‹ Histoire des œuvres de Stendhal: IntrodChapitre 16 sur 74 · II. — Les Modernes · texte numérisé non relu

II. — Les Modernes

E. Caro. — Etudes morales sur le temps présent (Hachette, 1855. — Etudes littéraires. — II. Stenhal ; ses romans : le Rouge et le Noir, p. 228 et suivantes. — Extraits: « ...Ce titre & beaucoup intrigué la critique et il n'y a vraiment pas de quoi. Stendhal a voulu tout simplement indiquer par ce titre, emprunté à la langue des tripots, les chances aléatoires de la vie de son héros, et en général, les hasards effrayants de la fortune, qui met aujourd'hui un homme au pinacle et demain le jette à Téchafaud (1 in fine).

Le commencement est plein d'engageantes promesses : il y a une certaine jeunesse de sensations, une certaine fraîcheur de paysage, quelque vérité d'observation, et malgré le machiavélisme précoce de Julien qui sonne^fauxdès les premières pages, on ne saurait contester que les scènes d'exposition offrent beaucoup d'intérêt. Cette simplicité relative, que Ton est tout surpris de rencontrer dans un écrivain aussi compliqué que Stendhal excite et soutient pendant quelques instants l'attention. Malheureusement, cela ne dure pas et l'effet disparaît vite avec la cause.

A mesure que Ton avance dans le livre, les teintes s'exagèrent, lé fond s'obscurcit, les caractères sont surchargés ; tout devient faux, impossible, outré. L'invraisemblance et l'odieux irritent tour à tour et repoussent l'esprit du lecteur. La dernière partie du livre est décidément insupportable d'exagération et de

bizarrerie; H y a comme un parti pris d'horreur qui laisse dans Tâme rimpression vague et pénible d'un cauchemar....

Le roman s'engage d'une manière vive et piquante qui rappelle quelques scènes de la vie de province de Balzac... Toutes cesgrosses vanités de petite ville, ces rivalités haineuses et mesquines, ces luttes sourdes de ruse et d'intrigue sont posées d'une main hardie et habile dès le début du livre. Une scène heureuse et fraîche vient faire diversion à cette iliade de petite ville : la rencontre de M"*^ de Rénal et de Julien Sorel.

Julien est, avec sa mine de fillette^ le plus

infâme petit roué qu'il y ait au monde. H le montrera du reste dans la suite de l'histoire. Il y a dans la peinture de cette scélératesse précoce, de cet aplomb dans rhypocrisie, de cette candeur infâme, une invraisemblance criante... Est ce donc de la profondeur que d'assembler ainsi des contraires?.... Il y avait dans la première partie du roman de l'intérêt, des scènes vraies et. variées, de l'entrain. Le récit était vif et se contenait dans des conditions suffisantes sinon de vraisemblance du moins de possibilité.

A dater de l'entrée de Julien au séminaire tout change, tout est hors du ton et de la couleur.... Nous passons du séminaire dans le salon d'un des plus nobles hôtels du noble faubourg... Là encore même exagération, même raffiçiement dans le faux Stendhal a mis tout son art à faire de l'instrument du supplice un véritable piédestal pour son héros ; Julien meurt avec des phrases et la dernière impression que ' nous laisse ce singulier livre, c'est celle de la guillotine devenue presque romanesque et de l'échafaud poé-

Lise..,, On dit que l'auteur a voulu se peindre, moins Férhafaud, dans Julien. Gela ne m'étonnerai t pas (3 m fine). Julien est peint avec amour. On voit que Stendhal a caressé avec un soin tout particulier, cette élran^^c conception... Ce roman semble être le pandemonium de la méchanceté et de la fourberie humaine... M"*^ de Rénal attache le lecteur par une secrète sympathie,., perd beaucoup de son charme en perdant sa verlu,,,, et la passion en fait une dévergondée qui court les prisons pour y chercher son infâme a ma al (3)»

C'est un parti pris chez Stendhal d'étonner le lecteur par les évolutions contradictoires des caractères

qu'il fait jouer sous nos yeux Il n'atteint qu'à des

elTets bîmrres. choquants, scandaleux... Il croit donner des preuves d'une sagacité effrayante dans l'analyse des passions; il n'aboutit qu'à prouver son inexpéricjice dans l'art de conduire les caractères et de nouer un roman. »

T.\iNE IL,. — Etude sur Stendhal, Nouvelle Revue de Pan'st^ 1*^ mars 1864. Essais de critique et d'hisirtire, r** édition, 1868. —Extraits.

