SUPPRESSION ET RÉTABLISSEMENT DES JÉSUITES
Les immenses travaux des Jésuites , l’étendue et le succès de leurs missions, l'habileté de leur méthode d’enseignement , leur prudence dans la direction des consciences, leur avaient concilié le respect et la vénération des peuples, partout où l'Église romaine était obéie. Des vaisseaux, sillonnant les mers, transportaient dans les contrées les plus lointaines ces courageux apôtres de la foi; les princes sollicitaient avec empressement, et récompensaient en bienveillance , les services de la Société ; les papes, dominés par l'ascendant de ses vertus et de son utilité, lui rendaient presque hommage. Mais le bonheur suscite l’envie, irrite la haine. Autour des Jésuites, défenseurs inflexibles des doctrines orthodoxes , le monde avait changé, entraîné qu’il était dans les voies de l’hésésic ou de l’impiété philosophique. Un feu roulant de sarcasmes et de calomnies , une succession d’écrits où l'on dénaturait la théologie et la morale des Jésuites, tels que les Provinciales, la Mo-
1 D’Alembcrt, Lettre À Voltaire, du 4 mai I7G2.
raie pratique, les Aouvelles ecclésiastiques, le bruit , devenu populaire . que la Société n’obéissait qu’à des vues de cupidité et d'ambition , voilà les armes avec lesquelles les jansénistes, les protestants cl les philosophes , repoussaient la logique victorieuse de leurs adversaires. Et ici , les philosophes seuls, c’est-à-dire les impies, étaient les vrais moteurs ; les protestants et les jansénistes, les rois et les parlements, mis en jeu par leur art infernal , encouragés par leurs flatteries, intimidés par leurs fréquents appels à la raison publique, étaient tout simplement les exécuteurs de la haute justice pour la philosophie , dont ils prenaient les ordres sans le savoir ‘. 11 existait une conspiration générale contre les ordres religieux, moyen extérieur de perfection chrétienne, et cette conspiration avait d’abord pour objet la destruction des Jésuites, qui.
de tous les instituts, était le plus actif, le plus prépondérant, et par conséquent le plus redoutable J . La haine de la religion
* *< Les Jésuites , dit d’Atembcrt . dans son Hist. de la Dest. des Jésuites, étaient des trou-
DEPUIS LE SCUISÏ1E DE LUTHER, JUSQUES AUJOURD’HUI
présidait à ce complot ; la presse, cl, à l’aide de la presse, les passions, si protestantes de leur nature, devaient en assurer le succès.
Or, ces passions fermentaient avec feu chez les jansénistes, chez les hérétiques, dans la magistrature, dans les conseils des rois. Le libertinage ou la flatterie, pour ceux-ci; pour les parlements, une préoccupation de sectaires, ou une violente jalousie; pour les protestants et les jansénistes, l'aveuglement
delacolère, l'orgueil blessé, l’obstination..., n’était- ce pas assez de cordes à la disposition des philosophes? Ils les firent vibrer toutes à la fois , ils pressèrent tous les ressorts du cœur humain ; les Jésuites durent succomber.
Vers le milieu du xvnr siècle, un premier coup leur fut porté : ce coup dut leur être d'autant plus funeste qu'il partait du Portugal , d’où on devait moins l’attendre.
Mais la secte philosophique ne se sentait pas assez forte pour agir en France : elle préféra que l’exemple vint de l’étranger, et un concours fatal de circonstances favorisa ses desseins à Lisbonne. Joseph I rr accordait toute sa confiance à Carvalho, marquis de Pombal , qui ouvrit la porte d’un pays jusqu’alors tranquille et religieux , aux décevantes doctrines des ennemis de la religion. Ce tyran subalterne, capable de toutes les cruautés pour parvenir à ses fins, altérait le respect dù au souverain pontife, persécutait l’épiscopat, et, comme les Jésuites en étaient les plus fermes soutiens , comme ils imposaient à son audace par leur popularité cl leur puissance, c’est contre eux qu’il dirigea naturellement ses premiers efforts. D'un côte , il les fit calomnier dans des écrits ; de l’autre, il surprit à Benoit XIV un bref pour la réforme des abys qu’il di-
j>es régulières ralliées et disciplinées sous l’étendard de la superstition ; c'était la puai.anck macédonienne qu’il importait à raison devoir
sait introduits dans la Société. L’interdiction des Jésuites dans tout le Portugal annonça bientôt jusqu’où il porterait la tyrannie. Pombal, supposant que les Jésuites avaient trempé dans une conjuration conlre la vie du roi , en prit occasion d'en emprisonner plusieurs, de rédiger un long manifeste sur les erreurs et les crimes prétendus de la Compagnie, et de faire rendre, le 5 septembre 1739, un édit qui les chassait de tout le royaume, les déclarait traîtres et rebelles , et confisquait leurs biens. Le célèbre Malagrida périt martyr de ce monstre, qui lui attribua deux ouvrages qu’il avait fait composer par un écrivain à sa solde, et qui, le livrant à une commission présidée par son frère, comme faux prophète et faux dévot, obtint qu'il fut brûlé vif en 1761. « L’excès du ridicule et de l’absurdité, »
dit Voltaire *, « fut joint à l’excès de l’horreur. Malagrida ne fut mis en jugement que comme un prophète, et ne fut brûlé que pour avoir été fou , et non pas pour avoir été parricide. >* La conjuration des Jésuites n’était qu'une fable odieuse.
Le mal appelait le mal , et les philosophes de France, instigateurs de Pombal, pouvaient marcher sur ses errements. On avait cherché à incriminer les mœurs des Jésuites, par le scandaleux procès du P. Girard; on prétendit mettre au jour leur cupidité par celui du P. Lavaleltc. Girard , étant directeur du séminaire royal de la marine à Toulon , avait eu pour pénitente la jeune Cadière; les extravagances de cette pénitente l’ayant fait rcjKiusscr par son confesseur, elle s'adressa à un Carme , janséniste fameux , et qui , dans l’aveuglement de sa haine contre les Jésuites, lui conseilla d’accuser Girard de corruption et d'infan-
rompue et détruite... » Nous le croyons bien : le Journal deTrévoux démasquait l’Encyclopédie.
1 Siècle de Louis XIV, chap. xxxm.
DEPUIS LE SCHISME DE LUTHER
ticide. Le parlement d’Aix déchargea Girard de ces horribles inculpations, en 1731 9 mais l’impression était produite , et l’on murmurait déjà, en parlant des Jésuites, les mots de superstition et de relâchement.
