CONGRÉGATION DU TRÈS SAINT -RÉDEMPTEUR
Nous avons, dans le chapitre précédent fait allusion à la congrégation du Très-Saint- Ilédempteur , fondée par le II. Alphonse - Marie de Liguori (1696-1787) ; parce que les cunemis des Jésuites, confondant cette société de missionnaires dans la haine qu'ils portent à la célèbre Compagnie de Jésus, ont présenté la première comme une branche, ou du moins comme une dangereuse alliée de la seconde. Les missionnaires et les Jésuites ont également pour but le triomphe de la vérité et de la vertu; iis méritent donc de partager les honneurs de la même persécution.
Liguori , rejeton d'une des plus illustres familles de Naples, montra, dès l’enfance, du penchant pour la piété et du goût pour l'étude. A peine eût -il fini son cours d’humanités, qu’il se voua au barreau; mais une erreur involontaire, qu’il commit en plaidant, l’engagea à échanger la profession d'avocat contre l’état ecclésiastique. I.es pressantes sollicitations de sa famille , les brillantescspérancesque lui offrait le monde,
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les contrariétés sans nombre que lui suscita sa résolution , ne le détournèrent point du service auquel la grâce l’avait appelé. Il s’y préparait par l’étude de la théologie , la prière, la pénitence, les œuvres de miséricorde. Quand il eut reçu le sacerdoce , il entra dans la congrégation de la Propagande , érigée à Naples , et prêcha la parole divine avec fruit partout où il fut envoyé.
L’ignorance qu’il découvrit dans les gens de campagne, le détermina à se dévouer spécialement à les instruire ; dans cette vue, il conçut , et en dépit des persécutions dont l’accablèrent d’abord ses anciens confrères de la Propagande , il réalisa le projet d’une congrégation de missionnaires, à laquelle il donna le titre du Très-Saint-Sauteur. Outre les vœux simples de pauvreté , de chasteté et d’obéissance, on y devait faire encore, 1° celui de n’accepter aucune dignité, emploi ou bénéfice hors de la congrégation , exceptélecasd’unordre exprès du souverain pontife ou du supérieur général ; et 2° celui de persévérer jusqu’à la mort dans l’institut, s’obligeant de ne recevoir dispense de ce vœu que du pape , ou bien encore du supé-
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rieur général. Le 21 juillet 1752 eut lieu la première émission des vœux prescrits par les règles , et bientôt après l’élection du fondateur en qualité de supérieur général et à vie, avec le titre perpétuel de rcctcurmajeur. Par un bref du 25 février 1759, Ileuoll XIV approuva le nouvel institut, lui accorda un grand nombre de grâces et de privilèges , et décida que , pour le distinguer de la congrégation des chanoines du Très-Saint-Sauveur, il quitterait son premier nom pour prendre celui du Très-Saint- Rédempteur. C’est de là que ses membres ont été appelés Rèdemptoristcs : on les nomma aussi Liguoristes ou Liguorim , à cause de leur fondateur. L’institut, qui avait eu pour berceau l'ermitage de Sainte -Marie, de la ville de Scala , se propagea rapidement , non-seulement dans le royaume de Naples , mais en Sicile et dans les États pontificaux. Quoique Liguori eût été, malgré sa résistance, promu par Clément XIII au siège épiscopal de Sainte-Agathe des Gots , il ne cessa point de surveiller sa congrégation, et conserva toujours les fonctions de recteur-majeur, se faisant seulement suppléer, pour le détail de l’administration , par un vicaire général. Et quand, affaibli par ses longs travaux , il eut obtenu de Pic VI la permission de renoncer à son siège, en 1775, ce fut pour se retirer dans une maison de son institut, à Nocéra des Païens, où il vécut dans la prière et la pratique des bonnes œuvres. Mais sa vieillesse y fut affligée par le triste spectacle des divisions qui déchirèrent les Rédcmptoristes. L’esprit philosophique du siècle dominait dans l'administration napolitaine, et l’indisposait contre les ordres et les vœux monastiques : aussi quand les Rédcmptoristes ,
heureux déjà d’exister dans l'Eglise depuis le bref de Benoit XIV, demandèrent encore à être reconnus dans l’État , l’approbation royale , sollicitée par un agent infidèle , ne
fut accordée qu’au prix d’altérations notables dans la règle. De là des calomnies contre le fondateur, qu’on supposait avoir consenti au changement des constitutions; de là une scission entre les établissements du royaume de Xaplcs , que le pape exclut de la congrégation, et les établissements des Etats pontificaux et de la Sicile, qui se donnèrent des recteurs -majeurs. Liguori eut ainsi la douleur de voir son institut partagé en trois parties indépendantes, sans espoir d’une réunion opérée de son vivant.
