RAISONS DU POUVOIR ET DE L’INFLUENCE DES BÉNÉDICTINS
A rétablissement des ordres mendiants , qui eut lieu au commencement du xnr siècle, commença, il est vrai, une nouvelle et brillante période pour les instituts monastiques , et les moines, ainsi que les ordres religieux, se multiplièrent depuis cette époque d'une manière incroyable. Mais , quoi qu’il en soit, les Bénédictins seuls ont vu l’âge d’or de l’état monastique; ce qu’on ne saurait dans tous les cas révoquer en doute, c'est que, nonobstant la diminution de leur crédit à certaines époques, eux seuls, cependant , ont fait luire cet âge d’or. Jamais le respect du peuple pour les monastères, jamais la faveur que leur accordèrent les princes et les souverains pontifes , ne se manifestèrent, en Occident, d une façon aussi extraordinaire et aussi universelle , qu’à dater de la fondation du mont Cassin jusqu’à l’époque des croisades, c'est-à-dire depuis le vi° jusqu’au xn c siècle ; et quelle que soit la puissance qu’ont déployée les ordres d’origine plus récente, quel que soit le succès avec lequel ils ont fondé leur influence , la meilleure partie de cette influence et de ce pouvoir est un héritage
qu’ils reçurent des Bénédictins ; c’est un résultat qu’avaient préparé des siècles où la foi était plus simple et plus vive. Celle considération nous impose la loi de ne quitter les Bénédictins qu’après avoir exposé par quels moyens ils s’jicquirent cette haute prépondérance.
Les établissements fondés parles princes cl par les grands, ont, dans la protection de leurs fondateurs, un gagcdcduréc beaucoup moins certain que ceux dont l’existence repose sur l'assentiment populaire, clqui ont été accueillis par les acclamations et l'allégresse générales. Or , telles furent précisément les circonstances qui présidèrent à l'introduction de l’état monastique en Occident.
Dans les classes élevées, l'habit régulier était encore inconnu, et ces classes se familiarisaient peu avec l’idée de renoncer au monde, quand , du milieu du peuple , s'élancaient déjà une foule d'hommes simples de cœur, et qui, pressés par les remords de leur conscience ou dominés par l’attrait de la perfection morale , embrassaient avec joie les pratiques de pénitence, édifiant le
DEPUIS L'ORIGINE DES ORDRES RELIGIEUX , ETC
ÎOD
resle des fidèles dans la solitude d’un crinitage ou d'un monastère. La méfiance que le peuple marque d’ordinaire pour les innovations et les changementsdont les classes élevées lui donnent l’exemple, ne militait pas contre l’état monastique, puisque c’étaient précisément des hommes d’une condition inférieure qui, la plupart du temps, se vouaient à ce genre de vie. D’ailleurs , les pratiques extérieures des moines contribuaient à les rendre populaires : leurs vêtements grossiers, leur chétive nourriture, les dures habitudes de leur vie , n’étaient pas de nature à susciter des envieux; au contraire, les classes inférieures devaient se sentir honorées en voyant que l’existence toute de privations, à laquelle elles se trouvaient réduites contre leur gré, était volontairement adoptée par les ermites et les cénobites comme un moyen d'avancement et de sanctification. Joignez à cela que ces pieux essaims de religieux n'iuvoquaient point de secours étrangers, mais trouvaient toutes leurs ressources en eux -mêmes.
N'obéissant pas à un fanatisme qui, en énervant leurs bras , les rendit incapables de travaux utiles, c’est à la sueur de leur front qu’ils se bâtissaient d'humbles retraites, qu’ils défrichaient les bois, et qu’ils changeaient d'arides déserts en terres productives. Les premiers moines communiquaient aux peuples leur heureuse activité, mère de l'abondance. Quand, grâce à leur travail et à leur économie , les biens des monastères s’accrurent, on les vit sacrifier, spontanément et avec joie, leur superflu; le voyageur fatigué trouvait dans lcscloitrcs un abri et une nourriture meilleure que celle qu’on préparait pour les moines ; le malade y recevait des soins, y obtenait la guérison de ses maux ; jamais le pauvre ni le malheureux que tourmentait la faim, ne frappèrent vainement à la porte des cloîtres. Tant de bienfaits les présentaient au peuple
comme des institutions éminemment utiles, les faisaient même regarder comme indispensables. Si l’on observe enfin que, dans ces siècles d’une heureuse simplicité et d’une foi ardente, l'établissement d'un monastère passait pour agréable à Dieu et singulièrement méritoire aux yeux de sa miséricorde, comment pourra- t-on s'étonner encore que le peuple ait eu pour les cloîtres une vénération si sincère, et que cette vénération ne se soit, plus tard, affaiblie qu’après un laps de temps beaucoup plus considérable qu’il ne lui en fallut pour s'établir , quels qu’aient été les torts des moines et les efforts de leurs détracteurs.
