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CHARTREUX

Dans les ordres religieux que nous venons de passer en revue, les moines se proposaient la vie érémitiquc ; mais bientôt, à peu d’exceptions près, ils revinrent à l’ancienne vie commune des cloîtres : ils prétendaient, par un surcroît d’austérité, se soutenir à la hauteur d’une conduite plus édifiante, et ils se laissèrent insensiblement entraîner au cours des premiers abus et de l’oisiveté. L’ordre des Chartreux s’est garanti de ces variations, et il a offert le rare exemple d’une communauté qui, de l’aveu même «les bénédictins, n'a jamais eu besoin de réforme. Aussi le pieux et savant cardinal Boa , l’une des plus grandes lumières , non-seulement de l’ordre de Citcaux, mais encore de toute l’Église, a-t-il dit des Chartreux 1 : « Ces religieux sont les miracles

1 De Die. Psalmod., c. 18, § o, p. 897.

3 D’anciennes Vies de saint Rruno donnent pour motif de sa conversion le prodige arrivé eu sa présence, dit-on, dans l’église de Paris,

du monde , ils vivent dans la chair comme n’en ayant pas ; ce sont des anges sur la terre, qui représentent Jean-Baptiste dans le désert; ils font le principal ornement de l’épouse de Jésus-Christ ; ce sont des aigles qui prennent leur essor vers le ciel , dont l’institut est avec raison préféré à celui de tous les autres ordres religieux. »

Saint Bruno ( 10315-1 101 ), né en Allemagne, était contemporain du fameux Béranger ; mais il est faux qu’il en ait suivi les leçons. Le fait importe peu, au reste, puisqu’il est certain que saint Bruno a réfuté expressément cet hérétique, et qu’avant de mourir il fit la profession de foi la plus formelle du dogme catholique de la présence réelle 2 . Saint Bruno était chanoine- «le Rheims ; après avoir concouru à faire dé-

où un chanoine, apporté pour ses obsèques, leva , à trois reprises différentes , sa tête du cercueil, aux mots de la quatrième leçon de l’oflicc des morts : Rvsponde mihi , Répondez-

poser Mariasses , archevêque simoniaque , il alla , avec six compagnons , trouver Hugues, évêque de Grenoble, qui leur assigna, non loin de cette ville, le désert de Chartreuse. Les sept misérables huttes qu’ils y bâtirent pour y mener la vie érémitique , ainsi qu’un oratoire, furent, en 1084 , les premiers fondements de la grande Chartreuse, devenue si célèbre.

Ces ermites étaient censés suivre la règle de saint Benoit, et Mabillon a pensé qu’ils s’y conformaient en plusieurs points ; mais, dans le fait, la vie de saint Bruno, qui tenait lieu de règle , leur donnait l’exemple d une sorte d’empire sur soi-même, d’un degré de mortification dont jusqu’alors les Bénédictins avaient à peine conçu l’idée. C’est surtout par un continuel silence, par un recueillement profond que les Chartreux sanctifiaient leur retraite ; ils sont restés comme deux signes caractéristiques de ces solitaires. Ainsi se forma cette grave association d’ermites, dont la bouche, incessamment close, ne laissait échapper de temps à autre que l’effrayant Memento mon ! avec lequel ils se saluaient, ou bien quelques psalmodies monotones ; dans leur complet isolement, ils ressemblaient presque à des fantômes. Le plus profond oubli du monde et de scs plaisirs, la plus scrupuleuse attention à comprimer les secrets désirs du cœur,

moi, et prononça successivement ces paroles : Par un juste jugement do Dieu, je sms accusé..., je suis jugé.,., je suis condamné . Dom Ducreux, dernier prieur de la chartreuse de Bourbon- Icz - Gailion , en Normandie, et auteur d’une Vie de saint Ihuno , soutient l’authenticité de cette histoire, que d’habiles critiques, et particulièrement Dom Mabillon et le docteur Kaunov ont ‘regardée comme une fable, qu’ürbain VIII a fait retrancher du Bréviaire romain, et qui depuis a disparu dans tous les autres Bréviaires. Quoique des autorités graves, telles que Gcrson et saint Antonin , aient été

voilà ce qui relève, chez les Chartreux, le mérite d’un institut au sein duquel on a goûté , pendant plus de sept cents ans , les douceurs d’une existence tranquille, malgré les mortifications inouïes qui en marquaient le cours.

