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ÉTABLISSEMENT ET HISTOIRE DES JÉSUITES, JUSQU’A LA FIN DU XVI* SIÈCLE

C’est une bien misérable manière «l’envisager les choses que de concentrer son attention sur les details , sans oser lever les yeux vers le point capital , et de discuter «les tracasseries dont l'importance, réelle à l’époque qui les vit naître, s’est effacée en présence du vaste et rapide développement de l'institution au sujet de laquelle une industrieuse jalousie les multiplia. Pour bien apprécier les Jésuites, il faut se placer plus haut ; c'est l’esprit éclairé sur les besoins de l'époque où vécut saint Ignace et sur l’objet que se proposait ce fondateur, qu’on doit examiner la manière dont ses disciples ont accompli leur mission.

Il est dans l’ordre «le la Providence que le mal ne se produise jamais , sans que le remède n’apparaisse à côté, ou du moins sans qu'il ne le suive de près. S’il faut des hérésies ( terrible II faut / dit Bossuet ) pour éprouver la foi, il faut aussi que ces hérésies trouvent des contradicteurs , pour l’affermir; car, dans la Divinité , les droits de sa miséricorde sont aussi absolus que ceux de sa justice. Ainsi Dieu opposa saint Athanase aux Ariens , saint Augustin aux

Pélagicns et aux Manichéens , saint Cyrille aux Ncstoriens, saint François d’Assise et saint Dominique aux Albigeois , saint Ignace et ses disciples aux Luthériens et aux Calvinistes. Un biographe fait remarquer avec raison qu’à l’époque où Luther soutint publiquement son apostasie dans la diète de Worms, et lorsque, retiré dans la solitude d’AIsladt, il composa son livre contre les vœux monastiques , qui entraîna tant de chutes , saint Ignace se consacrait à Dieu dans l’église du Mont-Serrat, et traçait, dans sa retraite de Manrèze, les Exercices spirituels qui servirent à former son ordre et à repeupler tous les autres.

Lorsque Calvin commença à dogmatiser et à se faire des disciples à Paris, saint Ignace, qui y était venu étudier, assemblait de son côté des compagnons, pour déclarer la guerre aux ennemis de la foi. Enfui , dans le temps qu’IIenri VIII se fit nommer chef de l'Église anglicane, et ordonna, sous peine de mort, à scs sujets d'effacer le nom du pape de tous les papiers et de tous les livres qu'ils avaient entre les mains . saint Ignace jetait les fondements d’un ordre qui

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professe spécialement l’obéissance aux souverains pontifes , par rapport aux missions étrangères.

En un mot, à une époque où l’Église était obligée à de rudes combats , la Compagnie (le Jésus s'éleva du sein de la chrétienté, battue par de violentes tempêtes, pour tarir dans leur source les principes de dissolution, pour comprimer l’essor de l’hérésie déchaînée , pour refouler vers le centre catholique ces trompeuses et vagabondes lueurs dont l'éclat semblait vouloir éclipser le soleil de vérité et de justice. On n’accusera pas nos paroles d’exagération, alors que, se pénétrant de la sublimité d’une telle mission , on reconnaîtra combien il était urgent de rallier les intelligences dans un intérêt commun, celui du bon, du juste et du vrai , et que l’on mesurera par la pensée l'immensité des résultats qu'aurait ménagés celte désirable union.

Ignace de Loyola, né, en 1191, dans la Biscaye espagnole , était doué des plus heureuses qualités; mais, abandonné à luimême, dépourvu du frein si nécessaire de l’éducation, il fut, à son début dans le monde, le jouet de scs passions. A peine avait -il entrevu les plaisirs à la cour de Ferdinand V, auquel il était attaché en qualité de page , que la guerre l’appela au champ d'honneur, où il se distingua par sa bravoure. Un coup de feu , qui le frappa à la jambe , en le rendant impropre désormais au service militaire, lui fournit l'occasion de montrer une fermeté et une patience admirables dans le cours d’une douloureuse opération, mais l’obligea à garder longtemps le lit. Des Vies de saints lui tombèrent alors entre les mains ; à cette lecture, son imagination, lui peignant vivement scs désordres passés, lui ouvrit le champ de la pénitence, et lui suggéra la pensée de quitter le monde pour se constituer le chevalier de Jésus-Christ et de la sainte Vierge,

comme on parlait à celte époque. Cependant, le sacrifice n'était pas encore complet , et le vain désir d'échapper à une légère difformité le porta ù se faire couper jusqu’au vif un os qui avançait trop au-dessous du genou : la patience ne l'abandonna point pendant cette nouvelle opération, et il ne changea pas même de visage. Scs premières idées de conversion , sa première résolution de se vouer à une chevalerie toute spirituelle, prévalurent enfin. Après s’être consacré à Dieu, dans l’abbaye du Mont-Serrat , où , le lendemain d’une veillée d'armes, il suspendit son épée à un pilier pour marque de son renoncement à la milice séculière ; après avoir changé ses riches vêtements contre un humble costume de pèlerin , il va se cacher dans l’hôpital de Manrèze, puis dans une caverne obscure à quelque distance de la ville. Là, il jeûne toute la semaine au pain et à l’eau, excepté le dimanche , qu'il mange un peu d’herbes cuites mêlées de cendres ; il entoure ses reins d’une chaîne de fer, et prend un cilice sous l’habillement de toile dont il est revêtu. Trois fois par jour il se donne la discipline; les nuits sont pour lui sans sommeil ; quand il repose ,1a terre lui sert de chevet. Mais Ignace n’était point appelé à se sanctifier seul; Dieu lui inspira le désir de travailler à la sanctification des autres. Corrigeant aussitôt ce que son extérieur avait d’affreux et de rebutant, modérant scs austérités excessives, il se met à exhorter les pécheurs à la pénitence :

c'est alors qu’il compose ses Exeirices spirituels, publiés depuis, à Home, en 1548.

