SÉCULARISATION DES MONASTÈRES
Pendant que les Jésuites remplissaient leur rôle éclatant , les autres ordres religieux, reculés sur l’arrière-plan du tableau , semblaient avoir abdiqué leurs idées d’agrandissement ; tout leur désir était d’être ignorés, mais utiles; de se perpétuer à l’abri de leur ancienne réputation, mais de la justifier par un noble emploi de leurs revenus et de leur temps ; de protéger ce qu’ils avaient sauvé de l’invasion de l'hérésie, mais de le faire tourner au bien-être pu-
1 Avant la révolution, les religieux étaient encore chargés du plus grand nombre des collèges en France. Les Bénédictins de la congrégation de Saint -Maur présidaient îi la plupart des écoles royales militaires nouvellement fondées. Ceux de Cluni, de Saint-Vannes, les Cordeliers, les Barnabitcs se vouaient aux soins de l'instruction publique dans différentes villes du royaume. Les Dominicains , dans leur seule province de Toulouse, occupaient trente -deux chaires ou maisons d'éducation. Eu 1780, l'abbé
blic. Aussi une réforme salutaire s’opéraitelle paisiblement dans les cloîtres. Quoique les progrès , toujours croissants , de l’incrédulité empêchassent qu’on ne fût généralement aussi pénétré qu’autrefois de respect pour les vertus monastiques, cependant il était impossible de ne pas commander au moins l'estime des contemporains par des mœurs régulières, par l’application à des études solides 1 , par l’exercice des œuvres de charité. Plus la libéralité des fidèles cn-
ct les religieux de Saint -Berlin offrirent aux états d’Artois de défrayer, aux dépens de l’abbaye, le collège de Saint-Omer, dont ils étaient les fondateurs, et de former, du revenu actuel, des bourses pour les pauvres enfants de la province. L’ordre de Prémontré avait fait l’offre de se charger de collèges. L’ahbayc de Bcllelai de cet ordre , celle de la Toussaint , près de Strasbourg , avaient de très-belles institutions de ce genre, cl elles étaient sur le point de sc multiplier.
DEPUIS LE SCHISME DE LUTHER
vers les monastères s'attiédissait, plus ceuxci se proposaient un but d'utilité générale.
Nous ne prétendons pas, toutefois, que cette règle n’ait souffert aucune exception ; quelques riches abbayes, insensibles aux leçons du temps, ne partageaient pas cette activité et celte sévérité de mœurs.
Comment, en présenccdc ccsfaits bien positifs, vint-on à prétendre, au xviii 0 siècle, que , l'institution des cloîtres se survivant déjà à elle-même depuis longues années, il n’y avait aucun inconvénient à la supprimer tout à fait? Remarquez qu’on avait détruit les Jésuites, quand celte prétention, contredite par les faits, commença à prévaloir : ce qui prouve , comme nous le disions plus haut, que l’extinction de la Compagnie de Jésus n’était , dans la pensée de scs ennemis, qu’un acte préparatoire à l'extinction de tous les ordres religieux , et que, par la suppression des monastères en général, on préludait à l’abolition du christianisme.
En 17G8, Venise, déguisant scsintcntions véritables sous le vain prétexte d’une réforme nécessaire, jeta, contre l’état monastique, un cri de guerre qui fut bientôt répété dans le reste de l'Europe. Le sénat suspendit les vœux des ordres mendiants (ce qui retranchait une branche considérable de religieux); il fixa l’âge de vingt et un ans pour les professions dans les autres corps ; il enleva les réguliers à la juridiction «le leurs généraux pour les soumettre à celle des ordinaires, réforme qui n’a pas toujours tourné au profit de la discipline religieuse.
L’empereur Joseph II réalisa sur une plus grande échelle ce que la république de Venise avait essayé. Les entraves dont il entoura les monastères, la restriction qu’il mit à la réception des novices , la substitution de la surveillance épiscopale à la juridiction des supérieurs généraux, étaient
autant de signes précurseurs d’une suppression définitive. Tout à coup il enjoignit de se dissoudre à toutes les corporations religieuses qui ne pourraient pas justifier de leur utilité pratique depuis des siècles.
