‹ Histoire des ordres religieuxChapitre 6 sur 113 · VIE DES CLOITRES · texte numérisé non relu

VIE DES CLOITRES

Sc vouer à ce genre de vie , c’était rompre les liens qui unissent le citoyen à la société civile, et chercher dans l'isolement le moyen de s'élever à la perfection morale.

Mais l’Esprit- Saint , en disant que le frère qui aide son frère est comme une ville forte, qu’une corde à trois cordons est difficile à rompre , n’avait-il pas indiqué et les dangers de l'isolement absolu et les avantages de l’union? Ce n’est pas que nous ayons le dessein sacrilège de faire le procès à la vie anachoréliquc, puisque, en signalant les obstacles qui s’y rencontrent, nous exaltons d’autant plus de mérite des Paul , des Siméon , etc. , qui les surmontèrent. Nous constatons seulement la force de l’instinct de sociabilité, qui survivait à tous les autres penchants mortifiés et anéantis par la vie des solitaires; nous préparons à l’avance la justification des hommes assemblés en congrégations religieuses.

On se détacha insensiblement de l’idée d’un isolement individuel, qui avait été jusqu’alors le caractère propre de la vie anachorétique, et celle-ci sc modifia en une séparation du reste du monde, il est vrai, mais séparation commune à plusieurs individus réunis dans cet isolement.

Il est clair que c'est de ce changement que date le véritable génie de l’état religieux , tel qu’il s’est développé depuis , et que saint Antoine (281-356), qui parait en avoir été l’auteur, d'après les meilleurs documents, a droit au titre de patriarche des moitiés.

On le lui accorda avec d’autant plus de justice , que ce fondateur , appréciant avec une grande supériorité de raison l’institution dont il était le père, ne s’en dissimulait pas même la décadence future. « Un jour viendra, » disait-il à scs disciples, les larmes aux yeux , « que les moines sc con-

struiront des bâtiments magnifiques dans les villes, qu’ils aimeront la bonne chère, et qu’ils ne se distingueront plus des personnes du monde que par leur habit. Cependant , malgré cette corruption générale,

il s’en trouvera toujours quelques-uns qui conserveront l’esprit de leur état. Aussi leur couronne sera-t-elle d’autant plus glorieuse que leur vertu n’aura point succombé à la multitude des scandales ‘. »

sAirrr Antoine, patriarche des koixes.

Saint Antoine , bien digne du surnom de Grand , naquit en 231 au village de Cômc , dans la haute Égypte. I/éloigncmcnt pour les hommes , qu'il manifestait déjà dans un âge auquel un semblable sentiment n’est rien moins que propre , son aversion toute particulière pour les exercices littéraires qui, en l’appelant dans les écoles publiques, auraient exposé son innocence, firent naître de bonne heure en lui le goût de la solitude et de la vie contemplative. Il n’avait pas vingt ans que, conseillé par le zèle , il

se dépouilla , en faveur des pauvres , de son

patrimoine, assez considérable, pour aller dans un désert voisin, mettre sa patience à l’épreuve de la fréquence des prières et d’un régime rigoureux. Mais il n’avait pas impunément comprimé les sentiments naturels au cœur de l’homme ; il lui fallut se livrer à lui-même de terribles combats , la volupté étalant à scs yeux l’éclat de charmes trompeurs , et le démon empruntant toutes les formes pour vaincre sa résistance. Il ne cessa de châtier son corps pour le soumettre à la loi de l’esprit. Que si l’emploi de tant d’austérités était rejeté par les incrédules sur les illusions ou la faiblesse de son imagination, nous leur fermerions la bouche par un mot.

Évagrc et d’autres auteurs rapportent qu’un philosophe ayant marqué sa surprise de ce qu’Antoinc pouvait vivre sans le plaisir que

1 Rosweide, Vit. Pair., 1. 5, c. 8.

l’on goûte dans la lecture, le saint répondit que la nature lui servait de livre et qu’il était sans cesse ouvert devant lui. Cette réponse n’est pas , à coup sûr, d’un esprit ordinaire 2 .

