ORDRES DES CAMALDULES, DE VALLOMBREUSE , DE GRANDMONT
Sur le modèle de la congrégation dcCluni, s’en formèrent plusieurs autres, à Cluse , à Cava à Hirsaugt' 1 2 , à Pulsano; mais, comme elles présentent peu de traits spéciaux , et comme le cadre de cette histoire ne nous permet pas de nous arrêter à chacune, nous nous contenterons de faire ressortir celles de ces congrégations qui , tout en conservant la règle de saint Benoit , se permirent neanmoins tant d’additions particulières, que leur air de parenté avec les Bénédictins s’effaça toujours de plus en plus, et qu’elles constituèrent des ordres distincts.
Toutefois, avant de reprendre le fil historique , nous réfuterons l’objection des pro-
1 La congrégation de Cara , ainsi appelée d'un grand monastère de ce nom, dans la province de Salernc, fut fondée eu 980, sous l’observance de Cluni. Elle fut la tige de 29 abbayes et de 91 prieurés conventuels. En 1394, Bonilacc IX érigea la ville de Cava en évêché; en
1514 , Léon X unit à cet évêché les revenus et la juridiction temporelle de l'abbé : depuis ce temps - là , le monastère de la Trinité de Cava n'est plus ce qu’il était ; il y a cependant tou-
testants contre la pluralité des ordres religieux ; c’est, à leur avis, la première cause de décadence de l’état monastique. Il est vrai que plusieurs monastères, appartenant au même ordre, ont entre eux des rapports plus intimes, et semblent ainsi gagner en consistance ; mais , ajoutent les protestants , des ordres divers finissent nécessairement par prendre, l’un à l'égard de l’autre, une position menaçante, la haine et l’envie se glissent et s’alimentent chez les moines. Chercher par tant de moyens à atteindre la perfection évangélique, c’est déceler une sorte d’incertitude qui peut influer de la manière la plus préjudiciable sur les idées des laïques. Mous répondons à la première remarque
jours un abbé régulier. En 1585, il fut uni , ainsi que toutes ses dépendances , à la congrégation de Suinte - Justine ou du Mont- Cassin.
2 La congrégation de flirta tige , dans le diocèse dcSpire, fut instituée en I0S0 par saint Guillaume , abbé de Saint-Aurel. Elle a été sécularisée après l’établissement du luthéranisme, et cédée au duc de Wirtemberg, par le traité de West plia lie.
qu'au lieu de haine il ne naîtra généralement que de l’émulation, et que, l’Église ayant des besoins divers, il est à propos qu’à chacun s’applique un remède spécial ; à la seconde, que le spectacle d’une milice si variée, mais qui , par ses chefs, se rallie à un centre unique, ne saurait provoquer qu’un sentiment d’admiration. Au reste . à l’époque
qui nous occupe, cette décadence prétendue ne frappait pas encore les regards, de l’aveu des protestants; car, disent -ils, les nouveaux ordres religieux se reconnaissaient toujours enfants de saint Benoît, et, s’ils différaient par la dénomination, le costume, les pratiques, ils ne différaient pas essentiellement quant à la règle.
CAMALOCI.ES.
Saint Romuald (956-1027), né à Uavennc, de la famille ducale des Honesli , après une jeunesse fort dissipée, se retira dans un cloître, pour y expier un crime de son père. Persécuté parles moines ses frères, qui ne pouvaient imiter l’austéritéde sa conduite, on le voit, animé d’une sainte ardeur, tantôt chercher le désert, tantôt partager la vie commune d’un cloître. De retour de Hongrie, où il avait obtenu la permission d’aller prêcher la foi , dessein que la Providence ne lui laissa pas exécuter, il fixa son séjour à Camaldoli (Campus Malduli ) , en Toscane, dans une vallée de l’Apennin. Il est probable que cette vallée emprunte son nom d’un seigneur appelé Maldoli, qui la donna à llomuald; car la qualification de Campus amabilis, sous laquelle le pape la désigne dans sa bulle d’institution , ne semble guère qu’une épithète flatteuse. La rigueurde la vie érémitique que saint Romuald menait en cet endroit, attira dans son voisinage plusieurs ermites, auxquels il bâtitdes cellules; peutêtre est-ce le concours fortuitdc ces disciples, venus pour imiter ses admirables exemples, qui l’amena à l’idée de réformer l'état monastique par un retour à la vie des premiers anachorètes. Une profonde solitude, un silence religieux régnaient dans les cellules où ses ermites vivaient près les uns des autres, sans être réunis. Leur consciencieuse observation
du jeûne au pain et à l’eau, l’abstinence totale de viande et de vin , rappelaient la vie érémitique dans son austérité primitive; leur longue barbe, leur tète et leurs pieds nus en faisaient revivre jusqu’aux formes extérieures. On ignore si ce fut réellement à la suite d’une vision , pareille à celle de Jacob , et qui lui aurait représenté une échelle sur laquelle scs religieux, revêtus d’habits blancs, montaient vers Dieu, que ce saint fondateur donna un costume blanc à scs ermites ; mais il semble qu’il ait voulu former par là un contraste avec la couleur noiredes Bénédictins.