A cette prévention se joignit celle de régicide, quand on apprit l’événement de Portugal. On accusa encore la Compagnie de spéculations avides à l’occasion du P. Lavalettc. Ce Jésuite, résidant à la Martinique, où il avait le tort de se mêler de commerce, avait tiré, sur un de ses confrères de Paris, une lettre de change qui fut protestée.
Aussitôt, procès devant le parlement de Paris ; diatribes sanglantes contre l’ordre tout entier, qu’on rendait responsable de l’imprudence d’un de ses membres; condamnation des Jésuites au payement de la lettre protestéc. Cet acte ouvre la série des infortunes de la Société en France; coup sur coup le parlement de Paris , cl ensuite plusieurs parlements de province *, flétri-
1 La fureur du parlement de Paris 11 e fut
complètement imitée que par ceux de Rennes
et de Rouen. Le parti philosophique ne l'em-
porta que d’un petit nombre de voix et après
de longs combats , à Toulouse , à Bordeaux , à Perpignan , à Pau , à Grenoble et à Dijon. Deux suffrages seulement le firent triompher au parlement d’Aix, et vingt-deux magistrats fidèles «le cette cour dénoncèrent au roi un arrêt <jue cette faible et audacieuse majorité avait osé rendre contre eux. Les parlements de Besançon, de Douai, le conseil supérieur d’Alsace, la cour souveraine de Nanci ( le roi Stanislas vivait encore) , le conseil provincial d’Artois résistèrent seuls au torrent philosophnjue, et ils conservèrent les Jésuites dans leur ressort, comme l'avaient fait les parlements de Toulouse et de Bordeaux, malgré les arrêts du parlement de Paris , «lans les premières années du règne de Henri IV, et jusqu’à ce que ce grand roi eût annulé ces arrêts par son édit de janvier 1004; mais Louis XV était loin d’avoir le caractère de son immortel aïeul. ( De l’opinion
rent sa doctrine, son enseignement, ses mœurs, scs actions. Le 6 août 1762, on déclara l'institut des Jésuites inadmissible dans tout État policé; on leur ordonna de quitter leurs maisons et leurs habits 1 2 * * . Il ne suffit pas d'avoir anéanti le corps : on bannit tous les membres en 1764, et, le roi leur ayant permis de revenir peu après, on les bannit de nouveau en 1767. Voyons, pourtant , ce que , dans la France même , les philosophes pensaient réellement des Jésuites.
Sur leurs mœurs ? — M. de Fitz- James, évêque de Soissons, le seul qui se soit élevé contre eux , prétendant que les Jésuites étaient, non-seulement inutiles , mais dangereux , déclara que leurs mœurs étaient pures: « On rend volontiers aux Jésuites la justice de reconnaître qu’il n’y a peut-être point d'ordre dans l'Église dont les religieux soient plus réguliers et plus austères dans leurs mœurs 5 . » C’est ce qu’a con-
de l’ancienne Magistrature française sur la Société des Jésuites, etc., p. 29.
2 La réunion des chambres durant encore à huit heures du soir, un président des enquêtes demanda si on allait crier l’arrêt dans les rues ? La cour délibéra que les arrêts seraient remis aur colporteurs , et publiés le soir même. Ainsi le parlement eut la satisfaction de faire publier après huit heures du soir, daus les carrefours et au sortir des spectacles, que la doctrine des Jésuites était impie, sacrilège, etc., et qu'ainsi nos rois, à commencer par Henri IV, avaient appelé, pour porter la parole évangélique devant leur cour , et pour donner l’instruction chrétienne aux héritiers du trône, des hommes digues de l’exécration publique.... Dans le mémo mois où cet arrêt fut rendu , le ministre de la maison du roi écrivait au gouverneur des enfants de France, que les grands talents du Jésuite Berthicr faisaient juger à Sa Majesté qu’il pouvait être utile à l’éducation des princes ! ! ! Comparez et jugez.
8 Lettre, p. 20.
JUSQU ES AUJOURD’HUI
firmé Voltaire, en écrivant : « Pendant sept années que j’ai vécu dans la maison des Jésuites, qu’ai-je vu chez eux? La vie la plus laborieuse et la plus frugale; toutes les heures partagées entre les soins qu'ils nous donnaient elles exercices de leur profession austère : j’en atteste des milliers d’hommes élevés comme moi. »
Sur leur politique régicide? — Voltaire écrivait à Damitavillc : « Vous devez voir que je n’ai pas ménagé les Jésuites; mais je soulèverais la postérité en leur faveur, si je les accusais d’un crime dont l’Europe et Damiens les ont justifiés. Je ne serais qu’un vil écho des jansénistes, si je parlais autrement ! >»
Sur leur enscigtiement ? — Les évêques de France déclaraient à Louis XV que la suppression des Jésuites porterait un notable préjudice à leurs diocèses et à l'instruction de la jeunesse , et qu'il serait très-difficile de les remplacer arec la même utilité.
Mais qu’avons-nous besoin de cet examen de détail , quand la Chalotais , leur accusateur, vil écho de d’Alembcrt, les a justifiés en les accusant? Voici ses propres paroles 1 :
« Loin d’accuser de fanatisme l’ordre entier des Jésuites, je les disculpe presque tous, et surtout les Jésuites français. A Dieu ne plaise que j’accuse tous les membres d’un corps chrétien , et qui fait profession du christianisme, d'avoir fait une conspiration pour le détruire et pour renverser la morale évangélique. Je ne croirai point que des religieux, attachés à l’Évangile par devoir, à la patrie par les liens de la naissance, puissent oublier tout à coup les sentiments de religion, de vertu et d'huraanité, incompatibles avec le fanatisme; qu’étant élevés dans une nation d’un caractère doux , ils puissent se dépouiller entiè-
rement de l’amour qui est naturel aux Français pour leur patrie , pour leur roi. Tout ce qu’ils voient , tout ce qu’ils entendent , les en dissuaderait.
» Les Jésuites se sont mieux soutenus dans les monarchies que dans les autres gouvernements ; ils se sont moins affermis dans les États républicains. Il est presque impossible que leurs constitutions et leurs mœurs s’accordent avec les lois de ces gouvernements et avec les mœurs des républiques 2 .
» Le dogme fondamental de l’institut , c’est l’obéissance. Cette obéissance doit être parfaite dans l’exécution , dans la volonté , dans l'entendement , et se persuader que tout ce que le supérieur commande est un précepte de la volonté de Dieu.
u Je dirai cependant que, dans les constitutions meme où l’obéissance la plus aveugle est ordonnée, il y a des restrictions et des correctifs qu’il est juste de marquer, savoir : que l’obéissance doit cesser là où l’homme commanderait des choses contraires à Dieu, et où l’on verrait du péché dans les choses commandées.
» Ces expressions mettent des bornes à l’obéissance stupide tirée de la comparaison du bâton , du cadavre et du sacrifice , d’Abraham , cités par saint Ignace.
