‹ Histoire des oraclesChapitre 17 sur 112 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Troisième Raison des anciens Chrétiens. Convenance de leur opinion avec la Philosophie de Platon ^.

Jamais Philosophie n'a esté plus à la mode qu'y fut

5 celle de Platon pendant les premiers Siècles de l'Eglise,

Les Payens se partageoient encore entre les diferentes

Sectes de Philosophes, mais la conformité que l'on

5 celle de Platon chés les Chrétiens 1687.

1. Ce chapitre ne manque pas d'originalité. Fontenelle y résume, d'après Van Dale (185-200), les idées de Platon et des principaux platoniciens sur les démons, leur nature, leur rôle, etc. Mais, sans compter qu'il s'est réservé de les discuter dans un chapitre spécial (le vi° de sa Première Dissertation), tout ce qui est dit ici de la conformité et des rapportsdu platonisme et du christianisme, dans le premier alinéa — surtout de la divination par Platon de la Trinité, et de son idée de Dieu — n'appartient qu'à Fontenelle. De même, les raisonnements de l'avant-dernier paragraphe : « Ce système des Chrétiens avait cela

de commode longue suite de recherches et de raisonnements »,

résument les idées de Van Dale (191-194) avec une telle netteté et une telle force que Fontenelle, à la lettre, fait sien ce qu'il emprunte. Enfin, pour ce qui est des réflexions finales sur le merveilleux, aucun endroit du De OracuUs ne les présente avec le même bonheur; elles sont comme noyées, submergées dans le développement, dont elles forment naturellement l'essence (Préface, l, 18, 20; De OracuUs, 3, 36, 184, 185, 192-194, 205, etc) ; par la place qu'elles occupent chez Fontenelle, elles acquièrent un relief saisissant.

2. Van Dale, 183 sqq. : «... eosque (Patres seu Scriptores primitivae Ecclesiae) Doctrinae Ethnicorum, praecipuè tamen Platonicorum, inhaerentes, absque ulteriori (sufficienti tamen) examine sic gratis quasi assumpsisse, quae illi de Daemonibus tradiderant. » — Cf. encore Préface, 18 : « Jam saepius nominatos Primitivae Ecclesiae Scriptores, ex mera Hypothesi (quod sequerentur in hac re Platonicorum et Pythagoreorum opiniones) vulgarem Opinionem, de Daemonibus, quantum ad Oracula spectat, défendisse. »

trouva qu'avoit le Platonisme avec la Religion ', mit dans cette seule Secte presque tous les Chrestiens sçavans 2. De là vint l'estime prodigieuse dont on s'entesta pour Platon ?, on le regardoit comme une espèce de

1. Cette question du platonisme des Pères de l'Eglise, que Van Dale a vue avec tant de netteté (185-200) et dont il a tiré assez peu de parti, est une de celles qui ont le plus vivement préoccupé Baltus, et qui lui ont aussi causé la plus grande tristesse. « Quoy que je sçeusse parfaitement, combien Mr. de Fontenelle estoit éloigné de l'impiété de ces Ecrivains pernicieux (qui se servent du Platonisme des Pères pour attaquer sourdement les dogmes les plus fondamentaux de la Religion Chrétienne), je n'ay pu voir néanmoins qu'avec une extrême douleur, qu'il eust adopté leur sentiment ; et qu'il se fût même expliqué sur ce sujet d'une manière beaucoup plus forte qu'ils n'ont fait. » Suite, 126. Érudition, éloquence, ironie, il n'est pas une de ses qualités à laquelle il ne fasse appel pour la réfuter plus sûrement. Il y insiste, il y revient, il ne saurait s'en détacher. Malgré la longueur qu'il lui a donnée dans sa Réponse {j6scic[.) et dont il s'excuse (Préface, 21), il promet d'y revenir encore « et surtout d'examiner plus à fond ce prétendu Platonisme ». Ce supplément de discussion — que Baltus en effet a écrit plus tard — n'eût pas été inutile ici. Tous ces développements laissent la question à peu près intacte ; et rien ne donne mieux l'idée de la « manière » de notre raisonneur. C'est ce qui explique la longueur de nos citations dans ce chapitre.