« Balzac a révélé la Chartreuse au public, l'autre roman mériterait la critique d'un aussi illustre maître. Tous deux se valent ; peut-être même Rouge et Noir a-t-il plus d'intérêt, car il peint des Français....

Le monde de Beyle ne comprend que les sentiments, les traits de caractère, les vicissitudes de passion, bref^ la vie de l'âme, il n'aperçoit que les choses intérieures, la suite des pensées et des émotions : il

(L :i, 3.) Voir préface de Léon Chapron. (A. P).

est psychologue, ses livres ne sont que l'histoire du cœur.. .. Il évite de raconter dramatiquement les événements dramatiques. « Il ne veut point, dit-il luimême, par des moyens factices, fasciner l'âme du lecteur. »

... L'analyse des faits tient en six lignes : l'histoire est presque vraie, c'est celle d'un séminariste de Grenoble nommé Berthet, l'auteur ne s'occupe qu'à noter les sentiments de ce jeune ambitieux et à peindre les mœurs des sociétés où il se trouve ; il y a mille faits

vrais plus romanesques que ce roman Beyle a

choisi la plus belle part et son monde est le plus digne d'intérêt et d'étude....

Dans Rouge et Noir M"" de la Mole, M""® de Rénal, le marquis, Julien, sont de grands caractères... Julien est résolu jusqu'à l'héroïsme et sa force de volonté monte à chaque instant au sublime.... De pareils caractères sont les seuls qui méritent de nous intéresser aujourd'hui.... ils nous montrent de grandes actions, des pensées profondes, des sentiments puissants ou délicats

Nous n'imiterons ni ne rencontrerons les héros de Beyle, mais ils rempliront et ils remueront notre entendement et notre curiosité de fond en comble, et il n'y a pas de but plus élevé dans l'art....

Il n'y a pas dans tout l'ouvrage de Beyle un seul mot qui ne soit nécessaire et qui n'exprime un fait ou une idée nouvelle digne d'être méditée. Jugez de ce qu'il contient ! .... Les livres de Beyle sont écrits comme le « code civil », chaque détail amené et justifié, Tensemble soutenu par une raison et une logique iiiflexiblé, itlais il y a place erîtrè chaque aHicle pour plusieurs pages de commentaires.... Il faut le lire

lentement ou plutôt le relire, et Ton trouvera que nulle manière n'est plus piquante, et ne donne un plaisir plus solide.»

Gh. Bigot, — Etudes. Henri Beyle. Le Courrier littéraire j 10 novembre 1876, p. 143. — Extraits :

« il n\ a pas au fond de pire gredin que ce Julien Sorelj et jamais couteau de la guillotine n'a tranché de têle moins digne de regrets. On a dit que Beyle avait trouvé ce type chez un jeune homme qui l'avait approché. Il en a pris bien des traits moins loin encore de lui-même.

On ne pénètre pas si avant dans tous les replis honteux d'un cœur que l'on ne connaît pas à fond. Je ne sais s'il est un livre plus capable de perdre et de dépraver h jamais une âme jeune où le ressort moral serait faible. C'est une parfaite apologie de l'hypocrisie et un parfait manuel de ce que Ton peut tirer d'elle en la sachant exploiter, Otez le dénoûment qui est absurde, et dites ou Julien n'arrivera pas

L'homme qui a écrit ce livre était une conscience malade et c'est dans la date qu'il porte et dans les épreuves où l'auteur venait de passer qu'est sa seule excuse,., »

E. Zola, — Stendhal, Les romanciers naturalistes^ 1881 p, 9^ ,,, Avant tout, il faut dire le grand rôle que la destinée de Napoléon joue dans Tœuvre de Stendhal, Le Rouge et le Noir resterait incompréhensible, si Ton ne se reportait à l'époque oiî le roman a dû être con^'U, et si l'on ne tenait compte de l'état cérébral où la prodigieuse ambition satisfaite de l'empereur avait laissé la génération à laquelle appartenait Stendhal..., Selon moi, Stendhal a mis beaucoup de lui-même dans Julien.

kéi.