Elle n’arriva que quatre ans après sa mort , d'après l’ordre même de Pie VI, réconcilié avec le roi de Naples, qui, par un édit du 29 octobre 1790, reçut la bulle d'approbation de Benoit XIV. Jusqu’à celle époque, 1’état d’exclusion des maisons gouvernées par le fondateur fut maintenu, et les établissements des États romains furent seuls avoues par l’Église. Les Rédcmptoristes , comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent . se sont répandus en Autriche.
En France même, quelques prêtres liguorins s'étaient établis dans le diocèse de Strasbourg, sous l’épiscopat du prince de Croï, à un ancien pèlerinage, dit Rischenberg, qu’ils restaurèrent pour y vivre scion leur règle. Et, afin d’étre au plus tôt en mesure de prêter leur ministère, d’après leurs statuts, aux curés qui les appelleraient, ils admirent des novices avec la permission de l’ordinaire. La contrée ressentit bientôt les heureux effets du zèle de ces pieux prêtres qui , sous la protection des deux prélats qui occupèrent le siège de Strasbourg, avant l’évêqucactuel, réussirentàprendrequelque consistance, malgré les tracasseries que leur suscitait une administration ombrageuse.
Malheureusement des restrictions furent bientôt mises à leur activité. Le Bischcnberg avait été dénoncé, en 1829, à la tribune de la Chambre des députés comme un rendez-vous de religieux étrangers, dont le
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supérieur, résidant à Vienne, était sous l'influence du cabinet d’Autriche; d’où l’on induisait un danger imminent pour le pays.
Une enquête fut ordonnée au préfet, qui, s'étant assure de la futilité de l'inculpation, se contenta d’exiger l'éloignement de quelques sujets étrangers, et l’évêque ajouta, pour surcroltà cette mesure, la suppression du noviciat.
Telle était la situation de la maison du Bischenbcrg, quand arriva la révolution de 1830. Cette révolution semblait favoriser de nouvelles agressions contre des religieux dont l’existence était dès lors, aux yeux de leurs ennemis, une anomalie insoutenable. On avait débuté par la dispersion d’un couvent de Trappistes dans le Haut -Rhin; et , le 6 novembre, parut un arrêté de la préfecture qui prononçait la dissolution de l’association des Liguorins du Bischenbcrg, avec ordre aux religieux étrangers qui en font partie, de sortir du territoire de France dans le délai de huit jours, et avec la menace de traduire les contrevenants devant les tribunaux. Or, bien avant l’arrêté de dissolution , la communauté du Bischenbcrg se composait de six individus, dont la nationalité ne pouvait être contestée; plus, d’un prêtre du grand-duché de Bade, qui, domicilié en Alsace dès 1820, avait constamment vicarié dans une paroisse, et sollicité à diverses reprises des lettres de naturalisation; enlin , d'un prêtre suisse qui était en droit de se prévaloir du traité de réciprocité existant entre son pays et la France.
