‹ Histoire des oraclesChapitre 21 sur 112 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Que rOpinion commune sur les Oracles, ne s'accorde pas si bien qu'on pense avec la Religion.

Le silence de l'Ecriture sur ces mauvais Démons '

5 que l'on prétend qui presidoient aux Oracles, ne nous

laisse pas seulement en liberté de n'en rien croire, mais

il nous porte à croire le contraire^. Seroit-il possible

4 ces Démons 1742 — 5 qui président aux Oracles 1742 — 7 mais il nous y porte assés naturellement 1687.

1. L'Ecriture nous enseigne au contraire, répond Baltus {Réponse, 65 sqq.), que les démons présidaient aux oracles. « En effet ne nous dit-elle pas clairement, que tous les Dieux des Gentils sont des démons (Psalm. xcv, v. 5)? Ne nous assure-t-elle pas que tout ce qu'ils immolent à leurs idoles, ils l'immolent aux Démons (I, Cor. X, V. 20) ? Xe reprend-elle pas les Israélites d'avoir sacrifié leurs enfans aux démons, en les sacrifiant aux idoles des Ammonites (Deuteron. cap. xxxn, v. 27 ; et Psalm. cxv, v. 57) ? Tout celaet quantité d'autres passages semblables, ne nous apprennent-ils pas que le Démon se mesloit en effet dans la pluspart des superstitions du Paganisme ? Et s'il y en a quelqu'une que l'on doive particulièrement luy attribuer et où son opération paroisse plus sensiblement, ne sont-ce pas les Oracles ? La même Ecriture ne rapporte-t-elle pas (IlI.Regum cap. xxii, V. 22 et 23) que les faux prophètes du Roy Achab furent inspirez par un Esprit menteur qui parla parleur bouche, et qui leur fit rendre de faux Oracles et de fausses prédictions, sur le succez du combat que ce Prince estoit sur le point de livrer aux Syriens ? Cela ne nous porte-t-il pas à croire que les Prophètes et les Prophétesses des Payens, qui rendoient les Oracles de Delphes, de Claros et de Dodone, estoient aussi inspirez par le même Esprit menteur, c'est-à-dire par le démon. Car quelle différence pouvez-vous trouver entre les uns et les autres, qui ait dû exempter ces derniers des illusions du démon ? » Baltus est revenu sur cette question dans sa Suite, 79-90

2. « Si bien donc Mr. que vous contez pour rien la Tradition la plus ancienne et la plus constante ; et qu'à moins que l'on ne vous montre tous les usages et tous les sentimens de l'Eglise clairement

que l'Ecriture n'eust point appris aux Juifs etVux Chrestiens une chose qu'ils ne pouvoient jamais deyiner sûrement par leur raison naturelle, et qu'il leur importoit extrêmement de sçavoir pour n'estre pas ébranlez par ce 5 qu'ils verroient arriver de surprenant dans les autres Religions ? Car je conçois ■ que Dieu n'a parlé aux hommes que pour suppléer à la foiblesse de leurs connois-

exprimez dans l'Ecriture, vous vous croyez en liberté de n'en rien croire, et même suffisamment autorisé pour les rejetter. Ne voyez-vous pas où ce beau principe vous mène, et les conséquences que l'on en peut tirer contre la pureté et l'intégrité de votre foy ? A Dieu ne plaise néanmoins que je les tire ces conséquences. Je vous crois et vous croiray toujours trés-bon catholique et trés-attaché à toutes les Traditions de l'Eglise. Je suis fâcbé seulement que l'érudition mal digérée de Mr. Van-Dale qui vous a ébloui, vous ait empêché de faire attention aux conséquences de son système, qui va directement à ruiner l'autorité des Pères de l'Eglise et à renverser les Traditions les plus constantes et les mieux établies. Et certainement s'il y en a une certaine et constante, c'est celle dont il s'agit icj^ puisqu'elle est soutenue et attestée par tous les Pères de l'Eglise et tous les Auteurs Ecclésiastiques de tous les siècles... Vous la rejetiez néanmoins cette Tradition si constante dans tout le Christianisme, sur l'autorité seule de Mr. Van-Dale, et vous voulez la faire passer pour un préjugé ridicule et une illusion grossière. Je vois par-là combien il est dangereux de copier les livres des hérétiques et d'adopter leurs sentimens dans les matières qui ont quelque rapport à la Religion. Lorsque l'on suit de si mauvais guides, il est presque impossible que l'on ne s'égare. Ils mènent toujours plus loin que l'on ne pense, et c'est ordinairement dans quelque précipice, que l'on ne découvre que lorsque l'on y est tombé. J'ay remarqué souvent qu'ils ne manquent jamais de dresser quelque piège aux Catholiques, dans les ouvrages même où il ne s'agit de rien moins en apparence que de Religion. .) Baltus, Réponse, 61-63.

