Supplément de VEcho de Paris. Novembre
Edition originale. — Stendhal (Henri Beyle) Souvenirs d'Egolisme, autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski. Bibliothèque, Charpentier. G. Charpentier et E. Fasquelle, éditeurs, 11, rue de Grenelle, 1892, i vol. in-12. Dédicace : A P. -A. Chéramy. En souvenir du cinquantième anniversaire de la mort de Stendhal. C. S. Avant-Propos : Le manuscrit autographe des Souvenirs d'Ego^ tisme se trouve à la Bibliothèque de Grenoble. Ces pages complètent les Mémoires de Stendhal qui forment ainsi trois volumes : Vie de Henri Brulard (iT^SASOO), Journal (I80i'i8i A), Souvenirs d'Egolisme (1821-1830) et représentent tout ce que Beyle a laissé de documents biographiques. Les Lettres inédites sont empruntées à diverses collections, j'adresse mes remerciements à MM. P. A. Chéramy, Edmond Maignien, conservateur de la Bibliothèque de Grenoble, Charles de Spoelberch de Lovenjoul, Auguste Cordier, Henri Cordier, F. Corréard et Julien Lemer qui ont bien voulu me permettre de réunir cette précieuse correspondance.
Stendhal et les Salons de la Reslquration. —
Etude de Casimir Stryienskï, datée de Jersey, 10 septembre 1892, pp. I-XXIII.
Souvenirs d'Egolisme : pp. XII-127.
Lellres inédites : pp. XCVI (131-316)..
Table : pp. 317-320. Paris. Imprimerie F, Imbert, 7, rue des Canett es.
ÉTUDES ET CRITIQUES (Extraits).
P. GiNisTY, 29 novembre 1892. — Gil-Blas, Causerie Littéraire, — «Les souvenirs de Stendhal sont assez décousus. Il est tantôt sarcastique, tantôt impertinent, tantôt plus simple, qu'on ne l'attendrait de lui... Malgré le titre qu'il avait choisi, Stendhal parle plus des autres que de lui-même dans ces fragments brusquement interrompus sur le croquis d'un salon littéraire , croquis assez moqueur, malgré l'estime qu'il professait pour ses hôtes. Mais la bienveillance de Stendhal n'était guère souvent de la bienveillance sans réserve. »
P. d'Armon, 26 novembre 1892. — Le Voltaire, Le Public ; Souvenirs de Stendhal. — « Ce voyageur mélancolique, visité par les fantômes du suicide, c'était un amant inconsolable de son exil à* Paris. Vous avez reconnu notre divin Stendhal. Un amant, c'est le moi magique, le « Sésame » que ne doivent jamais oublier ceux qui veulent pénétrer l'homme et l'œuvre. Ils ne comprendront le soldat, le philosophe, l'homme de lettres qu'à condition de se le représenter comme un personnage d'opéra, accompagné d'un éternel « leitmotive » d'amour. . Une âme ardente, prompte à recevoir les émotions et les plus puissantes de toutes, celles
àà^lM
que donne l'amour, entretenait chez lui le goût de l'analyse... Il a traversé la vie, avec le désir constant, non pas de séduire, mais d'aimer, fût-il sans espoir. Même dans son âge mûr» il fallait qu'il eût le cœur occupé par une femme, son génie alors était complet; il aimait et se regardait aimer .. Il n'a jamais abandonné les femmes. Son cerveau avait besoin d'elles. A cinquante ans, il disait encore : « Dans tout ce qui tou- « che aux femmes, j'ai eu le bonheur d'être dupe jus* « qu'à vingt-cinq ans. C'est ce qui fait que je ne me « brûlerai jamais la cervelle, par dégoût de tout, par « ennui de la vie. Dans la carrière littéraire, je vois 4c encore une foule de choses à faire. J'ai des travaux « possibles de quoi occuper- dix vies. » C'est ainsi que l'amour perpétuait chez Stendhal, avec la jeunesse, la volupté d'écrire. »
Maurice Barres, 24 décembre 1892. — Le Journal, — Chronique anodine. — « Nul sujet qui me soit plus familier que l'écrivain Stendhal. C'est quelqu'un de ma famille. De cette famille, le chef à cette heure est M. Hippolyte Taine. Quand nous perdrons cet illustre maître, peut-être Paul Bourget présidera-t-il notre communion.