L’arrêté qui prétendait dissoudre une réunion de quelques prêtres vivant dans leur propriété, comme bon leur semblait , était donc un acte illégal , vexatoire , contre lequel on réclama, mais inutilement. L’administration crut faire une grâce aux Liguorins en leur accordant un délai, et, dès que celui-ci fut expiré, ils furent individuellement cités devant le juge d'instruction
de Schclestadt, devant lequel ils durent subir un interrogatoire minutieux. Après avoir défendu avec fermeté leur droit devant le juge , ils furent renvoyés chez eux , incertains du sort qui les attendait, mais bien résolus de ne céder qu’à la force. Le juge , dans le cours de ses interrogatoires , avait été amené, parles arguments des prévenus, à confesser que la loi ne l’autorisait pas à faire sortir de France ceux des Pères qui lui étaient dénoncés comme étrangers; et leur droit à tous de rester réunis n'avait pas été moins victorieusement établi. Dans cet état de choses , on eut recours à un expédient qui sembla trancher la difficulté:
on obtint de l’ordinaire l’interdiction des prêtres du Bischenbcrg ! L'administration enjoignit, en même temps, aux autorités municipales de surveiller leur conduite.
Voilà donc le régime des suspects remis en vigueur, dans l’Alsace, contre le clergé catholique, et la population entière provoquée à la complicité de la plus odieuse inquisition !!!
Si nous nous sommes occupés de la congrégation duTrès-Saint-Rédempteur, bien qu’on n’y prononce que des vœux simples, c’est qu’on affectait de la confondre avec l’illustre Compagnie de Jésus, et que nous avions à cœur de parler d’un saint personnage, que quarante -quatre années seulement séparent de nous. « Il touche à la génération présente, il lui appartient presque. Il vivait dans ce temps où l’impiété triomphante préparait tous les malheurs dont nous avons été victimes, cl lorsque le débordement des mœurs les plus licencieuses menaçait de tout envahir. Tandis qu’il combattait avec sa plume les ennemis de la vérité, scs vertus furent une éclatante protestation contre tous les scandales cl tous les vices. Sa longue et sainte vie remplit presque tout ce siècle d’erreurs et de crimes, comme si la Providence avait voulu montrer
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sans cesse le bien à côté du mal, et condamner tous les genres de désordres par le spectacle de toutes les merveilles de la vertu dans un seul juste.
» L’éloignement des temps produit comme une illusion de perspective dans la manière d’envisager la personne et les actions des saints. On ne les voit point tels qu’ils furent , comme des hommes semblables à nous, et qui, par les efforts d’une volonté soutenue de la grâce, se sont élevés à ce haut degré d’héroïsme que nous admirons en eux. L’imagination les place en quelque sorte au-dessus de l'humanité; environnés qu’ils sont de tous les genres de dons surnaturels et merveilleux, ils paraissent d’une autre espèce que nous, ils n’ont rien de nos vices , et nous les croyons inaccessibles à nos faiblesses; nous regardons leurs œuvres comme le propre de leur nature, tandis que nous devrions reconnaître la grandeur de leurs sacrifices, et nous trouver encouragés. Au lieu de dire, avec saint Augustin : Ce qu’ils ont fait, nous pouvons le faire; nous disons : Ils étaient des saints, et nous ne saurions atteindre si haut! Comme si les dons de Dieu avaient tari , et que sa grâce ne pùt
encore faire de nous des vases d’élection !!!
» Il n’y aura pas lieu à des erreurs aussi funestes , si vous retracez la vie d’un saint personnage qui, à une époque peu éloignée de celle où vous vivez, lorsque déjà l’on semblait ne plus croire à la vertu , ait fait éclater, au sein de l’affreuse corruption de son siècle, une sainteté qui rappelle les plus beaux jours du christianisme. Sa conduite dépose de la sainteté toujours subsistante de l’Église elle-même; et elle nous apprend que la perfection évangélique ne doit point nous être étrangère. Nos contemporains ont vécu et conversé avec lui ; à mesure qu’il est plus rapproché de nous , il n’en parait que mieux homme comme nous ; et , en admirant en sa personne les opérations de la grâce, nous trouvons qu’il n’y a pas de présomption ù aspirer là même où il est parvenu. Soutenus de Dieu , nous sentons que nous pourrons parcourir la meme voie. C’est là comme un grand fait qui répond, d’une manière péremptoire, à tous les prétextes du temps, des mœurs et de la fragilité de notre nature '. »
1 M. Jcancard, Vie du B. Alphonse-Marie de Liguori , Préface , patsim.