Cependant, les classes plus élevées accueillirent aussi les institutions monastiques. La vie dissipée qu'on menait dans le monde appelait d’elle-mémc un contraste; et plus d’un imprudent , qui avait perdu ses plus belles années dans le dérèglement, cherchait , pour le reste de ses jours , un lieu tranquille où , sans être interrompu dans ses méditations , il s’efforçât d’expier ou d’oublier ses premières erreurs. Que si, trop vivement captivé par les charmes du monde , il ne pouvait prendre sur lui de leur dire un éternel adieu, du moins il essayait, en fondant ou en dotant avec générosité un monastère, d’acheter à ce prix la paix de sa conscience. D’ailleurs, les grands propriétaires du territoire ne voyaient pas sans plaisir que, sous les mains des religieux, les parties les plus ingrates de leurs biens se transformaient, comme par enchantement, en terrains productifs cl en gras pâturages ; aussi les princes comblaient-ils de faveurs les monastères de leur pays , afin d’en améliorer le sol et de polir l’esprit cl les mœurs des habitants. Ces princes savaient bien , au reste (et l'exemple d’Othon I er en fait foi ) , que le christianisme, dont les moines étaient les interprètes , était pour les peuples le plus sùr
moyen de bonheur, par cela même qu’il leur faisait un devoir plus exprès de l'ordre et de la soumission ; l'éloquence de ces religieux réussit, mieux que la force des armes, à briser des résistances et à prévenir des révoltes L
I/appui des papes devait d’autant moins manquer à l’état monastique, que les souverains pontifes regardaient les moines comme les instruments les plus propres à soumettre les peuples infidèles au joug salutaire du christianisme , et à leur faire embrasser la chaire de saint Pierre où siège ie vivant interprète de ses doctrines. Il n’était pas rare que des moines occupassent le trône pontifical , d'où ils répandaient ensuite leurs efficaces bénédictions sur les monastères qui avaient protégé leur élévation ; de leur côté , les religieux , par devoir et par intérêt, reconnaissaient ces faveurs en se dévouant avec zèle. Les bienfaits découlaient des mains de Grégoire I", comme une conséquence de son attachement pour l’étal qui naguère était le sien ; Grégoire Vil, au contraire, dont le génie avait conçu un plan immense de hiérarchie, songeait plutôt à s'assurer le concours des moines : l'un acquittait la dette de la reconnaissance ; l’autre , préoccupé d’une sainte ambition , posait , en affermissant l'étal monastique , la base de son édifice.
• Un mot sur le droit d’asile, dont beaucoup de monastères ont joui.
Lorsque les empereurs Honorius et Tliéodosc eurent réglé et modéré le droit d’asile, les évêques et les moines curent soin de marquer une certaine étendue de terrain qui fixait les bornes de la juridiction séculière. S’il est vrai que plusieurs couvents devinrent des espèces de forteresses, où les criminels se mettaient à l’abri du châtiment et bravaient les magistrats, il faut convenir que ces asiles ont sauvé la vie h un grand nombre d’innocents injustement poursuivis. Dans les temps malheureux où les
Ainsi, dès qucles moines sc présentèrent partout et dans toutes les classes de la société on les accueillit à bras ouverts ; l’abnégalion et les vertus claustrales furent saluées d'un concert unanime de louanges.
Toutefois, le moyen qui avait d’abord concilié à l'état monastique tant d'égards et de respects , ne suffisait pas pour les lui conserver. Les moines, en s’écartant insensiblement de la règle primitive, qui leur imposait le travail des mains avec autant de rigueur que les exercices spirituels, consacrèrent leurs heures de loisir à des occupations scientifiques, qu’ils avaient auparavant dédaignées ou du moins négligées ; c'est ainsi qu’ils se saisirent du seul moyen de conserver , en exerçant désormais l’empire sur les intelligences, la vénération dont les cœurs les avaient entourés jusqu’alors.
