Taine
pourra voir combien de son moi Beyle faisait passer dans ses œuvres de fiction. On se rendra compte de plus que ce «Journal», écrit de dix-huit, à trente ans, devait être utile au futur romancier, et graver, non pas dans sa mémoire, mais dans son âme, toutes ces nuances de sentiments et de sensations, qui font de lui, sinon un écrivain, du moins un penseur log;ique, précis, exact, habile à choisir le trait et à attaquer sa phrase en songeant à l'idée et non pas au mot.
Cette qualité si rare, on la trouve déjà dans le Jour^ nal, mais le public est distrait, si peu lecteur, qu'il cherche avant tout^ même dans une œuvre intime, le côté roman ; il s'est laissé séduire par cette charmante histoire d'un jeune homme épris de sa première actrice et si agréablement berné par elle. Ce livre, tout d'analyse, rempli de documents nombreux et divers, dont l'ensemble forme le plus sincère et le moins apprêté des portraits psychologiques, a toutefois une portée qui n'a pas échappé à ceux pour lesquels la peine n'a pas été trop grande de chercher Tintérêt réel de ces notes éparses. D'aucuns, cependant, ont insisté plus que de raison sur le caractère de l'auteur.
Quand on veut connaître les hommes doit-on s'attendre à faire des découvertes si édifiantes ? et peut-on demander à un jeune homme qui écrit un journal pour lui-même — c'est là son excuse — et qui nous raconte ses débuts dans la vie, où il entre avec un tempérament fougueux, violent, irrité par une éducation ridicule, d'être un modèle de toutes les vertus ?
Dans Beyle, on s'est refusé à voir le jeune homme énergique, voulant, par le travail, arriver à dégager ce que son esprit et son intelligence renfermaient de force ; on a surtout raillé ses faiblesses, ses travers^ sa
vanité, sans vouloir entendre que dans cette campagne qu'il livrait et dont toutes les péripéties se déroulent devant nos yeux, il devait essuyer quelques défaites. On s'est même étonné un peu naïvement que La Chartreuse de Parme, et le Rouge et Noir aient pu être écrits plus tard par ce jeune homme. On n'a pas assez compris que l'on assistait à une initiation longue, laborieuse, dont le résultat devait être l'œuvre de la fin d'une vie dans laquelle, à tout instant, il y avait une envahissante — et peut-être desséchante — préoccupation littéraire. Beyle a constamment songé à donner une expression à toutes ses pensées : c'est là son plus grand tort. »
Prince de Valori, 27 septembre 1888. — Le Figaro, — Stendhal au sujet d^un livre récent,.. « Cette publication n'a fait que confirmer les hommes de bonne foi dans leur incrédulité sur l'infaillibilité de son auteur comme critique, comme historien, comme psychologue....
Balzac en 1840 s'était écrié un beau matin que Stendhal était « un génie immense où le sublime éclate de chapitre en chapitre» ... Cette effrayante gasconnade ne fit pas tourner la tête au passant... Balzac avait-il bu quand il écrivit cette malhonnête hyperbole ? On pourrait le coire... Si Stendhal était seulement un esprit rempli de paradoxes, d'ingéniosités, de caprices et de fantaisies alambiquées, s'il était encore un écrivain malsain à son insu, on passerait condamnation ; mais c'est un méchant homme, d'une méchanceté systématique et qui ne recule devant aucune calomnie.
Certes, une âme bien née doit bondir sous l'affront, et nous tous qui ne sommes pas des saints, il est de notre honneur de corriger un drôle qui nous offense.
Mais de parti pris, quotidiennement et sans raison, insulter ceux que l'on prétend glorifier, c'est se déshonorer soi-même .. Ce fabricant de paradoxes était un paradoxe en chair et en os. Ce raffiné du Beau était laid, court, trapu. Ce maniéré du style et des effets oratoires était grossier et mal embouché... Je finis. Flaubert, About, Feuillet, Zola n'ont pas eu besoin de s'inspirer de Stendhal. Balzac dans le passé, leur propre talent dans le présent, ont suffi à leur œuvre. Peut-être ont-ils trop recherché comme lui l'émotion par le laid, oubliant que les sociétés ne peuvent être relevées et moralisées que par l'émotion parle beau. » Armand de Pontmartin, 30 septembre 1888. — Le Gaulois, Vilain Monsieur. Lettre au Prince de Valori. 4C... Si maintenant nous passons à l'écrivain, il me semble d'autant plus malaisé de se fixer une opinion que le talent très réel, incontestable de Stendhal est essentiellement mobile, évasif, plein de contradictions et d'inconséquences... Jamais écrivain ne fut plus mystérieux, plus cachotier, plus épris de faux-fuyants, plus enclin à dépister ses lecteurs... Ce matérialiste à outrance, ce sceptique endurci est un enthousiaste. Cette adoration qu'il refuse à Dieu... il la transporte aux créations de l'art, surtout de l'art italien...
Mais on fond, on devine que son idéal (comme l'idéal de M. Renan) serait de vivre à une époque de décadence, mi -partie de régime bizantin et de Renaissance florentine du xvi* siècle, sous un gouvernement tyrannique associé à une grande liberté de mœurs, dans des conditions où un homme d'esprit sans préjugés pourrait mépriser la canaille, se moquer de l'Enfer, renouveler le Décaméron, savourer des sorbets exquis avec de jolies femmes entourées de leurs amants plus ou
moins abbés, qu'il supplanterait en racontant d'amusantes et graveleuses histoires. Au demeurant, un assez vilain monsieur, ou un assez triste sire. »
Albert Dubrujeaud, 4 octobre 1888. — Echo de Paris. Chronique de Paris. Lettre à M. Armand de Pontmartin. «...Déjà un critique assurément de bonne foi puisqu'il était désintéressé dans la question. M. Francisque Sarcey a appelé Stendhal une moitié d'écrivain. C'était déjà passablement hardi d'émettre une telle opinion sur F. de Stendhal, car il suffit d'ouvrir au hasard un de ses volumes pour mettre le crayon sur une pensée ou profonde ou délicate, d'un contour toujours net, déduite en peu de mots et quelquefois avec une simplicité, qui avoisine l'éloquence... Quelque réserve qu'on puisse faire en discutant le mérite littéraire de Stendhal, on peut sans crainte lui appliquer le mot de Montaig^ne, car son œuvre est un livre de bonne foi... Que Stendhal ait écrit trop à coup d'idées, et que ces idées une fois extraites de son cerveau, il ne soit pas donné la peine de les équarrir, j'en conviens. C'est l'insouciance du riche.
