JUSQU’A L’ÉTABLISSEMENT
gier 1 , « sont ceux qui trouvent le plus aisémcnldcs sujets, dans lesquelles religieuses paraissent le plus contentes et vivent le plus longtemps. Les philosophes regardent ce phénomène comme un effet de l’enthousiasme et de la folie ; il nous parait plus naturel de le prendre pour un effet de la grâce.
L'enthousiasme passe et se dissipe, au lieu que nous voyons la ferveur d’une bonne religieuse persévérer pendant toute sa vie. »
L’habillement des Chartreux consiste en une robe de drap blanc, serrée d'une ceinture de corde de chanvre ou de cuir blanc, avec une petite cuculle , à laquelle est attaché un capuce aussi de drap blanc. Les convers de cet ordre sont moins bien traités que les moines , l'ancienne coutume étant de faire de deux sortes de pain , l’un plus blanc et plus pur pour les religieux, l’autre d’uue sorte différente pour les convers; ceux-ci doivent se soumettre à cet usage sans murmurer.
L’ordre des Chartreux différait de tous les autres d’une manière trop essentielle pour que les ennemis de l’état monastique n’aient pas demandé avec ironie ce qu’il avait gagné à choisir cette voie. Par un charlatanisme philanthropique , qui est de mode surtout depuis le schisme de Luther, on s’est récrie sur la barbarie avec laquelle se consommait un sacrifice tout en l’honneur du fanatisme.
Les hommes, aux yeux de qui la parole, à raison de sa déplorable puissance, est un bien inaliénable, ont répété ù l’envi que ces victimes , en se refusant à soulager leurs cœurs accablés, par des plaintes qui eussent allégé leurs souffrances , appelaient sur leurs têtes un esprit mélancolique qui les
1 Dictionnaire théologique, v" Clairets.
* Voltaire a singulièrement restreint cette concession , en disant quelque part que dont Noël d’Argonne.ost le seul Chartreux qui ait cultivé la littérature. Mais dom Ducrcux cite
torturait bientôt en les jetant dans le vague des rêveries. C’est là le grief le plus fort de l’ordre des Chartreux. Les censeurs distinguent pourtant : quelque effroyable que soit l’ablme sur le bord duquel sont placés ces solitaires, le malheur inévitable de leur position ne frappe que les membres de la communauté qui, par les rudes épreuves de leur noviciat, ont pu entrevoir leur sort à venir et s’y soustraire en reculant dans le moment opportun. Peu importe , ajoutent les critiques, qu’éclairés trop tard par l’insuQisance de leurs forces , ils demeurent en proie au repentir : leurs tourments mérités ne regardent pas le monde, qui ne doit plus apprécier que leurs actes extérieurs.
Heureusement, ces actes ont trouvé grâce auprès de nos incrédules. Ils louent le profond isolement des Chartreux , mais parce qu’il les empêchait d’exercer sur les choses du monde une influence dont les autres ordres se montraient jaloux. Ces religieux ne prêchaient point et ne tenaient pas d’écoles; c’était s’interdire le moyen de propager la superstition , et de faire prévaloir hors des cloîtres la morale toute partiale des moines. Ils ne trafiquent point des prières pour le repos de Pâme des défunts, et ils n’ont guère abusé du respect qu’inspirait au peuple la sainteté de leurs mœurs , que dans le but d’augmenter leurs richesses. Ils ont bien mérité de la civilisation , tant par leur zèle constant à perfectionner une partie importante de l’agriculture, que par le soin avec lequel ils conservaient les trésors littéraires J .
A notre avis, l’apologie est plus dérisoire que l'accusation.
On parle de la richesse des Chartreux :
plus de deux cent cinquante écrivains de son ordre. Tous, sans doute, ne sont pas également illustres; leur nombre prouve au moins que cet ordre ne regardait pas le soin de composer des ouvrages comme indigne de lui.