Ils furent bientôt mis en possession exclusive de tous les points de la civilisation contemporaine , et telle était leur ardeur pour l’élude, qu'ils devancèrent constamment les laïques par leurs progrès. On ne saurait méconnaître les immenses services que les monastères rendirent aux lettres ; non -seulement ils ouvrirent un abri aux restes précieux de l’antiquité, que les orages de l’époque menaçaient d’anéantir ; mais la transcription des manuscrits y réveilla les idées , et cette résurrection morale pro-
vengcanccs particulières étaient censées permises, où le plus fort faisait la loi, c’étaient des bienfaits que ces lieux de refuge contre la violence des seigneurs toujours armés. Cette triste ressource est devenue inutile quaud l'autorité royale, la police des villes, la juridiction des tribunaux, ont été solidement établies. On distingue parmi les asiles, celui de Bcvcrley, en Angleterre, et l’église de Saint- Martin de Tours, en France. Des franchises, analogues au droit d’asile, étaient accordées autrefois aux églises en Italie ; Léon XII en a renouvelé au profit de deux églises de Rome, sous son pontificat.
JUSQU’A L’ETABLISSEMENT DES ORDRES MENDIANTS
duisil tout autre chose qu’un étroit et mesquin esprit de cloître.
Ceux qui ont accusé les moines d’avoir enfoui leurs connaissances, comme un avare enterre son trésor, tiennent bien peu compte des obstacles que la lumière , qui recommençait à luire dans les cloîtres , trouvait en se répandant au dehors. Quel intérêt les moines avaient-ils à entretenir l’ignorance dans le monde ? Les congrégations monastiques n’ont jamais brillé d’un plus vif éclat scientifique , qu'à l’époque où les laïques , mieux instruits, rivalisaient avec elles d’efforts et d’études : l’histoire littéraire des xvir et xvm e siècles ne permet pas le doute à cet égard.
On calomnie les moines en soutenant , qu'alors qu’ils approfondissaient déjà les règles du droit à l'ombre de leurs cloîtres , ils prêchaient au peuple l'infaillibilité des jugements de Dieu, dans le but d’évoquer tous les procès au tribunal de l’Église *.
Les faits historiques attestent que , les clercs ayant seuls conservé une teinture de jurisprudence, c’est la force des choses qui étendit momentanément les attributions des tribunaux ecclésiastiques , jusqu'à ce que ces clercs eussent, par leurs leçons , popularisé la connaissance du droit et pro-
1 Et quand tous les procès auraient été décidés par les moines, le peuple s’en serait -il trouvé plus malheureux?
Mallet (Histoire de la Suisse, t. I, pag. 105) est obligé île convenir que « Les moines , par leurs instructions , adoucirent les mœurs féroces do peuple, et opposèrent leur influence à la tyrannie de In noblesse , qui n’avait alors d'autre occupation que la guerre et était à charge à tous ses voisins. On préféra , pour ce motif \ leur gouvernement à celui tic » noble ». Le peuple les choisissait pour juge* de scs différends. C’était un dicton populaire qu’il valait
voqué ainsi le rétablissement des tribunaux laïques.
On outrage encore la vérité, en disant qu’à l’époque où les moines étaient les meilleurs médecins, ils entretenaient parmi le peuple une foi aveugle à la vertu des reliques, afin de ne point tarir une source abondante de richesses pour les cloîtres : pourquoi , si les moines n’avaient autorisé que la confiance en l’efficacité , d’ailleurs incontestable, des reliques, auraient- ils appris et exercé l’art medical 1 2 ?
Il est faux, enfin, que les moines aient voulu se créer, en quelque sorte, le monopole de la civilisation : les connaissances qu’ils avaient acquises , ils les communiquaient, soit oralement, dans l’école du monastère, soit par écrit, dans les livres qui sont restés comme les monuuiculs de leurs progrès. Les croisades , qui sont en partie leur ouvrage , détruisent cette mensongère accusation : si les moines avaient voulu tenir le genre humain en tutelle , ils n’auraient pas prêché les guerres saintes qui firent faire un si grand pas à la civilisation, et qui émancipèrent définitivement les esprits. On n’a jamais vu le tyran , jaloux de comprimer scs esclaves , leur donner des armes pour le combattre.
mieux être gouverné par la crosse de l’évéquo que par le sceptre du monarque. «
Aujourd’hui encore y a-t-il un gouvernement plus paternel que le gouvernement pontifical ?
2 Le concile tenu à Reims, en 1151, sous Innocent II, défendit aux moines de fréquenter les écoles de médecine, ou de pratiquer cet art hors de l'enceinte de leurs monastères, à cause de la loi qui leur ordonnait la clOture. Il y eut toujours quelques moines qui exercèrent la médecine chez eux. Les clercs continuèrent de l’enseigner et de la pratiquer comme auparavant.