogue vers le golfe du Bengale. A l'entrée du beau fleuve du Gange, il rencontre un schooner anglais. L'attaquer et le prendre est pour le sloop français l'affaire d'un moment. Le lendemain, il se rend maître aussi facilement, de deux cutters, anglais toujours, chargés de riz. Mais c'est là une simple préface pour l'odyssée de Surcouf.

Son télescope lui fait voir, un matin, un petit point blanc qui sebalanceau loin sur les vagues del'Océan. Le point blanc grossit peu à peu, et bientôt se transforme en une majestueuse frégate de la Compagnie anglaise, le Triton. Cette belle frégate est armée de 26 canons de 12 et montée par 150 hommes d'équipage. Surcouf, qui n'a d'autres carions que ses bûches de bois des Séchelles et pour soldats que les 19 matelots (dix-neuf hommes contre cent cinquante î), est évidemment inférieur. Mais le jeune capitaine est Breton : c'est dire qu'il a plus d'un tour dans sa gibecière. 11 devine que les Anglais vont le prendre pour un bateau pilote, et il suppose qu'il lui sera facile de s'approcher d'eux. En conséquence, il dit un mot à ses gens, tout bas, à l'oreille. En effet, à la vue du modeste sloop, la frégate anglaise fait le signal d'usage. De Y Emile, on répond dans le même sens. Surcouf a eu soin de faire cacher une partie de ses 19 hommes: ceux qui bordent le bastingage, l'œil mi-clos, fument leurs pipes de l'air le plus indolent. Tous sentent vivement battre leur cœur. Le Triton se laisse aborder. Mais alors, à un signal donné, les Français se lèvent, se démasquent, s'élancent sur le pont ennemi, et renversent et tuent ceux qui essaient de se défendre. Le capitaine de la frégate veut lutter : Surcouf lui brûle la cervelle. Surpris

et terrifiés, les Anglais perdent la tramontane... Ils se rendent, et nos 19 matelots font prisonniers les 150 hommes de l'équipage qu'ils enferment dans l'entre-pont.

Ainsi Y Emile vainqueur s'empare du Triton vaincu, et le conduit à l'île de France, où toute la colonie l'accueille avec enthousiasme.

De retour à l'île de France, en 1799, Rohert Surcouf reçoitle commandement du beau trois-mâts, corsaire de Bordeaux, la Confiance, armé de 16 canons, et comptant 159 hommes d'équigage. Parmi eux on ne voit pas sans un certain effroi quelque 20 Cafres à peau noire, au visage affreux, au cœur d'airain. Aussitôt, profitant de la mousson du sud-ouest, Surcouf se rend sur les basses du Bengale, le théâtre qu'il affectionne, et le point d'où il voit le mieux venir les Anglais.

11 est nuit. D'épaisses ténèbres couvrent la mer. A peine voit-on briller aux cieux quelques rares étoiles. De gros nuages marchent lourdement dans les régions élevées du firmament. Les vagues cessent de se briser en Ilots d'écume resplendissante contre les flancs du trois-mâts. Un long silence se produit: plus de souffle dans l'air. Le calme, un calme plat tombe sur l'Océan. Il faut se résigner à courir de petites bordées. Aussi notre corsaire se promène tristement sur le pont de la Confiance, tantôt ruminant, tantôt regardant l'horizon à l'aide de la lunette de nuit. Tout à coup son visage s'anime. Sous le verre de la longue-vue, une étincelle de flamme a percé l'affreuse obscurité. Il la signale à l'officier de quart. Les matelots de service la regardent sans trop de surprise, mais le judicieux capitaine y trouve la présence d'un navire dont il devine le fanal.

— Brassez carré les vergues d'arrière ! s'écrie-t-il d'une voix

tonnante.

Les vergues de la Confiance craquent en prenant la position indiquée, et les poulies font entendre de sinistres sifflements.

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— Cargue les basses voiles! reprend Surcouf, à l'aide du porte-voix. Ferle la grande voile, la misaine à l'artimon ! En haut, serre les voiles ! Le vent du matin va souffler : du courage, enfants.

— Ali ! ah ! le capitaine se gratte le nez qu'il a laissé à Owyhée ! C'est son tic à lui quand ça chauffe ! dit le Parisien, en voyant s'illuminer le visage de Surcouf. Seulement c'est dommage que ce diable de calme plat le tarabuste...

En effet, le vent ne paraît pas devoir se lever du tout, et la Confiance roule lourdement entre les lames qui s'aplanissent. L'eau clapotte tristement le long des lianes du navire. Néanmoins Surcouf, comme un lion qui rugit, s'écrie de nouveau :

— Chacun à son poste ! Branle-bas de combat ! Tambour, le rappel î

Puis il ajoute, en s'adressantà l'officier de quart :

— Au point du jour, pour peu qu'une brise donne, nous serons en présence...

Déjà le tambour couvre la voix du corsaire et appelle les matelots à leurs postes respectifs. Les canon niers se rangent à leurs pièces et préparent les ustensiles du métier. Des faisceaux d'armes de toute sorte, haches, sabres d'abordage, lances, piques, carabines, pistolets, espingoles, etc., sont apportés au pied du cabestan et distribués à la partie militante de l'équipage.

Enfin l'aurore paraît à peine, comme un rouge diadème couronnant la mer à l'orient, que l'on voit se dessiner sur ses nuages d'or et de pourpre, les mâts, les vergues, les agrès et la massive carène du navire ennemi qui approche. En même temps, le pavillon de France déploie majestueusement ses larges plis du haut du grand mât de la Confiance, annonçant aux survenants de quelle part leur vient le défi.

— Oh ! bonheur ! s'écrie le jeune corsaire, c'est un navire anglais avec lequel nous allons nous mesurer!... 11 s'appelle le... Kent... ajoute-t-il, en dirigeant encore sa lunette sur la

masse imposante que les voiles amènent à grande peine... M'est avis, enfants, qu'il doit contenir assez de richesses pour faire la fortune de chacun de nous. Eh bien! en outre de vos parts de prise, je vous accorde une heure de pillage, si... vous vous conduisez bien...

En effet, le magnifique vaisseau dont on aperçoit déjà mieux les formes élégantes et les colossales proportions, appartient à la Compagnie anglaise. Mais Je Kent, du port de 1200 tonneaux, montre par les sabords de sa large ceinture blanche les gueules béantes de 28 pièces de 18 en batterie, sans compter 12 caronades disposées sur les gaillards. En outre il porte .300 hommes d'équipage, 100 soldats, et plus de 200 matelots d'un vaisseau détruit en mer par un incendie, total 600 hommes. Je ne parle pas des passagers, parmi lesquels figurent bon nombre de dames delà haute société anglaise.

À côté du géant anglais, le pygmée français fait véritablement triste figure. Que pourront d'ailleurs ses 159 hommes d'équipage contre G00? Aussi la curiosité, une curiosité toute joyeuse, attire les matelots, les soldats et les passagers sur le pont du Kent, et on voit les dames qui sourient en distinguant les formes grêles du navire français. De son côté, le capitaine de Sa Majesté Britannique dit galamment aux jeunes femmes :

— Je vais vous montrer, Mesdames, comment on prend ce joujou français, ou de quelle manière... on le coule...

Cependant, des deux parts tout se dispose pour une lutte acharnée. La haine que se portent les deux nations se montre sur toutes les physionomies et se révèle par toutes les paroles. Il faut entendre le Parisien dégoiser ses épigrammes à l'endroit de Yhumour britannique : mais nous n'avons pas le temps Je crayonner ses charges et de redire ses lazzis.

Le bouillant corsaire monte sur le banc de l'arrière pour donner, du haut de ce poste d'honneur, les ordres que son lieutenant, placé sur lavant du Irois-roâts, devra répéter aux

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officiers subalternes. Alors sur un premier mot de Surcoût', traduit sans retard par le sifflet du contre-maître, la Confiance, fin voilier , manœuvre pour se mettre au vent du matin qui commence à souffler. Mais lorsque le navire passe par le travers du bâtiment anglais, une nappe de feu illumine soudain la ligne blanche de ses sabords et le foudroie de toutes ses batteries. Néanmoins il réussit dans son mouvement et gagne le vent. Au moment alors où la Confiance se trouve sur l'autre flanc du Kent, pour prendre ses eaux, elle reçoit une seconde bordée que l'agitation de la mer fait heureusement dévier et qui donne clans la voilure. Aussitôt d'épais tourbillons de fumée environnent le trois-mâts français d'un brouillard si obscur, qu'un épouvantable hourra sorti de toutesles poitrines anglaises exprime la douce conviction que déjà les assaillants coulent au fond des abîmes. Le fait est qu'un silence effrayant règne parmi les assaillants, et que rien ne trahit leurs manœuvres. Mais, tout à coup, la vapeur compacte, qui plane au-dessus de la Confiance, se déchire et laisse jaillir un flot de vive lumière. La foudre de ses canons éclate avec un bruit épouvantable. Dans le moment même, poussé par une jolie brise, notre corsaire arrive sur le Kent. Déjà les Anglais sont assez près pour juger la contenance intrépide des Français, et sans doute elle a quelque chose jje farouche, car les dames jugent prudent de se retirer dans leurs cabines, au risque de ne pas jouir du coup d'œil promis par le galant capitaine.

En même temps une voix effrayante fait entendre une parole, une seule, mais une de ces paroles qui font battre tous les cœurs britanniques sur le pont du Kent, tandis qu'elles grisent d'intrépidité les bouteurs de bataille français.

— A l'abordage, enfants! En avant, mes amis, et vive la France! s'écrie le terrible Surcouf.

