‹ Histoire des oraclesChapitre 19 sur 112 · CHAPITRE IV K · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV K

Que les Histoires surprenantes quon débite sur les Oracles, doivent estre fort suspectes.

Il seroit dificile de rendre raison des Histoires et des Oracles que nous avons rapportez, sans avoir recours aux

leçon de logique. Pour démontrer congrûment sa thèse, en effet, « il devoit rapporter des témoignages tirez de l'antiquité et de ces mêmes Pères de l'Eglise qu'il soutient avoir esté Platoniciens : alors il auroit parlé en habile homme qui va droit au fait, et qui sçait choisir des preuves convenables à son sujet. Or c'est ce qu'il n'a point fait, et ce que je ne pense pas qu'il puisse faire facilement, quelque rempli qu'il soit depuis long- temps de cette fausse idée a.

1. ToutFontenelle est dans ces lignes. — Et c'est aussi un des passages qui ont le plus vivement indisposé Baltus contre Van Dale et son imitateur. « Cest parce que Von sçait que le commun du monde est fort porté à attribuer aux démons tout ce dont il ne sçait pas la cause. Si bien donc que tous les saints Pères et les Auteurs Ecclésiastiques de tous les siècles, n'ont esté tous que des gens du commun, qui n'ont attribué aux démons les Oracles du Paganisme, que parce qu'ils n'en sçavoient pas la véritable cause. Mr. Van Dale est le seul qui ait eu assez de force d'Esprit pour se tirer de la foule, et pour s'élever fort au-dessus de tous ces gens du commun. » Baltus, Suite, 65.

2. Ce chapitre, le plus long de l'Histoire des Orcules, en est aussi

Démons, mais aussi tout cela est-il bien vray ? Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de

le plus vigoureux et le plus original ; beaucoup mieux qu'un autre, il met en lumière l'habileté et la force de l'adaptation française. La plupart des matériaux en sont empruntés à Van Dale : mais du fait seul de leur réunion, de leur concentration, ils prennent une tout autre valeur démonstrative ; et surtout la disposition en est commandée par quelques principes généraux, nettement formulés, tantôt communs aux deux écrivains, tantôt particuliers au français seulement, et dont les matériaux reçoivent une nouvelle et énergique signification. Uiie brève analyse le fera voir sans doute avec assez de netteté.

Rien n'est plus prudent que de « bien s'assurer d'un fait », « avant de s'inquiéter de sa cause ». Mais ce principe, toujours si simple, et particulièrement redoutable en l'espèce, et que Fontenelle a eu bien raison de placer en tête de son argumentation contre les oracles, il est allé le prendre, avec l'anecdote qui le prouve,... à la dernière page de la Seconde Dissertation de Van Dale 1 Le changement témoigne d'autant d'intelligence que d'habileté. — Avec sa lourdeur habituelle, Van Dale raisonne sur le S-.o't'. et le oTt : une simple réflexion, ironique, suffît à Fontenelle, et cette ironie légère passera dans la réduction qu'il fait de la jolie anecdote, trop longuement contée par le hollandais, trop surchargée de détails inutiles^ pour que le ridicule s'en dégage vivement. — L'anecdote de la dent d'or étant à la fin du De Oraculis, l'auteur ne raisonne pas là-dessus, et il a raison de ne pas raisonner : Fontenelle au contraire est tout à son aise pour faire des applications du principe posé au début du chapitre ; et comme il est philosophe, beaucoup plus que Van Dale, et homme de science, ce que l'étranger ne fut jamais, il écrit deux réflexions qu'on chercherait en vain

dans son modèle. « Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance

De grands physiciens ont fort bien trouvé... » — La discussion sur les oracles est une discussion d'histoire; et Van Dale n'en ignore pas les règles, puisqu'il les applique assez bien dans son ouvrage ; il ne les a cependant formulées nulle part. Fontenelle ne commet pas cette faute. <c Les discussions historiques... » Il a en effet assez réfléchi sur la matière: cf. De l'origine des fables, Sur l'histoire. Et il est d'autant plus nécessaire de rappeler ici les règles de la critique historique, qu'il s'agit de religion, et que les causes d'erreur abondent alors. « Surtout quand on écrit des faits qui ont liaison avec la religion... ». Or ces prudentes observations sont éparses dans Van Dale, 3, 12, 14, 17, 183, 193, etc. — Application de ces principes aux chrétiens des premiers siècles : explication des Apocryphes, Van Dale, 4, 12, 15, 39, 42; — discussion des oracles cités dans le chap. i de la Première Dissertation ; Van Dale, 2^-35, 36-58 (avec interruption, par digressions, de 39-40, 42-55) et<^-> etc. — Nous avons montré plus bas comment Fontenelle ramasse et réduit les raisonnements qu'il emprunte à Van Dale, à propos de la discussion de la légende de Thamus. Il suffira d'ailleurs d'être un peu attentif aux références que nous donnons du De Oraculis dans ce chapitre, pour apprécier les heureuses modifications que V Histoire des Oracles y a constamment apportées.

