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TRANSPLANTATION DE LA VIE MONASTIQUE EN OCCIDENT. - SAINT-BENOIT

II est possible que des moines soient venus de bonne heure en Occident pour y mettre en honneur leur nouveau genre de vie; mais il y rencontra un double obstacle dans la rigueur du climat et dans la disposition d’esprit des habitants. Les inspirations de la grâce, nécessaires pour se soumettre aux devoirs, pour consommer les sacrifices que comporte l’état religieux , n’y avaient pas les memes auxiliaires qu'en Orient; il fallait que les calculs de la réflexion en préparassent le triomphe. Les protestants ajoutent même que . par une sorte de contre-poids aux efforts tentés dans les intérêts de la vie anachoréliquc ou cénobitique, une certaine répugnance se manifestait contre ceux qui en faisaient profession, excitée qu’elle était par leurs dehors rudes et étranges; d’où ils concluent qu’il pouvait bien se trouver çà et là des anachorètes, mais épars et en petit nombre. L’ascendant d’un des plus illustres docteurs de l’Église et l'exemple d'un ermite célèbre déterminèrent l'accroissement que prit l’état religieux.

Saint Athanasc (296-373), patriarche d’Alexandrie, vint à Home en 340, accom-

pagné de quelques moines égyptiens ; son éloquence victorieuse fit embrasser à plusieurs les exercices de la vie claustrale. Le succès qu'obtint l’état religieux en enlevant aux plaisirsdu monde une vierge distinguée, sainte Marcelline (397), contribua à dissiper l’ancien préjugé contre les solitaires. Ce que saint Athanasc avait commencé, saint Ambroise (340-397) et saint Jérome (331-420) le continuèrent avec un zèle égal. Sainte Taule (347-404), qui effaça presque par l’éclat de son exemple la pieuse résolution de sainte Marcelline , fut conduite par le zèle religieux jusqu’en Palestine, pendant que, vers la vin du iv c siècle, des monastères nombreux s’élevaient en Occident. On a remarqué , et cette observation n’est pas une critique , qu’à Home ce furent des femmes qui se vouèrent les premières à l’état religieux ; la profonde sensibilité et la richesse d'imagination , qui sont l’apanage de leur sexe, rendaient les Fabiole (400), les Marcelle (410), etc., plus accessibles que les hommes aux discours par lesquels on les exhortait à une vie toute de sacrifice.

Dans les Gaules, saint Martin (316-400),

évêque de Tours, fonda le célèbre monastère de Marmoutiers (magnum monasteriuni ), la plus ancienne abbaye dcFrancc ; on y complaît déjà deux mille moines à sa mort.

Cassicn , qui avait appris à connaître la vie monastique à sa source, fit, en 40i>, une tentative plus heureuse encore pourlui donner entrée dans les Gaules. Né dans la petite Scythie, qui était alors partie intégrante de laThrace, il s’habitua, dès sa jeunesse, aux exercices de la vie ascétique dans le monastère de Bethléem. La réputation de sainteté qu’avaient les solitaires qui peuplaient les déserts de l’Égypte, l’engagea, vers 390, à aller les visiter. Frappé par les beaux exemples de vertu qu’il avait sous les yeux, il passa plusieurs années dans la solitude de Scétéet dans laThébafde. 11 allait nu-pieds, comme les moinesdu pays, était pauvrement vêtu, et ne subsistait que du travail de ses mains. En 403 , il se rendit à Constantinople, où il entendit les instructions que faisait saint Chrysostôme. 11 fut ordonné diacre et employé au service de l’église de cette ville. Le saint archevêque ayant été exilé , Cassicn alla à Rome , porteur des lettres dans lesquelles le clergé de Constantiuoplc prenait la défense de son pasteur persécuté.

Il fut élevé au sacerdoce dans l'Occident, après quoi il se retira à Marseille, où il établit deux monastères , l’un pour des hommes, et l’autre pour des femmes. 11 gouverna, en qualité d’abbé, le monastère de Saint-Victor, qu’il avait fondé à Marseille.

Toutefois, c’est par ses ouvrages sur l’état religieux qu’il s’est recommandé spécialement à notre souvenir, entre autres par ses Institutions de la rie monastique, qui sont l>eut-étrc le meilleur de tous. Cassien y fait remarquer que l’abstinence et les austérités extraordinaires des moines orientaux dans la nourriture n'étaient point praticables en Occident ; réflexion que nous reproduisons, pour couper court à des objections injustes

contre les moines de ces dernières contrées.