C'est alors une sorte de frénésie parmi les hommes de son équipage, qui ne dit mot et garde un profond silence. Mais quelle ardeur! Les Anglais comprennent enfin la manœuvre de

leurs ennemis, et à tout prix ils veulent éviter l'abordage, effroi de leur nation, délices de la nôtre. C'est avec une épouvante sans nom que le mot d'abordage tonne à leurs oreilles, tandis que, quand il roule dans les profondeurs de nos vaisseaux, il n'est pas jusqu'aux mousses qui ne tressaillent de joie. L'abordage, qui n'est qu'un assaut, avec mille périls plus grands. une agression d'une audace irrésistible, devient pour les Français un banquet auquel tout le monde veut avoir sa part. Aussi quand notre corsaire, drapé dans sa fière attitude, fait jaillir de son porte-voix ce mot redouté, les Anglais cherchent à virer vent devant. Mais le remous des vagues et la pesanteur de leur navire leur font manquer le mouvement. Le Kent cule contre la Co/i/iance. En même temps la grande ancre du premier se prend dans le sabord de la seconde, lui coupe son aire et le fixe contre le flanc de son ennemi. 11 en résulte un effroyable craquement, car les deux bâtiments sont vergue à vergue. En effet, les Français sont accolés aux bastingages des Anglais, beaucoup plus élevés : le Kent menace la Confiance de sa muraille à pic, qu'il leur faut escalader. Mais quelle difficulté peut arrêter des Français? Ils lancent leurs grappins, ils s'y cramponnent, comme les serres du vautour dans les flancs de sa proie : ils montent, ils se hissent, se poussent, s'exhaussent, atteignent les cordages du Kent, grimpent comme des chats dans les hunes, arrivent dans les haubans, s'échelonnent dans les passavants, et, pendant que les Anglais font entendre mille explosions pareilles au bruit du tonnerre, ils font pleuvoir, eux, Français, sur le pont ennemi, une grêle de grenades enflammées, de décharges dVspingoles, et déballes de mousquets. Ces projectiles, en éclatant, vomissent la mort, et font d'autant plus de ravages que le ponf est couver! d'une foule compacte et inutile. Le capitaine anglais, superbe tout à l'heure, tombe lue. cl cent cadavres s'agitent autour de lui, dans les convulsions de l'agonie. Soit dans les batteries de l'entre-pont, soil autour des caronades des gaillards, les artilleurs ennemis sont partout à leur

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poste, mais que peuvent-ils contre un assaillant aérien, qui s'est mis tout d'abord à l'abri de leurs coups. Bientôt, pareils à des athlètes qui désertent l'arène, ils quittent leurs pièces, sanglants et terrifiés du genre de combat adopté par les assaillants.

Jusque-là, néanmoins, la bataille n'est qu'une facétie.

— Enfants, à l'abordage! répète une voix trop connue.

Aussitôt apparaît, au milieu de la mêlée du pont, le terrible Surcouf, le casque d'abordage sur la tête, le sabre à la main, semblable au bel et jeune Hector, poursuivant Patrocle parmi les Grecs. Il vient d'escalader aussi, presque le dernier, la haute muraille du Kent, et il tombe au milieu des Anglais. Mais il ne vient pas seul. Il est suivi de vingt démons, noirs comme TÉrèbe, affreux à voir comme les Euménides. Ce sont les Cafres. Alors il fait battre la charge ; les 160 braves descendent des agrès d'où ils mitraillaient l'ennemi, et lance au bras, hache à la ceinture, poignard aux dents, et carabine au dos, ils chargent matelots et soldats du navire britannique, avec une irrésistible impétuosité. Ces derniers tombent massacrés, sans avoir le temps de se défendre. Ils sont jetés à la mer, et souvent, pris entre les deux vaisseaux, ils sont broyés aussitôt par le frottement et le choc de ces deux masses flottantes. Les assaillants les étourdissent de coups de mousquets, de piqûres de lances, de morsures de poignards. Cen'esl plus un combat, c'est une boucherie. Les Français écrasent les Anglais, en les prenant corps à corps. Les haches tranchent les membres, les sifflements des balles moissonnent les combattants: partout des explosions d'espingoles , partout des pourras , des gémissements, des imprécations, et partout des blessés, des mourants et des morts. Ce sont des scènes à glacer d'épouvante. Dès lors les Anglais ne songent plus à se défendre. Éperdus, glacés d'effroi, ils s'enfuient sur tous les points. Acculés sur les gaillards, vainement ils essaient de mettre le feu aux caronades : les caronades sont tournées contre eux et vomissent aussi la mort. Rejetés sur la dunette, des piques les clouent à son bordage,

des haches tournoient autour de leurs têtes et les fauchent sans miséricorde. Entassés à l'arrière, des carabines labourent cette foule épouvantée et y tracent de sanglants sillons. On les refoule jusque dans les batteries de l'entre-pont. Là, des bombes sont jetées par les écoutilles, des grenades, des fusées de guerre les suivent, éclatent avec fracas et produisent h leur tour d'horribles exterminations. C'est un sauve-qui-peut général.

Enfin les Anglais amènent leur pavillon. Ils se rendent

Surcouf alors a la douleur de voir un moment ensanglanler la victoire. Les Cafres ne conçoivent pas que l'on épargne des vaincus. Ils continuent l'œuvre de destruction commencée. Heureusement Surcouf survient aussitôt, mais il est contraint, aussi bien que ses officiers, d'arracher à la férocité de ces barbares des victimes désormais sacrées.

En même temps le capitaine descend dans la cabine des dames et trouve parmi elles une princesse allemande, fille du margrave d'Anspach, femme du général Saint-John, qui lui révèle sa haute position et se nomme, Il les rassure, fait placer des sentinelles à la porte de leur cabine, et leur donne de telles preuves de courtoisie qu'elles l'accueillent comme un sauveur et lui témoignent la plus vive reconnaissance.

Enfin, l'inexorable loi de la parole donnée force Robert Surcouf à permettre le pillage pendant une heure. Mais pour le faire cesser, le corsaire n'attend pas le moment i\xc, et d'un regard il arrête l'effervescence de ses gens. Puis il s'occupe des prisonniers, leur montre la plus sincère sollicitude et fait rendre à chacun d'eux ce qui lui appartient en propre.

Je m'arrête, et ne dis rien de plus des exploits nombreux donl Surcouf sème sa vie. Bonaparte lui donne et la croix et le grade de capitaine de vaisseau. Mais le capitaine de vaisseau Surcouf n'en reste pas moins corsaire et continue de faire l<i désespoir des Anglais et l'orgueil des Fiançais.

XVIIIe ET XIXe SIECLES. 197

Hélas! L'Europe entière est jalouse de la gloire de la France. Il n'est pas d'audacieuses turpitudes dont on n'ose chercher à la rendre victime. La fureur britannique surtout use des plus sinistres et des plus odieuses perfidies pour la faire tomber du piédestal que lui font dix années de victoires. Les lauriers de notre patrie empêchent de dormir la jalouse Albion, qui ne peut songer sans frémir de rage à notre suprématie sur les mers.

Aussi, comme nous avons une flotte qui attend des ordres, en rade de l'île d'Aix, près de Rochefort, cette rade est choisie par l'Angleterre pour devenir le théâtre d'un crime qui déshonore à jamais le règne de Georges III.

Le Cassard, le Foudroyant, Y 'Océan ,1e Jemmapes, le Régulas, Y Aquilon, la Ville de Varsovie, le Calcutta, le Tonnerre, le Tourville, YHortense, Y Elbe, la Pallas, le Patriote, Ylndienne et le Jean-Bart, navires de toutes grandeurs, sont embossés sur la rade et endentés de manière à présenter un rempart formidable de canons.

Les Anglais arrivent en face de*cette flotte. Mais si l'on croit à une attaque franche de la part de l'Angleterre, on ne peut supposer qu'elle a ordonné à ses marins de descendre au rôle infâme d'incendiaires et d'assassins. Toutefois, l'aspect de chaloupes mystérieuses, assez semblables à des brûlots, et la vue de bâtiments d'une forme inusitée, commencent à faire douter que les Anglais n'aient pas le projet d'incendier nos vaisseaux. En conséquence, on protège Festacade contre des tentatives probables, tout odieuses qu'elles soient.

Le 11 avril 1809, vers le soir, le vent soufflant grand frais, le ciel couvert et la mer grosse, les longues-vues françaises braquées sur la flotte anglaise font découvrir un mouvement inaccoutumé. En effet, il est huit heures, et la blanche écume de la mer jette seule quelque lueur sur la profonde obscurité d'une nuit sombre, lorsque deux coups de canon se font entendre dans la direction des Anglais. On peut ouïr en même

temps la voix des hommes de la flottille de garde, qui luttent vainement contre le vent et la marée, afin de se rendre à l'eslacade. Tout à coup, vers le centre de cette unique barrière défensive, paraît une flamme rougeâtre, aussitôt suivie d'une effroyable détonation. L'air est en feu, la mer bouillonne. On croirait que le cratère d'un volcan vient de s'ouvrir. Dans toutes les directions des matières incandescentes sont vomies, des nuées de projectiles sont lancées. C'est un catamaran destiné à opérer la rupture de l'estacade, qui vient de faire explosion. Sur ses traces arrive une masse de bâtiments qui s'enflamment, se poussent, se pressent contre le rempart trop faible qui protège la flotte française. Arrêtés là, ils se heurtent avec violence : les plus frêles s'abîment, les autres font tête contre l'estacade, et à la lueur de cet horrible incendie, on en voit encore un nomlire considérable courant à pleines voiles, favorisés par le vent et la marée. Parmi ces derniers, on distingue un vaisseau à deux batteries et une frégate, portant dans leurs flancs, sur leurs ponts, sur leurs vergues, tous les éléments possibles de destruction. La flamnie s'ajoute à la flamme, les détonations succèdent aux détonations. Rien ne peut résistera une telle violence. L'estacade est rompue, et bientôt l'escadre française est à la merci de l'œuvre infernale sortie du cerveau du colonel Cougrève, qui la dirige.

Dans cette horrible agitation, les frégates d'avant-garde coupent leurs cables et mettent à la voile; mais elles se trouvent entre deux feux d'où cependant elles échappent miraculeusement. Les brûlots anglais pénètrent en même temps de toutes parts, malgré le feu de l'escadre française, et se ruent sur nos vaisseaux dont la perte semble inévitable.