la cause. Il est vray que cette méthode est bien lente pour la pluspart des Gens, qui courent naturellement à la cause, et passent par dessus la vérité du fait ' ; mais

I. Van Dale, 473. «... Tarn apud Veteres quam recentiores fuisse gratis ferè assumptum id quod in quaestione erat : ac de oio'-i fuisse disputatum et conclusum, antequam de ipso oti ullo modo constaret. Ita enim saepius contingit, ut multi priusquam constet de Veritate hujus illiusve praetensae historiae, comminiscantur facti causas : quas si penetrare se posse despereni, statim ad supernaturales et miraculosas confugiunt. Atque ita investigant ac supponunt quandoque causas istarum rerum, quae nunquam fuerunt in rerum natura, imô saepe nec esse queant. Exemplum hujus rei notabile admodum habemus, in puero illo Silesiaco...» Et Van Dale rapporte l'anecdote, « ipsius Sennerti verbis » :

«Anno Christi 1593. circa festum Paschatis rumorinnotuit, puerum quendam Annorum septem, Christophorum Miilhni, in pago Weildorst in Silesia, cuni ipsi dentés excidissent, ultimi Molaris loco dentem aureum succrevisse ; cujus rei historiam post anno Christi 1595. descripsit et publicè edidit D. Jacobus Horstius, Medicinae Professer in Academia Helmstadianâ, qui ipsum partim pro naturali, partim pro prodigioso habet, et solatii loco Christianis à Turcà tum affiictis adhibitum esse statuit. Eodem anno 1595. ejusdem aurei dentis historiam edidit Martinus Rulandus, cui se opposuh Joh. lugolsletertis anno 1597. contra quem suum judicium eodem anno défendit Martinus Rulandus, De eodem aureo dente scribit etiam Andréas Libavius part. 2. singular. Dissert. 7. qui Disputationes illas, in partem utramque habitas recenset; quas ut hue afferam operae pretium non esse puto. Non entis enim nullae sunt affectiones, et dens ille aureus nullus fuit, sed fucus merus, qui Vratislaviae demum detectus fuit. Ejus rei historiam ad me perscripsit Dn.D. Michaèl Doringius , sicux illam ex Du. Danielis Bucrctit Physici quondam Vratislaviensis relatione accepit, quae talis fuit. Puer ille cum Vratislaviam deductus fuisset, et omnes novitatis istius miraculosae (ut putabatur) cognoscendae ac videndae desiderio tenerentur, factum est, ut in Doctorum virorumconventum ac concionem, cui inter alios plures Cl. D. Chrislophorus Rhutnbaumius P. M. etiam interfuit, vocaretur. Acciti et admissi dentem sedulô contemplât! sunt, qui splendore aurum Rhenanum repraesentavit. Adfuit simul aurifaber. Is jussus fiictione lapidis Lydii dentem examinavit. Linea affrictione inducta existimabatur rêvera esse aurum Rhenanum. Aurifaber igitur rei veritatem penitiùs exploraturus, ipsi illevit pigmentum aureum, et, ecce linea illa absumpta disparuit. Protinus ergo de fraude suspicio conci'pituT. D.veTO Rhumbauinius, ut erat ingeniosus et cautus, inspectionem repetit, atque supernè dentem non integrum, sed foraminulo pertusum conspicatur. Spatula igitur ferrea admotâ, nunquid lamina aliqua Orichalcea solùm denti esset inducta, explorât. Rem ita se habere certissimè invenit, et reliquis spectatoribus ostendit. Lamina enim illa per stapulam raovebatur^ nihilque erat aliud quam medietas (et forsan inaurata) globuli, quales crumenis et marsupiis olim à fœminis in Silesia

enfin nous éviterons le ridicule d'avoir trouvé la cause de ce qui n'est point.

Ce malheur arriva si plaisamment sur la fin du Siècle passé à quelques Sçavans d'Allemagne, que je ne puis 5 m'empêcher d'en parler icy.