Dans ces Institutions de la rie monastique , perce à chaque instant le désir que les religieux soient soumis à un régime conforme au but de leur état , à un ensemble de règlements obligatoires ; et on peut les regarder comme le fondement de la règle de saint Benoit, adoptée plus tard. Cassien, avant ce dernier , rattacha les pratiques communes de dévotion dans le monastère à certaines heures du jour; l’explication littérale de ces mots du Psalmislc (cxvm, 164) : <i Je vous louerai, sept fois le jour, sur la justice de vos décrets, » donna lieu de distinguer les sept heures canoniales : Matines, Prime, Tierce, Scxtc, Nonc, l’OlFice du soir et le Complétoire.

Indépendamment des Gaules, la vie religieuse avait reçu d'immenses accroissements en Irlande, comme nous le verrons bientôt.

Comment ne se serait-elle pas rapidement propagée ? A part les motifs sublimes qui décident les vocations , l’inclémence des temps et l’incertitude de la propriété contribuaient généralement à faire envisager avec plaisir lesacrifice volontaire de ce qu’on n’espérait pas conserver, alors qu’on s’assurait à ce prix un asile tranquille. D'ailleurs, à une époque où les troubles, où les commotions politiques suscitaient de grands crimes , l’espérance faisait prévaloir l’opinion qu’au moyen de fondations de monastères, ou de donations dont ils seraient l'objet, on réussirait à atténuer ses fautes.

L’entrée dans le cloître se présentait en outre, en Occident, sous un jour moins décourageant pour la faiblesse humaine ; car on n’exigeait plus déjà une observance aussi rigoureuse. Depuis que le travail des mains avait généralement cessé d’être une pratique forcée , les douceurs de l’étude étaient entrées dans les cellules des moines.

Mais, avec la multiplication des cloîtres, s’introduisaient malheureusement des abus

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el des désordres de tout genre parmi les religieux. Chaque monastère avait sa règle, il est vrai , mais elle n’enchatnait pas l’arbitraire. Partout le besoin d’une forme moins imparfaite de gouvernement était palpable ; on manquait d’un lien qui unit les monastères entre eux. Saint Benoit, patriarche des moines occidentaux , forma celuici, et il commença au moins à satisfaire à l'autre.

Saint Benoit naquit en 480 à Norcia, petite ville d’Ombrie ; ses parents l’envoyèrent aux écoles publiques à Borne ; mais la vie déréglée, dont le lableau s’y déroulait à ses yeux, blessa son jeune cœur : il s’y déroba dès l’âge de quatorze ans, sacrifiant l’espoir d’acquérir de frivoles connaissances au désir de cultiver la vraie sagesse ‘. Dans ce but, il gagna la solitude cl se confina dans une caverne profonde, où il vécut pendant trois ans, occupé à dompter les flammes impures de la concupiscence par des moyens dont le succès annonce l’efficacité ; c’est ainsi qu'un jour, se dépouillant de ses habits, il se roula tout nu dans des orties et des ronces qui étaient auprès de lui. Le bruit de sa sainteté y appela un si grand nombre de chrétiens, qui, à son exemple, entrèrent dans les voies de la perfection , que, de l’an 520 jusqu'à l’an 1527 , il put fonder , dans le désert de Sublac, situé à une journée de Borne, douze monastères , dans chacun desquels il mit douze religieux avec un supérieur. Cependant, calomnié par un prêtre jaloux, il abandonna ses fondations , monument de son zèle, se retira dans la Campanie, où il construisit de nouveau un monastère sur le mont Cassin, et y demeura jusqu’à sa mort (543), revêtu de la dignité d’abbé.

Ou assigne à peu près les mêmes époques à la naissance et à la mort de sainte Scholastique , sœur de ce patriarche, et qui fut

1 Scienler neicicni el tapienler intloctux.

la fondatrice et la patronne des religieuses de l’ordre de Saint -Benoit.

Toute la conduite du saint a tant d'analogie avec celle des fondateurs d’établissements religieux , tels qu’on en voyait fréquemment alors, qu’on n’était pas en droit d’en attendre des conséquences extraordinaires. Mais ce qui en distingue saint Benoît, c’cstqu’appréciantles besoins du temps et la nature des lieux , il donna à son monastère une règle qui surpassait toutes les législations de ce genre, jusqu’alors connues, par la solidité de sa base et la modération des pratiques qu’elle prescrivait ; il devint ainsi le fondateur d’un ordre qui eut pendant longtemps l’insigne honneur d’être le seul dans l’Église catholique romaine.

