HISTUiUK DES NAUPHAGKS
< Oli ! ces scènes cruelles se représentent à mon esprit, comme ces rêves épouvantables dont il nous reste, au réveil. no sinistre souvenir. J'ajoute toutefois que le retour de la lumière du jour nous rendait plus calmes. Mais l'obscurité de la nuit ramenait bien vite les plus étranges hallucinations dans nos cerveaux affaiblis.
« Cependant le jour est venu : nous pouvons nous voir e! nous compter... Soixante de nos compagnons sont maintenant devant Dieu, tués ou noyés!... Certes, c'est un grand malbeur, que n'est-il le dernier ! Nous reconnaissons aussi que les rebelles ont livré à la mer deux pièces de vin, et les deux soûles tonnes d'eau douce que nous possédions. Pour protéger les barriques que nous avons encore, je me mets à cheval sur l'une d'elles et monsieur Corréard sur l'autre. Puis, nous passons à l'examen du radeau. Malgré les avaries que lui a causées la hache des révoltés, il peut \oguer encore, en rétablissant le tronçon du mât et eu raccommodant la voile, ce que l'on fait immédiatement. Mais ce quiest irréparable, c'est la perte du peu de provisions que l'on possède. Nous décidons alors que pour nous sustenter aussi longtemps que possible, nous devons mettre à la demi-ration de vin les soixante et quelques hommes qui restent. Et cependant, depuis quarante-huit heures nous n'avons rien bu, rien mangé !
« L'aveu de notre pénurie fait pousser des cris d'angoisse aux survivants. Le désespoir rend fou, paraît-il, car voici nos hommes qui dansent, qui chantent, qui rient, en même temps qu'ils pleurent, qu'ils grincent des dents et qu'ils s'arrachent les cheveux. Il en est alors qui perdent la raison pour ne plus la recouvrer. Ceux qui résistent à la cruelle impression de cette nouvelle navrante, recueillent les aiguillettes des soldats pour en faire des hameçons : nous recourbons des baïonnettes afin de prendre les requins qui nous sui\ent en nombre, allèches par les cadavres. Mais les courants entraînent dos engins : il finit renoncer à la pèche...
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« Ce jour- là, 8 juillet, le ciel est pur, la mer redevient calme. Néanmoins quelques hommes meurent, soit de leurs blessures, soit par suite de l'épuisement. Aussitôt, oh ! voilezvous le visage ! aussitôt... des affamés se précipitent sur leurs cadavres encore chauds, les coupent... par tranches, et... dévorent à l'instant même cet aliment... qui révolte la nature. Voyant que cette affreuse nourriture relève les forces des anthropophages, d'autres suivent leur exemple et proposent de faire sécher cette chair humaine pour la rendre plus supportable au goût. Pour nous, nous officiers, chose horrible à dire! nous essayons de manger les baudriers de sabres et de gibernes : nous parvenons même à en avaler quelques morceaux, après les avoir longtemps roulés dans la bouche. On fait de même pour les tiges de bottes, le cuir des chapeaux, le linge ; mais l'estomac rejette bientôt ces affreux aliments. Il est même mi matelot qui tente, inutilement il est vrai, de se repaître d'excréments. Aussi, dans une aussi horrible situation, nos traits prennent tous l'empreinte d'une destruction prochaine.
« L'obscurité de la troisième nuit nous livre une fois encore aux plus épouvantables souffrances. Sans doute le vent se tai? et la mer est moins grosse, mais les hallucinations et les chimères de la faim, mais les cris de désespoir, mais le râle des agonisants, mais l'eau qui nous poursuit jusqu'au ventre, mais la soif, la soif surtout qui commence à dominer la faim, nous harcèlent, nous tourmentent, nous font les victimes d'un supplice sans nom.
« Enfin, le quatrième soleil revient éclairer notre désastre. Nous sommes au 9 juillet. Le jour nous montre douze de nos compagnons, étendus morts, sur les ais du radeau. Lecroirezvous? Nous devenons indifférents à cette vue :1a sensibilité nous fait défaut. C'est leur tour aujourd'hui, disons nous, ce sera le nôtre demain ! Cependant nous donnons à leurs cadavres la mer pour sépulture, et, sous nos yeux, les requins en font leur proie. Mais nous en réservons un, un seul, qui est destiné à...
nourrir ceux qui, la veille, ont serré ses mains tremblantes, en lui parlant de leur amitié...
« Je l'ai dit : cette journée est douce et belle ; aussi en subissons-nous l'influence, malgré les tableaux qui nous entourent et les souvenirs bideux des beuresqui précèdent. Nous laissons donc nos âmes s'ouvrir h un nouveau rayon d'espérance. Puis, dans l'après-midi, vers quatre heures, un banc de poissons volants s'étant mis à glisser sous le radeau, nous en faisons une ample provision. A mesure que nous les prenons, nous leur ouvrons le ventre et nous humons avidement ce qu'on nomme la laite. Certes ! ce mets est exquis, mais il faudrait un millier de laites pour rassasier un seul homme. Néanmoins nous remercions la Providence de ce bienfait, et, après avoir allumé du feu sur un fond de tonneau, avec de la poudre, du linge et des débris de barriques, nous faisons cuire nos poissons, qui, à peine rissolés, sont dévorés soudain. Hélas ! le partage fait, que sont quelques misérables poissons pour une faim comme celle qui ronge nos entrailles? Nous y joignons, oh ! je le dis avec honte, nous y joignons, pour la première fois, nous au- Ires officiers, des viandes sacrilèges empruntées aux cadavres, < t que la cuisson rend moins révoltantes. A compter de ce jour, nous continuons à en manger, sans toutefois pouvoir les faire cuire, les moyens de faire du feu nous étant entièrement enlevés. Après ce repas, la nuit est plus supportable et nous paraîtrait plus paisible, sans le nouvel incident que je vais dire.
« L'argent et les bijoux de tous les naufragés avaient été déposés dans un sac commun que l'on avait suspendu au tronçon du mât. Or, comme dans la journée, une sorte de mirage, assez ordinaire dans les pays chauds, nous a\ait montré tantôt un racieux paysage, tantôt comme un lac immense, que sans esse on croyait atteindre et qui sans cesse reculait devaul nous, ■s Espagnols, des Italiens et des nègres, restés neutres dans la première bataille, et qui cependant appartenaient au régimenl colonial ou au corps des matelots, demeuraient convaincus
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que nous approchions de quelque terre. Alors le désir de s'emparer de l'or et des bijoux, et de se sauver ensuite, fermentant dans leur esprit, ils prennent en silence des armes et se préparent àtombersumous. Heureusement des matelots fidèles nous préviennent. Nousattendons le signal; il est donné parun Espagnol qui, embrassant le mât, fait dessus le signe de la croix d'une main, et de l'autre tient un couteau. Incontinent nos fidèles marins le saisissent et le jettent à la mer. Un Italien, voyant que le complot est découvert, s'arme aussitôt de notre dernière hache d'abordage, s'enveloppe d'un manteau qu'il croise sur sa poitrine et, de lui-même, se précipite dans les flots.
« Il est nuit : mais un crépuscule aux tons laiteux nous permet de tout voir, et soudain les#nouveaux rebelles se précipitent sur nous. Une horrible scène a lieu. Sabres, baïonnettes, couteaux et poignards se mettent de la partie. Le sang coule : le radeau, une fois encore, se couvre de cadavres. Quand les armes tombent des mains, on se saisit, ou s'enlace, on se cramponne les uns aux autres, on s'accule jusqu'au dernier soliveau du plancher mobile, et enfin l'on s'enfonce les ongles dans les yeux, ou l'on se déchire, ou l'on se mord, ou l'on s'étouffe dans de féroces étreintes. On nous signale, nous officiers, comme devant mourir. Nous luttons avec un nouveau courage. Dans cette mêlée sanglante, l'infortunée canlinière est, une seconde fois, jetée à la mer. Monsieur Coudère, aidé de quelques ouvriers, l'arrache à la mort. Monsieur Lavilletter lieutenant d'artillerie, donne pendant toute cette nuit les preuves d'une rare intrépidité, et nous pouvons dire que c'est lui qui nous fait échapper au danger. Enfin, après des efforts inouïs, les révoltés sont encore une fois vaincus, et le calme renaît.
« L'aurore du 10 juillet brille bientôt d'un éclat auquel nous ne sommes pas habitués, depuis notre malheur. Nous ne sommes plus q ,e trente... Nos plus fidèles matelots ont péri : ceux qui survivent sont dans l'état le plus déplorable. L'eau de la
nier a enlevé l'épidémie de nos jambes et de nos pieds : nous sommes couverts de blessures et de plaies. Tout au plus vingt d'entre nous peuvent-ils se tenir debout. Plus de poisson, plus de vivres, presque plus de vin. L'eau manque depuis longtemps : la soif nous tourmente à ce point, que nous sommes réduits à boire... notre urine. Nous attendons la mort, à demi couchés, ou plutôt agenouillés dans l'eau. Cependant un de nos dévoués matelots nous frappe sur l'épaule, et nous fail signe de porter les yeux à l'extrémité du radeau. Nous voyons alors deux soldats qui se sont glissés derrière la seule barrique de vin qui nous reste, notre unique espérance, et qui, après l'avoir percée, y boivent sans scrupule, avec un chalumeau. Nous avions tous juré qu'en pareil cas on serait puni de mort. Aussitôt nous saisissons les coupables, et sans retard les deux in Tracteurs sont précipités à la mer. . .
