ERMITES
Mais reprenons le fil historique.
Quand les persécutions contre les chrétiens devinrent toujours plus sanglantes, lorsque la première ferveur des disciples de Jésus-Christ fut refroidie , et qu’ils se montrèrent moins jaloux de la gloire de sceller leur profession de foi de leur sang, les chrétiens persécutés cédèrent à la force ; ils cherchèrent, dans l’obscurité des forêts, dans le silence des déserts, un appui et un asile contre l'imminence des périls. Si la nature de cette incommode position les condamna d’abord à soutenir leur existence de la manière la plus misérable, à s’imposer des privations de toute espèce, bientôt ils firent entrer cet état de choses dans les calculs de leur ingénieuse piété , et s’applaudirent d’une façon de vivre qui, en doublant leurs mérites, leur conciliait les miséricordes divines. Ainsi commença la vie anachorétique ou des ermites.
Nous avons d'autant moins à redouter qu’on nous accuse d’injustice, en n'assignant pas un autre motif à l'institution des ermites , que les écrivains catholiques s’accordent à dire que saint Paul (342) fut contraint, par la persécution de l’empereur Dèce, de fuir au désert, où la nécessité lui fournit l'occasion de pratiquer les plus belles vertus. Saint Paul est généralement regardé comme le fondateur des ermites.
Peut-être cela signifie-t-il uniquement que l’austérité de sa vie, passée sans interruption dans le désert, sanctifiée par les jeûnes, la discipline , la prière et la contemplation, ayant acquis un éclat inaccoutumé, excita
plusieurs chrétiens à en adopter une pareille. Cette interprétation est d'autant plus probable, qu’à partir de sa vingt-troisième année jusqu’à son extrême vieillesse , saint Paul, en dépit de tentations fréquentes, demeura fidèle à sa résolution. Si , depuis, les forêts et les déserts se remplirent de pieux imitateurs, d’émulcs ardents de saint Paul , cette circonstance nous paraîtra naturelle en nous rappelant la pure doctrine du christianisme sur le mérite de la mortification ; en songeant que les chrétiens d’alors, auxquels les malheurs du temps interdisaient presque le commerce du monde, ne reculaient devant aucun sacrifice pour s’assurer au moins la tranquillité; en considérant enfin quel est le pays dont les solitudes se peuplèrent d’un nombre si prodigieux d’anachorètes. Ce pays est l’Égypte.
Avec le genre de vie des ermites , il pouvait être aussi peu question d’une règle que de l’uniformité dans les vêtements ou dans les occupations. Chacun se conduisait à sa guise et restait le maître de choisir les moyens dont l’emploi formerait ses titres aux récompenses célestes. J.cs incrédules et les protestants, qui comprennent mal les miracles de la piété , ont soutenu que les organes et les facultés intellectuelles des ermites , excités vivement par leur isolement et par les pénitences volontaires qu’ils s’imposaient, avaient dû nécessairement, par leur réciproque influence , les élever à un état d’exaltation extrême; et ils regardent la plupart des idées de ces saints anachorètes comme les fruits d’une imagination
JUSQU’A L’ÉTABLISSEMENT DES ORDRES MENDIANTS
échauffée et constamment tendue. «Tous,»
ajoute Moriz Dœring * , « furent tentés par le démon , et ne sortirent, qu’après de longues luttes, victorieux de ce combat; la plupart ont été nourris d’une façon extraordinaire : saint Paul , par exemple , auquel un corbeau apportait chaque jour la moitié d’un pain; le sommeil et la faim semblaient, à quelques-uns, des habitudes coupables qu'ils devaient s’efforcer de perdre. Dans la folle conliance de devenir semblable «à Dieu, on abdiquait tous les sentiments humains , et de degré en degré, on se ravalait à la condition des bétes sauvages. » Cette critique a pour objet et le saint abbé Hilarion (372) et saint Siméon Stylitc (439) , que la moderne indifférence flétrit , parce qu’elle ne les comprend pas. Cependant, sur l'authenticité des faits, ne sommes-nous pas en droit de porter un défi à la critique la plus sévère, puisque la vérité de l’histoire des personnages sur lesquels on voudrait déverser le ridicule, est appuyée sur le témoignage d’un grand nombre d’auteurs contemporains, dont plusieurs avaient été témoins oculaires de ce qu’ils racontent ? » Rejettera-t-on l’autorité de ces auteurs? Mais, peut-on ignorer que c’étaient des hommes d’une vertu éminente , d’une piété reconnue , et qui n’avaient nul intérêt de trahir la vérité? Est-il croyable qu’ils aient formé le complot- d’en imposer au monde sur des faits qui étaient publics et notoires? Il y a plus : c’est que ce complot était impossible entre des écrivains qui vivaient dans des lieux si éloignés les uns des autres , et qui n’avaient ensemble aucune relation. Ces circonstances produisent donc une certitude morale dans le genre historique; et il serait aussi ridicule de former des doutes
1 Geschichte der vornehmsten Moifnchsorden. B. 1, p. 7.
* Alban Butler, Vies des Saints, tome I, p. 08.
sur la manière de vivre de saint Siméon, que sur l’existence d’Alexandre ou de Jules- César J .
Indépendamment de ces circonstances, plus ou moins singulières , sur la vérité des- t quelles il serait peu raisonnable de conserver aucun doute, futilité même d’un tel genre de vie a été contestée, et par les hommes livrés aux dissipations du monde , et par ces âmes actives qui croiraient ne pas vivre, si elles n’étaient dans un mouvement perpétuel. Ce que faisaient ces solitaires?
« Hélas ! ou pourrait, avec bien plus de sujet, vous demander ce que vous faites vousmême , lorsque vous ne faites pas ce que le ciel et la terre, font : la volonté de Dieu.
IS’est-ce donc rien faire que de ne faire que ce que Dieu s’est proposé en nous donnant l’être : le contempler, l’adorer, l'aimer? Estce être oisif et inutile dans ce monde, que d'y être uniquement occupe de ce que les bienheureux font dans l’autre, de ce que Dieu même fait et de ce qu’il peut faire de mieux ? Ce qui suffira à tous les anges et à tous les saints, pendant l'éternité tout entière, ce qui suffira toujours à Dieu même, ne pourrait-il suffire à l’homme durant celte courte et misérable vie? Faire autre chose, si elle ne se rapporte au même but, si Dieu n’en est le principe comme la fin, si nous ne la faisons dans une dépendance continuelle de sa divine volonté , qui nous demande toujours plus le cœur que la main , et le repos de l'âme plus que son activité :
qu’est-ce, sinon se détourner de sa fin, perdre son temps, et redemander le néant dont Dieu nous a tirés®? »
C’est aux ermites que les religieux ont emprunté leur nom de moines ou de solitaires.
3 Ambroise de Lombez. Traité de la paix intérieure, p. 372.