L’ardeur de son zèle pour la conversion des infidèles le porte ensuite à passer en terre sainte; mais le provincial des Franciscains, gardiens du saint sépulcre, à qui le saint -siège avait donné pleine autorité sur les pèlerins, lui intime de renoncer à son projet. Il revient en Europe , pour tra-

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vailler, là du moins , au salut des âmes.

Seulement , une telle mission exige des connaissances; Ignace, bien qu’âgé de plus de trente ans, ne s’effraye pas de commencer, à Barcelone, des études qu’il continue ensuite à Alcala et à Salamanque. Dans ces différents lieux, son esprit de prosélytisme, son humilité à demander l’aumône, son zèle pour prêcher , l’emportent toujours sur l’étude des lettres humaines ; persécuté à Alcala et à Salamanque , à raison de scs efforts pour réunir des disciples, il se résout à aller à Paris , qui possédait alors la plus célèbre université de l’univers. Ignace y recommence ses études, à partir de 1328; au bout de quelques années , écoulées dans un travail opiniâtre, il obtient les grades de bachelier et de maître ès arts , ce qui lui permet de faire sa théologie chez les Dominicains.

Dans le cours de ces études, une étroite et durable liaison s’était établie entre saint Ignace et plusieurs jeunes gens, aussi distingués par leur piété que par leur savoir; heureux de nouer ces liens, Ignace y voyait les prémices d’une association plus vaste , qui pourrait rendre d'éminents services à la cause de Jésus-Christ. Le 2a août 1II34, lui et ses compagnons firent le vœu de renoncer à tous les biens , et de travailler à la conversion des inûdèlcs : ils devaient aller prêcher l’Évangile en Palestine, et, dans le cas où quelque obstacle les en empêcherait, offrir au pape leurs services pour la I)onne œuvre à laquelle il voudrait les employer. Ainsi, c’est à Paris que prit naissance un ordre dont les premiers fondateurs. sans en excepter Lainez et saint François Xavier, n’entrevoyaient pas, à coup sûr, toute la splendeur et toute l’influence que l’avenir lui réservait. A le considérer dans son principe , on croirait qu’il ne se proposait d’abord que de rajeunir l'ordre des Dominicains, dont il adoptait

le but principal , et avec lequel il ne différait que sur les moyens. Si, conformément à leur premier dessein, ses fondateurs étaient allés en Palestine, peut-être ne resterait-il pas même aujourd’hui de traces de leurs pas; mais, la guerre ayant fermé le passage à la terre sainte, ils modifièrent leur plan, se rendirent à Rome, et s'offrirent au pape comme des instruments irrévocablement consacrés au service de la religion. Ils prirent le nom de clercs de la Compagnie de Jésus 1 , et ils convinrent qu’ils éliraient un général , qui serait perpétuel, et auquel ils obéiraient comme à Dieu; qu’il aurait une autorité entière; et qu’outre les vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance , ils s’engageraient , par un quatrième vœu, à aller partout où le vicaire de Jésus-Christ les enverrait pour travailler au salut des âmes, à y aller même sans provisions, et en demandant l'aumône, s’il le jugeait à propos. Ces clercs ne devaient point avoir d’habit particulier ; ils adoptèrent celui que portaient les ecclésiastiques de leur temps. L’Église avait besoin, à cette époque plus que jamais, de soutiens fidèles, de missionnaires zélés ; car, non -seulement les erreurs de la prétendue réforme gagnaient chaque jour du terrain en France et en Allemagne , mais clics rencontraient, même en Italie, d’innombrables adhérents.

Aussi a-t-on peut-être lieu de s’étonner que Paul III accueillit d’abord le nouvel ordre avec assez peu d’empressement , et de ce que sa bulle confirmative de 11140 en limita les membresau nombre si restreint de soixante.

Il est vrai que la calomnie , dont les Jésuites étaient destinés à épuiser la coupe , s’était déjà acharnée contre Ignace et ses compagnons ; quoiqu’ils fussent sortis purs de

1 Ils furent nommés Jéxuiles , h cause de l’église qu’on leur donna dans Rome, sous l’invocation d’il Gieu i.

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ces premières épreuves, quoique le pape fût pleinement convaincu de leur innocence, ils expérimentaient pourtant que la calomnie est un charbon qui noircit, quand il ne consume pas.

L’an 1 îSi 1 , Ignace, élu général , établit sa résidence à Rome , et des missionnaires en partirent pour tous les pays; car c’est parles missions que l’ordre fonda ses succès et son influence. Déjà, en 1540, le Portugal avait demandé des Jésuites pour travailler à la conversion des Indiens, et saint François Xavier, l’apôtre de la Foi , s’était embarqué pour les Indes -Orientales, sous les auspices et la protection de Jean III. De Goa,où il se fixa d'abord, il répandit la lumière de l'Évangile sur la côte dcComorin, à Malaca , dans les Moluqucs, au Japon ; un nombre infini de Barbares reçurent le baptême de sa main, dans un intervalle de dix ans et demi. « Terme bien court, » dit l'abbé Hérault, "quand il n’cùt soumis qu’une nation au joug de l’Évangile! Mais, s’il a établi la foi dans cinquante -deux royaumes; s’il a arboré l’étendard de la croix dans trois mille lieues de pays; s’il a baptisé de sa main près d’un million tant de Sarrasins que d’idolâtres; s’il a procuré à l’Église plus de nouveaux sujets que les fameux hérésiarques de son siècle n’ont fait de déserteurs cl d’apostats, ne peut-on pas dire que la rapidité des conquérants les plus mémorables n'égala pas la sienne, et que, s’il eût rempli la mesure commune de la vie humaine, le monde entier, pour son zèle , plutôt que pour leur valeur , eut été un champ trop étroit ?» A l'imitation du Portugal, les villes de l'Italie sc montrèrent jalouses de posséder des Jésuites dans leurs murs; aussi Paul III, convaincu de la nécessité qu’il y avait d’en augmenter le nombre , ôta sa première restriction , et permit à l’ordre, l’an 1543, de s’étendre sans limitation de personnes ni de temps. Le grand

