‹ Histoire des ordres religieuxChapitre 48 sur 113 · ORDRE DE LA CHARITÉ · texte numérisé non relu

ORDRE DE LA CHARITÉ

Comme la divine Providence permet souvent que ce qui semble le plus bas et le plus vil soit le moyen de ce qu’il y a de meilleur et de plus salutaire, c'est à un homme qu’on taxa d’extravagance et de sottise que nous sommes redevables d’un des ordres religieux les plus bienfaisants.

Saint Jean-de-Dieu (1496-1680), Portugais de naissance , après une jeunesse qui n’avait pas été exempté de reproches, fut un jour si touché d’une prédication qu’il entendit, que les démonstrations tout à fait inusitées de son repentir tirent croire qu’il avait l’esprit troublé; le peuple l'accabla

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alors d’injures et de mauvais traitements ; mais, le saint contrefaisant l'insensé (xmr se procurer des humiliations, on l’enferma dans l’hôpital des aliénés. Cependant , son directeur, averti de l’événement, lui ordonna de choisir un autre moyen de mortification, utile tQut à la fois à son prochain comme à lui; Jean se résolut, en conséquence, à servir Dieu dans scs pauvres, et l'humanité souffrante eut bientôt des asiles. Jean parcourait les rues de Grenade , sollicitant la charité publique, en criant à haute voix : Mes chers frères , faites-rous du bien pour l’amour de Dieul Tout ce qu’il recueillait était aussitôt employé à secourir scs malades. En 1Î540, Jean put déjà louer une maison qui fut le commencement de l'hôpital de Grenade , et le premier fondement de son ordre ; Madrid , Cordoue, suivirent bientôt ce bon exemple. Le saint n’avait pourtant aucune intention d’établir un nouvel ordre religieux dans l'Église :

tout au plus avait -il dessein de former une société de personnes séculières pour prendre soin de l'hôpital , et de distinguer ces personnes des autres séculiers par des habillements différents. Mais, comme une entreprise de cette nature ne pouvait devenir alors fructueuse et durable , qu'autaut qu’elle serait protégée par la forme monastique, qu'autant qu’elle serait cimentée par les vœux solennels de religion, l’ordre de Saint-Jean-de-Dieu subit celte condition de sa prospérité future, et il ajouta à la triple promesse l’obligation de soigner les malades. Loin de perdre à ce changement , il y gagna une foule de moyens d’être plus utile. Dans le principe , aussi , l’ordre n’avait pas de règle écrite ; car saint Jean-de- Dieu ne donna, de son vivant, d’autre règle à ses disciples que l’exemple de scs vertus, avec l’ordre qu’il leur prescrivit pour l’assistance corporelle et spirituelle des malades. Pie V, eu approuvant cet in-

stitut, l’an 1U72, le soumit le premier à la règle de saint Augustin , qu’on choisissait d’ordinaire quand on ne voulait pas tropr circonscrire la vie des religieux dans les limites d’un cloître. Le chef de l'institut s’appela majeur général, et le supérieur de chaque hôpital, majeur. De l’Espagne l’ordre se répandit en Italie, en 'Allemagne, en Amérique, et partout il a produit de grands biens; aussi le génie du mal, qui , dans les troubles récents, appesantit sa faux sur les meilleures institutions, a-t-il été connue frappé d’impuissance à le détruire; presque toutes ses maisons ont échappé à l’orage.

Ces moines hospitaliers portent différents noms suivant les divers pays. En Espagne, où ils ont pris leur origine, on ne les connaît que sous celui de Frères de l’Hospitalité, à cause de celle qu’ils exercent envers les malades, et qui est le propre de leur institut. En Italie, on les connaît sous le nom de Fate ben Fratelli, parce qu’ils avaient autrefois coutume de traiter de frères ceux à qui ils demandaient l’aumône , et de les exhorter à bien faire, c’est-à-dire à avoir compassion des pauvres malades. En France, en Allemagne, particulièrement en Autriche, on les nomme Frères de la Charité, et ce nom n’est jamais prononcé sans attendrissement, car ils font le bien sans distinction de personnes : le juif et le protestant trouvent les mêmes soins que le plus zélé catholique dans leurs hôpitaux. J.eurs maisons de Vienne et de Prague sont de vrais modèles d’établissement de ce genre ; l'autorité civile s’est montrée jalouse de seconder l’action bienfaisante des religieux , en dotant ces hôpitaux de privilèges importants.

