Anagrammes d'Honoré et de d'EgrevillCé
publié en feuilletons. « Mon cher Balzac, disait- il, en conscience, cela n'est point français! — Bien, répondit Balzac, cela le deviendra. »
On ne sauvait pourtant lui reprocher trop d'assurance. Il se plaisait à raturer, à corriger et à refondre. Il exigeait que ses livres fussent entièrement composés à l'imprimerie avant d'en permettre l'impression. On lui remettait jusqu'à huit épreuves successives, huit fois corrigées, avant d'obtenir son bon à tirer. C'est une méfiance de lui-même qu'on s'explique difficilement.
Il accueillait volontiers la critique sincère, et M. de Sainte-Beuve raconte à ce sujet une anecdote dont nous lui laissons la responsabilité. Balzac, touché des conseils que lui avait adressés son ami M. de Latouche, va le \oir incontinent.
— Mon cher de Latouche, lui dit-il, je vous sais gré de votre obligeance; j'ai un cadeau à vous faire et vous ne me refuserez pas.
M. de Latouche s'excuse, Balzac insiste :
— Il faut que vous acceptiez mon cheval arabe.
— Un cheval arabe! Y pensez-vous? Où le logerais-je? Je suis à peine cavalier.
— N'importe I Vous le prendrez ou nous nous brouillons tout à fait I
En vain M. de Latouche se défend ; Balzac redouble ses prières, se fâche et s'emporte. L'autre accepte en dernier ressort, et son ami s'en va content.
— Vous voyez, disait plus tard M. de Latouche, que je dois à Balzac une vive gratitude... Il est vrai que cette scène une fois passée, il n'a jamais été question decheval entre nous, surtout de cheval arabe; mais enfin son intention était si bonne et si sincère, que je serais honteux de ne pas rester son obligé.
Quittons maintenant l'homme pour l'œuvre elle-même. Une étude complète dépasserait nos limites ; nous voulons seulement conduire nos lecteurs autour de son grand édifice littéraire pour en indiquer l'esprit et les éléments particuliers. En pénétrant au cœur de la .Comédie humaine, on demeure ébloui de cette conception d'un génie directement issu de Rabelais, do Régnier, de Molière et de Lafontaine.
« Les animaux, nés sur un type uniforme, dit Geoffroy Saint-Hilaire, se développent suivant les milieux dans lesquels ils sont placés » ; et, de ce principe, il part pour fonder les espèces zoologiques, inconnues à Buffon, modifications naturelles du même individu, suivant le climat, l'élève et l'entourage.
« Ce qui est vrai dans l'ordre matériel, dit Balzac, est vrai dans l'ordre social : l'homme moral se modifie par des causes analogues et forme des espèces sociales bien distinctes, créées par l'éducation la famille et la direction imprimée. Le chat, le loup et le lion ne difi'èrcnt pas les uns des autres à des litres plus sûrs que l'artisan, le noble et le prêtre. »
Il divise conséqucmment le monde en castes diverses qui donnent lieu à autant d'études de couleur bien tranchée.
Chacune de ces études repose sur trois éléments :
L'Homme d'abord, avec son intelligence, ses passions et ses tendances; la Femme, dont les intérêts intimes font une classe à part ; CDfm, les Choses, l'application matérielle des pensées, la vie.
Voilà les bases grandioses sur lesquelles s'élève cette épopée : la Comédie humaine. Les hasards de la vie placent les individus en présence, et, leur mettant au cœur des amours, des ambitions ou des haines, développent les sentiments moraux que le poète étudie. Il ne saurait, d'ailleurs, se renfermer exclusivement dans les divisions précitées. Par une anomalie qui n'a rien d'analogue dans le monde animal, les événements confondent souvent les espèces sociales et lient deux esprits dissemblables, l'homme obscur à la femme délite, ou vice versa, mine féconde d'observations palpitantes.