Lorsque saint Bruno, obéissant, en 1 190, à la voix du pape Urbain II, quitta son paisible désert pour se transporter au milieu du tumulte de Rome, son éloignement, loin d’ébranler la nouvelle retraite, fournit à Bruno l’occasion d’en fonder une seconde toute semblable. En effet, ayant enfin obtenu du pape, par ses instances réitérées , la permission de quitter Rome, il se retira dans un désert de la Calabre, et transplanta sur le sol de l’Italie le germe de son austère et grave institut. 11 y termina ses jours en

A la mort du fondateur, il n’existait encore que les deux chartreuses de France et d’Italie ; ce qui se conçoit aisément, car on ne pouvait guère songer à se faire admettre et à persévérer dans cet ordre, à moins d’avoir tellement rompu avec le inonde, que toute réconciliation ultérieure était impossible, et à moins d’être dominé par la grâce, dont les lumières montrent la vanité des affections terrestres. On s'effrayait surtout de voir que, même dans le cas d'une maladie dangereuse, les dures prescriptions de la

de ce sentiment, c’est aujourd'hui une opinion presque abandonnée , et dont , disent les critiques, on ne trouve de trace qu’environ cent cinquante ans après la mort de saint Bruno.

Dom Ducreux cite néanmoins un manuscrit de l’abbaye de Grammont , qu’il fait remonter à 11 :5, et où l'histoire est rapportée. Si cette date est juste, il faut convenir qu’elle se rapprocherait beaucoup de l’époque de la conversion de saintBruno. D'autres vont plus loindans un sens opposé : ilsprétendcnt qu’il est douteux que saint Bruno soit jamais venu à Paris, et qu'il est faux qu'il y eut pris le bonnet de docteur.

JUSQU’A L’ÉTABLISSEMENT DES ORDRES MENDIANTS

règle étaient strictement observées , l’abstinence de ia viande , par exemple : c'est qu'il vaut mieux, eu effet, que quelques particuliers courent la chance d’un inconvénient considérable, que de voir la discipline de tout un ordre se relâcher par des dispenses qui se multiplieraient bientôt, parce qu’on finirait par les accorder avec facilité, et même sans raisons. Mais peut-être la lenteur avec laquelle se propagea l’ordre des Chartreux est-elle la cause qu'il a surpassé, soit eu durée, soit en consistance, tous les ordres établis avant lui ou à la même époque ; car il était facile de s'assurer, par la moindre inspection, de la bonne volonté et de l’obéissance des religieux. D’un autre côté, la vie des Chartreux n’offrant rien de séduisant qui pùt y attirer des esprits frivoles et inconsidérés , on n’avait pas à craindre que cet ordre dégénérât et dépérit.

Il existait depuis longtemps, lorsqu’on entreprit de transcrire pour la première fois ses observances. Le titre du recueil : Usages et Coutumes de la grande Chartreuse , annonce déjà que cette mesure n’était pas réclamée par le besoin de remédier à aucune décadence; l’Abrégé de ces usages (C'artusiœ Consuctudines ) est dit à Guignes de Valenciennes, cinquième prieur de la Chartreuse. Il parait, d’après les travaux manuels qui sont prescrits aux solitaires, qu'ils s’occupaient de prédilection à transcrire des manuscrits , car il leur était permis d’accepter, à litre d’aumône (jamais de demander) , des feuilles de parchemin, tandis qu’ils se refusaient l’argent monnayé ‘. La science est redevable à leur zèle de la conservation de plusieurs inestimables trésors de la littérature antique. Indépendamment de ces

» Dom Ducrcux rappbrte qu’une magnifique argenterie ayant été offerte aux religieux de la grande Chartreuse, pour leur église, ils prefë-

travaux , des Chartreux cultivaient des métiers; il y avait parmi eux des menuisiers, des tourneurs, etc. Chaque chartreuse ne devait pas renfermer plus de treize ou quatorze ermites, et de seize frères-lais, disposition établie dans les intérêts d’une rigoureuse discipline. Il ne leur était permis de manger ensemble au réfectoire commun que les dimanches et les jours de fête : les richesses ne pouvaient leur être d’aucune utilité sous ce rapport, car les mets recherchés étaient aussi sévèrement interdits que le luxe des habits ou des bâtiments. Une méthode uniforme présidait à leurs moindres actions, jusqu'aux soins que commande la propreté ; des mesures hygiéniques étaient suivies pour faciliter, par l’affaiblissement du corps, le triomphe de l’esprit sur les sens ; les jeûnes et la discipline combattaient les tentations de la chair ; le corps couvert d’un rude cilicc et étendu, dans les instants de repos, sur une paillasse grossière, les Chartreux résistaient à scs séductions.