Or, voici quelques réflexions d'un intérêt vraiment général, qui me sont venues tout à l'heure^en trouvant sur ma table une délicieuse plaquette qu'a publiée l'un des nôtres, un des meilleurs beylistes, sur le maître. Cette plaquette est intitulée Stendhal et les Salons de la Restauration,
Elle m'a ravi, car elle est pleine de traits charmants. Ah ! me suis- je dit. qu'il faut le louer et l'encourager, cet acharné beyliste, ce Casimir Stryienski ! Quelle reconnaissance déjà nous lui devons avoir ! Des qua-
rante volumes énormes que possède la bibliothèque de Grenoble, reliés pêle-mêle non d'après les textes, mais d'après le format du pap*er,et où Stendhal jetait confusément ses notes dans un langage fait de chiffres, de dessins^ d'allemand, d'anglais et d'allusions. Casimir Stryienski a déjà extrait cinq volumes. C'est l'homme d'affaires de la famille beyliste, comme je crois l'avoir déjà nommé. Il doit au reste, en un certain sens, partager ce titre avec un lettré et un amateur d'art' bien connu dans le monde du palais, M® Chéramy, qui a fortement contribué au début de cette année, aux soins que prit la famille beyliste du tombeau de son chef. Mais, peut-être, avant de pousser plus avant, devrais-je expliquer comment on fait partie de notre famille. Quelques personnes croient peut-être que pour s'intituler beyliste il suffit de goûter cet écrivain. C'est une erreur, il faut encore lui avoir de la reconnaissance... Pour moi, disais-je, je remercie Stendhal de ce que l'ayant lu en même temps que trente-six romanciers au milieu desquels la mode l'admet, il me rappela au respect de notre dix-huitième siècle et me rendit capable de goûter Montesquieu .
Mais j'en viens au projet qui m'a séduit tout à l'heure en ouvrant la précieuse plaquette de notre Stryienski. Eh quoi ! me suis-je dit, chaque fois que nous sommes entre beylistes, nous nous divertissons à nous raconter des traits piquants de ce vieux parent.
Chevassus, André Maurel et, me dit-on, M. Halévy fils en rapportent des histoires délicieuses qu'ils ont dénichées je ne sais oii.
Ces messieurs mourront un jour ; leur mémoire même peut défaillir ; tous ces jolis trésors ne vont -ils pas se disperser ? Sous le titre de Ménaffiana, nous
avons un recueil des conversations qui se tenaient chez Ménage. Il y a aussi le Sottisier de Voltaire. Je voudrais un Beyliana ou plus exactement un petit recueil que nous intitulerions les Fatuités d'' Henry Beyle
Après cela, il y aura encore des personnes pour
dire que Stendhal était d'une préciosité excessive et que nous, qui le goûtons, sommes d'insupportables raffinés. >
Paul Bourget, 5 janvier 1893. — Le Gaulois. — Les Souvenirs de Stendhal. — « Je ne sais pas de plus touchant emploi d'une existence de travail et de plus noble que cette dévotion à la mémoire et à l'œuvre d'un grand artiste. M. Stryienski arrive un jour à Grenoble par hasard. Il était, je Crois, professeur d'anglais au Lycée. A la Bibliothèque de la Ville, il tombe sur le lot des papiers de Beyle, légués par M™° Grozet et par Colomb, l'exécuteur testamentaire du romancier.
Il les feuillette. Il goûtait l'écrivain à travers ses livres. Il s'éprend de l'homme à la manière dont Beyle lui-même s'éprenait de ses amis : « Quand mon imagination s'emparait d'un homme, j'adorais ses défauts. » 11 y a plus de dix années de cela, et avec une patience de paléographe... il a déchiffré à travers les hiéroglyphes de Beyle, ces quatre livres, dont le dernier est le plus court, mais aussi, je crois bien, le plus significatif et le plus passionnant.