Par là le nombre des monastères, dans la monarchie autrichienne, fut réduit à la moitié , et celui des religieux au tiers. « L’empereur, :• écrivait Frédéric à d’Alembert *, *■ continue ses sécularisations sans interruption; chez nous, chacun reste comme il est , cl je respecte le droit des possessions sur lequel la société est fondée. » C’est qu’en effet les princes qui violent ce droit sacré, compromettent toujours la cause de la tranquillité et de l’ordre. L’exécution des nouveaux systèmes de Joseph II , en matière civile et religieuse, produisit une commotion en Hongrie, en Autriche, en Tyrol, dans le Milanais, et surtout dans les Pays- Ras, qui s’insurgèrent contre l’empereur, dont cette disgrâce hâta la mort. Prince infortuné, parce qu'il oublia que les gouvernements établis marchent d’eux -memes, et que ceux qui proposent des nouveautés sont les perturbateurs du repos public.
A Naples, en Toscane, en Portugal , en Bavière même, le pouvoir civil chassa une foule de religieux «les deux sexes hors de leurs monastères ; et , dans les autres pays où les princes rencontraient encore une certaine opposition à de pareils coups d'État, les revenus et les possessions des monastères furent tellement séquestrés ou envahis, que l’existence des religieux y était précaire et gênée.
Il faut que la population de la France fût bien moins gangrenée d’athéisme qu’on ne le suppose communément, puisqu’alors que les cloîtres s’écroulaient hors du royaume, l’état monastique semblait encore y tenir tête à l’orage, quoique les philosophes et
1 Correspondance, Lettre 22C r .
JUSQU ES AUJOURD'HUI
(es idées libérales, qu’ils avaient mises à l'ordre du jour, excitassent le peuple à ruiner aussi les établissements français. Ce n’est pas que, depuis l’expulsion des Jésuites, le projet de détruire les autres corps religieux ne se poursuivit efficacement par des hommes dévoués aux conjurés dans le ministère. Un commença par reculer le terme de la profession de seize à vingt et un ans. Les jeunes gens , privés d'une éducation plus soignée depuis l'éloignement des Jésuites , livrés ensuite à leurs passions , ou bien croyant perdre les années qu’il fallait attendre pour entrer en religion , ne pensèrent presque plus à cet étal; ceux qui le prirent furent de mauvais religieux, et augmentèrent les abus des cloîtres. Celui qui seconda le mieux les philosophes fut Bricnnc , qui a fini par se faire placer au rang des ministres que l’ambition a rendus imbéciles. Il fut l’àme de d’Alembert, et, archevêque , il fut dans l’Église tout ce qu’aurait pu être d’Alembert , archevêque, dans une assemblée de commissaires chargés de réformer les corps religieux. Il lit un édit pour supprimer tous les couvents des villes, qui n’auraient pas au moins vingt religieux, et ailleurs au moins dix : avant la révolution, il y en avait déjà quinze cents de supprimés, firienne échoua complètement contre les vierges consacrées à Dieu ; elles étaient , pour la plupart , sous l'inspection immédiate des évêques qui les défendaient contre lui ; l’âge de leur profession n'avait, d’ailleurs, été reculé qu’à dix -huit ans.
1 Lettre 159?.
2 Ilist. de la Révolut.. par Necker.
Eh bien ! dans l’hiver de 1781) à 1790, c’està-dire au moment même ou l’on dépouillait les monastères, il sortit des greniers de ces établissements d’énormes quantités de blé , partie converti en pain , pour alimenter les pauvres , partie porté sur le marché , pour y
Brienue multiplia les chanoinesses, dont la règle est moins rigide, parce qu'elle laisse plus de liberté pour communiquer avec le monde; et, par une sottise inexprimable, il exigea des quartiers de noblesse pour entrer dans les couvents. Sous l'influence de ces persécutions, sous l’influence des libelles contre les moines , dont on inondait le public, la plupart des religieux, écrivait Voltaire au roi de Prusse *, étaient honteux de porter une robe couverte d'opprobre. Le sacrifice fut enfin consommé. Quand la première révolution éclata avec toutes scs horreurs, la France douna le terrible exemple d’une sécularisation en masse. L’assemblée nationale déclara, en 1790, tous les biens ecclésiastiques biens nationaux, elle abolit les vœux solennels, prononça la suppression de tous les monastères et ordres religieux : loi destructive , à laquelle ISccker lui -même s’opposa, parce que les instituts ecclésiastiques, dans son opinion, étaient étroitement liés à la conservation pure du culte religieux et de la foi catholique 1 2 . En échanged'un traitemcntqu'on fit aux moines et aux religieuses , et qui est presque trop révoltant pour qu’on en parle, la nation se mit en possession de richesses immenses.