profit que ces hommes apostoliques avaient fait pour le salut des âmes , ouvrit les yeux du pape sur l’importance de l’ordre, et l’engagèrent à le protéger par des privilèges de toute espèce ; il autorisa ses membres à prêcher en tous lieux , à entendre les confessions , à ne pas s’astreindre , an besoin , par rapport à la célébration de la messe , aux heures du jour déterminées ; sa confiance alla si loin qu'il permit aux Jésuites de modifier, de leur plein pouvoir, le$ anciennes constitutions de l’ordre et d’en introduire de nouvelles.

Dans le fait, indépendamment des immenses et admirables services que les Jésuites rendirent hors de l’Europe, en sc dévouant à la conversion des infidèles , en grossissant le troupeau de l’Église , grâce à l'intrépidité qui leur fit braver les dangers, et au don de persuasion qui leur ménagea l’accès de tous les pays ; indépendamment de ces motifs qui devaient déterminer la bienveillance des papes , n’ont-ils pas beaucoup contribué à détourner, de la chaire de l'unité , les orages dont l’hérésie la menaçait en Europe? Ne sont -ils pas un des moyens dont Dieu se servit pour empêcher, suivant sa promesse, que les portes de l’enfer ne prévalussent contre elle ? Les papes ne voyaient pas sans un amer déplaisir que la prétendue réforme se propageât de plus en plus en Allemagne; que le dangereux exemple donné par les princes protestants disposât les souverains catholiques à se détacher du saint -siège, sous le misérable et apparent prétexte de sc soustraire aux exigences politiques de la cour de Rome; qu’enfin le progrès des fausses lumières, et un enseignement dégagé de la surveillance ecclésiastique, éblouissant le peuple, lui fissent prendre pour scs intérêts véritables ce qui n'était au fond que le contraire de ses intérêts. Dans cette conjoncture , les Jésuites se présentent : et ce qui décide

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aussitôt leur prépondérance , c’est que, loin de ressembler à ces enthousiastes qui demandent au glaive le triomphe sanglant de leur doctrine, c’est qu’ayant apprécié, dans le concile de Trente (où ils figuraient comme théologiens du pape), quels sont les vrais moyens d’arrêter l’hérésie, ils savent , à la fois , et se ménager l’accès des cours et des grands par leur adresse et la douceur de leurs mœurs, et se concilier la reconnaissance du peuple, à l'instruction duquel ils se dévouent avec empressement. Assez indépendants dans leurs pensées, assez érudits pour confondre leurs adversaires, les Jésuites réussissent à plaire et à convaincre; ramenés par eux. une foule d’hérctiques , notamment en Bavière et en Autriche, embrassent avec repentir le joug si léger qu’ils avaient secoué.

Mais les privilèges extraordinaires que les Jésuites obtenaient de la gratitude des papes , leur rendaient plus difficile l’entrée de certains États, et surtout de la France.

Ici , il nous faut entrer dans quelques détails, et indiquer pourquoi le clergé séculier et régulier, d’un côté, et de l'autre l’université de Paris , repoussaient les Jésuites.

Plutôt que de reprocher à l’Église une opiniâtre résistance aux progrès de la civilisation, reproche dont l’expérience des quinze premiers siècles de l’ère chrétienne . fait ressortir l'absurdité, dont l’existence

et les admirables leçons de l’université de *

Paris , presque toute composée de clercs .

annoncent le ridicule et l’injustice, avouons que l’Église intervint , d’une manière puissante et presque toujours glorieuse, en faveur des lettres, des sciences et des arts. Une preuve irrécusable de celte intervention, c’est l’établissement plus moderne de la société de Jésus.

Cet hommage solennellement rendu à son fondateur, demandons-nous jusqu'à quel point cette institution cosmopolite se con-

ciliait avec le clergé gallican , jusqu'à quel point son enseignement s’accordait avec celui de l’université de Paris. Il ne s’agit pas d'un monopole lucratif d'honneurs et de rétributions pécuniaires; il n’est ici question que du monopole des saines doctrines. Or, et l’université, fdle des rois, et la société de Jésus, fille de l’Église, le revendiquaient chacune avec un égal empressement , mais avec celle différence néanmoins que, pour mieux assurer leur prosélytisme ultérieur, les Jésuites ambitionnaient de revêtir les insignes universitaires, dont la possession aurait nationalisé leur institut, et que cette prétention , tantôt exposée avec des protestations de respect, tantôt plus hardiment soutenue, les constituait vis-à-vis de l’université dans une sorte d’infériorité sociale. D'un autre côté, pendant que le clergé français mettait le gallicanisme en pratique, l’université en perpétuait la tradition, en expliquait les règles. Elle avait même tellement à cœur de transmettre celte doctrine dans toute sa pureté, qu’elle se refusa longtemps à ce qu’aucune congrégation religieuse, s'incorporant à elle, s'immisçât dans renseignement; car, suivant elle, tous les chefs d'ordre résidant à Rome sous l’influence directe du pape , les religieux n’auraient pas manqué, d’après l’inspiration reçue de leurs généraux , de modifier, dans un autre sens antigallican , l'enseignement théologique. Cependant , comme l’annonce Y Histoire de V université de Paris , les mendiants , et à leur suite les autres réguliers, y prirent racine : pourquoi la résistance de l’université fut- clic plus vive à l’égard des Jésuites ? C’est qu'en sa qualité de dépositaire des libertés gallicanes et de fille des rois, dont ces libertés exagèrent l’indépendance religieuse, elle crut devoir multiplier et prolonger ses efforts contre un ordre qu’elle regardait comme l'instrument exclusif des volontés pontificales, comme l’or-

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gane et le propagateur necessaire des maximes ultramontaines, auxquelles, par sa destination cosmopolite, il tendait, selon elle, à soumettre l’univers.

