DES TRIBUTAIRES, DE LA MERCI
PONT- ÉVHAl'LD.
C’est en France , surtout , que la piété était industrieuse à établir de nouvelles observances cl de nouvelles pratiques pour les cloîtres ; c’est en France que, par cette rai-' son , l’on était plus fréquemment porté à fonder des instituts nouveaux. Mais aucun des ordres dont nous avons parlé jusqu’ici , ne présente le cachet de la dévotion nationale à un aussi haut degré que celui qui réclame maintenant notre attention. Il était digne du royaume que Louis XIII devait consacrer un jour à la sainte Vierge d’une manière toute spéciale, de voir naître dans son sein une communauté religieuse , que l’on aurait peut-être repoussée ailleurs comme une singularité, et qui fut accueillie l«r nos ancêtres avec des marques non équivoques de prédilection.
Robert (1116), né à Arbrisselles, village de la province de Bretagne , jouit de bonne heure d'une haute réputation , tant à cause du pouvoir de son éloquence, qui avait éclaté
en une foule d’occasions, qu’à cause de l’extrême rigueur avec laquelle il avait voulu retracer la vie des anciens solitaires , dans la forêt de Craon , en Anjou. Couvert de la peau d’un porc , nourri d’herbes et de racines sauvages, comme il les trouvait dans la campagne ou dans les bois, couché la nuit sur la terre nue, Robert, par sa pénitence , commandait la vénération du peuple. Des disciples accoururent en grand nombre autour de lui; il leur bâtit un monastère en 1093 , leur donnant la règle des chanoines réguliers. Mais la retraite ne le possédait pas tout entier; il savait rendre son souvenir vivant dans l’esprit du peuple. Abandonnant le monastère qu’il avait fondé dans la forêt de Craon, loin d'enfouir ses talents au fond de la solitude, il alla électriser la multitude par ses prédications. Le pape Urbain II, qui, attiré en France par le projet d’une croisade, entendit prêcher Robert, lui donna le titre de missionnaire a]K>stuiique, avec plein
pouvoir d'annoncer l’Évangile par toute la terre.
Les prédications du saint missionnaire gagnèrent une multitude innombrable d’àmes :
mais un grand nombre des nouveaux convertis, plutôt que d’aller conquérir leur salut en Orient en combattant les infidèles, prirent l’habit monastique avec la croix, pour le mériter, dans leur propre patrie, par leurs prières. Robert les conduisit au désert, qu’ils sanctifièrent par leur vie admirable; et cette colonie y présentait un spectacle d'autant plus surprenant que des femmes même, celles-là surtout qui avaient jusqu’alors sacrifié à la débauche, y faisaient pénitence de leurs erreurs ; car Robert s’était voué avec un zèle particulier à la conversion des filles d’une conduite dissolue , qu’il arrachait à leurs scandaleuses retraites. On pourrait penser que, n’ayant été, de cette manière, à même d’apprécier de l’autre sexe que sa portion la moins honorable, il croyait peu à ses douces vertus : cependant, la suite prouvera le contraire. A peine eut-il réuni, dans la forêt de Font-Évrauld (Fontaine de saint Évrauld ) , ces disciples de sexe et de mœurs si différents , qu’il en forma une même communauté, mais composé de deux maisons distinctes, l’une pour les hommes, l’autre pour les femmes. Il donna à son ordre la règle de saint Benoît, non sans y joindredes prescriptions particulières ; ainsi il défendit l’usage de la viande à ses disciples, même dans la maladie ; les femmes devaient se couvrir le visage d’un voile, et se clore la bouche par un silence absolu ; le jeûne était pour tous d’obligation rigoureuse, et la discipline s’infligeait chaque vendredi.