Nous allons faire connaître avec plus de détail, au moins quant aux points principaux, cette règle qu’on rapporte communément à l’année 5115 ; nos remarques seront d'autant mieux accueillies , qu’elle a été le fondement de toutes les règles monastiques postérieures.

Pour que l’organisation dont saint Benoît avait conçu la pensée, se maintint d’une manière forte et durable, il fallait que l’entrée dans la communauté ihonastique fût rendue difficile. Il ne suffit plus que l’étranger qui désirait en faire partie, exprimât sa volonté, il dut se soumettre, pendant un temps déterminé (on le fixa bientôt à un an), à une épreuve dont le résultat apprenait s’il pourrait accomplir toutes les prescriptions de la règle. Ce temps s'appela noviciat ; et , pour qu’on ne pùt se plaindre d’avoir été trompé, les pratiques imposées au novice étaient, par comparaison, plutôt rigoureuses que légères. S’il persévérait dans son dessein, il obtenait de prononcer le vœu solennel par lequel il se liait étroitement et sans retour à la communauté et à sa règle. Ce vœu contenait une triple promesse : celle de rester dans le monastère

( stabilitas loci ) , de renoncer à toute propriété et de garder une chasteté inviolable ( contcrsio morum ) , de prêter une obéissance sans réserve à ses supérieurs (obedientia). Il est impossible de ne pas admirer ici la sagesse du législateur, qui a fait de cette simple promesse la base la plus solide de son édifice. Par la première partie du vœu , il enlevait à celui qui entrait dans le cloître toute perspective d’un retour dans le monde : il présupposait donc que personne ne hasarderait ce pas décisif avant de s’étre profondément consulté , avant d’avoir mis à l’épreuve et sa volonté et ses forces ; car on savait à l'avance qu'on se condamnait aune éternelle clôture , qu’on se fermait toute porte de derrière. Le vœu de pauvreté et de chasteté (et cette pauvreté consistait dans la renonciation à tout bien quelconque ) était le plus ferme appui de ce mur de séparation qui isolait du monde la communauté religieuse ; et le vœu d’obéissance permettait au fondateur d’espérer qu’il maintiendrait sans changement l’organisation qu’il

donnait à sa société spirituelle.

Cette organisation était un pur régime monarchique. En effet, quoique l’abbé ne dût pas prendre vainement le titre de Pcre (abbas), mais qu’il dût, d’après le texte formel de la règle , porter à ses subordonnés une tendre affection, cependant il lui était accordé plein pouvoir, non-seulement d’adopter généralement ce qu’il estimerait le plus utile , mais encore de procéder avec toute la rigueur de la règle contre ceux qui auraient failli. Il devait toujours songer au souverain Juge, qui lui demanderait compte de son administration ; mais il n’était responsable envers qui que ce fût dans le monastère, ni envers le prieur ou prévôt ( prœ positus), qui occupait après lui la première dignité , ni envers les doyens, qui avaient, dans les communautés considérables, la surveillance d’un certain nombre de moines.

On fit une loi d’observer les heures canoniales ; on ordonna de fréquentes prières ; le travail manuel et la lecture de l’Écriture sainte se partagèrent le temps des religieux. « Vous ne serez de vrais moines , disait saint Benoit, qu’autant que vous vivrez du travail de vos mains. » Les prescriptions relatives à la nourriture, à la boisson, aux vêtements, respirent le même esprit de douceur; elles annoncent de sages ménagements pour la nature humaine , à qui l’on permettait jusqu’à des jouissances qui, envisagées sous un point de vue plus sévère , auraient semblé superflues , par exemple , l'usage du vin. Saint Benoit n'exigea point une rigoureuse uniformité dans les vêtements, il jugea qu’à cet égard encore il fallait consulter le climat ; il voulut qu'on portât d'habitude le capuce, l'habit et un morceau d’étoffe qui couvrait les épaules, qu’on adoptait comme le vêtement le plus commode pour le travail, et qui , se séparant plus tard en deux parties pour descendre jusqu’en bas, tant par-devant que parderrière, finit par être moins un objet utile qu’un ornement.