Le Régulus et l'Océan, néanmoins, sont seuls accrochés par les brûlots, mais ils parviennent à s'en débarrasser, non, toutefois, sans quel' Océan perde plusieurs hommes qui tombent dans les flammes. Des autres vaisseaux, les uns évitenl les masses enflammées qui les menacent, d'autres s'abandonnent au

XVIIIe ET XIXe SIÈCLES. 101»

vent et au courant qui les portent sur divers points de la côte. Grâces au ciel! les brûlots, au nombre de 33, sont détournés de nos bâtiments et vont s'échouer au loin. Un seul arrive sur l'île d'Àix , et n'éclate pas, heureusement. C'est le brick FEnèas. Si un seul homme fût monté à son bord, comme le pensaient les Anglais, il mettait le pied sur une détente et faisait sauter avec une explosion formidable une affreuse machine infernale

Que cette nuit est longue et terrible ! Enfin le jour paraît On se cherche, on se compte. Tous les bâtiments répondent à l'appel, les uns debout, enseignes déployées, les autres échoués dans le chenal de la Charente, plusieurs portés sur les côtes et dans des positions périlleuses, tous entourés par l'ennemi.

Le salut est pour la France, et la honte pour l'Angleterre !

Toutefois des négligences, pénibles à dire, que la protection des feux constamment échangés par les flottes ennemies ne permet pas d'excuser, amènent un désastre.

La nuit revient. Le ciel est plus sombre, le vent mugit avec violence, et les vagues déferlent avec furie. Seize bâtiments anglais s'approchent des côtes en évitant nos canons de l'île d'Aix. Le Calcutta et la Ville de Varsovie sont contraints d'amener leurs couleurs et deviennent la proie de l'ennemi. U Aquilon subit le même sort, et son digne commandant a la tête emportée par lin boulet parti du côté des Français. Le Tonnerre a son grand mât brisé et fait eau. Son capitaine l'abandonne lâchement pour y mettre le feu. Une épouvantable explosion a lieu, et une immense gerbe de flammes monte vers les nues qu'elle inonde de clarté. Ce sont les poudres de ce dernier navire qui sautent. h'Hortense se préserve difficilement de la commotion qui l'atteint. Le Tourville est déserté, puis repris par son commandant. Bref, dans cette mêlée indescriptible, la Franceperd quatre vaisseaux et une frégate, nombre d'hommes

tues, quantité de marins faits prisonniers. Mais l'Angleterre gagne une tache d'infamie indélébile, qu'elle n'a pas craint de payer du prix de 16 millions.

Encore une fois, honte aux Anglais !

Nous sommes en 1814. Le pied profane de l'Europe coalisée foule le sol de notre patrie.

Le Régulus, un des navires qui ont échappé au désastre de l'île d'Aix, porteur de 74 canons, est encore dans la rade. Mais comme les Anglais circonviennent toujours cette rade. témoin de leur perfidie, il faut user de ruse et d'adresse pour le faire sortir en tapinois à travers les sables très-dangereux de la côte. Un pilote célèbre dans l'Aunis, Depoix, entreprend toutefois de conduire le Rêgulus. C'est par de sinueux canaux qu'il faut se glisser, et néanmoins Depoix engage l'énorme machine dans ces parages du golfe de Gascogne, si renommé par ses naufrages, car la mer y déferle avec violence. Il fait une de ces tièdes journées qui raniment la nature. Que d'anxiété dans les regards suivant avec avidité les moindres gestes du pilote! Que d'intérêt, lorsqu'on le voit relever ses balises et calculer combien encore restent de pouces d'eau sous la quille! Enfin, après de cruelles angoisses, le vaisseau touche par deux fois, mais aussi franchit les obstacles et entre bientôt dans la Gironde, où il doit servir de stationnaire. Déjà le Régulus, sous le brave capitaine Lucas, a soutenu le feu des Anglais, dans la rade de l'île d'Aix, près de Rochefort, lors de l'incendie de l'escadre française, et il resta même échoué, sans que Les brûlots l'aient pu détruire. Maintenant sa vétusté le rend peu propre à la mer, mais il peut parfaitement servir de sentinelle perdue sur nos côtes, alors menacées par les An-

glais.

Mouillé en rade du Verdon,là où la Gironde élargit ses bords en un fleuve majestueux, surveillant, d'un côté, les coteaux boisés, si riches en souvenirs, de la Saintonge, OU les longues

XVIIIe ET XIXe SIECLES. 201

plaines verdoyantes des célèbres vignobles du Médoc, et de l'autre, ayant pour horizon la mer et les immenses solitudes qu'anime seule l'élégante tour de Cordouan, il signale le port aux navigateurs qui arrivent du large.

Mais déjà l'armée anglo-espagnole pénètre en France, et le maréchal Soult est impuissant à mettre un terme aux progrès d'un ennemi dont les forces s'accroissent sans cesse. Bordeaux vient, hélas ! de livrer ses portes à l'étranger. Ses autorités se sont retirées à Blaye, et le Régulas, trop exposé au milieu de la rivière, doit se placer sous la protection d'un fort élevé sur la côte de Mortagne.

A peine occupe-t-il ce nouveau point, qu'une escadre anglaise pénètre dans la Gironde, pilotée par des traîtres. Cette escadre expédie aussitôt deux frégates qui brûlent d'abord la flottille de Blaye, et qui reviennent ensuite, traînant à leur remorque le beau canot que naguère la ville de Bordeaux avait fait construirepour l'empereur desFrançais. Alors deux galiotes à bombes se mettent en mesure de réduire le Régulus, que protège un banc de sable, de sorte que, pour arriver jusqu'à lui, tout navire doit passer sous le feu d'un fortin de cinq pièces, placé sur un mamelon au-dessus même du mouillage. Aussitôt, à huit heures du soir, les galiotes commencent leur feu. Tous les hommes clu Régulas sont sur le pont que l'on a pris soin de couvrir de cordages pour amortir le choc des projectiles. Le ciel est pur, les étoiles brillent, pas un souffle de vent. Les marins éprouvent cette légère anxiété qui précède un grave événement, mais qui disparaît bientôt lorsqu'on voit arriver, décrivant des paraboles lumineuses, ces lourdes bombes marines trop bien inventées pour incendier les navires. La première éclate sur le vaisseau même, et ses éclats. couvrent le pont. C'est la seule toutefois qui est si bien tirée, car chaque soir, pendant plus d'un mois, les galiotes prennent ainsi pour point de mire l'infortuné Régulas, sans l'atteindre. Aussi jugez en quelle haute estime de leurs canonniers, cette adresse et cette

202 HISTOIHK DES NAUFRAGES.

précision anglaises mettent nos matelots français] Quant au Régulus, ses boulets ne peuvent les atteindre.

Enfin; le 6 avril, ne pouvant plus tenir, le capitaine se décide à brûler le vieux navire, avec la flottille qu'il commande, flottille composée de plusieurs bricks d'une rare beauté. A six heures du soir, les poudres sont jetées à la mer et le débarquement s'effectue par escouades. C'est avec un vif regret que ces braves marins quittent ce vétéran des combats, qui tout à l'heure ne doit plus être qu'un monceau de cendres. En effet, des masses de goudron et de Légers copeaux de sapin sont placés dans l'intérieur du faux-pont, au pied des mâts : puis à onze heures précises, le capitaine, qui, au terme des règlements, ne doit quitter son vaisseau que le dernier de l'équipage, attend que le feu soit mis aux deux premiers foyers, porte lui-même la torche dans les matières incendiaires accumulées au pied de l'artimon. Bientôt des torrents de fumée s'échappent par les sabords. Les canots reçoivent alors les officiers et le capitaine, et la dernière escouade quitte pour jamais le Régulus, voué à la ruine et à la destruction.

Arrivés à terre dans des dispositions mélancoliques, officiels et matelots oublient leur propre intérêt dans cet événement : ils ne voient que cette belle machine flottante, armée avec tant de frais, naguère fendant l'onde avec orgueil, maintenant li- \réeà toute la violence d'un incendie. En effet, les flammes, alimentées par des masses de résine et des amas de bois sec, se précipitent avec une extrême violence par les panneaux : l'air liais de la nuit excite leur activité, et bientôt elles serpentent en immenses lames onduleuses le long des mats qu'elles enveloppent de gerbes de feu. Par chaque ouverture, par chaque sabord des batteries, se font issue des torrents de noire fum< la flamme1, en pétillant, multiplie sa vitesse, et chaque corps qu'elle gagne lui fournit de nouveaux aliments. Déjà la partie basse est incendiée, que les canons de 36, chargés d'un paquet de mitraille et de leurs boulets, n'ont pas encore rompu

XVIIIe ET XIXe SIÈCLES. 203

leur silence. Mais le premier signal d'un feu régulier est bientôt donné par l'explosion des cornes d'amorce; puis, les épaisses culasses des pièces en fer, échauffées par le brasier qui se fait autour d'elles, laissent fondre leurs couvre-lumières en plomb, et dès lors c'est un feu roulant de boulets et de mitraille tirant au hasard. Un de ces boulets vient frapper une maison derrière laquelle une vingtaine d'hommes se sont mis à l'abri, et en enlève le toit : aussi nos marins profitent-ils de l'avis pour se réfugier dans les ravins de la côte. En moins d'une heure, le Béguins est complètement la proie de l'incendie. Depuis le niveau de l'eau jusqu'au sommet des mâts, ce n'est qu'une colossale gerbe de feu. La flamme court sur les cordages goudronnés, à la manière du feu Saint-Elme, et de la mâture jaillissent des pluies d'étincelles pendant que les voiles s'envolent en longues et capricieuses flammèches détachées.

La surface calme de la mer, cependant, reflète ce vaste embrasement : le bruit du bois, qui crépite sous la morsure du feu, n'est interrompu que par les explosions des canons, des pierriers ou des fusils restés chargés à leur place. Au milieu de cette scène d'horreur pourtant, on entend bientôt les cris des êtres animés qui furent les commensaux des marins, et que l'on a négligé de retirer. C'est pitié d'ouïr les miaulements plaintifs et les cris d'horreur poussés par bon nombre de chats, qui, tout vivants, deviennent la proie de l'élément destructeur. Un homme même de l'équipage, un aspirant oublié, endormi dans la cale, paraît-il, est sur le point de périr. Déjà suffoqué par la fumée, il parvient heureusement toutefois à grimper dans une batterie, et là, demi-mort, il pose la main sur une pièce de canon qu'il tâtonne en aveugle, juge qu'il est près d'un sabord, et se jette à la mer, d'où il gagne la terre.