Mais n'en doutez pas Monsieur, ses livres sont comme un vaste chantier où le présent s'alimente, où l'avenir puisera, et dans lequel je vois bien des contemporains se glisser nuitamment, pour lui dérober quelques matériaux à l'aide desquels ils comptent se construire un petit réduit, afin d'y abriter petitement, durant leur petite vie, leur petite renommée. »
G. Renard, l®"^ octobre 1888. — La Nouvelle Revue ^ pp. 627-632.... « Cherchez-vous dans la lecture d'un livre un simple passe-temps, un délassement de l'esprit, un plaisir pour ainsi dire passif ? N'ouvrez pas celui-ci. Mais si vous aimez à faire travailler votre
pensée sur ce que vous lisez, à pénétrer dans une âme d'homme et d'écrivain, à démêler comment elle se forme, abordez résolument cet ouvrage et allez jusqu'au bout. Il détaille un cas psychologique des plus curieux sans doute, il pourra vous rebuter au premier abord ; il se compose de notes écrites au jour le jour, de vraies notes qui n'ont été écrites ni pour vous ni pour moi. Rien de littéraire ; aucun souci de style ; la pensée toute nue ; des redites ; des incorrections ; des choses insignifiantes ; des initiales mystérieuses qui déguisent les personnes ; des phrases transformées prudemment en énigmes ; des résumés de conversations qui sont des squelettes ; des récits ensommeillés que l'auteur s'impose la loi de jeter chaque soir sur le papier, même quand il tombe de fatigue ; des allusions obscures qu'il ne comprend plus lui-même, quand il se relit au bout d'un an ou deux, bref, de son aveu, un journal tout intime « nullement intéressant pour d'autres. »
Jamais occasion meilleure de plonger dans les origines d'un caractère et d'un talent comphqué. On a vraiment dans ces cahiers un Stendhal en déshabillé, un Stendhal avant la lettre, un Stendhal presque naïf qui n'est encore que le jeune Henri Beyle.
On pourrait glaner dans ces mémoires non destinés au public plus d'une anecdote piquante sur le monde du premier Empire. Mais ce qui s'y trouve de plus intéressant, c'est un portrait que l'auteur y trace de lui-même sans y tâcher. »
A. Ehrhard, octobre 1888. — Bévue des Langues vivantes. Bibliographie, pp. 330-334.... « En tête de l'un de ses cahiers, Stendhal écrivait : « Ceci n'est qu'un journal destiné à m'observer moi-même, nullement intéressant pour d'autres, » Il se trompait.
Stendhal est arrivé à occuper, dans notre littérature, une place assez remarquable pour que nous soyons curieux de connaître les détails de sa vie.
La nouveauté de certaines de ses œuvres, l'ardeur avec laquelle il se lança dans la lutte des classiques et des romantiques, l'autorité dont il continue à jouir aujourd'hui, voilà des raisons suffisantes pour que nous accueillions avec plaisir ce qu'il nous apprend sur le développement de son esprit. Le Journal à un intérêt spécial pour nous qui étudions les littératures de r Angleterre et de l'Allemagne .
.... Il serait trop long de citer ici toutes les phrases enthousiastes, jetées dans le Journal par le jeune écrivain, après une lecture de Hamlet et d^Olhello. La plupart des idées exprimées par lui ne nous paraîtront plus neuves aujourd'hui.
Mi^is n'oublions pas qu'il a peut-être été le premier en France qui sut goûter le vrai Shakespeare, et que ses appréciations . banales à l'heure actuelle, semblaient de son temps, d'étranges paradoxes. D'ailleurs, à côté de jugements incontestés de nos jours ,^ nous rencontrons des jugements imprévus, des rapprochements
qui étonnent Shakespeare et Alfiéri, l'Angleterre
et l'Italie semblent avoir suffi pendant quelque temps, à satisfaire la curiosité du jeune novateur. L'Allemagne l'attirait moins.... A ce titre, quelque faux que soient ses jugements sur nos classiques, il a droit à notre déférence, si ce n'est ^, notre sympathie. »
Se AMP, 9 octobre 1888. — Le Gil Blas, Autour de la Psy cho logomachie , Quand il pleut (Saynète). « A la campagne. Dans un hall ; billard, toupie hollandaise, tonneau, tir de salon. Dans un coin, une bibliothèque. 11 est une heure. On sort de table. (Après un essai
infructueux de distractions variées, le maître de la maison, lit tout haut des fragments du Journal de Stendhal^ pris au hasard des pages et commentés drôlatiquement par les auditeurs).
Jules Lemaitre, 1889. — Les Contemporains, Quatrième série, 1 vol. in-12. Paris 1889. Stendhal, son journal, pp. 1-15 (1).
A. Ghuquet. — Stendhal'Beyle, Paris, 1902, pp. 448, 449. — ...«Le tourna/ éclaire d'un jour intense la période napoléonienne de l'existence de Stendhal et c'est une œuvre sincère. 11 l'écrivait pour lui-même et il ne pensait pas qu'un fervent de sa renommée publierait un jour ces cahiers de notes, incorrects, lourds, pleins de redites et d'insignifiants détails, hérissés d'énigmatiques initiales, de pseudonymes déconcertants et d'allusions obscures qu'il ne comprenait plus au bout d'un an. La peinture qu'il fait de sa propre personne n'a rien d'édifiant Mais quijetterait la première pierre à ce jouvenceau enflammé des passions de son âge, avide de jouissances, lâchant la bride à ses caprices ?
Quand il serait vaniteux, coquet, friand de galantes aventures et un peu niais, que déjeunes gens lui ressemblent ! Ne faut-il pas louer au contraire TefTort de son intelligence et l'intermittente énergie de sa volonté ?
Il se laisse entraîner par le torrent du monde; il court de plaisir en plaisir ; mais par instants il se ressaisit, et s'il se trompe sur sa vocation et s'obstine à rimer une mauvaise comédie, il se livre en composant Letellier à une occupation littéraire, et son Journal même, ce Journal qui révèle ses faiblesses et ses vices, prouve qu'il avait l'étoffe d'un psychologue et d'un critique.
(1) Ayant retrouvé le volume de M. Lemaître au dernier moment, j'en publie l'extrait à la fin du présent ouvrage. (A. P.)
Il ne cesse pas de juger les œuvres de l'esprit et d'observer ses alentours. Pour qui lève les masques et connaît les noms, le /oizr/ia^ est une galerie de portraits. Que de personnages intéressants !