En 1593. le bruit courut que les dents estant tombées à un enfant de Silesie, âgé de sept ans, il luy en estoit venu une d'or, à la place d'une de ses grosses dents. Horstius, Professeur en Médecine dans l'Université de

10 Helmstad, écrivit en 1595. l'Histoire de [cette dent, et prétendit qu'elle estoit en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu'elle avoit esté envoyée de Dieu à cet Enfant pour consoler les Chrestiens afligez par les Turcs. Figurez-vous quelle consolation, et quel rap-

15 port de cette dent aux Chrestiens, ny aux Turcs. En la mesme année, afin que cette dent d'or ne manquast pas d'Historiens, Rullandus en écrit encore l'Histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre Sçavant, écrit contre le sentiment que Rullandus avoit de la dent

20 d'or, et Rullandus fait aussi-tost une belle et docte Réplique. Un autre grand Homme nommé Libavius, ramasse tout ce qui avoit esté dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquoit autre chose à tant de beaux Ouvrages, sinon qu'il fust vray que la dent

25 estoit d'or. Quand un Orfèvre l'eut examinée, il se trouva que c'estoit une feuille d'or appliquée à la dent avec

gestari solitis appendi consueverint. Detraiisset prorsus à dente laminam istam D. Rhumhamnius, ni deceptor restitisset, et se cuva, puero subduxisset. Fraudis enim haec detectio pessime habuit pueri istius circumductorem, utpote qui nummos corrodendi occasionem sibi ereptam esse videbat: atque ita cum aureo isto dente evanuit ac disparuit. . » — Sur la difficulté ou plutôt l'impossibilité d'apporter des preuves en matière d'oracles, cf. Van Dale, Prifau, 20, et De Oraculis, 3, 15 et 194.

beaucoup d'adresse ; mais on commença par faire des Livres, et puis on consulta l'Orfèvre '.

Rien n'est plus naturel que d'en faire autant sur toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de nostre 5 ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison ^. Cela veut dire que non seulement nous n'avons pas les Principes qui mènent au vray, mais que nous en avons d'autres qui s'accommodent 10 très-bien avec le faux.

De grands Phisiciens ont fort bien trouvé pourquoy les lieux souterrains sont chauds en h\"ver, et froids en

1 . Bayle (Nouvelles de la République des Lettres, fév. 1687), résume le livre de Fontenelle, analyse les raisons qui ont persuadé les premiers chrétiens de la vérité des oracles, et ajoute : « II sappe le I de ces fondemenspar une machine bieu redoutable, c'est qu'il montre que ces Histoires sont fort suspectes de fausseté. Cela est plus adroit que l'on ne pense, et fort propre à étonrdir et décontenancer un adversaire; car pendant qu'on lui laisse chercher les causes d'un fait, on lui donne le moïen de se promener au long et au large ; mais des qu'on l'obligea prouver le fait, on le reserre terriblement. » Le P. Baltus, on le devine, ne se laisse jamais « reserrer », et voici ce qu'il répond à Van Dale et à Fontenelle. « Mr. Van Dale a ramassé sur ce sujet tous les exemples de fourberies qu'il a pu trouver, et le choix qu'il en a fait, est tout à fait admirable. Tantost il nous produit d'un livre de contes italiens une teste de mort qui parle par le moyen d'une sarbacane, et par où un fourbe vient à bout d'attrapper la bourse d'un sot. Tantost c'est une Relation Françoise d'où il tire une histoire impertinente de quelques voyageurs, qui de loin prennent un tronc d'arbre pourri pour un monstre épouvantable. Tantost c'est une dent prétendue d'or d'un Enfant de Silesie, à laquelle à ce qu'il dit, plusieurs habiles gens furent trompez ; icy c'est la colombe d'Archytas qui voloit par ressort; là c'est la teste parlante du P. Kircher... Je laisse à juger à tous ceux qui ont eu assez de patience pour lire son livre, combien tous ces exemples sont persuasifs, convaincans et convenables au fait dont il s'agit : combien ils prouvent clairement que tous les hommes ont pu pendant plus de deux mille ans, prendre de semblables tours d'adresse, ou de pareilles fourberies joiiées dans les Oracles, pour des miracles et des effets surnaturels de la puissance des Dieux. Pour moy j'avoue que je n'ose dire ce que j'en pense, je me contente d'admirer la confiance avce laquelle Mr. Van Dale les a proposez, et la. foy de ceux qui en ont esté convaincus. » Suite, 334.