.... Je me Timagine volontiers comme ayant rêvé la gloire militaire dans un temps où les simples soldats devenaient maréchaux de France. Puis l'empire s'effondre... les sacristies et les salons remplaçaient les champs de bataille... Thypocrisie allait être l'arme toute puissante des parvenus. Telle est la clé du caractère de Julien au début du livre .. Tout ce caractère si compliqué et au premier abord si paradoxal va être bâti sur cette donné e : une nature noble, sensible, délicate qui ne pouvant plus satisfaire son ambition au grand jour, se jette dans l'hypocrisie et les intrigues les plus compliquées... Stendhal a voulu montrer l'homme avec ses contrastes... Certes, l'analyse est des plus remarquables ; jamais on n'a fouillé un cerveau avec autant de soin... Ce logicien des idées est un brouillon de style et de composition littéraire... M""® de Rénal est une des très bonnes figures de Stendhal, parce qu'il n'a pas trop pesé sur elle.... Partout, l'auteur apparaît en démonstrateur, en logicien, qui note les états d'âme dans lesquels il place ses personnages... Tous les personnages de Stendhal semblent avoir la migraine tellement il leur travaille la cervelle... On peut dire que le Rouge et le Noir est le manuel du parfait hypocrite...

Une des grosses préoccupations de Stendhal a été l'art de mentir... Avec cela, les pages superbes abondent... On trouve partout ce coup de génie de la logique dont j'ai parlé. La vérité éclate dans des scènes inoubliables... Le portrait de M'"*' de Rénal est une merveille.. Julien est une mécanique cérébrale exceptionnelle.

Il est certain que si un procès a fourni à Stendhal

ridée première de son livre, il a repris et inventé tous les caractères. »

P. BouRGET. — Essais de Psychologie contemporaine, 1883. (Lemerre) V, Stendhal (Henri Beyle) IV le Rouge et le Noir, p. 309, passim. Extraits: «... J*ai dit que sa puissance d'analyse, sa sensibilité frémissante et la multiplicité de ses expériences, avaient conduit Beyle à concevoir et à exprimer quelques vérités profondes sur la France du xix® siècle. Le Rouge et le Noir renferme Ténoncé le plus complet de ces vérités — livre extraordinaire et que j'ai vu produire sur certains cerveaux de jeunes gens l'effet d'une intoxication inguérissable. Quand ce roman ne révolte pas, il ensorcelle. C'est une possession comparable à celle de la Comédie Humaine, Mais Balzac a eu besoin de 40 volumes pour mettre sur pied ses personnages .. Le Rouge et le Noir n'a pas cinq cents pages. C'est une eau-forte, mais d'un détail infini et dans la courte dimension de cette eau-forte, un univers tient tout entier. Que dis-je ? Pour les maniaques de ce chefd'œuvre les moindres traits sont un univers... Si j'écrivais de la critique par anecdotes... je raconterais d'étranges causeries entre écrivains connus, dont les citations de ces petites phrases sèches et rèches comme les formules du Code, faisaient toute la matière.

Je donne le fait pour ce qu'il vaut. 11 est exceptionnel... mais témoigne de l'intensité de séduction que ce roman possède.

Au regard de l'analyse, la bizarrerie de ces engouements n'est qu'une garantie de plus de leur sincérité. Pour qu'un homme de quarante ans| et qui a Vécu, se souvienne d'un livre au point d'en subir la hantise, il

i-irtfihi

faut que ce livre aille bien au fond des choses humaines ou tout au moins contemporaines et qu'il soit explicatif d'une quantité considérable de caractères et de passions... Si je ne me trompe, le point de départ de Rouge et Noir a été fourni à Beyle par une continue et dure expérience de la solitude intime. Le mot société lui parut, très jeune, étiqueter une duperie et masquer une exploitation...