» D’ailleurs, quelques règles d’autres ordres monastiques portent à peu près des expressions pareilles. Il est dit, dans la règle de saint Benoît, qu’il faut obéir pour les choses meme impossibles; dans celle de saint Basile, qu’un religieux est entre les mains du supérieur, comme la coignée entre les mains du bûcheron ; dans celle de saint Bernard, que l’obéissaucc est uu heureux aveuglement; enfin dans celle de saint Bonaventure, que l’homme obéissant est
1 Extr.de la Gazette de Fiance , 13 mai 1820. aux États-Unis d’Amérique, donne un démenti
2 Ce qui se passe en Suisse, eu Angleterre et formel à cette assertion.
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comme un cadavre qui sc laisse remuer et transporter sans faire de résistance.
» Ajoutons que les livres ascétiques ou de dévotion ne doivent pas être entendus à la rigueur; on doit les interpréter favorablement, et ne pas y chercher une précision et une exactitude qu'on n'a jamais exigée , et qu’un zèle ardent ne comporte pas.
» Pourquoi donc ne pas juger des constitutions des Jésuites avec la même équité?
» Il faut convenir, au surplus, que la morale des constitutions est en général sage et pure. Saint Ignace ne tendait qu'à la perfection des conseils évangéliques ; comment est-il possible que des hommes jugent si diversement, ou plutôt d'une façon si opposée, du même ouvrage?
» Les constitutions ont deux faces; d'un côté, la gloire de Dieu et le salut des âmes; de l’autre, la gloire de la Société et son accroissement. Voilà la raison des jugements que l’on porte sur les constitutions. Leurs admirateurs n’envisagent que le premier, et leurs détracteurs ne voient jamais que le second.
» La mauvaise morale, ou les principes d’une morale corrompue , ne tiennent pas à la constitution des Jésuites. Klle fut plutôt l’elTct d’une mauvaise dialectique que de la corruption du cœur.
» Si les Jésuites n'avaient enseigné que les maximes d’une morale corrompue et relâchée, loin de se soutenir, ils eussent été chassés de tous les royaumes ; mais ils joignaient les arts aux mœurs régulières. Il se trouvait chez eux et du bien et du mal.
>• Leur institut n'a point eu de modèle, et vraisemblablement il n’en servira jamais à aucun ordre.
» C’est le sort îles hommes extraordinaires, d’avoir des admirateurs et des censeurs trop prévenus, et les jugements varient selon les differents rapports qu'on envisage. »
Au témoignage de la Chalotais, accusateur officiel des Jésuites , nous joindrons celui de l’astronome Lalande, qui écrivait dans le Bulletin de l’Europe : •< Le nom de Jésuite intéresse mon cœur, mou esprit et ma reconnaissance. On a beaucoup parlé de leur rétablissement dans le Nord ; ce n’est qu'une chimère; mais elle m'a rappelé tous mes regrets sur l’aveuglement des gens en
place en 17G2 Carvalho et Choiseul out
détruit sans retour le plus bel outrage des hommes , dont aucun établissement subluflaire n’approchera jamais , l’objet éternel de mon admiration , de ma reconnaissance et de mes regrets. >» Ce célèbre astronome, dont le jugement sur les Jésuites ne sera pas récusé sans doute à cause de son fanatisme religieux, a d’ailleurs rendu hommage en ces termes à leur haute capacité : « L’csjœcc humaine a perdu pour toujours cette réunion précieuse et étonnante de 20 mille sujets occupés sans relâche, et sans intérêt, de l'instruction, de la prédication, des missions, des conciliations, des secours aux mourants, c’est-à-dire des fonctions les plus
chères cl les plus utiles à l’humanité
Parmi les calomnies absurdes que la rage des protestants et des jansénistes exhala contre eux , je remarquai la Chalotais , qui porta l’ignorance et l'aveuglement jusqu’à dire que les Jésuites n’avaient pas produit de mathématiciens. Je faisais alors la table de mon astronomie ; j’y mis un article sur les Jésuites astronomes : le nombre m’étonna. J’eus occasion de voir la Chalotais à Saintes en 1773. Je lui reprochai son injustice, et il en convint. »
Ce que pensait Lalande, le Dauphin, père de nos trois derniers rois, le pensait aussi ; comme l’écrivait lord Walpole, alors à Paris, au général Conway , « la perspective de sa mort remplit les philosophes d’une grande joie, parce qu’ils redoutaient ses efforts pour le rétablissement des Jésuites. »
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Hélas ! leur Société, détruite en France , l’était encore en Espagne. Et pourtant ces Jésuites, à qui on supposait tant d'ambition, y avaient- ils jamais fait la moindre tentative pour s'emparer de l'inquisition, ce qui eût été un moyen assuré pour augmenter leur influence et leur crédit? Suivant la tactique qui avait réussi en Portugal, on impliqua les Jésuites dans une révolte survenue à Madrid , et qu'avait excitée la haine générale du peuple contre un ministre étranger, le marquis de Squillaci.
D’Aranda, que Charles III avait appelé au ministère , partageait le système des philosophes français : il en fit faire l’application au roi d’Espagne dans la pragmatique-sanction du 2 avril 1767, qui expulsait les Jésuites du territoire espagnol, confisquait leurs biens, et défendait de jamais les rétablir. En Espagne , comme en France , l’intervention du pape et des évêques n’arréta pas l'exécution de ces mesures acerbes. « On n'oublia même pas le Paraguay , » dit uu savant auteur *, « et l’utilité des établissements formés dans ce pays par les Jésuites, ne les mit pas à l’abri de la proscription.
On vit alors manifestement la fausseté des imputations dont on avait chargé ces religieux. On les avait accusés de chercher à se rendre indépendants, et ils montrèrent la soumission la plus passive. On les chassa de ces réductions, qu'ils avaient rendues si florissantes, et ils furent les premiers à prêcher l’obéissance à ces peuples , dont ils avaient fait des sujets lidèlcs et des chrétiens fervents. L'exemple du roi d’Espagne fut bientôt suivi dans sa famille. Le roi de Naples , son fils , ou plutôt ceux que Charles III avait laissés dans ce royaume pour le gouverner pendant la jeunesse du prince, suivirent les impulsions du conseil de Ma-
1 Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique, pendant le xvm* siècle, t. II, p. 510.
drid ; tous les Jésuites , en vertu d’un édit du 3 novembre 1767 , furent mis hors du royaume. L’année suivante, le duc de Parme et le grand maître de Malte chassèrent aussi les Jésuites, entraînés, le premier, par l’exemple de son oncle, et le second, comme il le déclarait dans son édit même, par les sollicitations de la cour de Naples, dont il était feudataire. » En Allemagne, les Jésuites ne restaient pas à l’abri de la persécution.
