‹ Histoire des ordres religieuxChapitre 10 sur 113 · SAINT BASILE LE GRAND · texte numérisé non relu

SAINT BASILE LE GRAND

En Orient, celui qui, plus que tous les autres personnages dont nous avons rappelé la mémoire, exerça une influence immédiate au profit de l'état religieux , est saint Basile le Grand, honoré du titre de patriarche de l’Église grecque, et qui jouit dans son sein d’une vénération toute spéciale.

Né, en 329, dans la ville de Césaréc, métropole de laCappadocc, il s’adonna de bonne heure à l’étude des lettres, et se distingua par la variété de ses connaissances. Mais un voyage qu'il entreprit en Syrie , en Palestine et en Égypte , et les exhortations de sainte Macrinc (379), sa sœur, éveillèrent en lui le désir ardent d'imiter l’exemple des plus zélés ascètes. Dans un désert du Pont , où il se soumit sans pitié aux pratiques de la mortification, une communauté de moines se forma bientôt autour de lui. Cependant l’activité de son esprit ne lui avait pas permis d’abandonner l’étude; aussi l’Égliscdoitelle à ses loisirs du cloître plusieurs écrits qui ont, de préférence, pour objet les avantages de la vie solitaire et contemplative, mais qui, aux yeux meme du simple philosophe, paraîtraient un dépôt de hautes pensées et un frappant témoignage du génie de saint Basile.

Notre attention est surtout réclamée par la double règle monastique (les grandes règles, au nombre de cinquante-cinq, et les trois cent treize petites règles ) qu’il écrivit en 361 ; car, comme la suite l’a démontré , ce fut un essai singulièrement heureux pour soumettre l’étal religieux à une législation fixe. On raconte qu’il rie voulut pas d’abord écrire ces règles, recueillies pendant son voyage dans un pays où l’étal monastique avait déjà acquis de la perfection, afin de

s’assurer si leurs dispositions étaient susceptibles d’être suivies. En cela, il se montra certes législateur prévoyant, puisque c’était comprendre que tout ce que l'ardeur du zèle et l’abnégation de la piété peuvent conseiller , n’est pas toujours de nature à entrer dans une loi générale. Ces règles diffèrent sur plusieurs points des constitutions monastiques qui portent le nom de saint Basile, mais que les anciens auteurs n’attribuent point à ce Père. Elles consistent principalement en préceptes moraux , distribués suivant l’ordre convenable , et qui ont tous pour butd’introduirc une sorte d'uniformité dans les actions des individus et dans le régime extérieur ; mais il y est encore laissé beaucoup à l’arbitraire. Pour n’en choisir qu'un exemple , l'entrée dans le monastère était considérée comme un aveu tacite qu’on renonçait aux plaisirs du mondé, à la satisfaction des désirs charnels, en particulier, et qu’on se soumettait à l’ordre établi ; pourtant, la règle primitive de saint Basile ne comprenait pas l’obligation des trois vœux solennels qui engagent pour toujours, d'une façon indissoluble, et le retour dans le monde n’était pas interdit aux apostats.

Quand saint Basile fut élevé, en 370, sur le siège de Césaréc, les luttes fréquentes où l’engagèrent les disputes des méliciens et des ariens n’enchafnèrent pas son zèle pour la propagation de l’état monastique. 11 ne lui suffisait pas, dans celte position nouvelle, d’observer l’abstinence et les austérités du cloître; il parcourait les cités et les villages, pour y établir l’état religieux. Ce saint zèle ne demeura pas sans récompense ; jusqu’à sa mort (379), il vit d’innombrables monastères s’élever et se remplir de pieux

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solitaires, et l’Église, l’Église grecque surtout, conserve de lui un précieux souvenir; elle solcnnise tous les ans, par une fête , le nom de saint Basile.

Sa règle acte jusqu’aujourd’hui le fondement des règlements monastiques dans l’Église grecque , dont les moines le vénèrent comme leur patriarche. On ne peut cependant pas le regarder comme un fondateur d’ordre, car l’Église grecque diffère aussi d’une manière essentielle de celle d’Occident, en ce que, dans son sein, l’état monastique ne se subdivise pas , comme dans celle-ci , en autant d’ordres divers qui reconnaissent chacun leur auteur, et qui ont chacun leur esprit particulier. Quoique les uns s’y disent disciples dé saint Antoine, les autres de saint Basile , ils ne suivent néanmoins qu’une loi et une règle. L’on saisit à merveille la supériorité de notre Église sous ce rapport , la variété de la milice monastique y produisant la variété et le grand nombre des ressources qu’y trouvent et le christianisme et la civilisation.