En quelques heures, hélas! l'admirable, mais sinistre spectacle de cette œuvre de destruction d'un noble et beau navire, d'un vieux serviteur de la France, d'un ami des marins, cesse d'attrister les yeux. Le Béguins n'offre plus qu'une fournaise

flamboyante de charbons incandescents, dont l'ensemble conserve encore les formes primitives d'un superbe navire. Dans les noires ténèbres de la nuit, celte vision d'un vaisseau rouge a quelque chose de magique. C'est comme une apparition infernale, satanique. Il semble qu'on va voir sortir des démons par les baies rutilantes des sabords et des écou tilles, encore béantes, et au travers desquelles les entrailles du bâtiment, iïun rouge plus sombre, bouillonnent et s'agitent convulshement, de manière à effrayer le regard. L'imagination se représente peut-être, mais assurément la plume ne peut rendre, la majestueuse et terrible énergie d'un aussi grandiose tableau. Tous ces débris, projetant une horrible chaleur, tournoyant sous l'impression du vent, entraînés par les courants, sont poussés sur un banc de sable et s'y échouent. Puis ils s'enfoncent peu à peu, et bientôt sont engloutis les derniers vestiges de ces moyens de puissance créés en des jours plus heureux. Le Régulus n'est plus : au moins l'a-t-on soustrait à la basse et jalouse cupidité des Anglais!

XIXe SIÈCLE.

La jolie Fille des Mers. — La frégate la Méduse, en 181G. — Colonie française du Sénégal. — M. Duroy de Chaumareys, commandant de la Méduse. — Départ de Rochefort. — La corvette YÉcho. — La gabare la Loire. — Le Brick l'Argus. — Un homme à la mer! — Madère. — Ténériffe. — Le feu à l'entre-pont.

— Cap Bayador. — Le Banc d'Arguin. — Signaux de YEcho. — Zone torride. — Passage du Tropique. — Baptême de la Ligne. — Programme de la fête. — Portraits de personnages. — Description des cérémonies. — Bouffonneries. — Dénoùment imprévu. — Alerte. — Naufrage. — Terreur et confusion. — Commencement du drame. — Pas un des navires de l'escorte en vue. — Efforts pour arracher la Méduse à son échouement. — Travaux inutiles. — Nuit d'angoisses. — Effets de lune. — La frégate s'entr'ouvre. — Perte du navire. — Le radeau. — Sauvetage. Désordre inouï. — Ineptie du commandant. — Préférences et scènes d'égoïsme. — Les canots et la yole. — Le radeau à la remorque. — Dix-sept naufragés délaissés sur la. Méduse. — Adieux à la frégate. — Navigation pénible. — Défauts du radeau. — Beauté du ciel et des eaux. — Ancrage pendant la nuit. — Stupéfaction des naufragés.

— Le radeau abandonné. — Le capitaine Lheureux. — Le dernier repas. — La nuit et ses horreurs. — Famine. — Suicides. — Agonie. — Morts. — Tempêtes. — Découragement. — Ivresse des soldats. — Drame et bataille. — Boucherie sur le radeau.

— Scènes indescriptibles. — La cantinière à l'eau. — La fièvre de la faim. — Délire et folie. — Ressources imaginées. — Scènes de cannibales. — Anthropophagie. — Nuits d'épouvante. — Râle d'agonisants. — Les poissons volants. — Un repas de cénobites. — Complot de vol. — Seconde bataille, les pieds dans l'eau. — Effroyables tueries. — Encore la cantinière. — L'enfant de douze ans.— Tirage au sort pour vivre ou mourir. — La cantinière sacrifiée. — Le papillon blanc. — Visites de goélands.

— Les souffrances delà soif. — Le petit radeau. — La tente. — Apparition d'un brick.

— Sa disparition. — Désespoir. — Réapparition du brick. — Le brick l'Argus. — Délivrance des quinze derniers naufragés de la Méduse.

Qu'elle est gracieuse et coquette, cette jolie frégate que je vous signale à l'entrée du port de Rochefort ! Inondée de lumière par les feux naissants du jour, comme elle se laisse mollement bercer par les lames où elle se mire avec amour! Avec quelle élégance et quelle fière attitude elle porte le pavil-

Ion de France que lutine et caresse la brise matinale ! Elle charme le regard, n'est-ce pas? cette jolie fille des mers, et pourtant, à son baptême elle a reçu un nom terrible: elle s'appelle la Méduse ! Mais si elle sourit à l'œil, ne la croyez pas pour cela légère et folle, comme une naïade des eaux. Elle recèle la foudre dans ses larges flancs. Et si déjà quelques rides la sillonnent, notez* bien que c'est pour avoir trop aimé la guerre. Naguère encore elle était souvent, très-souvent, rendue brûlante par la chaleur des combats qu'elle livrait chaque jour. Hier, sachez-le, de ses 40 bouches d'airain, jaillissaient, en grondant, la mitraille et la mort. Oh! c'est qu'alors la noble frégate était inspirée par une âme vraiment française. . .

Aujourd'hui, ne croyez pas qu'elle s'arme pour de nouvelles batailles. Non, sa mission est une mission de paix. Une ère nouvelle s'ouvre pour la France; 1816 est venu. Le grand, l'immortel Napoléon Ier expie sa gloire sur le rocher de Sainte- Hélène, et les Bourbons, dans la personne de Louis XVI IL luttent, sur le trône, contre la révolution qui sommeille. Les traités de 1815 nous rendent nos colonies du Sénégal, situées en Ire le Cap Blanc et l'embouchure de la Gambie, sur les côtes occidentales de l'Afrique. C'est pour conduire dans le chef-lieu du Sénégal, à Saint-Louis, le nouveau gouvernement de la colonie, que la Méduse appareille.

Mais les beaux jours de cette vaillante frégate seraient-ils donc à son terme? Ce nom de Méduse, et la rade de l'île d'Aix, lieu maudit! lui porteraient-ils malheur? Voilà qu'on lui donne, pour la commander, un homme qui sans doute a débuté jeune dans la marine, mais qui ensuite, tenu à l'écart pendant la révolution de 1789, et ayant été contraint d'interrompre sa carrière, a perdu toute pratique, n'a gagné aucune expérience, et se trouve élevé au grade de capitaine de Frégate. Ce marin trop inhabile se nomme Huroy de Chaumareys.

La Méduse n'est pas seule à appareiller pour aller au Sénégal. La corvette Y K<ho, la gabare la Loire et le brick Y Argus sont

XIXe SIECLE. 207

destinés à lui faire cortège; et tous mettent à la voile le 1 7 juin

Ces bâtiments marchent d'abord de conserve, et, ensemble, le 22 juin, ils doublent le cap Finistère. Puis, la Loire et YArgus^ mauvais voiliers, ne peuvent suivre la frégate, qui, pour les conserver, serait obligée d'amener ses perroquets et ses bonnettes. Ils se séparent. L'Echo seul reste en vue à distance, et forçant de voiles, la Méduse, elle, file neuf à dix nœuds à l'heure. Malheureusement, de l'expédition qui lui est confiée, le capitaine de Chaumareys fait une course au clocher: il n'attend pas les navires de sa suite, et avec la prétention d'affronter le voisinage des terres, hardiesse peu ordinaire aux marins, il veut se donner la gloire ridicule d'arriver au but le premier. La frégate, il faut le dire, marche avec une facilité merveilleuse, même sous la petite voilure. Néanmoins le début du voyage est attristé par ce cri fatal :

— Un homme à la mer ! Un homme à la mer î C'est un mousse qui vient de tomber, en effet, par un des sabords de l'avant et du côté de bâbord. On regardait alors, du pont, les jeux folâtres des marsouins à la surface des eaux. Aussitôt on cargue les voiles, on met de travers, on lance une bouée de sauvetage, on veut même tirer le canon pour prévenir l'Echo, mais pas une pièce n'est chargée. Enfin on met à la mer un canot de six avirons : hélas ! l'enfant et la bouée de sauvetage ne se retrouvent pas...

L'Echo rejoint la Méduse, cependant. Avec cette jolie corvette à l'arrière, on salue le 27 l'île de Madère, au point du jour, et l'on admire son gracieux amphithéâtre, chargé de délicieuses villas entourées de bois d'orangers et de citronniers, dont l'air apporte les parfums, puis on a connaissance des îles Salvages, et le soir, au coucher du soleil, on demeure en extase devant le haut pic de Ténériffe, qui s'estompe sur les brumes empourprées de l'Occident.

Dans la nuit du 29, le feu prend à l'entre-pont de la

frégate : heureusement l'incendie est promptement arrête. Enfin, le 1er juillet on reconnaît le cap Bayador. On commence alors à longer les côtes de l'immense désert de Sahara, on peut même voir des Arahes et des Kahylesqui cheminent sur le rivage. Cependant monsieur de Chaumareys, sous le prétexte que les vents alises du nord-est laissent plus libre le commandement de la manœuvre, s'obstine à se rapprocher de terre, s'engage étourdiment dans le dangereux golfe de Saint-Cyprien, malgré les avis de son sage lieutenant et d'autres officiers, et la Méduse vogue sur un fond de rochers, qui, à mer basse, ne permettent pas même aux petits brigantins de passer. Bien mieux, voici que le capitaine, prétendant avoir mission d'étudier le Cap Blanc et annonçant qu'il veut y mouiller un bout de câble, prend naïvement un gros nuage pour ce cap, sans que personne puisse le détromper, et continue sa route, allant droit au Banc d'Arguin, récif très-long, très-dangereux, mais trèsfacile à éviter, signalé qu'il est par toutes les cartes marines.

Monsieur de Chaumareys oublie quela vie de 400 personnes lui est confiée sur la Méduse, qui porte en effet tout le personnel de l'administration civile, militaire et religieuse de la colonie, gouverneur, colonel, chefs de bataillon, lieutenants d'artillerie, commissaire-inspecteur, greffiers, prêtres, instituteurs, médecins, chirurgiens, pharmaciens, directeurs d'hôpitaux, religieuses, pilotes, jardiniers, boulangers, et des femmes, au nombre de dix-huit, et des enfants, et des soldais en nombre, et toute une légion de matelots, etc., etc. 11 ne tient pas compte des signaux de Y Echo, qui, marchant à tribord, veut indiquer à la Méduse qu'elle s'égare, et pour la rappeler à la bonne route, brûle des amorces et place des fanaux à ses mâts. L'illusion du commandant est telle, et tel son aveuglement, que le 1er juillet, alors que son navire passe le Tropique, il tient à célébrer la fameuse cérémonie du baptême de la Ligne.