« Cette même journée voit expirer un enfant de douze aus, Je petit Léon, qi»e nous aimions tous. 11 s'éteint comme une lampe qui cesse de brûler, faute d'aliment. Pauvre petit être! Séparé de sa mère que la mort lui avait enlevée, il allait et venait de l'arrière à l'avant, marchant sur nos pieds, sur nos jambes, montrant un visage éploré, angélique, charmant, et appelant sans cesse : Mère, ma mère !
« Nous restons vingt-sept seulement dès lors. Mais, de ce nombre, quinze à peine paraissent pouvoir exister encore quelques jours : les autres, couverts d'ulcères et de plaies, semblent avoir perdu la raison. Cependant ils ont part aux distributions, ils épuisent nos ressources. On délibère, et... on décide, hélas ! que les malades et les blessés, qui sont hors d'état de se mouvoir, seront jetés à la mer... Vous voyez, on n'écoute plus que l'égoïsme, et la pénurie lui donne une puissance légale. Cette sentence sommaire est aussitôt exécutée... Nous détoui nons les yeux et nous versons d^s larmes, pendaol que. . . trois matelots et un soldat livrent aux abîmes ces trop nombreux infortunés. Parmi eux se trouvent la brave «anlinière el
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son mari. Répudiée deux fois, la misérable jeune femme devait trouver la mort dans les gouffres de la mer. Ainsi cette fille de la guerre, éprouvée par le feu de vingt batailles, celle qui avait tant de fois consolé le soldat expirant, est saisie au milieu de ses frères d'armes, et c'est par les mains des siens qu'elle périt...
« Nous ne sommes plus que quinze sur le radeau, et nous n'avons plus de vin que pour cinq jours... Ces cinq jours... en verrons-nous la fin?... Le ciel était pur et splendide. mais le soleil devenait aussi fort brûlant, brûlant à nous faire souffrir un nouveau supplice, le plus affreux peut-être, à cause de nos blessures, celui d'une chaleur torride... Exténués de faim, haletants de soif, épuisés par les veilles et la fatigue, dévorés par un ciel de feu, assaillis par l'eau corrosive de la mer, nous agonisions, indifférents à tout, même à nos plus horribles douleurs, lorsque, tout à coup, un petit papillon blanc, semblable à ces papillons si communs en France dans la campagne, est découvert par l'un de nous, voltigeant au-dessus de nos têtes. Un papillon ! c'est tout un événement pour nous ! Nous ne sommes donc pas loin de la terre? Nous nous levons avec enthousiasme : nous appelons le papillon des plus doux noms; nous nous montrons avec bonheur ce petit messager d'espérance... Croiriez-vous que ceux d'entre nous dont la faim déchire le plus les entrailles dévorent déjà d'un œil hagard cette chétive proie? Mais d'autres, et je me fais gloire d'être du nombre, voyant un envoyé du ciel dans ce papillon, prennent le pauvre insecte sous leur protection. Le même jour, en outre, d'autres papillons viennent à nous. Nous recevons aussi la visite d'un goéland, et d'autres goélands suivent le premier. Vainement nous leur faisons toutes les courtoisies possibles pour les engager à se reposer sur nos planches. Ces oiseaux pressentent quelque piège et s'éloignent...
« Réduits à un plus petit nombre, nous recueillons ce qui nous reste de forces, et détachant quelques planches de l'avant
du radeau, nous élevons au centre une espèce de parquet sur lequel nous nous reposons. Nos vêtements et tous ceux des morts nous servent à faire comme des lits. Mais telle est l 'et roi lesse du radeau que nous n'avons pas assez de place pour nous coucher et nous sommes trop près les uns des autres. Mais au moins nous nous trouvons un peu plus à l'abri de l'eau salée dont les morsures sur nos plaies vives nous font éprouver une impression très- douloureuse.
«Cependant une soif intolérable nous dévore. Vous savez quelle boisson nous pouvons nous permettre? Eli bien ! eroirez-vous que pendant qu'on la laisse refroidir dans un petit vase de fer- blanc, on se la vole! Cette sorte de boisson produit un effet remarquable : a peine l'a-t-on bue, qu'elle occasionne une nouvelle envie d'uriner.
« Un jour, un ofticier de troupes de terre trouve par hasard un petit citron, et vous devinez combien ce fruit lui devient précieux. Ses camarades ne peuvent obtenir qu'il le partage, et il ta périr victime de son égoïsme. Heureusement, il cède. Nous nous disputons de même quelques gousses d'ail restées au fond d'un petit sac. Pour apaiser celte soif brûlante, quelques hommes se mettent dans la bouche de petits morceaux d'étain, qui y produisent pendant un temps une fraîcheur relative.
« Croira-t-on encore que, au beau milieu de ces angoisses inexprimables, par pitié, l'un de nous, monsieur Lavillette. trouve assez de dévouaient pour nous parler, souvent sans relâche, de batailles et de guerre, afin d'occuper notre esprit?... Ainsi se passent trois autres journées, à la fin desquelles, perdant toute espérance, mais facétieux encore, je ne sais qui, faisant allusion aux recherches que l'on pouvait faire de nous, s'écrie :
« — Si le brick est envoyé à notre recherche, prions Dieu qu'il ait pour nous des yeux d'Argus!
«Dans la journée du 16 juillet, poussés par l'impatience,
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nous nous avisons, quelques-uns du inoins, de fabriquer un petit radeau destiné à nous porter plus rapidement à la côte, que nous supposons voisine. Nous passons de longues heures à ce travail, que l'expérience démontre bientôt ridicule et dangereux. Alors nous restons sur le radeau, mais plus découragés que jamais. Notre délire est tel que plusieurs veulent se donner la mort. Nous avons beaucoup de peine à les arracher à cette détermination. Aussi la nuit nous livre-t-el!e pieds et poings liés aux plus étranges hallucinations.
« Le 17, pas un nuage à l'horizon, mais un soleil déjà brûlant. Nous adressons nos prières à Dieu d'abord, puis nous prenons notre petite ration de vin. Tout à coup un capitaine d'infanterie pousse un cri, et nous dit :
« — Une voile, une voile, là-bas, à l'horizon!
« L'émotion entrecoupe les paroles de l'officier; mais celte même émotion nous empêche de parler. En effet, un brick apparaît à grande distance; car on ne peut voir que l'extrémité «le ses mâts. Alors nous inventons mille signaux : l'un de nous, monté sur le tronçon du mât, agite le petit pavillon. Les uns croient voir grossir le navire, les autres assurent que la bordée
le porte au large 0 douleur! ô cruelle destinée!.... Le
brick le brick disparaît
« Du délire de la joie nous passons au désespoir le plus amer
« La veille, nous avions été brûlés par la chaleur, et nous étions noirs de coups de soleil; aussi ce jour-là, de bonne heure, nous nous avisons de faire une tente avec le grand cacatois de la frégate. Alors nous nous couchons dessous; là, nous nous livrons aux plus sinistres réflexions: nos larmes coulent; la mort est dans nos âmes...
« — Sauvés! sauvés! Voilà le brick qui est sur nous!., fait aussitôt une voix vibrante, haletante, éperdue, celle du maître canonnier de la frégate, qui était sorti un instant de dessous la tente.
« Nous nous levons, poussés comme par un ressort; les plus malades se traînent... C'est, en effet, le brick de tout à l'heure, un brick français, le brick FArgusl Ob ! nous nous embrasson . nous nous montrons, les yeux en pleurs, le grand pavillon blanc qui flotte au mât de misaine; nous nous écrions :
« — C'est donc à des Français que nous allons devoir notre salut!..
« \j Argus est -à deux portées de fusil, et cependant il ne cargue pas ses voiles! Enfin il les amène, et des cris de joie s élèvent de notre radeau. Rangé sur le bastingage et dans les haubans, l'équipage nous annonce, en agitant les mains et les chapeaux, le plaisir qu'il ressent à nous arracher à nos calamités. V Argus m^i alors en panne tribord à nous. On pousse du brick une embarcation à la mer : un officier , monsieur Lemaigre, vient nous enlever lui-même de dessus notre fataîe machine. Nous sommes ainsi transportés sur V Argus quinze, hélas! sur cent cinquante-deux qu'avait reçus le radeau !
« Mais dans quel état, grand Dieu! ees quinze fantômes arrivent-ils à bord!.. Nos yeux caves et farouches, nos longues barbes, le désordre et la pourriture de nos vêtements, mis membres décharnés et les plaies livides, béantes, qui nous couvrent, enfin le teint noir et les coups de soleil font de nos personnes des êtres hideux! Néanmoins on nous couche, on nous l'ait boire d'excellent bouillon ; en un mol nous sommes sauvés !..
