‹ Histoire des ordres religieuxChapitre 35 sur 113 · FRÈRES-PRÊCHEURS · texte numérisé non relu

FRÈRES-PRÊCHEURS

Saint Dominique de Guzman (1170-1221), noble Castillan, fut annonce, avant sa naissance, par un songe mystérieux, qui présageait à sa mère ce qui arriva par la suite , lorsque , par l’ardeur de son zèle et le feu de sa charité , il éclaira un nombre infini d’hérétiques, ressuscités enfin des ténèbres de l’erreur aux lumières de la vérité. Dès sa première jeunesse, Dominique, étranger à la dissipation de son Age, aimait le silence et la solitude, et se préparait, par ses lectures, aux exercices de la vie religieuse.

Plus avancé en âge , et à peine entré dans l'état ecclésiastique, il maniait déjà la parole avec tant de puissance, principalement lorsqu’il exhortait au repentir et à la conversion des mœurs , qu'il fixa l'attention d’Azebedo, évêque d’Osma.

Le prélat, voulant réformer les chanoines de son église, et leur faire embrasser la vie régulière sous la règle de saint Augustin , voulut s’associer Dominique, le regardant comme le plus capable de soutenir, par son exemple , l’établissement de la réforme :

l'événement vérifia les prévisions de l’évêque, et le sous -prieur, qu’il avait eu le

discernement de choisir , faisait douter , par son humilité , sa mortification et son recueillement , si la cathédrale d'Osma n’était point un autre désert de laThébaïde.

L’évêque, au reste, n’y tenait pas son trésor caché, et Dominique, parcourant plusieurs provinces d’Espagne, y annonçait la parole de Dieu , travaillant à y détruire les vices cl les erreurs dont les Mahoinétans et les hérétiques les avaient infectées.

Un voyage, que Dominique entreprit en France avec son évêque, fan 1204, ouvrit bientôt un vaste champ à son activité.

L’hérésie des Albigeois , sous la puissante protection des comtes et des barons de nos provinces méridionales , s’était propagée d’une manière effrayante dans le Languedoc , et son caractère paraissait tellement sérieux aux yeux du pape, que l’Église orthodoxe était résolue à employer tous les moyens pour l’extirper. C’est alors que se présentèrent Azcbcdo et Dominique. Quoique plusieurs incrédules, copistes des protestants , aient déclamé contre eux de la manière la plus indécente , Moriz Doëring ne peut s’empêcher de rendre à Dominique

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cel honorable témoignage, qu’enflammé de haine contre l’hérésie, il se montra tout de charité envers les hérétiques, n’oubliant pas que le devoir de l’Église était de les nourrir de son lait, et que l’humanité conserve toujours ses droits. Ce n’est pas que les Albigeois n'eussent eux-mêmes provoqué la violence dont on usa «à leur égard , en prenant les armes sous la conduite des seigneurs , en chassant les évêques , les prêtres et les moines, en pillant ou détruisant les monastères et les églises, et en répandant le sang des catholiques. Mais Azcbedo et Dominique voyaient bien que l’appareil de la grandeur et de la force matérielle, employés d’abord par les légats du pape , ne feraient qu’irriter les hérétiques , au lieu de les convertir : ils obtinrent aisément d'innocent III la permission de rester deux ans en Languedoc , pour tenter la conversion des Albigeois en leur prêchant les doctrines orthodoxes. A leur voix, les légats et les autres missionnaires, quittant les équipages et le faste qu’ils avaient cru nécessaires pour relever leur dignité , embrassèrent la vie apostolique.

La modération et la douceur surmontèrent l'arrogance «les hérétiques les plus opiniâtres; Azebedo et Dominique opérèrent de nombreuses et éclatantes conversions.

Des miracles venaient confirmer les prédications du saint. 11 avait rédigé par écrit une courte exposition de la foi, où chaque article était prouvé par l’autorité du Nouveau Testament ; dans deux occasions différentes, ce livre, qu’on jeta dans les flammes à trois reprises, en sortit sans être endommagé , attestant ainsi la vérité des doctrines qui y étaient contenues.

Saint Dominique, remarquant que, dans les malheureuses circonstances où l'on se trouvait , c’étaient les femmes dont les mœurs et la foi couraient le plus de risques, fut si touché de cette considération,

qu’il fonda , en 12(R5 , le monastère de Notre-Dame de Prouille, près de Toulouse, où les Albigeoises converties et des dames de noble famille vinrent se mettre à l’abri de la corruption ; on y veillait à leur instruction et à leur entretien. Ainsi le hasard voulut que, dans cet ordre, il y eût des religieuses avant qu’il y eût des moines.

