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CHAPITRE VI

1 5 Que les Démons ne sont pas suffisamment établis par le Platonisme *.

Dans les premiers temps, la Poésie et la Philosophie

estoient la mesme chose, et toute sagesse estoit renfermée

dans les Poèmes. Ce n'est pas que par cette alliance la

20 Poésie en valust mieux, mais la Philosophie en valoit

i6 par le Paganisme 1715 — 18 la même chose : toute sagesse 1728.

1. Van Dale, 3 et 185. — On le voit, le chapitre est tout entier de Fontenelle. Et ce n'est ni le moins original, ni le moins vigoureusement lié.

2. 11 est curieux que Fontenelle, à partir de 171 3, ait substitué Paganisme à Platonisme dans le titre d'un chapitre où il n'est guère question que de Platon.

beaucoup moins '. Homère et Hésiode ont esté les premiers Philosophes Grecs, et delà vient que les autres Philosophes ont toujours pris fort sérieusement ce qu'ils avoient dit, et ne les ont citez qu'avec honneur ^. 5 Homère confond le plus souvent les Dieux et les Démons, mais Hésiode distingxie quatre espèces de natures raisonnables, les Dieux, les Démons, les Demidieux ou Héros, et les Hommes. Il va plus loin, il marque la durée de la vie des Démons ; car ce sont des

10 Démons, que les Nimphes dont il parle dans l'endroit que nous allons citer, et Plutarque l'entend ainsi.

Une Corneille, dit Hésiode, vit neuf fois autant qu'un homme ; un Cerf quatre fois autant qu'une Corneille; un Corbeau trois fois autant qu'un Cerf; le Phénix neuf fois

1 5 autant qu'un Corbeau ; et les Nimphes enfin dix fois autant que le Phénix.

On ne prendroit volontiers tout ce calcul que pour une pure rêverie poétique, indigne qu'un Philosophe y fasse aucune reflexion, et indigne mesme qu'un Poëte

20 l'imite ; car l'agrément luy manque autant que la vérité : mais Plutarque n'est pas de cet avis. Comme il voit qu'en supposant la vie de l'homme de 70. ans, ce qui en

1. On reconnaît bien là l'auteur du traité Sur la poésie en général, et Van Dale n'a rien à revendiquer ici, pas plus que dans la citation d'Hésiode et son commentaire, dans les réflexions philosophiques sur un point particulier du système de Platon, et enfin et surtout dans la fine et ironique analyse du mythe de l'Amour chez le philosophe grec. C'est donc encore un des chapitres où Fontenelle a le plus mis du sien.

2. Van Dale, 190 : « Poetas nullos adduxi, ut pote qui delectationis ergo, non serio de Diis ac Daemonibus locuti sunt, liceteam in rem à Plutarcho allegetur Hesiodus. » — Mais Fontenelle ne dédaignait pas d' « égayer » son livre au moyen de quelques « ornements » ; il a donc lu le traité de Plutarque Sur la cessalioii des Oracles, et y a pris (chap. X, XI et xii) ce qu'il dit ici d'Homère, d'Hésiode, et du commentaire de Plutarque — en y ajoutant ses réflexions, malicieuses à son ordinaire.

est la durée ordinaire, les Démons devroient vivre 680400. ans, et qu'il ne conçoit pas bien qu'on ait pu faire l'expérience d'une si longue vie dans les Démons, il aime mieux croire qu'Hésiode par le mot d'âge 5 d'homme, n'a entendu qu'une année. L'interprétation n'est pas trop naturelle ; mais sur ce pied-là on ne conte pour la vie des Démons que 9720. ans, et alors Plutarque n'a plus de peine à concevoir comment on a pu trouver que les Démons vivoient ce temps-là. De plus,

10 il remarque dans le nombre de 9720. de certaines perfections Pithagoriciennes, qui le rendent tout-à-fait digne de marquer la durée de la vie des Démons. Voila les raisonnemens de cette Antiquité si vantée.

Des Poëmes d'Homère et d'Hésiode les Démons ont

15 passé dans la Philosophie de Platon. Il ne peut estre trop loué de ce qu'il est celuy d'entre les Grecs qui a conceu la plus haute idée de Dieu ; mais cela mesme l'a jette dans de faux raisonnemens. Parce que Dieu est infiniment élevé au dessus des hommes, il a crû qu'il devoit

20 y avoir entre lui et nous des espèces moyennes qui fissent la communication de deux extremitez si éloignées i, et par le moyen desquelles l'action de Dieu passast jusqu'à nous. Dieu, disoit-il, ressemble à un triangle qui a ses trois costez égaux, les Démons à un triangle qui

5 avoir l'expérience 1687.

I. Fontenelle pourrait bien aussi avoir pris cette idée au même dialogue, chap. x. C'est Cléombrote qui parle : « "E'i.ol ôè ooxoîJcti TîXEÎovaç XCÎaai xaî [jLeîÇovaçàTiopîaç ot to tûv 8a'.jj.ovwvY£voi; Iv jAsuto 6eàiv xal àvOpoi-tov, xal tpÔTîov Tivà tt)V xoivtovîav f)[itov auvâyov EÎç xaùxô y.aî cxuvâTtTov èÇsupdvTeç. » Du moins est-il assez légitime de conjecturer que ces idées lui auront été rappelées par ce passage de Plutarque.

n'en a que deux égaux, et les hommes à un triangle qui les a inégaux tous trois. L'idée est assez belle, il ne luy manque que d'estre mieux appuyée.