Tous les États avaient leurs regards tournés vers Rome, où se réunissaient les vivants débris de la Société. D’après les mesures violentes que plusieurs nations avaient prises contre elle , d’après les dispositions hostiles de plusieurs princes, les choses semblaient arrivées au point qu’il fallait, ou bien que le pape supprimât les Jésuites, ou bien que l’autorité pontificale subit un dangereux échec.
Une simple réforme n’aurait pas satisfait les adversaires acharnés des Jésuites; d’un autre côté, prononcer leur suppression, c’était donner à l’hérésie et à l’impiété une prime d’encouragement, ôter à l'Église scs soutiens àlafoislcsplusinstruitsctlesplusintrépides, déconsidérer le saint-siège dans l’esprit des peuples par une condescendance que l’histoire qualifierait de faiblesse impardonnable. Clément XIII recula devant cette grave considération-: ce pontife multiplia ses efforts en faveur de la Société ; il écrivit aux souverains et aux évêques, il confirma l’institut par une constitution solennelle, qui, en Portugal et en France , fut regardée comme non avenue; l'occupation de Pontc- Corvo et d’Avignon n’ébranlèrent pas sa constance. Mais Clément XIII mourut en 1769. Après un conclave orageux, le cardinal Ganganclli lui succéda sous le nom de Clément XIV. Ce pape n'était pas contraire aux Jésuites ; mais affaibli par une maladie lente, sollicité sans relâche par les cours catholiques conjurées contre l’ordre, con-
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vaincu qu’une plus longue résistance compromettrait la paix de l’Église, provoquerait peut-être un schisme, et empêcherait, dans tous les cas, que la Société, obstinément maintenue, continuât de rendre les mêmes services qu’autrefois , Clément XIV, après quatre années de pontificat, après avoir épuisé tous les détours, forcé enfin dans ses derniers retranchements, accéda aux désirs des grandes puissances. Le 21 juillet 1773, le bref Dominas ac Redemptor noster supprima la Compagnie de Jésus.
Ainsi fut dissoute cette Société célèbre, qui subsistait depuis deux cent trente-trois ans, à partir de la bulle de Paul III, en 11540, et qui comptaient vingt- deux mille huit cents religieux employés dans les collèges , dans l’exercice du ministère et dans les missions. Deux mois après l’extinction des Jésuites, Clément XIV mourut; mais il est faux que le poison ait abrégé sa vie , comme les ennemis de l’ordre se sont plu à le répéter de nos jours.
Dans la suite, Pie VI, attaché aux Jésuites , entra en relation avec le roi de Prusse à leur occasion. Frédéric II voulait conserver ceux qui se trouvaient dans scs États.
Souverain d’un million et demi de catholiques, il désirait ne pas leur enlever les ressources d’instruction que leur offraient les restes de celte fameuse Compagnie. Les Jésuites, disait ce prince, ont fait leurs preuves, quant à leur talent pour l’éducation. Ce n'est qu'en vivant en corps qu'ils peuvent remplir convenablement cette tâche. Il souhaita donc qu'ils vécussent de cette manière, en s’assujettissant, d'ailleurs, aux lois ecclésiastiques que le pape croirait devoir leur imposer. Fie VI accueillit la demande que Frédéric II lui fil exposer par son agent à Rome. Les Jésuites se maintinrent dans leurs communautés, ils continuèrent à se rendre utiles; il fallut seulement, pour satisfaire aux exigences de l'Espagne,
qu’ils quittassent, en Prusse, l'habit de leur ordre. Catherine II, impératrice de Russie, ne leur fut pas moins favorable que Frédéric II. Le bref d’extinction n’ayant pas été publié dans la Pologne russe, les Jésuites en avaient profité pour laisser les choses dans le même état qu’auparavant. Mais la permission que leur donna le vicaire apostolique en Russie de recevoir des novices faillit, par les plaintes que leurs ennemis portèrent au pape à ce sujet, faire prononcer leur suppression. Catherine intervint par bonheur, manifesta l’intention de conserver ceux qui étaient dans ses États , et insista sur les secours qu’ils pouvaient donner dans un pays où l'instruction était peu répandue. Non- seulement les Jésuites furent conservés, mais ils s’assemblèrent depuis en congrégation sous un vicaire général.
Ils avaient alors six maisons, peuplées de cent soixante-douze individus. Un bref du 7 mai 1801 rétablit la Société de Jésus dans les limites de la Russie , avec un supérieur général.
Les chances de la révolution française , et la dictature de Bonaparte, fils de cette révolution , ne semblaient pas favorables à la résurrection de l’ordre. Cependant, en 1804, le pape étendit au royaume des Dcux-Siciles les mesures décrétées pour la Russie. Avant que ces deux brefs eussent été rendus en faveur de la Compagnie , deux associations, l’une formée en Allemagne , l’autre née en Italie, préludaient à sa résurrection; nous devons à cet égard entrer dans quelques détails.
La suppression des Jésuites, à laquelle Rome n’avait consenti qu’avec répugnance, avait laissé en France de vifs regrets chez les amis de la religion ; la révolution achevait de montrer l’imprudence d’une mesure qui avait ôté au sanctuaire d’utiles appuis.
Pleins de ces idées, de jeunes ecclésiastiques, que nos premiers désastres avaient for-
JÜSQÜES AUJOURD’HUI.