.... Son imag^ination conçut ce que de telles idées pouvaient introduire de ravages dans une tête moins désabusée que la sienne — et il créa Julien Sorel... Le déclassé apparaît d'abord, puis le révolutionnaire « c*était l'homme malheureux en guerre avec toute la société, dit Stendhal. »

Cette guerre étrange, et dont les épisodes mystérieux ensanglantent d'abord le cœur qui l'engage, tel est le vrai sujet du grand roman de Beyle. Guerre passionnée et passionnante, surtout parce que l'auteur a su donner à son héros un magnifique outillage de supériorités réelles. L'intelligence de Julien est de premier ordre, c'est tout simplement celle de Stendhal luimême : perspicace et tourmentée, lucide comme un théorème d'algèbre et mordante comme un réquisitoire. La volonté de ce jeune homme est celle d'un soldat qui fait campagne et qui, préparé tous les jours au suprême danger, n'attache plus de sens, au mot peur. En même temps, sa sensibilité toujours à vif saigne au plus léger coup d'épingle.

... Tout aboutit à le transformer en une bête de proie, allant à la chasse avec les armes de la civilisation, c'est-à-dire qu'au lieu de frapper il ruse, qu'il masque sa force pour mieux dominer, et qu'il devient

hypocrite comme Tartufe, ne pouvant commander comme Bonaparte...

Voilà, je le confesse, un abominable homme !

Ce vers de la comédie de Molière vous arrive aux lèvres, n'est-ce pas ? Stendhal répond en vous démontrant que des qualités de premier ordre ont conduit cet homme à cette conception criminelle de lui-même et de la vie, et que, dans un monde sans tradition, où chaque individu est Tartisan de sa propre fortune, l'excessive concurrence jointe à l'excessif développement de la vie personnelle, est la cause d'exaspérations d'orgueil qui, en temps de paix, peuvent mener de forts caractères à de terribles abus de cette force... Certes la couleur de la peinture est merveilleuse.

J'admire plus encore la force d'analyse, grâce à laquelle Stendhal a dit le dernier mot sur tout un groupe au moins de ceux que l'on appelait, après 1830, les Enfants du siècle. »

Léon Giiapron et Paul Bourget. — UEvénementy lundi l®*" mai 1882. Chronique de Paris, (2« partie) (1). « C'était pendant un entr'acte d'une première représentation du théâtre Cluny. La critique, singulièrement attirée par deux actes dignes des Petites-Maiscns, s'était réfugiée au plus proche cabaret. Un endroit où fleurit un bock renommé ou Quartier Latin. Barbey entra, flanqué d'un jeune homme à figure tout aimable. On eut dit d'Antigone — en chapeau haute forme et en complet bleu sombre — gui-

(1) Ce fragment de chronique, si intéressant au point de vue stendhalien et rougiste, a été exhumé pour nous à la Bibliothèque Nationale par l'obligeant M. Victor Xadal.

dant les pas d'GEdipe. « Ouf ! — fit le jeune homme en se laissant choir sur une chaise — je suis dans un état d'imagination renversée ! » D*insti«nct, je relevai la tête, et laissai échapper une manière de hennissement comme un cheval de bataille — à la sonnerie connue.

Négligemment, et faisant « celui qui n'a pas Tair », je murmurai entre haut et bas, parlant de l'auteur de la pièce : « Ah ! si les lettres de cachet existaient encore, il n'eût pas osé ! » Le jeune homme à son tour, eut un tressaillement. Ces deux citations de Stendhal plaçaient cet inconnu et moi sur un terrain ami. C'est une sorte de franc-maçonnerie que l'admiration, j'oserai dire la folie du Rouge et Noir,

Jean Richepin qui passait par hasard, comme le gendarme du Hussard persécuté, nous présenta l'un à l'autre. C'est un Stendhaliste aussi, ou mieux un Rougiste, que Richepin. Un peu inférieur entre nous. A partir de la deux centième page, certaines parties du texte lui échappent.