Mais quov ? ne se trouve-t-il pas après tout, que 5 Platon a raisonné juste, et ne sçavons-nous pas certainement par l'Ecriture Sainte qu'il y a des Génies Ministres des volontez de Dieu, et ses Messagers auprès des hommes ? N'est-il pas admirable que Platon ait découvert cette vérité par ses seules lumières naturelles ?

10 J'avoue que Platon a deviné une chose qui est vraye, et cependant je luy reproche de l'avoir devinée. La révélation nous assure de l'Existence des Anges et des Démons, mais il n'est point permis à la raison humaine de nous en assurer. On est embarassé de cet espace

i) infiny qui est entre Dieu et les hommes, et on le remplit de Génies et de Démons, mais de quoy remplira-t-on l'espace infiny qui sera entre Dieu et ces Génies, ou ces Damons mesmes ? Car de Dieu à quelque créature que ce soit, la distance est infinie. Comme il faut que l'action

20 de Dieu traverse, pour ainsi dire, ce %Taide infiny pour aller jusqu'aux Démons, elle pourra bien aller aussi jusqu'aux hommes, puis qu'ils ne sont plus éloignez que de quelques degrez, qui n'ont nulle proportion avec ce premier éloignement. Lors que Dieu traite avec les

25 hommes par le moyen des Anges, ce n'est pas à dire que les Anges soient nécessaires pour cette communication, ainsi que Platon le pretendoit. Dieu les y employé pour des raisons que la Philosophie ne pénétrera jamais, et qui ne peuvent estre parfaitement connues que de luy

30 seul.

Selon l'idée que donne la comparaison des Triangles,

5 mieux fondée 1687.

on voit que Platon avoit imaginé les Démons, afin que de Créature plus parfaite, en Créature plus parfaite on montast enfin jusqu'à Dieu, de sorte que Dieu n'auroit que quelques degrez de perfection par dessus la première 5 des Créatures. Mais il est visible que comme , elles sont toutes infiniment imparfaites à son égard, parce qu'elles sont toutes infiniment éloignées de luy, les différences de perfection qui sont entre elles, disparoissent dés qu'on les compare avec Dieu ; ce qui les élevé les unes

10 au dessus des autres, ne les approche pourtant pas de luy.

Ainsi à ne consulter que la raison humaine, on n'a point besoin de Démons, ny pour faire passer l'action de Dieu jusqu'aux hommes, ny pour mettre entre Dieu et

15 nous quelque chose qui approche de luy, plus que nous ne pouvons en approcher.

Peut-estre Platon luy-mesme n'estoit-il pas aussi seur de l'Existence de ses Démons que les Platoniciens l'ont esté depuis. Ce qui me le fait soupçonner, c'est qu'il

20 met l'Amour au nombre des Démons, car il mesle souvent la galanterie avec la Philosophie, et ce n'est pas la galanterie qui lui réussit le plus mal. Il dit que l'Amour est Fils du Dieu des Richesses, et de la Pauvreté, qu'il tient de son Père la grandeur de courage, l'élévation des

25 pensées, l'inclination à donner, la prodigalité, la confiance en ses propres forces, l'opinion de son mérite, l'envie d'avoir toujours la préférence, mais qu'il tient de sa Mère cette indigence, qui fait qu'il demande toujours, cette importunité avec laquelle il demande, cette timi-

30 dite qui l'empesche quelquefois d'oser demander, cette disposition qu'il a à la servitude, et cette crainte d'estre

13 on n'a besoin 1742.

PREMIÈRE DISSERTATION 6l

méprisé qu'il ne peut jamais perdre. \'oilà à mon sens, une des plus jolies Fables qui se soient jamais faites. Il est plaisant que Platon en fist quelquefois d'aussi galantes, et d'aussi agréables qu'auroit pu faire Anacréon lui- 5 mesme, et quelquefois aussi ne raisonnast pas plus solidement qu'auroit fait Anacréon. Cette origine de l'Amour explique parfaitement bien toutes les bizarreries de sa nature, mais aussi on ne sçait plus ce que c'est que les Démons, du moment que l'Amour en est un. Il n'y

10 a pas d'apparence que Platon ait entendu cela dans un sens naturel et philosophique, ny qu'il ait voulu dire que l'Amour fust un Estre hors de nous, qui habitast les Airs. Assurément il l'a entendu dans un sens galant, et alors il me semble qu'on nous permet de croire que tous

15 ces Démons sont de la mesme espèce que l'Amour, et que puisqu'il mesle des Fables dans son Sistême, il ne se soucie pas beaucoup que le reste de son Sistême passe pour fabuleux. Jusqu'icy nous n'avons fait que répondre aux raisons qui ont fait croire que les Oracles

20 avoient quelque chose de surnaturel, commençons présentement à attaquer cette opinion.

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