I. Van Dale
42 HISTOIRE DKS ORACLES
qui ramasse beaucoup de choses, mais qui ne les choisit gueres '. Son Oracle de Serapis pèche de la mesme manière que les Livres des Sibilles par le trop de clarté sur nos Mystères. Mais de plus ce Thulis Roy d'Egypte 5 n'estoit pas asseurémentundes Ptolomées, et que deviendra tout l'Oracle s'il faut que Serapis soit un Dieu, qui n'ait esté amené en Egypte que par un Ptolomée qui le fit venir de Pont, comme beaucoup de Sçavans le prétendent sur des apparences tres-fortes ? Du moins il est
10 certain qu'Hérodote qui aime tant à discourir sur l'ancienne Egypte ne parle point de Serapis, et que Tacite conte tout au long comment, et pourquoy un des Ptolomées fit venir de Pont le Dieu Serapis, qui n'estoit alors connu que là.
15 L'Oracle rendu à Auguste sur l'Enfant Hébreu n'est point du tout recevable. Cedrenusle cite d'Eusebe, et aujourd'huy il ne s'y trouve point ^.11 ne seroit pas impossible que Cedrenus citast à faux, ou citast quelque ouvrage faussement attribué à Eusebe. Il est bien homme à vous
20 rapporter sur lafoyde certains faux Actes de S. Pierre, qui couroient encore de son temps, que Simon le Magicien
1. Van Dale, 56. — Le savant hollandais montre bien, dans ce passage, comment des erreurs nouvelles s'engendrent des anciennes erreurs. On aurait cru que Fontenelle se souvint ici du passage de l'Origine des fables, où il a si bien expliqué les mêmes choses.
2. Van Dale, 40. « Non invenitur haec Historia... in scriptis Eusebii... Credere tamen posset aliquis haec aliquando in Eusebii uno alterove scripto extitisse; nec verisimile esse id absque ratione aut veritate tam audacter afFerre Cedrenum. At non novum est talia inveniri ab ipso citata quae nullibi inveniantur ; aut si quando inventa fuerint, solùm extitisse ea in talibus scriptis, quae pro falsis ac supposititiis jam ante multa saecula damnata fuerunt atque abolita. Hoc patet ex insulsis istis fabulis, quas... nobis narrât pro verissimis historiis... » Vient alors l'histoire de Simon le Magicien et de son dogue, plus circonstanciée, naturellement, que chez Fontenelle; et ^'an Dale de conclure : « Sed taedet pigetque, imo et pudet me pœne, harum ineptiarum. » 41. — Cf. ibid., 11. — Sur les erreurs d'Eusèbe, cf. Vau Dale, 35-36, 39. 55-56.
avoit à sa porte un gros Dogiie qui devoroit ceux que son Maistre ne vouloir pas laisser entrer ; que Saint Pierre voulant parler à Simon ordonna à ce Chien de luy aller dire en langage humain, que Pierre serviteur de Dieu le 5 demandoit ; que le Chien s'acquitta de cet ordre au grand étonnement de ceux qui estoient alors avec Simon ; mais que Simon pour leur faire voir qu'il n'en sçavoit pas moins que S. Pierre, ordonna au Chien à son tour d'aller luy dire qu'il entrast, ce qui fut exécuté aussi-tost.
lo Voilà ce qui s'appelle chez les Grecs écrire l'Histoire. Cedrenus vivoit dans un siècle ignorant, où la licence d'écrire impunément des Fables, se joignoit encore à l'inclination générale qui y porte les Grecs.
Mais quand Eusebe dans quelque Ouvrage qui ne
15 seroit pas venu jusqu'à nous, auroit effectivement parlé de l'Oracle d'Auguste, Eusebe luy-mesme se trompoit quelquefois, et on en a des preuves constantes. Les premiers Défenseurs du Christianisme, Justin, TertuUien, Théophile, Tatien auroient-ils gardé le silence sur un Oracle
20 si favorable à la Religion ■ ? Estoient-ils assez peu zelez pour négliger cet avantage ? Mais ceux* mesme qui nous donnent cet Oracle le gastent, en y ajoutant qu'Auguste de retour à Rome fit élever dans le Capitole un Autel avec cette Inscription ; C'est icy V Autel du Fils unique, ou,
2) Aisne de Dieu. Où avoit-il pris cette idée d'un Fils unique de Dieu, dont l'Oracle ne parle point ^ ?
* Cedrenus, Suidas, Nicephore.
