‹ Histoire des ordres religieuxChapitre 41 sur 113 · ORDRE I)U SAUVEUR · texte numérisé non relu

ORDRE I)U SAUVEUR

Nous avons fait remarquer, en parlant de l’ordre de Font-Évrauld qu’il n’y avait que la France , ce pays où régnait jadis une si grande délicatesse de mœurs, qui put avoir donné l’exemple des monastères doubles. Vers le milieu du xiv° siècle, une Suédoise (mais les Suédois sont les Français du Nord ) , renouvela , à peu de modifications près, celle singulière institution.

Sainte Brigitte, de l’une des plus illustres maisons de Suède, qui se glorifiait même d’une royale origine, naquit, l’an 1302, à Upsal. Élevée par des parents dont toute la sollicitude avait pour objet de la maintenir dans la vertu , elle ne sentit jamais d’attrait que pour les discours sérieux, les méditations solides et les execrcices de piété. Un sermon, qu’elle entendit à l’âge de dix ans, sur la Passion, la toucha si vivement, que , la nuit suivante , elle crut voir Jésus-Christ attaché sur la croix . tout cou-

1 Livre I* r , ch. x.

vert de plaies et de sang : l’impression que ce songe mystérieux produisit sur son esprit ne s’effaça jamais, et la dénomination qu’elle douua dans la suite à son institut , annonce assez combien elle méditait les souffrances du Sauveur.

Brigitte n’avait que seize ans quand , par obéissance pour son père, elle épousa le prince de Néricie; de ce mariage, qu’il plut à la Providence de bénir , naquirent huit enfants. Mais les devoirs de sa famille et de son rang ne faisaient pas oublier à Brigitte sa vocation céleste ; elle observait des jeûnes rigoureux , couchait tout habillée sur la terre, employait la plus grande partie de la nuit à l’oraison. Brigitte et le prince, ayant tous deux pris l’habit du troisième ordre de Saint-François, vivaient dans leur intérieur comme dans le monastère le mieux réglé. Un pèlerinage qu’ils firent, avec toute leur famille, à Saint- Jacques de Compostellc , en (îalicie, fournit un nouvel aliment à leur piété; à leur

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retour en Suède, le prince, poussé par l’esprit de Dieu, entra, avec le consentement de Brigitte, dans un couvent de l’ordre de Clteaux, et celle-ci, se voyant libre, ne profita de sa liberté que pour redoubler ses macérations. Elle y mettait le comble, en faisant, tous les vendredis, tomber goutte à goutte , sur quelque partie de son corps, de la cire brûlante, afin de s’imprimer davantage le souvenir des souffrances de Jésus crucifié.

Ce serait ici le lieu de parler de scs révélations. Nous dirons seulement quelles furent déférées au concile de Bâle; Gerson et d’autres théologiens voulaient qu’on les censurât; mais Jean de Turre-Cremata en donna des explications favorables , et les approuva comme utiles pour l’instruction des fidèles. Le concile regarda cette approbation comme suffisante. Il n’en résultait cependant pas autre chose , sinon que ces révélations ne contiennent rien de contraire à Ja foi , et qu’étant appuyées sur une probabilité historique , on peut les croire pieusement. Benoit XIV s’exprime de la manière suivante sur ce sujet 1 : « L’approbation de semblables révélations n’emporte autre chose, sinon qu’après un mûr examen, il est permis de les publier pour

futilité des fidèles Quoiqu'elles ne

méritent pas la même croyance que les vérités de la religion, on peut cependant les croire d’une foi humaine , conformément aux règles de la prudence, selon lesquelles elles sont probables, et appuyées sur des motifs suffisants pour qu’on les croie pieusement. » La conduite de Dieu à l’égard des âmes à qui il fait part de scs communications les plus intimes , a des mystères cachés qu’il est inutile et quelquefois dangereux de révéler au public. Outre que peu

1 De Canon. Sanct 1. u, c. 52, n° 11.

ï Sncramentnm retji » abscondere bon uni r*t ;