Mais aussi l’histoire des moines d’Oricnt se réduit, par cette raison, à quelques pages. L’état religieux ne maintint que par une lutte violente, contre les ariens et plusieurs empereurs grecs , son existence et son crédit ; il n’en fut dans la suite que plus affermi et plus inébranlable. La règle de saint Basile reçut dans l’intervalle quelques additions que réclamaient les circonstances : les trois vœux solennels devinrent ainsi d’obligation. On adopta cette règle par la suite aussi généralement en Russie qu’on l’avait adoptée d’abord dans toutes les contrées de l’Orient; elle est encore observée aujourd’hui dans différents monastères, d’après des principes plus ou moins rigoureux. Au iv° siècle, et dans l’âge suivant, des moines grecs pénétrèrent en Italie, en Sicile, en Espagne, et y élevèrent des cloîtres , où l’on observa la règle de saint Basile. Ils furent les bien-

faiteurs de ces pays, par les exercices scientifiques qu’ils surent y mettre en honneur.

Un grand nombre de ces monastères échurent plus tard à l’ordre des Bénédictins, qui tendait si puissamment à s’agrandir ; et ceuxlà seulement qui, après le grand schismcdes Églises d'Orient et d’Occident, ne tinrent pas avec trop d’opiniâtreté aux principes et aux rites de leur croyance , purent continuer d’exister comme ordre religieux indépendant sous la règle de saint Basile.

Ce fut vers 1057 que les moines de saint Basile s'établirent ainsi en Occident. Grégoire XIII les réforma en 1579, et mit les religieux d’Italie, d’Espagne cl de Sicile sous une même congrégation. A cette même époque, le cardinal Bessarion , grec de nation et religieux de cet ordre, réduisit en abrégé les règles de saint Basile et les distribua en vingt-trois articles. Le monastère de Saint- Sauveur de Messine, en Sicile, est chef de l’ordre en Occident, et il passe pour constant qu’on y fait l’office en grec.

Ce que nous avons à dire sur l’état actuel des monastères grecs se résume en quelques mots.

Les caloyers habitent particulièrement le mont Alhos, mais ils desservent presque toutes les églises d'Orient. Ils n’ont jamais subi de réforme; ils conservent exactement leur premier institut et leur ancien vêtement. Leur genre de vie est austère et retiré; ils ne mangent jamais de viande ; outre cela, ils ont quatre carêmes, et pratiquent plusieurs autres jeûnes de l'Église grecque avec une extrême régularité. Ils ne mangent du pain qu’après l'avoir gagné du travail de leurs mains; il y en a qui ne mangent qu'une fois en trois jours, et d'autres deux fois par semaine. Pendant leurs sept semaines de carême , ils passent la plus grande partie de la nuit à pleurer pour leurs péchés et pour ceux des autres.

Il n’y a que les frères qui s’appellent pro-

prement caloyers ; on nomme les religieuxprêtres jèronomaques.

Les religieuses caloyères sont renfermées dans des monastères, ou vivent séparément chacune dans leur maison. Elles portent toutes un habit ou manteau de laine noire ; elles ont la tête rasée , les bras et les mains couverts jusqu'au bout des doigts : chacune a une cellule séparée, et toutes sont soumises à une supérieure. Elles ne gardent pourtant pas une clôture fort régulière ; car l’entrée du couvent, interdite aux prêtres grecs, ne l’est pas aux Turcs, qui y vont acheter de petits ouvrages à l’aiguille faits par ces religieuses. Celles qui vivent sans être en communauté, sont pour la plupart des veuves qui n’ont fait d’autre vœu que de mettre un voile noir sur leur tète et de dire qu’elles ne veulent pas se marier. Les unes et les autres vont partout où il leur plaît.