« Hélas! non, j'ai tort de me servir de ce mot... Cinq d'entre nos infortunés compagnons expirent sur le brick, avant d'arriver à terre, et nous ne sommes plus que dix à serrer avec bonheur dans nos mains les mains des Français, nos livres et nos amis, et à leur «lire combien l'homme peu! accumuler de souffrances 1 1 de crimes dans le court espace de quinze jours... »
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i.i:s naufragés de la .Mkduse, sur terre. — Atterrissage des canots et chaloupes. — Première bande de pérégrinateurs. — Souffrances sans nom. — Ordre de marche. — Ce que l'on fait des femmes. — Les dunes de sable. — Expédients pour se procurer de Peau. — Les maringouins. — Maures et Mauresses. — Apparition du br.ck l'Argus.
— On arrive au Sénégal. — Seconde bande de naufragés. — Le cap Mirick. — Sahara.
— Organisation militaire. — Les mottes d'Angel. — Perfidie des Maures. — Désert et soleil. - Rugissements de lions. — Sifflements de serpents — Nuits épouvantables.
— La femme d'un caporal. — Galenture, délire et foiie. — Attaque des naturels. — L'Argus et le bon Irlandais Karnet. — Salut. — Les dix-sept délaissés de la Méduse. — Ce qui leur advient. —Cinquante-deux jours de martyre. — Second radeau. — Les quatre fantômes du bord. — Mort et passion — La corvette l'Echo. — Mystères de celte expédition. — Autre drame aux Malouines, en 1820. — Relief de ces îles désertes. — Paysages. — Solitude et silence affreux. — Un second Robinson. — Son histoire. — La corvette VUranie. — Le tour du monde par monsieur de Freyi-itiet. — Tempête. — Echouement de VUranie. — Plaisanteries françaises. — Naufrage.— Nuit d'effroi. — Sauvetage. — Campement à terre. — Souvenirs de Bougainvil'e. — Chasse et pèche. — Les manchots. — Une haleine. — Approche de l'hiver.
— Délivrance. — Aventures d'un baleinier en 1820. — Pêche de la baleine. — Curieux détails. — L'Essex brisé par une baleine. — Fuite. — Trois chaloupes à la merci des flots. — Privations et souffrances. — Grandes douleurs. — Illusions d'optique. — Le mirage. — L'ile Elisabeth — Les reclus au désert - Morts et vivants.
— Les huit squelettes. — La fin de tous les maux.
Pendant que les naufragés de la Méduse , abandonnés sur le radeau, commencent à subir les cruelles tortures de leur longue passion, à travers une mer inconnue, et sans nul moyen pour en affronter les périls, la flottille des canots, chaloupe el yole de la frégate s'avance vers la côte. On se rappelle que cette flottille se compose du grand canot du bord, chargé de la famille du gouverneur du Sénégal, qui, pouvant contenir 50 personnes, n'en reçoit cependant que 35; du canot
du commandant, qui, au lieu de 46 naufragés, se charge seulement rie 28, du canot major, avec 42 personnes au lieu de 50, du canot du Sénégal, avec 25 passagers, de la chaloupe, à demi pourrie, faisant eau, dépourvue de rames, et chargée de 88 marins de l'équipage, et enfin de \&yole, comptant 15 personnes, dont la femme, trois jeunes filles et quatre enfants de la famille de monsieur Picard.
Lorsque ces embarcations abandonnent le radeau, la terre est en vue. Encore un peu de patience, et tous les naufragés seraient sauvés... Mais non; délaissé et livré au caprice des flots, le radeau dérive et revient à la haute mer.
Les deux premiers canots, au contraire, s'éloignant de la Méduse le 5 juillet, arrivent le 9, à dix heures du soir, à bord de la corvette l'Echo, en rade à Saint-Louis depuis plusieurs jours déjà. L'Argus, également au port, est aussitôt désigné pour aller porter secours aux naufragés. Son capitaine veut alors mettre à la voile; mais on modère, on retarde son zèle, et il ne part que plus tard.
La chaloupe, se gouvernant très-mal, et la mer étant trèshouleuse, touche terre néanmoins au cap Mirick, à trois cent soixante kilomètres du Sénégal, et elle y dépose sur un sable brûlant 63 naufragés, puis, ayant couru quelques milles, à midi, le 6, elle a connaissance des autres embarcations. Elle fait alors son possible pour les rallier, alin de leur être utile en prenant du monde; mais les canots emploient tous les moyens de lui échapper, parce qu'ils croient son équipage révolté. Elle ne peut que gagner la yole, qui lui donne quelques personnes. Alors la chaleur devient intolérable : on manque de nourriture, l'eau n'est pas abondante, et la nuit se fait terrible. Le clair de lune montre une mer furieuse où de longues lames. creusées en abîmes, menacent cent fois de l'engloutir. Avec cela, un bruit sourd, que l'on entend au loin, ajoute à l'horreur des ténèbres. On se persuade que c'est le bruit de la barre du Sénégal; il n'en est rien. Ce roulement de tonnerre n'est
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autre que le roulement des brisants qui déferlent sur les cotes de l'Afrique. Là, toutes les horribles souffrances de la faim, de la soif, de la fatigue, contraignent les naufragés à exiger des matelots qu'ils fassent cale. On se rend à leur vœu, mais avec le plus grand désordre et dans de telles conditions que la chaloupe est remplie d'eau, puis culbutée. Tout le monde tombe à l'eau, sans que personne périsse; seulement dix fois une bataille est sur le point de se livrer, parce qu'il n'y a plus d'ordre, ni de respect, ni de soumission, et que l'on se dispute un baril d'eau douce, comme les vautours se disputent une proie.
Alors les naufragés se trouvent sur une plage déserte, brûlée par le soleil, et à plus de cent soixante kilomètres encore de leur destination; ils forment la première fraction des infortunés qui doivent gagner à pied le Sénégal. Mais leur groupe se grossit bientôt des naufragés du canot major, du canot du Sénégal et de la yole, qui font côte également le même jour et à des heures différentes. Sur toutes ces embarcations se passent des scènes de violence et de vol, qui complètent les actes déplorables de ce drame bien pénible, qui a pour titre le Naufrage de la Méduse l
Néanmoins les officiers réunissent les équipages, les rangent en ordre, et l'on fait route pour le Sénégal. Dans cette première troupe se trouvent nombre de femmes et d'enfants. C'est à grand'peine que ces êtres faibles affrontent les sables brûlants. Pour les encourager, les officiers et les matelots portent à tour de rôle les enfants, bien dignes de pitié, certes! Quant aux femmes, on obtient des Maures, pour quelques-unes d'elles, de louer leurs chameaux et leurs ânes pour leur service. Mais il faut payer jusqu'à deux gourdes par jour, prix excessif. Monsieur Picard, dont l'intéressante famille compte quatre femmes, ne peut se permettre cette dépense, et ses filles marchent résolument. L'une d'elles qui, pour se garantir des moustiques, s'est couverte d'un long châle et dort profondément, après une journée de fatigue, est sur le point, un jour, de devenir
MQ HISTOIRE DBS NAUFRAGES.
la victime d'un noir, qui s'approche cauteleusement d'elle el pousse la hardiesse jusqu'à soulever les voiles qui la couvrent, afin d'admirer une femme blanche. Heureusement, on met un terme à son extase, et, pour continuer la route, on fait prend re aux femmes des habits militaires.
C'est ainsi que l'on traverse de nombreuses dunes de sable qui bordent le rivage très-avant dans les terres. La soif, plus cruelle que la faim , dévore tout le monde. Pour trouver quelque peu d'eau on creuse des trous dans le sable, el alors on rencontre une eau blanche, qui est douce el potable, niais chaude. Et encore cette eau ne paraît pas toujours. Quand on l'obtient, on se la dispute, et souvent on en est réduit à boire... l'urine des chameaux et des ânes. Dans ces parages, leurs ennemis les plus cruels, avec les maringouins, mouches importunes qui les harcèlent sans interruption, sont les Arabes Berbères ou Maures, qui, habitant la côte, sont dépourvus de tout, vivent dans une indigence extrême et passent leur temps à la pèche ou au pillage. Ces naturels inhospitaliers refusent même d'indiquer les sources, et ils ne veulent vendre un verre d'eau qu'au prix d'une gourde. Rencontre-t on quelques-un> de leurs villages? les Mauresses, presque nues, viennent à eux, avec du lait de chèvre, du millet, du poisson pourri. Mais il leur faut de l'argent en échange, et comme les Mauresses ne connaissent pas sa valeur, elles donnent à ceux qui leur remettent deux ou trois pièces de 10 sous plus qu'à ceux qui leur donnent un écu de 0 livres, el, comme la monnaie manque, on paye fort cher des vivres de peu de valeur. Veut-on s'abriter sous le loit de leurs maisons0 il faut payer encore, el alors ces Mauresses s'étendent tout du long à côté de nos pérégrinateurs el gênent leur repos, .luge/ des souffrances de ces infortunés, obligés de lutter de la sorte avec ce qu'ont de plus horrible la faim, la soif el la malpropreté.