Lu effet, au moment où un navire entre dans la zone torride que signale l'équateur coupant noire globe en deui

XIXe SIKCLE. 209

hémisphères, il est d'usage d'employer la journée du passage à des jeux et à des folies que l'on appelle le baptême de la ligne. Cet usage bizarre, dont l'origine n'est pas très-connue, ni trèsintéressante à connaître, a pour but principal de fournir aux matelots l'occasion de recueillir de l'argent des passagers et des gens de l'équipage, qui se rachètent ainsi de l'immersion. Malheur au navigateur généralement quelconque, touriste ou marin, qui, pour la première fois, pénètre sous cette zone de feu ! L'eau ne lui fait pas défaut : c'est lui qui a le bénéfice du baptême.

Monsieur de Chaumareys préside lui-même aux préparatifs de la fête, dont voici le programme très-peu variable :

A l'heure iixèe par qui de droit pour la cérémonie, une étourdissante explosion de mousquets et de pétards se fait entendre. C'est le signal du lever du rideau, car l'arrière du navire est travesti en théâtre représentant le séjour des divinités de l'Océan. Alors s'avancent gravement quelques dignes gendarmes, dans un attirail grotesque, moustaches d'étoupes formidables de longueur et débordant de chaque côté de leur \isage en manière de cornes de bélier. Ces représentants de l'autorité font tournoyer leurs grands sabres au-dessus des têtes, afin de contraindre les rangs pressés des curieux à s'ouvrir. Apparaît ensuite le héraut d'armes des dieux delà mer, entouré d'une infinité de tritons et de naïades qui sonnent à tue-tête de leurs conques recourbées, et jettent à profusion, comme une grêle qui tombe, des dragées de toutes couleurs, sous forme de haricots rouges, blancs et jaunes. Vient après, traîné par deux hippogryphes aux nuances et aux membres fantastiques, un bige triomphal^ qui n'est autre qu'un affût de canon, agencé de manière à former un trône d'où les flammes de l'équateur sont représentées jaillissant avec impétuosité. Sur ce siège royal, trône, avec toute la majesté dont elle est susceptible, à l'ombre des pavois de la France, la reine du lieu, madame la Ligne, gracieuse et révérendissime épouse du bonhomme Tropique;

C'est une bonne grosse maman, dont les grâces naturelles sont rehaussées par un luxe inouï d'accessoires. La couronne qui couvre son chef sacré est formée d'un haut panier pointu décoré de papier doré et chamarré de fanfreluches de même valeur. La chevelure qui s'étale sous ce riche diadème n'est qu'un luxuriant composé de copeaux de sapin , artislement bouclés, et partagés sur les deux côtés du visage en spirales d'un effet prodigieux. Pour fard , un splendide vermillon teint les joues de la belle Dulcinée, et sa barbe esl semée de poudre d'or. Sous un soleil dévorant comme celui des Tropiques, une femme a nécessairement de la barbe, et surtout madame la Ligne. D'ailleurs, dans l'ensemble de ses traits, elle a un faux air de ressemblance avec le Parisien du bord. Vous savez? le Parisien! Sa robe se compose d'une ample toile à voiles, semée de vagues vert de mer, et pour manteau royal, elle porte un pavillon bariolé. Quant à sa ceinture qui crè\e sous des bossoirs athlétiques, c'est un câble d'un demipied de diamètre. Elle donne le repos dans ses bras à un gros poupon qu'elle allaite avec amour, et dont la portraiture rappelle le plus joufflu des mousses du bord. Son vénérable époux suit h distance son aimable moitié. C'est un petit gringalet qui se fait magnanime dans son air, noble dans sa démarche, vénérable par la barbe blanche qui tombe jusqu'à ses pieds par devant, et sa longue chevelure non moins blanche, qui traîne à deux mètres par derrière. Sous tous ces poils, qui attestent la haute antiquité du personnage, le petit bonhomme Tropique laisse entrevoir un pourpoint velu comme une peau de bique, et, pourculottes, des chausses empruntées à la pelure d'un ours. Un aviron décoré de rubans lui sert de sceptre. Suit, deçà, delà, une épouvantable cohue de ministres, officiers, courtisans, dames, damerets, damoiselles, écuyers, varlets, dans des costumes ébouriffants, inimaginables.

Cependant le cortège équatorial prend place sur le pont. Sa Majesté la Ligne fait un geste impératif de sa d ex Ire d'une

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propreté problématique, et un coup de sifflet vibre dans l'air. Soudain, à l'épouvantable vacarme, succède un silence solennel. Alors, député par sa femme, le vieux Tropique va droit au commandant du navire, qui se prêle complaisamment à la circonstance, et qu'entoure son état-major. Là, après maintes salutations plus ou moins courtoises et pharamineuses, commence un dialogue dont je fais grâce, mais qui peut s'analyser ainsi : Que veut cet équipage assez audacieux pour envahir ces brûlants parages?... Réponse hautaine du commandant. Sur ce, entrée furibonde et bacchanale tempétueuse de diables, diablesses, diablotins, diablotines, farfadets et lutins vomis par tous les sabords et par toutes les écoutilles : hurlements sans nom, tohubohu satanique, galop infernal, sarabande indescriptible, avec accompagnement et rinforzando de trompes, cors, tambours, cloches, porte-voix, chaînes, etc.

Toutefois, Leurs Majestés sont débonnaires. Elles veulent bien permettre au bâtiment et à son monde de franchir le tropique; mais!... Le commandant s'exécute : le premier, il ouvre son escarcelle. . . Les officiers font de même. . . Les passagers ont leur tour; puis l'équipage. Malheur au récalcitrant! Le grandiose silence reprend alors sur un second coup de sifflet. Autre dialogue. Le navire ne porte-t-il pas des intrus, vierges encore du baptême de la ligne? Ah ! ah! Voilà le quart d'heure de Rabelais. On les cherche, et... on les trouve, ces intrus... De l'or, de l'argent, ce que vous voudrez, peu importe, ou gare le baptême!... Quelles taquineries alors, quelles bouffonneries, quelles espiègleries ! Que de horions ! et quelle immersion !

Il faut dire que, pour patients, dans ce dernier acte delà farce, on choisit les plus niais, les moins dégourdis, soit des passagers, soit des matelots. Aussitôt qu'on s'est emparé du personnage en question, on commence par le faire asseoir sur une estrade qui lui est préparée. C'est une large cuve, recouverte par une planchette. Des draperies, artistement disposées, en dissimulent aux regards les perfides profondeurs. Le patient

212 HISTOIRE DES NAUFttA0E>.

est hissé sur la fatale bascule. 11 veut se débattre; mais la main robuste du premier gendarme le maintient sur son pilori, et le bras du second lui captive les jambes. La grimace seule reste possible au pauvre diable, et il ne s'en fait pas faute. Bref, l'un des écuyers du cortège fait mine alors de lui enfoncer un clou gigantesque dans la tête, l'autre brandit autour de sa mâchoire une paire de tenailles colossales : tout chacun lui fait une avanie, lui adresse un hommage dérisoire... Mais, coup de sifflet ! La bascule joue, tout à coup mon homme tombe dans un océan, bondit, retombe, s'agite, retombe encore et pousse des cris effroyables. Vainement il veut quitter son bain imprévu, forcé: les pistons de pompes cachées arrosent, inondent, engloutissent de nouveau la misérable victime... Enfin, jusqu'au soir, jusqu'à minuit, parmi les illuminations, les accords des instruments, les chants d'ivresse, les folies du délire, mille jeux, mille danses, mille excentricités pantagruéliques se succèdent et s'enchevêtrent.

Je n'ajouterai rien de plus à cette rapide esquisse : je dirai seulement que le lendemain le calme est rétabli et que la paixrègne. On se repose dans les cabines, et le vaisseau cingle à pleines voiles, ou avance à toute vapeur.

Hélas! il n'en est pas de même à bord de la. Méduse. Pendant que passagers et matelots s'amusent sur le pont, quelques nommes, plus sensés, remarquent dès le matin que la couleur de la mer change visiblement, et le maître-pilote annonce que l'on pénètre dans un banc. Le fait est que l'on prend à bord des masses de poissons, et que la quantité d'herbes au milieu desquelles on navigue, les longues tiges de graminées et les algues des parages du Sénégal démontrent que l'on est fort pies de terre. Le capitaine Duroy de Ghaumareys fait néanmoins continuer la fête, et le pont frémit encore des derniers accents du plaisir Lorsque, soudain, une voix, sinistre s'il en lut. s'écrie que l'on court le plus grandrfanger. Aussitôt, comme <>n »'>t grand largue, les bonnettes à bâbord, ou amène ces voiles et on

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serre le vent le plus près possible. Mais il n'est plus temps. La frégate, en lofant, donne presque aussitôt du talon. Elle court néanmoins encore un moment, puis elle en donne un second coup, et enfin un troisième. Alors elle s'arrête sur un endroit où la sonde montre seulement cinq mètres d'eau. Or, c'est l'instant de la pleine mer!

On est au 2 juillet, et il est trois heures de l'après-midi, quand la noble et belle frégate échoue. Pauvre Méduse ! plus malheureux passagers et matelots !

Dans la nuit qui précède ce jour malheureux, on a perdu de vue Y Écho qui cependant luttait d'efforts pour suivre la frégate, et que la frégate n'a jamais voulu attendre. Quelle situation! Ainsi le capitaine de Chaumareys, malgré les conseils, et tout aux plaisirs d'une fête ridicule, a trouvé le moyen de faire échouer son navire, sans gros temps, sans tempête, favorisé par une mer des plus belles, dans une zone de vents alizés où l'on est maître de sa route, en dépit de tous les conseils et nonobstant toutes les prédictions, contre le banc d'Arguin, banc bien connu, signalé sur toutes les cartes et indiqué même dans les instructions spéciales dont il est porteur.