I. Leclerc, dans ses Remarques, a prétendu que « l'on pourrait dire qiiil nest pasde la honte de Diiu d'exposer si fort les hommes à estre trompe^ par les démons. Mais on lui répond, L que les Payens l'avoient bien mérité par tous les desordres affreu.K dans lesquels ils s'estoient plongez volontairement. II. Qu'ils vouloient bien eux-mêmes estre trompez par les démons, puisqu'ils les évoquoient ordinairement par des enchantemens de magie, afin de les obliger de rendre des Oracles... 111. Enfin qu'il leur estoit très-aisé de reconnoitre par tout ce qui se v03'oit dans ces Oracles, et par l'impiété de leurs Réponses, que c'estoit de mauvais esprits ennemis de Dieu et des hommes, qui les rendoient ». Et Porpliyre (in Epist. ad Anebonem, apud x\ugust., 1. X, de Civit. Dei, cap. xi) et Jamblique (1. de Myst. ex Edit. Th. Galei) et Celse enfin (apud Orig., 1. VIII) ont bien senti la force de cette troisième raison !

sances qui ne suffisoient pas à leurs besoins, et que tout ce qu'il ne leur a pas dit est de telle nature qu'ils le peuvent apprendre d'eux-mesmes, ou qu'il n'est pas nécessaire qu'ils le sçachent. Ainsi si les Oracles eussent 5 esté rendus par de mauvais Démons \ Dieu nous l'eust appris pour nous empescher de croire qu'il les 'rendist luy-mesme, et qu'il y eust quelque chose de Divin dans des Religions fausses.

David reproche aux Payens, des Dieux qui ont une

10 bouche et n'ont point de parole ^ ; et souhaite à leurs Adorateurs pour toute punition, de devenir semblables à ce qu'ils adorent ; mais si ces Dieux eussent eu non seulement l'usage de la parole, mais encore la connoissance des choses futures ; Je ne voy pas que David eust

15 pu faire ce reproche aux Payens, ny qu'ils eussent dû estre fâchez de ressembler à leurs Dieux.

Quand les Saints Pères s'emportent avec tant de raison contre le culte ' des Idoles, ils supposent toujours

1. « Ne nous dites donc plus que si les Oracles eussent été rendus... puisque vous voyez par ces exemples et par ce que l'Ecriture nous apprend encore ailleurs des divinitezqueles Gentils adoroient, qu'il nous a fait entendre assez clairement ce que nous en devions penser. » Baltus, Réponse, 66.

2. « David avoit raison de faire ce reproche aux Payens, puisqu'en effet les idoles qu'ils adoroient, n'estoient que des statues muettes et inanimées. Et les Pères de l'Eglise qui ont crû que les Oracles estoient rendus par les démons, n'ont pas crû pour cela, comme vous vous l'imaginez, que les idoles eussent l'usage de la parole, et beaucoup moins encore la connoissance des choses futures. Ils sçavoient que ce n'estoient point les idoles, qui rendoient des Oracles, mais les Prêtres et les Prétresses, que les démons qui estoient attachez aux idoles et aux temples, faisoient parler et prophétiser à tort et à travers, en les remplissant de cette fureur qu'ils appelloient divine... Ils en ont tous parlé en cette manière, et ont parfaitement bien distingué les idoles d'avec les Prêtres des idoles ; deux choses en effet fort différentes que vous confondez icy, en attribuant à la première, ce qui n'appartient et ne peut convenir qu'a la seconde. » Baltus, Réponse, 67. Suit le commentaire, par Théodoret, du passage de David, Interpret. in Psalm. cxiii. — La Suite (99-120) revient sur la question, mais avec encore plus de faiblesse.

l'impuissance des Idoles, et si elles eussent parlé, si elles eussent prédit l'avenir ', il ne faloit pas attaquer avec mépris leur impuissance ^, il faloit desabuser les Gens du pouvoir extraordinaire qui paroissoit en elles. 5 En effet, auroit-on eu tant de tort d'adorer ce qu'on

I toujours qu'elles ne peuvent rien 1687 — 4 les peuples 1687.