Ils marchent depuis deux jours, lorsque, le 11 juillet au matin, ils avisent sur la mer un navire qui cingle à pleines
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voiles : c'est le brick l'Argus, croisant sur la cote à la recherche des naufragés. Aussitôt que Je navire les a vus, il approche du rivage, envoie une embarcation et leur fait parvenir du biscuit et du vin. Mais alors, à la vue du brick, les indigènes couvrent les hauteurs des dunes en tel nombre que les Français, effrayés, se mettent en bataille, tirent leurs sabres, brandissent en l'air jusqu'à leurs fourreaux, pour intimider les Maures, et leur envoient demander s'ils veulent la paix ou la guerre. Telle est la rapacité de ces Berbères qu'ils pillent la moitié du biscuit et, quelques instants après, le revendent au poids de l'or à ceux mêmes auxquels ils l'ont dérobé. Cependant le brick l'Argus a fait annoncer que l'on vient du Sénégal à la rencontre des voyageurs. En effet, vers le soir du même jour, notre bande voit venir à elle comme une petite caravane. C'est un brave Irlandais, capitaine marchand, appelé Karnet, qu'un noble sentiment de charité a fait partir de Saint-Louis pour venir audevant des naufragés. Legénéreux Irlandais a fait emplette d'un bœuf gras. On campe autour d'un misérable trou à eau, et une douzaine de feux sont allumés à l'entour. Alors un noir tord le cou au bœuf avec la même facilité qu'un cuisinier français le ferait à un poulet : en cinq minutes l'animal est écorché et coupé en autant de parties qu'il y a de misérables affamés, et chacun fait rôtir son dîner à la pointe des épées ou des sabres.
Enfin, le lendemain 12, la première troupe cfès naufragés arrive au Sénégal, et est reçue par les habitants, qui s'empressent d'ouvrir leurs maisons aux infortunés qui la composent. Là, une heureuse abondance calme leurs cruelles douleurs.
Mais les soixante-trois naufragés, déposés par la chaloupe sur' le cap Mirick, à quatre-vingt-dix lieues du Sénégal, éprouvent, hélas! de bien autres fatigues. L'immense désert qu'ils ont à parcourir, le Sahara, est couvert d'une épaisse couche de sable mobile et blanc comme la neige, qu'embrase le soleil et que bouleversent de capricieux ouragans. Quelques tristes oasis, dispersées çà et là, sont les seules délices de cette aride contrée^
la victime d'un noir, qui s'approche cauteJeusement d'elle el pousse la hardiesse jusqu'à soulever les voiles qui la couvrent, afin d'admirer une femme blanche. Heureusement, on met un terme à son extase, et, pour continuer la route, on fait prendre aux femmes des habits militaires.
C'est ainsi que l'on traverse de nombreuses dunes de sable qui bordent le rivage très-avant dans les terres. La soif, plus cruelle que la faim , dévore tout le monde. Pour trouver quelque peu d'eau on creuse des trous dans le sable, et alors on rencontre une eau blanche, qui est douce et potable, mais chaude. Et encore cette eau ne paraît pas toujours. Quand un l'obtient, on se la dispute, et souvent on en est réduit à boire... l'urine des chameaux et des ânes. Dans ces parages, leurs ennemis les plus cruels, avec les maringouins, mouches importunes qui les harcèlent sans interruption, sont les Arabes Berbères ou Maures, qui, habitant la côte, sont dépourvus de tout, vivent dans une indigence extrême et passent leur temps à la pêche ou au pillage. Ces naturels inhospitaliers refusent même d'indiquer les sources, et ils ne veulent vendre un verre d'eau qu'au prix d'une gourde. Rencontre-t on quelques-uns de leurs villages? les Mauresses, presque nues, viennent à eux, avec du lait de chèvre, du millet, du poisson pourri. Mais il leur faut de l'argent en échange, et comme les Mauresses ne connaissent pas sa valeur, elles donnent à ceux qui leur remettent deux ou trois pièces de 10 sous plus qu'à ceux qui leur donnent un écu de 6 livres, el, comme la monnaie manque, on paye fort cher des vivres de peu de valeur. Veut on s'abriter sous le toit de leurs maisons? il faut pa\ei encore, et alors ces xMauresses s'étendent tout du long à côté de nos pérégrinateurs et gênent leur repos. Juge/ des souffrances de ces infortunés, obligés de lutter de la sorte avec ee qu'ont de plus horrible la faim, la soif et la malpropreté.
Ils marcbenl depuis deux jours, lorsque, le M juillet au matin, ils avis-Mit sur la mer un na\iie qui cingle à pleines
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voiles : c'est le brick l'Argus, croisant sur la cote h la recherche des naufragés. Aussitôt que le navire les a vus, il approche du rivage, envoie une embarcation et leur fait parvenir du biscuit et du vin. Mais alors, à la vue du brick, les indigènes couvrent les hauteurs des dunes en tel nombre que les Français, effrayés, se mettent en bataille, tirent leurs sabres, brandissent en l'air jusqu'à leurs fourreaux, pour intimider les Maures, et leur envoient demander s'ils veulent la paix ou la guerre. Telle est la rapacité de ces Berbères qu'ils pillent la moitié du biscuit cl, quelques instants après, le revendent au poids de l'or à ceux mêmes auxquels ils l'ont dérobé. Cependant le brick l'Argus a fait annoncer que l'on vient du Sénégal à la rencontre des voyageurs. En effet, vers le soir du même jour, notre bande voit venir à elle comme une petite caravane. C'est un brave Irlandais, capitaine marchand, appelé Karnet, qu'un noble sentiment de charité a fait partir de Saint-Louis pour venir audevant des naufragés. Le généreux Irlandais a fait emplette d'un bœuf gras. On campe autour d'un misérable trou à eau, et une douzaine de feux sont allumés à l'entour. Alors un noir tord le cou au bœuf avec la même facilité qu'un cuisinier français le ferait à un poulet : en cinq minutes l'animal est écorché et coupé en autant de parties qu'il y a de misérables affamés, et chacun fait rôtir son dîner à la pointe des épées ou des sabres.
Enfin, le lendemain 12, la première troupe cfès naufragés arrive au Sénégal, et est reçue par les habitants, qui s'empressent d'ouvrir leurs maisons aux infortunés qui la composent. Là, une heureuse abondance calme leurs cruelles douleurs.
Mais les soixante-trois naufragés, déposés par la chaloupe sur' le cap Mirick, à quatre-vingt-dix lieues du Sénégal, éprouvent, hélas! de bien autres fatigues. L'immense désert qu'ils ont à parcourir, le Sahara, est couvert d'une épaisse couche de sable mobile et blanc comme la neige, qu'embrase le soleil et que bouleversent de capricieux ouragans. Quelques tristes oasis, dispersées çà et là, sont les seules délices de cette aride contrée;
gaies, s'élancent, le 11, sur la bandeau moment où elle se met en route. On dépouille les naufragés : on leur enlève même leurs chemises... Ils sont captifs... Les vendra-t-on comme esclaves? Non. Mais ces guerriers hideux, des femmes ignobles, nombre d'enfants dignes de tels monstres, exécutent autour de nos malheureux amis des danses et des jeux qui témoignent de leur allégresse. Heureusement un chef de tribu arrive. Il se fait tout expliquer. Le titre de Français lui inspire du respect, et il se charge de conduire les naufragés au Sénégal. Je ne vais pas dire par quelles angoisses doit passer la caravane de l'adjudant Petit. Je raconterai seulement qu'elle entrevoit Y Argus croisant sur la côte : mais le brick ne distingue pas ses signaux. Plus heureux avec monsieur Karnet, le brave Irlandais qui s'est avancé aussi de leur côté, ils reçoivent de lui tous les secours possibles dans le désert parcouru déjà par la première caravane. Il les amène péniblement au Sénégal, où enfin ils se retrouvent avec leurs amis, et.... avec ceux qui ont fait leur malheur. Six hommes et une femme avaient péri, et trois autres hommes s'étaient égarés.
Pour compléter ce terrible drame, nous devons retourner près de la Méduse, etdire quelques mots des dix-sept infortunés qui ont été abandonnés sur la carcasse flottante de cette frégate. De ces dix-sept naufragés, ceux qui sont volontairement délaissés, en voyant s'éloigner les embarcations veulent tirer à balle sur le commandant de Chaumareys et ses officiers; mais ils sont détournés de cette vengeance par ceux de leurs compagnons qui sont restés par crainte de périr sur un radeau qui n'offre aucune sûreté. Les seconds disent aux premiers que l'on enverra bientôt à leur secours, et qu'en attendant ils oui à leur disposition le navire et ce qu'il renferme encore de provisions. Alors la résignation succède à la colère, el nos dix-sept naufragés fouillenl tous les coins du navire que l'eau n'a pas encore envahis, cl parviennen! à rassembler assez de biscuits, de lard sale, de vin e( d'eau-de-vie, pour vhre pendant un cer-
(ain temps. Tant que durent ces subsistances, la paix règne entre les dix-sept captifs de la Méduse. Mais quarante-deux jours s'écoulent sans qu'ils voient paraître le secours qu'on leur a promis, et quarante-deux jours sur un navire noyé, sur un navire que ballotte la lame, que brûle le soleil, que soulève et tourmente la tempête, que glace la fraîcheur des nuits, c'est... toute une éternité! Ces quarante-deux jours passés, les plus décidés, se voyant à la veille de manquer de tout, construisent un radeau, s'y embarquent, et se dirigent vers la côte. Ils sont douze, mais ces douze hommes ont peu ou point l'habitude de la mer : leur radeau ne possède ni voiles, ni rames, et, comme jamais plus on n'en entendra parler, ou ils périssent et sont engloutis, ou ils atteignent la côte et sont faits esclaves par les hordes sauvages qui les habitent.