La règle de saint Benoit est pleine d'une morale qui admet et consacre avec respect tontes les pratiques conformes à l’esprit de l’état monastique, sans pourtant attacher un aussi grand mérite qu'autrefois aux châtiments corporels. Les protestants lui ont fait un crime d’avoir sanctifié par une disposition la coutume de présenter des enfants dans les monastères pour les y consacrer à Dieu(oà/o/t); mais , en leur accordant même que les suites de cette coutume aient donné lieu à quelques abus, ne sont-ils pas forcés de convenir que probablement saint Benoit n'avait pu les prévoir?

On a donné à cette règle le nom de sainte, attribué à d’autres collections ecclésiastiques ; on l’a regardée comme inspirée par l’Esprit saint; il faut reconnaître, dans le

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fait, que , quel que soit l'institut monastique qui puisse jamais se former, aucun moine ne lui tracera à l’avenir une règle plus convenable, plus conforme à son objet.

Toutefois elle ne se répandait pas aussi vile qu'on était en droit de l'attendre, et que les Bénédictins ont voulu le faire croire. Tout l’Occident retentissait tellement alors du bruit des armes et du cri des oppresseurs , que la voix de saint Benoit ne pouvait se faire entendre au loin, et que, si même cette tradition est certaine , ce fut le troisième abbé du mont Gassin qui en fit connaître la règle. La plupart des monastères, soit par répugnance pour les nouveautés, soit par attachement pour leurs fondateurs, se contentaient de celle qu’ils avaient suivie , malgré scs imperfections.

Ajoutez à cela qu’à cette époque une foule de monastères furent fondés tant en France qu’en Allemagne, et que le principe de cette heureuse révolution était dans une contrée d’où on était loin de l’attendre. Le chris- . tianisme, que saint Patrice avait apporté en I Irlande , s’y était répandu avec une si incroyable promptitude, qu’il y fut en peu de temps la religion dominante, et que, dès le milieu du vi° siècle, on citait dans ce pays des monastères célèbres. Non -seulement, ' dans leur tranquille enceinte, se perpétuaient la vie contemplative et même l’étude des sciences, mais il en sortait de temps en temps des apùtres delà foi, qui, partout où ils portaient leurs pas , fondaient des monastères en prêchant le christianisme. Saint Colomban es t le plus illustre de ces moines irlandais. Après avoir établi plusieurs monastères en France, et laissé saint Gai (606), son disciple, remplir en Suisse le même soin, il se rendit en Italie, y bâtit encore v un monastère, et y mourut en 616. Le fait j que sa règle, incomparablement plus dure,

{ fut reçue dans un grand nombre de cloîtres

de France , prouve assez que celle des Bénédictins n’était pas encore généralement adoptée ; car la conjecture de ceux qui font un Bénédictin de saint Colomban ne mérite pas qu’on s’y arrête.

La règle de saint Colomban, qui est ud vrai traité de la profession monastique j « porte sur l’amour de Dieu et du prochain^

dont le précepte est général.... Le saint in-j culque l’obcjs sa tijx^.la^wu vrcté , le désintéressement , l’humilité^ la chasteté , la mortification des sens et de la volonté ; le silence et la sagesse jjuj font discerner Te bien d’avec le mal.... Les moines ne mangeront que sur le soir , et ne vivront quo d’herbes et de racines, auxquelles ils join-f dront un peu de pain. La nourriture serai cependant proportionnée au travail. Ils mangeront tous les jours , afin de conserver les forces dont ils ont besoin pour remplir tous leurs devoirs. Les jeûnes , les prières , les lectures et le travail sont prescrits pour chaque jour. Le nombre des psaumes et des versets qu’il faut réciter à chaque partie de l'office est exactement marqué.... On fléchissait les genoux à la fin de chaque psaume ; et , indépendamment de la prière publique , il y en avait de particulières qu’on récitait dans sa cellule. Mais le saint recommandait surtout la prière du cœur et l’union continuelle avec Dieu *. » La règle de saint Colomban est suivie de son Pénitentiel, ou recueil des pénitences qu’on imposait aux moines pour les différentes fautes où ils tombaient, quelque légères qu’elles fussent.

En Espagne, où des constitutions monastiques ne furent apportées d’Afrique qu’en 370 , on ne connut, jusqu’au vin* siècle, que les règles de saint Isidore (636), archevêque de Séville, êT dé saiut Fructueux (666) , afchevèquc de Drague.

• Alban Butler, Vies des Saints, t. XI, p. 443.

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