‹ Histoire des œuvres de Stendhal: IntrodChapitre 69 sur 74 · INAUGURATION · texte numérisé non relu

INAUGURATION

du Monument funéraire

d'Henry Beyle

au cimetière Montmartre, le 19juin 1892.

M. Chéramy a fait l'exposé suivant :

Messieurs,

Il y a deux ans, je constatai que la tombe de Stendhal était complètement abandonnée, et je décidai de me charger à l'avenir de Tenlretien de cette tombe. C'était là une chose parfaitement simple, une sorte d'hommage anonyme, et qui devait et voulait rester secret et ignoré.

Ce petit fait, je ne sais comment, est parvenu à la connaissance de M. Casimir Stryienski, de ce stendhalien passionné qui a retrouvé à la Bibliothèque de Grenoble et nous a donné ces deux documents si précieux le Journal de Sten^

dkal^ et ]a Vie de Henri Brnlard. Des relations sympathiques se sont vite établies entre nous ; et un jour nous fîme!^ cette relie xioii que le tanibeau de Stendluil était bien uii.seraljle, qu'il ne tarderait pas à tomber en ruines et qu'il était trmps de le faire reconstruire. J*obtius aisément les autorisations nécessaires des derniers représentants de la Tamille Colomb, il n'y eut plus à s'occuper que de réunir la somme indispeiisahle pour l'érection du monument* Il seïnbla à M, Stryienski et à moi, que c'eut été méconnattrc Tesprit de Stendhal et taire une sorte d'injure 'k sa uîémoire que de recourir h ujie souîîCription publique. \'ous savez tous combien Stendhal avait horreur de la publicité.

Il signait ses livres et surtout ses lettres intimes de divers noms supposés, et il rougisfait presque, comme d'un ridicule, d^^tre enrégimenté parmi les littérateurs de y on temps.

Nous avons donc écarté Tidée de tout appel au public, et nous avons fait, parmi nos amis, sans aucune espèce de bruit, ni de réclame, une petite souscription modeste, qui nous a donné ce dont nous avions besoin-

Voici les noms des personnes qui ont bien voulu s'associer à Tœuvre que nous avonsentro prise : Anonyme, en souvenir de Prosper Mérimée, 5 francs; Anonyme, en souvenir de Judith Pasta, 5 francs; Maurice Barrés, 100 francs;

Baron Bourgault, 40 francs ; Paul Bourget, 40 francs; D*" Camus, 50 francs; Eugène Carré, 10 francs ; Chauchard, 200 francs ; P. -A. Chéramy, 400 francs; L. Cléry, 50 francs; Henri Cordier, 20 francs; Robert David d'Angers, 100 francs ; Armand Dayot, 10 francs; Alexandre Dumas, 50 francs; Eiffel, 100 francs; Philippe Gille, 50 francs ; C. Groult, 40 francs ; Ludovic Halévy, 50 francs ; Hériot, 200 francs ; H. Lavoix, 40 francs ; Calmann Lévy, 100 francs ; Vicomte Spoelberch de Lovenjoul, 50 francs; M^** Léclanché, 100 francs ; G. Lefèvre-Portalis, 50 francs; Henri Meilhac, 50 francs; Cécil Nicholson, 20 francs ; Ed. Maître, 5 francs ; Baronne de Rothschild, 100 francs ; Comte Rzewuski, 100 francs ; Francisque Sarcey, 20 francs ; Seligmann, 20 francs; Casimir Stryienski, 100 francs ; E. Salles, 50 francs ; E, Strauss, 20 francs ; David Weill, 20 francs. — Total ; 2365 francs.

Parmi les noms que je viens de lire, vous avez remarqué le nom de M. Robert David d'Angers.

n a bien voulu, pour orner notre monument, agrandir le beau médaillon que son père avait fait de Stendhal, en 1829. Par un sentiment délicat et tout à fait stendhalien, M. David d'Angers n'a accepté pour ce remarquable travail que les frais matériels d'exécution ; il a tenu à nous offrir, par surcroît, la dépense de

son temps et Teffort de son talent. Nous le prions de recevoir, au nom de Stendhal et des personnes ici rassemblées, nos plus vifs et nos plus sincères remerciements.

Vous avez devant vous, Messieurs, le nouveau monument funéraire de rauteur de la Chartreuse de Parme. Il est très modeste assurémçnt et des plus simples. Mais ce monument élevé cinquante ans après la mort d'Henri Beyle, par ses amis de 1892, et où vous retrouverez l'épitaplie italienne qu'il avait composée luimême, ce monument durera bien un demi-siècle, et quand il aura subi d'une façon trop marquée les atteintes du temps, il se retrouvera d'autres stendhaliens pour recommencer ce que nous venons de faire aujourd'hui.

En effet. Messieurs, la renommée discrète et raffinée de Stendhal et son action sur les esprits d'élite ne sont pas près de disparaître.

Les renommées retentissantes et vides s'écroulent et s'effacent plus ou moins vite. Mais les hommes qui ont connu l'âme humaine, qui en ont scruté les profondeurs, qui en ont analysé et décrit les mouvements les plus secrets, les mystères les plus subtils, ces hommes-là n'ont rien à craindre de Texamen et de la critique de l'avenir. Aussi bien, il n'y a que deux moyens pour vivre et se perpétuer dans la mémoire des hommes.