Voilà les raisons qui déterminèrent les dispositions hostiles de l’université ; voici pourquoi les autres religieux s’opposaient aux Jésuites.

A l’époque où les Jésuites parurent, on avouera que les mendiants et les autres religieux se trouvaient moins habiles qu’eux à en satisfaire les besoins. Avec les hommes du moyen âge , dans un temps où la religion , toute-puissante sur les esprits , commandait une obéissance facile et faisait aimer les règles les plus austères, la sévérité des anciens instituts avait pu convenir; elle se conciliait moins généralement avec la mollesse des âges modernes. Le stoïcisme et l'âpreté de mœurs, l’inflexibilité du langage de ces moines, qui, foulant aux pieds toute considération humaine, n’obéissaient qu’à leur conscience, demeurèrent efficaces tant que les lumières furent concentrées dans le clergé. Au contraire , dès que la civilisation marchant à pas de géant , les idées s’échappant d’une source étrangère , l’autorité du savoir se trouva partagée; dès que les découvertes récentes multipliant les besoins et les progrès du luxe, les jouissances domestiques se détachèrent de la rigidité antique ; dès que la réforme devenant un principe ou de discorde ou d'indifférence religieuse, la société se compliqua de mille éléments nouveaux; il est clair que, bien loin que l'état monastique ancien conservât sur elle sa domination première, la société ainsi modifiée dut réagir sur lui, l'altérer d'une manière sensible , mais sans pouvoir changer la nature de sa constitution. Cet éLat monastique, qui avait subi l'action des mœurs et des idées nouvelles , fut donc moins approprié à l’état de la société. D’un autre côté, pour suppléer à l’ab-

sence de son concours jadis si actif, pour combattre à armes égales les erreurs modernes , pour s’insinuer enfin , par la seule voie possible, l’indulgence, dans les cœurs qu’il importait de conserver à la foi catholique, il fallait un institut nouveau, elles Jésuites parurent. On est forcé d’ajouter que quelques autres ordres monastiques, les mendiants en particulier, et parmi les mendiants, les Dominicains surtout, mus par le sentiment d’une jalouse émulation , prétendirent soulever contre eux toutes les haines. Leur prétexte , aujourd’hui même reproduit par l’ignorant vulgaire , était que les Jésuites, dans l’intérêt de leur propre ambition, flattaient le pouvoir par de coupables complaisances : comme si, aux yeux de leur fondateur, la gloire et la puissance de l’ordre ne devaient tourner qu’au profit de l’ordre même, et non pas à celui du catholicisme ! La religion est la fin véritable, les Jésuites sont les moyens.

Ainsi , à leur naissance, les Jésuites se trouvèrent placés entre la jalousie des autres religieux cl les défiances de l’université de Paris. Les premiers combattaient pour le maintien d'une influence qui allait déclinant, et qui eût été absorbée par celle de la société de Jésus. L'université , au contraire , sentinelle intéressée , jetait le cri d’alarme , et signalait l’ennemi dont les intérêts catholiques choquaient ceux de l'Église gallicane , ennemi d'autant plus redoutable, qu’à défaut de la force il employait la soumission. D’ailleurs, c’est en s’emparant de l’éducation, que les Jésuites ménageaient leur prépondérance à venir :

attaquée ainsi dans ses foyers , qu’elle refusait de partager , l'université défendait ses privilèges.

On ne sera pas surpris , d’après cela, que le vœu du roi Henri II , qui permit aux Jésuites , l’an ÎSüîl , de s’établir dans le royaume , ait été méconnu par le parle-

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ment de Paris. De graves obstacles furent mis à l’enregistrement de la volonté royale jusqu’en 15154, où, d’après un arrêté du parlement , des lettres patentes d’autorisation furent communiquées à l’évêque de Paris et à la faculté de théologie , « pour , parties ouyes, estre ordonné ce que de raison. » L’évêque se prononça contre la société naissante , et la faculté répondit :

« Cette nouvelle société, qoi s’attribue comme un titre spécial la dénomination insolite de Compagnie de Jésus; qui admet , avec une si pleine liberté et sans aucun choix , des sujets de toute espèce, criminels, illégitimes, infâmes; qui ne se distingue des ecclésiastiques séculiers par aucune différence, soit pour l’habillement et la tonsure, soit pour l’usage de réciter en particulier, ou de chanter dans les temples en commun les heures canoniales , soit pour les observances du cloître et du silence , de la distinction des nourritures et des jours , de la pratique des jeûnes , et des autres lois et cérémonies par lesquelles se distinguent et se conservent les ordres religieux ; qui est comblée d’une si grande multitude et diversité de privilèges, induits, et immunités, surtout par rapport à l’administration des sacrements de pénitence et d’eucharistie , sans distinction des lieux et des personnes , et encore par rapport aux fonctions de prêcher , de lire , et d’enseigner , au préjudice des ordinaires et de l’ordre hiérarchique, des autres ordres religieux, et même des princes et seigneurs temporels , contre les privilèges des universités , et à la grande foule du peuple :

une telle société nous parait blesser l’honneur de l’état monastique : elle énerve le pieux et nécessaire exercice des vertus, des abstinences, des cérémonies, et de l’austérité : elle donne même occasion et facilité de quitter, en toute liberté, par une sorte d'apostasie, les autres sociétés reli-