Ils éclairent en effet, ces Souvenirs y d'un jour aussi lucide qu'intense la plus complexe des âmes d'artiste, un âme effrénée et raisonneuse, tendre jusqu'à la folie et ironique jusqu'à la cruauté, énergique jusqu'au plus mâle courage, et romanesque jusqu'au plus naïf sentimentalisme, une âme de roué et d'enfant, de soldat et de poète, de mondain et de solitaire, de libertin,
et d'amoureux, l'âme enfin de l'homme qui a pu écrire, le Rouge et le Noir y et inventer de toute pièce à plus de quarante ans, après avoir été soldat, commis d'épicerie, auditeur au Conseil d'Etat, voyageur, homme de lettres et diplomate, cette forme de roman sans analogue, capable de contrebalancer toute la Comédie humaine dans l'histoire de l'art de conter... Le premier intérêt de ce fragment est que ces mémoires se rapportent précisément à la période de cette vie contrastée où ce romancier de génie naquit chez Beyle...
.... Et puisque le nom du jeune homme du Rouge et Noir m'est naturellement venu à la mémoire à l'occasion de ces Souvenirs, comment ne pas constater qu'ils sont remplis de menues anecdotes qui reparaissent dans le roman, mais transposées et d'une manière qui permet de bien saisir le procédé d'alchimie intellectuelle propre à Beyle ?
Il l'a défini lui-même ce procédé : « Je prends un personnage de moi bien connu, je lui garde sa façon d'aller à la chasse du bonheur... seulement je lui donne plus d'esprit... » .... Au fond, si Beyle a mis tant d'intensité dans ses deux grands romans, c'est qu'il a résumé dans l'un, La Chartreuse, ses vingt années de vie italienne, dans l'autre, Le Rouge et le Noir, ses neuf années de vie parisienne, de cette vie qu'il aborda avec cette âme singulière, qui avait soif et faim de tous les raffinements de la société la plus délicate et à qui les conditions de cette société faisait horreur.
Les Souvenirs d'Egotisme disent également, et ce goût et cette horreur, et les raisons de l'un et de l'autre.
Dans quelques années, ce fragment sera considéré comme un ouvrage à mettre sur un même rayon de?
bibliothèque avec certains chapitres, les Confessions de saint Augustin^ le Journal intime de Constant, Mon cœur mis à nu de Baudelaire, le Mangeur d'opium de Quincey les Sonnets de Shakespeare et quelques autres de ces chefs d'oeuvre, sublimes ou coupables, de sensibilité avouée, comme il n'y en a pas vingt dans toutes les littératures.
Le charmant et pieux bénédictin du beylisme qui a nom Casimir Stryienski sera considéré alors comme un des bons serviteurs des lettres... « Il n^y a pas foule » pour prendre une des formules de Beyle luimême quand il parlait de ceux qu'il aimait ! »
« A. Chuquet, 1902. — Stendhal-Beyle (p. 449).
Dans les Souvenirs d'Egotisme Stendhal veut raconter ce qui lui advint de 18*21 à 1830, sans excuser « les faiblesses de l'animal ». Ils furent composés à Rome aux mois de juin et de juillet 1832, à vingt pages par séance. Mais ils sont inachevés et il a de son propre aveu de terribles digressions. « Où en étais-je?» dit-il une fois.
Mon Dieu, comme ceci est mal écrit !
Pourtant il esquisse de jolis portraits, il fait une piquante peinture de certains salons de la Restauration ; il prophétise sa future renommée : « Je regarde mes ouvrages comme des billets à la loterie, et je n'estime que d'être réimprimé en 1900. »
Notices bibliographiques.
20 novembre 1892. — V Intransigeant. — U Opinion publique. — Annonce.
21 novembre 1892. — Le Temps, — Le Gaulois. — Le Soleil. — Annonce.
21 novembre 1892. — Le Matin. — Une œuvre inédite deSteTHJBMil est aujourd'hui une rare et d'autant plus précieuse bonne fortune. Aussi devons-nous remercier Casimir Stryienskî qui TÎeat de publier le dernier manuscrit autographe du célèbre écrivaiiu.. en le faisant précéder d'une intéressante étude sur Stendhal et les salons de la Restauration. Des lettres inédites (1801-1814) ajoutent à l'intérêt de ce remarquable ouvrage.
22 novembre 1892. — Le Radical. — Le Rappel. — Paris. — Simple annonce.
22 novembre 1892. — VEcho de Paris. — Un nouveau volump inédit de Stendhal est toujours un important événement littéraire.
22 novembre 1892. — Le Journal. — L* Eclair. — Stendhal fut certainement un des plus grands et des plus spirituels écrivains du commencement du siècle.