1. Van Dale. 59. « Non siluissent haec in Apologeticis suis Justinus,
Tertullianus, Theophilus, Tarianus ut qui omnia quae ab Ethnicis
desumpta pro Re Christiana afferre poteranl, avide admoduni, ac quandoque majore cum Zelo (bono licet) quam judicio, arripuerunt, et contra Ethnicos ipsos defendendae Doctrinae Christianae attulerunt. » Cf. encore 42.
2. Van Dale, 38. « Quae vox Primigeniti nullibi in praetenso isto
Enfin, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'Auguste depuis le Voyage qu'il fit en Grèce, 19. ans avant la Naissance de Jesus-Christ, n'y retourna jamais ; et mesme lors qu'il en revint, il n'estoit guère dans la disposition 5 d'élever des Autels à d'autres Dieux qu'à luy, car il souffrit non seulement* que les \'illes d'Asie luy en élevassent, et luy célébrassent des Jeux sacrez, mais mesme qu'à Rome on consacrast un Autel à la Fortune qui estoit de retour, Fortimœ rediici, c'est à dire à luy-mesme, et
10 que l'on mist le jour d'un retour si heureux entre les jours de Feste '.
Les Oracles qu'Eusebe rapporte de Porphire paroissent plus embarassans que tous les autres 2. Eusebe n'aura pas supposé à Porphire des Oracles qu'il ne citoit point,
1 5 et Porphire qui estoit si attaché au Paganisme n'aura pas cité de faux Oracles sur la cessation des Oracles même, et à l'avantage de la Religion Chrestienne i. Voicy, ce
* Tacite. Dion Cassius-
Oraculo compare! : sic ut eam iude minime liaurire Augustus Caesar potuerit : unde etiam lanto magis patet impostoris, qui haec primo confinxit, meudacium : Sive hic Suidas fuerit, sive alius quispiam, à quo Suidas nimis avide haec hausit. »
1. Van Dale, 55. — On voit que Fontanelle a réuni les éléments de la discussion, épars dans Van Dale.
2. « Est-ce une conséquence bien sure, que puisqu'Eusebe a produit ces histoires, c'est sur leur autorité qu'il a crû que les Oracles estoient rendus par les démons ? » Baltus, Réponse, 20.
3. « Comme Porphyre ne pouvoit pas nier un fait aussi évident que celuy-là, il lui estoit aussi très-important d'enlever aux Chrétiens, s'il était possible, l'argument qu'ils en tiroient contre le paganisme. Que fait-il pour cela? Il rapporte deux Oracles qui attribuent ce silence à la longueur du temps qui avoit dissipé les vapeurs et les exhalaisons, qui causoient la fureur et l'enthousiasme prophétique. Eusebe sans se mettre en peine de réfuter cette mauvaise raison, se contente de l'aveu d'Apollon et de Porphyre touchant le silence des Oracles, parce que cela luy suffisoit et qu'il n'en demandoit pas davantage.
Je vous prie Mr. de me dire ce qu'il y a de suspect en tout cela, et qui puisse faire naître la pensée que quelque Chrétien pourroit bien
semble, le cas où le témoignage d'un ennemy a tant de force.
Mais aussi d'un autre costé, Porphire n'estoit pas
assez malhabile homme pour fournir aux Chrestiens des
5 armes contre le Paganisme, sans y estre nécessairement
engagé par la suite de quelque raisonnement, et c'est ce
qui ne paroist point icy '. Si ces Oracles eussent esté
avoirsupposé ces Oracles en faveur du Christianisme, comme vous voulez nous le faire croire. N'estoit-il pas naturel que Porphyre, dans un livre où il rapportoit tant d'Oracles en faveur du paganisme et contre le Christianisme, parlât du silence où ces Oracles estoient réduits pour la pluspart : silence si préjudiciable au premier et si avantageux au second? Luy et les auteurs des Oracles quels qu'ils pussent estre, pouvoient-ils apporter une raison plus spécieuse et qui couvrît mieux leur honte ? Plutarque ne s'en sert-il pas pour expliquer ce silence si extraordinaire dont il ignoroit la véritable cause? D'ailleurs qui avoit-il qui entrât mieux dans le dessein du livre de Porphyre? » Baltus, Réponse, 28-30.