Malgré toutes ces sages mesures , il était difficile que Robert se garantit du mécontentement avec lequel «les esprits prévenus avaient déjà précédemment accueilli rétablissement de monastères doubles (monas-
teria duplicia ) : ils y avaient vu un scandale public. La calomnie seule accréditait, à l’égard de ces cloîtres , qu’on s’y conduisait avec plus de prudence que de chasteté (si non caste, tamen cautè) ; mais enfin un tel propos , devenu proverbial , prouvait au moins que ce genre de monastères était l’objet de soupçons, toujours fâcheux, quoique mal fondés. Robert sut rendre respectable une union en apparence favorable aux interprétations équivoques. Le moyen extraordinaire qu’il employa avait pour base une dévotion délicate plutôt que l’ingénieuse galanlericdc l’esprit; peut-être, néanmoins, ces deux sentiments se fortifiaient-ils l’un l’autre, et se confondaient-ils dans l’ànicdu fondateur, en quelque sorte à son insu. Les moines et leur abbé furent soumis sans réserve à l’abbesse, pour le spirituel comme pour le temporel : ils étaient liés envers les religieuses par les liens de l'obéissance et du devoir. Robert, au moyen d’une interprétation ingénieuse, puisa dans l’Évangile le principe de cette disposition, l’our honorer la sainte Vierge cl l'autorité que Jésus- Christ lui avait donnée sur saint Jean, lorsqu’il dità ce disciple bien-aimé: Voilà votre mère l , l’abbesse de Font-Évrauld, à l’exemple de Marie , avait droit au respect et à la soumission sans bornes de tous les moines.
Aussi l’occupation des femmes de cet ordre était -elle de chanter continuellement les louanges de Dieu, de remplir de pieuses fonctions; tandis que celle des hommes, après leurs exercices spirituels, était de défricher la terre ou de travailler de leurs mains à quelques métiers pour les besoins de ces espèces de communautés. L’abbcssc jouit, parce mode d’organisation, d’un pouvoir vraiment absolu , et qui avait d'autant moins de bornes, qu’elle ne reconnaissait pas au-dessus d’elle le général des Bénédictins.
1 Saint Jean, 19, 20.
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C’est par cette alliance singulière, par cette forme de gouvernement plus singulière encore, que l’ordre se distingua de tous les autres ; il leur fut en partie redevable de sa propagation , au moins en France. On ne manqua pas de censurer les pieuses intentions de Robert d’Arbrissellcs ; on jeta même des soupçons sur la pureté de ses mœurs ; pendant sa vie, Marbode, évêque de Rennes, Gcofrov, abbé de Vendôme, trompés parde faux bruits, l'accusèrent de vivre dans une trop grande familiarité avec ses religieuses. Mais Bayle « , qui a rapporté avec affectation tout ce qui a été écrit à ce sujet , est forcé de convenir que ces accusations ne sont pas prouvées, et qu’au contraire l’apologie du fondateur, faite par un religieux de son ordre, est solide et sans réplique.
D’ailleurs^Marl>odeet Geofroy, désabusés à la longue, devinrent, l’un l’ami, l’autre le protecteur de Robert d’Arbrisscllcs. Si donc on chercha, nonobstant ce double exemple, à ternir sa réputation, c’est que les traits de l’envie ont toujours pour but le mérite , et surtout le zèle. Robert, en effet, était le fléau du vice; il le combattit jusque dans les plus hauts personnages ; il ne cessa de frapper les oreilles des pécheurs endurcis , du sort
terrible réservé à leurs crimes. Ceux qui le connurent le vénérèrent comme un serviteur de Dieu , et il mourut dans les sentiments de la plus tendre piété.
La vertu du fondateur et de ses disciples, bien plus que le prestige de la nouveauté , explique donc la rapidité avec laquelle l’ordre se répandit, après que le pape Pascal II l’cùt confirmé en 1106, et affranchi en 1113 de la juridiction des évêques diocésains. A la mort de Robert , le monastère de Font- Évrauhl contenait quatre à cinq mille religieuses; environ soixante monastères s’élevèrent successivement et se remplirent des Pauvres de Jésus-Christ, car c’est ainsique Robert voulut qu'on nommât scs disciples.
Pourtant, cet ordre ne s’est pas heureusement propagé hors de la France, quoiqu'il ait possédé quelques maisons en Kspagnc et en Angleterre. Le reste de son histoire ne présente plus rien de particulier. Il dépérit et se réforma, principalement par les soins de ses abbesses, Marie de Bretagne (1477), Renée de Bourbon (1307), Antoinette d’Orléans (1571-1618), mais sans pouvoir se relever d’une décadence qui n’a fini qu’avec la brusque destruction de ses monastères.