Aussi rien n'égale la consternation, la terreur des passagers, si ce n'est l'irritation des officiers, des matelots et de tous ceux qui ont prévu ce malheur irréparable. Ici, l'effroi rend les traits hideux: les visages prennent une teinte jaune et verdâtre; on est foudroyé, anéanti, pétrifié. Il semble que la tête de la Gorgone, dont la frégate porte le terrible nom, ait passé en stigmatisant son monde. Là, les marins, qui aiment tant leur navire qu'ils lui donnent des noms de tendresse, se réjouissent de sa gloire et s'affligent de ses revers, désespérés, se répandent en imprécations contre l'impéritie du commandant, et veulent le... poignarder. Tous s'abandonnent à une première et accablante stupeur, à laquelle succèdent des cris et des gémissements de désolation.

— Voyez, monsieur, où nous a conduits votre fol entête-

nient! dit au capitaine l'un des passagers, monsieur Laprère.

Deux femmes seules, la femme et la fille du gouverneur du Sénégal, semblent rester supérieures à la consternation qu'inspire le désastre. En apparence, elles sont insensibles et comme étrangères à l'événement. Un épisode prouvera plus tard que la grandeur d'âme n'est pour rien dans ce stoïcisme incroyable.

A peine la Méduse est-elle écbouée cependant que l'on amène les voiles avec précipitation , on dépose les mâts de perroquet, on recale ceux de hune et l'on prépare tous les objets nécessaires pour remettre à flot. Tous les moyens sont tentés, tous les efforts sont combinés pour arracher au banc de rochers la belle frégate, naguère si joyeuse. Ce n'étaient plus ces matelots qui tout à l'heure dansaient avec tant de verve et d'abandon sur le pont, au son du fifre et de tout un tremblement, comme ils disent, de casseroles et de chaudrons: mais pleins de zèle et d'ardeur, ils font tous leur devoir avec courage et se sacrifient pour sauver les naufragés du danger commun. La force de l'équipage est doublée par la présence de soldats passagers, destinés à la garnison de Gorée. Hélas ! ce noble dévouement lutte en vain : la violence du vent et la rapidité des courants empochent les chaloupes et les canots de mouiller à la distance voulue pour y jeter les ancres, qui doivent servir de point d'appui afin de ramener la Méduse en liante mer. C'est inutilement que l'on s'épuise en combinaisons de toute sorte : mille essais infructueux, mille peines anxieuses, mille espérances bientôt déçues, sont l'unique résultat de la soirée.

Cependant, à la tombée de la nuit, le temps devient beau et Ja brise favorable. Tout le monde se couche alors sur le pont, au clair de lune, en ruminant la cruelle position dans laquelle on se trouve. Mais voici que vers minuit le ciel s'obscurcit, le vent se lève, la mer grossit, et la frégate dont la quille repose sur le sable du rocher, est soulevée par soubresauts et commence autre secouée. Elle reçoit des mouvements de vibra-

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lion comme un gros serpent qui s'agite. Puis, à deux heures du matin, d'épais nuages courent dans les régions basses de l'air, les vents viennent du large et soufflent avec force. La Méduse devient alors un vrai récif contre lequel se brise la lame qui la franchit, mouille constamment tout ce qui reste sur le pont, et retombe en cascades sur ses flancs. Néanmoins on reprend le travail ; mais travailleurs et manœuvres sont interrompus à chaque instant, car hommes et choses seraient emportés à la mer. Enfin, h trois heures, le maître-calfat arrive, effrayé, et déclare au commandant qu'une voie d'eau s'est ouverte et que le bâtiment s'emplit. En effet, la mer se fraye un large passage par les crevasses que l'échouement a pratiquées dans les parties basses du navire. L'eau se rue d'étages en étages. Elle annonce ses envahissements progressifs par un bruit sourd et menaçant qui monte de la cale, sinistre et terrible. On ne peut prêter l'oreille sans frémir de terreur. On se jette bien aux pompes : mais que peuvent les pompes, quand la carène d'un navire est fendue?

Tout espoir de sauver le navire est perdu! La frégate s'entr'ouvre ; un long craquement épouvante les plus intrépides : c'en est fait, la mer a conquis sa proie...

Quelles angoisses dans toutes les âmes ! Quelle stupéfaction sur tous les visages! Alors commence le jour. L'aurore empourpre peu à peu un horizon plus sinistre aussi, car l'ouragan n'a presque rien perdu de sa furie. Le disque du soleil, dépouillé de ses rayons, apparaît large et rouge au travers du noir rideau de nuages et de vapeurs qui se déroulent sur l'Océan. Quel affreux tableau éclairent ces premières lueurs!... Aussitôt un conseil d'officiers et de passagers se réunit. On estime que les chaloupes et les canots du bord, aidés d'un vaste radeau, sur lesquels on entassera les naufragés, avec des vivres et cent vingt mille francs, qui sont sur la frégate, pourront aborder sur la côte du Sahara, dont on a vu briller au loin des monticules semblables à des mamelons d'or et d'argent, noyés

dans la brume. Du Sahara, en formant une caravane, et avec des armes et des munitions de guerre, il sera possible d'atteindre Saint-Louis et le Sénégal. Cette espérance rétablit un peu le calme, mais non l'ordre.

On se met incontinent à l'œuvre. Les matelots s'élancenl les haches aux mains. On abat les mâts de misaine, de beaupré, le grand mât, le mât de perroquet. On fait tomber les vergues, les hunes, les étais, les cordages, les jumelles, la heaume. Les mâts chancellent un moment et plient, puis, se rompant tout à coup, tombent à la mer lourdement, avec un bruit terrible. Là, les charpentiers recueillent ces précieuses épaves. On les croise, on les superpose, on les assemble, on les lie fortement à l'aide de câbles, on couvre le tout de solives, de poutres et de planches. On donne à ce radeau une longueur de vingt mètres et une largeur de sept. Enfin on transporte sur cette plate-forme grossière tout ce qu'il est possible d'emporter, vin, farine, biscuit, eau-de-vie, poudre, balles, cordages, haches, carabines, etc.

Le sauvetage se fait alors. Mais le capitaine, dont personne ne reconnaît l'autorité et qui est perdu dans l'esprit de tous, ne sait pas établir l'ordre voulu. Un affreux sentiment d'égoïsme se produit dans cette circonstance cruelle. D'abord on descend le gouverneur à l'aide d'un fauteuil (ixé à l'extrémité d'un palan, dans le grand canot qui reçoit aussi sa famille cl trente-cinq personnes, hommes et femmes. Là, un lieutenant d'artillerie légère, le sabre à la main, pour la commodité de l'épouse et de la fille du gouverneur, ces femmes qui ont montré déjà et qui montrent encore une insensibilité déplorable, ne craint pas de repousser de la pointe de son glaive des matelots el des soldats, nageant de la frégate au canot, pour y trouver des places qu'on pourrait en effet leur laisser prendre. Le canot du commandant se charge de vingt personnes. Cependant, par l 'échelle de la Méduse arrive une foule empressée, trop empressée d'échapper à la mort : on en fait entrer une partie dans le

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canot major qui porte alors quarante-deux personnes, Je plus grand nombre des officiers de terre et de mer. Un autre canot, le canot du Sénégal, est monté par vingt-cinq passagers et marins. Dans la chaloupe, malgré son mauvais état, s'embarquent quatre-vingt-huit matelots. Enfin le secrétaire du gouverneur et sa famille prennent possession d'une yole. Notez que ces diverses embarcations pourraient porter plus de monde. Au contraire, le radeau reçoit cent cinquante-deux passagers et soldats, auxquels on défend de prendre leurs fusils, et qui ne peuvent garder que leurs sabres. Ces malheureux, entassés sur des morceaux de bois, et le surchargeant, ont de l'eau jusqu'aux genoux. Nu, ce radeau semblait vaste : chargé, il est de beaucoup insuffisant. Alors, comme on s'agglomère au centre, il devient impossible de s'asseoir ou de se coucher. 11 est du reste sans mâture et sans voiles.

Pour donner une idée de la précipitation avec laquelle a lieu l'embarquement, et surtout du désordre qui y préside, il suffira de dire, que beaucoup de gens, pour descendre de la Méduse, se fient à de simples bouts de corde, à peine susceptibles de supporter le poids d'un corps. Aussi plusieurs tombent à la mer, à laquelle on les arrache heureusement. Puis, les embarcations, remorquant le radeau, étant entraînées parle courant, entraînent à leur tour le radeau, et dix-sept naufragés restent alors abandonnés, sur la frégate, d'où ils voient avec désespoir s'éloigner leurs compagnons d'infortune. Quelques matelots, croyant qu'on les délaisse volontairement, chargent des fusils et veulent tirer sur les embarcations : on a toutes les peines du monde à les en empêcher.

C'est le 5 juillet, vers sept heures du matin, matin que le lever d'un soleil terne et blafard rend tout aussi sinistre que celui de la veille, qu'enfin les canots et le radeau arrivent au large. Au moment de perdre de vue la Méduse qui, trois jours auparavant, rasait encore les flots avec une allure si fière et une si gracieuse attitude, les cœurs, déjà bien serrés, se ser-

rent davantage encore. Hélas ! la jolie frégate n'est plus qu'un cadavre mutilé par la tempête, déchiqueté par la main de l'homme, et à la voir, tristement rasée comme un vieux ponton, et abattue sur la hanche de bâbord, on la prendrait pour une baleine échouée. C'est là le seul vestige survivant de tant de puissance anéantie! Néanmoins, avant de quitter ce vieux serviteur de la France, on a pris soin de hisser le drapeau royal à la corne du mât d'artimon. 11 semble le blanc suaire de la mort qui déjà guette sa proie et attend avec impatience le moment de la précipiter avec elle dans l'humide sépulture de l'Océan. Aussi la plus amère tristesse s'empare des âmes quand on dit un dernier adieu, de loin, à l'étendard immaculé semé de lis d'or, et au navire tant regretté, qui représentent la patrie absente, que, peut-être... l'on ne reverra jamais plus!...