Adèle Rebuffet, Louason, la comtesse Palfy, les frères Daru et tant d'autres ! Quelle série de curieuses intrigues ! Beyle aura-t-il Louason?
Quel sera le dénouement de ses amours avec la comtesse Palfy, de ces amours qu'il qualifiait par la suite de grandes et terribles amours? Ses romans datent de bien plus tard : datent de ses années de maturité ; le Journal, c'est le roman de sa jeunesse. »
Gyp (Comtesse de Martel), 1889. — Ohé ! les psychologues ! — « Dans ce Journal^ dit Folleuil, on sent une haine atroce contre toute supériorité. . . . une terreur toujours croissante de voir réussir les autres..., une surveillance de garde-chiourme exercée sur l'ami, sur le protecteur, sur le voisin, sur le passant même ! Si St-endhal souhaite une place, c'est pour qu'un autre ne Tait pas ou pour empêcher celui-là de la prendre.
S'il se félicite le soir, — et il se félicite ainsi chaque soir — d'avoir été extrêmement brillant dans la journée, il ne manque pas d'ajouter que A*** ou B*'* étaient là, humiliés de son triomphe... Il compare à lui les grands hommes, les littérateurs ou les cabotins..., celui-ci a deux pouces de plus que lui ; cet autre est moins à l'aise que lui dans un salon. . ., ce troisième plaît moins que lui aux femmes. . . lui. . . lui..., toujours lui !.. . Le reste du genre humain n'existe pour lui que comme point de comparaison... »
(Voir : la Liberté, Mai 1889. Article intitulé : A travers champs, sur Gyp et Stendhal à propos de Ohé! tes psychologues ! signé X.)
La Vie Parisienne, 1888. Dossier des Livres.
N» du 29 décembre 1888.
Jules Bois. — Citation de la préface de M de Nion. Les lettres et la politique. La Grande Eevue^ 3° année, n» 19, p. 46.
Notices bibliographiques,
A. Paupe, 14 juin 1888. — Le Petit Bourguignon. « Les lettrés et les fanatiques du Maître sauront un gré infini à ces deux écrivains pour leur patience et leur dévouement littéraire, grâce auxquels ils ont pu, après de nombreuses recherches, mettre au jour cette œuvre posthume d'un intérêt si puissant.
Le Journal de Stendhal, relatant l'histoire intime de sa vie, et principalement son éclosion intellectuelle et sentimentale, <;omble une lacune biographique importante, et forme un « Avant-propos » des plus curieux à la Correspondance et aux Mémoires d'Henri Beyle.
Les lecteurs des romans de Stendhal trouveront dans ces pages, outre des aperçus piquants sur l'époque où elles furent écrites, la genèse, en quelque sorte, des personnages si originaux, et des aventures romanesques qui ont assuré à Henri Beyle le premier rang dans la littérature contemporaine. »
Tribune de Genève, 19 juin 1888. — « Ce Journal est Tauto-dissection la plus exacte, si on peut dire, qu'on puisse imaginer.
Stendhal donne la clef même de toute son âme, qui ne fut pas la plus belle qu'on puisse souhaiter, mais
d'une œuvre qui est un des grands monuments de la littérature française. »
Lyon Républicain y 21 juin 1888. — Deux gourmets de lettres faisant œuvre de bénédictins ont bien voulu fouiller patiemment les poudreuses archives de la bibliothèque de Grenoble, pour en exhumer et publier les pages les plus piquantes, les plus curieuses que nous a laissées le plus original de tous les écrivains de l'Isère. Le voilà, impitoyablement mis à nu, et de sa propre main, cet étrange, cet insaisissable Stendhal... Tous les lecteurs de Stendhal voudront posséder ces confessions qui commentent et expliquent plus d'un passage obscur des œuvres si françaises d'ailleurs, du sphinx grenoblois. »
Le Malin (s.d.). — « La publication de ce Journal est l'un des plus curieux événements littéraires de cette époque. »
Réveil du Dauphiné, 21 juin 1888. — Les manuscrits de Beyle-Stendhal publiés par MM. Stryienski et de Nion produisent dans le monde littéraire un vif mouvement de curiosité. On sait que ces manuscrits formaient dans la bibliothèque municipale, une soixantaine de liasses, d'aspect si respectable et si poussiéreux que les habitués se gardaient bien d'y toucher, les jugeant comme un tas de papier noirci sans valeur comme sans intérêt. Les bibliothèques de province recèlent ainsi nombre de trésors ignorés, de véritables richesses au point de vue historique. Quand des chercheurs, comme MM. de Nion et Stryienski, les découvrent, c'est pour tous ceux que les choses de l'esprit intéressent une énorme surprise. Comment en effet supposer que de tels documents aient pu sommeiller si longtemps dans là solitude des rayons, oubliés des savants, dédaignés
des lettrés, quand ils étaient appelés à jeter une si vive lumière sur les hommes d'une certaine époque et sur les événements qu'ils subissaient ou dont ils étaient les promoteurs. Pour en revenir aux papiers de Stendhal, ils sont intéressants à plus d'un titre ; ils sont notamment curieux par les détails qu'ils donnent snr les commencements du premier Empire.
Le Rappely 23 juin 1888. — « La série est aux égoïstes... Il est toujours intéressant de fouiller dans les pensées secrètes d'un écrivain qui tient une place importante-dans l'opinion Mais si ce Journal a un attrait psychologique, je dois avouar qu'il n'est guère réconfortant. La fatuité, le Jjesoin de paradoxe, l'ignorance superbe, la stérilité du cœur se révèlent à chaque page. »
Le Genevois, 23 juin 1888. — On nous écrit : « Le Jmrnal de Genève, a par la plume de M. A. S. souvent mieux inspirée, publié dimanche dernier, un éreintement de Stendhal, à propos, d'un livre inédit que vient de publier M. C. Stryienski. Ce n'est ni le lieu, ni le moment de réfuter les théories du chroniqueur, mais il est curieux de constater que si dans la Ville Haute, on n'aime guère Fauteur de la Chartreuse de Parme celui-ci le lui rendait bien. »
Le Journal de Genève, 26 juin 1888. — Stendhalet Genève, — « Pour revenir à Stendhal, si nous partageons sur l'homme et sa valeur morale les opinions de notre collaborateur A. S., nous sommes d'un avis différent sur la valeur de l'écrivain ; nous considérons la Chartreuse de Parme comme un très beau livre et nous ne rendons pas son auteur responsable de la sotte imitation de ses soi-disant disciples, x»
J. Castanet, tôjuillet 1888. — ^L'Observateur fran-
çais. Bulletin Bibliographique, — Comment se fait il qu'avec tant d'intérêt, ce livre lasse le lecteur ? J'inclinerais, pour ma part, à en jeter la faute sur les éditeurs : Ils n'ont pas su choisir, ou plutôt leur choix n'a pas été suffisamment limité. Il y avait... une petite plaquette de soixante -quinze pages à tirer de ces notes et tous les lettrés l'eussent dégustée, sans mêler à l'expression de leur contentement tant de réserves désagréables.