Les Dominicaines ont été réformées par sainte Catherine de Sienne ( 1547-1380 ).

Cette institution ne présentait rien d’assez particulier pour faire préjuger l’cxistcncc d’un nouvel ordre religieux; mais les circonstances contraignirent bientôt l’infatigable missionnaire à tracer le plan d'une association plus étendue. L’évêque d’Osma mourut ; Dominique , qu'il avait laissé chargé de tout le poids de sa mission , loin de s’intimider à la vue des obstacles , se sentit animé plus que jamais à poursuivre son entreprise. C’est ce qui le faisait incessamment songer à instituer un ordre d’hommes religieux qui joignissent les exercices de la retraite et de la contemplation à l’étude des sciences ecclésiastiques , afin qu'ils pussent s’appliquer aux fonctions de la vie pastorale, et surtout à la prédication. Un tel institut, dont la destination exigeait que ses membres voyageassent sans relâche et sans répit dans toutes les contrées, devait peut-être rencontrer plus d’inconvénients que d'avantages dans le lien claustral , qui a pour principal effet d’assujettir et d’cnchafncr dans un lieu fixe; mais l’esprit de l’époque ne permettait pas de croire qu’une si vaste entreprise pùl prospérer , sans qu’elle se produisit sous la forme d’un ordre monastique. D’ailleurs , le lien de la clôture était, depuis longtemps, beaucoup moins étroit dans les monastères. Enfin , les vœux religieux s’offraient comme le seul moyen que saint Dominique pùt employer pour maintenir, en un même corps , sa naissante association.

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I/cpoquc, toutefois ne semblait pas favorable; car, l’an 1215 précisément, alors que le fondateur avait réuni seize personnes autour de lui, pour former le noyau de son institut, le quatrième concile œcuménique de Latran ordonna qu'on travaillerait plutôt à la réforme des ordres déjà établis qu’à leur multiplication, dans la crainte que le trop grand nombre des ordres religieux ne jetât de la confusion dans l’Église. Il fallait tout le zèle de Dominique pour n’étre point découragé par ce décret. Au lieu de se rebuter , il sollicita du pape , cette année même , l’autorisation de fonder un nouvel institut. Innocent HI , qui avait à cœur de ne pas violer ouvertement un décret du concile (qu'il avait , dans le fait , lui-méme provoqué) , autant qu’il lui répugnait de repousser une proposition dont les résultats pouvaient être si avantageux pour l'Église, agréa verbalement la nouvelle association , sous la condition qu’elle adopterait l’une des règles déjà établies, cl qu’il examinerait les constitutions et les statuts qui seraient dressés par le fondateur. Il pensa avoir ainsi satisfait au décret tout récent du concile, car un institut soumis à une règle ancienne n’était pas , à proprement parler , un ordre nouveau. Quant aux autres difficultés , elles s’évanouissaient du moment que le pape s’était réservé d’en surveiller l'organisation.

Le choix de la règle ne pouvait être difficile pour Dominique ; saint Augustin , le grand, modèle de tous les prédicateurs , en avait laissé une , éminemment propre à des religieux dont l’œuvre principale devait être d’annoncer l’Évangile. Cependant, le fondateur ne manqua pas de la rendre plus austère, en y ajoutant quelques observances qu’il emprunta encore à d’an-

1 L’emplacement de ce couvent était occupé par un liApital de Pèlerins de Saint- Jacques,

ciens instituts (celui des Prémontrés ). Les principaux articles prescrivaient des jeûnes rigoureux , un silence perpétuel dans le monastère, l’abstinence de la viande en tout temps, excepté dans les grandes maladies, l'usage de la laine, au lieu de linge , et une stricte pauvreté.

On ne perdit pas de temps pour mettre à profit l'autorisation verbale du pape ; la même année l’on jeta les fondements de la première maison de l’ordre à Toulouse , et, en 1216, nous voyons saint Dominique retournant demander à Rome une confirmation écrite. La mort d’innocent III , survenue tout à coup, pouvait anéantir son entreprise ; mais llonorius III, successeur d’innocent, non -seulement en accomplit les promesses bienveillantes , mais établit Dominique supérieur et maître général du nouvel ordre, dont les membres, d'après sa bulle, durent porter le nom de Frères-Prêcheurs. Une vie nouvelle commença alors pour cet institut , qui alla s'augmentant de jour en jour. Fidèles à leur première et sainte vocation , ils se répandirent , dès ce moment, dans tous les pays pour y prêcher la foi , et trouvèrent ainsi assez d'occasions de fonder des monastères : saint Dominique en établit à Metz et à Venise , et le P. Mathieu à Paris. Le premier couvent des Dominicains y ayant été bâti dans la rue Saint-Jacques 1 , ces religieux furent communément appelés en France Jacobins, dénomination qui acquit une triste célébrité dans le cours de notre première révolution.