niais jamais on ne leur a imputé d’en faire un mauvais usage, ni de refuser des secours aux malheureux. S’il y a une vérité démontrée jusqu’à l’évidence, s’il y a une certitude historique, c’est que les Chartreux, possesseurs des parties les plus arides des montagnes et des déserts des Alpes, les ont défrichées, rendues fertiles et couvertes de ces grands bois, qui sont une des ressources de la France ; pins, sapins, cérantes, mélèzes, ormes, platanes, ont été semés sur ces monts longtemps improductifs et inhabitables. Ces mêmes mains qui s’élevaient vers le ciel , s’abaissaient ensuite pour cultiver la terre, et ces hommes de Dieu étaient en même temps d'habiles agriculteurs. Plusieurs d’entre eux créèrent un système forestier, dont les avantages ont été recueillis et propagés. Ainsi toutes ces chartreuses, consacrées au recueillement et à la prière, l’étaient au travail, à l’économie domestique, à l’esprit d’ordre. Des hivers affreux, des étés brûlants, une sécheresse horrible, voilà ce que les Chartreux avaient à supporter sur ces montagnes, trop bien nommées Hautes Alpes. Là , cependant , et grâce aux travaux constants de ces milliers de solitaires, la marine a trouvé du bois pour la construction de scs vaisseaux ; les torrents dévastateurs ont été arrêtés dans leur terrible course, et lorsqu’ils étaient près de porter le ravage dans les plaines. Dans ces grands bois, ornements des Alpes, on voyait les enfants de saint Bruno agir et méditer tour à tour, vivifier des déserts, rendre productives des landes et des bruyères , faire tourner à l’avantage de pauvres agriculteurs et leurs projets réfléchis et leurs utiles entreprises. Là, un pont était jeté sur un torrent ; plus loin un chalet était construit ; des troupeaux , propriétés des Chartreux , étaient distribués à de pauvres familles, qui leur devaient bientôt le bien-être et l’aisance ; des fabriques , des manufactures ,
diverses exploitations attiraient , sur les montagnes et dans les vallées, les bras aptes au travail, mais qui trop souvent en avaient manqué. Peut-on blâmer encore la richesse des Chartreux ?
On parle de l’inutilité de leurs vertus , si pures et si persévérantes ; mais nulle part l’exemple de semblables vertus n’est plus nécessaire que dans les pays glacés par l’indifférence , quand ils ne sont pas tourmentés par le schisme. Cet exemple, donné par les Chartreux, prouve que la perfection à laquelle aspirent les religieux n’est pas incompatible avec la faiblesse humaine ; que leurs fondateurs n’ont pas été des enthousiastes imprudents ; que la vie du cloître n’est point un suicide lent et volontaire.
Redoublez les insultes, les moines redoubleront leurs prières; et la grâce peut-être descendra du ciel pour venger les uns en convertissant les autres.
Pour donner au lecteur l’idée la plus exacte que nous pourrons de ce qu’est une chartreuse, nous empruntons à M. William Cohbett 1 la description d’un édifice de ce genre, qu’il vit en France en 1792, immédiatement après que les moines en furent expulsés, et au moment où il allait être mis en vente. « Sa circonférence, close d’un mur de 20 pieds de haut , était d’environ huit acres anglais. C’était un carré oblong.
A l'extrémité d’un des côtés était un grand portail avec un passage pour les voitures, et des portes cochèrcs aussi élevées que les murs, au milieu desquelles était une petite porte pour l’entrée et la sortie des piétons. Le grand portail donnait entrée à une cour spacieuse, proprement pavée. D’un côté, et à l’extrémité de cette cour, étaient la cuisine, les logements pour les domestiques, un réfectoire pour eux , pour les étrangers et pour
1 Histoire de la Reforme protestautc , etc., t. I, [>. 47.
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les pauvres, des écuries, des remises et divers autres bâtiments : de l’autre côté de la cour, se trouvait une porte qui nous conduisit dans le logement des moines. Il y avait aussi un terrain carré d’environ un demi-arpent qui servait de cimetière. Sur les quatre côtés de ce carré était un cloître dont le toit, du côté du cimetière, était supporté par des piliers, cl sur le derrière par un bâtiment peu élevéqui faisait le tour des quatre façades. Dans ce bâtiment se trouvaient les dortoirs ou chambres à coucher des moines.
Chaque moine avait deux pièces, une qui lui servait de chambre à coucher, et l’autre de cabinet. Dans la chambre de derrière, était une porte qui donnait sur un petit jardin d’environ trente pieds de largeur sur quarante de longueur. A l’un des côtés du cloître, on voyait une seconde porte qui donnait entrée au réfectoire où se trouvait un pupitre , du haut duquel un moine faisait la lecture pendant que les autres mangeaient en silence , conformément à la règle des Chartreux auxquels ce couvent appartenait.