24 novembre 1892. — La Rouche de Fer. — Stendhal est, il faut bien le dire, exhumé avec trop de profusion. Son âme damnée, M. Casimir Stryienski abuse des mauvais manuscrits laissés à Grenoble. Aujourd'hui, après dix volumes posthumes, il nous gratifie des Souvenirs d*Egotisme. Seigneur, faites que ce soit le dernier ! Ce que la fatuité stendhalienne est névrosante dans ce livre, c'est inimaginable! Cet inventeur de la culture du Moi. qui a déchaîné Barrés, nous donne des petites confessions dont personne ne se soucierait si le nom du grand Beyle ne les contresignait. Trop d'égotisme, je vous le dis, et trop de Stendhal. Ce rasoir par le Moi devient encombrant.
25 novembre 1892. — Le Charivari (André Laroche),
— Sthendal ne fut jamais de ceux qui trouvèrent le moi haïssable.
« Il Ta prouvé partout et une nouvelle preuve en est fournie par les Souvenirs d^Egoiisme. Il y a des pages curieuses qui font pénétrer très avant dans le caractère d'Henri Beyle. Il y raconte même sans la moindre gêne rhistoire de ses escapades intimes. Il y fait notamment le récit édifiant d'une aventure qu'il eut à Londres, en compagnie de deux amis... Nous lui cédons la parole... Gomme vous le voyez, Tégotisme de Stendal ne reculait devant aucune confession. Reste à savoir si sa mémoire peut gagner à celles-là ? »
29 novembre 1892. — V Indépendance belge. — € Ce n'est pas du même prix que la Vie de Henri Brulard quoique plein d'anecdotes, de confessions et d'indiscrétions. Les salons de la Restauration où Stendhal eut accès sont cependant caractérisés d'une façon vivante par ces souvenirs diffus et ces portraits rapides... d'autres figures sont marquées en quelques traits, dans ces pages saccadées. Et l'esprit de Beyle et sa nervosité de sensations se retrouvent en bien des mots.suggestifs. Beyle amoureux et timide, ses accidents et ses déconvenues, ce sont les plus curieux de ces Souvenirs d'Égotisme. » (Gustave Frédérix).
le' décembre 1892. — La France, — ^ M. Casimir Stryienski vient de terminer une tâche ardue qu'il a menée à fin pour le plus grand plaisir des lettrés.
1®' décembre 1892. -r- La Bévue Encyclopédique, — Simple annonce.
1" décembre 1892. — Agence Havas, — Journal amusant, — Simple annonce.
3 décembre. — La Vie Parisienne, — Sous ce titre odieux, M. Casimir Stryienski nous donne
encore des broutilles de son dieu Stendhal. Il lui pardonne tout, parce qu'il y a dans son volume cette définition admirable : « L'amour est une chose sale dont on accuse quelquefois les femmes de chambre ; quand elles en sont convaincues, on les flanque à la porte. » Voilà un homme qui a dû aimer!
22 novembre 1892. — The GalignanVs Messenger . — Simple annonce.
28 novembre 1892. — Pal Mail Gazelle. — FoUeuil a parlé très justement ^- le FoUeuil de tant de fantaisies de Gyp — quand il a si sévèrement critiqué Stendhal auprès de M"»° Tripoly. FoUeuil et le fin psychologue parlaient seulement du Stendhal du Journal, Depuis cette mémorable conversation, nous avons eu le Stendhal de Henri Brulard et maintenant nous avons le Stendhal des Souvenirs d^Egotisme récemment publiés.
Il y a quelque chose de trop dans ceci. FoUeuil n'a pas eu l'expression malheureuse quand il a caractérisé Stendhal comme « une bien vilaine âme. » M. Paroly, l'ami de FoUeuil n'était pas bien loin de la vérité quand il parlait de lui ainsi : « un goujat tel que Stendhal ».
Le Journal était un morceau nauséabond, laissant un mauvais goût dans la bouche.
Souvenirs d^Egotisme est encore plus nauséabond, il laisse un goût pire encore. Stendhal appelle ces mémoires, avec un dédain mêlé de dégoût : « abominable égotisme », et le mot est juste.
Il y a quelque chose d'abominable dans la vanité morbide, les jalousies mesquines, les aventures sombres, ennuyeuses et obscènes d'un écrivain qui fut pour un quart homme de génie et pour les trois autres quarts : voyou. Si le « culte du Moi » que M. Mau-
rice Barrés cherche à imposer au siècle qui meurt est quelque peu ennuyant, P « éternel Je » dont Stendhal a été si libéral dans le siècle qui s'ouvre est plus fatigant encore. Après tout, il y a confessions et confessions.