Bonaparte , ensuite , n'eut garde d'annuler ces dispositions contre les monastères; au contraire, c’est par l’efTetdeses suggestions qu'après la paix de Lunéville, eu 1801 , la sécularisation se généralisa dans tous les pays où dominait son influence, comme l’Italie, la Suisse et l’Espagne. En Alle-
i'airc diminuer le haut prix où était montée cette denrée de première nécessité. On pourrait nommer telle abbaye qui nourrit alors sept ou huit villages voisins pendant tout l’hiver, et il serait impossible de citer le moindre établissement ecclésiastique ou religieux qui ne se soit pas distingué alors par ces sacrifices.
DEPUIS LE SCIIISMK DE LUTIIER,
magne, où les principautés ecclésiastiques, les chapitres et les monastères , avaient été généralement supprimés dès 1805, excepté en Autriche, cette mesure avait été déterminée, bien moins par des déclamations sur l'inutilité et les abus de l'état monastique, que par des motifs de convenance politique , par la nécessité de compensations de territoire et de revenus, en un mot par la cupidité et le désir de la spoliation , qui, dans des conjectures données, se déguisent sous le nom trompeur de raison d’État. Plus d’un regret, plus d’une douloureuse sympathie accompagnèrent cette œuvre de destruction : regrets superflus, sympathie impuissante! Le souverain pontife, de qui seul les monastères auraient pu attendre quelques secours, servait lui- même de jouet à un pouvoir de fer. Le peu d’établissements monastiques conservés dans certains pays , étaient les tristes débris d’une grandeur déchue.
L’institution de la vie religieuse, accablée par tant de pertes , semblait s’effacer en quelque sorte dans le passé, pour ne plus vivre que dans l'histoire, lorsque le pape Pie VII , recouvrant enfin sa liberté,
en 1814, ressuscita les ordres religieux à une vie réelle. Dans le fait , ils ont poussé de nouvelles racines en beaucoup de pays , et cet arbre , à demi abattu , se pare déjà d’un luxe de feuilles qui console les regards du chrétien. En France, le changement survenu dans notre régime politique , au mois d’aoùt 1830, ayant consacré la liberté d'association d'une manière encore plus explicite qu’auparavant, il faudra bien que l’état monastique s’y relève de ses ruines. Bonaparte lui avait été plus favorable que la restauration. Sous son sceptre de fer , des couvents d’hommes s’étaient réorganisés, et l’on conserve même le texte d’un décret inédit 1 qui autorisait la multiplication de semblables établissements ; les trois décrets concernant les religieux du mont Ccnis(20 janvier 181 1), le monastère du Saint-Bernard et du Simplon ( 3 janvier 1812), les congrégations d’hommes dans le département de la Lippe (23 janvier 1813), dérivaient de celte disposition inédite , qui remonte au 16 octobre 1810. Bonaparte autorisa également des communautés de religieuses : ce sont presque les seules dont la restauration ait légalisé l'existence a .
CONCI.II8ION.
L’histoire a jugé l’état monastique; tous les hommes raisonnables, quelle que soit d’ailleurs leur croyance religieuse, ne peuvent conserver aucun doute sur son utilité.
Ses plus grands ennemis n’ont pas dissimulé les immenses services qu’il a rendus, au moyen Age, sous une foule de rapports. Ce sont les moines qui ont été déposer le germe du christianisme dans des contrées lointai-
• Voy. Gode Ecclésiastiuce français, t. I, I». 70.
nos, chez des peuples sauvages, qu’on ne pouvait être tenté d’aborder que poussé par un zèle de flamme. Ce sont les moines qui ont fécondé les terres incultes, et donné des mœurs douces et policées aux nouveaux convertis. Ce sont les moines qui , se consacrant à la civilisation de l’humanité dégradée, ont porté la lumière de la science et de leur enseignement au milieu des épaisses
2 Voy. Code Ecu-ésiastiouk français , t. Il , p. 474.
JUSQUES AUJOURD'HUI
ténèbres de la barbarie. Le pauvre voyageur, le proscrit sans asile, trouvaient, chez ces enfants de la charité , un toit pour s’abriter et des soins pour revenir à la vie. Ce sont les moines qui, dépositaires du feu sacré , l’ont empéché de s’éteindre * ; qui ont, par leur diligence à transcrire de précieux manuscrits, conservé l'antiquité aux générations reconnaissantes de ce bienfait. Ce sont les moines, enfin, qui onttenu en bride la tyranniedu pouvoir civil, en lui opposant renseignement religieux, et en lui montrant en perspective ces châtiments de l’enfer , dont l’incrédulité peut se rire un moment, mais devant lesquels Voltaire mourant a pâli.