Saint Dominique a donné, dans tout ce qu'il a fait , la preuve qu'il en saisissait parfaitement la portée ; toutes les mesures qu'il a prises témoignent du désir qu’il avait d’assurer à son ordre de la durée et

quand les Frères - Prêcheurs vinrent s’y établir.

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de la consistance. L'une des plus utiles qu’il ait adoptées dans l’intérét de cet ordre et , par conséquent , de la religion , dont il est un puissant auxiliaire, a été de préférer Rome au monastère de Toulouse , berceau des Dominicains, pour y fixer sa résidence en qualité de général. Cette résolution de saint Dominique est , en grande partie , la source de l'immense influence et des privilèges extraordinaires dont sou ordre se glorifie; caries généraux ne tardèrent point à se rendre nécessaires par leur zèle pour la foi et par leurs efforts pour le triomphe de l’Église ; et comme ils approchaient de près le souverain pontife , leurs services, mieux remarqués naturellement, leur procuraient de grands avantages.

Bientôt les Dominicains , qui avaient porté d’abord l'habit de chanoines réguliers, savoir : une soutane noire et un rochet , le changèrent en celui qu’ils portent encore aujourd'hui , et qui consiste en une robe , un scapulaire et un capuce blancs , pour l’intérieur de la maison , et en une chape noire, avec un chaperon de même couleur, pour sortir au dehors ; nouvel indice que le fondateur cherchait à individualiser son ordre. Enfin, dans le premier chapitre général, quisc tintà Bologne, en 1220, les Dominicains se déclarèrent solennellement moines mendiants , y renonçant à toutes les rentes et possessions , pour ne plus vivre à l’avenir que de ce que leur donnerait la charité des fidèles. Les Franciscains se sont quelquefois prévalu avec fierté de ce que saint Dominique, par ce renoncement , n'avait fait qu'appliquer une idée dont l'honneur revient à saint François d’Assise : mais, chez l'un comme chez l’autre, cette idée d’une complète al>négation n’ayant été que le fruit de la grâce , qu’importe que saint François l'ail, le premier, mise en pratique, puisqu'il faut en reporter le mérite à celui-là seul qui est

fauteur des bonnes et des grandes pensées?

Le second chapitre général, tenu à Bologne en 1221, donna ce résultat surprenant, que l'ordre avait, depuis son institution, acquis soixante monastères, qu’on divisa en huit provinces, parmi lesquelles figurent l’Espagne, la France , l’Angleterre, la Hongrie.

Tranquille sur la prospérité de son ordre , saint Dominique s'endormit , la même année , dans le Seigneur. S’il est vrai, comme le rapporte saint Antonin , qu'il donna , en mourant , sa malédiction à ceux qui introduiraient dans son ordre les rentes et les possessions , il faut en inférer qu'il était profondément convaincu que le mérite et la considération des Dominicains dépendaient de leur pauvreté : ce ne fut que sous le généralat du P. Barthélemy Texier , que l’ordre commença à posséder des rentes et des biens immeubles, par un privilège de Martin V. Le corps de saint Dominique est conservé dans un des plus beaux monastères de la ville de Bologne.

Saint Dominique était digne de fonder un ordre qui a été si utile à la religion.

Son attachement au saint -siège , l’ardeur avec laquelle il embrassait et prêchait partout les doctrines catholiques, déposent en faveur de la rectitude de son esprit ; tout , comme sa modération et sa douceur 5 l’égard des hérétiques , annonce la bonté de son âme. Toutes les histoires de sa vie sont pleines du récit des miracles que Dieu daigna opérer par son entremise ; elles tracent aussi le tableau des mortifications qui le rendaient digne d’ôlre choisi comme un instrument par la Providence. Son éloquence , enfin, ne devait pas cire ordinaire ; car, plus brûlante que le feu, plus incisive que le glaive des croises, elle parvint à toucher des cœurs que saint Bernard n’avait pu émouvoir.