Je dois dire pourtant que le volume est précédé d'une introduction de M. de Nion. On n'en a pas assez parlé, car elle est, de fond et de forme, excellente. On sent déplus à son allure, à je ne sais quoi, qu'elle a été écrite en province. Simple impression qui peut n'avoir rien de juste. »
La Vie Parisienne, 28 juillet 1888. — « Si l'éditeur a cru rendre un service à l'auteur du Bouffe et Noir, il s'est lourdement trompé. 11 y a un Stendhal « qui boit du café pour avoir du génie » VA et un Stendhal qui travaille le matin « pour pouvoir passer la soirée dans le plus grand monde » qui est le comble du grotesque. Oh ! le pavé des Mémoires ! >►
Les Lettres et les Arts, 1°"^ octobre 1888. — Article signé F, M, — < Hélas I comment c'était cela, l'auteur de La Chartreuse et du Bouffe et Noir, un bonhomme sans cesse occupé de sa toilette, de l'effet qu'il produit, de ses gilets, de ses mots, perpétuellement inquiet, attiré à ce qui brille, femmes, places, titres, et le reste, comme le papillon à la chandelle, sans sincérité, sans cœur, sans dignité, sans esprit ! >
C'était cela l'homme qui est entre les plus remarquables écrivains de notre temps : un presque grotesque employant constamment des mots étrangers, pour
montrer qu'il sait des langues qu'il ne sait pas, et Cynique avec cela ! il y avait bien une page de TH.B. de Mérimée qui le laissait soupçonner, mais de combien loin !... »
Georges Delannoy, 19 octobre 1888. — Courrier de VArt. — « ...On peut dire que la renommée de Stendhal n'a pas décliné.
Aujourd'hui, comme alors^ son influence estimmense» C'est de lui qu'émanent, en grande partie, les idées qui sont aujourd'hui dans l'air. Il a été, il reste pour nous, avant tout, un initiateur. Certes on peut discuter, contester plus d'un de ses jugements sur les arts et les littératures. Mais que de portes il a ouvertes, que de sentiers il a frayés !
On comprend aisément d'après cela quel intérêt s'at" tache aux moindres écrits de Stendhal. On n'a pas de peine, non plus à concevoir avec quelle curiosité devait être accueilli le « Journal ».
On lira avec plaisir ce livre écrit au jour le jour, par brefs fragments, sans manière, sans apprêt A la vérité, nous ne croyons pas qu'il ajoute grand'chose à la notion que Ton avait de Stendhal Nous le retrouvons là avec toutes ses habitudes, tous ses goûts ; le voilà bien... homme du monde, dilettante, lettré, curieux, avide de tout comprendre, étudiant, tour à tour dans les livres et dans la vie, s'examinant lui-même, notant ses sentiments... cherchant toujours à mieux lire dans son cœur et dans son cerveau, à mieux maîtriser ses sens, ses émotions, ses pensées.
En somme, le Stendhal du Journal c'est le Stendhal des Promenades dans Rome, celui dont Goethe parlait avec admiration à Eckermann, comme d'un des esprits les plus subtils et les plus hardis, les plus fins, les plus originaux qu'il fût possible de rencontrer.
LAMIEL
GENESE ET COMPOSITION
« Quand Beyle publia, en 1839,ia Chavlreu.se de Parme, il annonça comme étant sout» presse, un roman en deux volumes, intitulé ; A miel ^ {Beylc changea plusieurs fois le titre de son roman; tout d*abord, ce devait être : Un village de JSormandie^ puis Amiel^ L^Amielf et enfin, il s'arrf^ie h LamieL Un instant^ i] avait songe à un litre plus général : Les Français du roi Louis^Philippe^ ({ue^ suivant sa naïve manie, il libelle ainsi : Les Français dn King ^ihinTt).
Il travailla à cette œuvre dans sa solitude, de Civita Vecctna, depuis le mois d'octobre 1839; la mort vint rintcrrompre au moment où il mettait la dernière main à cette histoire d'une jeune tille, proche parente de Marianne, et jietitc cousine de Julien Sorel. — C'est ce roman, resté ignoré pendant près de cinquante ans, que nous éditons aujourd'hui d'après le manuscrit autographe de la bibliothèque de Grenoble. — Comment se fait-il que cette étude
ait été pour ainsi dire, mise au rebut, par M.Colomb, Texécuteur testamentaire de Beyle?
Lamiel n'aurait pas cependant déparé la collection des Nouvelles inédites. M. Colomb a-t-il pensé qu'une œuvre inachevée devait être à tout prix, condamnée à l'oubli, et ne pouvait être présentée au public? Nous aimons mieux nous dire que l'auteur de la notice sur la vie, et les ouvrages de Henri Beyle n'a pas lu attentivement les cahiers de Lamiel.
Quoi qu'il en soit, avant même d'avoir découvert le plan-conclusion, à la simple lecture des débuts de Phéroïne de Carville, nous avons été séduit, et l'idée de publier ce roman inachevé s'est présentée à notre esprit.
.... Beyle voulait, dans ce roman, se renouveler et sacrifier aux exigences de son public; il désirait profiter des critiques qu'on lui avait adressées, ne se doutant pas que La Chartreuse et le Bouge et le Noir, quand la période d'initiation serait passée, devaient être enfin compris, tout comme les Troyens ou la Damnation de Faust, de son compatriote Hector Berlioz.