I. Van Dale, 15. « Nam quod Porphyrius irrisor ille Christi, Christianaeque Doctrinae taliaunquam de Domino nostro Jesu Christo testatus sit, quis credat? Nisi simul credat, Porphyrium hune ipsum nesciisse quidetin quos scripserit, atque in quorum gratiam haec sic dicta Oracula protulerit : adeôque eum fuisse hominem plané delirum, nec cui quid pro aut contra dissereret, constaret. » — « Usque adeône stapidi fuerunt hi Philosophie ut plané nescierint sese sic Christianis, hostibus suis, subministrare talia arma quibus jugulare possent ipsos caeterosque Ethnicos ? Non sanè, meo judicio adeo obtusi gestarimt pedora hi homines, in aliis tamen satis acuti.» Ibid., 62.
« Non Mr. Porphyre ne prétendoit pas dans le livre d'où Eusebe a tiré les Oracles qu'il rapporte, ruiner sa religion et établir la nostre ; il est évident au contraire qu'il travailloit de toutes ses forces à soutenir la sienne et à renverser la nostre, et qu'il s'y prenoit d'une manière trèscapable de faire impression sur l'esprit des Payens. Pour en estre convaincu, il ne faut que lire ce qui nous reste de son ouvrage dans Eusebe et dans St. Augustin. On voit qu'il tend presque également à ces deux fins. Il soutient le Paganisme, en montrant que les Dieux par leurs Oracles en ont confirmé tous les dogmes et toutes les superstitions. Il s'efforce de ruiner le Christianisme, en faisant voir que les mêmes Dieux le condamnent dans leurs Oracles et n'en parlent que comme d'un égarement pitoyable. Son livre avait pour titre : De la Philosophie par les Oracles. Au reste cette Philosophie dont il prétend parler, c'est particulièrement la magie, ou pour luy donner avec luy un nom moins odieux, la Theurgie, qui enseigne de quelle manière il faut préparer et purifier l'ame pour la rendre capable de converser familièrement avec les démons. «Baltus, Réponse, 23. Vient alors une citation du sujet et du but de l'ouvrage, suivie d'indications sur la méthode de
alléguez par les Chrestiens, et que Porphire en convenant qu'ils avoient esté effectivement rendus, se fust défendu des conséquences qu'on en vouloit tirer, il est seur qu'ils seroient d'un très-grand poids ; mais c'est de Porphire 5 mesme que les Chrestiens, selon qu'il paroist par l'exemple d'Eusebe, tiennent ces Oracles, c'est Porphire qui prend plaisir à ruiner sa Religion, et à établir la nostre. En vérité cela est suspect de soy-mesme, et le devient encore davantage par l'excès où il pousse la chose, car on
10 nous rapporte de luy je ne sçay combien d'autres Oracles tres-clairs et tres-positifs sur la Personne de Jesus-Christ, sur sa Résurrection, sur son Ascension ; enfin le plus entesté et le plus habile des Payens nous accable de preuves du Christianisme. Défions-nous de cette gene-
15 rosité I.
Eusebe a cru que c'estoit un assez grand avantage de pouvoir mettre le nom de Porphire à la teste de tant d'Oracles si favorables à la Religion. Il nous les donne
10 de lui-même 1728.
Porphyre, qui cite des oracles, et « les accompagne de ses réflexions, dans lesquelles on le voit soutenir jusques au bout son caractère, qui est celuy d'un homme entêté de l'idolâtrie et de la magie; et en nicme temps furieusement emporté contre le Christianisme ». Cf. encore Réponse, 35 sqq., et Suite, 55 sqq.
I. Fontenelle, observe Baltus (Réponse, 38-48), veut désigner sans doute les oracles « qu'Eusèbe rapporte de l'ouvrage de Porphyre, au livre troisième de sa Démonstration Evangelique, pour montrer par le témoignage des Pa5'eus mêmes, que nostre Seigneur n'estoit pas un imposteur et un magicien » ; et il cite les paroles de Porphyre « traduites mot à mot », et qui montrent bien en effet, d'après saint Augustin, que ces oracles n'ont pas trait à l'ascension de J.-C. « Et vous au contraire, vous croyez qu'ils pourroient bien avoir été supposez par les Chrétiens... Je laisse à jugera tout homme de bon sens, qui de vous ou de St. Augustin, de l'Auteur moderne ou de l'ancien, a raisonné avec plus de justesse sur ces Oracles, et en a mieux compris le véritable sens... Après cela il y a plaisir de vous entendre débiter vos conjectures sur ces mêmes Oracles, et sur le livre de Porphyre d'où ils ont esté tirez. » 48.
dépouillez de tout ce qui les accompagnoit dans les écrits de Porphire. Que sçavons-nous s'il ne les refutoit pas ? Selon l'interest de sa cause, il le devoit faire, et s'il ne l'a pas fait, asseurement il avoit quelque intention cachée '. 5 On soupçonne que Porphire estoit assez méchant pour faire de faux Oracles, et les présenter aux Chrestiens, à dessein de se moquer de leur crédulité ^, s'ils les recevoient pour vrais, et appuioient leur Religion sur de pareils fondemens. Il en eust tiré des conséquences pour
10 des choses bien plus importantes que ces Oracles, et eust attaqué tout le Christianisme par cet exemple, qui au fond n'eust pourtant rien conclu.