GII.BERTIÎI9.
L’ordre des Gilbert ins, fondé en Angleterre, l’an 1148, par Gilbert de Sempringham, avait, avec l’ordre de Font-Évrauld, cette ressemblance qu’il était établi pour l’un et l’autre sexe, et que son fondateur bâtit également un monastère double, ou plutôt deux monastères contigus, l'un pour les
1 Dictionnaire critique, de Fonl-Écrauld.
hommes, l’autre pour les femmes, mais séparés par de hautes murailles. Les hommes suivaient la règle desaint Augustin, c'étaient des espèces de chanoines; les femmes observaient celle de saint Benoit. Tout dans cet ordre respirait une profonde humilité.
Il compta plusieurs monastères, mais il fut aboli, avec tous les autres, sous le règne de Henri VIII.
mm i liés.
Il y a différentes versions sur l’époque à laquelle fut établi l’ordre des Humiliés, mais toutes les traditions s’accordent sur la nature de l’occasion où il prit naissance.
Dans l’une de ces expéditions fréquentes auxquelles les empereurs d’Allemagne se voyaient forcés d’avoir recours pour soumettre au joug leurs sujets rebelles d'Italie, l’un de ces princes (soit Henri II, en 1017, soit Henri V, en 1117, soit Frédéric Barberousse, au milieu du xii* siècle) fit prisonniers un certain nombre de gentilshommes les plus distingués de la Lombardie, et les emmena comme otages en Allemagne. Ils eurent le loisir de se repentir de leur révolte, et se réunirent, par esprit de pénitence, en une société, dont la couleur de leurs habits et les exercices uniformes auxquels ils se livraient en commun, annonçaient assez clairement le but, tould’cxpiation. L’empereur, satisfait de cette conduite, les fit venir en sa présence , et scs premières paroles furent : » Vous voilà donc à la fin humiliés (estis humiliati)\ » Il leur donna ensuite la liberté de retourner dans leurpatrie. Comme le lien qui les unissait n’avait point été affermi par des vœux, il y avait à craindre qu’il ne se dénouât alors; mais l'habit, marque distinctive de leur repentir, était devenu cher à plusieurs, et ils ne voulurent point le déposer. En Allemagne , on les avait appelés , d’après la forme du bonnet qu’ils y plaçaient sur leur tête , Berretins de la pénitence, et c’est sous ce nom qu’ils se présentèrent en Italie.
Ils ne tardèrent point à y exercer une bienfaisante influence; car ces gentilshommes avaient utilisé leur exil à l’étranger, en s’instruisant de la manière dont les Allemands
fabriquaient les étoffes de laine , et ils l’avaient encore améliorée par leur propre industrie. Aussi, à peine furent-ils de retour en Lombardie, que, d’après leur impulsion etsous leur surv eillance (nous pouvons ajouter à leur exemple, puisqu’ils ne rougissaient point de travailler eux-mêmes), cette branche de l’industrie humaine se trouva activement cultivée, et il s'établit un grand nombre de manufactures de laines , qu’on peut considérer comme un véritable bienfait pour le pays 1 . En effet, non-seulement une foule assez grande d’ouvriers, qui jusqu'alors manquaient de pain , obtint par là un travail durable et lucratif; non-seulement , en échange du produit de leur industrie, de forts capitaux affluaient dans le pays; mais ces nobles fondateurs partageaient avec les pauvres le prix de leurs efforts.
Saint Bernard, pendant le séjour qu’il fit à Milan, consacra son attention aux Berretins, qui , en souvenir des paroles de l’empereur, se nommaient Humiliés ; il leur conseilla de se séparer de leurs femmes pour garder la continence , et d’échanger leurs habits cendrés contre des habits blancs , pour marquer que de l’état d’expiation ils passaient à celui de pureté. Le but de saint Bernard est visible. Les Humiliés n’avaieni plus qu’un pas à faire pour devenir des moines réguliers; il consistait à prendre la règle des Bénédictins, en même temps que le capucc. Le premier monastère fut établi à Milan, et il eut bientôt un grand nombre
1 Ce sont là des résultats positifs, et que les industriels de notre époque, grands amis de la concurrence, ne sauraient trop apprécier.