Restent alors cinq naufragés seulement, sur les débris de la Méduse. Mais un des matelots qui a refusé de suivre ses compagnons sur le radeau, quelques jours après, confie son salut à une cage à poules et s'embarque sur cette frêle nacelle : hélas ! à peine s'est-il éloigné d'une demi-encablure de la frégate, qu'il est submergé, et disparaît à tout jamais...
La Méduse ne conserve plus dès lors que quatre hommes de tous ceux que la terre de France lui avait confiés à son départ de Rochefort. Mais comme le navire n'est plus qu'un fantôme errant au milieu des eaux, triste débris d'un grandiose et noble navire, ces quatre hommes amaigris, aux tons blafards, éperdus, les vêtements en lambeaux, semblent quatre génies, les génies de la ruine et de la destruction, qui se promènent à l'aventure sur le squelette décharné de la frégate. Ces malheureux, séparés par l'effroi mutuel qu'ils se causent, occupent chacun un endroit écarté du navire, et n'en sortent que pour aller chercher des vivres qui, dans les derniers jours, ne sont autre chose que du suif et des balayures de la cambuse. Leur arrive-t-il de se rencontrer? ils courent les uns après les autres
et se menacent de coups de couteau. Tant que le vin a duré, ils ont soutenu leur existence : mais réduits à ne plus boire que de l'eau-de-vie, ils marchent de jour en jour à la mort... En effet, l'un de ces misérables martyrs expire : il expire seul, seul! sans que nul le réconforte par quelque bonne parole dVspoir en Dieu et d'amour pour les siens.
Il meurt, et les trois autres vont mourir à leur tour, car rien, plus lien, pas môme le suif immonde, pour proléger leur vie... Et puis, voici que Initie cinquante-deuxième jour depuis qu'ils sont abandonnés, et certes! nul ne viendra plus à leur secours...
Oh! la Providence est infinie dans ses bontés! Espoir toujours, car, à l'horizon de la Méduse, n'est-ce pas la mâture d'une corvette qui se montre dans la direction du Sénégal? Oui, c'est Y Echo qui arrive à son tour. La corvette vient chercher, il est vrai, 100,000 francs et ce qu'elle pourra sauver objets des laissés sur la frégate : mais au moins rendra-t-elle aux trois moribonds la faculté de revoir leur patrie!
Que de mystères dans cette mémorable histoire du naufrage de la Méduse! Car, pourquoi ce retard de cinquante-deux jours dans l'envoi de la corvette F Echo? Et pourquoi a-t-elle mission de s'occuper plutôt des 100,000 francs que des naufragés délaissés sur la Méduse! Hélas ! laissons à Dieu le soin déjuger les hommes et les choses, et disons seulement que, à son retour en Erance, par une tardive expiation de tant de morts et d'agonies, le commandant Duroy de Chaumareys fut traduit devanl un conseil de guerre, qui le déclara déchu de son grade et à tout jamais incapable de servir son pays.
Lorsque le navigateur franchit l'océan Atlantique, e( qu'après avoir passé l'équateur, il longe les côtes orientales de l'Amérique du Sud, alors qu'il se trouve en face de la terre des Patagons, au moment de se préparer à doubler le cap
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llorn, il voit surgir des (lois une terre aux monts sourcilleux et abrupts, aux rochers crevassés, noirs et dépouillés, et aux sommets couronnés de neiges éternelles, dont la blancheur éblouissante réfléchit les l'ayons du soleil. La base de l'île au contraire, formée de collines onduleuses ou de vastes plaines, sans nul arbrisseau, dans le voisinage de la mer, se couvre de glaïeuls, sorte de gramen du plus beau vert. et d'une hauteur de six pieds. C'est la retraite de lions et de loups marins. Qu'on éloigne ces bêtes féroces par la peur, ces tanières servent d'asile aux hommes comme aux animaux. En un instant on y est logé. Les tiges de ces glaïeuls, inclinées et réunies, forment un toit, et leur paille sèche devient un excellent lit.
Ce sont les îles de la Vierge, ou de la Soledad, ou Malouines, ou Falkland. Les Malouines, nom qui prévaut, se composent de deux îles principales, la Soledad et Falkland, autour desquelles sont groupés une centaine d'îlots. Cent quarante lieues les séparent encore du cap Horn. Rien n'est plus triste que l'aspect de ces îles, surtout de Soledad, dont le nom espagnol signifie solitude. L'horizon y est terminé par des montagnes pelées, des terrains entre-coupés par la mer et des campagnes inanimées faute d'habitants. Partout un vaste silence, quelquefois interrompu parle rugissement de monstres marins; partout une sinistre uniformité. Mais aussi, en vingt, en cent endroits, baies immenses à l'abri des vents par le fait des montagnes qui épanchent de leurs flancs ruisseaux et cascades; prairies couvertes de gras pâturages, excellents pour nourrir les troupeaux ; étangs et lacs pour les abreuver. Et cependant l'homme a déserté les rivages de cet archipel, ou n'y vient qu'en passant. Aussi, quelques animaux sont restés seuls les maîtres de ces îles australes et s'y sont propagés dans une paix profonde. Les bestiaux apportés par les Européens y ont repris la vie de liberté, et les oiseaux s'y trouvent en quantité si considérable, que les îles Malouines sont une sorle de terre promise pour le chasseur ; il n'a que l'em-
barras du choix. Ce gibier, sans défiance, ne s'éloigne que lorsqu'on vient à le toucher. On peut y tuer lapins H cochons, taureaux et chevaux, vautours et busards sans cesse au guel dans les dunes sablonneuses, grives et passereaux, étourneaux et canards. En somme, c'est une excellente relâche pour les navires.
Le premier explorateur des Malouines fut l'Anglais Davis. 11 fut jeté par un coup de vent sur cet archipel, qu'il aperçut en août 1592. Notre fameux navigateur français, de Bougainville, vint en 1767 y fonder une colonie française; il y construisit un village, et peupla le voisinage de la haie des Français de tous les animaux domestiques les plus utiles à l'homme. Quand cette station fut abandonnée, bœufs et chevaux y redevinrent sauvages.
Depuis cette époque, en 1814, l'un des îlots, New-Island, devint le séjour solitaire d'un capitaine baleinier américain, Barnard. Arrivé dans les premiers jours de cette année, il rencontra sur la côte méridionale l'équipage d'un bâtiment anglais naufragé, composé de 30 personnes, hommes et femmes. 11 les prit généreusement à son bord, et, quoique les États-Unis d'Amérique fussent alors en guerre avec la Grande-Bretagne, il promit à ces naufragés de les déposer sur les côtes du Brésil, en retournant dans sa patrie. Pour subvenir au supplémenl de provisions devenu nécessaire, on allait souvent à la chasse. Mais voici que, un jour, le capitaine Barnard, avec quatre de ses hommes, faisant une excursion dans l'intérieur, les Anglais coupèrent l'amarre, et, sans pitié pour leur libérateur, s'éloignèrent du rivage, se dirigeant vers Rio-Janeiro. Barnard ne revint de la chasse que pour voir de loin son navire voguant sur l'Océan, poussé par une bonne brise. L'infortuné capitaine resta donc dans l'île avec ses quatre compagnons, sans aucune espèce de secours, car les ingrats qu'il avail sauvés de la morl ne lui avaienl rien laissé. Heureusement, à son arrivée, Barnard avail planté des patates el son
chien lui était resté. Alors le fidèle animal prit de temps en temps quelques porcs sauvages. Les peaux de phoques servirent de vêtements. Avec ses compagnons, l'Américain parvint aussi à élever une maison en pierres, qui existe encore. Mais, pour comble de malheur, les quatre matelots, qu'il avait toujours traités avec douceur, conçurent un jour l'odieux projet de lui enlever l'unique chaloupe qu'il possédait, et l'abandonnèrent ainsi, seul désormais, sur ce rivage désert. L'espérance soutint néanmoins le nouveau Robinson Crusoé : il passa son temps à préparer des peaux de phoques et à recueillir des provisions. Une ou deux fois par jour, il gravissait les rochers pour contempler la mer et chercher de l'œil quelque navire errant sur les eaux : mais il redescendait chaque fois déçu et accablé de tristesse. Après quelques mois d'absence, ses matelots, qui n'avaient pu réussir à s'évader, revinrent à lui... Le bon Barnard leur pardonna. Néanmoins l'un d'eux osa encore comploter sa mort, mais le projet fut déjoué, et, cette fois, le capitaine exila le coupable sur une île du voisinage en lui donnant cependant des provisions. Enfin le repentir gagna le misérable, et Barnard ne trouva plus que des compagnons obéissants dans les quatre matelots qui partageaient sa destinée. Ils vécurent ainsi de racines et de gibier jusqu'à la fin de 1815, où, après deux ans de solitude et de misères, nos tristes solitaires eurent enfin la joie de voir aborder uii baleinier anglais qui les ramena complaisamment clans leur pays.