gieuses : elle soustrait aux ordinaires l’obéissance et ta soumission qui leur sont dues :

elle prive de leurs droits les seigneurs ecclésiastiques et temporels ; elle introduit le désordre dans l’une et l’autre police ; elle engendre des plaintes parmi le peuple , des procès , des dissensions , des querelles, des jalousies , des rébellions , des schismes de différentes espèces. Ainsi, après avoir mûrement pesé ces considérations et plusieurs autres, il nous parait que cette société est dangereuse en ce qui concerne la foi, propre à troubler la paix de l’Église , propre à ruiner l'ordre monastique , en un mot plus capable de détruire que d’édifier. » Cette résolution contraignit les Jésuites de Paris de rentrer pour quelque temps dans l’obscurité et l’inaction. N’opposant que la résignation à ces calomnies officielles, ils attendaient des temps meilleurs, et tâchaient, dans l’intervalle, de s’établir, sans être remarqués, dans les villes de province ; car la persécution , loin de les décourager , les instruisait seulement à la prudence. Leur fondateur n’eut pas la consolation de voir lever ces longues oppositions.

Les Jésuites en rencontrèrent également en Espagne, où l’on employa, dès 1548 , plusieurs moyens pour les détruire dans l’esprit du peuple. L’ordre des Dominicains, qui redoutait leur rivalité , parvint d’abord à faire traiter d’imposteurs ceux qu’on regardait auparavant comme des hommes descendus du Ciel. Toutefois, leur victoire fut éphémère, les Jésuites n’ayant pas tardé à recouvrer la faveur du peuple et des grands.

Saint Ignace mourut en 1556. L’inscription , pourtant si louangeuse , gravée sur son monument, et qui l’élève au-dessus de Pompée et de César, ne donne qu’une faible idée de la vénération sans bornes avec laquelle les Jésuites de tous les temps se sont exprimés sur le compte de leur fondateur.

Cependant, quoique Ignace ait été l’institu-

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leur de l’ordre, ec n’est pas à lui principalement que cet ordre est redevable de son bonheur et de sa propagation. S’il avait été donné à saint Ignace d'entrevoir ,.dans un miroir magique , la future grandeur où parvint depuis un institut, qu'il laissa composé de douze provinces, qui avaient ensemble environ cent collèges , nous ne savons lequel de ces deux sentiments l’aurait pénétré davantage, ou de la surprise qu’aurait causée le spectacle d’une prospérité si éblouissante , ou de la reconnaissance que lui aurait commandée cette manifestation des miséricordes divines. Comme l’institut des Jésuites avait pour objet d’embrasser, dans le vaste emploi de scs attributs et de ses fonctions , toutes les classes , toutes les conditions , tous les éléments qui entrent dans l’harmonie et la conservation des pouvoirs politiques et religieux, le premier besoin de l’ordre devait être une subordination presque militaire des inférieurs envers les chefs; les Jésuites ont reçu de saint Ignace cet esprit d’obéissance , qui a été le mobile, comme il était la condition de leurs étonnants succès. Le reste de ce qui , dans leur organisation , semble combiné avec prévoyance et sagesse, est surtout l'œuvre des deux généraux Lainez (1512-156$) et Aquaviva ( 1543-16115), dont la politique a singulièrement agrandi les destinées de l’ordre.

Lainez fut choisi pour succéder à saint Ignace, dans la congrégation générale qui se tint à Rome l'an 1338. Comme nous le disions tout à l'heure , les Jésuites possédaient déjà cent collèges ; leur crédit était fondé d’une manière presque inébranlable dans plusieurs pays, tels que l'Italie et le Portugal ; mais un homme d’un esprit si fertile en ressources ne pouvait laisser son ordre arrêté à la moitié de sa carrière; son caractère entreprenant le portait plutôt à lui ouvrir précisément les États qui sem-

blaient les plus déterminés à ne point admettre les Jésuites. Lainez se trouva , en 1361, au colloque de Poissy, y confirmant par l’autorité de sa présence les dures conditions auxquelles on consentit à tolérer les Jésuites en France, mais conditions indispensables pour calmer l'ombrageuse susceptibilité du clergé et du parlement. Il ne suffit pas que les Jésuites promissent de renoncer à tous les privilèges et exemptions incompatibles avec les libertés de l’Église gallicane; il ne suffit pas qu’ils consentissent à sacrifier jusqu’à leur nom de Compagnie de Jésus; il fallut, contrairement à ce qu’on affecte d’appeler leur principe fondamental, c'est-à-dire au devoir d’obéissance sans réserve aux ordres seuls de leur général , qu'ils s’engageassent à se soumettre à la juridiction des évêques. A ces conditions, ils s'établirent dans le collège de Clermont, qui a été si fort augmenté dans la suite par les libéralités des rois Henri IV , Louis XIII , et surtout Louis XIV ; ce prince l'ayant déclaré de fondation royale , l'établissement prit , par reconnaissance, le titre de Collège de Louis le Grand.

Les Jésuites, comme ceci le fait pressentir, avaient à cœur de s’emparer de l’instruction du peuple, parce qu'ils voyaient bien de quelle importance il était de pénétrer la jeunesse de reconnaissance et de vénération pour un ordre qui lui prodiguerait les bienfaits de l'éducation. Et le peuple envoyait d’autant plus volontiers ses enfants aux écoles des Jésuites, que ces bons Pères, animés d'un rare désintéressement, leur donnaient un enseignement gratuit, et qu’ils expliquaient, d’ailleurs, une morale qui , sans cesser d’être pure , n’avait pas, aux yeux du monde, les formes peu attrayantes de l’ascétisme du cloître.

