GOMMENT HONORÉ DE BALZAC EUT DEUX VOIX
QUAND IL SE PRÉSENTA A l'aCADÉMIE FRANÇAISE
(Récit du 2 mars 1811.)
Je passais en voiture dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, quand devant l'Elysée j'aperçus M. de Balzac qui me faisait signe d'arrêter. Je voulus descendre, mais il m'en empêcha et me dit en me prenant les mains :
— Je voulais aller vous voir. Vous savez que je mo porto à l'Académie?
— iNon.
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— Eh bien, je vous le dis. Qu'en pensez-vous?
— Je pense que vous arriverez trop lard. Vous n'aurez t[ue uia voix.
— C'est surtout votre voix ((uc je veux.
— Èies-vous tout ù fait décide ?
— Tout à fuit.
Ualzac me quitta. L'élection était déjà à peu près convenue; des noms in slittéraires s'étaient ralliés, pour des motifs politiques, à lu candidature do M. Vatout. J'essayai de faire de la propagande pour Balzac, mais je me licurtai à des idées arrêtées et n'obtins aucun succès. J'étais un peu contrarié do voir un liomrae comme Balzac réduit à une seule voix, et je songoaisque, si j'en obtenais une seconde, je créerais dans son esprit un doute favorable pour chacun de mes collègues. Comment conquérir cette voix?
Le jour de l'élection, j'étais assis auprès de l'excellent Pongervillc, le meilleur des hommes, et je lui demandai à brùle-pourpoint :
— Pour qui votez-vous?
— Pour Vatout, comme vous savez.
— Je le sais si peu, que je viens vous demander de voter pour Balzac.
— Impossible.
— Pourquoi cela?
— Parce que voili mon bulletin tout préparé. Voyez : Vatout.
— Oh! cela ne fait rien.
Et, sur deux carrés do papier, de ma plus belle écriture, j'écrivis : Balzac.
— Eh bien? me demanda Pongerville.
— Eh bien, vous allez voir.
L'huissier qui recueillait les votes s'approcha de nous. Je lui remis un des bulUîtins que j'avais préparés. Pongerville tendit à sou tour la main pour jeter le nom de Vatout dans l'urne, mais une lape amicale que je lui donnai sur les doigis fit tomber son papier à terre. Il le regarda, parut indécis, et, comme je lui offrais le second bulletin sur lequel était écrit le nom de Balzac, il sourit, le prit, et l'expédia de bonne grâce.
Et voilà comment Honoré de Balzac eut deux voix au dépouillement du scrutin do l'Académie française.
XXXL Balzac et sa queue, par Jules Lcvallois. Le Correspondant, 10 aoiU 1877.
XXXn. Balzac en robe de chambre^ par Paul Siraudin. Le Fiparo, 8 uiai 1878. La pi«'îce la Vendetta, par Paul Siraudin, a été représentée pour la première fois le 23 octobre 18/i2.
XXXin. La Mort de Balzac, anonyme. Le Figaro, î2/i aoiU 1878.
Pour compléter les sources à consulter sur lialzac, il faut sijj^naler encore l'articb^ du Dictionnaire de la (Conversation, i>'v^m'. d'abord V. Caralp, aujourd'hui rétabli au nom de son véritable auteur, l'hilarèle Chaslcs; celui delà A'ouveUc Bioijrapkic générale, qui est
anonyme; la notice que M. Larousse lui a consacrée dans son Diciionnaire; la France lilléraire deQuérard, et sa suite; le Catalogue bibliographique d'Otto Lorentz, et le Catalogue général de la librairie française au xix« siècle^ par M. Paul Chéron, dont malheureusement il n'a paru que les deux premiers volumes.
Enfin nous allons terminer ce travail par la publication de quelques documents inédits des plus intéressants relatifs à Balzac.
H. DE KALZAC A L> COLLÈGE ^
Monsieur, Vendôme, 20 juillet 1855
C'est avec un bien vif regret que je me trouve oblige de répondre si tard à Ja lettre dont vous m'avez honoré le 20 du mois dernier. Mais diverses circonstances, et principalement l'absence de condisciples plus au fait que moi des détails que vous demandez, m'ont forcé au silence, bien malgré moi.
