‹ Histoire des oraclesChapitre 68 sur 112 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Faiblesse des raisons sur lesquelles cette Opinion est fondée.

Ce qui a fait croire à la pluspart des Gens que les Oracles avoient cessé à la Venue de Jesus-Christ, ce sont

I. Il serait difficile, croyons-nous, de citer discussion plus embarrassée, plus entortillée, plus spécieuse — pour ne pas dire davantage — que la discussion du P. Baltus relative à cette « Seconde Dissertation « de Fontenelle. Il commence par donner le véritable sentiment des Pères de l'Eglise, à savoir que « les Oracles du Paganisme ont cessé après la Naissance du Sauveur du Monde et la prédication de son Evangile, non pas tout d'un coup, mais à mesure qu'il a esté connu des hommes, et que sa doctrine salutaire a esté reçeûë partout » ; donc « cet événement miraculeux doit estre attribué à JESUS-Christ, à son pouvoir sur les démons, et à celuy qu'il a donné aux Chrétiens de les chasser en son nom » ; il le prouve à sa façon ordinaire, c'est-à-dire

les Oracles mesme qui ont esté rendus sur le silence des Oracles, et l'aveu des Payens qui vers le temps de Jesus-Christ disent souvent qu'ils ont cessé '.

Nous avons déjà veu la fausseté de ces prétendus

3 Oracles par lesquels un Démon devenu muet, disoit luy-

mesme qu'il estoit muet. Ils ont esté ou supposez par le

trop de zèle des Chrestiens, ou trop facilement reçeûs

par leur crédulité.

Voicy un de ceux sur lesquels Eusebe se fonde pour

10 soutenir que la Naissance de Jesus-Christ lésa fait cesser.

Il est tiré de Porphire, et Eusebe ne manque jamais à

se prévaloir autant qu'il peut du témoignage de cet

ennemy 2.

longuement et faiblement ; conclut : « cela estant, il ne me sera pas difficile de réfuter tout ce que vous avancez dans votre seconde Dissertation, pour anéantir une vérité si glorieuse au Sauveur du Monde et si honorable à la Religion Chrétienne » ; et, bien loin de rien réfuter, tombe lui-même dans d'amusantes contradictions : nous ne citerons que les plus curieuses.

1. Van Dale, 65. « In testimonium adducitur ipse Diabolus : qui alias mendaciorum Pater ; tamen hic coactus, veritatem confessus est. Edidit ergo, uti volunt, diversa Oracula, seu responsa, de Oraculorum defectu... ». Et 117 : « Teste Cedreno, respondit Daemon et non respondit : respondit quippe se non respondere ». Cf. encore 65.

Au dire de Baltus, « ce qui a persuadé les anciens Chrétiens, et les Pères de l'Eglise, que les Oracles avoient cessé après l'Incarnation du Fils de Dieu, c'est qu'ils voyoient cette merveille de leurs yeux : Qu'avoient-ils besoin d'autres preuves ? » 318.

2. Van Dale, 65. — Le démon, observe finement Baltus {Réponse, 322), « avoue que la pluspart des Oracles sont muets, voila la vérité, qui estoit trop évidente pour estre niée ; mais il ajoute, que cela vient du deffaut des exhalaisons, et des differens changemens qui sont arrivez

dans la terre : voila le mensonge » « Il dit aussi qu'il y a

trois Oracles qui subsistent encore. S'il y a un endroit dans toute sa Réponse qui doive estre suspect, c'est celuy-ci. On ne doit pas attendre de luy, qu'il avoiie une vérité aussi préjudiciable à ses intérêts et à son honneur, comme est le silence des Oracles, sans y ajouter quelque restriction qui diminue sa honte. C'est néanmoins sur cette restriction si suspecte que vous le jugez particulièrement digne d'estre crû. Vous la faites valoir beaucoup. Vous vous en sers^ez comme d'une preuve évidente et incontestable contre le sentiment que vous attribuez à Eusebe ; sans faire attention que l'on peut vous faire le même reproche que vous faites aux autres, d'avoir oublié que c'est le démon qui parle, ou tout au moins un fourbe et un imposteur, qui ne

