ORDRE DE PRÉMONTRÉ
Nous avons déjà indique 1 les premiers efforts tentés par les ecclésiastiques séculiers pour s’environner de la vénération acquise à l’état monastique, en s'assujettissant à un lien analogue à ceux du cloître, mais sans sortir, pour cela, du cercle de leurs occupations habituelles. Ces efforts s'étaient fréquemment reproduits; aussi existait- il d’innombrables congrégations de chanoines réguliers, qui toutes suivaient , à la vérité, la règlede saint Augustin, comme leur drapeau et leur signe de ralliement, mais qui, néanmoins , différaient essentiellement les unes des autres, par des observances et des pratiques spéciales à chaque congrégation.
Nous avons fait observer en même temps que telle fut la fâcheuse issue de la plupart de ces tentatives, que les clercs oubliaient la règle beaucoup plus vile que les moines, cl perdaient ainsi le religieux empire qu’ils avaient d’abord conquis sur la multitude.
Il était devenu évident qu’une association de cette nature ne pouvait obtenir et conserver une influence durable sur l’esprit des
1 Voy. cliap. vi.
fidèles, qu'autant qu'on s’y vouerait, aussi étroitement que possible, à lavieducloitrc.
L’ordre de Prémontré, qui ne s’annonça, dans l’origine, que comme une réforme de chanoines réguliers, eût bientôt partagé le sort général de ces institutions, s’il n’eut promptement adopté l’extérieur d’un ordre monastique.
Norbert (1080-1134), gentilhomme allemand, pourvu d’un canonicat à Santem, au duché de Clèvcs, partageait la vie mondaine et dissipée de la plupart des chanoines, quand tout à coup un événement, où il entrait des circonstances miraculeuses, détermina sa conversion inattendue. Une voix intérieure lui conseilla de fuir le mal et de faire le bien , de chercher la paix , et de tourner de ce côté-là toute son activité : il ne songea plus qu’à expier scs erreurs dans les pratiques de la piété. (!e changement subit le lit dépeindre comme* un novateur et un hypocrite ; les autres chanoines, pour qui sa conduite était une critique éloquente de leurs dérèglements , lui suscitèrent tant d’amertumes et d’obstacles, qu’il partit pour l'Italie cl la France, prêchant partout la pé-
nitcnce, et recueillant le juste tribut de respect qu’on lui avait refusé dans sa patrie.
Comment en eùt-il été autrement ? « Pour corriger les abus et rétablir la régularité, » fait remarquer Bergier 1 , « Norbert n’employait ni les déclamations, ni les discours séditieux , ni la calomnie , ni la violence, comme ont fait les prétendus réformateurs du xvi° siècle; la douceur, la charité, les exhortations paternelles, le bon exemple, de ferventes prières pour implorer le secours de Dieu, la patience, furent les seules armes dont il se servit. »
Barthélemy, évéquede Laon, qui eut occasion, dans un concile célébré à Reims , d’admirer la pureté de mœurs et la force d’éloquence du serviteur de Dieu, le pria de travailler à réformer les clercs de son Église, tombés dans un relâchement excessif. Mais leseflorts de Norbert, pour les ramener, étant demeurés infructueux, il se retira, en 1 120, avec quelques disciples, qui aspiraient à entrer dans les voies de la perfection, au vallon de Prémontré ( Pratum monstratum), situé dans la forêt de Coucy, près de Laon ; c’est là que, par une vie toute de mortifications, ils devaient jeter les fondements du monastère, chef d’ordre, devenu depuis si célèbre.
Ces religieux étaient alors si pauvres, qu’ils ne se nourrissaient qu’avec le produit du bois qu'ils allaient tous les matins couper dans la forêt, et qu’un âne, seule chose qui leur appartint, transportait ensuite à Laon, où le bois était vendu. Norbert donna à ses religieux la règle de saint Augustin, y ajoutant des constitutions pour le maintien delà discipline, et, en mémoire de son prei nier état, il les organisa en chanoines réguliers ; une vieille chapelle, qu’ils trouvèrent dans la forêt, leur servit d’église, et ils y célébrèrent le service divin. L’habit particu-
1 Dictionnaire théologique , v° Prénionlré.
2 CYst ce qui fit qu’en Angleterre, où les
lier de l’ordre était blanc, avec un chapeau de même couleur, et un scapulaire placé sur la soutane 2 .
Il semble que Norbert ne soit venu en France que pour y fonder l’ordre de Prémontré , comme si cette institution n'avait pu jeter heureusement des racines et porter scs premiers fruits que sur le sol français.