Quand Rousseau déclara qu'il n'avait rien laissé à dire à Dieu, il a certainement fait du genre humain le confident d'un grand nombre d'actions mesquines et lâches ! Mais de là à imaginer que toutes les confessions mesquines, toutes les confessions lâches sont nécessairement précieuses, c'est faire insulte au 4c Bagage humain ».
S'il est possible d'admirer le Stendhal de le Rouge et le Noir, de la Chartreuse de Parme et de l'Amour, il serait difficile d'admirer le Stendhal de cette kyrielle de confidences. L'homme de l'aventure de Mélanie dans le Journal, Phomme de l'aventure avec Alexandrine dans ce dernier ouvrage, l'homme de toutes les jalousies, l'homme de toutes les bassesses qui y sont rapportées, n'est pas seulement incapable d'héroïsme, incapable de se faire aimer, il devient à la fin dénué de tout intérêt, même comme cas pathologique. Mais les dévots du Stendhalisme vont probablement accueillir ce livre comme une révélation sacrée. Balzac est responsable pour une grande part de l'existence du Stendhalisme, c'est une grave responsabilité. Quand il a déclaré que Stendhal ne pouvait être apprécié comme il le méritait, que d'un millier ou à peu près de l'élite, naturellement chacun voulut être un des mille.
Il est à espérer pour le crédit de l'humanité que les Souvenirs d^Egotisme, ne trouveront pas leurs mille adorateurs.
LUCIEN LEUWEN
GENÈSE ET COMPOSITION
Lucien Leuwen fut commencé en 1834, à Civita Vecchia et terminé à Rome en 1836. ÎI prend date entre Le Rouge et le Noir (1831) et La Chartreuse de Parme (1839). Le premier des testaments de Beyle, — publié plus loin — et une note inédite en marge du dernier volume, indiquent qu'une troisième partie, dont l'action eût été placée en Espagne ou en Italie, devait terminer le roman.
Si cette partie a existé et si elle n'a pas été perdue comme ce fameux Journal de la Cam-pagne de Russie^ il faut espérer que le hasard nous la rendra un jour.
L'auteur y avait ajouté ou devait y ajouter certaines observations dont il parle souvent, et qui portaient sur le Vatican, sur les dessous de la Vie pontificale et les intrigues du monde diplomatique à Rome. Mais fort probablement ne s'agit-il là que d'un projet comme il en avait tant formulé dans sa vie. Primitivement Lucien
Zeawe/i s'appelait Z'Ora/igre rfe Malte, ensuite U Amarante et le Noir, les Bois de Prémol, le Chasseur Vert, Leuwen et Cie, Van Peters et Cie et finalement Lucien Leuwen, le titre défirnitif indiqué dans les testaments de 1835 et en tète du premier chapitre du roman... La lettre et les testaments inscrits à la première page de Lucien Leuwen spécifient les soins à prendre lors de l'impression du livre... auquel le temps matériel, ou toute autre raison, avait empêché Stendhal de lui donner sa forme définitive... C'est la qualité même de ces soins qui indique à quel point un second travail était nécessaire pour donner à Touvrage son caractère et sa physionomie véritables... Quelle que fût la tâche imposée par Beyle à ses héritiers, ceux-ci n'auront pas eu à justifier de s'y être dérobés : elle était irréalisable. Colomb ou Mérimée eussent vite fait de se mettre à l'œuvre, s'ils avaient eu entre les mains autre chose qu'un manuscrit hiéroglyphique, dont l'auteur avait oublié de leur donner la clef, et qu'ils furent impuissants à déchiffrer et à mettre au net ; seuls les premiers chapitres figurant sur un double — celuilà facile à lire — furent portés à Michel Lévy, qui les plaça sous ce titre : Le Chasseur Vert dans les Nouvelles Inédites, Le reste fut relégué dans les cartons d'une bibliothèque.