le t'apprendray la vérité sur les Oracles et de Delphes et de Claros, disoit Apollon à son Prestre. Autrefois il sortit du sein de la terre une infinité d'Oracles, et des Fontaines, et des exhalaisons qui inspiraient des fureurs divines, 5 Mais la terre par les changemens continuels que le temps amené a repris et fait rentrer en elle mesme et Fontaines, et exhalaisons, et Oracles. Il ne reste plus que les eaux de Micale dans les Campagnes de Didime, et celles de Claros, et l'Oracle du Parnasse. Sur cela Eusebe conclut en gênerai que

10 tous les oracles avoient cessé.

Il est certain qu'il y en a du moins trois d'exceptez selon cet Oracle qu'il rapporte luy mesme ; mais il ne songe qu'à ce commencement qui luv est favorable, et ne s'inquiète point du reste '.

1 5 Mais cet Oracle de Porphire nous dit-il quand tous ces autres Oracles avoient cessé ^ ? point du tout. Eusebe

mérite pins de créance. » — Maisalors pourquoi disait-il lui-même plus haut (319): « Nous nous ser\-ons aussi du témoignage de Porphyre et des autres payens qui ont esté obligez de reconnoitre cette vérité. Et pourquoy ne proffiterions-nous pas de l'aveu de nos plus grands ennemis ? Après le témoignage des yeux et des oreilles, y en a-t-il de plus seûrs et de moins suspects ? » Et quelle est donc la règle que suit ce raisonneur dans ses raisonnements ?

1. Van Dale, 63. « Non videtur sanè intellexisse Eusebius hoc postremum Oraculum : vel dum primam partem legit, ita eâ occupata fuit mens ipsius, ut etiam, dum exscriberet posteriorem, istam non caperet. — Unusquisque enim, somnolento licet oculo, id percurrens intelligit ex versu, Xunc tantum Didymis et quae sequuntur, Auctorem istius Oraculi velle tum, quum illud ederetur, multa jam ypT)aTr|p'.a periisse vel obmutuisse, nonnulla vero (saltem ea quae ibi enumerantur) adhuc dare petentibus responsa ; atque inter ista Oraculum sive y pTiaTrîo'.ov Delphicum. Et tamen Eusebius noster hoc Oraculum de Omnibus in génère y Gr,aTr,o;oi; interpretatur. Quis talem ac tantam ferat àoXîyixv ? » etc. — Fontenelle n'a plus commis de contre-sens sut- sexcenta.

Sexcenta ex imis scatuere Oracula terris... Inutile de faire remarquer une fois de plus que Fontenelle donne l'essentiel du texte plutôt qu'il ne le traduit.

2. Van Dale, 64. «... Nihil de temporibus quibus édita fuere constat. Nam Porphyrius... nullum in iis temporum ordinem aut notât aut servat. » Cf. encore Van Dale, 23.

veut l'entendre du temps de la Venue de Jesus-Christ. Son zèle est louable, mais sa manière de raisonner ne l'est pas tout-à-fait.

Et quand mesme l'Oracle de Porphire parleroit du 5 temps de Jesus-Christ, il s'ensuivroit qu'alors plusieurs Oracles cessèrent, mais qu'il en resta pourtant encore quelques uns '.

Eusebe a peut-estre crû que cette exception n'estoit rien, et qu'il suffisoit que le plus grand nombre d'Oracles 10 eust cessé; mais cela ne va pas ainsi. Si les Oracles ont esté rendus par des Démons, que la Naissance de Jesus- Christ ait condamnez au silence, nul Démon n'a esté privilégié. Qu'il soit resté un seul Oracle après Jesus- Christ, il ne m'en faut pas davantage, ce n'est point sa 15 Naissance qui a fait taire les Oracles, C'est icy un de ces cas où la moindre exception ruine la proposition générale ^.