2. «Voila qui est assurément nouveau. Ce ne sont plus les Justins, les Panténes, les Aristides, les Athénagores et un grand nombre d'autres Philosophes, qui quittent leurs sectes pour embrasser le Christianisme, comme on l'a crû jusqu'à présent : mais ce sont eux et presque tous les autres Chrétiens sçavans des premiers siècles, qui abandonnent le Christianisme pour suivre la secte de Platon, ou qui font un affreux mélange des dogmes et de la doctrine de l'Evangile avec les égaremens de ce Philosophe payen. Ainsi ils enseignent avec luy la pluralité des Dieux, la Métempsychose, la communauté des femmes, l'homicide et un grand nombre d'autres erreurs détestables. Il ne reste plus qu'à ajouter, que c'est pour soutenir la Philosophie de Platon, qu'ils ont écrit tant de livres et d'apologies, essuyé tant de persécutions, souffert tant de tourmens, et donné enfin leur vie au milieu des plus cruels supplices. » Baltus, Répotise,jj-j8.

3. « Quoy Monsieur, les Anciens Chrétiens ont esté entêtés de Platon jusqu'à ce point, que de le regarder comme une espèce de Prophète, et de prendre ses ouvages pour des commentaires de l'Ecriture ? Nous sommes donc bien malheureux, d'avoir reçeu la Foy de ces Anciens Chrétiens. Q.uel danger, qu'au lieu de nous avoir transmis la doctrine de JESUS-Christ et des Apostres, ils ne nous ayent débité que les idées et les égaremens de Platon? Comment osons-nous après cela lire leurs ouvrages pour y apprendre nostre Religion ? Comment le Concile de Trente peut-il ordonner, que l'on suive dans l'explication de l'Ecriture sainte, le sentiment unanime des Pères de l'Eglise, puisque tous

Prophète, qui avoit deviné plusieurs Points importans du Christianisme, sur tout la sainte Trinité, que l'on ne peut nier qui ne soit assez clairement contenue dans ses écrits. Aussi ne manqua-t-on pas de prendre ses Ouvrages

uere nier 172!:

presque ont esté entêtez du Platonisme, et ont pris les livres de Platon pour des commentaires de cette même Ecriture? Quelle joye pour les Sociniens, d'entendre un Catholique, homme d'esprit et de réputation, parler d'une manière si conforme à leurs sentimens ! En effet l'Auteur du Platonisme Dévoilé, tout Socinien déclaré qu'il est, pourroit-il s'exprimer sur ce sujet, d'une manière plus forte et plus hardie? » D'ailleurs, qui sont ces chrétiens disciples «■ entêtés » de Platon? Serait-ce Eusèbe, qui l'a si bien réfuté ? Saint Justin Martyr, « qui fait un si long dénombrement des contradictions des philosophes et en particulier de celles de Platon »? Saint Augustin, « qui a choisi les Platoniciens entre tous les autres philosophes pour les réfuter » ? Théodoret, « qui a rapporté les égaremens étranges de Platon » ? Seraient-ce Lactance, Epiphane ?... Et il soutient, lui, « qu'il n'y en a pas un, de tous ceux dont il nous reste des ouvrages, qui n'ait fait profession de rejetter Platon, pour s'attacher uniquement à JESUS-Christ », et qui n'ait considéré le philosophe grec « comme un plagiaire et un Corrupteur des Prophètes ». Réponse (78-81) et Préface, 21. — Cependant, le P. Baltus est bien obligé de faire des concessions. « Il est vray que lors qu'il s'agissoitde comparer les Philosophes Payens entre eux, ils donnoicnt la préférence à Platon, comme à celuy dont la Philosophie estoit la moins éloignée en quelques points des dogmes du Christianisme : Mais ils n'estoient pas Platoniciens pour cela: Ils ne prenoient pas ses ouvrages pour des commentaires de l'Ecriture sainte : Ce qui auroit esté un égarement et one extravagance, dont j'ay peine à croire que les plus fous des hérétiques ayent esté capables. Les Anciens Chrétiens sçavoient trop ce que l'Apostre St. Paul a dit sur ce sujet, et ce qui n'est pas ignoré, au rapport de St. Augustin, même par les plus simples des Fidèles, qui est de prendre garde, que personne ne les séduise par les raisonnemens d'une fausse philosophie, qui vient de la tradition des hommes, et qui n'est fondée que sur les élémens d'une science humaine, et non sur Jesus-Christ. » Baltus, Réponse, 81-84. — D'ailleurs le platonisme était le plus grand ennemi de l'Eglise naissante, et c'est folie de croire que les Pères l'ont adopté. « A-t'on coutume d'estimer ou de suivre les sentimens d'un ennemi que l'on combat, et qui nous persécute ? Les Chrétiens du Levant ont-ils jamais fait profession d'estimer ou de suivre l'Alcoran ? Les Catholiques d'Allemagne sont-ils entêtez des ouvrages de Luther ? A-t'on jamais vu les Evêques de France louer ou recommander la lecture des livres de Calvin ou souffrir qu'on les enseigne dans les Académies ou dans les Universitez ? » Suite, 151.