Mais Beyle mettait une restriction à ce sacrifice. Il tenait à rester lui-même, et, fort heureusement, à ne rien abandonner de ses principes littéraires. Les notes jetées éparses dans les cahiers de Lamiel nous renseignent à cet égard et nous permettent de deviner tout ce qui se passait dans l'esprit de l'auteur,
Au moment de quilter Givita Vecchia pour retourner en France une dernière fois, il écrit :
^ Ne pas m'occuper actuellement d'abréger « ce qui est fait avantle25 mai 1840 Je Tabré- « gérai à Paris en publiant. Suivre les règles ^ de la mode d'alors, toutefois en l'adaptant à « mes idées. Le grand objet actuel est le Rire.» — Cette fois, il s'agissait non seulement d'intéresser les happy few, il fallait amuser les autres et gagner le grand public.
Dès le octobre 1839 — le roman était à peine commencé alors — Beyle, d'une large écriture, très lisible cette fois, remplit toute une page de son manuscrit en traçant ces quelques lignes qui nous révèlent la transformation tentée par lui :
€ Autre plan que la Chart y>.
€ 1" Sujet plus intelligible. »
« 2' Esprit dans le style. )►
« 3' Je fais connaître d'avance les personnages. ^
€ Ce roman n'aura pas la forme des Mémoi- « TCB dont se plaignait M""** la duchesse de Vi- € cence ».
II décide même d'aller plus loin encore :
« Trop de profondeur dans la description d'un ^ caractère empêche le Rire. Donc la plus « grande partie de ce que j'ai écrit sur le doc- « icur Sansfin restera dans • les substruçjtions «c de l'éflifice.
« 19 février 1840. Oui, 19 février. »
Et c'est pourquoi le docteur bossu, qui, un instant, devait être le véritable héros du livre, devient le bouffon du roman, un bouffon un peu macabre, il est vrai. — Plusieurs autres notes montrent encore cette préoccupation nouvelle et viennent compléter ce dossier curieux qui nous fait voir Beyle, comme dans son Journal tout à la fois acteur et analyste, critique et romancier, capable de se dédoubler à volonté.
En face de la première page du manuscrit, le 1^" octobre 1839, vraisemblablement avant même d'avoir écrit une ligne de son roman, il inscrit ces deux préceptes : « Si le récit est trop chargé « de philosophie, c'est la philosophie qui fait « l'effet de la nouveauté et non le récit. Sur cha- « que incident, se demander : faut-il raconter, « ceci philosophiquement ou le raconter narra- « tivement selon la doctrine de l'Arioste? »
Et en ces quelques lignes nous avons toute une théorie du roman, théorie dont l'application résume le talent de Beyle. C'est la philosophie qui préoccupe l'auteur de La Chartreuse de Parme et de Rouge et Noir ; par là il est nouveau — , et c'est la combinaison intelligente de la philosophie et de la narration narrative qui apparaît dans Lamiel.
Puis dans ces notes nous trouvons encore des jugements qui, plus tard, devaient être formulés parles critiques les plus autorisés:
« Le penchanl naturel de riningin^ition de ^ Dominiquc(un despseudonymes de Bcyle) est <£ de voir, d*îuveutcr des détails caractéristiques, « 19 février 1840, »... Aussi bien croyons-nous qu'un des principaux intérêts de cette publication sera de nous faire pénétrer dans les coulisîscs OLi Beyle, romancicrj ^e préparait à aiïronler le public, et essayait ses gestes et sei> attitudes avant d'entrer en scène. Cette genèse du roman est tout à Tait caractéristique; on n*a pas souvent Tocca si on d'assister à ce travail d'incubation et de voir de près ces remaniements multiples que subissent les œuvres littéraires ; nous avons là les cartons du tableau et jusqu'aux moindres croquis nécessaires pour mener à bien une étude aussi délicate et aussi minutieuse que celle du cœur d'une jeune fdlc comme LamieL ;^ (Ç, Sthyienski, Préface^ /îas^im.)
Edition originale- — Stendhal {Henri Beylc) Lamiel^ roman iîiédit publié par Casimir Stryienski, Paris, Librairie Moderne, Maison Ouantiflj 7, rue Saint-Benoist^ 18S9- 1 vob in-12. I^réface par C. Stryicnski, datée de Bel le ri \t, 10 septembre 1888, pp. XIX. Avant-propos de Stendhalj daté de Civita Vcccbia, 25 mai ISiO, pp, XXI et XXII. Lamiel, pp. XXVI £^06. Le
dernier chapitre porte comme titre : Conclusion plan.
Appendice I: Le premier chapitre de Lamiely pp. 309-313.
Appendice II: Caractère de Lamiely pp. 314-
Appendice III : Notes sur le caractère du docteur Sansfln, pp. 319-321.
Appendice IV : Portrait de Fédor de Miossens, pp. 322-323.
Appendice V : Caractère de la duchesse de Miossens, p. 324.
Appendice VI : Le Piéton, pp. 325-328.
Appendice VII : Coup de poignard donné par un bossu, pp. 329-332.
Appendice VIII : Critique de Lamiel par Beyle, 333-334.
Appendice IX : Chronologie et personnages, pp. 335-337.
Appendice X : Plan de Carville, pp. 338-339.
ÉTUDES ET CRITIQUES [Extraits).
C. Stryibnski, 10 septembre 1888. — Préface de Lamiel. « Le cas psychologique renouvelé de Marivaux, que Beyle étudie ici n'est-il pas à lui seul tout le livre ? N'est-ce pas assez de connaître les influences qui font de Lamiel une fille pervertie, de la voir au château de Carville, choyée et gâtée par la duchesse de Miossens, d'entendre ses conversations avec le
machiavélique Sansfin et avec le séduisant abbé Clément, pour comprendre cette curiosité de l'amour qui sera la passion dominante de cette fausse paysanne.
L'unité de ce caractère, dont toutes les manifestations tendent vers un mjai3 but, n'est-elle pas un élément suffisant d'intérêt ? Et même, si certains lecteurs réclament un attrait de plus, ils ne seront pas déçus en lisant Lainiel ; s'ils entrevoient un peu trpp confusément, d'une façon trop sommaire, la dernière période de sa vie, cette existence bizarre au milieu des émules de Mandrin et de Lacenaire, ils ne seront pas frustrés des incidents et des surprises qui leur sont chers. »
EuG. Grépet, l*''" novembre 1888. — Nouvelle Revue ^ pp. 1-27. {le Téléijraphe, le Soir, 3 novembre). — ... « Le manuscrit interrompu par la mort n'aurait certainement pas été livré à l'impression dans l'état où il nous est parvenu. L'ordre logique des événements y est plus d'une fois interverti. Les mêmes idées se répètent d'une page à l'autre, dans des termes identiques.