Faut-il croire qu'une imprévue lassitude, l'ennui de l'exil ou cette tristesse profonde
qui assombrit les dernières années de son existence empêchèrent Stendhal de transcrire son roman ou tout au moins en faciliter l'impression à son exécuteur testamentaire ?... « Rien à faire », inscrivit Mérimée en tête du premier feuillet, lorsque Colomb lui porta les volumes manuscrits de Lucien Leuwen, et Colomb les envoya chez Crozet à Grenoble, où celui-ci les déposa à la Bibliothèque de la ville.... La majeure partie du roman est consignée dans un vocabulaire secret, dans une sorte d'alphabet conventionnel, dont il serait peut-être curieux de donner le détail, si Beyle — alors diplomate — n'avait pris le soin d'en changer souvent la clef, c'est-à-dire la manière de disposer les lettres, les phrases, les dates, de désigner les localités et les personnages. Nous avons insisté à dessein sur cette obscurité matérielle du texte manuscrit, elle explique pourquoi l'œuvre que nous présentons aujourd'hui au public est restée si longtemps ignorée, et pourquoi les différents bibliographes de Stendhal, — en exceptant M. C. Stryienski — qui lui a fait besogne utile — se sont bornés à citer l'appréciation de Mérimée. (Jean de Mitty. Préface, passim.)
EDITIONS
Edition originale. — Hçnry Beyle (Stendhal) Tolkekappg few. Lucien Leiiiverij œuvre posthume reconstituée sur les manuscrits originaux et précédée d'un commentaire par Jean de Mitty Paris, E. Dentu, libraire, 3, place de Valois, Palais-Royal (1894). 1 vol. in-12.
Commentaire par Jean de Mitty, pp. V-XV.
Au lecteur par Henry Beyle, pp. XVII-XVIII.
Testaments : I. daté de Civita Vecchia, le 25 décembre 1834, p. XIX. — II : Rome, 17 février 1835. — III: Rome, 8 mars 1835. — IV : Rome, 12 avril 1835, p. XX, Lucien Leuweny Civita Vecchia, 22 mars 1835, pp. 503.
Réimpression. — Editions de IdL Bévue Blan-che.
ÉTUDES ET CRITIQUES {Exlrails),
Henri Beyle. — Au lecteur. — Lecteur bénévole I — Ecoulez le titre que je vous donne. En vérité, si vous n'étiez pas bénévole et disposé à prendre en bonne part les paroles ainsi que les actions des graves personnages que je vais vous présenter ; si vous ne vouliez pas pardonner à l'auteur le manque d'emphase, le manque de but moral, etc., etc., je ne vous conseillerais pas d'aller plus loin.
Ce conte fut écrit en songeant à un petit /nombre
fî"
de lecteurs que je n'ai jamais vus, et que je ne verrai point, ce dont bien me fâehe.
J'eusse trouvé tant de plaisir à passer les soiréeÈ avec eux. Dans Tespoir d^être enlendu par ces leclenrs, je ne me suis pas astreint, je Tavoue, à garder les avenues contre une critique de mauvaise foi, ni même contre une critique de mauvaise humeur. Pour être élégant r académique, disert, il fallait un talent qui manque, et ensuite ajouter à ceci 150 pa^^-es de périphrases ; et encore ces 150 pages n'auraient plu qu^aux gens graves, prédestinés à haïr les écrivains tels que celui qui se p resente à vous en toute humilité. Ce» respectables pereonnaj^es ont assez pesé sur mon sort dans la vie réelle, ])0ur qu'ils viennent encore i^âiÊp mon plaisir quand j'écris pour la bibliothèque hieue. — Songez, urai lecteur, a ne pas passer votre vie à haiV et u avoir peur*
Tesitimenl du 25 décembre IS34. — J*ai suivi Tusa^j^edes peintres; que je trouve amusant, et travaillé d'après les modèles,
fl, DE MiTTv — Commentaire sur Lucien Lenfven.^ < Les pa^^es suivantes ne sont, à proprement dire, que les matériaux d'un roman resté longtemps à Tctat d'cbauchOj Tesquisse préalable d'une œuvre méditée longuement, et destinée dans la pensée de son auteur à traduire les passions et les activités secondaires de la société de son temps... Les documents présentés aujourd*hni au lecteur ont été coLisignés sous l'empire d'une préoccupation précise et marquent les conditions successives d'une sensibilité dirigé*.- expressément et pour Ja première fois vers le contart de milieux jusque-là mexplorés. l^e lecteur, à qui pour de bonnes raisons cette sensibilité est restée inaccessible, devra par conséquent
et pour approuver rexhumation de Lenwen, ou commencer son initiation, de laquelle il retirera d'ailleurs tous avantages futurs — ou bien, ce qui lui sera plus facile, s'intéresser à la seule attitude extérieure des personnages du livre, protagonistes passionnels d'un drame encore d'actualité^ et en lequel le lecteur lui-même pourrait au moins figurer les utilités... Cette œuvre inédite que nous produisons aujourd'hui est un suffisant témoignage de la piété stendhalienne. .. Si elle n'ajoute rien à la gloire de Stendhal, elle prouve tout au moins l'utilité des desservants dans une chapelle où ne fréquentent que des sincères, où ne prient que des rares. En tous cas, si ce livre, «ntré dès maintenant dans la lumière parvient à intéresser les milieux de pure intellectualité pour lesquels il fut esquissé, le désir de son auteur, si noblement manifesté au commencement de ces pages, se trouvera donc réalisé. »
Maurice Barres, 4 mai 1894. — Le Journal, Causerie s tend halienne....€ De ce Stendhal, on vient encore de publier un volume.