2. Tous ces raisonnements sont de Fontenelle. Cf. son Origine des Fables.

esté ; de plus grands Phisiciens ont trouvé depuis peu que cela n'estoit pas '.

Les discussions historiques sont encore plus susceptibles de cette sorte d'erreur. On raisonne sur ce qu'ont 5 dit les Historiens, mais ces Historiens n'ont-ils esté ny passionnez, ny crédules, ny mal instruits, ny negligens ? Il en faudroit trouver un qui eust esté spectateur de toutes choses, indiffèrent, et appliqué.

Sur tout quand on écrit des faits qui ont liaison avec

10 la Religion, il est assez dificile que selon le Party dont on est, on ne donne à une fausse Religion des avantages qui ne luysont point deus, ou qu'on ne donne à la vraye de faux avantages dont elle n'a pas besoin. ^ Cependant on devroit estre persuadé qu'on ne peut jamais ajouter de la

15 vérité à celle qui est vraye, ny en donner à celles qui sont fausses.

Quelques Chrestiens des premiers Siècles, faute d'estre instruits ou convaincus de cette maxime, se sont laissé aller à faire, en faveur du Christianisme, des suppositions

20 assez hardies, que la plus saine partie des Chrestiens ont ensuite désavouées. Ce zèle inconsidéré nous a produit une infinité de Livres apocriphes 5, ausquels on donnoit

21 Ce zèle inconsidéré a produit 1687.

1. Ces observations n'appartiennent qu'au physicien Fontenelle.

2. Van Dale, 3 . « Laudabile juxta atque utile mihi videtur, falsas opiniones... quae nihilominus talem ac tantam sibi pepererunt auctoritatem ut iis superstitiosi nimis Doctrinae nostrae Defensores, pro parte saltem, Religionem nostram superstruere aut stabilire praesumant profligare. Eo quod semper infelicem talia habeant successum ; ac veritatem Doctrinae et Religionis Christianae apud irreligiososhomines... adhuc magis reddant suspectam. »

3. Van Dale, 4. « Cujusmodi non piae (uti à multis vocantur) sed impiae fraudes, quam magnum acervum Pseudo-Euangeliorum, Epistolarum, Liturgiarum, Oraculorum, etc., invexerint, abunde patet ex primorum Christianismi seculorum Scriptoribus... » Suit l'énumération

des noms d'auteurs Payens ou Juifs ; car comme l'Eglise avoit afïiiire à ces deux sortes d'ennemis, qu'y avoit-il

des principaux Apocryphes (4 et 5). « Haec omnia fiebant, quasi vero, ad majorem auctoritatem ChristianaeReligioni, quae nec tait auxilio nec defensoribus istis egehat (souligné dans le texte), etiam inter Gentes, conciliandam. Gentes scilicet eorumque vana superstitio sic propriis testimoniis redarguebantur, atque in consensum, (volentes, nolentes), verae religionis trahebantur. Dum rêvera intérim ipsi auctores piae hujus (sic dictae) fraudis, aliique hisce nimium creduli, ab ipsis Gentibus, saltem nasutioribus inter eas, irrisui, uti ostensum est, habebantur. » Ihid. 12. — Cf. encore, Ibid., 4^-^-} et 15 : «• Ast piorum liominum zelum quandoque ultra debitos terminos provectum non seniel expert! sumus... »

A quoi Baltus répond : «Je scay que pour faire valoir vos soupçons et disposer adroitement vos lecteurs à y entrer, vous vous répandez en des accusations vagues contre les premiers Chrétiens, que vous voulez faire passer, ainsi que les Prêtres des idoles, pour des fourbes et des imposteurs, qui pour favoriser le Christianisme, n'ont point fait de difficulté de supposer quantité de livres. C'est là un artifice ordinaire à ceux qui se trouvent embarrassez de l'autorité des Pères et des anciens Auteurs, qui sont opposez à la nouveauté des sentimens qu'ils veulent introduire. Manquant de bonnes raisons pour résoudre les difficultez que l'on peut leur former de ce côté-là, et dont ils sentent toute la force, ils les tranchent tout d'un coup à la faveur de ces suppositions et de ces falsifications prétendues.