Mon nouveau camarade, Paul Bourget, le critique délicat et le charmant poète, passa le reste de la soirée nvec moi. Nous nous récitâmes le Rouge et le Noir^ jusqu'à une heure avancée.

Et le lendemain — que nos rédacteurs en chef prennent notre tête ! — nous rendîmes imperturbablement compte de la pièce du théâtre Gluny.

Je n'ai pas l'habitude d'empiéter sur les domaines de mon collaborateur Firniin Javel.

Aussi je ne parlerai point du ravissant volume de poésies que Bourget vient de publier chez Lemerre, les Aveux, Mais en tête de ce volume il y a une dédicace.

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Or je ne veux pas priver le lecteur de ce joli sonnet qui fait revivre en moi une longue soirée de confessions communes et d'eijithousiasmes partagés.

A Léon Chapron.

Balzac est fart. L'enfer où se plaît son génie, Comme une forge rouge, éclate et resplendit.

Grande thme et yiveur, journaliste et dandy, Tout sous sa plume vit d'une vie infinie.

Byron, le satanique, et qui plane et qui nie, Poêle f^^rand seigneur, en qui souffre un bandit lucarne puissamment le damné qui maudit, Et son vers a des cris de meurtre et d'agonie.

El le divin Shakespeare enivre aussi le cœur.

Comme un parfum troublant ou comme l'acre odeur, '.

Qui ilotie sur les eaux de la mer violente.

Mb\^ rien ne vaut le Rouge et le Noir de Stendhal, Sombre buisson où l'âme aimante s'ensanglante, Livre unique, aussi tendre et rêveur qu'infernal.

*f Eh bien ! mon cher confrère nous le fonderons ce dîner des Rougistes dont nous avons parlé.

Nous en exclurons l'infâme Maupassant qui a osé écrire — sa main ne s'est point séchée ! — que Stendhal nV-îvaiL point de style.

Si Maupassant ne trouve pas celui-là plus documentaire que le peintre éminent du pot de chambre des cuisinières en couches, par exemple, j'y perds mon

latin ! A ce propos, confrère, savez-vous qu'ils viennent de rééditer le Bouge et le Noir, et qu'ils ont osé, les cagous, les francs -mitous, les gredins, retrancher l'épigraphe qui domine ce livre énorme : La Vérité, l'âpre vérité (Danton). C'est un peu sacrilège, n'est-ce pas ? Mais que voulez- vous ? ces éditeurs ne respectent rien. »

LÉON Ghapron.

F. Sarcey. — Préface de la Chartreuse de Parme; Conquet, 1883, p* IV. «... Je puis bien dire que j'ai lu plus de vingt fois en ma jeunesse, et la Char^ treuse de Parme, et le Bouge et le Noir et 'l'Amour et les Chroniques Italiennes, et qu'à chaque fois j'y trouvais de nouvelles raisons d'admirer ; j'étais, ou pour mieux parler, nous étions victimes de ce phénomène qu'il a si joliment décrit au début de son livre de l'Amour, et qu'il appelle la cristallisation. Nous avons, la chose est positive, cristallisé pour Stendhal» et cela n'a pas duré qu'un jour.

Au sortir de l'Ecole, nous nous sommes répandus dans le monde. Quelques-uns de nous sont arrivés, d'un train plus ou moins rapide, à la célébrité. Nous avons tous travaillé à propager les livres et le nom de notre auteur bien aimé. Taine a été l'un des ouvriers les plus actifs de cette réhabilitation. C'est lui qui a le premier imprimé cette phrase devenue célèbre : 4: Stendhal, qui fut le plus grand psychologue des temps modernes » et, comme si ce n'était pas déjà un assez bel éloge, il ajouta en note au bas de la page : et peutêtre de tous les temps ». About, Weiss, Young et bien d'autres, s'attelèrent à cette renommée. Je ne parle pas de moi ; il me serait impossible de compter le

nombre de personnes que je forçai, en quelque sorte, à lire le Rouge et le Noir et la Chartreuse de Parme. Je m'en allais, comme saint Paul, répandant partout la bniiiie nouvelle d'un homme de génie retrouvé.