Ce fut vers ces îles Malouines qu'en 1820, le 14 février, la corvette ÏUranie, ayant pour capitaine notre illustre navigateur de Freycinet, arrivait, clans le but de toucher à la baie dr> Français, où Bougainville avait établi sa colonie en 1766. Le capitaine de Freycinet terminait alors une expédition qui avait eu pour but de rechercher la configuration du globe et les éléments clu magnétisme terrestre dans l'hémisphère austral. Sa corvette avait à bord 25 officiers, et 95 hommes, tant savants que matelots; elle était armée de 20 canons.
Munie de tous les instruments de la science, et remplie de provisions, YUranie avait fait voile de Toulon, le 17 septembre 1817. Des côtes de l'Amérique du Sud où elle s'était arrêtée à Rio-Janeiro, elle était venue jeter l'ancre dans la haie de la Table, au cap de Bonne-Espérance, le 7 mars 1818. Puis elle s'était rendue à l'île de France. Elle avait fait route ensuite pour la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande, où elle était arrivée en septembre. Le 18 octobre, elle mouillait à la baie de Coupang, dans l'île de Timor, et parcourait les parages de ces mers où les cachalots ont 64 pieds de longueur et où les requins ont une force musculaire prodigieuse. Ainsi l'un de ces poissons, suffoqué à peu près, hissé à bord, fendu de la tète à la queue, vidé de tous ses viscères, et privé de sang, donna encore aux navigateurs de YUram'e, dans ces mers brûlantes, le spectacle d'une vigueur telle qu'il nagea de nouveau avec une vitesse capable d'entraîner deux hommes qui tenaient la corde à laquelle on l'avait amarré par la gueule el les ouïes, et qu'il bondit hors de l'eau, à la façon des marsouins.
De Timor, YUranie avait ensuite traversé le détroit de Bourou, en passant entre les îles Weller et Borna. Le 20 novembre, elle arrivait devant l'île d'Amboine. Le 5 décembre elle avait connaissance des îles de Corongo et Gilolo, puis du groupe des Vavag, minées inférieu rement presque de tous côtés, jusqu'à six ou sept pieds au niveau de la mer, ce qui leur donne la eu rieuse apparence de meules.de paille reposant sur un cône tronqué renversé. En avançant vers l'est, on avait découvert alors les montagnes de Vaigiou qu'une riche verdure tapisse jusqu'à la cime, ainsi que toutes les îles des Papous, auxquelles appartiennent Vaigiou, Manouaran, etc. Le 6 janvier 1819, monsieur de Freycinet s'était porté vers les Carolines, puis vers l<is Mariannes, puis vers l'archipel des Sandwich, où périt, à Mahouna, M. de Langle, le compagnon de La Pérou se. Il les avait quittées en août, poui passer aux
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îles Tonga ou des Amis, et atteindre la Nouvelle-Galles du Sud.
Le 7 janvier 1820, l'extrémité méridionale de la Nouvelle- Zélande avait été doublée à la vue des îles Campbell. De ces parages, la corvette s'était avancée vers les côtes méridionales de la Terre-de-Feu. Le 5 février, elle les apercevait dans le voisinage du cap de la Désolation. Le temps alors était affreux comme les rivages qui s'offraient à la vue : il obligea le navire de faire route en doublant le cap Horn pour gagner les Malouines et se réfugier dans la baie des Français. Mais YUram'e touchait à peine au détroit de Lemaire, qu'il s'éleva une tempête si violente, qu'elle dériva. Il fallut aussitôt couper les câbles et forcer de voiles. File arrivait aux Malouines le 14 février, après avoir ainsi accompli le tour du monde.
Là, dans les parages des Malouines, elle trouvait une mer plus calme et des cieux plus sereins. Mais ce fut dans le moment où nul danger n'existait plus, et pendant que l'on cherchait l'entrée de la baie des Français, que la corvette se trouva soudainement arrêtée par les pointes d'une roche. La bise soufflait si douce que les perroquets étaient dehors. Aussi la secousse que le rocher fit ressentir à YUranie causa tout d'abord plus de surprise que d'effroi. Néanmoins dès qu'on eut touché, un cri sinistre se fit entendre :
— Aux pompes ! aux pompes !
Chacun d'y courir : mais peine inutile! VUranie avait au flanc une de ces blessures qui perdent un vaisseau : l'eau pénétrait dans la cale avec plus d'abondance que les pompes ne pouvaient l'en faire sortir. Pendant douze heures on lutta avec un courage surhumain; mais après ces douze heures toutes d'angoisses, le maître vint sur le pont annoncer que la corvette était à tout jamais perdue.
On était en vue cle la baie des Français, mais à quelques lieues de terre encore. Avec cela la nuit couvrait les îles et la mer de ses sombres voiles. C'est le moment où l'impression la
plus triste doit saisir l'âme à l'heure du danger. Cependant, à l'instant même où la corvette allait sombrer, l'équipage français, goguenard toujours, répondit par des lazzis et des quolibets à la grave nouvelle qu'on venait de lui apprendre. Le sourire restait à ses lèvres, et ce fut à qui se promettrait le plus de jouissances à boire à la grande tasse, à souper chez Plu Ion. En attendant, chacun des matelots vida en hâte les dernières bouteilles qui se trouvaient sous sa main. Nul à bord ne manifesta la moindre crainte, et jusqu'à madame de Freycinel, qui avait voulu suivre son mari dans ce long voyage de circumnavigation aventureuse, tout le monde espéra, el personne ne se livra à une vaine terreur.
Cependant, monsieur Duperrey, alors lieutenant de YUraniet est allé en canot à la découverte de l'endroit le plus convenable pour l'échouage. 11 le trouve bientôt et y pilote la corvette qu'il fait abattre de manière à pouvoir attendre sans danger le jour suivant. UUranie se couche avec résignation sur son lit de rochers, où quelques vergues lui servent d'é tançons. Dès que la lumière du jour éclaire les objets, on peut voir que l'on se trouve vis-à-vis d'une plage sablonneuse. Le regard se promène sur des plages herbeuses . mélancoliques, monotones, voilées à l'horizon par de hautes montagnes nues, du flanc desquelles glissent quelques blanches cascades, tandis qu'à leurs pieds dorment quelques étangs. Pas un arbre, pas un arbrisseau ne capitonne ces steppes désertes. Des nuées d'oiseaux de mer, peu habitués à de telles visites, tournoient en spirale autour des hautes œuvres de la corvette, et plongent à L'envi sur les débris d'aliments que la vague emporte. Ce sonl bien là les Malouines.
Malgré tous les efforts de l'équipage, la position empire. La marée, en se retirant, a forcé YUranie à s'incliner davantage, el les laines enlreiil el sortent par le sabord de la balterie. Il faut couper les mais et chercher un asile à terre. Le sauvetage a lieu sans retard. On emporte du navire tout ce qu'on
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peul emporter; mais surtout le plus possible de poudre et de biscuil. Ou espère que l'île fournira la nourriture. Eu effet, à peine les canots et les chaloupes abordent-ils au rivage que les matelots tuent, sur les bords d'un petit étang, un phoque qui ne pèse pas moins de 2,000 livres et qui fournit pour longtemps aux cent naufragés un aliment gras et huileux. En même temps, un campement se fait à quelques pas du rivage, derrière des dunes de sable et sur les bords d'un ruisseau d'eau douce. Le même ordre que celui du bord préside à cet arrangement. Le commandant a sa tente, l'état -major la sienne, puis les maîtres, puis enfin l'équipage. Les rapports respectifs sont maintenus, et la plus grande discipline est observée. C'est à se croire encore sur la corvette.
Toutefois, au milieu de la terre ingrate des Malouines, le plus essentiel est de songer aux vivres, les provisions du bord étant gâtées par la mer, et cent hommes pleins de \de étant livrés là au travail. Dès les premiers jours, on va donc à la chasse et à la pêche. Au temps de Bougainville, les Français*nit lâché dans l'île des bœufs et des chevaux, devenus sauvages ensuite. On se met à l'affût derrière les accidents de terrain, et on parvient à en tuer en petit nombre. Mais les oies du rivage, les canards, les alouettes servent à défrayer la table des naufragés. Le marin n'est pas si difficile ; aussi fait-on tout cuire, tout rôtir : albatros, pétrels, mouettes, aigles, vautours, cormorans et labbes qui volent par milliers autour de ces îles brumeuses. Ces oiseaux sont eux-mêmes si affamés qu'ils tourbillonnent autour des chasseurs, pour leur disputer le gibier qu'ils viennent d'abattre. De cette façon, nos joyeux matelots français ont deux proies au lieu d'une. Mais l'oiseau qui leur offre le plus de ressource est le pingouin ou manchot. Ce dernier nom est celui que mérite le mieux cet oiseau-poisson. Deux nageoires aplaties remplacent ses ailes, et au lieu de plumes, il est couvert d'un feutre soyeux. Le pingouin tient alors les assises de sa ponte dans un îlot fangeux de la rade, où il se
cache au milieu des glaïeuls qui le couvrent. On y surprend à toute heure, rangés à la file, comme une procession de moines en miniatures, ou des invalides à la parade, ces stupides animaux qui se laissent assommer un à un, sans opposer aux coups de bâton autre chose qu'une fuite embarrassée ou des ci'is lamentables, du plus sinistre effet dans le silence inimaginable des Malouines.