Ses successeurs immédiats, le bienheureux Jourdain de Saxe et saint Raymond

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de Pcgnafort , poursuivirent l’entreprise commencée avec autant d'habileté que de zèle, et ils curent la consolation de voir l’ordre s’accroître de plus en plus; déjà quatre nouvelles provinces furent érigées dans le chapitre général tenu à Paris l’an 1228.

Jourdain surpassa encore saint Dominique en austérité , puisqu’il défendit trèsétroitement à ses religieux de manger de la viande , ni rien de cuit avec la viande , même dans les maladies , sans permission de leurs supérieurs ; l’on ne s’étonnera pas que l’ardeur d’un religieux si dévoué à scs devoirs lui ait fait prendre la résolution de passer en terre sainte. C’est sous son généralat que les Dominicains conquirent le droit d’enseigner dans les universités , et d’abord dans celle de Paris.

Raymond de Pcgnafort, d’ailleurs célèbre dans l’histoire ecclésiastique par sa Collection des décrétales , qui forme le second volume du droit canon , et à laquelle le pape Grégoire IX l’employa 1 , était bien propre à diriger un ordre de Frères- Prêcheurs, comme ses efforts pour la conversion des Arabes l’ont prouvé ; mais il se démit de sa charge après deux ans d’exercice.

Nous ne suivrons point, pas à pas, l’histoire de l’ordre , en indiquant tous ses généraux. Saint Dominique, dit une pieuse chronique , promit, dans les derniers moments de sa vie , qu’il serait toujours avec ses frères après sa mort ; qu’il ne les oublierait jamais quand il se trouverait devant Dieu , et qu’alors seulement ils éprouveraient toute l’efficacité de son intercession: la prophétie du fondateur ne tarda pas à se vérifier. Les Dominicains envoyaient leurs missionnaires jusque dans les contrées les plus éloignées du globe, et partout où ces missionnaires posaient le pied , aux

1 Voyez Code ecclesiastique français , t. 1 , Introduction, p. Ixxij.

Indes Orientales et au Mexique, au Pérou et dans le Mogol , s’élevaient aussitôt des monastères. Leur ordre semblait posséder le secret de se renouveler , de se rajeunir , en temps cl lieux opportuns ; il recouvrait dans le nouveau monde ce que l’indifférence ou l’hérésie lui faisaient perdre dans l'ancien. Nous n’exagérons pas , en affirmant qu’à l’époque où cet ordre avait le plus d’étemluc, les quarante-cinq provinces dont il se composait renfermaient une milice de cent cinquante mille religieux.

On pouvait s’attendre qu'un ordre d’une étendue aussi vaste, tombant peu à peu dans le relâchement, suivrait la condition de la plupart des autres instituts , où des réformateurs avaient essayé, soit d’introduire des pratiques nouvelles, soit de rétablir la première régularité ; eu sorte que , par l’effet de ces réformes , il se partagerait en plusieurs branches, ou même se morcellerait en plusieurs ordres nouveaux, destinée que les Franciscains eux-mêmes n’avaient pu éviter tout à fait. C’est ainsi que le bienheureux Conrad de Prusse, fut, vers, 1389,1e réparateur de l’observance régulière dans tous les couvents de Dominicains d'Allemagne. Les congrégations qui se formèrent de cette façon, n’acquirent pas, cependant, une indépendance telle qu’elles se trouvassent dégagées de la surveillance et de la direction du général.

La plus remarquable de ces congrégations est celle qu'institua le P. Antoine le Quicu (1601-1676). Lorsqu’cn 1425, le pape Martin V , dispensant les Dominicains de l’étroite pauvreté, leur permit d’avoir des rentes, des possessions, des biens immeubles , la première conséquence de cette permission fut qu’on se négligea insensiblement sur les autres points de la règle ; la jouissance des terres et des revenus éveillant les passions , on tomba dans le dérèglement et la mollesse. La sollicitude qui

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faisait entreprendre de pénibles voyages, pour annoncer l’Évangile, s’évanouit d’clleméme, et les Frères- Prêcheurs cessèrent en meme temps leurs missions. Antoine le < x )uieu, que le spectacle de ces désordres affligeait profondément, rétablit, en 1636, l’observance primitive, appuyée sur une étroite pauvreté, au couvent de Lagnes, près d’Avignon. Avec cette pauvreté, le renoncement à toutes les jouissances, à tous les plaisirs du monde , devait rentrer dans les monastères des Dominicains. Comment eu douter , en voyant les religieux réformés coucher sur une simple paillasse, passer chaque nuit plus de trois heures au chœur , garder un silence perpétuel, ne prendre qu'une nourriture grossière? A toutes ces austérités, ils ajoutaient les travaux de la vie apostolique : on retrouvait le loisir de prêcher aux peuples et de les gagner à Dieu.