Pourtant, une fois en mer, une légère espérance rentre dans les âmes, et, du radeau, par trois, par vingt fois, on crie avec force : Vive, vive le Roi! En même temps on arbore un petit pavillon blanc à l'extrémité du canon d'un fusil.

On est parti. La navigation se fait lentement, péniblement, avec efforts. Le radeau, mal construit, mal calculé, inachevé même, et surtout trop chargé, mais commandé par un aspirant de marine, monsieur Coudère, arrête l'essor du canot du commandant major, du grand canot et du canot où se trouvent vingt-cinq personnes, appelé canot du Sénégal, qui le remorquent. Il les entraîne même à la dérive, retenu et alourdi qu'il est par le jusant et la violence des courants qui viennent de terre. Aussi lutte-t-on tout le jour. Néanmoins on se rapproche delà côte, car, vers le soir, au moment du coucher du soleil, on revoit les dunes de sable du Sahara, toutes resplendissantes de clartés et semblables à des amoncellements d'or el d'argent qui reflètent les feux de l'astre. Mais alors, aux approches de la terre, le fond s'élevant tout à coup, comme on ne trouve plus que trois à quatre pieds d'eau, on se décide à mouiller à cet endroit.

L'air est frais et pur, le ciel semble avoir repris toute sa sérénité. La lune resplendit sur le firmament azuré des tropiques. La mer elle-même ne gronde plus : elle berce mollement le dernier asile des acteurs de notre drame. De larges vagues, cadencées, harmonieuses, roulent d'étincelantes nappes de feux bleuâtres, dont les crêtes s'illuminent de panaches d'argent et d'aigrettes de diamants. Beaucoup de nos infortunés patients du radeau peuvent sommeiller ou tout au moins s'engourdir, appuyés, étayés debout les uns contrôles autres, et amoncelés au centre de leur prison flottante. Ils oublient alors, pour quelques instants, leur cruelle position. Dans ce court repos, leur âme s'envole à travers l'espace et s'arrête sans doute près du toit maternel, où, peut-être, à ce moment même, de touchantes prières s'élèvent au ciel en leur faveur et demandent au Seigneur assistance pour ceux que circonvient le danger.

Le soleil brille à peine, le lendemain, que les yeux des naufragés du radeau se portent sur les canots qui les remorquent et que la brume blanchâtre de la nuit dérobait à leurs regards : ils les portent sur les côtes de l'Afrique qu'ils ont saluées la veille, au soir, avec bonheur. Chose étrange! Us ne voient pas les canots; ils ne voient pas la terre... Est-ce donc une illusion? Ils s'interrogent, ils se demandent si leurs yeux les trompent... Où sont les canots? Qu'est devenue la terre si visible hier? Des canots? plus un seul ! De la côte? pas la moindre ligne, pas la plus légère ondulation! On jette la sonde : le radeau n'est plus sur le fond élevé, il est en pleine mer! Sont-ils donc abandonnés? Les aurait-on trahis aussi lâchement? Hélas! oui, c'en est fait! ils sont désormais sans remorqueurs! Ils naviguent à l'aventure : ils vont où les pousse la fantaisie des flots... Mais c'est une infamie! un crime! un meurtre! Quoi! cent cinquante-deux infortunés sont ainsi délaissés? Oui, oui encore, ce n'est que trop vrai! 0 mon Dieu, sans vous, que vont-ils devenir ?...

IVndant la nuit, le canot du commandant, legrand canot et le canot de Sénégal, fatigués démarcher aussi lentement, ont largué les amarres qui les retiennent au canot major. Dès lors le radeau ne doit plus avoir qu'un remorqueur, le canot major. Mais la basse de ce canot major s'étant rompue, ou plutôt, comme on l'affirme, ayant été coupée par l'officier qui le commande, le radeau demeure isolé, abandonné à la merci de l'Océan, vers le centre duquel le portent les courants et la brise.

Où le vent, où le flot vont-ils pousser ce jouet de leur caprice?

Eu 1818, au mois de mai, j'étais en Champagne, regardant les chatons des arbres se développer, éclore les fleurs et reverdir au soleil les vastes prairies du Perthois. J'avais gîte dans un petit castel moyen âge, assis sur la lisière de la foret du Der, et mes hôtes, un jour, réunirent à leur table quelques convives. Le repas fut des plus gais : on causa de ceci, de cela, puis, après maints menus propos, on en vint à parler du naufrage de la Méduse, qui occupait tous les esprits à celte époque. J'avoue que ce drame terrible avait pour moi, fort jeune alors, les proportions d'un épisode antique, à la façon de l'expédition des Argonautes. Aussi le nom delà Méduse ayant é(é prononcé, je pris feu, et me voici redisant les péripéties navrantes de cette cruelle tragédie. Mais, soudain, on m'arrête, et l'on me désigne l'un des convives, officier d'infanterie de marine, le capitaine L'Heureux, comme l'un des naufragés de la frégate et l'un des infortunés abandonnés sur le radeau. Je vous laisse à deviner avec quelle curiosité enthousiaste je plonge sur lui mon regard. Il me semble voir Jason, Lyncée, Hercule, ou tout autre navigateur de la fatidique Argo... Monsieur L'Heureux juge bien vite qu'il échappera difficilement à mes questions : alors, en homme* de goût, c'est-à-dire sans se faire prier, il me raconte tout au long le récit que je Mens défaire. Aussi, pour donner plus' d'intérêt à l'événement, c'esl

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le brave capitaine que je vais laisser parler maintenant, avec les mômes paroles qu'il employa jadis, paroles que mon souvenir a bien conservées : l'horreur des scènes qui vont se passer le fait comprendre.

« — Figurez-vous, messieurs, nous dit-il, cent cinquantedeux officiers, soldais, ingénieurs et matelots, entassés, pressés, serrés, debout, toujours debout, et se calant des pieds et des mains autour d'un tronçon de mât dressé au centre du radeau, enfin ne pouvant jamais ni s'asseoir, ni se coucher, puisque nous avions le bas des jambes dans l'eau, et quelquefois les genoux, le radeau plongeant dans la mer, tantôt de seize à vingt centimètres, tantôt de quarante à cinquantecinq. Il faut avoir passé par une aussi épouvantable situation pour s'en rendre compte. Le radeau étant trop étroit pour nous tous, quoiqu'il eût au moins vingt mètres de long sur sept de large, et qu'il fût garni d'une petite drome pour tenir lieu d'un garde-fou, oscillait sans fin, et, si l'on s'approchait des bords, on était exposé à tomber dans lamer. On se groupait donc, en longueur, au centre de l'embarcation, et la peur de chavirer faisait que l'on se serrait, à étouffer, à ne pouvoir respirer, surtout ceux qui étaient forcément englobés par les autres.

a Jugez de notre stupéfaction quand nous voyons que nous sommes abandonnés! J'essaierais en vain de décrire le désespoir qui s'empare de nous tous... La veille au soir, après avoir entrevu la terre, notre joie allait jusqu'au délire : on riait, on se pressait les mains, on s'embrassait. La nuit avait été calme, et, si l'on avait peu dormi, car comment dormir debout î au moins avait-on l'espérance au cœur. Mais au retour de l'aurore, à l'aspect de la solitude qui nous entoure, la consternation s'empare de toutes les âmes. De la stupeur, matelots, soldais et ouvriers passent bientôt au désespoir. On regrette de n'avoir pas assassiné monsieur de Ghaumareys : on hurle le cri de la vengeance, si jamais on touche la terre. Tous nos hommes voient leur perte devenue infaillible, et, parleurs

gémissements, leurs pleurs et leurs discours lamentables, révèlent les sombres pensées qui les agitent. Toutefois, monsieur Corréard, un ingénieur, se prend à remonter le moral des ouvriers: je fais de même vis-à-vis des soldats, et monsieur Coudère suit notre exemple à l'endroit des matelots. Notre contenance ferme et nos paroles consolantes parviennent peu a peu à les calmer. Une sorte de discipline reprend alors momentanément son empire. On s'occupe de chercher et on trouve des cartes, des plans, le compas de route, et une boussole. Puis, comme on a quitté la Méduse sans avoir pris de nourriture, et que, depuis longtemps, la faim se fait sentir impérieusement, on fait, avec du vin, une sorte d'amalgame de biscuit, malheureusement trempé d'eau de mer, et on se repaît tant et si fort, que, dans ce premier repas, on épuise d'un seul coup toute la provision. Aussi prend-on des arrangements pour la distribution de la boisson, à l'avenir, et surtout pour éviter la prodigalité. La ration de vin est fixée à trois quarts par jour. La journée finit par se passer avec assez d'ordre et de tranquillité. Le soir venu, les cœurs et les vœux des martyrs se portent vers le ciel, qui seul peut nous secourir. A peine espérons-nous quelque souvenir des misérables qui ont forfait à l'honneur en nous délaissant aussi cruellement.