Cette fois, les beylistes en doivent de la reconnaissance non plus à leur bienfaiteur ordinaire Stryienski, mais à M. Jean de Mitty. Cet excellent esprit est parvenu à reconstituer sur les manuscrits originaux déposés à la Bibliothèque de Grenoble un roman que Beyle n'avait pas eu le loisir de pousser à terme.... C'est la psychologie d'une époque... Quelques-uns sont agacés de ces publications posthumes dont s'enthousiasment les professionnels beylistes. M. Jean de Mitty supporte impatiemment que François Coppée les ait taxées, ici-même, de € notes de blanchisseuse ». Et moi aussi, je l'avoue à Coppée, j'ai bondi sous cette épithète. Il faudra que ce grave différend s'aplanisse.
L'occasion en est bonne. Lucien Leuwen est la mise en action, si je ne m'abuse, d'une thèse que Goppée, avec une cordiale éloquence, a maintes fois indiquée et développée dans ce journal. Nul lecteur ne l'a oubliée. C'est à savoir qu'un peuple ne peut se passer de gloire. Stendhal nous montre comment il n'y a que des âmes basses dans les périodes où la chose publique est aux mains des valets. Chacun a sa façon et surtout ses raisons d'honorer Bonaparte. Coppée, en lui, voit le plus grand des soldats. Je le reconnais, mais ce n'est point ce titre qui entraîne mon admiration. Beyle lui reproche d'avoir soumis la France à , un déplorable système d'éducation, de telle façon qu'au jour du danger il ne trouva plus parmi ses favoris que des âmes faibles. «Mais, ajoute-t-il, sa gloire corrigeait tout. » Si les œuvres de Balzac et de Beyle sont de si excellents bréviaires, où la jeunesse, depuis un quart de siècle, fortifie sa volonté (ce qui, par ailleurs, nécessairement comporte quelques inconvénients) c'est qu'elles sont pleines de l'énergie que Bonaparte, pendant quatorze années, a dépensée avec le concours de tous les Français, sur le monde. Par contre, Stendhal, dans ce dernier livre, juge avec une extrême sévérité les hauts exemples de platitude que donnaient à la nation les gouvernements sous la Restauration et sous Louis- Philippe, car ils n'étaient menés que par de plats calculs d'intérêt.
M. S. (Maurice Spronck?), 9 mai 1894. — Les Débats. Au jour le jour. — Un nouveau roman de Stendhal. — Il est fort heureux du reste que M.Jean deMitty ait su et ait pu, à force d'ingéniosité et de patience, mener à bien la besogne que Mérimée déclarait impossible. Lucien Leuwen est un roman inachevé, que le mai-
tre eût probablement retouché plus tard, mais où nous saisissons mieux que dans tout autre le développement de sa pensée et ses procédés littéraires. Il fut en outre calqué presque exactement sur un certain nombre de faits véritables que connut l'auteur et qu'il observa sur le vif avec la prodigieuse* puissance d'analyse qui demeure la caractéristique de son génie. Lui-même ne dissimule pas les emprunts qu'il fit à la réalité historique de son temps... Au besoin, nous nous en serions bien aperçus sans son aveu. Mais cet aveu nous aide à comprendre d*une part, le souci manifeste chez Stendhal de ne point divulguer son œuvre de son vivant, et d'autre part, sa préoccupation constante de ne point la laisser perdre après sa mort.