Ce contraste les mit en faveur dans les classes éclairées de la nation ; encouragés par cet

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accueil , ils disputèrent les chaires des universités avec autant de ténacité que les membres de ces universités et du haut clergé leur opposaient de résistance. Mais les tristes guerres de religion , qui déchirèrent les entrailles de la France, détournèrent bientôt l’attention publique : les ennemis des Jésuites .ajoutent que ces guerres leur fournirent, en revanche, l’occasion d’exercer , comme chefs secrets d’un parti , une sinistre influence.

Réfuterons-nous les imputations, si usées par le mépris des hommes de sens , sur l’intervention des Jésuites dans les troubles de la ligue, sur l'assassinat de Henri III, et sur la tentative de Jean Châtel contre Henri IV ? Mais Jacques Clément était Dominicain , et non pas Jésuite. Quant à Jean Châtel, s'il avait étudié dans un collège de la Compagnie, il ne cessa de protester que le P. Guiret, son ancien professeur, ni aucun Jésuite, n'avaient aucune part à son crime *. « Les Jésuites, » dit Duplcix J , « étaient haïs d'aucuns des juges mêmes : mais , ni preuve, ni présomption ne pouvant être arrachées de la bouche de l'assassin par la violence de la torture, pour rendre les Jésuites complices de son forfait , des commissaires furent députés pour aller fouiller tous les livres et écrits de cette Compagnie. » Un papier, écrit de la main du P. Guignard, dans le temps qu'on assassina Henri III, et qu'il avait eu la négligence de ne pas brûler, le fit condamner à être pendu. El cependant, dit le comte de Chi verni s . Guignard, « soutint qu’il avait toujours été d’avis de prier Dieu pour S. M. Il ne voulut jamais crier merci au roi, disant que, depuis qu’il s'était converti , il ne l'avait jamais oublié au mémento de la messe.

Étant venu au lieu du supplice , il protesta

1 Continuateur de Fleury, Ilist. Ecclésiast., t. XXXVI, p.489, 502, etc.

de son innocence, et néanmoins ne laissa d’exhorter le peuple à l'obéissance au roi et révérence au magistrat ; même fit une prière tout haut pour S. M., à ce qu’il plût à Dieu lui donner son Saint-Esprit.... Puis pria le peuple de prier Dieu pour les Jésuites, et n’ajouter foi légèrement aux faux rapports qu’on faisait courir d’eux ; qu’ils n’étaient point assassins des rois , comme on voulait leur faire entendre, ni fauteurs de telles gens qu’ils détestaient, et que jamais les Jésuites n'avaient procuré ni approuvé la mort d’un roi quelconque. » Nonobstant les protestations de la Compagnie contre cette pernicieuse doctrine, qu’il est permis d’assassiner un roi hérétique ou excommunié, mais à l’instigation des ennemis de la Société, le parlement bannit tous les Jésuites du royaume par le même arrêt qui condamnait Jean Châtel (159(1).

Tous, cependant, ne quittèrent pas la France, où l’on avait voulu noter leur non»

d’infamie; beaucoup d’entre eux, changeant seulement de province, attendirent en Guyenne et en Languedoc que les passions fussent refroidies, et que la justice parlât au cœur du roi qui les avait laissé bannir. C’est le caractère propre de la Compagnie de Jésus de n'avoir jamais perdu courage dans l'adversité, et d'avoir, au contraire, conservé toujours l’espoir de surnager bientôt au-dessus du malheur. Les destinées des Jésuites se troublèrent déplus en plus à la fin du xvi" siècle : d'autres pays que la France les immolèrent aussi à d’injustes soupçons.

En Angleterre, la bonne reine hess, c’està-dire la sanguinaire et impure Élisabeth , animée par une haine d’apostat contre la religion catholique, qu’elle avait désertée par politique, ne pouvait que détester les

* Histoire d'Henri le Grand, p. 163.

3 Mémoire d’Estnt. *

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Jésuites, les plus persévérants apôtres de cette religion , et qu’elle supposait être les partisans de Marie d’Écosse. Élisabeth, qui prêtait aux Jésuites l'absurde projet de l’assassiner , réalisa ses premières menaces en les expulsant du royaume, avec défense, sous peine de mort, d’y rentrer jamais. La Compagnie y avait pourtant des missionnaires , sous Jacques I er , et le P. Carnet , que la voix publique surnomma le grand Jésuite, en était le provincial. Lors de la conjuration des poudres, qui avait pour objet d’exterminer d’un seul coup le roi , la famille royale et le parlement , on saisit et exécuta ce malheureux, pour se délivrer par ce moyen d’un redoutable adversaire , car il n’avait à se reprocher aucun crime qui eût rapport a la conspiration. Il n’en avait eu connaissance que par la confession : loin d’y participer, il avait fait tout ce qu’il avait pu pour empêcher qu'elle eût lieu.

Carnet, et les Jésuites, par contre-coup, furent sacrifiés au fanatisme inflexible, qui, encouragé d’abord par ce succès et par d’autres semblables , finit par faire tomber la tète du fils et du successeur de Jacques I 0 *’. L’illustre chancelier Bacon (1361-1626), dont le témoignage est si imposant , n’hésitait pas à se mettre au-dessus des préjugés de sa nation et de l’Église protestante, pour rendre justice aux Jésuites, et il regretta qu’ils ne fussent plus établis dans sa patrie. « Je ne puis voir, écrivait -il, l’application et le talent de ces maîtres pour cultiver l'esprit et former les mœurs de la jeunesse , que je ne me souvienne du mot d'Agésilaüs sur Pharnabaze : Étant ce que vous êtes, pourquoi faut -il que tous ne soyez pas à nous ? »

La révolte des Provinces -Unies contre l'Espagne, si fatale à la religion catholique, ébranla nécessairement l’influence des Jésuites dans ce pays , livré désormais à l’hérésie. Mais il y a une atroce fausseté à pré-

tendre que, par esprit de vengeance, ils aient fait assassiner Guillaume d’Orangc , l'an 1384 , par Balthazar Gérard. Quoique la tête du prince eût été mise à prix par Philippe II, rien n'autorisait uueaclionqui, dans la position d’indépendance où se trouvaient les Provinces- Unies et leur chef, a pu être regardée , au moins par les étrangers, comme un assassiuat. Nous en dirons autant de la prétendue tentative contre Maurice de Nassau , l’an 1393 : la calomnie, qui voudrait transformer les Jésuites eu boucs émissaires, et éditeurs responsables de tous les scélérats , n’a pas même réussi à prouver la réalilédu complot en lui-même.