Je répondrai par ordre à vos huit questions.
1° En quelle année, etc.
— Le vi'îux registre d'entrée que j'ai conservé porte textuellement :
«Honoré Balzac, âgé de huit ans et cinq mois, a eu la petite vérole, sans infirmités ; caractère sanguin, s'échauffant facilement, est sujet à quelques fiiîvres de chaleur. Kntré au pensionnat le 22 juin 1807.
» S'adreyscr à M. Balzac, son père, à Tours. »
i> Sorti le 22 avril 1813. »
2» Quelle classe, etc.
— 8% 7% G% 5% 4% 3« et partie de la V. 3° Avait-il un goût réel pour l'étude?
— Pendant les deux premières années, on ne pouvait rien tirer de lui, ni leçons, ni devoirs, répugnance invincible à s'occuper d'aucun travail commande. Il a passé une partie de ce temps en pénitence, soit dans sa cellule, soit dans un bûcher où il fut emprisonné une semaine entière. On le regardait comme l'inventeur, du moins pour le collège de Vendôme, de la plumo à trois becs avec laquelle il avait coutume de faire ses pensums.
— Il lui vint ensuite la pensée de devancer les occupations des classes d(î grammaire, par des compositions anticipées telles qu'il en voyait fiiire ou en entendait lire aux séances publiques parles seconds et les rhétoricions. Aussi dès la 4*", son pupitre était comble de paperasses; sa réputation d'auteur était faite par ceux de sa classe ou des classes inférieures, mais contestée par les classes
1. Cette lettre do M. Marcschal-Duplessis, directeur du collège de Vendôme, alors quo Balzac y était élève, a été adressée à M. Aruiaud Baschet, en réponse à quelques qlle^lious qu'il lui avait adressées
!i02 IllSTOlUt:
pins élevées, qui se plaisaient à répOlcr un essai malheureux cju'il avait fait d'un I oCinc sur les Incas, dont le vers suivant est resté :
O iDca, ô roi infortuné et malheureux !
4' Se faisait-il remarquer sous un point de vue quelconque?
— Co qui pri'cèdc était le plus remarquable.
5° Y avait-il de sou temps au collégo d<' Vendôme, etc.
— Je ne vois dans ses condisciples les plus proches, que deux personnages de quelque célébrité, bien distincte d'ailleurs, Dufaure le ministre, et Juusliu de la SalUy gendre de Brunct.
6" A-t-il écrit le Traité de la volonté?
— Je l'ignore. Mais je ne le crois pas plus que je no crois à Lambert, cond'j ciple imaginaire, à coup sûr.
7» Kn ([uelle année est-il sorti?
— Répondu plus haut, en l>n.
8" Sa tournure et son caractère?
— Gros enfant joufllu et rouge do visage. L'hiver couvert d'engelures aux doigts et aux pieds. La férule,alors quelque peu encore en usage, fut obligée de l'épargner assez souvent en raison de cette incommodité, et la peine était commuée en détention. Grande insouciance, taciturnité, pas de méchanceté, originalité complète.
J'ai revu souvent, et je connais encore deux honinu:s qui l'ont consl;inuncnt suivi dans ses classes, tous deux hommes d'esprit et d'une mémoire telle, (pie rien ne leur a échappé. Ils sont fort obligeants et vous en diront beaucoup plus (juc je ne puis le faire. Je vous engage à leur écrire de ma jart. Alphée Duthil, négociant à Bordeaux ; — Fontémoing, avocat à Dunkcrque,
Je n'ai revu Balzac qu'une seule fois depuis sa sortie. 11 passait à Vendôme en compagnie d'une Anglaise avec laquelle, «lu plutôt avec l'argent de laquelle il allait, me dit-il, fouiller le Tibre. Il n'avait encore fait paraître que ses deux premiers petits volumes du romans qu'il me laissa. L'un d'eux portait en épii;raphe : Una fldes, etc.
Je n'ai plus entendu parler do son entreprise, pour laquelle il allait effectivement à Bon»»;.