cés de fuir en Belgique ( entre autres , l’abbé Charles de Broglic, fils du maréchal, l'abbé de Tourncly, du diocèse du Mans) , conçurent le projet de rétablir une Société qui avait rendu tant de services à la religion et aux lettres. Sur l’avis de l’abbé Pey, ecclésiastique aussi pieux que savant, ils ne prirent pas le nom de Jésuites, cet ordre ayant été supprimé par le saint-siège, mais celui du Sacré-Cœur. L'abbé de Tournely fut le supérieur de l'association, à laquelle se joignirent Xavier de Tournely , son frère , et Jean Leblanc, de Normandie, qui avait fait la campagne de 1792 avec les princes; les fondements de l’œuvre furent jetés , en février 1794, dans une maison de campagne qu’un banquier de Louvain avait prêtée à cet effet. Pendant que les associés se pénétraient de plus en plus de l’esprit de saint Ignace, pour faire revivre l'institut dans sa régularité primitive , et sans certains usages qu'ils traitaient de relâchement et d’abus, la bataille de Flcurus (26 juin 1794 ) décida du sort de la Belgique ; les Français y entrèrent de toutes parts; les associés se retirèrent à Venloo, où ils trouvèrent l’abbé Pey, et où Joseph Var, jeune officier émigré, se joignit à eux. L’abbé Pey , croyant que l’Allemagne serait un asile plus sùr, les adressa à l’abbé Beck, grand vicaire de l’électeur de Trêves , qui se trouvait à Augsbourg. Celui-ci leur procura un logement dans la maison de campagne du chanoine Jlinder , à Leuterchofcn , à une lieue de la ville. Us y reprirent leurs études et leurs prières , et y reçurent successivement plusieurs associés ; le lîS octobre, jour de Sainte- Thérèse, ils firent, au nombre de neuf, les vœux simples dans l’église de Saint-Ulrich, à Augsbourg. Les anciens Jésuites de cette ville leur montraient beaucoup d’intérêt, et même le P. Rauscher, l'un d’eux, qui partit en 1795 pour aller reprendre à Polosk l'habit de saint Ignace , leur avait promis
de solliciter leur admission dans la Compagnie ; mais le P. Lankiewilz , alors vicaire général , ne crut pas devoir admettre pour le moment des étrangers qui ne savaient pas sa langue. Quelques-uns d’eux prirent les ordres à Augsbourg, et se disposèrent à exercer le ministère quand on les y appellerait. A la mort du chanoine Binder ( août 1793), l’électeur les recueillit dans son village de Goggingen ; au commencement de 1796, ils étaient dix prêtres et cinq étudiants. On avait fait vœu d’aller se jeter aux pieds du pape pour se mettre à sa disposition ; trois des associés partirent à la fin de mars pour remplir cette promesse; mais, l'invasion du Piémont et de la Lombardie rendant le passage impossible , ils retournèrent à Augsbourg. L’approche des armées françaises les chassa encore de Goggingen à Passaw , et de Passaw à Neudorf, près Vienne (septembre 1796). De hautes protections , au seul nom de Broglie , leur assurèrent un logement , dans cette capitale, au couvent des Grands -Augustins du faubourg de Landelrass. Le cardinal Migazzi, archevêque de Vienne, et, par le moyen de la princesse Louise de Condé , l’archiduchesse Marianne, sœur de François II, qui résidait à Prague, appuyèrent les associés de leur crédit. Mais les chances de la guerre les poursuivaient : Vienne fut mis en état de siège en avril 1797 ; il fallut le quitter pour se retirer à Ilagenbrunn, où un protecteur de l'association lui avait ménagé un asile. Là mourut l'abbé de Tournely, à la place duquel on élut M. Var : la mort le surprit au moment où, voulant prier le pape de statuer sur l’état des associés, il sollicitait des évêques de France émigrés , un acte en leur faveur, qui dans la suite réunit vingt-cinq signatures. De nouveaux sujets sc présentant pour entrer dans la Société, on obtint l'autorisation de former un deuxième établissement qui fut placé à Pra-
DEPUIS LE SCHISME DE LUTnER,
gue; ce nouveau noviciat compta bientôt douze personnes , et l'archiduchesse Marianne en lit les frais. Hagcnhrunn, par suite des adjonctions, sc composait de vingt-cinq Pères, ou novices , ou frères ; on s’y appliquait à l’étude de l’allemand pour se mettre en état d’exercer le ministère; on avait commencé un pensionnat ; peu à peu on établit des études régulières, et l’ouverture des cours eut lieu à la fin de 1798. C’est alors que, par l’intermédiaire du nonce à Vienne, le prélat ltuffo, aujourd’hui cardinal et archevêque de Naples, ils exposèrent au paj)c le projet qu’ils avaient formé de suivre l’institut de Saint-Ignace sous le nom de Société t lu Sacré-Cœur , et rendirent compte de l’état de leur réunion. Pie VI les encouragea à persévérer dans leur dessein, et leur ordonna d’obéir au cardinal Migazzi; quelque temps après, il fit savoir à ce cardinal qu’une Société semblable à celle d’Allemagne s’était formée à Spolcttc , sous le nom de Société de la Foi de Jésus, qu’il avait accordé quelques grâces spirituelles à ses membres , et qu'il souhaitait que les deux associations, ayant le même but, se réunissent. Pie VI avait manifesté les mêmes intentions à Nicolas Paccanari, clerc tonsuré du diocèse de Trente , et supérieur de la Société de la Foi , et l’avait engagé à sc rendre à Vienne pour opérer la réunion.
Paccanari y arriva en avril 1799.
Voici à quelle occasion sa Société avait commencé à Home l’année précédente. Paccanari, né d’une famille honnête, mais peu aisée, du Val Suzana, aux environs de Trente , avait été élevé chrétiennement , mais n’avait fait aucune étude. Il se destina d’abord au commerce; puis il embrassa l’état militaire, et fut sergent dans la garnison du château Saint-Ange ^ensuite, il reprit le commerce, mais, trompé par un associé, il se trouva réduit, pour vivre, à montrer des curiosités de ville en ville. Étant revenu à
Home, il fréquenta l’oratoire du P. Caravila, Jésuite, qui avait établi une réunion de confrères pris dans les diverses classes du monde , et qui s’étaient toujours distingués par leur nombre et leur ferveur, même après la suppression de la Société. (Quelques confrères, pour imiter le zèle des Jésuites dans leurs missions , entreprirent de catéchiser et d’instruire les gens de la campagne ; ils s'assemblaient fréquemment pour délibérer sur leur projet, et il leur vint en pensée qu’ils pourraient rétablir les Jésuites sous un autre nom. Paccanari, qui était un pieux laïque comme eux , sc crut appelé à faire revivre la Compagnie de Saint-Ignace, sous le nom «le Société de la Foi de Jésus.
Scs talents naturels, sa pénétration , sa facilité à parler sa langue, suppléaient chez lui au défaut d’instruction. 11 communiqua son enthousiasme à scs amis; quelques prêtres sc joignirent à eux ; ils reconnaissaient Paccanari pour leur chef. Celui-ci, doué d’une mémoire heureuse, actif, entreprenant, n’était peut-être pas inaccessible à des idées d'ambition , et n'avait pas été formé de longue main aux exercices de la vie intérieure et aux pratiques des communautés. On lui voyait une sollicitude un peu inquiète sur le temporel, et trop de penchant à suivre les illusions de son imagination.
Peut-être aussi fut-il séduit par le rôle subit auquel il se vit appelé. Quoi qu’il en soit, ses premières intentions étaient pures ; il fit le voyage de Lorettc pour implorer la protection de la sainte Vierge, et celui d’ Assise pour consulter un vénérable général des Cordeliers, avant de mettre la dernière main à son entreprise. Revenu à Rome, il en partit à la fin de 1798, avec douze associés, en habit de Jésuite, pour sc rendre à une maison de campagne, près Spolette, que leur prêtait un pieux gentilhomme.