C’est la reine Marie de Médicis qui attira en France ces Frères de la Charité; ils établirent à Paris, rue des Saints- Pères, un vaste hospice qui subsiste encore; cette maison renfermait jusqu’à soixante reli-

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gicux, qui donnaient leurs soins à un grand nombre de malades. Elle était le chef- lieu de l'institut pour le royaume : les Frères de la Charité possédaient vingt-quatre hôpitaux en France et trois dans nos colonies.

Il était impossible que ces frères échappassent aux atteintes de la révolution ; mais de pieux laïques, I. Tissot, aujourd'hui frère Hilarion, et le chevalier de Magalon, aujourd’hui frère Jean-de-I)icu, etc., concoururent à ressusciter, parmi nous, un ordre si utile aux pauvres malades. Le premier établissement eut lieu à Marseille , dans l’hôpital principal dit du Saint-Esprit ; ensuite, le frère Jean-dc-Dicu en fit un à Sainte- Croix, près Salon. En 1821 , les frères vinrent dans la Lozère, et, jaloux d’éclairer l’esprit autant que de guérir les infirmités du corps, ils tinrent à Mende des écoles chrétiennes et gratuites , où six religieux instruisaient près de trois cents écoliers.

La Providence leur facilita l’acquisition du château du Chayla, cl tout de suite ils y admirent des aliénés qu’on retira des prisons et des hôpitaux. Ils acquirent encore le château de Saint- Alban, à quatre lieues du Chayla . et y placèrent des religieuses de la Charité , pour avoir soin des femmes aliénées. A Lyon, où le noviciat de leur institut fut transféré au faubourg de la Guillolière, sous l’invocation de Notre-Dame de la Charité, ils possèdent en outre deux établissements, l’un à la prison de Saint-Joseph, dont ils servent les prisonniers, l'autre au château de Champagneux , pour le traitement des insensés , sous le nom de Saint- Pierre et de Saint- Paul. On suppose assez que cette bonne œuvre acquérait un nouveau prix par le désintéressement des frères. Qu’ont- ils besoin de richesses? la vie qu’ils mènent dans tous leurs établissements est fort pénitente et fort dure : le coucher, les repas, l'habillement, tout annonce la pauvreté et l’esprit de mortifica-

tion. Il y a peu d’exercices de piété, afin de laisser plus de temps aux œuvres de miséricorde; cependant la règle prescrit l’oraison, l'assistance à la messe, la récitation de l’office de la Sainte -Vierge, une lecture spirituelle. Quoiqu’ils ne possèdent rien, qu’ils vivent de pain et d’eau , qu’ils couchent sur la dure , ils n’en paraissent pas moins heureux, préoccupés qu’ils sont de servir la religion et l’humanité. C’est cette pensée qui en a amené quelques-uns à Paris, pour y suivre des cours dans les hôpitaux et y acquérir des connaissances qui les missent en état d’élrc plus utiles aux malades. Le chef-lieu des frères y fut même provisoirement établi, rue des Postes; ils en sont partis depuis la révolution de 1830; mais il leur reste plusieurs maisons en province, indépendamment de celles que nous avons indiquées, à Nantes, à Montbrison , à Notre-Dame-de-Loimmclet,prèsdc Lille, etc.

Le nom de Montbrison nous rappelle qu’en 1823 le typhus s'étant manifesté dans l’établissement, cette circonstance fit éclater le dévouement des frères. C’était un sj>ectaclc louchant et déchirant à la fois de les voir, malades ou mourants, obligés de servir eux-mêmes les pauvres aliénés mourants ou malades. Le P. Jean Paulard, religieux prêtre, atteint de l'épidémie à laquelle il succomba , s'arrachait de son lit de mort , et se traînait , la nuit comme le jour , auprès des mourants pour les consoler et leur administrer les derniers sacrements. La pauvreté des frères venait encore aggraver leur affliction ; eux-mêmes et leurs aliénés manquaient des choses les plus nécessaires.

Cependant, tandis que l’épouvante était dans la ville de Montbrison , et que les autorités délibéraient d’établir un cordon sanitaire, les Frères de la Charité des maisons de Nantes, de Paris, de Lyon, etc., se jetaient aux genoux de leurs supérieurs, et imploraient la grâce d'être envoyés au lieu du danger,

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au risque d’en être victimes. Admirables inspirations de la charité chrétienne , qui font qu'on s’oublie soi-même pour tendre à son prochain une main secourable !

I a: but de charité, que l’Italien Camille de Lcllis et l’Espagnol Jean -de- Dieu s’étaient proposé, fut aussi atteint par un gentilhomme français, Pierre de Bétcncourt. qui fonda, dans les iles Canaries, l’ordre religieux des Frères Pcthlcé mites , pour servir les malades dans les hôpitaux. Innocent XI, en approuvant cet institut , l’an 1087, lui ordonna de suivre la règle de saint Augustin.