Si ces faibles commencements furent le prélude d’une forte institution , l’honneur en revient à saint Romuald, bien qu’aprèsavoir fondé l’ermitage de Camaldoli, il ait quitté l’Apennin pour se retirer en Sitriedans l’Ombrie ; il termina ses jours au monastère de Val-de-Castro, l’an 1027.
Il ne manqua pas de se rencontrer des émules de saint Romuald, qui renouvelèrent l’exemple de celte vie érémitique si rigoureuse; vivant dans un isolement absolu, ne se réunissant qu’aux heures canoniales, des moines reproduisirent ce phénomène extraordinaire. Plusieurs ermitages, qui reconnaissaient tous celui de Camaldoli comme chef-lieu, se formèrentsur ce type. Une approbation pontificale éleva ces pieuses retraites à ladignilé d’ordre des Catnaldules ,
JUSQU’A L’ÉTABLISSEMENT DES ORDRES MENDIANTS
et les soumit à la juridiction du prieur de Oimaldoli, devenu général de l’ordre. Comme la multitude accueillait avec autant d’admiration que de surprise tous les changements, toutes les formes extraordinaires qui venaient modifier la vie solitaire et contemplative, ce nouvel institut, où l’on observait les pratiques les plus rudes et les plus sévères, n'aurait manqué nulle part d’un solide appui et d’un rapide développement , si les ermites étaient eux- mêmes restés fidèles à leur règle. Mais déjà Rodolphe (1082), leur quatrième prieur, qui comptait neuf monastères sous son généralat , se vit forcé d’y introduire quelques adoucissements , principalement en ce qui regarde la rigueur du jeûne. Peut-être aussi, en organisant, dans le sein de son ordre , la vie cénobitiquc à côté de la vie érémitique, deux états dont les Camaldules font également profession; en donnant par là l’exemple, toujours dangereux , d’altérer le caractère propre d’un institut, Rodolphe a-t-il créé un double élément, dont l'action simultanée produisit des résultats moins satisfaisants que n’en
aurait produit un seul agissant isolément et sans entraves. Peut-être encore les richesses qui aflluèrcnt dans les ermitages ont- elles contribué à faire mettre en oubli l’ancienne discipline. Quoiqu’il en soit, cet ordre se répandit en France et en Allemagne; il s’est divisé en cinq congrégations qui curent chacune leur général ; la vie des ermites est restée fort austère , bien qu’elle le soit devenue beaucoup moins que du temps de saint ltomuald. Les cénobites Camaldulcs ont plus de ressemblance avec les Bénédictins. C’est à l’occasion des ermites de cet ordre qu’on a répondu aux censeurs du christianisme, que la solitude est nécessaire à ceux pour lesquels le monde est un séjour dangereux ; que Dieu n'en ayant donné le goût qu’à un très -petit nombre d’honnnes, il n’y a pas lieu de craindre que leur exemple entraîne jamais la dissolution de la Société, et qu’il y aurait par conséquent de l’injustice à gêner leur inclination.
Le papeactucl, qui s’est imposé le nom de Grégoire XVI, en acceptant la tiare, était moine de Camaldule.
ORDRE DE V AI.LOMBREl’SE.
Le séjour que fit saint Jean Gualbert ( 1073 ) dans l’ermitage de Camaldoli , pour s’y édifier avec ceux qui l’habitaient, autor riscrait, ce semble, à considérer l’ordre qu’il fonda lui-même, comme une ramification de celui des Camaldjiles, d’autant plus que ces instituts présentaient, dans l’origine , assez de ressemblance.
En effet , quand saint Jean Gualbert se retira, en 1038, avecquclqucs compagnons, dans une agréable vallée des Apennins ,apj>elée Vallombrcuse ( Fallis Umbrosa ) , à cause de la multitude des saules qui la couvrent de leur ombre , il distribua scs reli-
gieux autour de lui dans des cellules, et mena pendant quelque temps avec eux la vie érémitique. Saint Romuald, d’ailleurs, n’avait pas en vain donné l’exemple d’adopter un costume particulier, car saint Jean Gualbert fit porter à ses moines un habit couleur de cendres, d’où ils reçurent et conservèrent, pendant plusieurs siècles, le surnom de Moines gris, jusqu’à ce qu’ils eussent adopté , en 1300, la couleur tannée , qu’ils changèrent plus tard contre un costume noir.