La route est tracée, il faut la parcourir. Les talents qu'affectionnait Balzac, le rêveur Walter Scott et le mélancolique Cooper, avaient suivi des sentiers plus timides. Il avait rêvé souvent à cette entreprise hardie de l'abbé Barthélémy, qui, sur quelques pages antiques, avait reconstruit le monde grec dans son Aiiacharsis. 11 voyait dans les mirages de ses rêves un livre immortel passer sous ses yeux : c'était la France au xix« siècle. Après de longues irrésolutions, il avança dans la voie et souleva le fardeau sous lequel un jour il devait s'abattre. — « L'histoire des mœurs, dit-il, est trop oubliée; elle vaut bien l'histoire politique. Le hasard est le plus grand des romanciers. La société dictera ; je ne suis que le secrétaire. » C'est dans ces études, d'une vérité effrayante, que l'illustre écrivain a jeté ses aperçus philosophiiiues et donné des leçons aux générations îl venir. 11 en est presque devenu redoutable, et quelques-uns ont accusé la pureté de sa morale et la logique de ses déductions. Erreur profonde ! Ne craignez pas d'entrer dans le monde créé par lui, vous en sortirez meilleur ; c'est un maître sévère et dont la voix veut être obéie ; il a la conscience de sa force quand il s'écrie avec Bonald : « Un écrivain doit avoir en morale et en politique des opinions arrêtées; il doit se regarder comme un instituteur des hommes, car les hommes n'ont pas besoin de maître pour douter. » Si l'on demande quelles sout ces « opinions arrêtées», il répondra avec une franchise admirable :
« L'homme n'est ni bon ni méchant : il naît avec des instincts et des aptitudes. La sociôté, loin de le dépraver, comme a prétendu Rousseau, le perfectionne et le rend meilleur; mais l'intérêt développe aussi ses penchants mauvais. Le christianisme et surtout le catholicisme étant un système «omplet de répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand clément de l'ordre social. »
Jamais Balzac n'a menti à ses paroles. « J'écris, dit-il autre part, à la lueur de deux vérités éternelles, la religion et la monarchie, deux nécessités vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener notre pays. » Nous savons qu'aux yeux de certaines gens, ces déclarations loyales u'elTacenl pas les hardiesses des Contes drolatiques et de la Physiologie du Mariage. Ce dernier
ouvrage mettait en présence ses acteurs au complet, hommes et femmes, sur leur terrain naturel. Cette œuvre philosophique déguisa sous des railleries gauloises la crudité de ses aphorismes. On n'en cria pas moins au scandale et l'auteur fut contraint de se défendre. « Le reproche d'immoralité, répondit-il, n'a jamais failli à l'écrivain courageux. . Si vous êtes vrai dans vos peintures, si, à force de travaux diurnes et nocturnes, vous parvenez à écrire la langue la plus difficile du monde, on vous jette alors le mot immoral à la face. Quand on veut tuer quelqu'un, on le taxe d'immoralité. Cette manœuvre, familière aux partis, est la honte de ceux qui l'emploient. » il faut remarquer dabord que, dans une œuvre pareille, il peut se trouver un détail véritablement libre sans que l'ensemble de la composition en soit terni. La vertu a ses grandes entrées dans ces beaux livres, et nous ne connaissons pas de types plus purs et plus candides que ceux qu'ils ont fournis. La vérité n'a pas deux manières d'être, et puisqu'on a inventé, dans la sculpture, la décence du nu, on devrait bien l'adopter un peu en matière littéraire. Du reste, Balzac n'a nullement été tué sous le reproche qu'il repousse. Nous croyons fermement que, dans ses pages, les jeunes gens et les jeunes femmes peuvent puiser de sages et d'honnêtes leçons. Nous n'irons pas jusqu'à le conseiller aux jeunes filles. Dans notre- société, les demoiselles ont de mignonnes entraves à leurs jolis pieds ; or Balzac apprend à marcher. Il est un point de vue qui échappe peut-être aux divisions tracées plus haut, et sous lequel Balzac nous a montré l'intelligence humaine. C'est le côté splendide de sa tâche. Sa plume inspirée accuse une foi vive dans les puissances de l'ùme. Les phénomènes nerveux et magnétiques l'ont transporté dans un monde nouveau. Il considère presque la pensée comme un fluide impondérable agissant, et admet dans quelques ouvrages les détachements absolus du corps et Pinfini de la liberté immatérielle. C'est très sérieusement et avec un tremblement prophétique qu'il écrit Séraphita, et qu'il lie le ciel à la terre dans des pages ardentes et mystiques. Thérèse, dans ses heures d'extase, n'a pas été emportée plus haut.