L’habit de ces hospitaliers ressemble à celui des Capucins, hormis que leur ceinture est de cuir, qu’ils portent des souliers, et qu’ils ont au cou une médaille qui représente la naissance de Jésus-Christ à Ilethlécm.

Dans le sein même de la France, saint Vincent de Paul (1570-1000), aidé surtout par madame le Gras ( 1591-1000), donnait aux pauvres et aux malades des bienfaitrices et des gardiennes, et de tendres mères aux enfants trouvés , en instituant la congrégation des Sœurs de la Charité , ou Servantes des Pauvres .

Sous les auspices de saint Thomas de Villeneuve (1555). archevêque de Valence, et qui se rendit si recommandable par sa charité envers les malheureux , le P. Ange le Proust, Augustin réformé, fondait à son tour des hospitalières en Bretagne, l’an 1080. Comme elles ne font que des vœux simples , ainsi que les Sœurs de la Charité, établies par saint Vincent de Paul, nous ne nous en occuperons avec quelque détail que dans le livre V.

Il nous serait facile , en entrant dans le détail des congrégations qui couvrent aujourd’hui la surface du globe, de prouver de plus en plus que la religion fait un devoir capital de l’amour du prochain ; mais, sans nous écarter ainsi de notre sujet, nous recueillerons seulement le précieux hom-

mage rendu par un philosophe à la religion catholique, qui inspira de semblables institutions.

« Je désirerais , » dit Necker , « confier la partie économique des prisons aux Sœurs de la Charité, dont l’esprit est toujours le même, parce que c’est un sentiment religieux qui nourrit et soutient leur zèle , et qu’ainsi l’ordre et 'l’honnêteté se soutiennent au milieu d’elles parles mêmes motifs qui ont déterminé leur dévouement absolu au service des pauvres. De telles institutions, qui sont particulières à la religion catholique, sont vraiment respectables ; et l’on ne saurait trop apprécier le secours qu’on en peut tirer. L'administration, à l’aide delà plus grande surveillance, ne saurait jamais atteindre à l’influence active de ce moteur secret , qui excite à l'accomplissement exact des devoirs les plus difficiles , et qui oblige à consacrer autant de soins et d’attentions à des détails obscurs et inconnus , que les hommes les plus vains elles plus amoureux de louanges ne seraient capables d’en apporter à tout ce qu’ils feraient ou diraient en public. »

Il est un homme qui proclama, avec non moins d’éloquence , l’utilité de l’ordre de la Charité. C’est celui qui eut la bonne foi de convenir que le gouvernement français ne pouvait raisonnablement adjurer le christianisme ; c’est celui qui prononça ces paroles remarquables sur notre première révolution : La France a été bien désolée ; mais que serait -elle devenue , si, à notre propre insu , les habit mie s n'avaient pas servi de contre-poids aux passions ? Portalis a dit :

« La piété avait fondé tous nos établissements de bienfaisance, et elle les soutenait, (^u’avons-nous fait quand, après la dévastation générale , nous avons voulu rétablir nos hospices ? Nous avons rappelé ces vierges chrétiennes , connues sous le nom

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de Sœurs de la Charité, qui se sont si généreusement consacrées au service de l’humanité malheureuse, infirme et souffrante.

Ce n’est ni l’amour-propre, ni la gloire qui peuvent encourager des vertus et des actions trop dégoûtantes et trop pénibles pour pouvoir être payées par îles applaudissements humains. Il faut élever ses regards au-dessus des hommes ; et l'on ne peut trouver des motifs d'encouragement et de zèle que dans cette piété qui anime la bienfaisance , qui est étrangère aux vanités du monde, et qui fait goûter dans la carrière du bien public des consolations que la raison seule ne pourrait nous donner. On a fait, d’autre part , la triste expérience que «les mercenaires , sans motif intérieur qui

puisse les attacher constamment à leur devoir, ne sauraient remplacer des personnes animées par l’esprit de la religion , c’est-àdire, par un principe qui est supérieur aux sentiments de la nature , et qui , pouvant seul motiver tous les sacrifices , est seul capable de nous faire braver tous les dégoûts et tous les dangers.

» Lorsque l'on est témoin de certaines vertus , il semble que l’on voit luire un rayon céleste sur la terre. Kh quoi ! nous aurions la prétention de conserver ces vertus en tarissant la source qui les produit toutes ! Ne nous y trompons pas : il n’y a que la religion qui puisse ainsi combler l’espace immense qui existe entre Dieu et les hommes. >*

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