Parfois encore le récit est distribué par masses, à peine dégrossies, qui ne sont pas mises au point ; la rédaction définitive attendait évidemment un dernier coup de ciseau. Tel qu'il est pourtant, le roman posthume de Stendhal doit nécessairement s'ajouter à ses œuvres complètes, et pour la critique, c'est un document d'autant plus précieux qu'il permet d'étudier la façon dont Stendhal travaillait.
Il y montre pour ainsi dire sur l'écorché Tanatomie des conceptions que l'auteur, plus habile artiste qu'on ne l'a dit, savait ensuite recouvrir de belles formes... »
G. B. 5 novembre 1888. — Petit Dauphinois.
Chronique littéraire, — « Nous détachons de Lamiel pour nos lecteurs quelques pages de Pun des chapitres où se retrouvent le mieux les qualités si personnelles de Stendhal, la finesse spirituelle du dialogue et l'observation pénétrante des caractères. « Qu'est-ce que l'amour? » tel est l'intitulé du chapitre, et c'est à un jeune prêtre que Lamiel, une terrible ingénue, pose cette embarrassante question...
... Le morceau n'est-il pas charmant d'esprit et de délicate analyse, et la saveur de ce chapitre ne donne-telle pas l'appétit du livre? Lés gourmets de lettres sauront gré à M. Stryienski de leur avoir ménagé C3 régal. »
GoLOMBiNE, 12 novembre 1888. — Echo de Paris. Chronique. — « Le Stendhal isme aujourd'hui est pra- . tiqué dans le monde par un certain nombre de femmes qui n'ont d'ailleurs que peu lu Stendhal quand elles l'ont lu. Car, avec des morceaux superbes, des aperçus ingénieux, des audaces réelles à côté des fausses audaces .., Stendhal est asâez ennuyeux, dur à lire : et telle qui l'a pris pour son livre de chevet, a la bonne foi d'avouer qu'elle arrive à s'endormir vite... quand elle dort seule... »
Sutter-Laumann, 13 février 1889. — V Intransigeant, Les livres, — Ce roman inédit, s'il n'ajoute rien à la gloire de Stendhal, fera mieux connaître et surtout apprécier sa puissance d'analyse et sa profonde sincérité littéraire. Nous venons d'en parcourir les bonnes feuilles et dès les premières lignes, nous avons reconnu la marque de l'auteur du Rouge et Noir, à la vigueur de la pensée, à la sèche netteté de la phrase. L'œuvre est bizarre, tourmentée ; elle manque même d'unité dans ses parties, et l'on devine l'hésitation, l'on sent
que Técrivain en est encore à la recherche et que son livre est en voie de transformation. »
Paul Ginisty, 20 février 1889. — Le Gil Blas. — Un roman inédit de Stendhal, — « Ce que Stendhal avait voulu faire cette fois, c'était un roman gai dans la forme. Dans l'état d'ébauche — d'ébauche avancée sans doute, mais ayant besoin de remaniements — dans lequel il se présente, avec les lacunes fréquentes qui se rencontrent, il ne saurait assurément être placé sur le même rang que le Rouge et le Noir et La Char" treuse. Mais l'étude entreprise se produit en des pages singulièrement savoureuses. »
Jean Desroches, 25 février 1889. — Le Petit Dauphinois. Chronique littéraire— «... Ce qui fait le prix de Lamiel, c'est la valeur psychologique. Le roman n'étant pas terminé, la précision des caractères s'en ressent un peu ; par endroits, on voit bien que le portrait est resté à l'état d'ébauche, souvent même d'esquisse.. Et cependant plusieurs figures ressortent en un relief extraordinaire... Après avoir lu ce roman, l'idée que nous nous formions de Stendhal est plus juste et plus étendue. Nous comprenons mieux son talent, nous avons de son œuvre une intelligence plus complète. Et il me semble que ceci est le meilleur éloge que l'on puisse adresser à son éditeur. »
A. BuNAND, 25 février 1889. — Le Siècle, Le Monde littéraire: le Stendhalisme. Petits Lundis^ notes de critiques, Paris 1890, pp. 151-162. « Bien que Lamiel ne soit pas indigne de Stendhal et qu'en plus d'un passage se reconnaisse l'auteur du Bouge et Noir^ c'est surtout dans les notes de Stendhal que réside l'intérêt de cette publication. Elles nous font assister au travail d'élaboration, àla genèse de l'œuvre. Elles nous mon-
Irent quels soins méticuleux, quels scrupuleux efforts Stendhal apportait dans la composition de ses romans. Il n'était jamais satisfait... »
Jean Lorrain^ '2S février 1889. — L'Evénement. Chronique de Paris, Un romande Stendhal,,. ^Lamiel qui va être le livre à succès de demain, qui, toutes pleines de défauts que soient sa trame et son intrigue et peut-être à cause de ses défauts mêmes, a charmé et tout à fait éveillé l'âme du lecteur en moi...
A vrai dire, piètre roman, mais chapelet d'observations charmantes et de portraits exquis... Du Restit de la Bretonne raconté par Stendhal qui cette fois a bien voulu avoir de l'esprit... Mais que de charme, et de cruauté d*observation, que de détails amusants et rail leurs à chaque page de cette mauvaise ébauche !.... C'est toute une satire de la société de 1830, mais, parole d'honneur, c'estaussi une peinture de la nôtre... Je ne sais quel sera l'avis de mes lecteurs qui voudront bien ouvrir ce livre... mais pour moi, j'avoue que sa Lamiel m'a réconcilié avec Henri Beyle-Stendhal, et qui plus est, presque avec son disciple et suiveur Paul Bourget. »
Paul d'Armon, 5 mars 1889. — Le Voltaire. Le dernier romande Stendhal, — Le «dénouement est bizarre. Il marque une évolution dans la manière de l'écrivain,.. Les chapitres que nous possédons ne sont pas définitifs; ils nous montrent à nu le mécanisme de la psychologie stendhalienne : des petits faits soigneusement étiquetés, suivis d'inductions mathématiques que l'auteur numérote quelquefois pour sa commodité... L'histoire de Lamiel n'ajoutera rien à notre admiration ; M. G. Stryienski a eu néanmoins raison de la publier ; elle complète la physionomie de l'écrivain.