Mais peut estre les Démons à la Naissance de Jesus-

1. Van Dale, 64. « Si capienda sint de silentio yor|aTT]o{ojv antè vel circa adventum Christi, mendacii arguuntur ex multis Oraculis etiam diu post hune Eusebium responsa reddentibus. »

2. On ne trouve pas dans Van Dale cette réflexion, cependant si simple, et de tant de conséquence. — Et Baltus de reproduire ici sa théorie : que les oracles ont cessé, non à la naissance de J.-C, mais à la prédication de l'Evangile, et de conclure délibérément (525) : « Ainsi Eusebe a eu raison de ne point s'inquiéter de cette exception que vous lui objectez, parce que bien loin de ruiner son sentiment, comme vous le prétendez ; elle le fait connoitre, elle l'établit, elle le confirme ; et fait voir clairement combien vous avez eu tort de luy en attribuer un autre ». — D'ailleurs « quelque durée que l'on puisse donner à quelque Oracle, elle ne peut préjudicier au sentiment des Pères de l'Eglise sur leur silence ». Ibid., 533. Il est dès lors inutile de discuter, et de citer Eusebe (253-261), saint Athanase, Tertullien, saint Cyprien, Minutius Félix, Lactance (261-263), ^^ revenir à saint Athanase (264-268), et de continuer par saint Cyrille (269-275), Théodoret (274-276), Prudence (277-278), « l'ancien et sçavant Auteur des Questions et des Réponses aux Orthodoxes » (279-280), saint Jérôme (280-281), etc., etc. Jamais étalage d'érudition ne fut plus inutile.

Christ ont cessé de rendre des Oracles, et les Oracles n'ont pas laissé de continuer, parce que les Prestres les ont contrefaits.

Cette supposition seroit sans aucun fondement. Je 5 prouveray que les Oracles ont duré quatre cens ans après Jesus-Christ; on n'a remarqué aucune différence entre ces Oracles qui ont sui\y la Naissance de Jesus-Christ, et ceux qui l'avoient précédée. Si les Prestres ont si bien fourbe pendant quatre cens ans, pourquoy ne l'ont-

10 ils pas toujours fait?

Un des Auteurs Payens qui a le plus servy à faire croire que les Oracles avoient cessé à la Venue de Jesus-Christ, c'est Plutarque. Il vivoit quelque cent ans après Jesus-Christ, et il a fait un Dialogue sur les Oracles

]) qui avoient cessé. Bien des Gens sur ce titre seul ont formé leur opinion, et pris leur part}^ '. Cependant Plutarque excepte positivement l'Oracle de Lébadie, c'est à dire de Trophonius, et celuy de Delphes, où il dit qu'il faloit anciennement deux Prestresses, bien souvent trois,

20 mais qu'alors c'estoit assez d'une. Du reste il avoue que les Oracles estoient taris dans la Béotie, qui en avoit esté autrefois une source trés-féconde ^.

Tout cela prouve la cessation de quelques Oracles, et la diminution de quelques autres ; mais non pas la ces-

25 sation entière de tous les Oracles, ce qui seroit pourtant absolument nécessaire pour le Sistéme commun 5.

1. Van Dale, 24. « Vide sis hic mecum, Lector, quam multa à muUis pro veris affirmentur, quae, si modico subjicerentur examini, hisce assertoribus ipsis ne speciem quidem uUam veritatis habere viderentur. Sed ita sit : Viderint titulum libri Plutarchiani de Oraculorum defectu : quid opus ulterius légère aut perlegere librum ipsum, cum ex titulo solo concludere quis valeat, oracula, jam Plutarchi aetate, defecisse ? » etc. — Nous verrons plus loin que Fontenelle a lu, et de fort près, le dialogue de Plutarque.

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