En 1170 , leur ordre obtint du pape Alexandre III une confirmation solennelle qui leur assurait l’appui pontifical , tant en son nom qu’en celui de ses successeurs.

Bernard de la Tour fit la seconde compilation des statuts , qu’on appelle à présent les anciens Statuts , où sont confirmées toutes les ordonnances faites auparavant dans les chapitres généraux, et ces statuts furent confirmés eux-mêmes dans un chapitre général, l'an 1239 : cette mesure était nécessitée par la tiédeur survenue dans l’observation de ia règle, et par quelques désordres insensiblement introduits. Cependant, le mal n’en était pas venu au même point que dans certains monastères d’un

rèrent des cuirs et des parchemins, qui leur étaient plus nécessaires, parce qu’ils servaient à leurs travaux habituels.

ordre différent, puisqu'on espérait le déraciner, non pas au moyen d’adoucissements et de temporisation, mais en tranchant dans le vif et en rendant la discipline plus sévère. Au reste, ces sLituls nous apprennent que l’ordre comptait alors cinquante-six chartreuses, nombre qui parait plus considérable alors qu’on réfléchit que l’ordre s’était déjà répandu en plusieurs pays , et qu’aucune chartreuse n’avait encore dépasse le cercle prescrit de ses solitaires. Plus tard , l’on compta jusqu’à cent soixante-treize chartreuses.

De temps en temps ces statuts reçurent des suppléments, surtout en 1368, en 1309, en 1381 ; mais tous sont marqués au coin de l’ancien zèle pour l’austérité cl la mortification. La promenade n’était permise en commun qu’une fois la semaine, et encore dans les termes des moines, espace moins étendu que les termes des possessions de la Chartreuse; les veilles étaient aussi plus austères qu’auparavant, les religieux se levant avant minuit pour les matines. La discipline , déjà singulièrement rigoureuse , reçut, par les nouveaux statuts, un degré de plus de sévérité; et, par exemple, les coupables incorrigibles, qu’on croyait assez punis autrefois en prononçant leur exclusion de la communauté, furent, d’après une mesure récente , condamnés à une perpétuelle détention; car, disaient les statuts, il y a toujours quelque chance fâcheuse pour que les secrets du monastère soient trahis :

ce qu’il faut interpréter en ce sens que le ressentiment du moine exclu pouvait lui faire répandre et accréditer les plus indignes calomnies, que le vulgaire n’est toujours que trop disposé à recevoir.

Telles sont les observances successivement introduites dans l’ordre des Chartreux, et tel est le charme que ces religieux attachaient à ces austérités , qu’ils préféraient leur monastère aux séjours les plus pom-

peux et les plus brillants. Des prieurs généraux refusèrent de quitter leur institut pour le cardinalat. Jean Biral , prieur général , avait refusé la pourpre ; KIzéar, son successeur, montra la meme modestie et la même constance ; Guillaume Rinaldi persévéra également dans cette conduite.

Le petit nombre des couvents de religieuses du même institut mérite à peine une mention , car il n’existait encore que cinq monastères de filles, lorsque les statuts défendirent d’en établir d’autres à l’avenir ; refus raisonnable, puisque l’extrême solitude. qui est de rigueur sous les Chartreux, ne peut, en général, convenir aux personnes du sexe, et que les adoucissements qu’on aurait jugé à propos d’introduire à raison de leur faiblesse, auraient peut-être ébranlé avec le temps les anciennes coutumes de l’ordre entier. Les Chartreuses avaient plus de prières vocales que les Chartreux ; et le rit de la consécration des vierges, qu’on appelait improprement diaconesses dans leurs monastères, est assez remarquable.

Elles ne la recevaient qu’à l’âge de vingtcinq ans, conservant toujours le voile blanc jusqu’à cette époque. La consécration se faisait par l’évêque, qui leur donnait l’étole, le manipule et le voile noir; le manipule s’attachait au bras droit, et l’évêque, en leur remettant ces ornements, prononçait les mêmes paroles qu’il dit à l’ordination des diacres et des sous-diacres. Elles portaient ces ornements le jour de leur consécration, et à leur année de jubilé, c’est-à-dire quand elles avaient cinquante ans de religion : on les enterrait aussi avec ces ornements.

Qu’on n’infère pourtant pas, en thèse générale, «le l’approbation qui nous est échappée tout à l’heure, que l’austérité delà règle des Chartreuses dut effrayer et dégoûter les filles qui ont de la vocation pour l’état religieux. L’expérience prouve le contraire.

Les couvents les plus autères, » dit Ber-

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