Jt^ m<i souviens que plus tard, quand j'eus l'honneur de connaître Sainte-Beuve et de causer avec lui, il ne me parla pas sans quelque impatience du coup de fouet donné h la réputation d'un homme qu'il n'aimait que im^dioci'ement.

t^onnne je Pavais mis sur le compte de Stendhal : * iïh ! me dit il, je sais bien, vous êtes de rEcole <; Normale ; c'est de la rue d'Ulm qu'a commencé de -« saufllel' le vent qui apportait le nom de Stendhal « au ^n^and public. Si vous l'aviez connu comme ^ moi !... »

IIknjîi de Montclar, .... — La Revue Moderniste (Miirtacillo) Stendhal. Le Rouge et le Noir^ n° 2, janvier-février 1885, pp. 81-96. — Extraits: «Nous trouveronri dans cet ouvrage une foule d'observations justes, mêlées il est vrai à quelques exagérations ; nous y trouvcrrtns des descriptions d'une vérité et d'une simpU( îté ]>arfaites, mais il faut le dire aussi, quelques paradoxes et quelques invraisemblances... Le caractère du personnage principal est une des plus étranges concei>Lions de Stendhal: il est logique sans paraître vrai, înlcressaTit sans être sympathique, mais à coup sûr, vi^^oureiix. et tracé de main de maître... C'est un des plus ^^rands mérites de Stendhal d'avoir su ménager entre snn personnage principal et les personnages seeniicUiîres un continuel contraste qui fait valoir son premier rôle...

,,. J^e caractère de M. de Rénal sert à mettre en relief celui de Julien : il fait office. . de repoussoir.

Aussi èsUil imaginé à souhait... C'est une merveilleuse peinture de la platitude béate du bourgeois qui a fait ses classes dans le temps. On pourrait le compa • rer à M. Homais de Flaubert et je ne sais lequel des deux portraits serait le plus ressemblant et le mieux tracé...

Le caractère de la femme du maire de Verrières est des plus justement observé et des plus finement présenté qu'ait imaginé Stendhal Le caractère de

Mathilde de la Mole rappelle celui de Julien, mais avec plus de bizarrerie.... Les personnages secondaires sont dignes des premiers rôles. Tous sont observés sur le vif avec une pénétration merveilleuse. Stendhal connaissait mieux que personne les salons de son temps, il les a fidèlement dépeints. Il n'a pas tracé avec moins d'art les paysages champêtres et la description de Verrières est un modèle qui n'a guère été égalé que par Balzac et Flaubert....

... Qu'importe, au fond, que le caractère de Julien soit vrai, pourvu qu'il soit logique et bien tracé.

... Malgré quelques restrictions, nous n'hésitons pas à voir dans le Rouge et le Noir le premier roman moderne. En l'écrivant, Stendhal a ouvert la voie à une nouvelle école, à Balzac et à Flaubert, à l'école de la psychologie, trop négligée de nos jours pour une observation plus superficielle, pour une vérité facile, pour un naturalisme souvent plus apparent que réel. »

JJoN Ghapron. — Préface de « Le Rouge et le Noir »,édition Gonquet, 1884-85, 3 vol. in-8''. Extraits : «Ge livre étrange et puissant, qui depuis trente années, a fait un si fier tapage dans le monde, est demeuré longtemps inconnu. Stendhal est mort sans que le

Rouge et le I^oii\ tion œuvre de prédilection, celle en tous cas où il a mis le plus de lui-même, fût sorti de Tombre, Ignoré presque absolument du public, de ce grand public qu'il osl de bon goût de railler, mais qui seul fait les réputations durables, le Rouge et le Noir était à peine apprécié d'un groupe de lettrés et de délicats.