De l’autre côté du cloître, une porte donnait sur un jardin potager parfaitement tenu , et dans lequel on voyait une grande quantité d’arbres fruitiers. Enfin, dans le quatrième côté du cloître était une autre porte conduisant à l’église , qui , quoique petite, était une des plus jolies que j’aie jamais vues. Je crois que, d’après leurs statuts, les moines ne pouvaient jamais sortir de leur couvent. Les gens de la campagne parlaient de ces moines avec le plus grand respect , et regrettaient vivement leur perte.
Us avaient des propriétés considérables, et fournissaient entièrement aux besoins des pauvres à plusieurs milles à la ronde. »
En France, le gouvernement a laissé à quelques religieux le reste des bâtiments de la grande Chartreuse ; ils y sont en petit nombre et admettent des novices ; mais la législation existante sur les ordres religieux
d’hommes, rend leur position très-précaire.
Cette grande Chartreuse du département de l’Isère, à trois lieues de Grenoble, dans la direction nord-est de cette ville, est située au haut d’une montagne très-élevée, boisée, et dans une espèce de vallon qui a une lieue de long, sur une largeur de cinq cents pas.
« Ce lieu agreste , aride , affreux , excite la curiosité des voyageurs. On y arrive par une ouverture étroite , et après avoir suivi des sentiers tortueux, pénibles, et évité des précipices ; cette ouverture, la seule par laquelle on arrive à la vâlléc du désert , est fermée par une porte , auprès de laquelle est un logement pour les frères servants; non loin de là, dans l’intérieur, sont des étables et autres bâtiments semblables. Le monastère se trouve plus au centre de la vallée ; il est régulier, vaste et bien disposé. D’autres chartreuses , de moindre étendue , étaient répandues çà et là dans les montagnes, mais toujours sous la direction immédiate du grand prieur, ou général des Chartreux...
» La grande Chartreuse était ouverte aux voyageurs de tout rang, de tout état ; le philosophe y trouvait ce qui ne pouvait manquer de lui plaire, une vie calme, paisible, régulière et chrétienne ; le cosmopolite, un abri momentané; le pauvre, une nourriture abondante et le denier qui l'aidait à poursuivre sa route ; mais les religieux se tenaient à l’écart, cela leur était prescrit, et il n’était pas nécessaire de les en faire ressouvenir. Tous les dangers que pouvaient occasionner ces visites multipliées, étaient pour le grand prieur, et pour les personnes commises par lui au service intérieur de la sainte maison.
» Si cette immense propriété conventuelle n’a pas été aliénée , c’est qu’elle n’a point trouvé d'acquéreur; sa démolition nepouvait qu’être onéreuse, à cause de la situation inabordable de ce désert.
>» Il est certain que ce monastère était de-
venu l’un des plus riches de toute la chrétienté; maison lui pardonnait ces richesses en faveur de l’emploi honorable qu’en firent successivement les grands prieurs de l’ordre : l’accueil fait à tous les voyageurs qui s’y succédaient sans interruption ; des distributions abondantes faitesà tous les infor-
lunés qui y paraissaient pour réclamer des secours ; des avances accordées à des cultivateurs, à des pères de famille, qui sollicitaient pour être aidés dans les entreprises qu’ils voulaient former, soit comme agriculteurs , soit comme aflisans désireux d’exercer leur industrie dans ces contrées.
Le grand prieur accueillait toutes ces demandes, il y faisait droit, scion qu'elles étaient plus ou moins fondées en raison et en utilité.