Les pratiques par lesquelles saint Jean Gualbert éprouvait les novices avant de les
admettre dans son ordre, attestent la trempe vigoureuse de son esprit. Non-seulement ils étaient chargés des plus viles occupations , comme, par exemple, de débarrasser les étables sans emprunter le secours d’une pelle ; mais la règle de saint Benoît était observée dans toute sa rigueur et même avec plusieurs pratiques qui ajoutaient à son austérité. Ainsi, celui qui avait prononcé scs vœux était astreint à demeurer prosterné contre terre et gardant un silence exact pendant trois jours. Saint Jean Gualbcrt , en imposant de si sévères obligations, avait sans doute en vue les souffrances de Jésus- Christ.
C’est par un événement miraculeux et tout particulier que l'ordre de Vallombreusefut mis inopinémenten relief. Pierre, moine de ce nouvel institut, et qui reçut le surnom (l'ignée, se soumit à l’épreuve du feu, pour terminer un grave débat avec l’évêque de Florence, qu’on accusait d’avoir usurpé son siège par simonie ; il entra nu-pieds entre deux bûchers enflammés, et reparut bientôt de l’autre côté sain et sauf, sans que le feu eût fait la moindre impression sur lui :
il raconta que, prêt à en sortir, il s’aperçut que son manipule lui était tombé de la main, et retourna le reprendre au milieu des flammes.
Les moines de Vallombrcuse ne tardèrent pas aussi à abandonner la vie érémitique , età se réunir dans des cloîtres. C’est au sein de cet ordre que naquit une institution de nature à ouvrir l’étal monastique aux classes
1 Dans le principe, tous les religieux se sont nommés Frères, parce qu’ils vivaient en commun et qu’ils ne formaient qu’une même famille, en obéissant à un même supérieur qu’ils nommaient leur Père. (Voy. pag. 21.)
Dans la suite , ce nom est demeuré à ceux
d’entre eux qui ne peuvent parvenir à la cléricaturc, et qu'on appelle en conséquence Frèreslais , ce mot lai étant l’abrégé du mot laïque.
de la société les plus humbles et les moins favorisées de la fortune : nous voulons parler des Frères-lais 1 * .
Cette institution, qui ne laissa point, il est vrai, que d’entraîner quelques abus, mérita la reconnaissance des moines. Plus le travail manuel, dont la règle de saint Benoit leur faisait expressément un devoir, était devenu à charge aux religieux, plus ils durent accueillir avec satisfaction l’établissement d'un état qui les en délivrait en quelque sorte d’oflice. Comme il entrait dans les cloîtres une foule de personnes de toute condition etde tout âge, il s’en rencontrait beaucoup parmi elles, qui, étrangères aux plus simples connaissances, ne sachant même ni lire, ni écrire, étaient inhabiles au service de l'Église, mais devaient se rendre utiles au monastère d’une autre façon , soit par la force de leur corps, soit par la dextérité de leurs mains. Depuis cette époque, elles formèrent dans le cloître un certain état inférieur, dont les membres se distinguaient du reste des moines par leur extérieur , leur barbe et leurs cheveux étant tout à fait rasés; ils ne pouvaient être promus aux saints ordres, mais n’en prononçaient pas moins les trois vœux solennels. On les nomma aussi conter » (conrcrsi) parce qu’ils se présentaient au monastère pour y mener une vie meilleure que dans le monde 3 . Les moines gagnèrent à celte innovation le loisir de s'appliquer aux exercices scientifiques, ou de goûter une existence plus tranquille ; le bien-être des monastères s’accrut par le
Les religieux subalternes servent de domestiques à ceux qu’on nomme religieux du chœur ou Pères , comme l’explique la suite du texte.
2 De même , dans les monastères des filles , sauf quelques ordres très-austères, comme chez les Clarisscs, outre les religieuses du chœur , il y a des sœurs converses, uniquement reçues pour le service du couvent, et qui font les trois vœux de religion.
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concours d’ouvriers habiles et robustes. Mais il en résulta aussi quelquefois des inimitiés ctxles discordes intérieures. Était-il possible que la supériorité des moines ne se fit jamais sentir aux frères-lais d'une manière un peu dure? D’un autre côté, ceux-ci, que leurs occupations mettaient fréquemment en rapport avec le monde, n’eurent pas tou-
jours le bonheur de préserver leurs mœurs de son influence, et formèrent, dans plusieurs occasions, un fâcheux contraste avec la sainteté de leur institut.