Ces suppositions étaient autant de ruses employées par les rebelles hérétiques, pour décider les États à exclure solennellement les Jésuites, dont on craignait que le zèle , victorieux de l’erreur , ne fit triompher la religion catholique, et, partant, la puissance espagnole.

En Russie, on attribua à la Compagnie l'épisode tragique du faux Démétrius, sous lequel le peuple avait vu avec horreur un roi et une reine catholiques sur le trône, et une église bâtie pour des Jésuites : la chute du prince entratna la leur. Eu Suède , les Jésuites ne se maintinrent d'abord que jusqu’en 1607.

En Italie même, où ils avaient déjà eu à conjurer un orage sous legénéralat de Lainez, la république de Venise donna le triste spectacle d’une instruction juridique contre leur ordre, qui aboutit à son bannissement.

Et qu’on ne s’effraye pas de la généralité de ces persécutions. C’est le plus bel hommage rendu aux Jésuites. D’une extrémité de l’Europe à l’autre, leurs ennemis, c’està-dire les hérétiques ou les incrédules , se donnaient la main : comme ils connaissaient toute la capacité , tout le courage, et ainsi l'influence nécessaire de la Compagnie, rien ne leur coûtait pour ruiner son crédit

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partout où un Jésuite venait seulement de |)oser le pied. L’universalité et la violence »les persécuteurs donnent la mesure de l’utilité des victimes ; on ne s’acharne pas contre ce qui est inoflensif, et, comme l’erreur ne peut s’acharner que contre le bien, comme , d’un autre cote , nous ne voyons que des sectaires ou des philosophes parmi les ennemis des Jésuites, il faut en conclure logiquement que la Compagnie était le moyen du plus grand bien possible dans la chrétienté. Ceci posé, vainement accusera -t-on les Jésuites et de soulèvements en Pologne, et de trahison en Portugal : la susceptibilité nationale des Polonais , leurs mœurs politiques et la forme de leur état social, expliquent assez ces soulèvements; d’un autre côté , la considération dont les Jésuites jouirent en Portugal, depuis que, la réunion de ce pays à l'Espagne cessant, il est devenu royaume à part, annonce qu'on ne leur gardait pas rancune d'une trahison imaginaire.

A considérer, maintenant, les Jésuites, abstraction faite des pays où ils s'étaient étendus, et uniquement dans leurs rapports avec l’Église , sous le point de vue de la doctrine, il nous reste à repousser, ou plutôt à expliquer , l’accusation de molinisme, qu'on intenta d'abord contre eux, puis contre tous les catholiques qui n’apparlenaieut pas à la secte anathématisée des Jansénistes. Molina ( 1 Î53Î5 - 1 GfX) ) , Jésuite habile , lit naître , par son ouvrage sur V Accord de la grâce avec le libre arbitre, de grandes disputes qui partagèrent les Dominicains et les Jésuites en Thomistes et en Molinistes. Les Dominicains, attachés au système de saint Thomas d'Aquin, que l’Église avait adopté jusqu’alors, soutinrent thèses sur thèses pour foudroyer le système * nouveau. Fatigué de ces querelles, le grand inquisiteur d'Espagne les porta au tribunal de Clément VIII, qui forma, l’an 1697,

pour les terminer , la célèbre congrégation de Auxlliis ; mais, après plusieurs assemblées des consulteurs et des cardinaux, où les Dominicains et les Jésuites disputèrent contradictoirement, en présence du pape et de la cour de Rome, rien ne fut arrêté.

Paul V, sous lequel on continua ces disputes , se contenta , en 1607 , de permettre aux deux écoles d’enseigner leurs sentiments , leur défendant de se censurer l’une l’autre, et enjoignant aux supérieurs des deux ordres de punir sévèrement ceux qui contreviendraient à cette défense. Décision équitable , car , les deux écoles se réunissant dans tous les points décidés par l’Église, il devenait inutile de se prononcer sur la manière dont elles prouvaient leurs conclusions ; ce n’était plus qu'une question de logique, et non de théologie, du moment que , bien ou mal , elles arrivaient au but.

Au milieu de toutes ces traverses, que les détracteurs des Jésuites dépeignent comme une sorte de conjuration générale des peuples contre la Compagnie, conjuration que les papes, provoqués par certains mécontentements, auraient parfois secondée; au milieu de ces agitations, qui semblaient compromettre l’exécution de leurs vastes desseins pour la gloire du catholicisme, les Jésuites avaient besoin qu'un pilote habile dirigeât le gouvernail de l'ordre. Ils le trouvèrent dans Claude Aquaviva , leur quatrième général , qui occupa ce poste depuis 1681 jusqu’en 1616. Comment n’auraient-iis pas , sous sa conduite , évité tous les écueils? Aquaviva était un homme de caractère, qui voulait, avec constance et fermeté , tout ce qui lui semblait juste et raisonnable. Il ne se décidait pas légèrement; mais, son parti une fois pris, il y tenait avec une sorte de roideur , que justifient jusqu’à un certain point les inconvénients d’une facilité excessive.