(Quelques couvents suivirent cet exemple ; et là où ne se formaient pas encore des établissements de l’étroite observance, on avait du moins une idée favorable de l’essai tenté par le P. Antoine, pour remettre en relief le nom des Dominicains , quand ce réformateur, préoccupé par son zèle, s’avisa, en 1610, d’ajouter la nudité des pieds à tant d’austérités. Comme si cette innovation leur avait ouvert les yeux , les Dominicains se soulevèrent alors, avec tout leur crédit , contre une congrégation qui semblait prétendre à l’honneur de former un ordre distinct; aidés des ressources de leur pouvoir, et à force de persécutions exercées sur le P. Antoine, ils vinrent à bout d’obtenir qu’il renonçât à la nudité des pieds , pour s’en tenir à ses autres tentatives de réforme. Ses disciples se dédommagèrent par la pratique d’austérités terribles; c’était, par exemple, une maxime chez eux, et une maxime que tous observaient inviolablemenl , de ne s’approcher jamais du feu pour se chauffer, quelque rudes que fussent les

hivers. Celte Congrégation, dite du Saint- Sacrement, comme elle s’intitule de préférence, ne se propagea pas beaucoup.

Un ordre qui s’est proposé le grand but de répandre le christianisme par le moyen de la prédication, et d’extirper les hérésies, a droit à la reconnaissance de l’univers.

Cette reconnaissance ne lui a pas manqué , pas plus que les impuissantes injures des protestants, qui, en désespoir de cause, lui reprochent d’avoir oublié la charité chrétienne , en se servant du glaive quand les paroles ne persuadaient pas; puis, au lieu d’éclairer peu à peu le peuple, d’avoir rivé, à son détriment, les chaînes pesantes de l’ignorance et de la superstition. Comme les Frères* Mineurs, les Dominicains ont été jaloux d’acquérir de l’influence et de la considération. Les premiers étaient plus spécialement les hommes du peuple; les seconds recherchaient davantage la faveur des grands et la bienveillance des princes.

Peut-être cette circonstance explique-t-elle pourquoi les Dominicains déposèrent, les premiers, le caractère d’ordre mendiant, qui , dans les palais et à la cour, formait un tranchant disparate ; et pourquoi ils s’accommodèrent de mœurs plus douces, qui, en cimentant leur intimité avec les grands, devenaient la source de notables avantages.

Mais cette réflexion, vraie, sans doute, pour quelques époques et pour quelques membres de l’ordre , ne saurait être généralisée sans injustice: c’est tomber dans le ridicule que d’avancer, comme le fait Moriz Doëring, que les Dominicains ont surpassé tous les courtisans en intrigues. Us se sont principalement occupés de la direction des consciences ; ils s’acquéraient par là un immense , mais toujours utile pouvoir sur le cœur et l’esprit de leurs pénitents. A la cour de France, la série des confesseurs de nos rois, jusqu’à Henri IV, ne présente guère que des Dominicains; leur ordre a égale-

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ment seul fourni des directeurs aux souverains de Castille , durant près de cinq cents ans, jusqu’au règne de Charlcs-Quint.

Les Dominicains n’ont abandonné ce périlleux terrain qu’aux Jésuites.

Toutefois, ce qui a suscité contre eux les plus violentes déclamations de la part des philosophes et des protestants , c’est que, depuis saint Dominique, un religieux de son ordre a toujours exercé l’office de maître du sacré palais, et qu’ensuite le tribunal de {'inquisition a été attribué aux Dominicains.

La colère dont le maître du sacré palais est l’objet s’explique par la nature de sa mission toute spéciale ; car l’une des fonctions de ce dignitaire consiste à empêcher que la liberté de la presse ne dégénère en licence. Léon X ordonna qu’on ne pourrait rien imprimer dans la ville de Home , ni dans son district, sans l’autorisation du cardinal vicaire et du maître du sacré palais ; cl Urbain VIII défendit à quiconque aurait composé, dans l’Étal ecclésiastique , un ouvrage, sur quelque matière que ce fût , de le faire imprimer à l’étranger sans la même permission. Aujourd’hui le maître du sacré palais et scs assesseurs donnent seuls l'autorisation d'imprimer les livres.