Ad. Brisson, 10 mars 1889.— Annales politiques et littéraires. Livres et Revues. — «Roman bien bizarre et bien incomplet... Je ne crois pas que Lamiel profite à la gloire de Stendhal... Cette étude est très confuse... Cette longue analyse manque de netteté, de clarté, à chaque pas une invraisemblance déconcerte le lecteur... Cette figure de Lamiel n'est douée d'aucune vie... Je préfère de beaucoup le docteur Sansfin... celui-là est bien observé ; il a inspiré à Stendhal les meilleures pages de son livre, les plus vivantes du moins et les plus claires... Les pages du dénouement sont fort pittoresques. Mais cet ouvrage ne vaut en somme que parle nom de l'auteur. »
Mario Proth, 17 mars 1889. — Le Mot d'ordre. — « Certes c'est une curiosité de grande attraction qu'un roman inédit de Henri Beyle... Appendices, genèse dévoilée, cartons et croquis donnent à ce volume un rare intérêt, documents précieux qu'il convient d'ajouter aux notes intimes du Journal de Stendhal,
Jules Bois, 20 mars 1889. — La Chronique Mo^ derne. Lamiel et les Slendhaliens, pp. 134-141. — « Comme le Rouge et le Noir, Lamiel est un livre troublant... Cette petite analyse d'un cœur de jeune fille nous effraye. . J'admire... dans ce roman lugubre et stérile, l'étude minutieuse des différentes classes d'alors ; il y a surtout des coins de provincialisme prodigieusement rendus : la vieille noblesse de province est supérieurement restituée... Lamiel est effrayante d'insouciance, d'insincerité, de cabotinage erotique... Tout cela est beau, parce que cela est vrai ; mais tout cela est aride... Quelle sécheresse de style et de pensée dans cette étude prétentieuse ! On y sent la haine de toute tendresse, de tout abandon, de toute
orientale métaphore I Je dénie toute émotion sincèrement tendre à Stendhal. On se demande si Lamiel, avec son incurable incapacité d'aimer, ne serait pas tout simplement Tombre féminine d'Henri Beyle... »
F. DE NiON, 6 avril 1889. — Samedi- Revue , Un roman inédit de SlendhaL — « G3t ouvrage fut peutêtre dans les desseins de Stendhal la plus haute et la mieux caressée de ses conceptions littéraires... Le livre se j*essent des tâtonnements de l'auteur déjà guetté par la mort et rien n'est plus pénible que l'impression de cette œuvre, aux proportions si nobles et si grandes sans doute dans sa pensée, hésitante, hachée, tronquée par la grande déception tragique qui est au bout de toutes les vies... Nul homme, comme Henri Beyle, ne subit, ne grava dans sa mémoire, ne sut utiliser plus tard dans son art, les premières impressions qui marquèrent sa jeunesse, et c'est ainsi que son Journal a vu donner la clef de toute son œuvre. . Lisez l'histoire de Sansfin, c'est celle du vieux Beyle, et vraiment ce n'est pas beau... -La publication de Lamiel contribuera, croyons-nous, à fixer et à préciser enfin les traits mobiles et difficiles à saisir de celui qui écrivit Armance, cette énigme, et La Char^ treuse de Parme, ce chef-d'œuvre. »
Gh. Benoist, l*"^ juin 1889. — Revue de Famille, — «La topographie générale y est extrêmement vague... au contraire la topographie locale y est minutieusement établie et serrée de près... Mais combien plus ferme et plus arrêtée encore, s'il se peut, n'est pas l'esquisse des caractères î Ils sont coulés du premier coup, pour ne pas subir de retouches, au moule d'une logique inflexible. »
yVuG. Filon, 1«' juin 1S89. — Revue Bleuç. Courrier
Littéraire. — «Je n'avais pas encore pardonné à Henri Beyle l'ennui que m'avait donné le Rouge et le Noir, surtout la sempiternelle et fastidieuse Chartreuse de Parme y dont je ne souhaite pas la lecture à mes pires ennemis... Je retrouve ici le Stendhal auquel je suis habitué que je continue à détester et même à mépriser un peu. Beaucoup d'impertinence, un ricanement continu et forcé, Tenvie de m'étonner, à quoi il ne réussit guère le pauvre homme I Une raillerie mesquine et grêle, quelque chose comme Voltaire riant à travers un phonographe 1 »
A. Chuquet. — Stendhâl'Bey le. Psivis, Pion, 1902 p. 442-444. — « On ne peut ni ne doit juger un fragment. Il est sûr toutefois que si Stendhal avait achevé son œuvre, elle eut offert un grave défaut. L'auteur aurait évidemment donné trop d'importance au bouffon Sansfin, ce machiavélique aventurier, à l'esprit vif, à l'imagination admirable, aux réflexions profondes, et qui pourtant devait être ridicule et même grotesque par sa difformité physique, par son tempérament de satyre, et par sa vanité. (Par ses manières burlesques et ses gestes vulgaires, il ressemble au Dupoirrier de Leuwen qui, comme lui, est médecin)... « Mon premier objet, disait Beyle, en parlant de Lamiel, c'est le rire. » Mais, compliqué comme il l'est, Sansfin eût-il excité le rire, Lamiel eût-il été un roman gai ? »
Notices bibliographiques, 1889.
Le Figaro, 23 janvier. — « C'est en même temps qu'un roman où se reconnaissent, malgré les imperfectionsj la niçinière et le style de T^utevir de La Ch^r--
ireuse de Parme, un recueil de notes où se retrouvent toute la finesse, tout le scepticisme du grand observateur. >
Le TempSy 10 février. — The Globe London, feb. 14 th. — Un roman inédit de Stendhal, — « Ce qui fait l'intérêt de ce livre posthume de l'écrivain qui a exercé une si grande influence sur l'école moderne c'est précisément qu'étant inachevé, il soit comme une de ces ébauches qui permettent de se rendre compte des états successifs de la pensée, d'un artiste et de ses procédés de travail... Une pareille constatation est toujours intéressante lorsqu'il s'agit d'un homme qui peut être considéré comme un chef d'école. »
Mémorial diplomatique, 16 février. — « Cette nouvelle œuvre posthume d'Henri Beyle ne peut manquer d'avoir un grand retentissement: le nom seul de Stendhal la recommande d'ailleurs au-delà de tout ce qu'on pourrait dire. Lamiel est l'histoire d'une jeune fille pervertie, racontée avec cette science psychologique qui a placé Stendhal au premier rang des romanciers du xix° siècle. L'éditeur a réuni dans sa préface et dans les appendices, outre le fac simile d'une curieuse page de Stendhal, des notes inédites du plus haut intérêt pour l'histoire littéraire. »
Galignani's messenger, feb. 18 th. — «Cet ouvrage, qu'il émane réellement ou non du cerveau de Stendhal» est suffisamment psychologique et sans saveur, pour le laisser supposer. »
Le Gaulois, 19 février. — Le Petit Dauphinois, 22 février. — « Roman très curieux. Outre la psychologie et l'analyse des caractères qui sont le propre de Stendhal, ce livre nous offre un biea curieux tableau
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de la société française à l'époque de la Révolution de 1830. »
La Vie Parisienne^ 22 février. — « Si Stendhal, du haut du ciel, voit qu'on publie ses notes et ses romans posthumes, il doit être content, -car il n'y a plus moyen d'en douter, Stendhal était un fumiste — seulement un fumiste ennuyeux et l'espèce en est odieuse. Mais je recommande aux amateurs le chapitre dans lequel Lamiel — c'est un nom de femme! — désirant savoir ce qu'est l'amour, donne vinfçt francs à un facteur rural pour le lui apprendre \\ Et la leçon une fois prise, elle dit : « Ce n'est que çàl » et elle redonne cinq francs I Stendhal I ne nous la fais plus au scepticisme !» X.