En effet, dès la même année 1120, il retourna en Allemagne, où la célébrité qui s’attacha à son nom le fit, en 1127, élire archevêque de Magdebourg. A la pauvreté de ses vêtements, aux constantes austérités qui marquaient sa vie , on pouvait deviner la trempe ferme de son esprit ; contre son inflexible persévérance venaient se briser les machinations de ses ennemis, et, en dépit des refus, des menaces, des tentatives d’assassinat dont il fut objet , il entreprenait avec succès des travaux pour la réforme de son diocèse. Norbert s’efforça aussi, naturellement, de transplanter son ordre en Allemagne , et il eut à se féliciter des progrès sensibles qu’y fit cet institut.
Le saint fondateur semblait, en quelque sorte, prédestiné à l’introduire lui -même dans les différents pays où il reçut d’abord ses plus rapides et ses plus heureux développements. En effet, quand il fut appelé dans les Pays-Bas, l’an 112G, pour y combattre la détestable hérésie qui s’y était généralement répandue, Norbert profita de l’heureuse issue de sa mission pour établir plusieurs maisons de Prérnontrés , plaçant ainsi un remède efficace à côté d’une plaie tout récemment cicatrisée. De là son zèle ardent, stimulé par la joie du succès, lui fil parcourir plusieurs provinces de France, la Champagne, la Bourgogne, et une partie de l’Allemagne, laissant çà et là derrière lui des traces de son passage. Nous pouvons
Prérnontrés possédèrent trente-cinq maisons, on les nommait Chanoine* blanc*.
ajouter, d’après les cruelles vicissitudes auxquelles il se trouva exposé , et la captivité où il fut pendant quelque temps retenu, que la couronne du martyre ne manqua pas à sa gloire, et qu’elle répandit un nouvel éclat sur l’ordre qu’il avait fondé. Norbert mourut à Magdebourg, en 1134.
Le pape Ilonorius II avait confirmé, dès 11*26, l’ordre de Prémonlré, et cet institut acquit, en France, beaucoup d’influence et de popularité , surtout par les services qu'il rendit contre les Albigeois. L’observation du jeûne, l’abstinence continuelle de la viande, la forme incommode et l’étoffe grossière des vêtements, la rigueur de toutes les observances et de toutes les pratiques claustrales , édifiaient les fidèles et les engageaient à doter les nouveaux moines ( les Prémontrés, en effet, avaient depuis longtemps cessé d’être de simples chanoines), d’une foule de richesses et de privilèges.
Malheureusement, ces avantages furent une cause de décadence.
Les mots de moine et de cloître, dans ces siècles de foi, conservaient trop d’empire sur l’esprit, et retentissaient avec trop de charme aux oreilles de la multitude, pour que les disciples de Norbert, qui comprenaient d’ailleurs les admirables perfections de l’état monastique, n'abandonnassent pas avec empressement le titre de chanoines et d’Augustins, pour prendre, avec des obligations plus étroites, la dénomination spéciale de Prèmontrés.
Il y a quelque chose d’extraordinaire dans la manière dont leurs maisons gagnèrent en opulence , et leurs abbés en considération , en Allemagne, plusieurs de ces abbés figuraient au nombre des princes souverains.
Celui de Prémonlré était le général perpétuel de l'ordre; ce chef suprême, avec trois autres abbés de monastères français, formait une sorte de conseil qui surveillait 1 exécution de la règle; de temps en temps il con-
voquait les supérieurs des différentes maisons en chapitre général. A l’époque de sa plus haute prospérité, l’ordre compta environ trois millemonastères. Un accroissement semblable, pour le dire en passant, annonce que le clergé séculier n’était pas aussi corrompu et aussi gangrené que les historiens protestants l’affirment. Des ecclésiastiques sans principes et sans mœurs, sans religion et sans honte , n’eussent pas consenti aisément à se réformer, et, dans un siècle perverti à tous égards, un réformateur n'aurait pas trouvé autant d’appui qu’en reçut Norbert, tant de la part des chapitres qu’il régularisait, que de la part des évêques et des papes qui encourageaient ses travaux.