Ce dut être pour Stendhal, en dépit de ses allures sceptiques el de ses paradoxes habituels, une grosse et profonde douleur que de voir ainsi l'ouvrage de sa vigoureuse maturité végéter au fond des cabinets de lecture et dans les boîtes des étalagistes en plein vent. On a conté qu'il en riait. Le rire de Stendhal ! Puis, voilà que dix ou douze ans après sa mort, le livre dédaigné prit sa volée subitement et, d'un seul coup, alla aux étoiles. J^es enthousiastes n'hésitèrent pas à déclarer, rayant tout Balzac d'un trait, que le Rouge et fc Noir était ^ Taïuvre du siècle ». C'était aller un peu vite en besogne.

J'avouerai pourtant que M. Conquet, le luxueux éditeur de Slcndhalj a été mal inspiré peut-être, en me choisissant comme préfacier. D'ordinaire, le préfacier doi.t faire moutre d'une impartialité que ne saurait avoir celui quiéciit ces lignes.

,îe ne ferai pa?i mystère que je suis un fanatique de ce livre. H est, pour beaucoup d'hommes de ma génération, quelque chose comme le livre to biblion. Je ne plaisante pas, et si je ne craignais de choquer l'oreille de mes lecteurs par un vocable bizarre, je leur conterais que nous sommes une bande de Rougistes pour qui n'existent ni la Chartreuse de Parmey ni Arm^ïnce, ni de l'/lmour, ni rien autre de Stendhal.

Le Rouge et le Noir ! Hors de là point de salut. Il n'est pas même rare de voir deux Rougistes, j'allais dire deux membres de la confrérie, s'aborder par des fragments de phrase qu'ils se renvoient l'un à l'autre sur un mode alterné, à la façon des bergers de Virgile.

Puérilité, enfantillage, pure gaminerie même, je le veux bien. Mais tenez pour certain qu'une œuvre qui a le privilège de surexciter chez des gens aux tempes déjà grisonnantes, une pareille hantise et une pareille obsession, n'est pas une œuvre vulgaire. Je me souviens qu'un jour, ayant proposé, dans une chronique de journal, la fondation d'un dîner de Rougistes, puisque ce temps-ci est aux dîners et aux banquets de toute sorte, je reçus un nombre de lettres tel qu'il eût fallu, si le projet avait eu une suite, trouver une salle de cabaret d'une dimension extraordinaire.

Parmi ces adhésions, dont la plupart contenaient une citation quelconque du livre et dénotaient un enthousiasme curieux, il y en avait une que j'ai gardée, et qui au point de vue passionnel que j'indique est assurément des plus instructives.

Cette adhésion était d'un jeune Anglais possédant fort bien notre langue et la maniant d'un tour de plume que je souhaiterais à beaucoup de nos compatriotes. II s'était pris d'un si bel amour pour le Rouge et le Noir qu'il s'était pieusement enquis de la tombe de son demi-dieu. Il l'avait trouvée en fort piteux état, avait immédiatement ordonné les réparations nécessaires, et, depuis trois ans, entretenait cette pierre tombale abandonnée de tous. Il est difficile d'imaginer une cristallisation plus complète.

Ce titre : le Rouge et le Noir a été l'objet de bien des discussions et de bien des controverses.

Les uns, connaissant le goût de Stendhal pour les mystifications... ont vu dans ce titre un appât tendu à la badauderie publique... un titre de fantaisie, quelque chose comme une turlutaine de ce cerveau toujours en émoi ou une simple supercherie littéraire.

Je n'y démêle pas tant de malice.

M. Arsène Houssaye, jadis, a prétendu que Stendhal avait voulu marquer le rôle éternel du hasard dans les choses humaines, et nous montrer ses héros roulant rouges ou noirs, au gré de la fatalité sur le tapis vert du destin.

Cette interprétation ingénieuse, trop ingénieuse même et un peu torturée, acceptée par quelques-uns, notamment par M. Caro qui, en ce qui touche Stendhal, a admis bien d'autres bourdes avec un rare empressement, n'a plus guère cours aujourd'hui. Généralement on est assez d'accord, après avoir cru un instant que le Rouge et le Noir signifiait le bourreau et le prêtre, pour ne plus sortir de cette explication : « La République et le cléricalisme ». Et de fait, il ne faut pas oublier que le Rouge et le Noir est une peinture des dernières heures de la Restauration et que certaines feuilles furent imprimées la veille des canonnades de 1830, ainsi que l'atteste une note de Stendhal luimême. Ou je me trompe fort ou c'est là le vrai...