Il me semble néanmoins que vous devriez estre un peu plus réservé à former de pareilles accusations contre les premiers Fidèles, dont l'éminente vertu, et l'horreur qu'ils avoient du mensonge et de la fourberie, sur tout en matière de religion, devroit ce semble, les mettre à couvert. » (En note, citations de saint Justin martyr, de saint Jérôme et de saint Augustin, pour prouver l'horreur qu'avaient les premiers chrétiens du mensonge). « D'autant plus que vous ne produisez point d'autres preuves de vostre accusation contre eux, que les livres de Mercure Trismegiste et des Sibylles, comme si ce que les Pères de l'Eglise en ont cité, estoit indubitablement supposé et reconnu pour tel par tous les Sçavans, ce qui n'est pas assurément. Et quand il le seroit, il faudroit de plus nous convaincre que ces suppositions viennent plusôt des Fidèles, que de quelques Juifs Hellénistes ou des Hérétiques des premiers siècles.

Ce sont ces derniers que vous avez raison d'accuser de ces sortes de fouberies. Ils en ont fait une infinité pour soutenir ou pour répandre leurs errreurs. Aussi les Pères de l'Eglise n'ont pas manqué de les découvrir et d'en faire connoitre la fausseté, comme entre autres Origène et St. Epiphane. Par-là ils ont fait voir qu'ils n'estoient pas gens à se laisser tromper si facilement que vous le prétendez, ni disposez à souffrir que ceux qui leur estoient soumis, entreprissent d'en imposer à d'autres, quelque bonne intention qu'ils pussent avoir d'ailleurs. » 30-54.

Et Baltus de le prouver par l'exemple d' « un prêtre d'Asie » qui,

de plus commode que de les battre avec leurs propres armes, en leur présentant des Livres, qui quoy que faits, à ce qu'on pretendoit, par des Gens de leur Party, fussent néanmoins tres-avantageux au Christianisme ? Mais à 5 force de vouloir tirer de ces Ouvrages supposez un grand effet pour la Religion, on les a empêchez d'en faire aucun. La clarté dont ils sont, les trahit, et nos mystères y sont si nettement dévelopez, que les Prophètes de l'Ancien et du Nouveau Testament n'y auroient rien entendu 10 auprès de ces Auteurs Juifs et Payens '. De quelque costé qu'on se puisse tourner pour sauver ces Livres, on trouvera toujours dans ce trop de clarté, une difficulté insur-

« ayant voulu, pour faire honneur à saint Paul, débiter ses pieuses imaginations touchant les voyages de cet Apôtre et de sainte Thècle, en fut sévèrement puni par une dégradation honteuse..., ce qui fait voir combien déz les premiers temps de l'Eglise, les Evêques ont esté éclairez pour reconnoître ces sortes de suppositions, et exacts à les rejetter » ; — et ce qui fait mieux voir encore qu'après tout ce qu'a dit Baltus, la question des Apocryphes reste intacte ; car n'a-t-il pas eu la naïveté d'ajouter (Sh/Zé-, 58), qu'il « peut estre » que quelquesanciens chrétiens « se sont laissez tromper aux suppositions » ; « mais il y a bien de la différence entre se laisser tromper, et entreprendre de tromper les autres. L'homme le plus saint et le plus sçavant peut tomber dans le premier inconvénient ; mais il n'y a qu'un fourbe et un scélérat qui puisse entreprendre de tromper les autres, surtout en matière de religion». I. Van Dale, 35. « Q.uis enim credat, etiam inter nos Christianos, qui sit paulô nasutior, praetensa illa Dracula Sibyllarum... 'quae tam clare atque apertè, tam distincte quoque, personis, nominibus, locisque ac temporibus indicatis, de Servatoris nostri Origine, Nativitate, Doctrina, Miraculis, Passione, etc. pronunciaverunt, Dei Opt. Max. instinctu fuisse prolata ? Deumque illum Omnipotentem... plus notitiae dédisse Gentilibus, eorumque praetensis Vatibus, quam ipsis Prophetis, qui populo Dei ex ipsius Dei Spiritu, revelatione, impulsu, ac mandatis, de ea re locuti sunt, ut Israëlem Dei in spem aeternae salutis érigèrent ? » — « Ex hac Officina prodiit quoque supposititius ille Hermès Trismegistus; ex quo tam multa Lactantius suis Operibus (quod utinam ne fecisset!) inseruit. » Cf. encore 7 et 15-15. Il y a même, dans cette dernière page, une jolie comparaison, qu'on peut s'étonner que Fontenelle n'ait pas conservée. « Quo in casu admodum facile accidit etiam maximis viris, quod optimis quandoque contingit nummulariis, qui, dum aliis occupati iisque valdè intenti, non nimis attendunt ad praesentia, sic unum aut alterum mali commatis vel adulteratum nummum inter plurimos optimae monetae praetervident, ac transmittunt. »

montable. Si quelques Chrestiens supposoient bien des Livres aux Payens ou aux Juifs, les Hérétiques ne faisoient pas de façon d'en supposer aux Orthodoxes. Ce n'estoient que faux Evangiles, fausses Epîtres d'Apostres, fausses 5 Histoires de leurs Vies, et ce ne peut estre que par un effet de la Providence Divine que la vérité s'est démêlée de tant d'Ouvrages apocriphes qui l'étoufoient.