Un jour , l'équipage a le curieux spectacle d'un animal monstrueux qui, arrivant de la haute mer, approche du rivage en frappant les vagues de sa queue gigantesque et en lançant par ses évents des torrents d'eau en vapeur. C'est une bonne fortune pour nos chasseurs. Ils accourent en haie, la carabine à la main. Le monstre de l'Océan n'est autre qu'une énorme baleine. Le colossal cétacé vient échouer entre deux rochers à (leur d'eau. Vingt coups de feu sont aussitôt tirés sur lui, mais pas un ne peut l'entamer. Alors un matelot du nom tle Barthe s'élance, saute de roche en roche, atteint la baleine, la hache à la main, grimpe sur son dos et lui fait une entaille dans laquelle il enfonce un grappin que, d'avance il a amarré à la terre. Le monstrueux cétacé se débat et fait des efforts inouïs pour s'en débarrasser; mais échoué et hors de son élément, il ne peut que redoubler la terrible oscillation de sa queue et le jeu hydraulique et curieux de ses évents. Toutefois, à marée montante, il parvient à se dégager, rompt le filin qui le tient fixé au rivage et s'éloigne Mais quelques
heures après, il est rejeté de bou veau , mourant sur la grève. A peine les voraces oiseaux de proie ont -ils vu ce corps énorme, qu'ils fondent sur lui comme un nuage épais, pour le déchiqueter. 11 en résulte que leurs coups de bec incessants font jaillir une telle quantité d'huile, qu'elle rend inabordables les rochers qu: entourent le monstre.
Cependant, alors que chasseurs et pêcheurs s'aventurent au loin, on ne reste pas oisif dans le camp. Chaque malin la cloche appelle les travailleurs à l'œuvre. Ceux-ci vool au na-
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vire échoué chercher ce qui est nécessaire pour en construire
un autre : ceux-là préparent la tourbe , qui couvre l'île d'une couche épaisse, pour servir à la cuisson des aliments. Les charpentiers et les serruriers donnent leurs soins au pontage de la chaloupe que, à toute extrémité, on enverra chercher du secours vers l'Amérique du Sud.
Les savants de la corvette, de leur côté, étudient la zoologie de l'archipel. Le docteur Quoy va même explorer les ruines du village de Saint-Louis, fondé par Bougainville. Ce n'est pas sans un serrement de cœur qu'il parcourt les maisons encore debout, mais sans toiture, qu'ont habitées des Français. Il visite aussi les jardins attenants aux demeures, et y retrouve des plantes potagères qui attestent le passage d'une colonie. Mais au moment où il sort du village, quel n'est pas son étonnement de voir s'échapper du sol une épaisse fumée» sur une assez grande largeur! Quelque nouveau naufrage a-t-il eu lieu sur cette côte? Non. C'est un feu qui brûle sourdement depuis deux mois, et dévore lentement la couche tourbeuse qui couvre l'île. Ce feu a été allumé par un équipage anglais, ainsi que l'atteste une inscription tracée sur le mur d'une chaumière.
Le même savant visite également la maison solitaire, et placée sur un autre point de l'île, qui fut la demeure du capitaine Barnard.
Les jours s'écoulent dans ces travaux, et \oici venir l'hiver. Que deviendront ces nombreux navigateurs , au milieu des neiges et des privations de toutes sortes? Les pingouins ont émigré déjà; les phoques vont les suivre. L'île ne pourra bientôt plus satisfaire aux besoins des naufragés. La perspective est navrante, certes ! Mais la Providence veille sur les sieus.
— Navire! navire au large! fait entendre une voix, un matin de la première quinzaine d'avril.
A cette voix que le bonheur rend vibrante, tout un chacun de
sortir des tentes ou des ateliers. On monte sur les hauteurs, on regarde dans la direction indiquée; en effet, c esl un vaisseau qui arrive à pleines voiles, e'est une goélette américaine. De fortes avaries l'amènent dans la baie des Français. Elle se charge de transporter à Hio-Janeiro l'équipage de la corvette, avec les vivres et les produits de l'expédition. Bientôt tout est prêt pour le départ. On t'ait donc voile pour le Brésil le 27 avril 1820. Là, après une relâche prolongée jusque vers le milieu de septembre, le bâtiment américain esl acheté par monsieur de Freycinet, qui le pavoise sous le nom de la Physicienne, et l'expédition rentre enfin au Havre, le 13 novembre de la même année.
Nous avons parlé tout à l'heure d'une baleine échouée, pourquoi ne dirions-nous pas quelques mots de la pèche de la baleine? il y a d'ailleurs un triple naufrage à raconter à cette occasion.
Les bâtiments destinés à cette pêche ont de 100 à 120 pieds de long, 30 de large et 12 de profondeur. L'équipage se compose de 40 à 50 hommes. Arrivés sur le lieu de la pêche, les gens des navires baleiniers doivent se tenir prêts à agir jour e( nuit. Le capitaine, ou l'un des principaux officiers, placé dans la grande hune, promène ses regards sur l'Océan. Dès qu'il aperçoit une baleine, ou qu'il l'entend rejeter l'eau par ses évents, il avertit aussitôt l'équipage. Plusieurs canots sont alors mis à Ilot. L'un d'eux rame directement vers ranimai. Quand il est près de lui, le harponneur lance vigoureusement son harpon, en cherchant à frapper le monstre à l'oreille, sur le dos ou dans quelque partie vitale. La haleine, se sentanl blessée, s'abandonne souvent à des mouvements frénétiques : l eau s'échappe de ses évents avec un bruil terrible : elle pousse d'effroyables mugissements el fait vibrer en l'air son énorme queue qui, d'un seul coup, brise quelquefois le canol en mille
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pièces. Mais, le plus ordinairement, elle plonge et fuit avec une vitesse étonnante, onze mètres par seconde! A mesure qu'elle s'enfonce et s'éloigne, on laisse aller le filin auquel est attaché le harpon, en ayant soin que cette corde se déroule el glisse avec facilité, car, par l'effet de la traction, le rebord de la chaloupe se trouvant à fleur d'eau, si la ligne, en filant, éprouvait un seul instant d'arrêt, il n'en faudrait pas davantage pour faire disparaître sous les lames pêcheurs et embarcations. Le frottement du filin sur le bord est si rapide que, pour empêcher le bois de prendre feu, on est obligé de le mouiller sans cesse. La baleine harponnée fait ainsi filer jusqu'à deux lieues de corde : c'est la durée d'une demi-heure à peu près. Ce temps écoulé, le besoin de respirer la rappelle à la surface de l'eau. Alors elle semble étonnée et dans un grand épuisement, ou elle se montre farouche et furieuse. On ne doit donc s'en approcher qu'avec la plus grande circonspection. Comme elle replonge généralement au bout de quelques minutes, on se hâte de lui lancer un nouveau harpon, quelquefois deux, et on attend qu'elle reparaisse de nouveau. Les canots se disposent aussi à l'attaquer, et à peine se montre-t-elle, qu'ils l'assaillent à coups de lance. Des flots de sang mêlés d'huile jaillissent bientôt de ses blessures, rougissent l'eau de la mer sur un vaste espace, et inondent même quelquefois les pirogues et les pêcheurs. Cette énorme perte de sang diminue à vue d'œil les forces de la baleine. Toutefois, à l'approche de sa fin, elle se livre souvent à des transport > furieux, et, dressant sa queue, la fait tournoyer en battant l'eau avec un bruit qui s'entend à une lieue de distance. Enfin, épuisée, vaincue, elle se tourne sur le dos ou sur le côté, frappe la mer, à petits coups précipités, de ses deux nageoires
latérales, dont le mouvement dure peu, et expire. Dès que
la baleine est morte, les canots la remorquent jusqu'au bâtiment et l'amarrent fortement à l'un de ses flancs. Alors commence l'opération de l'autopsie.-
On essaya, en 1821 et 1822, de substituer au harpon des fusées qui, pénétrant dans le corps du cétacé, et y éclatant, devaient le faire mourir soudain. En effet, onze baleines, atteintes de la sorte, moururent, sur le coup les unes, les autres en quinze minutes, celles-ci dans de violentes agitations convulsives, celles-là en rendant par les évents une énorme quantité de sang. La plupart ne filèrent point de lignes : une seule survécut plus de deux heures. Mais chacune de ces fusées coûtant 12 francs, on y renonça pour conserver le harpon.
Ce genre de pêche remonte aux siècles anciens. Il était en usage chez les Tyriens, les Grecs, les Romains et les habitants des bords du golfe Arabique : Xénocrate, Pline et Slrabon nous le disent. En Chine, il était praliqué dans les temps les plus reculés. Ce fut au neuvième siècle qu'il fut connu et mis en œuvre par les Islandais, les Norvégiens et les Finlandais, sur les côtes de la Flandre, de la Laponie et du Groenland. Mais les Basques l'emportaient sur eux tous, en poursuivant la baleine dans leur golfe de Gascogne. Alors on n'y employait pas moins de 200 navires. Dans un espace de quarante-six ans, les Hollandais prirent jusqu'à 32,900 baleines. Actuellement ce sont les Anglais et les Américains qui font en grand cette pêche lucrative: les Français y consacrent à peine quelques vaisseaux.