Philosophes, direz-vous que ces bienfaits , que les moines nous ont procurés , nous auraient été aussi bien assurés, quoique par une autre voie ? Grégoire vous répond dans ses Ruines : « Jamais la philosophie, séparée de la religion sa sœur, n’eût comme elle couvert la France et d’autres contrées d’établissements destinés, les uns à recueillir ces êtres malheureux , fruits de l'incontinence; les autres à soigner les malades, sous la direction de filles vertueuses, qui , à cette bonne œuvre , immolent toutes les espérances du siècle. U ne multitude d’autres établissements, destinés à soulager l’indigence , à répandre l’instruction , avaient été créés par la religion ; la persécution les a dévorés. La religion seule pouvait imposer à d’estimables cénobites l’obligation de fixer leur domicile au milieu des glaces du Saint- Gotiiard, du Saint-Bernard, où la nature contristée ne sourit jamais aux voyageurs, mais où la charité chrétienne leur a préparé des secours. »
Et si cette réponse d’un homme , dont la voix vous est connue , vous semble incom-
1 Voy. Histoire littéraire dp. Franck, anté-
rieure à Louis XI, possim.
7 Communautés cantomplalire *.
plète, écoutez Leibnitz: a II n’est pas moins utile qu’outre ceux qui sont dans les affaires de la vie commune, il y ait dans l’Église des hommes occupés à la rie ascétique et contemplative ; qui, délivrés des soins terrestres et foulant aux pieds les plaisirs, se donnent tout entiers à la contemplation de la Divinité et à l’admiration de scs œuvres; ou meme qui , dégagés de toute affaire personnelle, n’aient d’autre occupation que de subvenir aux besoins du prochain , soit par l’instruction des hommes égarés ou ignorants , soit par le secours des malheureux et des affligés; et ce n’est pas une des moindres prérogatives de cette Église qui seule a retenu le nom et le caractère de catholique, et qui seule offre et propage les exemples éminents de toutes les excellentes vertus de la vie ascétique. Aussi j’avoue que j’ai toujours singulièrement approuvé les ordres religieux, les pieuses associations et toutes les institutions louables en ce genre, qui sont une sorte de milice sur la terre. Que peut- il, en effet, y avoir de plus excellent que de porter la lumière et la vérité aux nations éloignées, à travers les mers, les feux et les glaives, de n’étre occupé que du salut des âmes, de s’interdire tous les plaisirs et jusqu’aux douceurs de la conversation et de la société , pour vaquer à la contemplation des vérités surnaturelles et aux méditations divines 1 2 * ; de se dévouer à l’éducation de la jeunesse s , pour lui donner le goût de la scieuce et de la vertu ; d’aller porter des secours aux malheureux 4 , aux prisonniers, aux condamnés, aux malades, à ceux qui sont dénués de tout, ou dans les fers ou dans des régions lointaines, et dans ces services de la charité la plus étendue, de n’être pas même effrayé par la crainte de
* Communautés enseignantes.
* Communautés hospitalières.
DEPUIS LE SCHISME DE LUTHER, JÜSQUES AUJOURD’HUI
la jxîste? Quiconque ignore ou méprise ces choses, n’a de la vertu qu’une idée rétrécie et vulgaire , et croit sottement avoir rempli ses obligations envers Dieu, lorsqu'il s’est acquitté à l’extérieur de quelques pratiques usitées, avec cette froide habitude qui ordinairement n’est accompagnée d’aucun zèle, d’aucun sentiment. »
On peut bien, ce semble, ne pas rougir d’être de l’avis de Leibnitz. On peut bien aimer ces monastères , qui sont, comme dit M. de Chateaubriand *, la sainte montagne d’où l’on entend les derniers bruits de la terre et les premiers concerts du Ciel.
1 Réné.