Il est juge , dans Home , de tous les imprimeurs, libraires et graveurs, pour ce qui regarde l’impression , la vente , l’achat , l’entrée et la sortie des livres et des estampes. En un mol, le maître du sacré palais est un censeur sévère : à ce litre , il ne mérite que la haine des hommes qui ne comprennent pas que l’on contrôle, dans l’intérêt de la religion , des mœurs et de l’ordre public, l’expression extérieure de la pensée. Et pourtant l’expérience ne nous a-t-elle pas appris qu’tu» écrit dangereux est bien pis qu'un poignard 1 !

1 M. Guizot,..,, qui, depuis....

La question de l’inquisition est la même que celle du maître du sacré palais.

Fleury 2 fait remonter l’origine de ce tribunal au décret que porta le concile de Vérone, en 1181, pour ordonner aux évêques de Lombardie de rechercher les hérétiques avec soin , et de livrer ceux qui seraient opiniâtres au magistrat civil, afin qu’ils fussent punis corporellement. Les auteurs qui ont appelé saint Dominique le premier inquisiteur, se sont d'autant plus étrangement mépris que, tant que le saint fut au milieu des Albigeois du Languedoc, ces hérétiques ne furent et ne purent être l’objet d’un tribunal tel que celui de l’inquisition, puisque, loin de se cacher, ils avaient les armes à la main, dogmatisaient publiquement et comptaient les princes parmi leurs partisans; d’ailleurs, comme nous l’avons dit, le saint n 'employa jamais contre eux que l'instruction et la prière. Le projet du tribunal de l’inquisition fut formé dans le concile tenu à Toulouse en 1229 , et le pape Grégoire IX nomma, quatre ans après, deux Dominicains inquisiteurs en Languedoc. Quoique, avant la première révolution, il y eût toujours à Toulouse un religieux revêtu du titre d’inquisiteur , mais sans fonctions, la France, ainsi que d’autres royaumes , s’est montrée très-ardente à rejeter ce tribunal : il n’a guère été établi que dans quelques pays d’Italie, à Malte, en Espagne et en Portugal, mais toutefois avec des différences dans les règlements qu'on devait y suivre.

D’après ce détail historique , il est évident que c’est seulement depuis 1233 que les généraux des Dominicains outélé comme inquisilcurs-nés de toute la chrétienté. Le pape , qui nomme actuellement à celte commission, laisse toujours subsister à Rome la congrégation du saint-office dans le cou-

2 Liv. 75, n. 54.

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vent de la Minerve des Dominicains : et ces religieux ne sont inquisiteurs que dans les tribunaux d'Italie et de la Péninsule.

Aux reproches sur la rigueur de l’inquisition, dont le pouvoir est si fort diminué aujourd'hui , on répond avec avantage que son tribunal a fait verser beaucoup moins de sang dans les quatre parties du monde , que les guerres de religion n’en ont fait répandre dans le seul royaume de France, et qu’elle met les pays où elle subsiste à couvert du poison de l'incrédulité qui infecte le reste de l'Europe. Toutes les pathétiques exagérations sur les supplices ordonnés par l’inquisition, et qu'on nomme auto-da-fé (actes de foi), sur les sacrifices de sang humain qu'elle commande, viennent se briser contre ce mot de Frédéric 11 : « Si j’avais des provinces à châtier , je leur donnerais des philosophes pour gouverneurs. » Ne savons-nous pas, depuis quarante ans, que, quand les incrédules sont les maîtres, ils établissent une inquisition plus rigoureuse que celle d’Espagne, contre tous ceux qui conservent de l’attachement pour la religion?

L’ inquisition! On veut nous alarmer en répétant ce mot avec affectation , mais on n’effraye plus personne aujourd'hui avec des noms et avec des mots. Veut-on voir le jugement porté d’avance contre ceux qui invoquent le nom de l'inquisition comme un moyen d’alarme? Ce jugement émane d’une autorité que personne ne récusera :

« Le nom terrible de Y inquisition vient encore alarmer les gens crédules, ou fournir des armes aux malveillants.... Ce tribunal n’est plus ce qu’il était autrefois: scs jugements sont aujourd'hui dictés par des sentiments de douceur et de paix ; la tolérance influe sur ses arrêts, en général peu proportionnés à la gravité des crimes Les

malheurs qu’ont produits en Franccles idées

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