pour des Commentaires de l'Ecriture, et de concevoir la nature du Verbe comme il l'avoit conceuë. Il se figuroit Dieu tellement élevé au dessus des Créatures, qu'il ne croyoit pas qu'elles pussent estre sorties immédiatement 5 de ses mains, et il mettoit entre elles et luy ce Verbe, comme un degré par lequel l'action de Dieu pûst passer jusqu'à elles. Les Chrestiens prirent cette mesme idée de Jesus-Christ, et c'est là peut-estre la cause pourquoy jamais Hérésie n'a esté ny plus généralement embrassée,

10 ny soutenue avec plus de chaleur que l'Arianisme '.

Ce Platonisme donc, qui sembloit faire honneur à la Religion Chrestienne, lors qu'il luy estoit favorable, se trouva tout plein de Démons, et de là ils se répandirent aisément dans le Sistême que les Chrestiens ima-

15 ginerent sur les Oracles.

Platon veut que les Démons soient d'une nature moyenne entre celle des Dieux, et celle des hommes ; que ce soient des Génies aériens destinez à faire tout le commerce des Dieux et de nous ; que quoy qu'ils soient

20 proches de nous, nous ne les puissions voir ; qu'ils

I. Il faut voir comme Baltus triomphe à propos de ce passage, et ce qu'il en tire contre Fontenelle . « Je réponds premièrement, que vous ne deviez donc pas vous exprimer aussi généralement que vous l'avez fait, en disant que presque tous les Chrétiens sçavans avoient esté entêtez du Platonisme; puisque cette manière de parler comprend autant et plus, les Pères de l'Eglise et les Ecrivains Orthodoxes, que les hérétiques. Secondement, que vostre proposition ainsi restrainte à quelques hérétiques, n'a plus aucune force, et ne regarde plus nostre sujet: puisqu'il ne s'agit pas de ce que les anciens hérétiques ont pensé touchant les Oracles ; mais de ce que les Pères de l'Eglise nous en ont appris, et du sentiment que les Anciens Fidèles en ont eu. Troisièmement, que quand bien même quelques hérétiques ou quelque Auteur suspect, comme Origene, d'avoir esté trop attaché à Platon, auroient crû, ainsi que tous les autres, que les Oracles ont été rendus par les démons, il ne s'ensuit pas qu'ils ayent soutenu ce sentiment, parce qu'il estoit conforme à la doctrine de ce Philosophe, ou qu'ils l'aient appris de luy, ny enfin qu'il soit faux, comme vous le prétendez. » (85-86).

pénètrent dans toutes nos pensées ; qu'ils ayent de l'amour pour les bons, et de la haine pour les médians, et que ce soit en leur honneur qu'on a étably tant de sortes de Sacrifices, et tant de Cérémonies diferentes '. 5 II ne paroist point par là que Platon reconnust de mauvais Démons, ausquels on pûst donner le soin des fourberies des Oracles. Plutarque* cependant asseure qu'il en connoissoit, et à l'égard des Platoniciens, la chose est hors de doute ^. Eusebe dans sa Préparation Evangelique*,

10 rapporte quantité de Passages de Porphire, où ce Philosophe Payen asseure que les mauvais Démons sont les auteurs des Enchantemens, des Philtres, et des Maléfices ; qu'ils ne font que tromper nos yeux par des Spectres, et par des Fantosmes ; que le Mensonge est

15 essentiel à leur nature; qu'ils excitent en nous la pluspart de nos passions ; qu'ils ont l'ambition de vouloir passer pour des Dieux ; que leurs corps aériens et spirituels se nourrissent de suffumigations, de sang répandu, et de la graisse des Sacrifices ; qu'il n'y a qu'eux qui se

20 mêlent de rendre des Oracles, et à qui cette fonction pleine de tromperie, soit tombée en partage ; et enfin à la teste de cette troupe de mauvais Démons il met Hécate et Serapis 3.

Jamblique, autre Platonicien, en dit autant ; et comme

25 la pluspart de ces choses-là sont vrayes, les Chrestiens receurent le tout avec joye, et y ajoutèrent mesme un

* Dialogue des Oracles qui ont cessé.

* Liv.4. j. 6.

1. Van Dale, 185-188, avec double citation de VEpinomis et du Cralyle.

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