JUSQU’A L’ÉTABLISSEMENT DES ORDRES MENDIANTS
<lc filiations dans toute l'Italie supérieure. Innocent III donna, en 1200, l’approbation pontificale, et l’ordre, en se propageant, se consolida de telle façon, qu’en 1246 le supérieur du monastère chef-lieu à Milan, put prendre le titre de général de l’ordre des Humiliés. Il s’établit aussi des monastères de religieuses, sous la même règle; ils furent d’abord peuplés par les femmes dont les Berrelins se séparaient.
On a prétendu que le passage des Humiliés à l'état monastique avait nui au but de leur institut; mais il est de fait que c'est précisément à cette époque, et tant qu’il se conserva ensuite fidèle à la règle de saint Benoit, comme à la ferveur et à l’esprit de scs fondateurs , que cet ordre opéra le plus de bien, qu’il jouit d’une plus haute réputation. Le relâchement ne s’y introduisit qu’avec le temps et les richesses, quand la propriété s’y éleva sur les ruines de la discipline régulière. Kncorc la décadence de l'institut ne profita - 1 - clic qu'aux supérieurs ou prévôts, qui, par avarice, réduisirent le nombre des religieux à cent soixante-dix environ, pendant que l’ordre
avait quatre - vingt - quatorze monastères.
Au xvi c siècle, où le scandale était venu à son comble, où les excès des Humiliés surpassaient ceux des laïques les plus débauchés, saint Charles Borroméc, archevêque de Milan, comprit qu'il ne mettrait fin à cet état de choses déplorable qu’en faisant revivre les observances régulières qui étaient bannies de l'ordre. Le saint cardinal faillit être victime de son zèle. Il est probable que la majeure partie des Humiliés, revenue à des sentiments de pénitence, entrait dans ses vues de réforme ; mais quatre d’entre eux conspirèrent contre sa vie, et l’un des quatre lui tira un coup d’arquebuse dans son palais, pendant qu’il faisait sa prière.
Ce coup fut celui delà mort pour l’ordre entier. Le cardinal, qui ne fut que légèrement blessé, demanda lui-même au pape la grâce des coupables; mais Pic V, justement indigné de cet attentat, les punit, en 1570, par le dernier supplice ; et, par une bulle du 8 février 1571, il abolit pour toujours l’ordre des Humiliés. Exemple terrible qui doit inspirer une crainte salutaire aux religieux tentés de se relâcher de leur règle.
FRÈRES - POXTIFES.
Les Frères-Pontifes (Fratres Ponlificcs) s’étaient associés dans le but, tout de bienfaisance, d’aller au-devant d’un des besoins le plus généralement senti au moyen âge , la construction et l’entretien des ponts. C’est ainsi que, dans des siècles dont on se plaît à exagérer l'ignorance et la barbarie, la charité chrétienne se signalait par des entreprises étonnantes et qui semblaient surpas-
ser les forces humaines. Quoique cette association, qui aurait mérité de subsister plus longtemps , n’ait point eu une longue carrière, elle a au moins laissé des traces de son existence dans une foule de ponts dont la solidité se rit de l’effort des eaux, et dont la beauté provoque l'admiration des voyageurs ; ce sont autant de preuves vivantes de l’utile infiucncc de ces héros de la charité.
TRÎIUTAIRF.S.
Les Trinitaires ne se proposaient pas un objet moins utile.