de personnes sont en état de les comprendre, et que ce n’est pas dans les livres, mais à l’école du Saint-Esprit, qu’on peut s’en instruire , ils deviennent des pierres de scandale pour ceux auxquels Dieu n’en a pas donné l’intelligence. On ne saurait trop, selon l'avertissement du saint conducteur de Tobie, publier les œuvres par lesquelles le Seigneur veut bien manifester au monde sa puissance et sa bonté : mais il est certains secrets qu’il révèle rarement, et uniquement aux âmes en qui il juge à propos d'établir son règne d’une façon toute mystique, qu’il ne convient pas d’ordinaire de divulguer 2 . Grégoire le Grand remarque que les saints les plus favorises de Dieu se trompent souvent, en prenant pour une lumièredivinc ce qui n’cstquc l’effet de l’activité de l'âme humaine. Fleury ajoute que., dans les personnes de la plus éminente piété, les veilles et les jeunes peuvent échauffer une imagination vive, au point d’y produire des effets surprenants, qu’on regarde quelquefois pour des opérations de l'Esprit -Saint. Cette pensée de Fleury est appuyée d'un passage remarquable de saint Jérôme. Quoi qu’il en soit, rien n’autorise à parler avec dédain ou avec aigreur de ces situations extraordinaires des saints, qui, supposé qu’elles appartiennent quelquefois à l'imagination . sont néanmoins l’effet d'une piété toujours bien respectable dans son principe et dans son objet. Ces réflexions ne paraîtront pas déplacées à une époque où de grandes commotions politiques disposent naturellement à la foi, d’autant plus, comme l’a judicieusement pensé M. de Maistre, qu’il n’est jamais survenu un grand événement historique qu’il n’ait été spécialement prédit.

Pour revenir à l’ordre du Sauveur, la

opéra aillent Dei rctelare et confiieri honon/iei un est. Tob., 12.

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haute vénération dont jouissait Brigitte lui fit trouver bientôt des âmes qui sympathisaient avec sa piété, et qui brûlaient du désir d’honorcr, dans la retraite, les souffrances de Jésus - Christ et de sa sainte Mère. C’est pour elles que la princesse fit bâtir le monastère de Wastcin, au diocèse de Lincopen , en Suède. Elle y plaça soixante religieuses; elle mit, dans un bâtiment séparé du même monastère, treize religieux -prêtres, en l’honneur des douze apôtres et de saint Paul; quatre diacres, pour représenter les quatre docteurs de l’Église ( saint Ambroise, saint Augustin, saint Grégoire et saint Jérôme), et huit frères convcrs. Tous ensemble font le nombre des treize apôtres et des soixantedouze disciples de Jésus-Christ.

Ainsi s’est formé Yordre des Brigittins ou du Sauveur. Cet ordre a pour objet principal d’bonorer la passion du Fils de Dieu et la sainte Vierge. En qualité d’épouses de Jésus - Christ , les religieuses portent, par-dessus leur voile noir, une couronne de toile blanche, sur laquelle il doit y avoir cinq petites pièces rouges, comme autant de gouttes de sang. Quand on reçoit une religieuse, la postulante entre dans le cloître, portée dans une bicre ; dans le cloître encore, il doit y avoir toujours une fosse ouverte près de laquelle l’abbesse et ses religieuses se rendent après tierce, et l’abbesse y jette un peu de terre; un cercueil est aussi placé à l’entrée de l’église, pour rappeler à ceux qui s’y présentent qu’ils doivent mourir un jour. Au reste, la règle de l’ordre n’exige rien d’impossible ; le jeûne

est sagement distribué , et la pauvreté limitée de façon que le monastère possède toujours de quoi se procurer les vivres de l’année suivante. Cette règle a beaucoup de rapport avec celle de saint Augustin, ce qui a donné occasion de croire que ce docteur de l’Église avait été adopté par l’ordre pour son législateur : mais elle se compose plutôt des constitutions particulières à sainte Brigitte. Tous les monastères de cet ordre sont soumis aux évêques diocésains , et il faut une permission expresse du pape pour en ériger de nouveaux.

L’institut fut confirmé par Urbain V, l’an 1370. Comme il avait poussé scs premières racines au nord de l’Europe, c’est dans le Nord aussi qu’il se développa et grandit au commencement du xiv° siècle.

Mais cette circonstance est précisément ce qui en arrêta l’accroissement. L’hérésie de Luther ayant rencontré dans ces pays scs plus nombreux partisans, l’invasion violente de la prétendue réforme donna le coup de mort aux Brigittins; néanmoins, le monastère de Wastcin fut conservé en Suède, après l’introduction du luthéranisme; l’Allemagne, l'Italie, le Portugal, conservèrent aussi quelques maisons. Cet ordre a produit l’un des plus grands fléaux de l’Eglise: Jean OEcolampadc, qui était religieux- prêtre dans le couvent de Saint- Sauveur, près d’Augsbourg, apostasia pour aller prêcher ses erreurs à Bâle. Luther, qui était son ennemi, comme de tous ceux qui n’embrassaient pas son parti, dit que le ‘démon l’étrangla; Bczc assure qu’il mourut de la peste.

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