Quelques grands hommes de l'Eglise, ont esté quelquefois trompez ', soit aux suppositions des Hérétiques

lo contre les Orthodoxes, soit à celles des Chrétiens contre les Pa3-ens ou les Juifs, mais plus souvent à ces dernières. Ils n'ont pas toujours examiné d'assez prés ce qui leur sembloit favorable à la Religion ; l'ardeur avec laquelle ils combatoient pour une si bonne cause, ne leur laissoit

15 pas toujours la liberté de choisir assez-bien leurs armes. C'est ainsi qu'il leur arrive quelquefois de se servir des Livres des Sibilles, ou de ceux d'Hermès Trismegiste, Roy d'Egipte .

On ne prétend point par là affoiblir ^ l'autorité, ny

20 attaquer le mérite de ces grands hommes. Après qu'on aura remarqué toutes les méprises où ils peuvent estre tombez sur un certain nombre de faits, il leur restera une infinité de raisonnements solides, etde belles découvertes,

I étoient bien capables de supposer des Livres 1728.

1. Van Dale, 42. « In primis Christianismi seculis, non defuere Viri, alias non magni nominis solùm, sed et rêvera magni, qui satis incautè se, iniis, quae aliquid pro Veritate velauctoritate Religionis Christianae facere videbantur, decipi passi sunt. » Cf. aussi 39.

2. Van Dale, 183. « Considères igitur mecum, cordate Lector, quid praejudicii afferre queat Religionij nostrae, aut doctrinae Euangelicae, si obiterostendam, Patres seu Scriptores primitivae Ecclesiae qui circa tam multa fuere erroribus subjecti, saepiusque et circa ea, quae non minimi ponderis erunt, errarunt; etiam errasse in aliquibus circa Doctrinam de Daemonibus? *

sur quoy on ne les peut assez admirer. Si avec les vrays titres de nostre Religion ils nous en ont laissé d'autres qui peuvent estre suspects, c'est à nous à ne recevoir d'eux que ce qui est légitime, et à pardonner à leur zèle de 5 nous avoir fourny plus de titres qu'il ne nous en faut '. Il n'est pas surprenant que ce mesme zèle les ait persuadez de la vérité de je ne sçay combien d'Oracles avantageux à la Religion, qui coururent dans les premiers Siècles de l'Eglise. Les Auteurs des Livres des Sibilles, et

10 de ceux d'Hermès, ont bien pu l'estre aussi de ces Oracles. Du moins il estoit plus aisé d'en supposer que des Livres entiers. L'Histoire de Thamus est Payenne d'origine, mais Eusebe et d'autres grands Hommes luy ont fait l'honneur de la croire. Cependant elle est imme-

1 5 diatement suivie dans Plutarque d'un autre conte si ridicule, qu'il suffiroit pour la décrediter entièrement ^. Demetrius dit dans cet endroit que la pluspart des Isles qui sont vers l'Angleterre, sont désertes, et consacrées à

1. Van Dale, 17. « Uiium tanien addam, me per haec scripta neminis fomae aut aestimatioui detractum velle; inprimis vero Patruni, sive Scriptorum Ecclesiasticorum, qui per priera Christianismi saecula vixerunt ac scripserunt. Fuerunt, ut ipsi fatentur, homines, et erroribus, praejudiciis, etc. subjecti, quibus nunquam tutius credas... quàm ubi de rébus facti, de ritibus, caeremoniis similibusque loquentes inter se probe consentiunt... In caeteris autem, ac praecipuè quae de saeculis ipsorum aetatem antecedentibus, nuUo idoneo consensu aut teste.. . tradunt, caute legendi sunt : nec nimis temere ipsis fides adhibendi . »

— Cf. aussi 8, et Praefaiio ad Lectorcm, 5 .

2. Van Dale, 27. « Fabula haec, uti rêvera est, ... ab Eusebio non solùm citatur, sed etiam à viris jamsupra nominatis (Boissardo, Schedio, Maraviglia, Bellarmino, Baroniu,p. 14, atque etiam à Joachimo Oudaan in Dialogo quarto de Potentia Romana. ..) pro vera habetur Historia ».