« Mais hélas! voici que commence la nuit, une nuit affreuse, une nuit d'horrible tempête, une nuit d'angoisses inexprimables. La mer devient houleuse d'abord, et nous sommes rudement ballottés par les vagues. Le roulis ou plutôt l'oscillation du radeau, son agitation furieuse sont telles que nous sommes dans un choc et dans un froissement perpétuels les uns cou Ire les autres. Nous tombons à chaque Instant, à demi engloutis dans les vides des pièces de bois mal jointes. Il en est qui se meurtrissent les jambes, d'autres se blessent grièvement. Le

vent est d'une violence extrême et nous fait nous incliner sous scs rafales : de gros nuages noirs qui éteignent le Crépuscule fondent en eau. Le froid, un froid intense, nous saisit. Nous

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sommes mouillés, trempés : l'eau découle de nos vêtements par torrents. Vainement on attache des cordages, de manière à nous permettre de nous appuyer : le tangage, le tournoiement, les chutes du radeau soulevé par les vagues et retombant dans leurs profondeurs, précipitent violemment sur les pièces de bois où l'on se brise les membres. Quelques hommes glissent lentement et s'affaissent sur eux-mêmes, étouffés, asphyxiés, et quand on les relève, on ne trouve plus que des cadavres. De nouvelles secousses furibondes du radeau font perdre l'équilibre à plusieurs, que la vague jette aussitôt à la mer qui les engloutit. Vers minuit, surtout, la tempête se déchaîne avec plus de fureur encore, et d'énormes lames déferlant sur la masse compacte que nous formons, détache du groupe serré ceux qui en forment les limites, et, les entraînant sans pitié, les poussent dans l'abîme. Alors les cris des victimes qui luttent un moment contre l'ouragan se mêlent au bruit des flots, au fracas de la mer et au sifflement du vent. — Ces épouvantables scènes sont rendues plus effrayantes encore par l'horrible obscurité qui nous entoure... Mais voici que, tout à coup, au large, on croit voir sur la surface des eaux des feux qui montent et descendent en bouillonnant. Aussitôt, à l'aide de la poudre que l'on a placée au tronçon du mât, on brûle quantité d'amorces : nous autres, cinq ou six officiers, qui avons des carabines, nous faisons feu de nos armes : ni signaux, ni hurlements, poussés d'ensemble, ne peuvent appeler l'attention sur nous. Du reste, ces feux ne sont qu'une illusion. Alors, désespérés plus que jamais, épuisés par la lutte, rendus haletants par la souffrance, deux mousses et un ouvrier boulanger font leurs adieux à leurs amis, et se précipitent d'eux-mêmes dans l'Océan ! En même temps que nous sommes témoins de ce suicide, nous voyons une scène de piété filiale qui, pour un moment, rafraîchit nos âmes. Deux jeunes passagers relèvent un corps déjà foulé meurtri, presque mutilé par les pieds des patients. La mer allait le balayer sous une de ses vagues. A la lueur d'une

amorce, qui reconnaissent-ils dans cet agonisant? Leur père, leur pauvre père! Us s'empressent de l'entourer de leurs soins et sont assez heureux pour le rappeler à la vie.

« Dans cette nuit de sinistre mémoire, vingt hommes sont ainsi étouffés, noyés, ou se donnent volontairement la mort. Au lever du jour, nous trouvons dix ou douze de leurs cadavres ayant les membres pris si fortement dans les interstices du radeau, qu'ils n'ont pu se dégager et sont morts à la peine. Cette vue nous glace d'effroi. Quel sort nous est donc réservé?

« Cependant, le matin du 7 juillet se montre terne et triste. La mer tombe un peu; le vent souffle avec moins de violence. La journée se passe au milieu d'appréhensions saisissantes, car le radeau va et vient à l'aventure : on ne peut lui imprimer aucune marche calculée, et de cette façon, nous ne pouvons espérer d'atteindre la terre ferme. On demeure néanmoins calme et paisible, portant au cœur le secret espoir que peutêtre les naufragés des canots ayant atterri, nous enverront aussitôt du secours. Mais rien ne paraît, et c'est en vain que nos yeux se portent au large, partout autour de nous

« La nuit revient et le découragement recommence à s'emparer de tous nos hommes. C'est triste à dire : mais la souffrance met eu éveil les plus sinistres passions. Un esprit séditieux se manifeste, et la voix des chefs est entièrement méconnue. En outre, le ciel, comme la nuit précédente, se couvre de nuages, le vent se déchaîne de nouveau, la tourmente recommence avec plus de véhémence encore. Des montagnes d'eau se lèvent et viennent se briser avec furie contre nous, et nous inondent de leurs vagues. Chaque coup de mer ébranle les ais du radeau : il en distend les attaches et menace de le disloquer entièrement. C'est une nouvelle terreur ajoutée à d'autres terreurs. Les laines, en bondissant silice fragile assemblage de mais et de poutres, renversent les hommes el les précipitent les uns sur les autres. Des cris de douleur se l'ont entendre de tous les cotés. Ces horreurs, de

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jour, seraient cruelles: dans d'épaisses ténèbres, elles sont épouvantables. Nul ne peut conserver uneposition perpendiculaire, et la force de l'agitation est telle que les hommes passent rapidement de l'arrière à l'avant. Nous, officiers, nous nous tenons au pied du mât, criant sans fin à ceux qui nous environnent de passer sur l'un et l'autre bord, car la lame qui vient, donne au radeau une position presque perpendiculaire, de sorte que, pour faire contre-poids, il faut se précipiter aussitôt sur le côté soulevé par la mer, autrement on serait renversé sens dessus dessous. Personne ne doute plus que sa dernière heure ne soit arrivée.

« Sous l'influence de cette pensée, et d'ailleurs poussés par les instigations de misérables meneurs, quelques marins et des soldats veulent adoucir leurs derniers moments en buvant à satiété. Us font un trou au tonneau de vin, sans que, découragés nous-mêmes, nous y mettions obstacle. Alors ils boivent h même avec de petits gobelets de fer-blanc. Mais l'eau de mer, pénétrant par le trou qu'ils ont pratiqué, les contraint à s'arrêter. Néanmoins les fumées du vin portent bientôt le désordre dans le cerveau de gens affaiblis par le défaut d'aliments. Ils ne tardent pas à se livrer aux plus monstrueuses extravagances. Leur désespoir, si sombre l'instant d'auparavant, se change en une grotesque fureur. Ainsi ne s'abandonnent-ils pas à l'infernale pensée de couper les amarres du radeau, de se détruire et de s'engloutir dans les flots avec tous leurs compagnons d'infortune? Aussitôt, l'un d'eux, une hache d'abordage à la main, commence à frapper les liens des poutres. Nous nous précipitons pour arrêter ces insensés. Mais celui qui tient la hache veut en assener un coup sur la tête de l'un de nous : le sabre de l'officier lui traverse le corps sans retard. 11 tombe, et l'on ne peut voir sans effroi ce cadavre colossal, aux cheveux courts, au nez énorme, à la bouche hideuse de grandeur et au teint basané. C'est un Asiatique, soldat colonial. Pour le venger, matelots et soldats se ruent contre nous, qui faisons appel

aux hommes désireux de prolonger leur existence. Arment nous appuyer quelques sous-officiers et bon nombre de passagers. Mieux armés et conservant notre sang-froid, nous luttons avec courage contre ces forcenés qui ont sabres et couteaux à la main. Que le ciel nous pardonne! mais une horrible mêlée s'engage, le sang coule, les cadavres jonchent l'extrémité du radeau, théâtre du combat. Cependant plusieurs de ces insensés se précipitent sur la drisse et les haubans. Ils les coupent. Aussitôt tombe le tronçon de mat qui blesse grièvement un de nos officiers. Les soldats le saisissent sans pitié et le jettent dans les flots. Nous voyons ce nouveau crime, et nous sommes assez heureux pour sauver l'infortuné. Mais alors ils l'entourent et veulent lui crever les yeux. Exaspérés, nous les chargeons avec furie. Le sabre à la main, nous traversons les lignes des soldats, et beaucoup payent de leur vie cet ins!ant d'égarement.

« Vous dirai-je l'horreur que nous inspire cette boucherie sacrilège, entre frères, entre compagnons d'infortune, pendant une nuit tempétueuse, sur une mer en furie, à la surface d'un radeau qui plonge de quelques pieds sous les eaux, et alors que la lune, souvent voilée par des nuages, éclaire de ses rayons mélancoliques les scènes sanglantes qui se passent sur cet espace étroit, où se trouvent réunies tant de calamités différentes?... Non, c'est déjà trop d'en rappeler le cruel souvenir...

« On jette tous les cadavres à la mer. Mais un blessé, encore vivant, se trouve précipité avec eux. C'est le domestique de l'ingénieur Corréard. Aussitôt ce misérable pousse des cris déchirants. Son maître, ému et oubliant sa trahison, se précipite à l'eau à son tour, le saisit par les cheveux et lui rend la vie. Alors de nouveaux cris frappent nos oreilles. C'est la voix effrayée d'une femme, une jeune cantinière, qui, elle aussi, vient d'être poussée dans les flots par les révoltés, ainsi que son mari qui la défendait. Monsieur Corréard, noble cœurl plonge de nouveau dans la mer, e( retrouvant la cantinière, que m robe soutient un instant sur l'eau, il la ramène ;i bord, peu-

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dant que, de sa voix lamentable, elle invoque Notre-Dame des Eaux, et montre son mari qui se débat conlre la mort. A celui-ci encore monsieur Corréard rend la \ie : et certes! il a sa récompense dans la reconnaissance de la pieuse femme, et dans Je bonheur que les jeunes époux éprouvent à se retrouver sains et saufs. Brave cantinière ! elle avait déjà lutté contre le feu des ennemis, en Italie, et alors elle lutte contre d'autres dangers. Sa naïve gratitude vis-à-vis de son sauveur lui fait offrir la seule chose qu'elle possède au monde: quelques pincées de tabac mariné! Je m'arrête, messieurs, dans l'énumération des beaux traits ou des infâmes turpitudes de cette exécrable nuit!

« Hélas! nous avions fait disparaître trop vite notre biscuit, et la faim, une horrible faim, se fait sentir, tandis que trèspeu de provisions restent... Chose étrange! cette faim qui nous met aux abois, et les souffrances qui résultent de notre position, à mi-jambe dans l'eau de mer, nous font éprouver les plus bizarres sensations. Plusieurs de nos compagnons, rendus fous par le besoin, veulent se jeter à l'eau, sans avoir la conscience de ce qu'ils font. Monsieur Savigny, un passager, engourdi par la faim, se voit entouré d'une terre couverte de magnifiques plantations : il jouit de la vue de délicieux paysages qu'il nous décrit. Son imagination est bercée par les plus riantes images. Ceux-ci cherchent des poulets qu'ils croient entrevoir se cachant sous des planches, et, le sabre à la main, ils veulent les tuer, pour s'en repaître. Ceux-là se précipitent dans l'Océan, après avoir dit à leurs amis :

« — Je vais vous chercher du secours, et je viens aussitôt...

« Plusieurs se croient encore à bord de la Méduse. D'autres aperçoivent des vaisseaux, voiles déployées, et les appellent à eux. lien est qui font le geste d'écrire, c'est un de nos officiers, et il nous dit avec un sérieux imperturbable :

« — Nous avons été abandonnés : mais j'écris au gouvernci.r. Ma lettre emportée par un courrier, qui va partir à franc étrier, nous fera venir des secours...

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