La Comédie humaine^ dont nous avons essayé l'anatomie interne, a des dispositions extérieures dont nous voulons dire un mot. L'œuvre se divise en trois études indépendantes : les Études analytiques, les Études philosophiques, et les Études de mœurs. Ces dernières sont les plus importantes et se subdivisent en Scènes de la vie privée, de province, parisienne, politique, militaire et de campagne. Tel est le moule dans lequel l'auteur a jeté son histoire générale. Il ne faut pas croire que Balzac, dans son travail, ait suivi un ordre méthodique. La fantaisie ne perd pas ses droits, et ses romans, qu'il devait classer plus tard, sont nés à l'aventure, suivant les circonstances et le caprice de sa plume. 11 laisse, dit-on, des matériaux précieux et beaucoup de premiers chapitres. On écrira sous la dernière ligne : « Ici Balzac s'est arrêté. » Un usage touchant, une superstition peut-être, lui faisait inscrire sur chacun de ses livres le nom d'un ami. Ces dédicaces affectueuses ont rassemblé dans son ouvrage les souvenirs de tous ceux qui l'ont aimé. 11 les immortalise avec lui. En créant cette société remuante qui s'agite dans la Comédie humaine, Balzac ne
chercha pas des héros, mais des types. Près de trois mille personnages, dessinés de main de maître, furent inscrits sur ses rccrlstres d'état civil. Cv monde qu'il avait enfanté eut sa généalogie et ses familles, son armoriai et ses nobles, ses paysans et ses bourgeois. Chaque publication nouvelle ramenait des noms aimés et des figures connues : Rastignac et Vandenesse, de Marsay et l'épais baron de Nucingen. Les critiques le blâmèrent vertement: nous n'en voyons pas la cause. Balzac sauvait ainsi au lecteur cet embarras de faire connaissance, qui rend toujours fastidieuses les plus savantes expositions. Mais c'était une innovation, une hardiesse; en voilà bien assez pour faire peur. Il nous faut un peu rougir en avouant que, pendant sa vie, Balzac fut plus célèbre en Europe qu'en France. Les sociétés changèrent, voulurent avec nos modes prendre nos mœurs qu'il enseignait. Balzac a été le régénérateur de la Russie, et ses livres sont plus populaires à Saint-Pétersbourg qu'à Paris. L'Italie lui voua un culte véritable, et, en 1842, les salons de Venise se partagèrent les noms de ses créations aristocratiques. On coudoyait dans les bals d'hiver les Lenoncourt, les d'Ajuda-Pinto et les duchesses de Maufrigneuse; Bianchon devint le médecin des dames, et Blondet le journaliste redouté. Cette plaisanterie, qui no devait durer qu'un mois, se prolongea plusieurs années. On a prétendu souvent que Balzac cherchait des modèles, et j'ai eu entre les mains une liste où les plus beaux noms de Paris figuraient en regard de ceux do ses personnages. Pour en citer le moins possible, je nommerai M. Guizot, dont on faisait lo grand de Marsay et madame Pélissier, aimée de Rossini, qu'on prétendait reconnaître dans la comtesse Fœdora. Glissons sur ce terrain des personnalités. Les dimensions accordées à cette étude no nous permettent pas de la compléter comme il le faudrait. Chaque roman devrait être pris par nous et analysé au point de vue moral, descriptif ou philosopliique. Nous chercherions à prouver un fait contesté, c'est que tous sont soumis aux principes et aux idées mères que nous avons développés. Pour ne citer qu'un exemple des rectifications à apporter aux jugements de la foule, nous nommerons le parc Goriot^ considéré par quelques-uns comme une monstruosité. Nous croyons co caractère possible, nous le croyons vrai; nous l'expliquons par une surexcitation de l'âme qui pousse certaines organisations îi l'excès en tout. Chaque vertu a son vice adhérent; chaque religion, son fanatisme. L'amour paternel chez Goriot devient une idolAtric dégradante, et l'auteur l'en punit par l'abandon de ses lilles et par une mort solitaire.
Un jour peut-être nous ouvrira une marge suffisante pour le travail que nous rêvons. Aujourd'hui, nous voulons simplement développer, sous une forme attrayante, im des livres les plus célèbres de l'écrivain, cette étincelante fantaisie qu'on appelle la Peau de Chagrin. Je fais donc une préface à cette œuvre, élaborée longtemps avec un scrupule religieux. Balzac est tout entier dans ce livre étourdissant. Jamais peut-être il n'a poussé plus loin l'investigation de la pensée ; le cœur, mis h nu, saigne sous son scalpel. Les heurts dramatiques de cette intrigue vivante troublaient notre sommeil et nous apparaissaient au fou
de la rampe. Après des hésitations sans nombre, nous avons écrit. Aux audacieux Dieu prête secours. Nous avons osé déchirer ces pages pour les rassembler plus près encore et, Balzac se taisant, nous n'avons pas craint de faire parler ces types que nous savions par cœur depuis des années : Rastig-nac, Raphaël, Pauline et Fœdora. De ce drame, plus intime et plus palpitant que le Faust, nous n'avons pas dû bannir l'élément fantastique. C'est la vie et le désir aux prises, combat terrible oii la vie succombe. Des leçons de travail et de modération jaillissent du choc de ces idées. Nous avons gardé partout où nous l'avons pu, la phrase et le style du maître. Quelque mauvais que puisse être notre cadre, c'est un chef-d'œuvre que nous y avons renfermé. Que ceux qui ne croient pas en Balzîjc lisent les pages prochaines, et surtout qu'ils ne s'efTarouchent pas de quelques chutes. La transformation du livre m'a obligé à des soudures, et, dans le tableau, j'ai fourni les ombres. En publiant une étude dramatique sur la Peau de Chagrin, nous n'aspirons pas à. la scène: nous ne la fuyons pas non plus. Un directeur serait plus que hardi d'accepter une œuvre semblable, nous le déclarons hautement. Il faudrait la jouer devant un parterre d'artistes. C'est un essai peut-être à tenter. 11 n'y aurait pas de mal quclcpiefois à dévier de la route, surtout lorsqu'on pourrait s'enorgueillir même d'un échec. Balzac, nous dira-t-on, n'était pas heureux au théâtre. Il lui manquait les trucs et les ficelles. Le pauvre homme ! 11 n'avait que le génie i.