1. On a ici un exemple frappant de la manière dont raisonne et discute Baltus. « Tout cela fait voir assez clairement, si je ne me trompe,

— dit-il après avoir cité, inexactement, les paroles de Fontenelle, — que vous croyez que les démons connoissent véritablement l'avenir. » Autre erreur capitale, comme il est aisé de s'en convaincre en lisant Tertullien, Minutius Félix, etc., etc. « Ils assurent tous que ces malins Esprits ne connoissent point les choses futures, particulièrement celles qui dépendent des causes libres ou contingentes : qu'ils ne prédisent dans un lieu que ce qu'ils ont vu dans un autre, ou le mal qu'ils ont résolu de faire et la cess.ition de celuy qu'ils ont fait : qu'ils se trompent presque toujours, et qu'ils ne cherchent qu'à tromper : que toutes leurs prédictions ne sont que des mensonges, ou tout au plus des conjectures : et qu'enfin la connoissance certaine de l'avenir n'appartient qu'à Dieu seul. C'est en même temps la doctrine de toute la Théologie qui est fondée sur l'Ecriture Sainte. Cela estant, la conclusion que vous tirez encore de cette fausse supposition, est aussi trés-fausse : qui est que dans le système des Oracles rendus par les démons, le paganisme n'auroit esté qu'une erreur involontaire et excusable. Ce qui est si faux, que quand bien même vos deux suppositions seroient vrayes, cette consequenee que vous en tirez, ne laisseroit pas que' d'estre fausse, par la raison que mille autres circonstances qui se trouvoient dans les Oracles, faisoient connoitre évidemment que ce n'estoit pas Dieu ny aucun bon Esprit, mais les démons qui les rendoient. » Réponse, 75-76.

— Il n'est que juste d'ajouter que, sur une obsen.-ation de Leclerc, lîaltus a écrit (Suite, 125) : « Mr. de Fontenelle ne dit pas en termes exprés que les démons connoissent l'avenir », mais il le suppose « dans le chapitre v. de sa première Dissertation et dans le xvi. » On voit le sérieux, et la portée surtout, de la Réponse et de la Suite.

2. « Pourquoy n'auroient-ils pas dû le faire, même dans cette supposition ? Les idoles auroient-elles cessé pour cela d'estre un morceau de bois, de pierre ou de métal ? Mais Mr. avant que de raisonner ainsi, vous deviez nous avoir dit, qui sont ceux des saints Pères, qui ont crû ou supposé que les idoles parloient et predisoient l'avenir. Car de tous ceux quej'ay lu, je n'en ay trouvé aucun qui ait eu une pensée si fausse, ny qui ait pu vous donner lieu de la luy attribuer. Ils sçavoient trop ce que vous semblez ignorer, que ce n'estoient point les statues, mais les Prêtres des idoles qui parloient et qui se mesloientde prédire l'avenir. » Baltus, Réponse, 71.

croyoit estre animé d'une vertu divine, ou tout au moins, d'une vertu plus qu'humaine ? Il est vray que ces Démons estoient ennemis de Dieu ; mais les Payens pouvoient-ilsle deviner ? Si les Démons demandoient des cérémonies bar- 5 bares ou extravagantes, les Payens les croyoient bizarres ou cruels, mais ils ne laissoient pas pour cela de les croire plus puissans que les hommes, et ils ne sçavoient pas que le vray Dieu leur offroit sa protection contre eux. î Ils ne se soumettoient le plus souvent à leurs Dieux que

10 comme à des ennemis redoutables, qu'il faloit appaiser à quelque prix que ce fust, et cette soumission et cette ; crainte n'estoient pas sans fondement, si en effet les Démons donnoient des preuves de leur pouvoir, qui fussent au dessus de la Nature. Enfin le Paganisme, ce

15 culte si abominable aux yeux de Dieu, n'eust été qu'une erreur involontaire et excusable.

Mais, direz-vous, si les faux Prestres ont toujours trompé les Peuples, le Paganisme n'a esté non plus qu'une simple erreur où tomboient les Peuples crédules,

20 qui au fond avoient dessein d'honorer un Estre Supérieur.

La diference est bien grande. C'est aux hommes à se précautionner contre les Erreurs où ils peuvent estre jettez par d'autres hommes, mais ils n'ont nul moyen de

25 se précautionner contre celles où ils seront jettez par des Génies qui sont au dessus d'eux. Mes lumières suffisent pour examiner si une Statue parle, ou ne parle pas, mais du moment qu'elle parle, rien ne me peut plus desabuser de la Divinité que je lui attribue '. En un mot,

25 où ils seroient jettez 1687.