Il faut pour cela — ce qui n'est pas très

facile — il faut être un génie immortel et d'une envergure souveraine, comme un Eschyle, un Vinci, un Shakespeare, un Gœthe, un Richard Wagner, ou bien, ce qui est plus modeste, mais n'est pas non plus très commun, il faut être un esprit original, un psychologue de premier ordre, comme fut La Rochefoucauld, comme fut Stendhal.

M. Casimir Stryienski a pris ensuite la parole en ces termes :

Stendhal n'aimait ni les cérémonies, ni l'apparat ; il n'était charmé que par la spontanéité du cœur. Nous avons agi comme s'il était encore là — nul bruit autour de notre projet — seul un petit groupe a participé à cette œuvre de pieté littéraire, aucune vanité n'a été servie en cette occasion. Aujourd'hui encore, pour inaugurer ce modeste monument, et célébrer le cinquantième anniversaire de la mort de Stendhal, nous avons voulu être entre nous — il n'y a aucun curieux, il n'y a que des amis — il n'y a pas même d'orateur.

Vos intentions sont remplies et ses désirs peut-être, car il n'aimait guère les discours.

Vous avez bien fait, Messieurs, de choisir au lieu d'une éloquence, un simple porte parole, et de ne pas faire de cette réunion un événement parisien. C'est moins que cela et c'est davantage, c'est le rendez-vous un peu jaloux d'une

famille, de la vraie famille d'Henri Beyle, de la famille intellectuelle et intime qu'il s'est créée.

Je sais bien qu'elle s'étend aujourd'hui dans toute la France et dans le monde au-delà.

Mais il convenait déformer un groupe des plus dévoués admirateurs de Stendhal, et sans étalage, en toute simplicité, de marquer par un mouvement digne de lui la place où on se réunira désormais. La foule ne viendra jamais ici. — Quand parurent les grandes études psychologiques de Stendhal, personne n'entrevit la portée et le sens des idées qui allaient bouleverser les usages et les traditions de l'art. Mais pourtant, il devait y avoir quelque part, un liseur solitaire, une femme émue ou éprouvée, un être humain qui devina les œuvres essentiellement humaines de Beyle, œuvres analogues, sans qu'il le voulut, à celles de Byron et du siècle, car, en notant dans ses livres, avec une fausse apparence d'ironie, des états d'âme si profonds et si étranges, Stendhal faisait jaillir la parcelle d'idéal qui est en chacun de nous. — Aujourd'hui nous sommes quelques isolés, et nous avons réuni nos solitudes. Le mot de Beyle; « Je serai compris vers 1880 » est juste. Cette prédiction s'est réalisée, mais seulement pour ces happy few auxquels le maître daignait s'adresser. Je ne crois pas qu'il en demandait davantage; il lui aurait suffi de savoir, qu'un jour, conduits

par une même pensée, des hommes viendraient ainsi discrètement, autour de sa tombe, dire quelques paroles d'amour et d'admiration.

Il y a en effet pour nous, dans Henri Beyle, dans son atmosphère, un charme indéfinissable, charme intellectuel et charme physique.

C'est une sensation, un frisson, qui nous fait lui pardonner tout : ses boutades, ses mystifications, ses sarcasmes. De même Shakespeare, une fois qu'on a été saisi par lui, on ne pense plus à ses étrangetés, on prend patie nce, sûr (Je trouver de quoi avoir l'âme remplie, le cœur débordant.

C'est la cristallisation. Et ce qui nous fera toujours aimer dans Stendhal, même l'homme, c'est ce fonds de tendresse qu'il cache aux yeux du vulgaire. Voici justement une courte page encore inconnue (vous ne me pardonneriez pas de ne point vous offrir de l'inédit) qui sera à sa place ici et nous donnera raison une fois de plus.

C'est une lettre qu'il écrivait de Rome à sa sœur Pauline, en 1811 : « Je me porte bien et j'admire. J'ai vu les Loges de Raphaël et j'en conclus qu'il faut vendre sa chemise pour les voir quand on ne les a pas vues, pour les revoir quand on les a déjà admirées. Ce qui m'a le plus touché dans mon voyage d'Italie, c'est le chant des oiseaux dans le Colysée.., Je t'aime. Henry. »

N'est-ce pas là un Stendhal poète ? Et dire qu'il a fallu cinquante ans pour qu'on osât ajouter ce titre à son nom. Arrêtons-nous à ce mot. Mais félicitons-nous encore d'avoir reconstruit ce tombeau, laissant à nos arrière-neveux une trace de notre passage. A côté du monument impérissable : V Histoire de la Peinture en Italie Je Bouge et le Noir^la Chartreuse de Parme.

Monumentum aère perennius

il nous a été doux de placer ce souvenir de la famille Stendhalienne.

EDITIONS

1 fascicule de 8 pages, orné d'une reproduction du médaillon de David d'Angers, avecrinscriplion: A Stendhal, ses admirateurs et ses amis de 1892.

Imprimerie du Journal Le Havre, 35, rue Fontenelle.

Et 1 fascicule de 14 pages contenant de plus les :

CRITIQUES

André Maurel. Piété Stendhalienne. Fiffaro, IQjuin

Le Monument de Stendhal. Le Temps, 19 juin 1892, art. non signé, reproduit dans Stamboul, Constantinople, 23 juin 1892.

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