Le Clairon Dauphinois, 21 février, — P. 149. — « Un professeur du Lycée de Grenoble a juré de perdre la réputation de notre triste compatriote Beyle-Stendhal ; il publie les manuscrits que l'auteur avait jugés indignes de la publicité et qui n'avaient point été écrits pour elle. Beyle avait écrit Lamiel pour humilier chacune des catégories qui composent la société : le bourgeois, le noble, le prêtre et le peuple. C'était le fruit de son pessimisme. Goût ou pudeur, Stendhal avait laissé cette méchante œuvre de côté. Le professeur de Grenoble Ta rendue publique. C'est un triste document sur l'auteur et c'est un pauvre morceau pour la littérature.
Lamiel est sans intérêt, sans attrait, sans dignité, sans esprit, hostile à la religion et contient d'un bout à l'autre une peinture de mœurs inavouables. L'éditeur de ce livre a rendu, en le donnant, un mauvais service à Stendhal et aux lettres.»
Les Débats, 5 mars. — Romans, — Nouvelles .,
« Production curieuse assurément, mais rien moins qu'édifiante... Constatons l'intérêt que présente cette œuvre inachevée, très intelligemment annotée par Péditeur pour lés lettrés en général, et particulièrement pour les stendhaliens fervents qui y trouveront d'utiles renseignements sur les procédés de composition du Maître. »
La France^ 5 mars ; V Italie, Rome, 9 mars. — Comment travaillait Stendhal, — « Cette publication est une curiosité littéraire du plus haut goût. Bien que le roman ne soit pas achevé, il n'en excitera pas moins la curiosité des nombreux admirateurs du talent si délicat et si curieux de Stendhal. »
VEstafette, 7 mars. — Notice signée : Un vieux professeur. — « Lamiel est, comme toutes les œuvres de Beyle, une étude psychologique très-poussée... L'œu • vre».est remarquablement écrite, cela va sans dire, mais la donnée est absurde. Cette femme n'a ni sens, ni cœur, c'est une folle de curiosité, un être monstrueux, un cas pathologique à soumettre au docteur Charcot. »
Chronique Moderne y 5 mars. — «Quelques sceptiques n'ont pas voulu lire Lamiel^ croyant que ce roman était apocryphe. Qu'ils le lisent : ils retrouveront la plume de l'auteur de le Rouge et le Noir, »
Le Sémaphore. — Marseille, 10 mars, — « Stendhal est la victime en ce moment d'un professeur d'anglais à la Faculté des Lettres de Grenoble. Il a la rage de fouiller dans les nombreux manuscrits laissés par H. Beyle et d'en extraire de temps en temps quelques volumes plus médiocres les uns que les autres, notamment Lamiel qui est une œuvre absolument incohérente. C'est en somme avoir un médiocre souci du renom littéraire de Stendhal que de s'amuser à publier
ses moindres griffonnages, ses moindres canevas. M. C. Stryienski se donne, comme l'admirateur de Stendhal. Mais il ne le prouve guère attendu que les deux ouvrages- qu'il a exhumés sont plutôt faits pour nuire à la réputation de Stendhal que pour la servir. »
Le Nouvelliste de Lyon^ 17 mars. — Académie Delphinale. — < Les œuvres du fameux romancier de La Chartreuse de Parme et du Bouge et Noir^ sont, on le sait, très discutées dans le monde littéraire, et jugées indignes de son talent. Lamiel, notamment est un simple canevas de roman qui ne méritait pas d'être publié. »
V Intérêt Public^ 18 mars. — Paraphrase de la préface de M. C. Stryienski.
Le Chat Noir^ 24 mars. — Légère variante de « la Vie Parisienne ».
Le Livre, lÔ avril. — « Ce manuscrit est, bien jque non terminé complètement, un des documents les plus précieux et les plus instructifs que l'on puisse joindre aux plus fameuses œuvres du célèbre écrivain. Déplus, les notes jointes, un dessin, une biographie des personnages, un avant-propos donnent des renseignements absolument ignorés sur la manière dont Stendhal composait ses romans, et ce ne sont pas les pages les moins intéressantes de ce curieux ouvrage. . . Cette jeune fille... est une création absolument extraordinaire, un caractère tout à fait en dehors de ceux que Ton a pu s'amuser à peindre... Stendhal a fait là une œuvre aussi saisissante que le Bouge et le Noir ; sa Lamiel étrange, terrible, est le pendant de l'inoubliable Julien Sorel. Il faut lire attentivement cette œuvre, la suivre dans tous ses détails pour en savourer la dangereuse saveur, pour admirer Tart d'analyse, la
science psychologique dli maître, vers lequel se tour nent en ce moment beaucoup de jeunes ambitions littéraires. »
Polybiblion^ 15 avril. — « Je n*ai jamais compris Tcngouement dont cet affreux Stendhal est aujourd'hui Tobjet. A moins que l'on n*aime en lui son impiété basse, son athéisme glacial, son matérialisme polisson, qu'a-t-il donc de si attrayant cet écrivaia systématiquement sec, dont la phrase pénible, caillouteuse, est toujours sans horizon et sans air ?
LamieL.. c'est à la fois puéril et bête.
L'auteur veut être comique, il est grotesque, et la gaieté va à ce faux plaisantin comme des escarpins à un ours... 11 est impossible de rien voir de plus vieillot... Pas le moindre intérêt dans cette histoire, c'est au-dessous de rien. »