Il est toujours certain que ce mesme Porphire qui nous fournit tous ces Oracles, soùtenoit, comme nous avons
1 5 veu, que les Oracles estoient rendus par des Génies menteurs. Il se pourroit donc bien faire qu'il eust mis en Oracles tous les Mystères de notre Religion exprés 5, pour tacher à les détruire, et pour les rendre suspects de
1. Il y a des commentaires et des réflexions dans Porphyre, réplique Baltus (Réponse, 50) ; et les uns et les autres prouvent que l'auteur païen, bien loin de réfuter les oracles, les soutenait au contraire, comme parfaitement K contraires au Christianisme et injurieux à Jésus-Christ ».
2. Van Dale, 12 : '< ...aut qui... per talia fragmenta, à Christianis nimis hic inconsideratis... avide arreptaatque approbata... totam nostram religionem... naso suspenderent adunco, suisque eos propinarent ludibrio. » — Baltus (Réponse, 24-27) essaie d'établir l'authenticité du livre De la Philosophie par les Oracles, de Porphyre, et il y revient quelques pages plus loin. (55-38).
3. « On voit que vous estes toujours fortement persuadé que ce Philosophe a rapporté je ne sçay combien d'oracles trés-clairs et trés-positifs sur la Résurrection et sur l'Ascension de Jesus-Christ, d'où vous conjecturez fort prudemment, qu'il pourroit bien avoir mis ainsi en Oracles tous les autres Mystères du Christianisme. Si la conjecture n'est pas solide, elle est au moins divertissante. La belle chose que nostre Religion mise ainsi en Oracles par Porphyre ! En vérité Mr. si vous aviez pris la peine de lire un peu plus attentivement Eusebe et St. Augustin, vous ne vous seriez pas égaré dans toutes ces conjectures si peu dignes d'un homme d'esprit comme vous. Daignez au moins y faire attention à présent. » Baltus, Réponse, 52.
fausseté, parce qu'ils auroient esté attestez par de faux témoins. Je sçay bien que les Chrestiens ne le prenoient pas ainsi ' ; mais comment eussent-ils jamais prouvé par raisonnement que les Démons estoient quelquefois forcez 5 à dire la vérité ? Ainsi Porphire demeuroit toujours en estât de se servir de ses Oracles contre eux, et selon le tour de cette dispute, ils dévoient nier que les Oracles eussent jamais esté rendus, comme nous le nions présentement. Cela, ce me semble, explique assez bien pourquoy
lo Porphire estoit si prodigue d'Oracles favorables à nostre Religion, et quel train avoit pu prendre le grand Procès d'entre les Chrestiens et les Payens ; nous ne faisons que le deviner, car toutes les pièces n'en sont pas venues jusqu'à nous. C'est ainsi qu'en examinant un peu les
15 choses de prés, on trouve que ces Oracles qui paroissent si merveilleux, n'ont jamais esté. Je n'en rapporteray point d'autres exemples, tout le reste est de la mesme nature.
7 que ces Oracles 1687 — 9 explique pourquoi 1728 — 11 quel tour 1728.
I. <f Les Chrétiens étoient bien éloignez d'appuier leur religion sur es Oracles quels qu'ils fussent. Ils estoient trop convaincus qu'ils venoient du démon, qu'ils sçavoient être le père du mensonge et leur plus grand ennemi. Et pour ceux dont il s'agit, il estoit trop évident qu'ils ne tendoient qu'à ruiner leur religion : Comment donc auroient-ils pu s'en servir pour l'appuier ? ... Et si Eusèbe s'en est servi, ce n'a pas esté pour prouver la Divinité de Jesus-Christ, sa Résurrection ou son Ascension. Et où auroit-il pu voir dans ces Oracles tous ces Mystères ? Mais seulement pour montrer que de l'aveu même de Porphyre le Sauveur du monde n'estoit pas un imposteur, comme quelques-uns escient le dire. » Baltus, Réponse, 51.