Dans l’Église de Russie, le clergé noir tient le premier rang après le haut clergé; il se compose des archimandrites, parmi lesquels on prend toujours les évêques , des hégumènes ou chefs de couvents inférieurs , et des moines. Ce clergé noir est obligé de mener une vie de retraite et de s'abstenir d’aliments gras ; scs membres ne peuvent se marier, après être entrés dans l’ordre ; ils se regardent comme bien au-dessus du clergé séculier, ou clergé blanc; dans les monastères, comme dans les églises paroissiales , l’ofTice se fait trois fois par jour. Pierre I er a beaucoup diminué le nombre des moines par les entraves qu’il a mises à leur profession, pour laquelle il a assigné un âge. Catherine II, suivant le même système, a privé les monastères de leurs possessions et des paysans qui en dépendaient; elle ne leur a laisse que ceux qui étaient nécessaires pour les travaux manuels. Au lieu deces richesses, qu’elle a trouvé convenable de s'approprier,

elle a fixé pour les monastères des pensions annuelles. Leurs revenus devaient, disaiton, tourner au prolit des hôpitaux et autres établissements de bienfaisance ; mais c’est la couronne qui en a la manutention. Farces moyens, les monastères sont presque déserts aujourd’hui ; car, pour 387 couvents d’hommes, il n’y a plus maintenant que 4,900 moines, et les religieuses sont moins nombreuses encore; on n’en compte que 1,700, réparties dans 91 couvents. Les monastères dépendent ou du synode, ou des archevêques et évêques. La règle y est à peu près la même que ccllcquel’on suit au mont Alhos. Les religieux (comme nous l’avons dit page 23) sont de l’ordre de saint Hasilc , qui est répandu exclusivement dans l’Église grecque. Les religieuses suivent à peu près la même discipline; par suite des règlements de Pierre I er , ce sont presque toutes des femmes âgées qui veulent vivre dans la retraite et la prière.

En Russie, comme ailleurs, les écoles du clergé furent longtemps les seuls moyens d’instruction, et c’était dans les monastères quesc conservaient les traditions et les sciences. De grands changements ont été introduits par Pierre I er et ses successeurs dans les écoles du clergé ; mais la discipline y est régulière et formée sur le modèle de la vie monastique; les maîtres sont des moines, et la plupart des élèves ünissent par suivre la même carrière ; toutefois , indépendamment des prêtres que ces écoles fournissent pour les différents diocèses, il en sort beaucoup de Russes qui se rendent utiles dans la suite pour les emplois civils.

Il était indispensable d’anticiper sur les siècles postérieurs pour donner ce renseignement, car nous allons maintenant tourner nos regards vers l’Occident, et perdre pour toujours de vue la règle de saint Rasile.

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ACOEMÈTE8.

Toutefois, avant de quitter l’Orient, il nous faut rappeler un institut qui n’a pas été sans imitateur, même en Occident. Qu’on ait, dans les cloîtres, assigné certaines heures au chant et à la prière ; qu’au milieu de la nuit, le moine fût obligé d’abandonner sa couche pour aller accomplir ce devoir, rien de plus naturel : mais le désir de rendre à Dieu un service plus agréable , introduisit, en plusieurs endroits, dans les églises et dans les cloîtres, une psalmodie perpétuelle qu’on n'interrompait ni jour ni nuit.

Alexandre, abbé de Syrie, mit cette coutume

en honneur vers le milieu du v« siècle , en partageant ses moines en trois chœurs, dont chacun psalmodiait à son tour et relevait les autres, de sorte que cet exercice durait sans relâche. Suivant ce partage, chaque moine consacrait tous les jours huit heures entières au chant des psaumes. Ces religieux, qui menaient d’ailleurs la vie la plus exemplaire et la plus édifiante, reçurent le nom d’y/cœmètes (qui ne dorment point); ils furent aussi appelés Studites, du nom de Studius, qui fonda à Constantinople un monastère de ce genre *.

CONDITION DE L’ÉTAT MONASTIQUE Aü MOMENT OU IL FUT TRANSPLANTÉ EN OCCIDENT.

Nous nous contenterons d’ajouter encore quelques traits caractéristiques au tableau que l’on doit se former de la condition de l'état monastique, quand il fut transplanté en Occident. Nous avons ici spécialement en vue la seconde moitié du iv° siècle et le commencement du v°.