Tant que saint Antoine resta dans le voisinage deCôme, sa patrie, il mena la vie des ascètes; mais, à l'âge de trente-cinq ans, il avait passé le bras oriental du Nil, pour se confiner sur le sommet d’une montagne, dans un vieux château , où il vécut pendant près de vingt années; ce n’est qu’en 303 que d’instantes prières réussirent à l’en faire descendre, qu'il assembla autour de lui un assez grand nombre de disciples , et qu’il leur suggéra de s'établir dans des cellules éparses çà et là , première origine du monastère de Pltaium ou près le fleure. Quoiqu’un même toit ne couvrit point encore ces solitaires épars, néanmoins un pas immense était fait vers leur réunion ultérieure dans les cloîtres. Ils se rapprochèrent de plus en plus les uns des autres , et éprouvèrent bientôt le besoin d’une organisation. Saint Antoine exerçait déjà sur cette communauté , qui le nommait son père , une sorte de surveillance ; mais il n’a pas tracé de règle écrite, et celle qui porte son nom est d’une date postérieure. Dans le fait , tant de modèles éloquents , tant d 'éclatants exemples , indiquaient la conduite à tenir dans ce genre de

2 Socrat., 1. 4, c. 23; Rosweide, Vit. Pair., I. G, c. 4 ; Saint Nil, 1, 4, p. 60.

vie; tous les devoirs y étaient ramenés à des pratiques si simples , telles que la fidélité à une retraite où les prières, le travail des mains, et d’autres manifestations d’une piété ardente occupaient les solitaires, qu’une règle écrite eût été superflue. Les cellules qu’ils s’étaient construites, les unes à proximité des autres , étaient appelées laures.

Hilarion , disciple de l'instituteur de la vie monastique, la répandit, vers 306, en Palestine , où il se forma un grand nombre d’agrégations de ce genre.

Le succès de ses efforts n’augmentautdans saint Antoine que le sentiment de son humilité , il soumit son corps à des austérités nouvelles; il alla même, en 311 , chercher à Alexandrie la palme du martyre , qui ne fut pas accordée à son ardeur. Les événements miraculeux de sa vieillesse , comme la consolation qu’il eut de visiter saint Paul peu de temps avantsa fin (341), ne rentrent pas dans notre plan. Saint Antoine mourut lui-même en 336, âgé de 103 ans. Saint Macairc de Pispir, avec Amathas, également son disciple, enterra le vénérable patriarche , qui lui laissa son bâton ; ce même Macairc en avait reçu le gouvernement do près de cinq mille moines.

On est curieux , sans doute , de savoir comment vivaient ces anachorètes. A ce sujet , la vie de saint Macaire d’Alexandrie (394) nous fournit des détails édifiants. « Il y avait

dans la basse Égypte trois grands déserts presque contigus : celui de Scété , ainsi appelé d’une ville de ce nom , bâtie sur les confins de la Libye; celui des Cellules, ainsi nommé de la multitude de cellules des solitaires qu’on y voyait; et un troisième du cùté de l’Occident , auquel la montagne de Nitrie donnait son nom. Macaire avait une cellule dans chacun de ces trois déserts.

C’était à Nitrie qu’il recevait et instruisait les étrangers, mais il demeurait communément aux Cellules , où il fut depuis élevé à la dignité du sacerdoce. Là , chaque anachorète vivait dans une totale séparation de ses frères , dont il ne voyait pas même la cellule , et il ne sortait de la sienne que le samedi et le dimanche, jours où l’on s’assemblait pour célébrer les saints mystères, et pour participer au corps et au sang de Jésus-Christ. Si quelqu’un était absent, on jugcaitqu’il était malade, et tous les autres l'allaient visiter. Lorsqu’un étranger voulait se fixer parmi eux, chacun lui offrait sa cellule, étant dans la disposition d'en bâtir une autre pour lui-môme. Tous les frères s’occupaient du travail des mains , qui consistait à faire des paniers et des nattes. Jamais ils ne perdaient de vue la présence de Dieu ; et le profond silence qui régnait dans tout le désert, ne contribuait pas peu à nourrir et à exciter la ferveur de leur oraison '.

Page 1