I. « Je ne scaysi vous trouverez bien des gens qui vous ressemblent en cela, même parmy les plus simples et les plus grossiers. Pour

Dieu n'est obligé par les loix de sa bonté, qu'à me garantir moy-mesme ; pour les autres, c'est à ma raison à faire son devoir.

Aussi voyons-nous que quand Dieu a permis aux 5 Démons de faire des prodiges, il les a en mesme temps confondus par 'des prodiges plus grands. Pharaon eust pu estre trompé par ses Magiciens ; mais Moïse estoit là plus puissant que les Magiciens de Pharaon. Jamais les Démons n'ont eu tant de pouvoir, ny n'ont fait tant de

10 choses surprenantes, que du temps de Jesus-Christ et des Apostres.

Cela n'empêche pas que le Paganisme n'ait toujours esté appelle avec justice le culte des Démons. Premièrement l'idée qu'on y prend de la Divinité, ne convient

15 nullement au vray Dieu, mais à ces Génies réprouvez et éternellement malheureux.

Secondement, l'intention des Payens n'estoit pas tant d'adorer le premier Estre, qui est la source de tous les biens, que ces Estres malfaisans dont ils craignoient la

20 colère ou le caprice. Enfin les Démons, qui ont, sans contredit, le pouvoir de tenter les hommes,, et de leur tendre des pièges, favorisoient autant qu'il estoit en eux, l'erreur grossière des Payens, et leur fermoient les yeux sur des impostures visibles. De là vient qu'on dit que le

25 Paganisme rouloit, non pas sur les prodiges, mais sur les prestiges des Démons, ce qui suppose qu'en tout ce

18 le premier Etre, la source 1687.

moy je vous avoue que je verrois toutes les statues du monde parler, sans leur attribuer pour cela aucune divinité. Mais encore une fois, c'estoit des hommes et non point des statues, qui rendoient les Oracles du paganisme. » Baltus, Réponse, 72.

qu'ils faisoient, il n'y avoit rien de réel ny de vray, ny de tel que de donner effectivement la parole à une Statue.

Il peut estre cependant que Dieu ait quelquefois 5 permis aux Démons d'animer les Idoles. Si cela est arrivé, Dieu avoit alors ses raisons, et elles sont toujours dignes d'un profond respect. Mais à parler en gênerai, la chose n'a point esté ainsi. Dieu permit au Diable de brûler les maisons de Job, de désoler ses pasturages, de

lo faire mourir tous ses troupeaux, de fraper son corps de mille playes, mais ce n'est pas à dire que le Diable soit lâché sur tous ceux à qui les mesmes malheurs arrivent. On ne songe point au Diable quand il est question d'un homme malade ou ruiné. Le cas de Job est un cas parti-

1 5 culier, on raisonne indépendamment de cela, et nos raisonnemens généraux n'excluent jamais les exceptions que la toute-puissance de Dieu peut faire à tout.

Il paroist donc que l'opinion commune sur les Oracles ne s'accorde pas bien avec la bonté de Dieu, et qu'elle

20 décharge le Paganisme d'une bonne partie de l'extravagance, et mesme de l'abomination que les Saints Pères y ont toujours trouvée. Les Payens dévoient dire pour se justifier, que ce n'estoit pas merveille qu'ils eussent obéy à des Génies qui animoient des Statues, et faisoient

25 tous les jours cent choses extraordinaires, et les Chrestiens pour leur ôter toute excuse, ne dévoient jamais leur accorder ce Point. Si toute la Religion Payenne n'avoit esté qu'une imposture des Prestres, le Christianisme profitoit de l'excès du ridicule où elle tomboit.

30 Aussi y a-t-il bien de l'apparence que les disputes des Chrestiens et des Payens estoient en cet estât, lors que

1-3 il n'y avait rien de réel ni de vrai 1742 — 5 permis aux démons quelques effets réels 1742.

Porphire avoûoit si volontiers que les Oracles estoient rendus par de mauvais Démons. Ces mauvais Démons lui estoient d'un double usage. Il s'en servoit, comme nous avons vu, à rendre inutiles, et mesme desavanta-

5 geux à la Religion Chrestienne les Oracles dont les Chrestiens prétendoient se parer, mais déplus, ilrejettoit sur ces Génies cruels et artificieux, toute la folie et toute la barbarie d'une infinité de Sacrifices, que l'on reprochoit sans cesse aux Payens.

G C'est donc attaquer Porphire jusque dans ses derniers retranchemens, et c'est prendre les vrais interesîs du Christianisme, que de soutenir que les Démons n'ont point esté les auteurs des Oracles •.

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