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Pendant que les ennemis des Jésuites, redoutant le triomphe de la religion, s'ils ne brisaient le plus sûr instrument de sa victoire, faisaient retentir l’Europe de leurs accusations intéressées , l’ordre continuait à rendre d’incalculables services, dans les autres parties du monde , pour la propagation du christianisme. L'esprit de saint François Xavier présidait aux travaux de ces ouvriers évangéliques, au Japon, dans les Indes- Occidentales , à la Chine, et en Afrique, où ils rivalisaient de zèle avec les Dominicains. La liste de leurs martyrs , de leurs missionnaires, et surtout de leurs convertis, serait interminable. En Asie, c’était spécialement grâce à leur patience toute religieuse , à leur rare instruction, à la variété de leurs connaissances , qu'ils étaient redevables de leurs progrès. En Amérique , leur haute prévoyance et leur excellent esprit de gouvernement leur préparaient un rùlc inouï.

C'est en contemplant cet admirable spectacle des nations converties et civilisées par les Jésuites , que RufTon s’est écrié 1 : » Les missions ont formé plus d'hommes dans les nations barbares , que n’en ont détruit les armées victorieuses des princes qui les ont subjuguées. La douceur, la charité , le bon exemple, V exercice de la vertu, constamment pratiqués par les Jésuites, ont touehé les sauvages, et vaincu leur défiance et leur férocité. Ils sont venus d'euxmêmes demander à connaître la loi qui reiulait les hommes si parfaits; ils se sont soumis à celte loi , et réunis en société.

Bien n'a fait plus d'honneur aux Jésuites que d'aroir civilisé ces nations , et jeté les fondements d'un empire sans autres armes que celles de la vertu . »

1 Histoire naturelle sur les variétés de l’espèce humaine.

2 Histoire de Charles-Quint.

L’anglican Robertson enchérit encore sur ce témoignage d’un philosophe 2 . « Les conquérants de celte partie du globe, » dit cet historien , « n’avaient eu d’autre objet que de dépouiller, d’enchaîner, d’exterminer scs habitants; les Jésuites seuls s’y sont établis dans des vues d’humanité, j*

« Si quelqu'un doutait, » ajoute l'auteur de Y Histoire du commerce des deux Indes 3 , « des heureux effets de la bienfaisance cl de l’humanité sur des peuples sauvages, qu’il compare les progrès que les Jésuites ont faits en très-peu de temps dans l’Amérique méridionale, avec ceux que les armes et les vaisseaux de l’Espagne et du Portugal n’ont pu faire en deux siècles. Tandis que des milliers de soldats changeaient «leux grands empires policés en déserts de sauvages errants, quelques missionnaires ont changé de petites nations errantes en plusieurs grands empires policés. »

Montesquieu partageait l'admiration de ces écrivains, pourtant si peu amis du catholicisme. Il lui est même échappé ce beau passage 4 : <•. Le Paraguay peut nous fournir un exemple de ces institutions singulières faites pour élever des hommes à la vertu. On a voulu en faire un crime à la Société des Jésuites, mais il sera toujours beau de gouverner les hommes en les rendant heureux. Il est glorieux pour elle d’avoir été la première qui ait montré dans ces contrées l’idée de la religion jointe à celle de l’humanité... Un sentiment exquis qu’a cette Société pour ce qu’elle appelle honneur, et son zèle pour la religion lui ont fait entreprendre de grandes choses, et elle y a réussi. »

Mais entendez encore, et surtout, l’un des plus fougueux apùtrcs de la philosophie

s T. III, liv. ix, p. 336.

* Esprit des Lois, liv. iv, chap. vi.

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au xyiii 6 siècle, apprécier à leur juste valeur, les reproches d'ambition , de cupidité et de fanatisme adressés aux Jésuites.

« Rien , » dit Raynal 1 , et l’autorité d'un pareil homme, quoique prêtre , ne sera pas suspecte, «rien n’égale la pureté de mœurs, le zèle doux et tendre , les soins paternels des Jésuites du Paraguay. Chaque pasteur est vraiment le père comme le guide de ses paroissiens ; on n’y sent point son autorité, parce qu’il n’ordonne, ne défend et ne punit que ce que punit, défend et ordonne la religion , qu'ils adorent et chérissent tous comme lui - même. Gouvernement où personne n’est oisif, où personne n’est excédé de travail ; où la nourriture est saine, abondante, égale pour tous les citoyens, qui sont commodément velus , commodément logés ; où les vieillards , les veuves , les orphelins, les malades, ont des secours inconnus sur le reste de la terre....; où l'on jouit des avantages du commerce sans être exposé à la contagion des vices du luxe; où des magasins abondants , des secours gratuits entre des nations confédérées par la

1 Histoire polit, et philos., etc.

fraternité d’une même religion , sont une ressource assurée contre la disette qu’amène l'inconstance ou l'intempérie des saisons; où la vengeance publique n’a jamais été dans la triste nécessité de condamner un seul individu à la mort , à l'ignominie, à des peines de quelque durée ; où l'on ignore jusqu’aux noms d'impôts et de procès. »

Il faut, en vérité, que Moriz Doëring ait eu un degré peu commun de confiance , et une bien imperturbable sécurité dans l'ignorance de ses lecteurs, pour avoir osé nommer le Paraguay au milieu de scs diatribes contre une Société célèbre !

On peut juger de l’étendue que celte Société avait acquise , dans le cours du siècle qui la vit naître, par le catalogue qu’on dressa de scs maisons , tant collèges, maisons professes et de probation, que résidences. Elles étaient divisées en vingt -neuf provinces, qui renfermaient déjà dix mille cinq cents Jésuites, vers 1608. On voit qu’il en était de cet ordre comme de l'Église naissante; la persécution multipliait ses enfants , tout comme le sang des martyrs devenait une semence de chrétiens.

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