Pourtant, il ne faut pas se dissimuler qu’avec les richesses prédomina le relâchement , et un grand nombre de maisons de cet ordre ne conservèrent bientôt plus d’autre titre à l’estime que le soin qu’on y prenait de multiplier, en les transcrivant, les ouvrages précieux. Quoi qu’il en soit des causes et des progrès de leur décadence , ces maisons se seraient cependant maintenues, jusqu’aujourd’hui, si les schismes n’avaient pas tout à coup ébranlé dans sa base l’ordre de Prémontré ; mais la plupart de scs monastères s'etant trouvés en Angleterre, en Écosse, en Irlande, en Allemagne , en Dancmarck , en Suède et en Norvège, où l’on n’eut rien moins que la pensée de perpétuer le règne des instituts monastiques, ils furent ruinés par l’hérésie, qui procura même la couronne du martyre à plusieurs religieux. Là où se maintinrent quelques monastères, comme en Espagne et en France, on chercha à combattre le dérèglement qui s'était introduit par des mesures d’amélioration; les papes tantôt rappelaient toute la rigueur des observances primitives , et tantôt autorisaient de sages adoucissements. Le résultat de ces efforts fut l’établissement de deux réformes dans
JUSQU’A L’ÉTABLISSEMENT DES ORDRES MENDIANTS
les deux pays que nous avons cités; les membres des nouvelles congrégations pratiquaient un genre de vie comparativement plus sévère ; et , comme ils avaient le droit de se choisir, pour chaque congrégation, un vicaire général, ils devinrent par là formellement indépendanlsdesnon-réformés. Sous Joseph II, il y eut beaucoup de suppressions dans les États héréditaires de la maison d’Autriche. En France, il existait avant la révolution environ cent abbayes tant de l’ancienne observance que de la réforme; elles ont fait place à des manufactures , à des maisons de plaisance , ou ont été abattues.
I/invasiou de la Belgique par les Français étendit à ce pays le système de destruction.
Les abbayes d’Allemagne , entre autres celles de Souabe , où les abbés étaient prélats de l’empire, furent sacrifiées, ainsi que les évêchés eux-mêmes, dans le plan d’indemnités accordées aux princes séculiers vers les premières années de ce siècle. I)cs abbayes, situées en Silésie, furent détruites par le roi de Prusse , quand il vit les princes catholiques ne se faire aucun scrupule d’envahir celles de leurs États. Il ne reste donc aujourd’hui que neuf abbayes de l’ordre de Prémontré : trois en Bohème, Strahow, Itcpla et Siloë (la première, à Prague, conserve les reliques de saint Norbert); deux en Autriche, Gerusseu et Plaga; une en Moravie, Neureischen , et deux rétablies en Hongrie par François II, Jassau et Czorna: ce prince a chargé les religieux de desservir quelques cures, et d'enseigner dans plusieurs collèges. François a aussi rétabli, en Tyrol, l'abbaye de Wilteu , qui compte quarante religieux au moins, tous livrés à des occupations utiles.
Enfin l’ordre de Prémontré vient de sortir de scs ruines en Belgique. Plusieurs membres de cet ordre, qui ont survécu aux orages révolutionnaires, ont racheté depuis peu l'abbaye d’Everbodes située dans le Brabant , et dont la fondation remonte à 1155. Il pa-
rait qu’on veut rétablir aussi l’abbaye de Griinbergen, qui était du même ordre, et qui n’est qu’à deux heures de Bruxelles.
L'abbé l’Écuy, dernier supérieur général de Prémontré, est mort en avril 1834.
Vertot, si connu par sa mauvaise Histoire des chevaliers de Malte , que l’Église a mise à l’index , était Prémontré.
On avait coutume, dans l’origine de cet ordre, d’élever à côté d’un monastère d’hommes un monastère de femmes , qui n’était séparé du premier que par un mur de clôture ; et c’est ce qui rend vraisemblable le chiffre si élevé auquel on porte le nombre des maisons religieuses prémontrées. Tout en admettant qu’il y aurait de l’exagération à prétendre que, du vivant même de saint Norbert, plus de dix mille veuves ou filles avaient embrassé son institut , il n’en serait pas moins certain qu’avant le schisme de Luther, il existait encore cinq cents monastères de femmes. La loi du sikuicc , imposée à ces religieuses, ne leur permettait pas déchanter au chœur ni à l’église, mais «lies récitaient en particulier le Psautier ou l’Office de la Vierge ; il leur était non moins sévèrement interdit de parler à aucun homme.
Le mélange de personnes de l’un et de l’autre sexe, établi dans toutes les maisons de l’ordre par son fondateur, pouvant nuire beaucoup à la régularité, on en prévint bientôt les inconvénients, en décidant qu’on ne recevrait plus à l’avenir de religieuses dans les monastères d'hommes, et que celles qui y étaient déjà seraient transférées ailleurs. Mais l’entretien des religieuses transférées ayant été mis à la charge des monastères d'hommes dont elles étaient sorties, et beaucoup d’abbés se refusant à recevoir des religieuses, pour retenir leurs revenus, cette circonstance a singulièrement diminué le nombre des monastères de femmes; il n’en restait plus aucun en France du temps d'Hélyot.