Là , Paccanari établit la règle du noviciat des Jésuites , et ils se lièrent par les trois
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vœux simples de la compagnie de Jésus.
Paccanari profita de son séjour à Spolette , pour aller visiter le pape, qui habitait alors la Chartreuse près Florence; ce pontife leur accorda plusieurs grâces spirituelles, et leur recommanda les élèves de la Propagande que le gouvernement romain venait d’expulser de leur collège. C'est ce qui engagea Paccanari à faire le voyage de Rome en 1799; mais le gouvernement républicain, ayant pris ombrage de sa conduite, instruisit son procès et celui de ses compagnons, qu’on avait arrêtés et placés comme lui au château Saint- Ange. Celte poursuite, loin de diminuer, accrut leur ordre, et aux trois vœux ordinaires ils en ajoutèrent un quatrième , celui d'une entière soumission de jugement aux décisions du pape. Ayant recouvré leur liberté, à condition de quitter le service de la république romaine, ils partirent, emmenant avec eux quelques élèves de la Propagande ; la plupart se rendirent dans le duché de Parme , où les Jésuites du collège les appelaient. Paccanari passa par Florence; Pic VI chargea sa Compagnie de quelques missions eu Afrique, et lui parla de la lettre qu'il avait reçue d’Hagenbrunn, et lui dit de se rendre à Vienne pour travailler à la réunion des deux sociétés. Celle de Paccanari , où il n'y avait que trois prêtres , et vingt personnes en tout, ne pouvait qu’y gagner; c’était d’ailleurs un nouveau moyen de parvenir au rétablissement des Jésuites; aussi Paccanari obéit-il avec joie. 11 alla d’abord à Venise, ensuite à Padoue , où il fit venir de Prague les compagnons qu'il y avait laissés , mais que les Jésuites ne voyaient plus qu’avec défiance , jugeant par le quatrième vœu dont nous avons parlé, que Paccanari avait la prétention de réformer l'institut et de se faire chef de cette réforme. Toutefois la défiance des anciens Jésuites n'avait point éclaté, quand il arriva à Vienne.
Sur l’ordre du pape, communiqué par le cardinal Migazzi et le nonce , la Société du Sacré-Cœur le reconnut pour son chef, quitta son nom, et se confondit avec la Compagnie de la Foi ; les profès renouvelèrent leurs vœux entre les mains de Paccanari, le 18 avril 1799, et lui promirent obéissance. Celui-ci, sur l'invitation de l’archiduchesse Marianne, se rendit à Prague; la princesse et scs demoiselles d’honneur s'y unirent par des vœux simples, et s’y mirent sous l’obéissance du général de la Compagnie de la Foi ; autre innovation aux yeux des anciens Jésuites. A son retour de Prague, Paccanari reçut des mains du nonce à Vienne les ordres mineurs, le sous-diaconal et le diaconat. Du reste, il stimulait les études à llagcnbrunn , envoyait des sujets fonder une maison à Diliingcn , dans l'évêché d’Augsbourg, établissait à Crémone un noviciat, qui, à l’approche de l’armée française, en juillet 1800, fut transféré à Este; les associés restés en Italie visitaient les hôpitaux militaires autrichiens. En 1800 , le collège d’IIagcnbrunn envoya deux colonies en France et en Angleterre. A Londres, plusieurs ecclésiastiques français s’aggrégèrent à la Société, et on établit un pensionnat en France. Les membres de la Société étaient au nombre de soixante ou quatre-vingts, lorsque le gouvernement leur ordonna de se séparer, d’abord en 1804 , puis itérativement, cl de la manière la plus formelle, en 1807. La Société fit en Hollande les mêmes progrès qu’en France et en Angleterre; mais l’état des choses devint moins favorable en Autriche; le collège d'Hagenbrunn se dispersa, et bientôt après la maison de Prague, car l’archiduchesse Blarianne, qui la soutenait, quitta cette ville. Avant cette dispersion, Paccanari était retourné en Italie , disgracié par le nonce à Vienne, qui avait refusé de lui conférer la prêtrise. A la fin de 1799, il revint à Pa-
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doue, et l’arcliiduchesse s’y fixa aussi. C’est là que Paccanari fut ordonné prêtre , au commencement de 1800 , par l’évêque de Crémone, en vertu des pouvoirs conférés par Pie VI à la Société de la Foi ; mais ni le nouveau pape Pie VII , que la princesse Marianne avait sollicité pour lui, ni les évêques de Vérone et de Vicence, ne lui montraient beaucoup de faveur. Ces derniers ne traitaient les Pères que comme une réunion de prêtres séculiers, et s’ils n’avaient été hors de la juridiction de l’évêque de Vicence , comme attachés à l’armée autrichienne, ce prélat leur aurait fait quitter l’habit de Jésuite. A la fin de 1800, l’archiduchesse alla à Rome avec plusieurs jeunes personnes qui s'étaient consacrées à Dieu dans la nouvelle Société. Paccanari l’y avait accompagnée, et, grâce aux libéralités de la princesse, les Pères de la Foi s’y établirent, au nombre de trente, dans la maison de Saint-Sylvestre in monte Cavallo. On y pratiquait les règles de saint Ignace, mais Paccanari montrait toujours moins d’empressement à sc réunir aux Jésuites , dont le pape lui avait fait dire de quitter l'habit. Cet éloignement parut avec bien plus d'éclat lorsque le bref du 7 mars 1801 rétablit les Jésuites en Russie ; Paccanari eût consenti en 1802 à une réunion de corps à corps; mais les Pères de Russie ne voulaient que l'admission successive des particuliers. La Compagnie de la Foi fut alors affaiblie par de nombreuses défections. Eu 1803, les membres du collège de Londres, des associés de Hollande et d'Allemagne ; en 1804, les Pères de la F'oi en France, et ceux de
1 Ferdinand a supporté néanmoins la responsabilité des fautes de Charles III. Parmi les plaintes que les colonies insurgées de l’Amérique méridionale formèrent, en 1817, contre la cour d'Espagne, se trouve le reproche fait à la métropole d’avoir arbitrairement privé ces
Sion en Valais, ou passèrent en Russie, ou bien, renonçant à l’obéissance de Paccanari, continuèrent à travailler sous l’autorité des ordinaires. Le bref de 1804, qui rétablit les Jésuites dans le royaume de Naples , fut le signal d'une défection nouvelle des Paccanaristes. Dans le même temps , Pie VII intima aux prêtres de Saint -Sylvestre , qu’il tolérait par égard pour l’archiduchesse, l’ordre de quitter l'habit de saint Ignace.