P. GiNisTY, 11 mai 1894. — Le Gil Blas. Causerie Littéraire, — Ce roman, dans l'état où il nous est donné, apparaît surtout comme un document stendhalien : livre incomplet, mais où Stendhal est tout entier avec S3S procédés d'observation aiguë et aussi avec ce perpétuel besoin, si caractéristique chez lui, de tout raffiner pour ne pas être dupe, dût-il à la fin être dupe lui-même de ce besoin-là. Il semble bien quand il touche aux dessous du monde de Louis-Philippe qu'à force de « pénétration » il aille parfois jusqu'au romanesque. .. L'idée générale, il semble que ce soit celle-ci : l'étude d'un jeune homme né loyal et tendre, en une période d'affaissement général, où il n'y a guère de place pour les ambitions héroïques, ou simplement généreuses, où il n'y a que mesquinerie aussi bien dans le pouvoir que chez les ennemis du pouvoir... Il faut, à la vérité, connaître et aimer Stendhal pour goûter pleinement cette ébauche, toutefois très curieuse et très significative... Les curieux d'histoire littéraire, du moins, sauront
gré à M. de Mitly d'avoir reconstitué ce livre ignoré.
La Vie moderne, 20 mai 1894. Article non signé. — L'œuvre valait la peine d'être ressuscitée. Lucien Leu^ wen semble presque un pastiche de Stendhal, tellement les qualités et les défauts ordinaires du maître s'y trouvent reproduits avec carfdeur...
Ne considérons point' Stendhal comme un romancier et un littérateur de valeur, il n'est ni l'un ni l'autre... Il vaut uniquement parce qu'il s'est complaisamment naïvement et longuement dépeint à travers ses volumes, de telle sorte que de ces naïvetés et de ces longueurs se détache finalement une figure — celle de l'auteur — figure assez fouillée pour pouvoir servir de document à qui en recherche de tels. — Que cette figure soit intéressante ou sympathique. — Non, certes ! mais elle est ; elle se dégage du fatras et de la minutie des écritures, elle devient précise assez pour qu'on puisse la classer et la cataloguer. Cette unique figure — la sienne -^ a été toute la création et toute l'œuvre de Stendhal.
La France Nouvelle, 7 juin 1894, — Article non signé. — Nul mieux que Stendhal n'a su indiquer d'un trait net et sûr, un caractère, un état d'âme ; il a été l'initiateur de l'école des psychologues modernes, et l'on peut se demander, si, sans lui, nous aurions eu la pléiade qui va de Gustave Flaubert à Maurice Barrés... Cette fois, il s'agit d'un roman entièrement terminé, au moins équivalent à La Chartreuse de Parme^ et d'un intérêt supérieur, car il nous montre avec cette exac titude, cette minutie dans le détail caractéristique, qui était le souci permanent de l'auteur, les dessous de la vie politique en France il y a soixante ans.
Lucien Leuwen vaut-il toute la peine qu'a prise
M. Jean de Mitty pour le porter à noire connaissance ?
L'affirmation ne saurait être douteuse...
Le fait est que Stendhal ne s'attarde pas aux périphrases, sans rival pour enfermer le maximum d'idées dans le minimum de mots, il va droit à son but qui est de nous montrer, dans les plus subtiles nuances, d'abord le caractère de ses personnages, ensuite les impressions, les affections, les passions qui les influencent. Il a vécu au milieu du monde gouvernemental qu'il décrit en termes si nets et si précis ; il appartenait au personnel diplomatique à l'époque où il a placé son récit ; depuis trente ans, il avait assisté de près à tous les événements importants du commencement du siècle ; enfin, quoiqu'il les dépeigne avec moins de complaisance que Balzac, il connaît les salons parisiens aussi bien que lui.
Lucien Leuwen restera comme un document inappréciable sur la société française pendant les premières années de la monarchie de juillet.
Jean Mélia( Raphaël Mairoi), 17 juin 1898. — L'Aurore, — Stendhal et r Aurore,
A propos d'un personnage du roman (M. Gautier), principal rédacteur d'un journal républicain V Aurore qui lui coûtait cinq à six mille francs par an, outre les mois de prison.
Bévue Contemporaine, chronique de la quinzaine. Anecdote, mars 1901, p. IV.
Fémina, n<* du 1*^' mai 1901.