Hors de l'Italie, l’ordre de Yallombreusc ne s'est jamais parfaitement naturalisé , et ce n'est que deux cents ans plus tard qu’il a eu des religieuses.
GiuxDJio.Trirts.
Indépendamment de l'Italie, la France, où cependant la congrégation de Cluni semblait en avoir le privilège, voyait tenter de nouvelles réformes. Saint Étienne de Thiers, qui se retira en 1076 sur la montagne de Muret, dans le voisinage de Limoges, y pratiqua des austérités au-dessus de la faiblesse humaine abandonnée à elle-même. L’homme assez courageusement dévoué pour porter sur sa chair une hairede mailles de fer, pour passer, prosterné contre terre, letcmps qu’il n’employait pas au travail des mains, pour ne prendre de repos qu’en se couchant sur des planches arrangées en forme de cercueil ; cet homme devait trouver des disciples jaloux d’imiter son abnégation et sa piété. Il ne leur permit point de le nommer leur prieur ou leur abbé; son humilité ne lui laissa accepter que le titre de Correcteur.
Saint Étienne connaissait les causes du dépérissement des monastères de son temps ; car après avoir fait un devoir de l’humilité , il en fit un à ses religieux de la pauvreté, au point qu’il voulut qu’ils ne possédassent en propre ni église, ni terres. Le pape Grégoire VII avait confirmé cet ordre, sous la condition expresse qu'il demeurerait soumis à la règle de saint Benoît; mais en examinant de près l’institut de saint Étienne, on s’aperçoit que son fondateur n’avait pas eu vue un simple retour à une plus rigoureuse
observance. « Lorsqu’on vous demandera, « disait saint Étienne à ses moines, « à quel ordre vous appartenez, répondez seulement que c’est à la religion chrétienne, mère et premier type des autres règles. :> Saint Benoit lui-méme n’aurait pu se refuser à rendre hommage à ce principe, par lequel on déclinait indirectcmentsonobédience. Voici * un autre trait qui vient à l’appui de notre opinion. Deux cardinaux, envoyés en France en qualité de légats , et qui visitèrent saint Étienne dans son désert, lui demandant quel était son genre de vie, s’il était chanoine, moine ou ermite: Je ne suis rien de tout cela , répondit le saint. Pressé de s’expliquer plus clairement, il ajouta : » Nous sommes de pauvres pécheurs que la miséricordedeDicua conduits dans ce désert pour y faire pénitence. C’est le souverain pontife qui, conformément à la prière que nous lui en avons faite, nous a lui-même imposé, # pour l’expiation de nos péchés, les divers exercices que nous pratiquons ici. Nous sommes trop imparfaits et trop fragiles pouravoir le courage d’imiter la ferveur de ces saints ermites, que la contemplation unissait à Dieu d’une manière si intime et si continue, qu’ils oubliaient les besoins de leur corps.
Vous voyez, d’ailleurs, que nous ne portons ni l’habit de moines, ni celui de chanoines.
Nous sommes encore bien plus éloignés d’en
prendre les noms, puisque nous n’avons ni le caractère des uns, ni la sainteté des autres. Encore une fois , nous ne sommes que de pauvres pécheurs qui, effrayés de la rigueur de la justice divine, travaillons avec crainte et tremblement à nous rendre Jésus-Christ propice au grand jour de ses vengeances.)»
Après la mort de leur fondateur ( 1221 ), on disputa à ces moines la propriété de Muret; ils se retirèrent donc dans le désert de Grandmonl, qui en est à une lieue , et c’est de là que leur est venu le nom de Grandmon tins. Saint Étienne ne leur avait pas laissé de règle écrite ; elle se transmit de bouche en bouche, jusqu’à ce qu’Étiennc
de Liciac, quatrième prieur de Grandmont, eût fait écrire tout ce qu’il avait appris des actions ou des paroles du fondateur ; ccpeudans celui-ci semble , en plusieurs endroits , se donner pour l’auteur même de la règle, qu'ilauraitlui-méme rédigée, et, dans cette hypothèse, Étienne de Liciac ne serait l’auteur quede la plus ancicnnedcscs Vies. L’or-
dredesGrandmontins se répandit, mais seulement en deçà des frontières de la France; il acquit un renom si honorable, qu’on nommait habituellement ses moines Bons Hommes ( Boni Homines). C’est aux papes qu’il faut rapporter l’initiative des adoucissements que subit sa règle.