— « Si fabula haec... pro vera Historia sit habenda, eo quodPlutarchus tantus Vir, eam pro vera Historia narret ; cur non et ea, quae sequitur ibidem, ejusdem ponderisaut veritatis habeatur, ab iis qui hic non solùm Plutarchum, sed et Eusebium citant ? » 31. Suit l'histoire de Démétrius, qu'on trouvera au chap. xviii du dialogue de Plutarque; et Van Dale de conclure (36): « I nunc et crede Eusebio absque praevio et exacte examine. »

des Démons et à des Héros ; qu'ayant esté envoyé par l'Empereur pour les reconnoistre, il aborda à une de celles qui estoient habitées ; que peu de temps après qu'il y fut arrivé, il y eut une tempeste et des tonnerres effroyables, 5 qui firent dire aux gens du Pais qu'assurément quelqu'un des principaux Démons venoit de mourir, parce que leur mort estoit toujours accompagnée de quelque chose de funeste. A cela Demetrius ajoute que l'une de ces Isles est la prison de Saturne, qui y est gardé par Briarée, et

10 ensevely dans un sommeil perpétuel, ce qui rend, ce me semble, le Géant assez inutile pour sa garde ', et qu'il est environné d'une infinité de Démons qui sont à ses pieds comme ses esclaves.

Ce Demetrius ne faisoit-il pas des Relations bien

T 5 curieuses de ses Voyages ? J'aime à voir un Philosophe comme Plutarque, nous conter froidement ces merveilles. Ce n'est pas sans raison qu'on a nommé Hérodote le Père de l'Histoire. Toutes les Histoires Grecques qui à ce compte-là, sont ses Filles, tiennent beaucoup de son

20 génie, elles ont peu de vérité, mais beaucoup de merveilleux et de choses amusantes. Quoy qu'il en soit, l'Histoire de Thamus seroit presque suflEisamment refutée quand elle n'auroit point d'autre défaut, que celuy de se trouver dans un mesme traité avec les Démons de

25 Demetrius.

Mais de plus, elle ne peut recevoir un sens raisonnable ^. Si ce grand Pan estoit un Démon, les Démons

15 Et n'est-il pas beau de voir 1687.

1. Inutile de faire remarquer que la réflexion n'appartient qu'à Fontenelle et que, comme toujours, l'adaptation concentre et abrège la version originale.

2. Tous ces raisonnements de Fontenelle ont été pris à Van Dale

ne pouvoient-ils se faire sçavoir sa mort les uns aux autres, sans y employer Thamus ? N'ont-ils point d'autres

(lo-ii et 28-}i). C'est un des meilleurs passages qu'on puisse citer pour montrer comment l'écrivain français résume, éclaircit et fortifie les idées de son modèle; — et c'est à ces pages de Van Dale que Bayle pensait sans doute, quand il écrivait (^SouvelUs de la République des Lettres, mars 1684) : « On connoit par ces exemples, combien la lecture de ce Livre peut être profitable aux Auteurs, s'ils veulent devenir sages aux dépens de plusieurs célèbres Ecrivains, qui pour n'avoir pas la patience de bien examiner ce qu'ils citent, tombent dans des fautes prodigieuses. » — Voici le passage de Van Dale: « Mirum sanè si per Angelosbonoshaec fueruntannunciata, nequeThamum nequeEpithersen reliquosve vectores, aut aliquos saltem inter eos, neque ipsum Tiberium, nec quos super hac re consulebat Sapientes, nec denique -Em-ilianum, Plutarchum aliosve, quibus haec narrarunt tanto post passionem, ac praedicationem Euangelii Jesu Christi, inters'allo, conjectasse ea de Christo Servatore nostro, fuisse prolata. — Ast fuerit vox Daemonis, ut homines ita magis ac magis in errores induceret, (ut alii volunt) cui usui ipsi haec proloqui solùm inter istos homines qui ne minimam quidemjesu Christi notitiam habebant ? ac quidnam nocumenti accipere poterat Doctrina Euangelii, si Ethnici crederent Magnum aliquem Daemonem, sive Pana illum (qui nunquam fuit) sive alium quendam mortuum esse? ac cur non potiùs è contra vereri debebant, si taie quid annuntiaretur, hoc in ipsorum, non Jesu Christi, damnum cedere debere : cum ita de propria Religione Ethnici, ut dubitare inciperent, induci possent atque, audito Euangelio, eo facilius ad illud transire deliberarent ; praesertim cum inde minus mirum ipsis videri deberet, Filium Dei mortem obiisse, eo quod et ipsorum Daemones idem paterentur? — Ac quomodo Diabolus per haec verba, de Mag^nj Panos morte, ita praeoccupare potuit Aures hominum, quo minus intelligerent aut crederent, (ut alii putant), inortem Christi ; cum Historiola haec à Plutarcho, ut communi mundo minus nota, iisque quibus eam sub persona Philippi narrât, ignota, adducatur? — De Daemonum morte, aut ad minimum perpetuo silentio, Eusebius aliique haec interpretantur. » Sur quoi, Mornay fait remarquer « que c'estoit soubs Tibère, soubs lequel fut crucifié Jésus, et que ce Pan estoit un des principaux Daemons des Gentils », ce qui explique son silence. Mais a Petrus Moliuaeus... non dubitat, post fabellam hanc narratam, sequentia haec ei suh']ungcTe : Huic narrationi fidem créât circumsianfia temporis :iucidit enim baec res in tempiis quo Christus mortuiis est. Estque veriiimile ejulationes Daetnonum inde ortas, quod scirent morte Christi Satanae regnum concidisse. Est enim Pan vox aptissima ad significaiidum Dominum universi qui est Omnia in omnibus, ut ait Paulus I Cor. i). 28. — Vide hic jam aliam causam : Diabolus nimirum qui ipse per se haec non poterat sociis suis, qui hujus rei nescii erant. nuntiare, sed ministerio hominum ad hoc opus habebat, mandabat haec Thamo ; atque hinc, post rem illam ipsis nunciatam, tam tristes ejulationes. Sed relinquamus ipsi hanc verisimilitudinem. — Quis enim è Plutarcho, licet maxime ponamus Historiam hanc esse veram, nobis ostendet