Le moine était encore distingué du clerc, et , dans un sens , c’était pour lui une occasion de gloire et d’éclat, car il fallait d’ordinaire le contraindre pour lui faire accepter un office ecclésiastique; les plus grands saints qui ont illustré le cloître se dérobaient dans leurs retraites à l’honneur d’être ordonnés prêtres , et on leur faisait violence même pour placer en leurs mains la crosse

1 Le nom d’Acœmètes et la psalmodie perpétuelle furent également mis en usage chez les Occidentaux. On pourrait encore donner aujourd’hui le nom d’Acœmètcs à certaines mai-

épiscopalc. Cependant , la vénération et le respect des fidèles avaient trace entre les moines et les laïques une ligne de séparation, et une place particulière était réservée aux premiers dans l’église pendant les cérémonies. D'après cela, on ne saurait disconvenir que, déjà à cette époque, les moines et les clercs n’eussent fait la moitié du chemin pour se rapprocher ; qu’on cherchât, avec une prédilection marquée , à conférer aux moines les plus distingués les ordres sacrés et les offices ecclésiastiques importants ; que ces moines, après leur retour dans le monde, demeurassent généralement fidèles aux pratiques et aux usages du cloître qu’ils avaient quitté; qu'on jugeât nécessaire, dans les

sons religieuses où l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement fait partie de la règle ; en sorte qu’il y a jour et nuit quelques personnes de la communauté occupées h ce pieux exercice.

lieux où les moines construisaient leurs propres oratoires, d’ordonner prêtres au moins les supérieurs : toutes ces circonstances réunies étaient un infaillible pronostic de l'intime connexion qui bientôt unirait les moines et les clercs. Des solitaires, enthousiastes de leur état, se rencontraient pourtant, qui ne voyaient pas sans quelque peine que des moines , en recevant les ordres, hâtassent ce rapprochement.

Le second caractère de cette époque, c’est qu’on persévérait dans l’idcc d’un rigoureux isolement du monde. 11 y aurait de l'exagération à dire que les déserts sont l’élément naturel des moines, qui ne peuvent les abandonner sans perdre aussitôt le mérite de leur état ; mais, pour ne pas s’exposer à de dangereuses influences, on continuait de construire les monastères loin des villes et des villages, et la plupart du temps dans des lieux inhabités. Quand on s’écarta de ce principe , les moines eurent besoin de redoubler de zèle et d’attention pour ne pas donner lieu à de fâcheuses conséquences, que nous aurons quelquefois occasion de déplorer dans la suite de celle histoire.

Un troisième point mérite notre attention.

Priez et travaillez, était le résumé d’une règle dont les moines observaient avec conscience la seconde comme la première partie. En Égypte, on se défiait avec raison des moines qui demeuraient oisifs, et le travail était regardé comme le moyen le plus eflicace pour résister aux tentations du mauvais esprit. Et quel travail encore! il ne s'agissait pas d’occupations scientifiques, car l'on craignait ajuste titre qu’elles n'altérassent la droiture et la simplicité du jugement; qu'une étude qui aurait un objet humain rendit incapable des choses divines: pourtant l’on verra plus tard que les cloîtres ont recélédes prodiges de science, et que l’influence des moines a merveilleusement servi

les intérêts de la civilisation. C’est à la sueur de son front que le solitaire était condamné à travailler; c’est par le travail de ses mains qu'il lui fallait gagner sa chétive nourriture. Plusieurs des premiers moines étaient sortis de la classe ouvrière, et cela explique comment les divers métiers se trouvaient exercés dans les cloîtres. II s'ensuivait aussi que la plupartdes moines ne pouvaient rougird’êtrc étrangers à des connaissances qui n’étaient pas entrées dans le plan de leur première éducation. Généralement, on rattachait à leurs pratiques la véritable philosophie chrétienne; et de bonne foi, pouvaient-ils aspirer à une autre sagesse? pouvaient- ils ensuite avoir honte même de ne pas savoir lire?

Lorsqu’on envisage enfin la considération que s’étaient attirée les vertus des solitaires, l’on doit reconnaître que ces vertus avaient un caractère imposant et surnaturel , mais aussi que plusieurs moines faisaient exception à la règle. Que les païens poursuivissent l’état monastique des plus amères moqueries, il n’y a rien là qui étonne; mais, du milieu même des chrétiens, se faisaient entendre des voix accusatrices, animées par la ténacité avec laquelle certains moines voulaient faire prévaloir leurs privilèges.

Les princes, surtout, ne voyaient pas avec indifférence qu’un si grand nombre d’hommes, dans la force de l’âge, se retirassent du service de l’État, et en particulier des charges militaires, cl qu'ils échangeassent les devoirs assujettissants du citoyen contre une condition qui assurait pour toujours leur indépendance. Le mécontentement de plusieurs empereurs s'annonce suffisamment dans le texte d'une foule de décrets. S’ils ne se sont pas expliqués avec plus de force, la raison en est dans les agitations politiques de cette époque, qui aboutirent à la division de l’empire romain en deux parties, celui d’Oricnt et celui d’Occidcnt.

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