Paccanari fut mis en jugement, condamné à une prison perpétuelle; mais, lorsque la deuxième invasion de Rome par les Français lui eut rendu la liberté , ses compagnons, restés en possession de la maison de Saint-Sylvestre, ne voulurent plus avoir de relation avec lui. Le départ de l’archiduchesse, en 1810, priva la Compagnie de la Foi de son unique appui ; en 1814, scs derniers membres sollicitèrent leur admission chez les Jésuites, rétablis par la bulle du 7 août.
En effet , aussitôt que l'ancien ordre de choses avait été raffermi, le souverain pontife , accédant aux vœux de l’épiscopat , avait rendu à la vie la Société de Jésus, autorisé ses membres à pratiquer la règle de saint Ignace , et leur avait permis de reprendre les fonctions de leur institut dans tous les lieux où ils seraient appelés. Pourtant, ce n’est qu’en 1823 , que le collège romain , qui avait passé en d’autres mains depuis la destruction des Jésuites, leur fut rendu par le pape Léon XII. Plusieurs villes d'Italie, le duc de Slodènc, le roi de Sardaigne, Fribourg, en Suisse, reçurent aussi les membres de celte Compagnie renaissante. Leroi d’Espagne 1 leur rendit leurs biens non ven-
provinccs des Jésuites, auxquels nous devons , disaient-elles, notre état social , la civilisation , toute notre instruction , et des services desquels nous ne pou vous nous passer. Il faut que ces services fussent bien réels , puisqu’une insurrection libérale se faisait un prétexte de leur privation !
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dus, leurs maisons et leurs colleges. En France, ils ouvrirent, à Saint -Acheul , à Dole, à Bordeaux, etc., des établissements d'instruction publique; mais les fatales ordonnances du 16 juin fermèrent ces écoles:
sous le régime actuel , plus que jamais, les Jésuites n’existent en France que comme individus. L’Allemagne ne semble pas, depuis leur résurrection, avoir beaucoup encouragé les Jésuites; car il ne faut pas considérer la congrégation des Rédemptoristes, propagée en Autriche l’an 1820, comme une branche de la Compagnie de Jésus , qui se produisait sous un nom spécial 1 ; cependant, François H les a reçus en Gallicie, où ils se livrent à l’enseignement dans les lycées de Tarnopol, Starrawiz, Janow, et à d’actives missions. La Russie, qui avait accueilli les Jésuites quand tous les autres pays les repoussaient, leur retira, en 1820, l’instruction publique; non pas qu’ils eussent perdu l’estime de l’empercnr Alexandre, mais parce qu’ils propageaient la religion catholique dans des familles illustres que les lois de l’empire avaient liées à la religion de l’État. Nicolas , successeur d’Alexandre, a pourtant recueilli le fruit des instructions données par cette Société ; des feuilles publiques ont fait remarquer que , dans la conspiration qui s’est manifestée à son avènement au trône, il ne s'était pas trouvé un seul élève des Jésuites. La Compagnie possède des collèges en Angleterre et aux États-Unis d’Amérique. On ne peut attribuerqu’à l’empire, toujours si puissant, des principes anticatholiques, le peu de progrès qu'a faits la Société de Jésus depuis sa renaissance , au moins dans certains pays.
Peut-être aussi n’a-t-elle pas eu encore le temps d'apprécier assez la différence des époques. Elle ne fut bien accueillie, à son origine, que parce qu’elle se produisit sous
1 Voyez pag. 25Î-258.
des formes nouvelles, étrangères aux autres ordres religieux, créés à d’autres époques et pour d’autres besoins. Les temps et les exigences ont encore une fois changé ; il faut, par contre-coup, ou qu’il s’élève des instituts nouveaux, ou que les anciens instituts revêtent des formes nouvelles. Il faut d’autres méthodes dans l’enseignement, d’autres procédés dans la prédication : M. d’Hertnopolis n’a pas prêché comme Bourdaloue. 11 faut , dans un siècle philosophe , donner à la jeunesse une piété plutôt raisonnée que tendre. II faut, sans abjurer la modestie chrétienne, n'agir qu'à la clarté du soleil, de peur que des hommes soupçonneux et impies ne prennent pour de l’intrigue les pieux détours et les sublimes secrets de l’humilité. En un mot , les ordres religieux ont, en général, une mission spéciale et appropriée aux temps où ils paraissent ; c’est ce qui explique ce grand nombre d’associations qui sc sont succédé dans l'Église.
Pour durer toujours, il faut que l’esprit qui les anime, se faisant tout à tous, modifie ses moyens d’action d’après les nouvelles nécessités qui surgissent.
En jetant un dernier regard sur l’histoire de cette Société , il nous est impossible de ne pas regretter vivement qu’un zèle aussi ardent , qu'une aussi infatigable activité aient rencontré tant d’obstacles, et que les Jésuites n’aient pu complètement réussir à fonder le règne de la vérité catholique dans tous les lieux où ils ont paru. La prétendue réforme avait surpris l’état monastique dans une sorte d’engourdissement moral qui en affectait toutes les branches, et qui sembla d’abord promettre des victoires aux nouvelles erreurs ; cet avant-mur, ce redoutable retranchement, à l’abri duquel se maintenait la hiérarchie de l’Église, ne se trouvant pas tout à fait en état de défense, l'ennemi l’aurait escaladé bientôt, pour aller attaquer la forteresse même. C’est alors que s'étaient
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avancés les Jésuites, avec le projet, en apparence audacieux, mais justifié par le succès, de s’interposer comme arbitres entre les novateurs et les défenseurs de la foi , et de jeter dans un des bassins de la balance un poids qui le ferait pencher en faveur de l’Église. Forts du sentiment de leur supériorité, ils gardèrent la place qu’ils avaient prise, malgré toutes les vicissitudes et tous les caprices de la fortune; ils se rendirent respectables au chef même de l’Église (auquel ils obéissaient, d'ailleurs, avec une soumission parfaite), autant qu'ils l’étaient devenus aux peuples qui subissaient leur ascendant et acceptaient leur doctrine. La Société de Jésus, comparée à l’ensemble des autresordres religieux, est une réforme opérée sur l’échelle la plus large qu’on puisse concevoir; une réforme , surtout, qui était excellemment appropriée aux circonstances. N’empruntant à l’ancien état monastique aucune de ces observances extrêmes qui eussent paralysé son activité, acceptant dans une sage proportion et la mortification du corps et les habitudes contemplatives , de manière à ne pas se préoccuper trop des unes , ni à s’affaiblir trop par l’autre , elle conservait une juste mesure , qui lui permettait de tout entreprendre, parce qu’elle était préparée à tout souffrir. Les plus pieux parmi les catholiques zélés , les plus généreux parmi les hommes à idées larges , les plus adroits à la cour, les plus populaires parmi le peuple, les Jésuites étaient partout sûrs de la victoire , car il arrivait rarement que leurs plus redoutables antagonistes l'emportassent sur eux en présence d’esprit et en caractère. En un mot, les disciples de Loyola ont montré au monde tout ce que peut être un religieux, quand il sait se dégager à propos des formes du cloître.