voyes pour s'envoyer des nouvelles ? et d'ailleurs sontils si imprudens que de révéler aux hommes leurs malheurs, et la foiblesse de leur nature ? Dieu les y forçoit, direz-vous. Dieu avoit donc un dessein, mais 5 voyons ce qui s'en ensuivit. Il n'y eut personne qui se desabusast du Paganisme pour avoir appris la mort du grand Pan. Il fut arresté que c'estoit le Fils de Mercure et de Pénélope, et non pas celuy que l'onreconnoissoit en Arcadie pour le Dieu de Toiif, ainsi que son nom le porte.

10 Quoy que la Voix eust nommé le grand Pan, cela s'entendit pourtant du petit Pan, sa mort ne tira guère à conséquence, et il ne paroistpas qu'on y ait eu grand regret. Si ce grand Pan estoit Jesus-Christ, les Démons n'annoncèrent aux hommes une mort si salutaire, que parce

1 5 que Dieu les y contraignoit. Mais qu'en arriva-t-il ? Quelqu'un entendit-il ce mot de Pan dans son vray sens ? Plutarque vivoit dans le second Siècle de l'Eglise, et cependant personne ne s'estoit encore avisé que Pan fust Jesus-Christ mort en Judée '.

G L'histoire de Thulis est rapportée par Suidas, Auteur

eam, tempore passionis contigisse ? cum ipse Plutarchus solùm dicat : Js (JEpitherses) narrabat quuin Aliquando Italiam cogitans, etc. Et tamen audacter admodum Boissardus asserit, hoc eo ipso anno 19. Imperii Tiberii Caesaris fuisse factum. — Optaudum esset, sane homines tam multae lectionis, atque alias, quantum apparet ; minime malos, non tam in transversum actos fuisse aut studio partium, aut asserendi apud alios, id quod ipsi tam libenter credebant esse verum ; ut non contenti iis, quae seu vera, seu falsa apud alios invenerant, sui muneris esse putassent, multa illis affingere. — Cordatior hic Baronius ; qui, dum ad annum Domini nostri 34. hanc récitât fabulam, utitur hisce verbis : Qualiacuinque sint, fuies esta paies auctorem, etc. Et sanè quidem si rei gestae fidein adhibendain esse putamus. Sed cordatiores adhuc Centuriatores Magdeburgenses qui Cent. I. lib. 2. cap. 15. haec plane ridicula aestimant, dum de Eusebio haec ex Plutarcho in testimonium adducente dicunt: Ubietde Paiie sub Tiberio mortuo ridicula narrât, a

On remarquera que Fontenelle a transporté à son chap. i. Première Dissertation, une partie du raisonnement de Van Dale. » Ce grand Pan qui meurt sous Tibère... ». Cf. supra, p. 16.

Page 1