... L'horrible moi jugeant utile à son hypocrisie est comme la synthèse de ce caractère de Julien Sorel, si ardemment commenté et si diversement jugé depuis plus de trente ans.

Triste synthèse, m*objecterez-vous. J'en tombe hélas! d'accord. Mais il faut faire là la part de l'heure et du

milieu où est né Julien Sorel... L'hypocrisie! voilà la grande arme ! Julien Ta sentie de bonne heure et en use. Et cependant quelle contrainte ne doit-elle pas inspirer, cette hypocrisie de chaque minute, de chaque seconde, voulue, méditée, à cette nature plutôt violente et d'élan. Son plan d'hypocrisie qu'il s'imagine être un chef-d'œuvre et le seul moyen de parvenir, craque et se troue à chaque instant, lorsque Sorel est saisi d'une noble colère ou d'une belle indignation... Où est l'hypocrisie, à ce moment-là ? Elle court les chemins, je vous en réponds... Ce Sorel, malgré les gros yeux qu'il roule, malgré les aphorismes décevants où il se complaît, n'est rien autre chose qu'un romanesque et un timide.

Oui, un timide. La dominante de ce tempérament qui cherche sans cesse son équilibre et ne le trouve point, est la timidité. Est-ce le mal des âmes lîères, comme on l'a souvent prétendu ?

Toujours est-il que depuis qu'il a posé le pied sur le seuil de la vie, Sorel lutte et lutte contre une timidité de sang dont il ne peut se défaire. Il ne prononce pas une parole, ne commet pas un acte sans qu'il y ait chez lui un effort et un commandement de volonté.

Le «aux armes ! » des contes belliqueux du vieux chirurgien -major lui revient sans cesse à l'esprit et lui monte aux lèvres comme un encouragement et comme un cri de guerre. Et pour quelles petites choses, pour quelles misères ! chaque fois qu'il dit un mot ou fait un geste, il enlève une redoute. C'est certainement un des côtés peu observés dû caractère trouble de Julien Sorel. Peut-être, si l'on veut l'examiner de près, reçonnaîtra-t-on que le préfacier n'a pas cher-

ché midi à quatorze heures et ne s'est pas trop trompé.

Et ce qu*il y a de curieux, c^est que cette même timidité caractérise M"° de Rénal qui est sa première maîtresse et trouve en lui son premier amant. Un critique d'une austérité incomparable (1) et qui a l'agaçante manie de vouloir nous imposer une littérature où la morale et le bon Dieu seraient continuellement m^se en prose et en vers, ne voit dans M™® de Rénal^ dans la plus adorable amoureuse du roman contemporain, qu'une infâme « débordée > (sic). En un jour d'indulgente bonne heure, il a bien voulu ne la considérer que comme une Rosine approchant du versant fatal et toute heureuse d'apprendre à Chérubin ce que le comte Almaviva lui a jadis appris à ellemême. N'en demandez pas plus à ce puritain : c'est là un maximum de concession. Si vous insistez, il reviendra à sa « débordée > et n'en démordra plus. Je le demande à tous ceux qui ont lu attentivement l'épisode Rénal dans le Bouffe et le Noir, n'y a-t-il pas dans cette rage un refus à l'évidence, un déni de justice et pour appeler les choses par leur nom, un manque de probité critique et de bonne foi littéraire ?

... C'est tout à fait une ravissante créature cette M™° de Rénal... Tout est doux, tendre, plein de délicatesse et de charme, dans la folle passion de cette femme foncièrement vertueuse, et qui est presque arrivée à l'âge des tendresses éteintes sans avoir jamais soupçonné ce que pouvait signifier le mot : amour...

Et les remords ! les remords alFreux I Sans ces remords,

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