Saint Jean de Matha (1160-1213), qui naquit en Provence, montra dès sa plus tendre enfance une ardente piété ; il venait d’èlre ordonné prêtre et disait sa première messe , quand il conçut le dessein de travailler à racheter les chrétiens qui gémissaient dans l’esclavage chez les peuples infidèles. Celte bonne œuvre avait un double but, la délivrance des corps et le salut des âmes, également compromis sous le joug des nations barbares. Pour mûrir sa résolution, le saint chercha la solitude, et se retira auprès de Félix de Valois, ermite qui vivait dans une forêt au diocèse de Meaux ; réunis, ils se pénétrèrent de l’esprit d’oraison et embrassèrent les plus rigoureuses pénitences. L’entreprise projetée leur apparut sous des couleurs si vives et si touchantes, que, reconnaissant qu'elle était inspirée de Dieu, Jean et Félix se mirent en chemin pour Rome , où ils devaient solliciter l’assentiment du pape. Innocent III occcupait alors le trône pontifical. Il implora les lumières de l’Esprit-Saint, qui lui montra Futilité que l’Église retirait du nouvel institut; il l’accepta donc et en forma un ordre religieux, dont le premier comme le plus beau devoir devait être de racheter les esclaves chrétiens des mains des infidèles.
Un célèbre incrédule du siècle dernier n’a pu s’empêcher de lui donner des éloges, et de le regarder comme une institution vraiment héroïque ‘. C’est qu’en effet il est impossible de ne point bénir des efforts qui ont pour but le soulagement de nos frères.
1 Voltaire, Essai sur l’Hist. gén., ch. 135.
I/idéc du nouvel institut et la conviction de son urgente nécessité durent entrer d’une manière d’autant plus profonde dans l’esprit de son fondateur , qu’il lui suffisait de jeter les yeux sur un pays voisin pour s’assurer de la pesanteur des chaînes qui accablaient les tristes victimes du fanatisme mahomélan. Les Sarrasins dominaient encore à cette époque dans les plus belles provinces de l’Espagne. L’ordre ne tarda pas à intervenir avec un succès égal sur tous les points de celte contrée, car au soin des intérêts religieux, il joignit celui des intérêts politiques.
L’ordre était fondé en l’honneur de la sainte Trinité, ce qui lui en fit attribuer le nom (Ordo Sanctœ Trinitatis ); on l’appela encore , a cause de la fin pour laquelle il était établi , de la Hèdemption des captifs (de fiedemptione captirorum). Dans le lieu même où Jean de Matha avait concerté avec Félix de Valois le premier plan de son institut, furent jetés les fondements du monastère de Cerfroid (de Cervo frigido) , qui a toujours passé pour le chef-lieu de l’ordre des Trinitaires. Comme le souverain pontife l’avait prescrit, les religieux portèrent l’habit blanc, avec une croix rouge ou bleue sur la poitrine. Pour que les membres de l’ordre ne manquassent jamais à remplir le noble but dans lequel il était institué, la règle statua expressément que tous les ans le tiers des revenus serait consacré au rachat des esclaves. Telle fut l’activité avec laquelle les nouveaux religieux commencèrent leur bonne œuvre, que. deux ans après la fondation de l’ordre , deux cents esclaves leur étaient déjà redevables de leur délivrance.
Ces hommes admirables renonçaient à tous
JUSQU’A L’ÉTABLISSEMENT DES ORDRES MENDIANTS
les plaisirs, sc précipitaient même avec joie dans une serv itude volontaire, pour procurer aux autres le bien le plus précieux dont l'homme puisse jouir, la liberté. D’après leur règle primitive , ils ne doivent manger ni viande, ni poisson, et il leur était défendu de se servir de cheval en voyage (ce qui les réduisait à se servir d'ânes pour montures, et leur fit attribuer la dénomination de Frères aux ânes, qu’ils acceptaient humblement).
Tant et de si beaux exemples, non- seulement engageaient tous ceux qui n’entraient pas eux-mômes dans l’ordre à lui apporter au moins des aumônes, à contribuer chacun suivant ses facultés à sa céleste mission , mais faisaient ambitionnera des hommes du plus haut mérite, du talent le plus remarquable, tels que Guillaume Scot d’Oxford, de participer directement et comme membres de l’ordre, à ses bienfaits.