Un ordre, destiné à combattre, avait surtout besoin d'unité, de force intérieure, de garanties contre la défection de scs mem-
bres. Aussi le fondateur prolongea -t- il sagement le temps d’épreuve des aspirants , jusqu’à l’àge où la réflexion est mûrie , les obligeant de passer par les trois degrés de novices, d’écoliers approuvés et de coadjuteurs , avant d’être admis au nombre des profès, qualité qui ne s’accorde qu’à ceux dont on a éprouvé la capacité par une longue et minutieuse surveillance.
On ne s’étonnera pas de ce qu’un semblable institut, à ne le considérer même que sous un point de vue purement humain, à ne le regarder que comme l’un des accidents du monde historique, ait excité l’admiration universelle , et trouvé , surtout chez les catholiques, une sympathie voisine de l’enthousiasme. Nous avons constaté plus haut les aveux des philosophes , Raytial , Voltaire, la Chalotais, Lalande, etc. Mais les protestants eux-mêmes, comme le prouve l’exemple de Robertson, ne lui refusent pas la gloire d’avoir cultivé, sous tous leurs mille rapports, les arts et les sciences, d’avoir nourri dans son sein des génies du premier ordre. Ce sont les Jésuites qui ont porté la parole évangélique dans les contrées les plus lointaines ; ce sont eux qui ont banni des écoles l’esprit de pédantisme qui dégoûtait de l’étude, et qui ont élevé, les premiers, des établissements- modèles d’éducation où l’on prépare dignement la jeunesse à figurer dans le monde. Ces services, quelque immenses qu’ils soient, s’effacent encore devant les constants efforts des Jésuites pour faire prévaloir l’unité catholique, pour faire rentrer les brebis égarées dans le bercail hors duquel il n’y a point de salut.
Maintenant , qu’on reproche à certains casuistcs obscurs d’avoir enseigné le probabilisme, les restrictions mentales, etc.; nous répondons, avec Voltaire , qu’il est absurde d’imputer aux Jésuites, en général, les maximes erronées et les pratiques cor-
JUSQUES AUJOURD'HUI
rompues de quelques particuliers, d’autant plus que plusieurs de leurs casuistcs ont enseigné le contraire. Nul souverain n’a jamais exigé des magistrats une parfaite uniformité dans les arrêts; est-il étonnant que cette uniformité ne se trouve pas non plus dans les décisions des casuistcs, sur des points qui tiennent à ce qu’il y a de plus difficile et de plus délicat en morale, et dans les règles qui intéressent la conscience? Les adversaires de cette Société célèbre ont été plus loin qu’ils ne devaient; ils ont exagéré les choses pour donner carrière à leur haine et à leur faconde. On a imputé aux Jésuites des principes que l’on tirait par induction de leur doctrine , et qu’ils auraient désavoués ; on n*a pas toujours interprété leurs expressions dans leur véritable sens ; on a représenté les conséquences de leur système d’une manière partiale et qui ne s’accorde pas toujours avec l’équité. Quand on imprima un gros recueil des assertions des écrivains de la Société, s'il eût été permis aux Jésuites, dit Grimm ’, d'opposer assertion sur assertion, ils auraient pu en ramasser de fort étranges dans le code des remontrâmes.
Faut-il, au reste, approuver la chaleur avec laquelle on a poursuivi, vers le milieu du xviii 0 siècle, la morale relâchée de casuistcs oubliés? On devait prévoir que les principes de ces auteurs, recueillis en un corps et exposés en langue vulgaire, ne manqueraient pas d’enhardir les passions, toujours disposées à s’étayer de l’autorité la plus fragile. Le scandale, que la délation de ces maximes occasionna dans l’Église, fut peut-être un plus grand mal que celui qu'auraient jamais produit des volumes enfouis dans les ténèbres de quelques bibliothèques monastiques. « En effet , » dit Bergier 3 , «< qui connaissait Villalobos, Coninck, Llamas,
1 Corresp., l rr part., t. IV, année 17G4.
Achosicr, Dealkoser, Squilanti, Bizozéri, Iriharnc, de Grassalis, de Pitigianis , Strcvesdorf et tant d’autres ? Leurs principes étaient- ils dangereux pour les ignorants et les femmes qui n’entendent pas la langue dans laquelle ces auteurs ont écrit, pour les gens du monde qui ont oublié le latin , ou pour les théologiens éclairés et décidés sur ces matières? Il n’est pas nécessaire d’être grand casuiste pour juger lequel des deux est le plus coupable, celui à qui il échappe une proposition absurde qui passerait sans conséquence, ou celui qui la remarque et lui donne de l’importance. »
C’est une question dont la solution est réservée au temps, ce premier ministre de Dieu au département du monde , que celle de savoir si la Société renaissante doit recouvrer toute son influence sur l’univers.
Nous dirons seulement que, dans le inonde moral, le mal ne marchant jamais sans son remède, c’est déjà un préjugé favorable pour les Jésuites, que d’avoir été rétablis en 1814, au moment où, débarrassés d’une guerre longue et européenne , les peuples restaient en proie à des principes également faux dans l’ordre religieux et dans l’ordre politique. L’instant de crise est arrivé, et il n’y a qu’une inspiration divine qui ait pu suggérer à Pie VII la pensée de rallier, autour de la chaire apostolique , une Société si propre à terrasser l’erreur. A nos yeux , donc , le fait seul de son rétablissement en 1814 est le garant de sa prospérité et de son utilité futures. Il est impossible qu’elle ne sache pas prendre position et s’approprier aux exigences du temps , qu’elle ne sache pas , comme autrefois , se rendre populaire en répondant aux vrais besoins de l’époque.
« Nous nous croirions coupables devant Dieu d’une faute très-grave , » dit la bulle Sollicitudo omnium Ecclesiarum , « si. au mi-
* Diction, thcolog., v° Casuitle.
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lieu des besoins si pressants qu’éprouve la chose publique, nour négligions de lui porter ces secours salutaires que Dieu, par une providence singulière, inet entre nos mains, et si, placés dans la nacelle de Pierre, sans
cesse agitée par les Ilots, nous rejetions les rameurs robustes et expérimentés qui s’offrent à nous, pour rompre la fbree des vagues qui menacent à tout instant de nous engloutir dans un naufrage inévitable. »