» Les biens actuels de la grande Chartreuse consistent, savoir: en 12,000 arpents de bois, tels que pins, sapins, cérantes, ormes, platanes, charmes et chênes, dont la moitié dans l'cnceinledu désert, et le surplus dans les dépendances environnantes. Les prés contiennent environ 420 arpents. On ne connaît pas au juste le nombre des pacages, ils sont d’une immense étendue; quant aux bâtiments, ils se composent de ce qui formait l'habitation des Chartreux; ils ont de l’étendue, de la régularité, et inspirent encore de l’intérêt. Il faut y joindre des usines, des scieries, des ateliers, des établissements fondés par les religieux, et qui vivifiaient le désert, dont la circonférence est de près de six lieues et contient 12.000 arpents. Çà et là , comme nous l’avons dit, se trouvaient des chartreuses particulières, et surtout celle de Saint-Hugon. La grotte de Saint-Bruno a été transformée en une chapelle , qui n’a point cessé d'être l’objet de la vénération des personnes pieuses. Nous ne parlerons point des profanations qui ont eu lieu à diverses époques; la hache et la faux révolutionnaires ont laissé là, comme
en mille autres lieux , des traces ineffaçables. On en pourrait dire autant des deux invasions eu 1814 et 1818 ; mais la nécessité était alors la loi première. Le temps est venu de réédificr, et tout ce qui a été fait par le génie du mal ou de la guerre ne pourra effrayer ni rebuter les nouveaux néophytes *. » »
On trouve d’autres détails dans un écrit sur la lientrée des solitaires dans le désert de la grande Chartreuse. «En octobre 1792, ils fureul forcés de s’exiler de ces lieux où eux seuls avaient le courage de vivre, et on les arraeha de cette solitude pour le seul plaisir de la rendre aux oiseaux de proie et à son aridité première. Les religieux se dispersèrent ; les uns furent moissonnés par la tempête révolutionnaire, les autres succombèrent dans l’exil. Quelques-uns sortirent de France , entre autres 1). Moissonnicr , Lyonnais, qui se retira à la Part -Dieu, au canton de Fribourg , et en devint même prieur ; et D. Valet , qui s’était réfugié à Home. Celui-ci fut nommé vicaire général de l’ordre, et mourut à Romans, dans une maison ou s’étaient réunis plusieurs de scs confrères attachés à leur règle. A sa mort , 1). Moissonnicr lui succéda dans le titre de vicaire général. Ce religieux a eu au moins la satisfaction de voir la grande Chartreuse rendue à ses anciens possesseurs. Le roi les ayant autorisés à rentrer dans ce monastère.
D. Moissonnicr quitta Fribourg, et revint en France... Les enfants de saint Bruno prirent possession de l’héritage de leur saint fondateur. Mais dans quel état ils le trouvèrent ! Les cellules ouvertes, les vitres brisées, les murs en ruine , des toitures délabrées , de pieuses inscriptions à demi effacées , des (icinturcs dégradées , annonçaient tantôt l’action destructive du temps, tantôt la main plus destructive encore de l’impiété. On
• La Chartreuse, préface.
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avait dépouillé de leurs plus simples ornements le cloître , les chapelles , les salles ; l’église où les religieux célébraient journellement l’ofTicc, cl la chapelle dîterfe Famille, sont dans l'état le plus déplorable. I/égiise de Saint - Louis a moins souffert , parce qu’elle a été constamment fermée. Son dôme n’est point dégradé, et ses peintures et statues sont presque intactes. La chapelle dite des Morts et celle du Père général sont assez bien conservées. Ce fut dans la première que, le 9 juillet 1816, on célébra la messe d’actions de grâces, qui fut chantée suivant le ritcarthusien. I). Moissonnicr n’a pas joui longtemps du plaisir d’avoir revu le berceau de l’ordre. 11 mourut le 19 juillet, dix jours après son arrivée. »
Depuis que les Chartreux étaient rentrés dans leur solitude, les religieuses du même ordre soupiraient après le moment où il leur serait donné de reprendre aussi leur règle.
Elles commencèrent, en 1820, à se réunir à l’Ozicr ; peu après elles achetèrent le château de lleauregard , à quelques lieues de Grenoble et de la grande Chartreuse. Ce lieu, éloigné de toute habitation, futdisposc en une chapelle, un chœur pour les religieuses, et une clôture régulière pour séparer ces fdles «le la partie qu'habitent les deux Chartreux, dont l’un les dirige pour le spirituel, tandis que l'autre est charge du temporel de la maison. La reprise d’habit cul lieu en 1822; l’évêque de Grenoble coupa les cheveux aux novices, et leur mit le voile sur la tête. La plus exacte clôture fut établie dans la maison, les religieuses n’ayant plus d’autre soin que de vaquer à la prière et d’observer leur règle. Cependant , pour se rendre encore plus utiles , elles se proposaient d’ouvrir une école gratuite pour les jeunes filles de IMoubevic, qui est ta paroisse du monastère.