Cet institut se ménagea bientôt un accès dans tous les pays. En France, les Trinitaires reçurent le nom de Mathurùu, parce que leur établissement de Paris fut bâti à l’endroit où était une chapelle dédiée sous l’invocation de saint Mathurin ; et comme la France avait la gloire d être le berceau de l’ordre, de cette circonstance résulta pour elle le droit de lui choisir un général. L’Espagne, dans scs luttes continuelles avec les Sarrasins, ne pouvait que gagner à une semblable institution ; aussi les Trinitaires s’y dirigèrent- ils de préférence. Toutefois, l’Angleterre, l’Allemagne et la Hongrie virent également s’établir dans leur sein des couvents de cet ordre. On comprend sans peine que ces charitables religieux étaient accueillis avec plaisir meme par les infidèles, car ils ne les allaient jamais trouver que i’aumônière remplie de rançons nombreuses; la vue de la croix rouge ou bleue leur promettait toujours une riche moisson. En eflcl , il était d’usage dans l’ordre que les religieux entreprissent personnellement le
voyage, quand il y avait lieu de racheter des captifs.
On a calculé que, dans un espace de 457 ans (jusqu’en 1635) , l’ordre a racheté 30,720 esclaves; les amis, non point d’une stérile philanthropie , mais d'une religion de charité, peuvent se glorifier de ce magnifique résultat. Quand on songe combien cette foule de rachats ont calmé de chagrins, séché de pleurs, prévenu de cruels tourments, il est impossible de ne pas rattacher au nom des Trinitaires un doux souvenir de reconnaissance.
Malheureusement, ce pieux zèle se refroidit avec le temps ; les Trinitaires détournaient à leur propre usage les revenus destinés à soulager la misère des autres. Déjà, en 1267, Clément IV, pensant qu’il était moralement impossible à des religieux , obligés de voyager souvent et de séjourner parmi les infidèles, d’observer avec exactitude un régime austère , leur permit de se servir d’un cheval , de manger du poisson et de la viande : ce fut un premier pas vers leur décadence. Depuis cet adoucissement à la règle primitive, le tiers du revenu destiné à la rédemption des captifs fut progressivement diminué et réduit à une faible somme.
11 est vrai qu’on tenta, par des réformes, de ranimer l’ancienne ferveur. On en établit une en 1573 et 1576; elle fut reçue par la plus grande partie des maisons, et surtout par celle de Ccrfroid ; ceux qui la suivirent ne portèrent point de linge, dirent matines à minuit et ne firent gras que le dimanche.
En 1594, le P. Jean-Baptiste de la Conception introduisit parmi les Trinitaires d’Espagne une réforme plus sévère encore : c’est celle des Trinitaires déchaussés. De grandes contradictions entravèrent ce fervent religieux dans l’exécution de sa pieuse entreprise; il mourut en odeur de sainteté l’an 1613.
Les Trinitaircs sc multiplièrent aussi en Amérique; il s'y ouvrait devant eux un champ aussi vaste que dans l’ancien monde ; il faut leur appliquer ce que nous avons dit du zèle des religieux de l’Europe.
On établit également des religieuses trinitaires. I)e saintes femmes, voyant qu’elles ne pouvaient point aller elles-mêmes racheter les captifs, voulurent cependant être associées aux religieux qu’il leur était impossible de suivre, afin de les seconder dans leur pieux dessein , au moins par leurs prières. Du reste, ce n’est guère que par la forme de leur habit qu’elles se distinguent des religieuses d’ordres différents.
Jusqu'à l’époque de notre première révolution, il existait à Paris, dans la petite
rue de Reuilly , une maison de religieuses trinitaires, fondée en 1703 par Suzanne Sarahat. Cette daine ayant abjuré le protestantisme , ainsi que sa mère et ses deux nièces , forma , de concert avec elles, un établissement pour montrer à travailler aux personnes de son sexe. Elle obtint , par la protection de la chancelière Voisin, toutes les permissions nécessaires pour consolider son œuvre. Les sieurs de cette maison , connues sous le nom de Malhurines, ne faisaient que des vœux simples , et suivaient la règle du tiers-ordre ; elles n étaient j»oint cloîtrées. Elles portaient un triangle d’argent suspendu à un ruban bleu en sautoir.
Les pauvres filles du faubourg Saint-Antoine recevaient d’elles l'instruction gratuite.