Vous engageant fi compter beaucoup sur les deux sources que je vous iiuli»|ue, jo vous prie d'agréer, monsieur, l'expression do mes sentiments distingués.
MARKSCII M- l>l l'I.KNM s.
l'NK fiF. i vnr PI nu ri: nr n. i»r i;\i;\r '.
Mes relations avec Balzac remontent ti la fin de l'année 1S'2U. Je publiais alors 'n SiUwufIte, dont Lautour-Mézeray, Kmile de (iirardiii pt quelques autres étaient
I. ('v« ciiruMix nnsiMgnemetits nous sont 'luniiés pir M. Victor lUUur. en 1830 directeur do ta >i//t(tur<<t% où li.ilAac a ucnl.
les principaux actionnaires. Ayant eu occasion de lire la Physiologie du managc qui venait de paraître, j'allai demander à Balzac de nie faire des articles. II fui très-flatté de cette dônuirclie, nouvelle pour lui, quoiqu'il eût déjà beaucou|i écrit, notamment sous le pseudon3'nic d'Horace de Saint-At'.bin, et il m'en a toujours conservé une soile de reconnaissance. Il fit plusieurs articles pour la Silhouetle, entre autres un en trois parties sur les artistes *. M. Desnoyers, alors rédacteur du Journal rose, qui s'imprimait chez ScUigue, dans la même maison que la Silhouette, a peut-être lui-même conservé le souvenir de ces articles qui eurent un certain succès.
Vers le milieu de 1830, j'allai demeurer rue Notrc-Dame-des-Champs ; Balzac habitait rue Cassini, près de l'Observatoire. Ce voisina:;e, joint à nos rapports de collaboration, augmenta nos relations, et nous nous liâmes intimement. C'est moi qui le déterminai, malgré une vive répugnance, à aller frapper à la Revue de Paris, où il débuta par VÈlixir de longue vie, dont, par parenthèse, nous cherchâmes longtemps le dénoùment; car la première partie était déjà imprimée, que l'auteur ne savait pas au juste comment le conte finirait. C'est moi qui lui ai suggéré l'idée première d'une Passion dans le désert, nouvelle qui fit dans la Bévue de Paris heàucoiip de sensation.Enfin j'ai passé avec lui un jour et une nuit à revoir un conte dont je ne me rappelle plus bien le titre: les Deux Exilés -, ie crois,. Balzac voulait bien faire cas de mon jugement et surtout de ma franchise. II me consultait alors sur tout ce qu'il faisait, m'écrivait, m'envoyait chercher, venant me prendre à tout propos -pour me lire ses manuscrits. J'ai passé, à cette époque, des journées et des nuits entières à son ermitage de la rue Cassini, dînant invariablement d'un consommé, d'un bifteck, d'une salade et d'un verre d'eau; le tout accompagné d'une foule de tasses de café servies avec une patience admirable par Flore, la plus laide, comme la plus dévouée des cameristos. Que de fois la pauvre créature a dû interrompre son sommeil pour préparerla vivifiante boisson dont son maître faisait une si terrible consommation! J'ai connu successivement chez Balzac: sa mère, madame Surville sa sœur, Lautour-Mézeray, Girardin, Berthieu de Sauvigny, Eugène Sue, Jules Sandeau, etc. ^ Si je provoque ces souvenirs, ce n'est pas par une vanité puérile, mais pour bien établir le degré de nos rapports. H y a quelques années, quand tout le monde voulait avoir comm Balzac, j'ai gardé le silence. Je ne parle aujourd'hui que parce que cela peut être utile. Balzac était ce que les Anglais appellent sanguine, plein de cœur, de confiance et d'assurance. Chez lui, ce n'était pas présomption : avec tous les dehors de l'outrecuidance, je n'ai jamais connu un homme qui au fond fût plus modeste, qui reconnût i)Ius promptement ot plus sincèrement en quoi il péchait, qui fût pour lui-même un juge plus sévère. Souvent je l'ai vu déchirer avec des larmes de désespoir des pages que, la veille, il avait proclamées admirables. 11 y avait donc des moments où chez lui l'amitié, l'espérance s'exaltaient extraordinairemcnt. Il rêvait des fortunes colossales pour