Du reste, fatiguée sans doute des combats longs et acharnés livrés à son espèce, la baleine, si commune en Europe au moyen âge, a entièrement abandonné les baies et les côtes qu'elle fréquentait autrefois, pour se réfugier dans les mers glaciales, où on la pêche dans l'intervalle du mois d'avril au mois d'août. On la trouve également dans toutes les mers de l'hémisphère méridional.
Or, dans la mer de l'Equateur, au 120e degré de latitude, le baleinier français, FEssex, commandé par Georges Pollard, était en panne, attendant le passage de quelqu'une de ces reines des eaux, en novembre 1820. Déjà ses matelots avaient
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été assez heureux pour harponner deux baleines, et les canots, chargés de leurs équipages, suivaient et fatiguaient les animaux capturés. C'était par une journée magnifique. La mer était calme, et l'on ne pouvait soupçonner aucun péril. Mais, tout à coup, vers le milieu du jour, une baleine d'une taille colossale, vrai léviathan, accourt furieuse contre le navire. Elle semble vouloir tirer vengeance de la capture de ses compagnes. En effet, voici qu'elle heurte violemment l'arrière, qui en est profondément ébranlé. Le brick résiste toutefois ; mais une heure ne s'est pas écoulée que le cétacé, furieux toujours, revient à la charge, et se précipite avec une telle force contre le flanc du bâtiment, qu'il le brise et le crève. Une voie d'eau se déclare, et la cale commence à s'emplir. Georges Pollard comprend que son brick est perdu : il donne des ordres en conséquence. On arme aussitôt les trois chaloupes : on les pourvoit de vivres et d'instruments, et les vingt hommes de l'équipage de YEssex désertent le navire, qui, peu à peu, s'engloutit dans la mer, sous leurs yeux, pendant qu'ils se livrent à la merci des vents et des flots. Où allèrent-ils? où les porta la main de Dieu ; mais ils errèrent à l'aventure pendant de longs jours, épuisant leurs provisions, achevant de boire l'eau qui leur restait. Pour comble de malheur, la mer était plate comme un lac d'huile. La voile de chaque chaloupe retombait tristement le long du mât. Les hommes, abattus, découragés, laissaient reposer leurs avirons de chaque côté des barques, comme les ailes pendantes d'un oiseau blessé. Un calme plat est une agonie pour le marin. On ne peut le comparer qu'au désespoir d'un homme enfermé vivant dans la tombe. Hélas ! une fois les provisions épuisées, aux contrariétés morales, se joignirent les souffrances physiques. Ils eurent faim, ils eurent soif, ils étouffèrent de chaleur. Les rayons d'un soleil brûlant tombaient à plomb sur leurs têtes. Pour s'abriter, ils se couchaient à plat ventre sur le plancher des chaloupes, appuyant la tête sur leur main, et pointant des yeux caves sur l'horizon,
pour y chercher de ces points blancs qui peu à peu grandissent, grandissent, approchent, approchent, et deviennent des navires. Rien pour eux : pas le moindre petit point blanc. Par une illusion d'optique, qu'expliquait la faiblesse de leur cerveau, l'objet de leurs désirs, le rêve de leur imagination semblait se réaliser quelquefois. Le petit point blanc, une voile, un navire apparaissait dans un très-lointain horizon. Ils poussaient alors un faible cri de joie, se soulevaient à demi et se le montraient... Mais la voile, le navire n'étaient qu'un mirage...
Sur les vastes plaines de la mer, comme dans les immenses océans de sable des déserts, le mirage est un phénomène étrange qui fait voir à l'horizon des îles ou des oasis, des montagnes sourcilleuses ou des collines boisées, des prairies, des cascades, des lacs, des villas champêtres; en un mot, ces objets que le navigateur ou le pèlerin seraient si heureux de rencontrer dans leurs longues et cruelles pérégrinations. Ce phénomène qui, sur les mers, présente aux yeux du matelot ravi des enfléchures des navires, les navires mêmes avec leurs voiles dehors, des flottes entières, ou l'approche du pins riant archipel, a lieu surtout dans les pays chauds. Pour se faire une idée juste de la manière la plus ordinaire et la plus simple dont il se manifeste, il suffit de se figurer un corps quelconque, et près de lui son image renversée, à peu près comme une masse d'eau limpide reflète à l'envers les objets placés sur ses bords. Gela tient aux couches de l'air superposées et d'une densité différente. L'une fait miroir à l'autre, et quelquefois celle qui fait miroir reflète et montre des objets qui sont à d'énormes dislances, comme s'ils étaient proches, et en les rétablissant dans leur position naturelle, par suite d'une double réflexion. Ces phénomènes de mirage sont quelquefois trèscompliqués et fort bizarres, sans doute par la multiplicité et l'extrême mobilité des accidents dé réfraction et de réflexion qui les produisent. Sur mer. ce prodige est d'un efifel d'illusion extraordinaire. Les marins, qui le connaissent, s'en défient, el
cependant l'illusion joue si bien la vérité quelquefois, qu'ils s'y laissent prendre, et croyant aborder à une île fortunée, n'atteignent qu'une masse incohérente de vapeurs échauffées par le soleil.
Notre armée française, lors de l'expédition de l'Egypte, allant d'Alexandrie au Caire, fut tous les jours témoin de ce phénomène, dans les déserts arides et sablonneux de la basse Egypte, où les habitations occupent des éminences, afin de se soustraire à l'inondation annuelle du Nil. Chaque village, vers midi, semblait à nos soldats comme enveloppé d'un grand lac, dont la surface ondoyante réfléchissait l'image des maisons. Mais ce lac s'éloignait à mesure qu'on en approchait, pour disparaître bientôt complètement, et se reproduire ensuite, un peu plus loin, à propos d'un autre village, dès qu'on en était à une distance convenable. Singulière illusion de la nature, dans un pays privé d'eau, et sous les yeux d'une armée mourante de soif!
Mais revenons à nos naufragés du brick FEssex.
Un soir, l'une des chaloupes, attirée sans doute par l'un de ces mirages aux promesses trompeuses, s'éloigna des deux an très, avec les sept matelots qu'elle portait ; jamais plus on ne la revit. Les deux qui restèrent, naviguant de conserve, après trois autres semaines d'une longue et terrible navigation, tantôt calme et presque nulle, tantôt agitée par de violentes tourmentes, abordèrent enfin à une île déserte, où les infortunés ne trouvèrent pour toute nourriture que des œufs d'oiseaux de mer. C'était l'île Elisabeth, aux rochers titaniques, aux mornes brûlés, aux pitons chauves et dénudés. Malgré le peu d'attrait que pouvait offrir cette île solitaire, trois hommes des chaloupes de Georges Pollard, épuisés de fatigue et désespérés, préférèrent y attendre la mort plutôt que de s'exposer de nouveau à la perfidie des mers. Ils dirent adieu à leurs compatriotes et allèrent s'enfoncer dans les gorgesde l'île.
Les deux barques reprirent le large, et recommencèrent leur
course aventureuse. Mais bientôt deux matelots moururent d'épuisement. Aussitôt les survivants, affamés comme les loups des bois pendant un long hiver, dévorèrent jusqu'aux os les cadavres malsains de leurs compagnons. Puis, quand cet aliment fut épuisé, que la répugnance fut vaincue et que la faim parla de nouveau, on en vint à une telle rage, que l'on tira au sort. Le pauvre petit mousse du capitaine fut désigné. Alors, sans égards pour les larmes de cet enfant, sans pitié pour son tendre cœur de fils invoquant le doux nom de sa mère, le petit être tremblant fut égorgé, comme un agneau timide, et... mangé cru, incontinent.
Grâces à Dieu! cet horrible sacrilège ne se renouvela plus: mais un autre matelot, qui mourut, fut dépecé et englouti avec avidité. Enfin, après ces hideuses scènes d'anthropophagie, les deux chaloupes, séparées l'une de l'autre, par des brisants, rencontrèrent, chacune de son côté, un navire libérateur. On hissa à bord, non pas des hommes, mais des spectres décharnés, affreux à voir.
Un vaisseau fut envoyé aux trois matelots qui étaient demeurés dans l'île Elisabeth. On les trouva vivants. Pendant les trois mois qu'ils passèrent sur ce triste rocher battu par les (lots, ils avaient reçu de la main de Dieu quelques tortues de passage et des oiseaux qui venaient chercher un abri. Ils avaient choisi pour tanière une sombre caverne, où d'autres infortunés avaient déjà trouvé la mort, car ils y rencontrèrent huit squelettes humains, près desquels ils dormaient chaque nuit, convaincus que bientôt ils partageraient leur repos éternel... Leur plus grande privation avait été celle de l'eau douce. Pour boire, ils étaient obligés d'attendre que le ciel leur envoyai de la pluie pour remplir d'eau potable le creux des rochers.
Pauvre capitaine de YEssexl Georges Pollard reprit un autre bâtiment; mais il eut encore la douleur de le perdre sur un éeueil des îles Narvai...